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Full text of "Romania"

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HANDBOUND 
AT  THE 


UNIVERSITY  OF 


V'^J 


ROMANIA 


ROMANIA 

RECUEIL    TRIMESTRIEL 

CONSACRÉ  A  l'Étude 

DES    LANGUES   ET   DES   LITTÉRATURES    ROMANES 

.     PUBLIÉ  PAR 

Paul  MEYER    et    Gaston  PARIS 


Pur  remenbrer  des  ancessurs 
Les  diz  et  les  faiz  et  les  murs. 
Wace. 


2*=  ANNÉE  —   1873 


PARIS 

LIBRAIRIE    A.    FRANCK 

(f.  vieweg,  propriétaire) 

67,  rue  richelieu 


1 
t.l 


LA   DESTRUCTION    DE   ROME, 

PREMIÈRE     BRANCHE     DE     LA     CHANSON     DE     GESTE 
DE     FIERABRAS. 


1 .  Le  poème  que  je  publie  ici  pour  la  première  fois  fait  partie  d'un 
manuscrit  de  la  chanson  de  geste  de  Fierabras,  conservé  dans  la  bibliothè- 
que municipale  de  Hanovre  et  désigné  dans  le  catalogue  des  manuscrits  de 
cette  bibliothèque  par  le  n"  578'.  Le  savant  éditeur  du  catalogue,  pour 
indiquer  le  contenu  du  manuscrit,  s'est  borné  à  citer  la  souscription  de 
la  dernière  feuille  :  «  Ici  est  H  finemanî  de  l'estoire  de  Fierenbras  d'Alisandre 
et  del  bone  roy  Charles,  »  ce  qui  ferait  croire  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  dans 
ce  manuscrit  :  il  n'a  pas  remarqué  que  la  chanson  de  geste  de  Fierabras 
ne  commence  qu'au  fol.  25  et  qu'il  y  a  une  autre  souscription  au  pied 
du  verso  de  la  vingt-quatrième  feuille,  dont  voici  les  termes  :  Ici  enfinist 
la  destrucîioun  de  Rome.  Il  faut  désormais  attribuer  à  la  bibliothèque  de 
Hanovre  l'honneur  de  posséder  un  unlcum  de  l'ancienne  poésie  épique 
de  la  France  ;  car,  au  moins  jusqu'à  ce  moment,  on  n'en  a  pas  signalé 
d'autres  manuscrits. 

2 .  Le  manuscrit,  in-80,  et  sur  vélin,  est  écrit  par  une  seule  main  ;  il 
renferme,  sur  ses  100  feuillets,  ici  miniatures,  dont  3?  appartiennent  à 
la  Destruction,  et  date  du  xiv«  siècle.  //  est  exécuté  en  Angleterre:  le  texte, 
cruellement  dépravé  par  de  nombreux  anglicismes,  ne  laisse  aucun  doute 
sur  ce  point.  Nous  ne  signalons  que  les  plus  saillants  :  a)  Le  copiste 
ajoute  à  presque  toutes  les  consonnes  finales  et  voyelles  toniques  finales 
un  e,  de  manière  que  les  vers  dépassent  la  mesure  et  que  la  distinction 
du  genre  des  adjectifs  et  participes  est  effacée  ;  en  revanche  il  supprime 
quelquefois  Ve  final;  il  emploie  y  au  lieu  d'/  sans  principe 2;  il  confond 
les  formes  masculines  et  féminines  de  l'article,  du  pronom  possessif  et 
démonstratif,  etc.  Cette  manière  d'écrire  était  impossible  en  P^rance, 
mais  elle  s'explique,  chez  un  copiste  anglais,  par  l'aphonie  de  Ve  final,  par 
l'emploi  de  l'y,  et  par  le  manque  de  genre  —  traits  caractéristiques  de 


1.  Bodemann,  Die  Handschnften  dcr  Kgl.  Bibl.  zu  Hannovcr.  Hanovre  1867. 

2.  Cfr.  Koch,  Hïstor.  Grammatïk  dcr  englischen  Sprache,  Weimar   1863,  I, 
§85. 

Romania,  Il  I 


2  G.    GRŒBER 

l'anglais  du  moyen-âge  comme  de  l'anglais  de  nos  jours.  La  Destruction 
présente  par  exemple  27  joure,  3 1  faime,  70  voile  [volo),  71  miere  (mer), 
200  conseilc  (conse'û),  i  ]oc)  hanapes  (hanaps) ,  146)  freines  (freins);  16^ 
iree  (tref),  166 parlée,  iGj vieltee,  etc.  (cfr.  les  couplets  en  è/,  \Spalefre!e 
168  lionye  (boni),  iSoscruye  (servi),  2372  vie  (vidij,  1077  mercliie  (merci); 
—  1085  bone  destrier,  1213  ceste  mote  (ce  mot)  1 338  vent  fu  bone  (vens 
fu  bons),  1012  bones  brandes  (bons  brans);  1061  ounes  (un),  1373  des- 
truyt  (-ite),  pris  (prise),  1043  port  (porte),  1 363  Palou  (aloue),  886  pers 
(pierres);  —  897  my  (mon),  890  nuyt  (nuit),  930  matyn  972  inayn  (main), 
1001  puye  (podium),  1030  luy  (illi),  1047  luy  (ille)  '  ;  —  28  maint 
digne  relique,  866  mainte  membre,  31  maint  faime,  84  tote  li  monde, 
809  totes  lour  péchiez,  1 37  le  soen  fierté,  177  soen  bountee,  868  le  îocn 
bountee,  1304,  1318  /a  fu  (le  feu),  1493  tote  la  jour,  608  la  mure  (le 
mur).  Les  vers  tombant  sur  les  syllabes  ée  et  mêlés  à  des  vers  en  é  (p.  ex. 
835,  890,  945,  1043,  1401,  1429,  1464,  etc.)  accusent  de  même  le 
copiste  anglais,  qui  en  est  l'auteur  ou  qui  les  a  changés  ;  j'ai  essayé  de 
les  corriger.  —  b)  Quelquefois  il  remplace  l'orthographe  française  de 
mots  d'origine  latine  qui  se  sont  introduits  dans  la  langue  anglaise,  par 
l'orthographe  anglaise,  p.  ex:  14^2,  1462  etc.  sir  (sire),  103,  F  398, 
etc.  joy  joi  (joie),  1238  voice  (voix).  C'est  d'après  l'analogie  de  ce 
mot  qu'il  écrit  27,  5  5  croice  (crux)  et  d'autres  mots.  —  Nous  renvoyons 
encore  le  lecteur  à  des  vers  tels  que  1383,1330,  11 17,  i2oi;iii!, 
1205,  où  les  verbes  garantir  et  fournir  sont  employés  dans  les  couplets 
en  é,  c'est-à-dire,  d'après  l'orthographe  du  copiste  anglais,  dans  les  cou- 
plets en  ee.  Pour  lui  naturellement  le  pavikÏTpe  grauntee,  984,  1 383  (=fr. 
garanti  =  angl.  guarantee)  forme  avec  le  mot  citée  1387  (=  fr.  cité  = 
angl.  city  >)  et  avec  les  autres  mots  en  ee  du  même  couplet  une  rime 
parfaite  non-seulement  pour  les  yeux  mais  encore  pour  l'oreille  3.  Mais  de 
tels  vers  nous  démontrent  qu'il  n'a  pas  suivi  exactement  son  original  et 
qu'il  a  lui-même  composé  ces  vers  ou  qu'il  s'est  écarté  dans  ce  cas 
des  données  du  texte  qu'il  a  eu  sous  les  yeux. 

3.  Peut-être  ces  vers  pourraient  faire  croire  que  le  poème  entier  a  été 
fait  par  un  anglais.  Toutefois  il  y  a  des  indices  qui  démontrent  d'une 
manière  irrécusable  que  notre  manuscrit  a  été  copié  sur  un  manuscrit 
écrit  dans  un  des  dialectes  français.  Comment  p.  ex.  s'expliquer  que  le 
scribe  emploie  dans  les  vers  976,  1341,  1487,  etc.,  l'abréviation  ^(îrr. 
( —  sarrazin)  comme  si  c'était  un  mot  complet,  qu'il  emploie  v.  792 


1 .  Aussi  \'ea  au  lieu  à'e,  et  \'d  au  lieu  à'i  devant  /,  viennent  de  l'orthographe 
anglaise  dans  les  vers  92,  291,  etc.,  bcal  (bêle),  252,  263,  puceal  (pucele),  358; 
373,  Ciil  (illa);  248,  26<),fcilc  (filia)  (voy.  Koch,  I,  §§  1 17-1 19.) 

2.  Cfr.  Koch,  I,  §  81,  et  recmplec  990,  parforne  io\6. 

3 .  [Je  dois  faire  remarquer  que  greanter  granter  existe  en  anc.  français.  —  G.  P.] 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  J 

maier  dans  le  sens  d'esmaier;  124  fuer  au  lieu  de  fuir,  808  assoiler 
—  absoudre,  1096  mette  —  mis,  1066  oucrer  —  ovrir,  1502  abater  — 
abatus,  1 326  plaiser  —  pleisir,  i  :57s  oueree  —  overte,  1462  combater  — 
combatre,  1489  succuree — socoru,  1489  desconfiee — ■  desconfit  1500 
combaîe  —  combalu,  etc.;  qu'il  écrive  955,  991,  995  moure  au  lieu  de 
mur,  qu'il  place  même  ce  mot  entre  les  rimes  en  our,  comme  v.  913, 
917,  955,  et  qu'il  orthographie  1418,  \^oT,joTa{ — jura),  1472  hourtee 
( — hurté),  i%6  hourtent  { — hurtent),  827,  1405,  1422,  1466  adouree 
( — aduré),  141  treboucher  Ç — trébuchier,  256),  1061  ounes  { — un)? 
Dans  les  premiers  cas,  où  le  copiste  anglais  a  forcé  la  langue  pour  le 
vers  et  pour  les  rimes,  il  montre  son  ignorance  de  la  langue  française  ; 
dans  les  autres  il  donne  des  formes  de  mots  qui  ne  se  sont  jamais  pro- 
noncées à  la  lettre,  et  qui  ne  peuvent  être  causées  que  par  un  manuscrit 
écrit  en  dialecte  normand  qu'il  a  eu  sous  les  yeux,  et  dans  lequel  il  n'a  pas 
toujours  bien  reconnu  la  valeur  de  la  lettre  u.  Ce  qui  peut  nous  fortifier 
dans  cette  opinion,  ce  sont  quantité  de  formes  normandes  pures  que  le 
copiste  a  conservées  de  son  original.  Voyez  p.  ex.  les  formes  verbales, 
Oii  e,  ei,  0  répondent  à  Voi  d'autres  dialectes:  102  veer  (veoir),  290, 
1307  auer  (avoir;  290  en  rime);  17  voleit,  26S  poeit,  440  feseit,  4j 4 
aveit,  541  esteit,  4<i  osereie^;  -^c)  scit,  271  deit,  479  veit,  poont  (123), 
poout  (1222)  et  les  mots:  31  seifs,  256  neirSy  1065  dreit,  18  palefreie, 
iGSfranceis,  20  mei  (moi).  Dans  d'autres  mots  il  a  conservé  l'u  normand 
p.  ex.  30  suffrie,  247  orgoiluse,  250  durrai,  335  duce,  354  flur  (fleur), 
381  dolur,  467  muster,  etc. — Des  orthographes  telles  que  chaunte  (359), 
cliaunceouns  (360),  sounee  (424);  croUier  (135),  esgardier  (136),  etc.  et 
des  couplets  en  ier,  où  la  plupart  des  rimes  sont  écrites  en  er  (voy.  40 
et  suiv.,  221  et  suiv.,  etc.)  et  où  s'associent  des  mots  qui  en  français 
finissent  en  er  fp.  ex.  229  torner,  l'^i  seignurer^jààesmotsk  c[uiconv\enl 
la  finale  ier,\\  faut  conclure  :  ou  que  le  manuscrit  que  le  copiste  anglais 
a  eu  sous  les  yeux  avait  été  écrit  par  un  anglo-normand^,  qui  copiait  de 
son  côté  un  manuscrit  en  dialecte  normand,  opinion  à  laquelle  j'incline, 
ou  que  ce  dernier  n'a  jamais  existé,  ou  qu'il  a  existé  et  non  pas  le  manus- 
crit angl.-norm.,  de  sorte  que  les  «  anglo-normandismes  «  proviendraient 
encore  du  système  orthographique  du  copiste  anglais,  —  question  qui 
ne  peut  pas  être  décidée  avant  que  les  différences  entre  le  dialecte  nor- 
mand et  l'anglo-normand  soient  plus  clairement  étudiées. 

4.  Mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  manuscrit  copié  par  l'anglais 
n'a  été  qu'un  intermédiaire,  dont  l'original  était  écrit  en  dialecte  picard. 


1.  Voy.  encore  les  imparfaits  corrompus,  qu'il  compte  dissylabiques  :  61,81 
volant,  59,  126  feseint,  139  oscint,  687  aucint,  850  pogneint,  etc. 

2.  Cfr.  G.  Paris,  la  Vie  de  saint  Alexis,  Paris,  1872,  p.  80. 


4  G.    GR<EBER 

En  voici  les  preuves.  Nous  lisons  dans  notre  manuscrit:  5,12,  etc., 
clianclion,  15  cli'est,  530  dreschie,  etc.;  l'article  /e  au  lieu  de  la:  ^  /g 
m;2f,  12  le  chanchon,  22,  187,  etc.  ledxe,  ()C)  le  marine,  145  le  chapele; 
67  del  bataile,  1032,  1463,  du  cite,  986,  1 189  de  la  cite,  où  la  correc- 
tion de  de  la  et  de  du  en  dcl,  est  exigée  par  le  vers  '  et  par  la  grammaire, 
27,  1 293  du  croice,  1099  du  tour,  49  de  la  corone,  où  partout  la  cor- 
rection en  Jdest  nécessaire;  de  même  999  au  nuit,  1043  au  port  ('porte) 
1 192  au  tent  (tente)  au  lieu  de  ^/  =  à  la,  etc.^  ;  le  pronom  pers.  le  au 
lieu  dit  la:  5,361  ;  que  au  lieu  de  qui  16,  183,  261,  270,  357,  etc.;  les 
formes  verbales  en  ornes:  535  aiomes,  932   iromes,  789  poromes,  etc. 

y  Ici  mes  recherches  sur  l'orthographe  et  sur  les  dialectes  qui  se  ren- 
contrent dans  notre  ms.  s'arrêtent;  je  n'y  ai  pas  trouvé  de  vestiges  d'au- 
tres dialectes  français  et  je  me  vois  obligé  de  croire  que  la  Destruction  de 
Rome  a  été  primitivement  écrite  par  son  auteur  en  dialecte  picard.  Peut-être, 
une  autre  raison  fournit  un  peu  plus  de  vraisemblance  à  cette  hypothèse. 

Dans  une  lecture  faite  à  la  section  germano-romane  de  l'assemblée  de 
philologues  allemands,  réunis  au  mois  de  mai  1872  à  Leipzig,  je  crois 
avoir  montré  que  la  Destruction  de  Rome  et  la  chanson  de  geste  de  Fierabras 
ont  été  composées  par  le  même  auteur,  de  sorte  que  le  premier  de  ces  poèmes, 
dont  l'existence  a  été  plus  d'une  fois  supposée,  est  le  commencement  de 
l'autre.  Ce  travail,  qui  paraîtra  dans  les  rapports  de  l'assemblée  des  philo- 
logues, étant  sous  presse,  je  dois  m'abstenir  de  répéter  ici  les  raisons 
qui  m'ont  paru  décisives.  Or,  cela  prouvé,  il  faut,  si  la  Destruction  de 
Rome  est  réellement  écrite  primitivement  en  dialecte  picard,  que  la  chan- 
son de  Fierabras  le  soit  également.  En  effet,  non-seulement  rien  ne 
répugne  à  cette  supposition,  mais  nous  rencontrons  encore  dans  les  deux 
manuscrits  de  la  chanson  de  geste  de  Fierabras,  que  nous  pouvons  con- 
sulter outre  le  manuscrit  de  Hanovre  (qui  est,  comme  nous  avons  déjà 
dit  ci-dessus,  écrit  par  la  même  main  et  par  conséquent  ne  nous  doit  pas 
servir  de  preuve),  nombre  de  picardismes,  qui  sont  propres  à  fortifier  en 
même  temps  nos  deux  hypothèses.  Voyez  p.  ex.  dans  le  manuscrit  a  du 
Fierabras  (éd.  de  Krœber  et  Servois)  2  canclion,  14  chou,  55  cheus,  74 
esclarchist,  144  chertés,  177,  178  Franchois,  ^i^cacié,  331  recheut,  mer- 
chiie,  -^^ocommenchie,  1092  keu,  1 506  couque  (1 509  coucha)  1854  cer- 
kies  ;  3815  le  puciele;  2077  le  print  a  mollier,  3814 /e  courut  acoler 
{le  =  la);  1319  conquerromes,  2247,  5220  estiemes,  2439  lairomes,  4620 


1.  Cfr.  le  vers  1313,  etc.,  del  cite. 

2.  [Je  n'ai  pas  voulu  empêcher  M.  Grœber  de  restituer,  par  l'admission  des 
formes  del,  al  au  féminin,  les  vers  défigurés  où  ces  formes  rétablissent  en  effet  la 
mesure;  mais  je  ne  les  ai  jamais  rencontrées  et  je  ne  crois  guère  à  leur  existence. 
—  G.  P.l 


LA   DESTRUCTION   DE   ROME  5 

iriemes,  etc.;  et  dans  le  manuscrit  E  (Escorial,  dont  M.  Knust  a  donné 
des  leçons  dans  le  Jahrbuch  fur  Roman,  nnd  Engl.  Litcratur,  IX), 
p.  47,  V.  ç)forche  (de  même  p.  49,  note  i),  p.  47,  v.  10  chcuz,  1 1  chil 
(de  même  p.  49,  note  2),  p.  49  note  ^  esclarchis,  p.  50  après  v.  185 
corrouchiez,  ib.  après  203  comnenche,  ib.  après  5  59*  inercin,  ib.  après  ^  5  P 
recheu,  ib.  après  358,  367  lanche,  ib.  après  369  chele,  ib.  note  3 
chertés,  p.  5 1  après  5  37  ochioic,  p.  57  note  8  Franciwis,  ib.  note  5  carpen- 
tier,  etc.,  p.  5  5  1 368'  awonmes  '. 

6.  C'est  donc  le  dialecte  picard  que  nous  aurions  eu  à  restituer  dans 
notre  poème,  si  nous  avions  prétendu  à  en  donner  une  édition  critique. 
Le  manque  de  monuments  picards  sur  lesquels  nous  aurions  pu  baser 
une  telle  reconstruction  et  l'imperfection  de  notre  connaissance  de  ce 
dialecte  dans  ses  détails  devait  nous  faire  renoncer  à  cette  prétention.  Sans 
doute  la  méthode  la  plus  simple  pour  publier  un  texte  aussi  dépravé  que  le 
nôtre,  et  qui  n'aurait  pas  la  censure  d'une  critique  circonspecte  à  craindre, 
c'eût  été  de  donner  le  texte  tel  qu'il  est  dans  le  manuscrit.  Mais  alors, 
nous  aurions  laissé  à  nos  lecteurs  le  travail  dont  nous  sommes  obligé  de 
nous  charger  en  le  publiant.  Nous  nous  sommes  donc  efforcé  de  le  ren- 
dre lisible;  mais  dans  tous  les  cas  où  nous  nous  écartons  du  texte  du  ma- 
nuscrit, on  en  trouvera  les  données  au  pied  des  pages  de  la  publication. 
Ce  sont,  en  général,  les  anglicismes  et  normandismes  que  nous  avons  éloi- 
gnés du  texte  à  mesure  que  nous  les  avons  pu  reconnaître,  les  vers  ou 
les  parties  de  vers  qui  faussent  l'alexandrin  (dans  lequel  le  poème  est 
composé),  et  les  mots  qui  faussent  les  rimes.  La  plupart  de  mes  correc- 
tions se  fondent  sur  des  expressions  et  tournures  de  phrase  usitées 
dans  d'autres  chansons  de  geste,  principalement  dans  le  Fierahras  et  dans 
la  Destruction  même.  Cependant  elles  n'ont  pas  toutes  le  même  degré  de 
probabilité,  et  je  sais  que  je  m'expose  pour  quelques-unes  au  reproche 
d'avoir  procédé  avec  trop  de  hardiesse.  Mais  le  travail  de  critique  divi- 
natoire une  fois  commencé,  je  devais  le  poursuivre  et  j'ai  reçu  dans  le 
texte  toutes  les  corrections^  que  j'ai  su  proposer.  Dans  d'autres  cas,  oij  je 
n'ai  pu  sortir  d'embarras,  je  l'indique  en  général  par  le  mot  sic;  je  mets 
le  signe  ?  à  côté  des  vers  ou  des  mots  qui  me  sont  inintelligibles  ;  je  me 
sers  des  crochets  []  pour  faire  remarquer  ce  que  j'ai  suppléé  et  de  la 
parenthèse  pour  les  vers  que  je  crois  interpolés  ?. 


1.  Les  mots  a^clii  4875  ( —  a  S9-S)}  Alichandrc  979,987,  dichcn  1297, 1562 
dans  la  version  provençale,  sont-ils  aussi  inspirés  du  texte  picard  ? 

2.  J'en  dois  beaucoup  à  M.  Gaston  Paris,  qui  a  eu  la  complaisance  de  sur- 
veiller l'impression  de  cette  petite  publication. 

3.  [J'ai  supprimé  en  beaucoup  de  cas  l'indication,  donnée  par  M.  Grœber,  des 
abréviations  dont  la  lecture  est  certaine,  et  qui  ne  pouvaient  être  reproduites 
dans  le  caractère  des  notes.  —  G.  P.J 


Ô  G.   GRŒBER 

Seignours,  or  fêtes  pes,      franke  gent  honorée,  ir 

Gardes  k'il  n'i  ait  nois[e]      ne  corous  ne  mellee, 
S'orres  bone  chanchon      de  bien  enluminée  : 
N'i  sera  fable  dite      ne  mensonge  provee. 
5  Niuls  des  altres  jouglours,      k'els  le  vous  ont  contée, 
Ne  sevent  de  l'estoire      vallant  un[e]  darree. 
Le  chanchon  ert  perdu[e]      et  le  rime  fausee, 
Mais  Gaut[i]er  de  Douay      a  la  chier[e]  membree 
Et  li  rois  Louis,      dont  l'aime  est  trespassee 
10  —  Ke  li  fâche  pardon      la  verge  honorée  — 
Par  lui  et  par  Gaut[i]er      est  l'estoire  aunee 
Et  le  chanchon  drescie,      esprise  et  alumee, 
A  saint  Dynis  de  France      premièrement  trovee, 
Del  rolle  de  l'église      escrit[ej  et  translatée  ; 

1  j  Cent  anz  i  a  este,      ch'est  vérité  provee. 

Cil  ke  la  chanchon  fist      l'ad  longement  gardée, 
Ains  [il]  n'en  volut  prendre      a  voir  nulle  darre[e] 
Ne  mul  ne  palefroi,      niantel  ne  chier  fourrée; 
Ne  onke  en  halt[e]  court      ne  fu  par  lui  chantée. 
20  S'entendre  me  voles,      ja  vous  serra  contée 
La  vérité  com  Rome      fu  destruit[e]  et  gastee, 
Et  le  cite  fondu[e],      destruit[e]  et  cravantee. 
Le  pais  exilles      et  la  terre  gastee. 
Et  corne  la  corone      d'iloc  fut  enportee, 

2  i  [Et]  les  clous  dont  Jesu      avoit  sa  char  navrée 

Et  le  digne  suaire      ou  fu  envoloupee 

Au  jour  du  vendredi      kant  del  crois  fu  ostee  ; 

Maint[e]  digne  relique      i  ont  pris[e]  et  robbee  : 

Par  le  roi  Fierabras      fu  la  cite  praiee. 
30  Charl[ejs  en  souffri  puis      mainte  dure  journée, 

Maint[e]  faim,  mainte  soif,      [et]  mainte  conseuree. 

Et  li  riche  barnage      de  France  la  loiee. 

He  diex,  [si]  en  fu  puis      tant[e]  lerme  ploree, 

Et  tante  targe  effreint[e],       tant[e]  broigne  fausee, 
35  Et  tant  pie  et  tant  poign,       tant[e]  teste  coupée, 

Tant[eJ  aime  de  payens      fors  de  son  corps  jettee  ! 

Or  comence  chanchon      de  bien  enluminée  ; 

Puis  que  dieux  fist  Adam      et  Eve  s'espouse[e],  iv 

Ne  fu  plus  fier[e]  dite,       s'el  soit  bien  escoute[e]. 

I  seignurs,  ore,  pees. —  2  corouce.  —  J  si,  neb.  —  4  n'i  a  sera,  pro  d'habitude  abrégé. 

—  j  des|  de  les,  jugelours,  V09  souvent,  countee.  —  6  seguent.  —  10  pardone,  v'ge.  — 
II  luy  plus  souvent.  —  14  rolles.  —  i  $  ad  estee.  —  17  ainz  nel  voleit,  veire.  —  18 
mule,  palefreie.  —  19  vnke.  —  20  mei.  —  24  corone  Jhù,  iloke,  fust.  —  25 
cloues  dont  li  rois  out  le  soen.  —  26  envolupee.  —   27   joure,  vendredy,   du   croice. 

—  28  disgne.  —  29  citée.  —  }o  suffrie.  —  51  faime  et  seifs.  —  33  puis  en  fu.  —  34  ef- 
freint  et.  —  35  poigne  et.  —  37  ore.  —  38  s']  ses.  —  39  dist,  seit. 


LA  DESTRUCTION  DE   ROME 

40  ^eignours,  or  m'escotes,      si  lesses  le  nois[i]er, 

^Chancon  de  droit[e]  estoire      vous  voil  je  comenc[i]er; 
L'estoire  en  est  escrit[e]       en  seint  Dinis  moust[iJer, 
Les  altres  jougelours      s'en  soilent  [bien]  preis[i]er  : 
Mais,  s'ore  en  fuissent  ci      ensamble  x  milier, 

45  Devant  eus  oseroie      bien  dire  et  affichier 

K'euls  tous  ne  sevent  mie      le  montée  d'un  din[i]er. 
Par  moi  orres  le  voir,      dont  ele  mut  premier. 
Jeo  ne  vous  dirrai  mie      fable  ne  losengier, 
Aine  dirrai  del  corone      au  verai  iustis[i]er, 

50  Qui  en  Jérusalem      se  lessa  travailier 
Et  ferir  de  la  lance      et  navrer  et  plaier, 
Et  des  seintisme[s]  clous,      dont  hom  li  fist  percier 
Les  paumes  en  la  crois      et  les  pies  cloufichier 
Desi  k'en  Golgathas      virent  son  sang  raier. 

55  Et  dirrai  des  relikes,      que  tant  font  a  preisier, 
Que  Sarrazin  robberent,       li  gloton  losengier. 
Li  fors  rois  Fierenbras      fist  le  pais  cerchier 
Et  l'admirais,  ses  piere,       qui  le  corage  out  fier, 
Par  force  prisdrent  Rome      et  firent  trebuchier. 

60  He  diex,  puis  en  mourirent      plus  de  xxx  milier 
De  tels  gens,  k'omke  dieu      ne  voldrent  souplier. 
Charl[e]s  en  somond  France,       pour  sa  terre  vengier, 
Et  trestote  sa  terre      qu'il  out  a  justisier. 
Or  comence  chancon       hui  mais  a  efforcier  : 

65  Mieldre  ne  fu  trovee      aine  Adam,  li  premier. 
Del  fort  roi  Fierenbras      vous  vourai  comencier 
Et  del  très  grant  bataile      qu'il  fist  od  Olivier. 


b; 


,3ron,  or  fêtes  pes,      lesses  la  noise  ester, 
►  Chancon  de  vraie  estoire      plest  vous  a  escouter? 
70  De  l'admirai  d'Espaigne      vous  voil  hui  mais  chanter 
Et  del  roi  Fierenbras      d'Alisandre  sur  mer, 
De[l]  plus  trefier  payen      dont  oisies  parler, 
Del  pier[e]  Fierabras,       m'orres  son  non  nomer  : 
Laban  avoit  a  non      moult  out  terre  a  garder; 
75  L'Arabie  tint  tote      desque  la  rouge  mer 
Et  Aufrike  et  Europe,       Esclandie  sa  pier  (?), 


40  ore  escotez.  —  41  chanceon.  —  43  jugelours.  —  44  si  ore.  —  4$  osereie.  —  46 
toutz.  —  47  orrez,  veire,  dunt  ele  muyt  premer.  —  48  dirray,  mye  de,  ne  de.  —  49 
dell  de  la.  —  jo  sei.  —  51  nauerer.  —  52  del,  cloues  dunt.  —  $5  cioice,  piez.  — 
57  fort,  roy.  —  ç8  piers.  —  $9  bruserent  Rome  et  feseint.  —  60  murrent.  —  61 
gente,  voleint,  suplier.  —  62  somonde,  po9  souvent.  —  64  ore,  chanceon,  huy,  souv. 
—  65  Aine  le  temps  ne  fu  troue  de  Adam  ly.  —  66  roy  souv.,  Fiercnbraz.  —  68  ore, 
pees,  esteer.  —  69  chanceon,  v'rai.  —  70  de  Laban  d'Espaigne,  voile.  —  71  miere.  — 
72  dunt  plus  souv.,  ia  oises.  —  73  noun  noumer.  —74  noun,  ml't  habituellement. 


0  G.    GRŒBER 

Et  tint  Perse  et  Surie      jusk'as  plains  de  Beaucler, 

Babiloingne  la  grant      out  il  a  gouverner, 

Si  out  Costentinoble,       que  tant  fait  a  louer, 
80  El  trestot[e]  la  terre,       ou  hom  poet  habiter, 

De  le  gent  quonke  dieu       ne  voldrent  soupplier, 

Et  le  moitié  de  Rome      volt  il  en  fief  clamer. 

Pour  ceo  moût  [il]  la  guère      dont  vous  m'orres  conter; 

Bien  quidoit  tôt  li  monde       li  devoit  encliner.  —  2r 

8^  Babilans  et  Marsires,       si  com  m'orres  conter. 

Et  l'admirais  Bruans      d'outre  la  rouge  mer, 

Cil  furent  tôt  troi  frère      a  Laban  [al]  escier. 

Mais  desur  els  111  volt      par  force  seignourer. 

Deus  enfans  out  li  rois      que  vous  m'orres  nomer, 
90  Kar  n'est  drois  ne  reson       ke  les  doie  oublier  : 

Le  vallet  fist  li  pier[e]s      Fierenbras  apeller, 

Floripas  out  a  non       le  bêle  au  vis  cler.  — 

Au  droit  comencement      voil  ici  retorner.  — 

Li  admirais  d'Espaigne      s'est  aies  desporter 
95  As  puis  sur  Aigremore,       ovec  li  .M.  escier; 

La  fist  ses  ours  salvages      a  ses  hommes  berser. 

La  veiss[i]es  meint  viautre,       maint  brachet  descoupler, 

Payens  et  Ascopars      as  espees  jouer. 

Coure  par  le  marine      et  chacier  maint  sengler, 
100  Maint  ostour  veis[i]es      et  maint  falcon  voler. 

Li  amirails  a  fait      tote  sa  gent  mander 

Pour  la  feste  veoir      et  Mahon  célébrer  : 

Grant  joie  démenèrent      de  si  qu'a  l'avesprer; 

Mais  ainces  qu'il  s'en  tornent      orront  altre  parler. 
105  Es  vous  un[e]  galie      que  devoit  ariver; 

As  pors  sous  Aigremore      l'orent  fait  aancrer. 

Sarrazin  i  koururent        noveles  demander, 

Mais  nuls  des  noton[i]ers        ne  volt  od  els  parler. 

Li  admirails  les  fist      devant  li  amener, 
1 10  Par  moult  ruste  fierté      les  prist  a  demander  : 

«  Diva,  dont  venes  vous.?      ou  deves  vous  aler?  2v 

»  A  ki  est  li  avoir      que  fêtes  amener?  » 

«  Sire  »,  ceo  dist  li  maistres,       «  ne  vous  qu[i]er  ge  celer, 

»  Jeo  su  vostre  home  lige,       a  vou<;  me  vienk  clamer 
1 1  j  B  De  cels  de  Romenie,       que  m'ont  fait  desrobber. 

77  juska  playnes.  —  78  il  a  justisier.  —  79  fait  a  preisier.  —  80  home.  —  81  qe 
unke,  voleint,  supplier.  —  82  En,  fiefs.  —  8}  moua,  contier.  —  84  tote,  enclinier. 
—  86  Et  laban,  meer.  —  87  tote.  —  88  seignurer.  —  89  enfanz.  —  90  droiz,  deie.  — 
92  beal.  —  93  voile.  —  94  Laban,  alez,  desportier. — 9j  oueke  ly  {plus  souv.) — 96  urs, 
bercier.  —  98  juer.  —  99  curere.  —  100  ostur  falcoun.  —  ici  Labans,  faute  qui  se 
reproduit  souvent,  ad  très  souvent.  —  loî  veer.  —  10}  )oy.  —  104  qil,  tornerent, 
orrunt.  —  105  un  galeie.  —  106  portes,  sutz. —  107  Sarr.  souvent,  kurrent  pour.  —  109 
Lab'.  —  m  dunt,  aleer.  —  1 1 2  ly  aveires.  —  11$  Romenye. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  9 

»  Tiel  avoir  m'ont  robe,      aine  hom  ne  vist  son  per  : 

»  XIIII  nefs  avoie,       si  dévoie  sigler 

»  El  règne  d'Aumarie      pour  pourpres  achater. 

»  L'avoir  et  la  richesce      vous  quidai  présenter. 
120  »  Un[s]  vens  nous  fist  a  Rome      parmi  le  far  sigler; 

»  Kant  cil  dedens  nous  virent      ens  en  le  far  torner, 

»  As  espeies  d'ascier      nous  vindrent  descouper  ; 

»  Onkes  n'i  pout  fors  jeo      soullement  eschaper 

»  Et  cil  de  ma  galie,       ou  n'i  a  que  tuer  (?); 
12^  »  Les  altres  firent  tous      occire  et  desmembrer, 

»  A  plus  de  X  millier      firent  les  chefs  voler. 

»  Un  appostoille  i  a      que  moult  fait  a  douter, 

»  Parens  est  Karlemaine      que  France  a  a  garder: 

»  Cil  vous  quide  moult  bien      del  tôt  déshériter 
130  »  Et  de  Costantinobte      par  force  exiler^ 

»  Et  vostre  loi  destru[i]re      et  del  tôt  vergonder.  » 

Quant  l'entent  l'admirailCs]      du  sens  quide  desver. 

De  maltalent  et  d'ire      comence  a  escouer  ; 

Il  estrest  un  baston,       par  mi  le  fait  percoer  (?). 
1 3  5  Qui  le  veist  la  teste      et  huschier  et  croter, 

A  moult  tresgrant  merveile      le  poust  esgarder. 

Le  soie  grant  fierté      ne  poet  nul  [s]  deviser, 

Aine  payenfs]  ne  l'i  vist,       ne  li  covint  trembler. 

Mahomet  en  jura       «  mal  [l'Josent  il  penser.  » 
140  Jamais,  si  com  il  dist,       ne  voura  reposer, 

S'aura  fait  tote  Rome      trebuchier  et  verser. 

Et  le  pais  destruire,       exiller  et  gaster. 

Et  moustiers  et  chapeles      et  autiers  violer 

Et  a  trestous  les  moignes      les  baulivres  coper. 
145  Jusc'a  Ais  le  Chapele       ne  vaura  arester, 

Charlemaine  de  France      fera  les  oes  crever, 

Se  il  ne  volt  Mahon      servir  et  honourer  ; 

Ains  fera  as  François      leur  servage  doner, 

Quatre  deniers  par  an      pour  lour  chiefs  rachater  ; 
I  ^o  Ensi  [les]  vaura  il       du  tôt  disheriter. 

Mais  li  vilains  le  dist      moult  bien  en  reprover 

Que  moult  a  grant  discorde      entre  faire  et  penser^ 

Et  tiels  se  ard  et  bruit      qui  se  quide  chaufer, 

Et  mieus  valt  bon  taisir      que  ne  fait  fol  parler. 

116  home  souvent,  pier.  —  117  auoye,  deuoy.  —  118  Danmarie,  purpres.  —  119 
richesces.  —  120  un  vent,  n9  souvent,  la.  —  121  dedentz,  no'  souvent,  einz  el.  — 
125  poout  suUement.  —  124  galye.  —  125  toutz. —  126  x  m.,  feseint.  —  128  pa- 
rentz,  klm.,  ad  a.  —  i?o  exilier.  —  131  loy,  del  tuit.  —  132  desueer.  —  135  escouier. 

—  13  j  croilier.  —  136  poet  esgardier.  —  137  le  soen  très  grant,  nule.    —    138  qe  ne. 

—  139  oseint.  —  141  treboucher.  —  142  exillier,  gastier.  —  143  musters.  —  144  as 
trestutz,  banlivers.  —  145  ne).  —  146  en  fra.  —  147  honurer.  —  149  deners,  p'  sou- 
vent. —  I  jo  tuit.  —  151  vilaine.  —  1 J  2  qe  mit  i  ad. —  1 5  3  sei  arde.  —  i  H  mielix,  foie. 


10  G.    GRŒBER 

1 55  Ci  comence  chancon,  que  moult  fait  a  loer. 
Aine  n'oistes  si  bon[eJ,      s'il  vous  plest  escouter, 
Et  tant  fêtes  pour  moi      que  la  puisse  chanter. 


Ll 


[ij  admirail[s]  d'Espaigne      out  moult  le  queor  irre, 
(Devant  soi  appella      Brullanl  de  Montmirre, 
i6o  Sortibrans  de  Coinbres,       son  consailier  prive^ 

Clamaton  et  Mordant,      Eulzunt  et  Tempeste, 

Brutans  et  Parsagon,      Gaubu  et  Ténèbre 

Et  XIIII  amaceours      ou  le  vieil  Baufome. 

Sous  l'olivier  en  l'ombre      sont  al  consail  mande, 
165  Li  admirails  d'Espaigne      estoit  droit  en  son  tre  : 

Sa  main  mist  a  sa  barbe      s'a  haltement  parle  : 

«  Seigneurs  »,  dist  l'admirails,      «  moult  par  est  grans  vielte 

t)  Qu'ensi  m'ont  cil  de  Rome       boni  et  vergonde. 

))  El[e]  d[e]ust  moie  estre      par  grant  antiquité 
170  »  Et  mon  fils  Fierabras      après  le  mien  ae, 

))  Et  tote  Romenie      est  de  ma  irrite. 

»  Ne  me  doutèrent  guère,      quant  ma  gent  ont  robbe' 

»  Et  après  tout  iceo      occis  et  démembre. 

»  Quidoi[e]  avoir  par  tôt       itiel[e]  poeste, 
175  »  Que  hom  ne  fesist  chose      que  fust  outre  mon  gre  : 

»  Si  jeo  n'ai  d'els  venjance      tôt  a  ma  volonté, 

»  Ja  ne  place  Mahon      ne  le  soie  bonté,  jv 

»  Ke  mais  puisse  tenir      a  nul  jour  reyaute.  » 

n  Sire  »,  dist  Sortibrans,       «  bien  vous  ai  escoute, 
180  »  Jeo  vous  ai  bien  tôt  jours      servi  et  honore 

I)  Et  vous  et  vostre  fils      par  droit[e]  lealte  — 

»  Ore  oies  que  jeo  die      solonc  le  mien  pense  : 

»  Cil  que  vostre  chien  bat      n'a  a  vous  amiste  ; 

»  Ke  mon  serjant  fait  honte      a  droit  m'a  défie  ; 
18  J   )»  Romain  ont  mors  vos  hommes,       or  soit  si  amende, 

)>  Que  pour  un  [soûl]  des  nos      soient  .M.  desmembre, 

»  Le  cite  confondu [e]      et  le  mur  cravante 

»  Et  trestot  le  pais      exille  et  gaste 

»  Et  moustiers  et  chapeles      et  altiers  viole; 

IJ5  chanceon,  loyer.  —  156  a  escouter.  —  157  qe  puys.  —    158  irree. —  159  sei. 

—  160  ses  consailers  priuee.  —  165  furent  oue  le  veil. —  164  sutz.  —  165  laban,  tree  et 
ainsi  en  ee  toutes  les  rimes  suivantes  jusqu'à  v.  179.  —  166  maine. —  167  laban,  grant. 

—  168  honye,  vergundee.  —  169  moy.   —   170  et  a,  mon  fitz.  —  171   mon  yrritee. 

—  172  guer,  souvent.  —  173  tut.  —  174  bien  quidoi  auer,  tote,  iciel.  —   175  feseist. 

—  176  tote,  voluntee.  —  177  soen  bountee.  —  178  ne  puis,  nule,  reyautee.  —  180  tote, 
seruye.  —  i8i-i88  les  rimes  sont  en  ee,  i8i  fitz.  —  18}  bâte,  ad  a.  —  184  hunte.  — 
185  Romaynes,  mortz,  ore.  —  187  et  le  cite,  mure.  —  189  musters. 

I.  De  telles  rimes  se  trouvent  très-souvent,  p.  ex.  427,455,  632,644,715,735,610., 
de  même  dans  F/er(2brû5  340,  360,  365,  755,  1354.  '396,  1472,  2i35,  2192,  4577, 
4841,  5242,  5253.  Parise  la  duch.  604,  573,  579,  580,  685,  773,  1540. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  1  I 

190  »  Ke  [n'Jaient  garantie       n'evesque  ne  abbe 

»  Ne  clerk,  prestre  ne  moigne       ne  nul  aordene 

»  Qu'il  ne  soient  trestot       [moult]  vilement  mené, 

»  Des  nés  et  des  baulivres      boni  et  vergonde  ; 

»  Jeske  Ais  le  Chapel[e]       ne  somes  areste, 
195  »  Charl[e]s  aura  le  chief      du  bus  dessevere, 

»  Et  puis  fai  de  ton  fils      de  France  corone; 

»  Car  c'est  ses  héritages      par  droit[e]  lealte.  » 

Dist  l'admirails  d'Espaigne  :       «  vous  dites  vérité, 

»  Ensi  sera  il  fait,      ja  n'en  iert  trestome. 
200  «  Aine  mais  n'oi  conseil      si  [très]  bien  devise.  » 

Maintenant  sont  si  brief      escrit  et  seele. 

De  par  tote  la  terre      sont  li  baron  mande,  4r 

Rois,  princes,  amaceours,      duc,  [contes],  admire, 

Du  chief  en  Babiloine      desi  k'en  Dureste  ; 
20^  N'i  remist  Sarrazin[s]      ne  Persans  ne  Escler[s], 

Qu'il  ne  soient  ensamble      venu  et  assemble; 

Et  de  Costentinoble      desi  k'en  Salatre, 

Et  de  Jérusalem,      celé  seinte  cite, 

Dusk'  a[s]  pors  de  Siglay      vers  le  mont  Tribue, 
210  Furent  payen  ensamble,       c'est  fine  vérité. 

As  puis  [de]sous  Mautrible      sont  Sarrazin  arme, 

Aval  le  preerie      sont  tendu  tôt  li  tre. 

.III.  jors  sont  Sarrazin      ou  le  roi  sojorne, 

K'il  sont  de  lascete      freschi  et  repose  ; 
215  (Dedens  ont  le  navie      richement  appreste.)' 

Li  os  durra  ii  l[i]eues      [et]  de  lonc  et  de  le  : 

Par  .C.  fois  .M.  payen,      autant  furent  esme, 

Et  si  furent  par  nombre      xxx  roi  corone. 

Ore  ait  dieux  a  Rome      par  le  soue  pite, 
220  Kar  s'il  ne  les  soccourt,      tôt  sont  a  mort  livre. 


M 


ouït  furent  grans  les  os      de  la  gent  l'adversier, 
Onkes  diex  ne  fist  home      qui  les  poist  preis[i]er, 

Bien  furent  par  .C,  fois      Sarrazin  .C.  millier. 

L'admirails  fist  ses  nefs      très  bien  apparailier  : 
22^  Li  mast  sont  hait  et  gros,      quant  hom  pot  enbracier, 


190  abbee.  —  191  nullie  ordenie.  —  192  vielement,  menée.  —  193-204  les  rimes 
sont  en  ee.  —  19}  banliuers,  honie.  —  194  sûmes.  —  19$  chiefs. —  196  fitz.  — 
197  ces.  —  198  lab.  —  199  ia  niert.  —  200  conseile.  —  201  sunt,  ses  Chartres  escriz, 
enseelee.  —  202  ly.  —  203  duck  et  admirée. —  204  chiefs.  —  20J  Persant.  —  206-209 
rimes  en  ee.  —  208  seynt.  —  210  ensamble  payens,  ceste.  —  211  sutz,  armée,  ainsi  les 
rimes  jusqu'à  v.  220.  —  212  sunt,  tote  ly.  —  213  sarr  ainsi  souvent,  oue;  214  tant  k'il, 
freschie.  —  215  dedenz,  nauye.  —  217  M.  sarr.,  aitant  sunt.  —  220  se  il,  succure, 
tote,  liueree.  —  221  grantz.  —  222  vnkes,  poout.  —  2i4  lab. 

I.  Ce  vers  n'est  pas  ici  à  sa  place. 


12  G.    GRŒBER 

.IIII.  voilles  i  a       de  paille  de  quartier, 

Le  forme  d'AppoIin       fist  sur  le  mast  drescier, 

En  sa  main  un  baston      pour  François  manacier; 

La  sus  le  fait  li  vens      plus  menu  tornoier 
250  K'alou[e]  ne  guenchist,       quant  fuist  pour  l'esperv[i]er. 

D'or  et  d'argent  [..]       font  lour  vassels  chargier 

Et  de  pain  et  de  vin       les  emplir  pour  mangier 

[Et]  de  foen  et  d'avaine,      que  servent  (?)  li  destrier  ; 

Asses  i  avoit  armes       [et]  de  fer  et  d'ascier 
235  Et  engins  et  perieres,      qu'il  feront  karoier, 

Dont  il  quident  les  murs      de  Rome  tresbuchier 

Et  les  sales  de  marbre      craventer  et  pecier. 

Lucafer  de  Baldas      ou  le  corage  fier 

Apella  l'admirail       sil  prist  [a]  arainier  : 
240  «  Sire  admirais  d'Espaigne,      or  vous  voil  jeo  prier  ; 

»  De  moult  lonteine  terre       m'aves  fait  travailler; 

»  Un  don  voiant  vos  hommes      vous  demand  et  requ[ijer, 

»  Par  itiel  covenant      com  vous  m'orras  pleid[i]er. 

r>  Si  jeo  vous  rent  Rollant      et  le  conte  Olivier 
24^  »  Et  Charl[on]  par  le  barbe      et  Naimion  de  Baivier  4v 

»  Richard  de  Normendie      et  le  Danois  Ogier, 

))  Et  l'orgoilous  barnage      fais  mater  et  peiser  (?), 

))  Dones  moi  vostre  file      Floripas  a  molier. 

»  De  trestot  mon  servise      ne  quier  ge  altre  loier. 
250  I)  Et  jeo  li  dorrai  France      desi  k'  a  Monpellier.  » 

»  Volontiers  »,  dist  Labans,       «  se  l[e]  volt  otraier.  » 

Aitant  es  vous  la  bêle,       ou  il  n'out  qu'enseignier 

Vestu[e]  d'un  diapré,       onke  ne  vi  tant  chier, 

Ses  crins  sur  ces  espaules       plus  lusoient  d'or  mier, 
255  Sa  char  out  bel[e]  et  blank[e]      plus  que  noifs  en  fevr[i]er, 

Les  oes  avoit  plus  noirs      que  falcon  monten[i]er, 

Et  le  colour  vermaile      con  rose  de  ros[i]er, 

La  bouche  bien  séant      et  douce  pour  baisier. 

Et  les  lèvres  vermailes      com[e]  flour  de  pesk[ijer; 
260  Les  mameles  out  dures      com  pomme  de  pomn[i]er, 

Plus  sont  blanches  que  noifs      que  chiet  après  fevr[i]er; 

Nuls  hom  ne  porroit  [ja]       sa  grant  bealte  preis[i]er. 

La  pucele  discent      du  palefroi  coi]rs[i]er, 

Lucafer  de  Baldas       li  corut  a  l'estr[i]er. 

227  fourme,  Appolyn,  desur.  —  228  maine.— 229  li  fet  ly  vens,  menu  torner.  —  252 
payne,  vine,  emple.  —  235  foere,  auayne.  —  234  assiez  i  a  armes.  —  235  engines  et 
pères. —  236  dunt,  qidient.— 237  pesser. — 238  oue. —  259  lab.,  prist,  aresoner.— 240  ore. 
—  241  lonteime.  —  242  vne  doun,  demande.  —  245  Charls.  — 246  et  li.  —  247  orgoi- 
luse,  face.  —  248  feil,  muilher.  —  249  trestote,  louer.  —  250  la  durrai.  —  251  volun- 
tiers,  labam.  —  252  la  puceal  ou  nout  qe  seignourer.  —  2(3  dyapre  vnke  [souvent), 
vie.  —  2(4  crines.  —  256  neirs  qe  nul.  —  260  auoit.  —  261  sunt.  — 262  nuUy. — 
263  puceal,  palefrei.  —  264  la  corust. 


LA  DESTRUCTION  DE   ROME  I  J 

265  «  File,  »  dist  l'admirails,       «  moult  vous  puis  [ge]  prais[i]er, 

»  Jeo  vous  ai  marie[e],       si[l]  voles  otraier, 

»  Par  Mahomet  mon  dieu,       au  melior  chival[i]er 

»  Que  hom  poist  trover      pour  François  detrench[i]er.  » 

«  Sire,  qui  est  il  donc?      ne  moi  deves  celer.  »  (sic)  y 

270  «  Bêle,  c'est  Lucaler,       qui  vous  doit  nocier  : 

»  Pour  vostre  amour  doit  [il]       Charlon  le  chief  trenchier 

»  Et  Rollant,  son  neveu,      et  le  conte  Olivier.  » 

«  Sire,  »  dist  Floripas,      «  lasses  m'eut  consaillier.  » 

Lucater  passe  avant,      que  l'em  quide  enbracier, 
275  Et  Floripas  le  fiert,      que  ne  l'a  guère  chier. 

De  son  poign  ens  es  dens      qu'e![e]  li  fist  seign[i]er. 

Li  rois  out  moult  grant  honte,       mais  ne  se  volt  irr[i]er, 

Pour  ceo  qu'hom  ne  [se]  doit      a  femme  coroucier. 

«  Vassal,  »  dist  Floripas,       «  or  vous  trahes  ar[i]er, 
280  «  Ensi  ne  doit  hom  mie      pucele  manoier.  » 

Lucafer  out  grant  honte,      s'en  prist  a  vergognier; 

Meuls  volsist  que  ceo  fust      encore  a  comencier. 

«  File  n  dist  l'admirais       «  laisse  toi  fiancier, 

»  Et  après  la  fiance      te  ferai  nocier.  » 
285  «  Sire,  I)  dist  Floripas,       «  ceo  ert  au  repair[i]er, 

»  Quant  vous  aures  pris  France      et  conquis  Monpell[i]er, 

»  Et  il  m'aura  rendu      Rollant  et  01iv[i]er, 

»  Richard  de  Normandi[e]       et  le  Danois  Ogier 

»  Et  Guion  de  Bourgoine,       que  j'ai  oi  preis[i]er; 
290  »  Donk[e]  le  prendrai  jeo,      s'il  moi  deigne  nocier.  »  jv 

«  Bêle,  »  dist  Lucafer,       «  ne  jeo  mieux  ne  vous  quier  ; 

»  Si  jeo  nés  vous  rend  pris,       fai  moi  le  chief  trenchier, 

»  Mais  ke  vous  m'otroies      soullement  un  bais[i]er.  » 

«  Volontiers,  »  dist  la  bêle,       «  vous  l'aures  sans  dangier.  » 
295  Puis  dist  entre  ses  dens  :       «  fols  couard  losengier, 

«  Jeo  ne  vous  baiseroi[e]      pour  .M.  livres  d'or  mier. 

n  Meuls  ameroi[e]  jeo      Mahon  a  renoier.  » 

Li  admirais  apelle      Estorgis  et  Orier. 

A  Lucafer  a  fait      Floripas  fiancier  : 
300  Quant  il  aura  pris  France      si  l'aura  a  molier. 

Li  jors  est  trespasses,      si  vint  a  l'anuitier, 

Li  flos  monta  au  port,       prist  mer  a  engols[i]er. 

Moult  [par]  auront  bon  vent,      dient  li  noton[i]er. 

26$   feil,   lab.  —  268  home  poeit,  français.  —  269  dune,  moy,  celeer.  —  270  beal 
ceo  dist  ladmirals  qe.  —  271  deit,  Charls  le  chiefs  couper.  —  272  neueue.   —  275  ad. 

—  276  poigne  einz  el  dentz,  ly.  —  277  hunte,  ne|  nel.  —  278  pur.  qe  home.  —  279 
ore. —  280  deit  home  mye.  —  281  hunte,  vergunder. — 282  meultz,  vncore. —  283  feile, 
lab.  lees  tai.  —  288  li  danais.  —  289  Gyon,  Burgoine,  ieo,  oie.  —  290  Dunk,  se  il 
moy,  auer.  —  291  beal,  mielux.  —  292  neslne  les,  rende,  le  chiefs  couper.  —  295  sul- 
lement.  —  294  voluntiers,  la  puceal,  santz.  —  295  dentz.  —  296  M.  Ij.  —  297  meultz. 

—  298  Lab.  —  301  vint  a  nutier.  —  302  ly  plus  souvent,  si  prist  mère.  —  30J  mit  ont 
bone,  si  dient. 


14  G.    GRŒBER 

Et  cil  entrent  es  nefs,       kar  il  voidront  nagier  : 
305  Li  estermant  s'aprestent      et  tôt  ii  noton[i]er, 

Les  voilles  font  au  vent      a  grant  espioit  drescier  ; 

Au  desancrer  sonerent       .M.  graels  menufijer, 

La  marine  fremist      et  bondist  le  grav[i]er. 

Tant  estoit  grans  la  freinte      de  la  gent  radvers[ijer, 
310  De  X  l[i]eues  plenier[e]s      oist  hom  le  nois[i]er. 

Dieu  ait  cels  de  Rome      que  tôt  poet  justisier, 

Kar  i[l]  lour  croist  grans  honte      et  mortel  encombr[i]er; 

(Onkes  en  lour  vivant      n'orent  tiel  encombrier.)  6r 

Moult  estoit  grans  l'estorm      de  la  gent  payenie  : 
XXX  l[ie]ues  de  mer      contienent  lour  navie. 

Moult  par  eurent  bon  vent      et  l'oure  iu  serrie  : 

Li  vens  se  fiert  es  voilles,      que  plus  tost  les  [nefs]  guie, 

Que  nus  falcons  ne  vole,      quant  il  chace  la  pie, 

Et  l'escume  en  florist,      forment  s'est  hereschie, 
320  De  l'angoisse  des  nefs      est  la  mer  engolsie. 

Les  voilles  et  li  mast      firent  grant  taborie, 

L'escrois  en  oist  hom       .v.  l[ie]ues  et  demie. 

Le  barge  l'admirail      fut  de  grant  segnorie, 

Ja  de  melior  vassel      n'iert  ja  parole  oie  : 
325  Grans  estoit  contremont      e[t]  forme  out  de  galie, 

Covers  estoit  de  cerfs      et  oins  de  pis  boullie, 

Ne  cremoit  vent  n'ore      un[e]  pomme  porrie, 

IIII  masts  out  de  hait,       chescon  [out]  une  archie, 

Et  a  chescon  mast  out      quatre  voilles  de  sie  : 
330  El  plus  hait  fu  le  forme      d'Appolin  [es]dreschie. 

En  sa  main  I  baston       que  contremont  bailie, 

Et  manace  François      pour  fair[e]  les  loye(?). 

Moult  fu  grans  li  chalans      et  ovres  par  mestrie, 

Laens  sont  les  estables      as  destr[i]ers  de  Surrie, 
33^  Et  si  a  eve  douce      et  bêle  praierie. 

Et  [pour]  les  prisons  mettre      i  a  grant  fermerie, 

Gaioles  et  karkans      i  out  a  grant  baillie  ; 

Si  sont  les  chimine[e]s,      chescone  a  or  bâtie, 

Et  chastel  et  breteces,       maint[e]  chambre  vautie, 
340  Ou  l'admirails  d'Espaigne      gist  et  soi  esbanie; 

Ou  li  fu  Lucafer      et  III  roi  de  Nubie 


307  sounerent.  —  309  fu,  grant.  —  jii  ait  a.  —  312  crest  grant  hunte.  — 
31}  vnkes.  —  î'4  fu  grant,  estorme,  payenye.  —  315  mère,  nauye.  —  316  bone, 
ure.  —  317  le  vent.  —  318  voille.  —  319  forement.  —  320  angusse,  neefs.  —  321 
funt.  —  322  Les  escrois.  —  323  lab.,  fust.  —  32J  grant,  galye.  —  326  couerte, 
oynt.  —  327  cremeit,  n'orei  ne  tempeste.  —  328  mast  auoit  chescone.  —  329  III, 
drecie.  —  330  Appolyn. —  331  maine. —  335  grantz  ly  chalanz  et  onourez. —  334  laenz 
sunt.  —  335  duce,  beal.  —  336  Et  as  pr,  —  339  chastels.  —  340  lab.  et  sei  banie. 
—  34J   oue,  IIII  rois. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  l  J 

Et  XIIII  amaceours      du  règne  de  Percie, 

Et  ses  fils  Fierenbras      a  la  chiere'  hardie, 

Et  Horipas,  sa  soer,       la  bêle  et  l'escevie*, 
345  Oue  trente  pucei[e]s      de  la  loi  paienie, 

Totes  files  a  rois       de  moult  grant  seignorie. 

Li  admirails  d'Espaigne      fist  moult  grant  courtoisie  : 

Tot[e]  la  melior  chambre,     a  sa  file  bailie  : 

En  iver  et  este      la  rose  i  est  flourie, 
350  Et  la  flour[s]  d'aiglent[i]er      tôt  tens  fi]  est  panie; 

Li  basme  et  le  ment[astrej       doucement  i  flarie 

[Et]  de  trestotes  flours      la  colour  i  condie; 

L'enchens  et  la  kanele      i  croit  et  l'arable  : 

Aine  dex  ne  fist  espèce      dont  la  flour[sJ  [n]'i  condie  : 
3  5  5  Qui  est  en  celé  chambre      a  joie  vit  sa  vie. 

Laens  est  Floripas,       la  gent[e]  et  l'escevie,  6v 

La  plus  bêle  payen[e]       que  soit  jusc'a  Russie; 

Ouec  li  ses  folles,      a  ki  el  s'esbanie 

Ke  lui  chante  sones      a  hour[e]  de  compile 
360  Et  fables  et  chancons,      tant  qu'ele  est  endormie. 

Ses  puceles  le  servent,      que  ne  le  heent  mie; 

Sovent  par[o]le  a  el[e]s      de  France  le  garnie. 

Et  de  roi  Charlemaine      a  la  chierfe]  hardie. 

Sa  mestresce  Margonde      la  manace  et  chastie  : 
365  «  File,  k[e]  as  tu  dit.?      es  tu  du  sens  marrie.? 

»  Ne  nomes  mais  celui      qui  no  loi  a  perie. 

»  Par  Mahom[et]  mon  dieu       près  me  su  esragie.  » 

«  Dame,  »  dist  Floripas,       «  ceo  estoit  musardie; 

»  Séries  si  dolente      s'estoie  baptizie?  » 
370  «  Oil,  ))  dist  Maragonde,  «  meuls  fusies  detrenchie 

i)  Ke  pour  François  avoir      fusies  tiel[e]  nourie, 

»  Kar  dolorousement      serries  emploie.  »  — 

Mais  pour  nient  l'emprise,       puis  fut  el  baptizie 

Et  si  crut  en  Jhesu,       le  fils  seint[e]  Marie; 
375  Mestier  i  out  Rollant      ovec  sa  compaignie; 

Pour  Guion  de  Bourgogne      lour  salva  el  la  vie 


343  fitz,  la  vis.  —    344  ses  soor,  beal  et  lacemie.    —   345  et  oue,  loy.    —    346 
feiles,  au.  —  347  Labam,  curteisie.  —  348  feile.  —  349  yuere  et  en,  i  est  la  ros  flurie. 

—  3  5oflur,  tote,  espanie.  —  351  le  basme.  —  352  flures,  colur.  —  3 $4  dunt,  flur.  — 
355  vie.  —  356  laeinz,  la  cennye.  —  357  beal,  Russye.  —  358  oueke  luy  son  follet,  ky 
eal,  banye.  —  359  luy  {souvent)  chaunte,  songes,  complye.  —  360  chaunceouns,  que 
eal,  endormye.  —  361  seeruent,  mye.  —  362  as  les.  —  363  roy  charlemayn.  —  364 
Maragonde.  —  365  feil,  dist. —  366  celuy,  que  noluy  ad. —  367  esragye. —  368  ceo  dist, 
esteit  niusardye.  —  369  Esteies,  dolens,  esteye.  —  370  meulz  fustes.  —  371  franceis 
auer  fustes.  —  372  serriez,  employé. —  373  pays  fusteal. —  374  crust  en  dieu,  fitz  seynt. 

—  37J  grant  mestier,  ovec]  et  tote.  —  376  Gyon  Burgoyn,  eal. 

1.  Cfr.  363. 

2.  cfr.\.  356(cennie),  1340  (scemee),  134$  (cernée),  et  voy.  Fierabr.  2858,  3901. 


\6  G.    GRŒBER 

En  la  tour  d'Aigremore,      que  vers  le  ciel  hombrie, 
La  les  out  l'admirails      pris  en  grant  fremerie.  — 
Hui  mais  orres  chancon      de  moult  grant  segnorie 
j8o  OrgoilIous[e]  et  superbe      et  de  fierfej  aatie  : 
Con  la  cite  de  Rome       fu  od  dolour  perie  ; 
Mainte  lance  en  fu  freint[e],       mainte  targe  percie, 
Mainte  aime  de  payem      fors  de  son  cors  sachie. 


585 


Moult  fu  grans  li  estorm      de  la  payene  gent. 
Par  VII  fois  sont  .C.  mil,      si  l'estoire  ne  ment. 


Li  mast  hurtent  ensamble      et  les  voilles  au  vent, 

De  l'angosse  des  nefs      angoisse  mer  forment. 

Del  or  ke  luist  es  voilles      la  marine  resplent. 

Parmi  la  mer  haltisme      la  navie  s'estent. 
590  Tant  nagent  jour  et  nuit      a  la  lune  et  al  vent 

(Aine  n'ourent  destourber       ne  d'ore  ne  de  vent) 

K'el  far  de  Romenie      la  navie  discent. 

Le  jour  qu'il  arrivèrent      fut  teste  seint  Vincent. 

X  l[ie]ues  de  rivage      lour  navie  porprent. 
59^  Les  pons  gettent  an  terre      tost  et  isgnellement, 

Les  voilles  avalèrent      sans  nul  arestement. 

Puis  issirent  des  nefs,       li  corps  dieu  les  cravent. 

Des  pavilons  fichier      ne  furent  mie  lent, 

De  paille  et  de  cendale      a  or  fait  cointement, 
400  Des  pomels  et  des  egles      li  or  luist  et  resplent. 

Li  os  dura  X  l[ie]ues,      si  l'estoire  ne  ment.  -jv 

Dieu  panst'  de  cels  de  Rome      par  son  commandement, 

Kar  si  li  ost  de  Rome      n'ait  soucours  erralment, 

La  cite  serra  pris[e]      a  doel  et  a  tourment. 
405  Ja  n'i  porra  aid[i]er       [ne]  ami[s]  ne  parent, 

L'admirails  ne  prendroit      d'un  soûl  rachatement, 

Ke  li  voidroit  emplir      un  val  tôt  plain  d'argent. 


T 


lant  out  li  payem  gent      et  nage  et  sigle 
Parmi  la  mer  haltisme      est  en  le  far  entre. 
410  Puis  ont  leur  ancres  pris[es]      si  se  sont  aancre, 
Les  voilles  avallerent,      les  pons  ont  hors  jette, 


577  Aygremore,  humbrie.  — 578  lab.  puys. — 369  huy,  orrez.  —380  orgoillus.  —  381 
dolur.— 382  maynt,  maynt.— 383  maynt,  du  p.— 384  grant,  estorme,  payem.— 385  sunt. 
— 386  luy,  hourtent. — 387  Des  angusse,  anguysse  la  mère,  forement. —  389  mère,  nauye. 

—  390  nuyt.  —  391  d'J  desor. —  392  fare,  nauye. —  393  fust  fest  de.  —  394  nauye.  — 
395  pontes.  —  397  issierent,  li]  le,  acravent.  —  398  de  lour  pauylons,  my.  —  399 
cendalle,  or  oure.  —  400  luyst.  —  402  panse. —  403  ly,  eit  suceurs  erallement.  —  40J 
amye.  —  406  Labam,  suie.  —  407  vale,  plaine.  —  408  ly,  siglee.  —  409  parmy,  mère. 

—  4ioaancree.  —  411  et  les  pontz  hors  iettee. 

1.  Cfr,  Fierabr.  2998,  2107. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  1? 

A  .C.  et  as  milliers       discendent  deffae 
Et  les  pavilon[s]  fiche[nt],      tost  sont  tendu  li  tre: 
La  po[i]ss[i]es  veoir      tant  penon  ventele, 
41 5  Et  tant  aigle  laissant      et  tant  dragon  dorre, 
Tans  trefs  et  pavilons      de  bon  paile  roue, 
Et  tant[e]  riche  tent[e]       de  samit  estelle  : 
X  l[ie]ues  tôt  plenier[e]s      en  sont  couvert  li  pre. 
Li  admirails  d'Espaigne      est  issus  de  son  tre, 
420  Ensamble  ou  li  issirent      XV  roi  corone 
Et  XIIII  amaceours,      que  sont  de  Perse  ne, 

Et  l'admirais  de  Cordres,      qu'est  de  son  parente,  7V 

Et  Fierabras,  ses  fils,       au  corage  adure. 
Encontre  l'admirai       sont  X  graels  sone, 
42  5  X  cor  et  XX  busines      et  XX  tabour  timbre  : 
Ascopars  ont  sailli      et  se  sont  aune, 
Devant  lui  ont  la  mente      espandu  et  jette, 
Le  g[l]ayol  et  le  junke,       par  ont  il  a  passe. 
Li  admirails  d'Espaigne      fu  de  moult  grant  fierté; 
430  La  barbe  out  longe  et  cru[e]      jusqu'à  neu  de  baldre 
Et  la  teste  plus  blanche      que  nule  flour  d'esté  ; 
Del  un  oil  out  al  altre      demi  pie  mesure  ; 
Moult  out  lees  les  temples,      le  pis  gros  et  quarre: 
Se  il  creist  en  dieu,       le  roi  de  maieste, 
43  5  El  siècle  n'[e]ust  roi      de  si  très  grant  fierté. 

Moult  est  preus  de  sa  loi,      mais  moult  out  crualte, 
Kar  il  n'out  onkes  d'homme      [ne]  merci  ne  pite. 
A  chescon  pas  qu'il  passe      l'ont  payen  encline. 
Labans  quide  avoir  bien      itiel[e]  poésie 
440  Que  hom  ne  fesist  rien      que  soit  oultre  son  gre. 
L'admirais  apella      Brullant  de  Montmirre, 
Sortibras  de  Coinbres,       son  consaillier  prive  : 
«  Gardes  que  C.  M  hommes      soient  moult  tost  arme 
»  Pour  gaitier  le  pais       [et]  de  lonc  et  de  le; 
445  »  N'i  remeigne  chastel[s],       dongeon[s]  ne  fermeté, 
»  Moust[i]er[s]  ne  abbeie      que  ne  soit  enbrase, 
»  Ne  femme  ne  enffans      qu'il  n'ait  le  chief  coupe; 
»  Gardes  ke  ledement      soient  diffigure, 


412  luy  diffaie.  —  413  ly  pauilon  fichie,  sont,  tree.  —  414  veer,  ventelee.  —  415 
dorree.  —  416  tant,  et  tant  pauylon,  bonne,  rouée.  —  417  samite,  estellee.  —  4 18 
pree.  —  419  Labam,  issuz,  tree.  —  420  eue  ly  issierent,  rois  coronee.  —  421-440 
les  rimes  en  ee.  —  422  qe  est.  —  423  son  filz,  adouree. —  424  labam  sunt,  sounee.  — 
425  cors,  busunes,  tabours,  tymbree.  —  426  et  devant  ly  aunee.  —  427  luy.  —  428 
ad.  —  429  Labam  d'Espaigne. —  431  nuls  flur.  —  432  denye.  —  43  j  roy.  —  436  preuz. 

—  437  vnkes  de,  mercie.  —  438  payen]  sarr.  —  439  Labam,  bien  auer.  —  440  feseit, 
vitre.  —  441  Labam.  —  442  cobrers,  consaillers,  privée. —  443-4J3  ûvec  les  rimes  en 
ee.  —  44s  remeign,  dungeon.  —  446  muster  ne  abbeye,  enbrace.  —  447  neffant,  chiefs. 

—  448  lediement. 

Romania,  Il  2 


8  G.    GRŒBER 

»  Les  nonnains  et  li  moigne      moult  vilement  mené  : 
4J0  »  La  loi  as  cristiens      voil  mettre  a  grant  vilte.  » 

«  Sire,  »  dist  Sortibras,      «  tôt  a  vo  volonté.  » 

Il  a  sone  I  corn,      payen  se  sont  arme  : 

C.  L.  mil  furent,      autant  sont  [il]  nombre, 

Des  herberges  s'en  issent      pognant  [vont]  tôt  serre. 
45  5  Lucafer  de  Baldas      a  l'ensigne  porte, 

A  XXX  mil  payens      l'en  a  avant  guie  : 

Ceo  jour  ont  moult  destruit[e]       seint[e]  cristiente. 

Et  l'admirails  d'Espaigne      a  fait  tendre  son  tre, 

De  jouste  un[e]  fontaigne,      joust[e]  un  verg[i]er  rasme; 
460  Li  eigle[s]  fu  en  son      sur  le  pomel  dorre  : 

Ceo  est  signifiance      qu'il  auront  la  cite. 

L'admirais  est  assis,      as  tables  a  joue. 

Et  sarrazin  chivalchent      baud  et  asseure: 

Lucafer  fu  devant,      le  halberc  endosse, 
465  Le  mestre  gonfainon      en  sa  lance  out  ferme. 

Ardent  chastels  et  viles      n'i  lessent  fermeté, 

Ne  moust[i]er  ne  chapelle      qu'il  n'aient  viole,  8r 

Les  prestres  [et]  les  clercs      out  baulivres  coupe' 

Et  moignes  et  hermites      a  grant  dolour  mené  ; 
470  As  nonains  ont  jeu      et  fait  lour  volonté. 

Puis  toudrent  les  mameles      chescon[e]  du  coste. 

Quant  trouvent  femme  gros[se]       le  corps  li  ont  crevé 

Et  son  petit  enfant      ont  mort  et  enfondre. 

Grant  dolour  i  avoit      par  trestot  le  règne. 
475  X  l[ie]ues  mesure[e]s,      dist  hom  par  vérité. 

Ont  ceo  jour  le  pais      espris  et  enbrase 

Et  le  riche  pais      tout  a  dolour  tourne  : 

N'i  lassèrent  moustier      que  ne  soit  enbrase. 

De  la  cite  de  Rome      veoit  hom  la  clarté  : 
480  En  son  de  Miraour      en  sont  alkun  monte, 

Moult  entr'  els  longement      ont  le  fu  esgarde. 

Durement  se  merveillent      [et  se]  sont  trespense, 

Mais  il  ne  sevent  mie       del  ost  la  vérité, 

Kar  la  fume[ej  ert  grans      de  par  tôt  le  règne, 
48 S  [Si]  qu'ele  a  vraiement      la  veue  destourbe; 


449  nonnailes,  lesmoignes,  moult]  soient.  —  450  crestienes,  villetee.  —  4J1  voluntee. 
—  452  ad  soune,  payens  sut.—  453  C  et  L,  aitantst.  —  45J  3(^.-455-467  les  rimes  en 
ee.  —  456  XX,  ad.  —  458  Labam,  ad.  —  459  de  couste  un  fontaigne.  —  460  ly,  le] 
la.  —  462  Labam,  al  ad,  jue.  —  465  gonfayno,  out  en  sa  lance.  —  467  muster.  —  468 
ont  a  bauliuere.  —  469-491  les  rimes  en  ee.  —  470  nonels,  voluntee.  —  471  coustee.  — 
472  qor.  —  474  aueit.  —  476  jour  ars  le  pais,  enbrace.  —  477  tout  1.  r.  p.  a  dolour. — 
479  musters.  —  479  veit,  sunt.  —  481  mit  ont  longement  entrels  le  fu.  —  482  se:.  — 
48}  mye.  —  484  grant.  —  48J  qe  les  ad  vraiement. 


i.Cf.  V.  144,  193- 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  I9 

Kar  si  ceo  n'eut  este,       c'est  [fine]  vérité, 

De  grans  .L.  l[ie]ues      l'ussent  bien  avise. 

Li  Iiom[e]  de  la  terre      s'en  sont  fuant  tome,  8v 

Et  femmes  et  enfans      que  [en]  sont  eschape. 
490  Fuant  [en]  vont  a  Rome,       rapostoil[e]  ont  conte, 

K'en  la  terre  de  Rome      sont  payen  arive  : 

Ne  vist  hom  en  ceo  siècle      tant  grant  ost  asemble, 

Plus  de  xiiii  l[ie]ues      en  sont  li  champ  poeple; 

N'i  a  tertre  ne  pui      que  ne  soit  enbrase. 
495  Si  ont  plus  de  x  l[ie]ues      le  pais  desrobe. 

A  tuer  ne  laisierent      ne  moigne  ne  abbe, 

N'homme,  femme,  n'enfant,      ne  prestre  coronne. 

Quant  l'entent  l'apostoille      durement  l'a  pesé; 

Pour  ceo  qu'il  n'avoit  mie      chivaliers'  a  plente, 
500  Ne  volt  issir  de  Rome      s'out  conseil  demande  : 

Dame  dieu  et  saint  P[i]ere      a  forment  reclame, 

Ke  il  lui  doint  pussance      de  tenir  la  cite. 


L, 


'apostoille  de  Rome      a  la  novel[e]  oie 
iKe  payen  sont  venu      els  plains  de  Romanie  : 
505  Dame  dieu  reclama,       le  fils  sainte  Marie; 

Il  a  mande  de  Rome      sa  riche  baronie  : 

Au  grand  moust[i]er  de  Rom[eJ       fu  la  parol[e]  oie; 

L'apostoill[e]  de  Rome      l'a  prem[i]er  commencie  : 

«  Seignours,  ke  le  teromes,      frank[e]  gent  segnorie  ? 
510  «  Li  admirais  d'Espaigne      a  no  terre  seisie; 

»  Il  en  ont  ja  gastee      un[e]  moult  grant  partie  :  9r 

»  Au  bref  terme  serra       ceste  terre  exillie  ; 

)i  Qui  bon  consail  saura      vienge  avant  si  nous  die.  » 

Un[s]  chival[i]er[s]  se  drece,      que  fu  nés  de  Pavie, 
515  Del  roi  de  France  tient      Placence  et  Ivorie, 

La  barbe  avoit  chanu[e]       et  la  teste  florie  : 

Garins  avoit  a  non,       moult  out  chivalerie. 

Sages  fu  de  parler,       moult  avoit  de  voidie  ; 

D'un  des  quart[i]ers  de  Rome      avoit  la  seignorie, 
520  La  tour  Croissant  gardoit,      si  l'avoit  en  bailie, 

Et  dist  a  rapostoill[e]  :       «  ne  vous  atarges  mie, 


486  ceo  ne  fust,  v.  provee.  —  488  sum.  —  489  enfantz,  sunt.  —   491  sunt  payens, 

—  492  unkes  en  c.  s.  ne  vist  hom  tant  assemblye. — 495  sunt,  champe  poeplie._  — 
494  n'en  a  puye  ne  tertre,  enbracie.  —  495  desroubie.  — 496  ne  laissirent  a  occire, 
abbee.  —  497  ne  homme,  n'enfant.  —  498  l'en  ad  peisee.  —  499  my  des  chivalers, 
plentee,  les  rimes  en  ee  jusqu'au  v.  502.  —  500  s'en  out.  —  501  Père,  ad  forement.  — 
J02  kil  luy  doynt.  —  503  ad.  —  504  payens  sunt,  el  plaines.  —  $05  fitz.  —  506  ad. 

—  507  muster.  —  508  ad.  —  J09  Seîgnrs,  ke  le  froms,  franc.  —  $10  ladmirals.  — 
512  brefe.  —  51J  bone. —  ji4  neez»  Pauye.  —  515  de  le  roy.  —  518  voidye. 

I.  Cfr.  Fierabr.  102. 


20  G.    GRŒBER 

»  Envoies  tost  en  France,       au  roi  de  saint  Dinie 

))  Se  lui  mandes  pour  dieu      et  soccors  et  aie; 

»  Et  si  [vous]  ceo  ne  fêtes,       tote  Rome  est  perie; 
^2^  »  Kar  l'admirails  d'Espaigne      i  est  oue  ost  banie: 

))  N'a  lasse  sarrazins      desi  qu'en  Aumarie 

»)  Ne  en  Jérusalem       ne  en  tote  Persie; 

»  N'a  remis  amaceour      jusk'en  la  mer  rogie 

))  Qu[e]  il  ne  soit  venufs]       par  mer  a  grant  navie.  » 
530  «  Sire,  ))  dist  l'apostoille,       «  si  le  altre  otreie  (?), 

»  A  nuit  movront  li  mes      a  la  lune  serrie, 

»  Si  [li]  feront  savoir,       si  dieux  moi  benoie; 

»  Moult  i  a  de  no  gent       [et]  mort[€]  et  mal  bailie, 

»  Et  il  fait  moult  que  sage,       par  altru[i]  se  chastie; 
555   »  Tant  qu'aiomes  loisir,       soit  cele  ovre  fournie.  » 

Apres  parla  un[s]  quens      de  moult  grant  baronie  : 

D'un  des  quartiers  de  Rome      avoit  la  seignorie, 

La  tour  Noiron  gardoit,       si  l'avoit  en  baillie; 

Parens  ert  l'apostoille      et  nés  de  Lombardie, 
^40  Savaris  out  a  non,       fils  le  duk  de  Hongrie, 

Cosins  germains  estoit      Richard  de  Normandie  : 

N'out  plus  hardi  baron      en  tote  Romenie. 

Cil  a  parle  en  hait      s'a  la  teste  dreschie: 

«  Par  foi,  sire  appostoille,       ceo  n'otroie  jeo  mie 
S45   "  QH^  '^'^  '^^  Rome  facent      cel[e]  recreandie, 

»  Quant  encor  nen  est  lance      quasse[e]  ne  brusie, 

»  Ne  halbers  derompu[s],      ne  fors  targe  percie. 

»  Par  le  baron  seint  Pier[e],       que  jeo  adoure  et  prie, 

»  Meuls  voil  que  ma  chars  soit      en  xxx  lues  percie 
5^0  »  Et  mes  halbers  rompu[s],       ma  broigne  desmailie. 

»  Iceste  foie  gens      est  ici  afuie  : 

»  Ne  doit  estre  parole      escoute[e]  n'oie; 

»  De  moult  petite  chose      est  tiel  gens  esmarrie. 

»  Ne  nous  poet  venir  ore      par  terre  nule  aie, 
5  ^  ^  »  Que  cil  du  Miraour       [ne]  l'aient  tost  oie. 

»  Honis  soit  que  premier      pensera  couardie. 

»  Hahy  dolant  chaitifs,      mar  virent  s'aatie!  » 

Que  que  Romain  devisent,      es  la  vile  estormie  :  9v 

Bien  xiiii  M.  hommes      vegnent  par  la  chaucie, 
560  N'i  a  cil  que  n'ait  nés      ou  baulivre  trenchie, 

521  atarger  mye.  —  522  au]  eu  roy,  Dynye.  —  $2j  luy.  —  $25  kar  labam,  banye. — 
528  mère,  rusie.  —  529  st.  —  531  moueret  luy  messanger.  —  532  si  s'ra  sauoir, 
beneye.  —  5  33  bailye.  —  534  il  se  que  par  altrie.  —  $3î  leiser,  ouere  furnie.  —  $36 
quiens. —  $38  noyron. —  539  parents  est,  neez,  Lubardie.  —  540  fitz,  Hungrie.  —  541 
esteit.  —  542  hardie.  —  543  ad.  —  $44  foai  otreie  yeo  mye.  —  545  iciel,  —  546 
encore,  esquasse.  —  547  fort.  —  548  seynt.  —  549  meulz,  seit,  luez.  —  551  gent, 
afuye.  —  5 $2  deit,  nen  oye.  —  553  gent.  —  $54  aye.  —  556  sest,  premerains.  —  $57 
atye.  —  558  Romaignes,  est,  estormye. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  21 

Ou  le  poign  ou  l'oraille      près  du  chief  roognie.: 

Del  sanc  que  d'els  corroit      est  la  rue  bainie. 

Très  devant  l'apostoiIl[e]       chescon  d'els  [haltj  s'escrie: 

«  Sire,  merchi  pour  dieu,       le  fils  sainte  Marie, 
565  »  Mort  sont  la  gens  du  règne,       si  de  vous  n'ont  aie!  » 

Kant  Savaris  l'entent,       tôt  li  sanc[s]  lui  formie  : 

Ses  armes  demanda,      s'a  la  broigne  vestie, 

Et  lacea  un  vert  healme      ou  li  ors  reflambie. 

Et  a  ceint[e]  l'espee      que  fu  clerfe]  et  forbie. 
J70  En  ka  place  lui  trahent      son  destrier  de  Surie 

K[e]  est  blancs  corne  noifs      et  goûtes  corn  la  pie. 

Bien  irroit  [ilj  a  plaine      v  l[ie]ues  et  demie, 

Ja  ne  li  lasseroit      la  teste  ne  l'oie. 

Savaris  est  montes,      s'a  l'ensigne  seisie, 
575  Un  corn  a  fait  soner      sus  en  la  tour  vautie: 

Romain  keurent  as  armes,      la  vile  est  estormie. 


M 


ouït  fu  grans  l[i]  estorm      en  Rome  la  cite  : 
Au  moustier  sont  li  seins      an  grant  effroi  sone 
Sus  en  palais  Croissant      ont  l'olifant  corne  : 

580  Romain  comunalment      sont  moult  tost  adoubbe, 
Et  li  clerk  et  li  lais,      li  moigne  et  li  abbe 
En  un[e]  place  i  sont      venu  et  assenble  : 
L  m[ile]  furent,       quant  furent  apreste. 
VII  contes  [ijestoient      que  estoient  chase, 

585  Si  avoit  xii  piers,      n'i  a  cil  n'ait  fierté. 

[Mais]  devant  tous  les  altres      a  Savaris  parle  : 
Moult  ert  bons  chival[i]ers      et  de  grant  parente, 
Et  dist  a  l'apostoillCe]  :       «  si  m[oi]  est  gr[a]ante, 
('  Anuit  m'en  isterai,       quant  il  ert  avespre, 

590  »  Atot  C  chival[i]ers      qui  bien  serront  arme, 
»  Et  si  serront  ou  moi       mil  serjant  adoubbe, 
«  D'armes  et  de  chivals      garni  et  apreste  : 
I)  Desi  qu'en  Miraour      ne  serons  areste  ; 
»  Ceo  est  la  mestre  garde      de  tote  la  cite, 

595  »  Ke  mont  Chevrel  auroit      aukes  trespasse  {sic). 
«  Message  ne  nous  vient,       laens  sont  enferme, 


S6i  poigne,  chiefs,  rongie.  —  jéacorreit,  baynye.  —  563  chescone.  —  564  merchie, 
fitz.  —  56s  inortz  sunt,  gent,  aye.  —  566  tote  la,  luy.  —  568  luy  or.  —  $69  ceynt. — 
570  destrere.  —  571  bankes,  gutex,  cum.  —  572  playne,  demye.  —  574  si  ad.  —  575 
corne  ad,  souner. —  $76  romaignes. — 577  grantz  l'estorme.  —  577-J79  les  rimes  en  ee. — 
578  muster  sut  les  seynes.  —  (79  est,  sounee.  —  580  Romaignes,  sut.  —  581-J94 
les  rimes  sont  en  ée.  —  581  luy  abbee.  —  585  sunt.  —  584  estoient  a  Rome,  chacee.  — 
J85  m  piers,  cil  que.  —  586  toutz,  ad.  —  587  bones.  —  589  nuyt,  isteray.  —  590  a 
tote,  s'runt.  —  591  serrunt  oue  moy.  —  592  garnye.  —  595  Miraur,  seromes.  —  J94 
ceste.  —  59J  aurait.  —  596  Quant  message,  laenz,  enfermée. 


22  G.    CRŒBER 

»  Ou  il  sont  endormi,      ou  il  sont  oublie, 
»  Ou  il  n'osent  issir,       tant  sont  espou[e]nte; 
»  Mais  hom  saura  anuit,       si  dieu  plest,  vérité.  » 

600  «  Beau  nés,  w  dist  rapostoill[e],  «  moult  aves  bien  parle, 
»  Et  nous  enveire]rom[es]       un  messag[i]er  prive 
»  Cel[e]  part  que  hom  dist      que  soient  li  arme, 
))  Et  puis  enveierom[es]       en  France  le  règne.  » 
Ceo  conseil  ont  en  Rome      tôt  ensamble  loe, 

605  Mais  li  quens  Savaris      ne  l'a  pas  otraie, 

Ke  hom  envoit  en  France,        ains  lour  ad  devee. 
Las!  mar  lour  deffendi,       chier  serra  compare, 
Kar  Rome  en  fu  destruite      et  li  mur  cravente. 
Aitant  [en]  ont  lasse      deci  k'al  avespre. 

610  Par  la  cite  de  Rome      se  sont  moult  tost  arme. 
Bêlement  se  rangèrent      au  mur  et  au  fosse, 
Tôt  sont  li  mur  de  Rome      de  quarels  enpene. 
Lucafer  de  Baldas      discent  al  mestre  tre, 
Devant  l'admirail  vint,       forment  l'a  encline  : 

61 5  Voiant  tôt  ses  barnages      l'a  l'eschec  présente, 
Moignes,  prestres  et  lais,      que  sont  encheene, 
Hermites  et  enfans,       a  tous  lor  poign  lie; 
As  femmes  et  pucel[e]s      les  os  furent  bende  : 
Totes  vives  présentent       [par]  devant  l'admire. 

620  Dist  l'admirails  d'Espaigne:       «  ore  aves  bien  erre; 
»  Par  Mahom,  Lucafer,      servi  m'aves  a  gre, 
»  Ne  pourra  remanoir      que  ne  soit  guerdone. 
»  Gardes  bien  que  uns  soûls      ne  soit  enprisonnes  (sic)  : 
»  Maintenant  soient  tôt      occis  et  descoupe. 

62  j  »  Ne  voil  que  mi  serjant      [en]  soient  encombre. 
»  Ore  [rjales  vous  ent      sans  plus  de  demore, 
»  Mahon  te  benoie      et  Appolin  li  sene  (sic).  » 
«  Sire,  »  dist  Lucafer,      «  a  vostre  volonté.  » 
Les  chaitifs  enmenerent      hors  del  ost  en  un  pre, 

630  La  furent  tôt  ensamble      occis  et  descoupe: 
Les  aimes  en  receut      Jhesufs]  de  mageste. 
La  nuit  ont  sarrazin      grant  joie  demene, 
Li  plusour  ont  dormi      et  li  altre  veille. 


597  sunt  endormy,  oublye.  —  598-604  les  rimes  en  ee. —  $99  home,  nuyt,  la  vérité. 

—  600  nées.  —  602  qil  sunt  armée.  —  603  puys.  —  604  tote.  —  605  luy  quiens,  ad. 
— 606  lur  veit,  ainz,  lur.  —  607-612  les  rimes  en  ee.  —  607  mère. — 608  destruyt,  la 
mure.  —  609  avespree.  —  610  sei  sunt.  —  61 1  sel.  —  612  tote  sunt  ly  mure.  —  614- 
6iC  les  rimes  en  ee.  —  614  lab,  foremènt  lad.  —  61$  tote,  ad  son  eschece.  —  616 
aies,  sunt. —  617  as  hermites  et  as  enfantz  tote  lor  pogne.  —  618-65  ■  '"  nmex  en  ee. — 
618  et  as  pucels.  —  619  vifs  les. —  620  dist  labam. —  621  seruy. — 622  purra  remanere. 

—  623  une  suie.  —  624  tote.  —  62  j  voile,  my. — 626  alez,  sanz  nule  demoree. —  627 
benoye,  Appolyn  ly.  —  628  voluntee.  —  629  vne.  —  631    les]   des.  —  632  démenée. 

—  633  plusurs,  dormye. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  2] 

Savaris  fu  arme[s]      en  Rome  la  cite 
6^  5  Et  Garins  de  Pavie      au  corage  adure  : 

C  chival[i]ers  as  armes      ont  oue  els  amené, 

Si  furent  plus  de  M       sur  les  chivals  monte  : 

De  Rome  s'en  issirent,      quant  vint  a  l'avespre. 

L'apostoill[e]  les  a      a  Jhesu  comande. 
640  Devant  iour  (sic)  qu'il  revegnent      auront  maint  cop  donc 

Et  maint  pie  et  [maint]  poign      et  maint  membre  coupe  : 

Grant  mestier  leur  auront      li  bon  brand  ascere. 

La  tour  ont  costie,      ne  se  sont  areste, 

Desi  k'a  mont  Chevrel      n'i  ont  règne  tire. 
645  Desus  en  Miraour      out  un  valet  monte  : 

Kant  il  vist  ces  de  Rome,       n'en  a  nul  avise  ; 

Isnelement  discent,       !e  provost  a  conte: 

«  Sire,  li  payen  vignent,      que  iii  jours  ont  foure  ; 

I)  Moult  me  vient  a  merveille,      dont  il  sont  arive. 
650  »  Si  bien  le  voles  faire,      tôt  sont  debarrete  : 

»  A  tôt  jour  vous  serroit      mais  a  honour  torne.  » 

Quant  li  provos  l'entent,       s'a  I  grael  sone  : 

Il  et  [tresjtot  si  home      sont  moult  tost  adoubbe. 

Du  Miraour  cil  sont      bêlement  avale, 
65^  Et  vegnent  a  la  port[e],      s'ont  les  hus  debarre, 

Li  bon  destr[i]er  Iour  sont      devant  els  amené. 

La  furent  tôt  ensamble      pour  combatre  range  (sic),  i  ir 

Mais  Savaris  s'enparle,       que  savoit  Iour  panse  : 

«  Diva,  ne  vous  moves,      soies  asseure.  « 
660  Li  provos  l'entendi,      moult  l'a  bien  avise, 

La  porte  lui  ovri,      avant  l'a  appelle, 

Isnelement  et  tost      i  sont  la  sus  monte, 

Savaris  et  Garin[s]       sont  el  chastel  monte, 

Ke  tant  par  estoit  fors,       que  ne  doute  home  ne  : 
665  II  n'a  garde  de  siège,      s'il  ne  sont  afame  ; 

La  est  li  Miraour,       dont  hom  a  tant  parle  : 

Ki  par  le  hait  estage      a  son  chef  hors  boute 

XXX  l[ie]ues  voit  bien      et  de  long  et  de  le  : 

Cil  que  l'ost  ont  veu[e]       sevent  bien  la  verte. 
670  Hui  mes  orres  chanchon      de  grant  nobilite, 

Si  li  vers  en  sont  bien      oi  et  escoute  : 

Aine  mais  n'oistes  nul[e]       de  si  [très]  grant  fierté. 

654-636  les  rimes  en  ee.  —  655  Pauy,  adouree.  —  638  issierenî,  il  vint  al  vespree. 

—  639comandee.  —  640  cope.  —  641  poigne.  —  641-645  les  rimes  sont  en  ee.  — 
643  sunt.  —  645  desuz,  valet.  —  647-652  les  rimes  en  ee.  —  648  payen  1  sarr.  —  647 
ad.  —  649  mei,  dunt.  —  650  tote  sunt.  —  6(1  totc,  honur.  —  652  ad,  sounee.  — 
653  tote,  sunt.  —  654-672  les  rimes  sont  en  ee.  —  654  Miraur.  —  656  luy  bone,  sunt. 

—  657  tote.  —  659  sees.  —  660  prouost,  ad.  —  661  luy  ouerie,  ad.  —  662  main- 
tenant, sunt.  —  664  esteit  fort,  hô  nés.  —  666  luy,  dunt,  ad.  —  667  chefs.  —  668 
longe.  —  669  souvent,  vérité.  — 670  huy.  —  671  oie.  —  672  très  grant. 


24  G.    GRŒBER 

Savaris  est  montes      en  somet  en  la  tour 
Et  Garins  de  Pavie      et  maint  altre  de  lour  ; 

G-]^  Vers  la  mer  se  pu[i]erent      dedens  le  Miraour:  — 
La  lune  lussoit  cler,      un  poi  devant  le  jour 
Et  voient  la  grant  ost      de  la  gent  payenour, 
Ke  bien  duroit.  x.  l[ie]ues      environ  et  entour. 
Li  provos  le  conta,      que  moult  eut  grant  paour  : 

é8o  «  Sire,  se  veiss[i]es      hier  la  très  grant  dolour, 
»  Et  la  grant  discipline      et  la  grant  tenebrour, 
»  Ke  hier  firent  de  nos      celé  gent  payenour! 
»  N'i  laissèrent  guarir      le  grant  ne  le  menour  ; 
»  Les  testes  lour  trenchierent      del  bon  brand  de  colour. 

685  »  Del  Miraour  la  sus      oimes  moult  grant  plour, 
I)  Mais  onkes  n'eut  nul  home      sa  ens  de  tiel  valeur, 
»  Que  l'anonciast  a  Rome,       tant  eurent  grant  poour. 
»  Labam,  l[i]  emperere,      est  de  moult  grant  valour, 
»  XXX  roi  sont  ou  li      et  xiiii  amaceour 

690  »  Et  tôt  li  sarrazin      jusqu'à  terre  Maiour. 
»  Bien  sai  ke  li  Romain      en  auront  le  pejour  : 
»  Si  ne  fuss[i]es  venu,      par  dieu  le  créateur, 
»  Test,  quant  fu  anu[i]t[i]e,      lour  guerpis[se]  la  tour. 
»  Pour  amour  dieu,  beau  sire,      del  tôt  le  mond  seigneur, 

695  »  Que  dist  or  rapostoill[e]      et  [tôt]  si  sénateur?  » 

«  Certes,  »  dist  Savaris,      «  moult  sont  en  grant  freour.  » 
«  Par  fei^  »  dist  li  provos,      ci  a  trop  long  sojour. 
«  Ains  que  ici  remeine      guerpirai  Mireour.  » 

Dist  li  quens  Savaris  :       «  provos,  [or]  entendes. 
«  Peur  icel  [saint]  seigneur      que  en  crois  fu  pênes, 
»  Vous  quier  de  couardie      ne  soit  nus  pourpense[s]. 
»  Chescen  garde  bien  faire,      ja  n'i  ert  trestornes. 
»  Alemes  la  dehors      les  cenfainons  fermes, 
«  Oue[ke]  v  M  elmes,      les  freins  abandones, 
70 i  »  Et  vous,  sire  provost,      cest[e]  porte  gardes 

»  Tant  que  sems  revenu      et  ou  payens  couple  {sic).  » 
»  Sire,  »  fait  li  provost,       «  si  con  vous  cemandes.  » 
Savaris  et  Garins      avale[nt]  les  degrés 
De  la  haltisme  tour,       que  bien  estoit  pauuez  {sic). 


67 j  en  se  met. —  674  Pauye. —  675  deûs,  dedenz  la. —  676  lussoient. —  679  paur.  — 
680  heer.  —  682  heer,  feseint.  —  685  ly  grant  ne  ly.  —  6S4  coiur.  —  68  c  Miraur.  — 
686  nule  hom,  einz.  —  687  nunciast,  aueint,  pour.  —  688  Labam  lemperour.  —  689 
XL  rois  adoue. —  690  la  terre.  — 691  les  romaignes,  aueront,  peiur. —  694  tote,  monde. 
—  69J  ore.  —  696  sunt.  —  697  foy,  proiiost,  ad,  longe.  —  698  ainz  que  ieo. — 699  luy, 
quiens,  sire  prouos,  entendes. — 700  croice,  penez. — 701-71 1  les  rimes  en  ez. — 701  requier 
ge  que  couardie,  seitia.  —  702  chescoun,  garde]  sei  peine  de.  —  70}  nous  la.  —  704 
freines.  —  70J  bien  gardez.  —  706  sums,  oue  sarrazins.  —  707  luy  prouost.  —  709 
tour  haltisme,  esteit. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  25 

710  Et  s'arment  eralment,      les  espeies  ceintez  (sic), 

Et  vestent  les  halsbers,       bien  estoi[en]t  gaintrez,  (sic) 

Et  si  lacent  les  helmes      par  les  bons  cuirs  sevrés. 

Kant  furent  apreste,       si  sont  enchemine  (sic), 

De  la  cite  s'en  issent      bêlement  aroute  (sic)  : 
71 5  Li  provost  clost  la  porte      ou  gogons  aceres. 

Savaris  broche  avant,       s'a  la  lance  c[r]ouIe  (sic), 

Et  a  veu  les  tentes      des  payens  diffaies. 

Forment  point  le  destrier      par  andeus  les  costes. 

Ore  auront  il  encontre      eins  midi  [soit]  passes. 

720    T    ucafer  de  Baldas      s'est  issus  de  son  tre 

l_i  Si  demanda  ses  armes,      s'est  moult  tost  adoube, 

Ou  li  X  M.  payen      les  e[s]cu  au  coste 

Pour  gait[i]er  et  beisser      seint[e]  cristiente. 

Quant  furent  appreste,       si  sont  tous  aroute, 
72  j  Et  gardèrent  vers  destre,      vers  Rome  la  cite  : 

Or  vienent  no  baron      bêlement  aroute 

«  Mahon,  »  dist  Lucafer,      «  ore  avons  bien  erre, 

«  Jeo  voi  or  le  barnage      de  Rome  la  cite.  » 

Dist  a  ses  compaignons  :      «  seignors,  ore  i  ferres  '  ;  iir 

730  «  Gardes  que  cil  Romain      soient  tous  descoupe, 

))  Gardes  que  [a]  nullui      ne  soit  reansone.  » 

«  Sire,  »  firent  si  home,       «  si  com  vous  comandes.  » 

Li  quens  point  le  destr[i]er      par  andeus  les  costes. 

Et  Lucafer  vers  lui      le  gonfainon  levé  : 
735  Andeus  lour  lances  ont      sur  les  escus  frosse, 

Par  vertu  de  lor  coups      andeus  sont  cravente  ; 

Bon  furent  li  halberc      que  ne  sont  desmaile  (sic). 

Andeus  par  grant  vertu      se  sont  en  pies  levé. 

Grant  honte  out  li  rois ,       kant  il  fu  cravantes  : 
740  S[i]  a  traite  respe[e]       par  moult  grant  crualte. 

Savaris  en  requiert      par  moult  ruste  fierté. 

La  donerent  maint  cop       sur  les  healmes  gemmes  : 

Par  vertu  de  lour  coups      retentisent  li  pre. 

710  sei,  erallement.  —  712  et  si  lacent  les  helmes  par  les  bons  quirerz.  —  713-745 
les  rimes  en  ti.  —  715  Kant  il  furent  apparaile,  sunt.  —  715  et  li  prouost  ad  des 
la  port,  oue.  —  716  chiuache,  ad.  —  717  ad,  payens]  sarr.  —  718  forment]  fière- 
ment, poine,  destrere,  ambedeus.   —  719   aueront,  einz  mydy.  —  720   Kar  L. ,  issus. 

—  722  oueke  luy,  payen]  sarr.,  coustez.  —  72}  abeiser.  —  724  il  furent  apparaile, 
si  furent  touz  aroutez.  —  726  Virent  venir  nos  barons.  —  727  Par  M.,  auomes.  —  728 
vei,  ore.  —  729  et  ad  dist.  —  730  que  il  seient,   totz.  —  731  nuUy,  seit,   ransounez. 

—  732   feseint.   —   733  Savaris,  ambedeus,  coustez.   —   734  luy  les  gonfainons  leues. 

—  735  ambedeus  sur  lescuz  sont  frossez.  —  736  ambedeus,  sunt.  —  757  bone  sont 
les  halbers.  —  758  ambedeus,  sunt  piez  sailez.  —  739  hunte,  luy,  craventesj  tresbuchiez. 

—  740  ad  espe,  crualetez.  —  742  maynte  cope.  —  743  de  les  coups,  les  preez. 

I.  Cette  tirade  et  plusieurs  des  suivantes  offrent  des  rimes  trop  inexactes  pour  qu'on 
essaie  de  les  ramener  à  la  régularité. 


26  G.    GRŒBER 

A  poi  fu  Savaris      [moult]  malement  menés, 

745  Mais  li  barnes  de  Rome      l'i  ont  tost  rescouse. 
Donc  comencent  l'estour      du  tôt  renoveler  '  ; 
Chescon  point  [de]  vers  l'altre      corne  falcons  mues, 
Maint[e]  lance  ont  pecie[e]      et  maint  escu  froe, 
Maint  bras  et  [maint]  poign  [ont]       d'ambe  pars  descoupe, 

750  Et  maint[e]  aime  d'ampars      [hors]  de  lour  corps  jette. 
Del  sank  que  d'els  cour[u]t      est  li  champ  sanglantes. 
Or  penst  dieu  de  nos  contes      par  le  soie  bonté, 
Kar  eins  que  il  retournent      auront  grant  destourber. 
Del  ost  l'admirail  sont      V  C  esporone, 

755  Pour  aidier  Lucafer      i  sont  abandone. 

Kant  nos  contes  [ceo]  virent      ne  porroient  durer, 
Vers  la  cite  de  Rome      en  fuie  sont  terne  ; 
Al  port[e]  sont  venu      moult  tost  i  sont  entre, 
Li  port[i]er[s]  a  la  porte      après  els  bien  barre. 

760  Li  bourgois  de  la  vile      sont  moult  espou[e]nte, 
Quant  virent  la  verte      del  admirait  fierté. 
Savaris  s'en  est  [tost]      a  l'apostoille  aies, 
[Et]  tôt  lui  a  conte,      corne  il  furent  erre  : 
«  Riche  sire,  merci,      tôt  somes  desmenbre: 

765  »  Tiel  host  onke  ne  vi      ne  ja[mais]  ne  verres, 
»  Com  l'admirais  amené      ou  galies  et  nefs. 
»  Plus  de  III  C  M  sont      ou  les  helmes  gemmes. 
»  Pour  dieu,  le  tôt  puissant,       sire,  nous  consailes  (sic).  » 
Quant  l'entent  rapostoille_,      grant  doel  a  demene, 

770  II  a  fait  [tost]  les  sains      soner  par  la  cite, 
Et  la  comunalte      sont  moult  tost  adoubez  : 
[Al  mur  *]  el  al  fosse      sont  bêlement  range  (sic). 
La  veiss[i]es  l'asalt      moult  tost  recomencer  (sic)  : 
Li  payen  oue  engines      font  les  p[i]eres  voler, 

775  Et  oue  grant  pikois  le  mur  acravanter. 
La  veis[i]es  quarels  espessement  voler  : 
Ou  turkois  et  ou  arks      font  seetes  couler. 


744  en  fu  menez. — 74J  labarnage. — 746  a  donke,  tote  a  renouelerz. — 746-7^2  les  rimes 
en  ez.  —  747  poynt.— 748  lance  i  sunt  pecie.— 749  braz,  poigne.  — 7  jo  dampartz.  —  75 1 
de  le  sanke,  le  champe.  —  752  ore  pense  le  soen  bountez.  — 753  einz  qu'il  retournèrent, 
aurent,  destourberz.— 754-75$  les  rimes  en  ez. — 754  kar  del,  admiraile  sunt.— 7$  j  aidier] 
sucourer.  —  755  sunt  abaundonez.  —756  virent  qu'il  ne  porreint  durerz. —  757-759  les 
rimes  en  ez.  —  757  fuye.  —  758  a  la  port  i  sunt  venuz.  —  759  luy  porter  ad.  —  760 
les  burgeis,  sunt  grandement.  —  761-772  les  rimes  en  ez.  —  761  vérité,  admiraile.  — 
76}  tote  luy. —  764  ha,  riche,  mercy,  tote,  sum.  —  765  vnke,  verreez.  —  766  ad 
amené,  oue  nefs  et  od  galez.  —  767  il  i  a  plus  de  111  C  M  oue.  —  768  tote,  ore  sire. 
—  769  entendi,  ad.  —  770  ad  fait  soner  les  saines  par  la  citez.  —  771  tote  la  comu- 
nalte sunt.  —  772  i  sunt.  —  773  tost  a  comencerz.  —  774  les  payens,  volerz.  —  775 
mure  a  tresboucherz.  —  776  maint  quarels,  volerz.  —  777  oue,   furent  les  setes  culerz. 


1.  Cfr.  Fierabr.  3795. 

2.  Cfr.  611,  778. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  27 

Nos  baron  se  défendent      au  mur  et  au  fosse. 
Quant  vint  al  avesprer      l'asalt  ont  areste^ 
780  Les  gaites  en  la  cit      ordenent  au  fosse, 
Pour  espier  payens      que  ne  pussent  entrer. 


a; 


u  matin  qu'albe  sonne      et  li  jours  estoit  cler  1 3r 

lEh  ala  l'apostoille      pour  sa  messe  escouter. 

Puis  en  a  fait  mander      ses  riche  [s]  bacheler[s], 
785  En  le  m[o]ust[i]er  de  Rome      se  font  tous  assembler. 

«  Seignors,  »  dist  l'apostoille,       «  conseil  voil  demander. 

»  L'admirais  volt  la  cit      par  force  cravanter 

»  Et  [volt]  nos  corps  destruir[e]      et  a  vil  mort  livrer. 

»  Bien  sai  ge  longement      n'i  porromes  durer.  » 
790  Un[s]  chival[i]er[s]  se  drece,      que  le  corage  eut  fier  (sic), 

La  barbe  out  longe  et  blanche      jusc'a  neu  du  baudrer, 

Et  dist  a  l'apostoille:      «  n'estoit  vous  esfreer*, 

»  La  cit  est  granment  fors,      ne  vous  estoit  douter, 

»  Et  de  barons  et  contes      [est]  moult  grans  la  plente  : 
79^  »  Défendrons  la  cite,       quant  ke  porons  durer.  » 

Et  respont  Savaris,       que  estoit  noble[s]  ber[s], 

Et  dist  à  l'appostoile  :      «  beau  sire,  or  m'entendes, 

»  Dirrai  conseil  a  meuls      que  jeo  sai  deviser. 

»  Comandes  vos  barons      que  se  facent  armer 
800  »  Et  la  comunalte      sans  plus  de  demorer  '. 

»  Vers  sarrasins  irrons       [et]  Dieu  nous  poet  sauver'.  » 

Et  respont  l'apostoille      «  bien  le  voil  affier*; 

»  Ore  as  armes,  seignors,      frank  [baron]  chivaler  ^, 

»  Chescon  de  vous  se  peine      de  l'estour  enforcier, 
805  »  Serrai  vo  cheveteins      par  le  baron  seint  Pier,  (sic) 

))  [Et]  Dieu  nous  doint  sa  grâce      d'avoir  bon  repairier 

»  Et  de  nous  délivrer      de  la  gent  l'adversier.  n 

La  main  en  a  leve[e],      ses  comence  a  seignier 

De  tous  lour  pechies  fais      [dejpuis  lour  jour  premier. 

778-781  les  rimes  en  ez.  —  778  et  nos  barons  sei,  mure.  —  779  vespre.  —  780  sunt 
ordenie.  —  781  payens]  iost.  —  782  matyn  quant  son  labe  et  le  jour  fu.  —  784  ad, 
mandere  si.  —  785  toutz.  —  786  conseile  vous.  —  787  admiraile  uult,  cite,  trebucliier. 

—  788  vile,  liuerer.  —  790  sei.  —  792  et  ad  dist,  sire  ne  vous  estoit  maier. —  793  kar 
la  cite,  grandement  fort.  —  797  de  contes  et  barons,  moult  bêle  assemblée.  —  79s  nous 
defenderoms,  poromes.  —  796  fu  béer.— 797  ad  dist,  ore,  entender.  — 798  si  vous  dirrai 
conseile,  meulz. —  799  comandez  qe  vos  barons  se  facent. —  800  tote,  sanz  nule  delaier. 

—  801  sarrazinsj  nos  enemis,  aider.  —  802  affierl  otraier.  —  80}  franke.  —  804  sei 
peyne  lestour  bien  mantener.  —  805  et  ieo  serrai  vre  chiueteyn.  —  806  doynt,  de  bien 
repairer.  —  807  et  de  bien  nous  deliuerer  de  la  gent  laduerser.  —  808  mayn,  ad,  si  lor 
comence  a  assoiler.  —  809  totes,  péchiez,  fais  manque. 

1 .  Cfr.  Parise  la  duch.,  1 5  5 1  • 

2.  Cfr.  Fierabras,  225,  4282,  etc. 
}.  Cfr.  Fiirabr.,  4281,  4596,  etc. 
4.  Cfr.  Ficrabr.,  5428,  4326,  etc. 

j .  A  partir  de  ce  vers,  la  tirade  semble  se  continuer  en  -ier,  rime  qui  apparaît  déjà 
plus  haut  isolément. 


28  G.    GRŒBER 

8io   j^r  s'en  vait  l'apostoille,      si  a  son  corps  arme: 

V_yUn  acketon  a  mis      en  son  dos  bien  stoffe, 

Un  halberc  [ot]  en  son      menuement  maille  (sic), 
_[Et]  ceinte  a  un[e]  espee      de  fin  asc[i]er  tempre, 

Amont  desur  son  chef      mist  un  healme  gemme. 
815  Un[s]  esquier[s]  li  meine      son  destr[i]er  sojorne, 

[Et]  per  l'estreu  s'en  est      sur  [le]  bâchant  monte  : 

Sa  lance  en  sa  main  prist,      le  gonfainon  levé  : 

Le  forme  de  saynt  Pier[e]      dedens  fu  painturee  (sic). 

Et  tôt  si  princes  furent      moult  [bien]  tost  adoubbe. 
820  De  la  cite  s'en  issent,      quant  furent  apreste  ; 

La  porte  a  li  provos      après  els  bien  ferme. 

Les  bourgois  en  la  cit      au  fosse  sont  range  (sic) 

Pour  deffendre  la  vile      tant  qu'il  sont  retorne. 

Ou  penst  dex  de  nos  contes      par  le  soie  pite, 
825  Kar  eins  qu'il  revendront      auront  maint  cop  donc. 

L'apostoille  est  devant,      le  gonfainon  levé, 

Et  Garins  de  Pavie,      li  vasals  adures, 

Et  Savaris  derrière,      le  frein  abandone, 

Bêlement  en  le  champ      pour  combatre  eschele. 
830  L[i]  apostoille  broche      le  cheval  el  coste,  13V 

[Et]  li  roi[s]  de  Nubie      lui  a  [bien]  encontre; 

A  la  première  jouste      l'apostoille  est  verses, 

Ke  li  rois  a  sa  lance      en  III  p[i]eces  froe. 

Li  rois  discent  et  l'a      son  ventail  delasce, 
835  Ja  l'ust  coupe  la  teste,      quant  vist  le  chief  rase  : 

«  Hey  glout,  »  [li]  dist  li  rois,      «  corn  [ci]  sui  vergondes  ! 

»  Quidai  avoir  jouste      ou  roi  ou  admire. 

»  Meuls  te  resembleroit      sur  ton  salter  solfer  (?), 

»  Que  lance  ne  escu      par  force  en  champ  porter; 
840  »  Te  resembleroit  meus      en  clostre  seins  soner  : 

1)  Va,  monte  ton  chival,      diex  *  te  doint  encombrer, 

n  Kar  si  jeo  or  t'occis,      mes  pris  ert  abeisses.  n 


810  ore,  vois,  por  sun  c.  armer. —  811-821  les  rimes  en  ee. —  811  dose.— 814  moult 
menu  ad,  fine.  —  814  chefs,  lem  mist.  —  815  vne,  ly  ameyne.  —  817  lance  prist  en  sa 
mayn. —  818  la  dedenz. —  819  tote. —  821  en  ad  li  prouost.—  822  et  les  burgeis. —  822 
cite. —  823-824  les  rimes  sont  en  ee. — '82}  il  soient.  —  824  ore  pense,  soie]  toen. — 825 
einz  que,  maynt  cope.  —  826-829  les  rimes  sont  en  ee.  —  826  esti  fu.  —  827  Pauye, 
adouree.  —  828  Sauaris  en  l'arere  gard,  freine.  —  829  champe.  —  830  par  ambedeus 
les  coustez.  —  831-837  les  rimes  sont  en  ee.  —  831  luy  ,  luy  ad.  —  832  au  premier 
juste  quil  firent  sest  lapostoille  versée.  —  833   luy  rois  sa  lance  en  111  peces  ad  froee. 

—  834  luy  roy  discent  au  pie  sad  sa  uentaile  delascee.  —  835  vist  la  corone  rasée.  — 
836  luy,  corne,  suy.  —  837  ieo  quidai  auer  juste  oue  rois  ou  oue.  —  838  meulz  tei.  — 

—  839  qe  en  champe  par  force  escu  ne  lance  porter.  —  840  il  te  resembleroit  meuz,  en 
clostre  vos  doks.  —  841  si  montes  vre  chiual  Mahon  te.  —  842-866  les  rimes  sont  en 
ee.  —  842  ore  te,  mon,  fu. 

I.  Cfr.  Fierabr.  2386. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  2Çf 

Tant  li  aida  li  rois       qu'est  en  chival  montes  ; 
A  plus  tost  que  il  pout      en  fuie  [s'J  est  tomes. 

{^45    I    'apostoille  de  Rome      a  terre  tu  verses, 

l_<Par  Garin  et  les  altres  '       moult  tost  est  rescuses  : 

Par  le  miliu  [l'Jont  [il]       del  grant  ost  amené  : 

Tant  qu'il  est  a  si  home      n'ont  [le]  reigne  tire. 

Aveuke  retornerent      per  moult  grant  aire  (?) , 
850  Poindrent  ou  grant  air      vers  l'ost  [a]  l'admire. 

Dist  li  quens  Savaris  :       «  par  dieu  de  mageste, 

»  Vengerai  l'apostoille      sans  plus  de  demore.  » 

Il  a  coilli  sa  lance,       le  destr[i]er  galope, 

Vers  le  roi  de  Nubie      s'en  est  forment  haste, 
855  Un  coup  [l'ad]  sur  l'escu      par  grant  vertu  done. 

Ne  lui  garit  halberc[s]       ne  aketon[s]  stoffes, 

Parmi  le  corps  li  a       le  fort  lance  coule  :  i/^r 

Par  vertu  del  coup  est      li  rois  a  mort  verses.     , 

Et  Garins  et  li  altre      furent  si  esprouve, 
860  Qu'en  un  petitet  d'houre      ont  mil  a  mort  jette. 

Aitant  s'en  vint  pognant      sire  Tanpins  del  Gue, 

Cosin[s]  fu  l'admirail,       près  de  sa  parente. 

Ou  lui  G  chival[i]er,       combatant  esprove. 

Savaris  ont  ateint      jouste  un  brule[t]  rasme; 
865  Iloec  ont  nos  barons       [moult]  malement  mené; 

Hoc  furent  maint  membre      d'ambes  pars  descoupe. 

Et  si  furent  d'ampars      pIus[o]ur  a  mort  jette. 

«   Ha  deux,  »  dist  Savaris,       «  par  le  toie  bonté, 

»  Ou  est  ore  mi  sires,       l'apostoille[s],  aie? 
870  »  Si  ne  lui  soc[o]uromes,      ceo  [ert]  grans  crualte.  » 

Hastivement  del  host      est  il  tost  galopes, 

De  joste  un  grav[i]er  a      l'apostoille  trove. 

Adonke  a  Savaris      grant  joi[e]  demene. 

Savaris  sone  I  corn,       s'a  sa  gens  rassemble, 
875  Vers  la  cite  de  Rome      ont  lour  chemin  torne; 


843  ly,  qu'il  fu  en  chiual  montée.  —  844  quil,  fuye.  —  845  a  la  terre  fu  tres- 
bouchee.  —  846  entre  Savaris  et  Garins,  rescusee.  —  847  "lye  ly.  —  848  tant  que  a 
si.  —  8jo  pogneint  oue.  —  8$i  luy  quiens,  par  li  roy  de.  —  852  lapostoille 
iray  venger  sanz  nule  arestee.  —  855  ad  coilly,  sad  le  destrer  galopee.  —  854  ly  roy 
de  Pavy,  ferement.  —  855  vne  coup  sur  lescu  p.  g.  v.  lad  donee.   —  8j6  luy  garoit. 

—  857  parmy,  li  est  luy  fort  lance  coulée.  —  8)8  coupe,  luy.  —  859  luy.  —  860  qe 
en  vne  poy  de  hur  vnt.  —  86 1  Tanpine.  —  862  cosine  esteit.  —  863  oue  luy  L 
chiualers  combatant  et.  —864  dejuste.  —  865  menés.  —  866  iloke  i  fu  mainte,  damparz 
descoupes.  —  868-873  les  rimes  sont  en  ee.  —  868  Ahy  ;  la  toen  bountee.  —  869  my. 

—  870  nous  ne  luy,  grant.  —  872  ad  l'apostoille.  —  873  ad.  —  874  sad  ses  com- 
paignons  r'semble.  —  87  j -880  les  rimes  sont  en  ee.  —  87  j  chemyn. 

i.C/r.  8j9. 


}0  G.    GRŒBER 

Kar  s'il  ont  attendu,      n'out  I  soûl  cschape. 
Li  portiers  de  la  vile      le  porte  a  deferme; 
Aitant  est  l'apostoille      ou  nos  barons  entre, 
Maintenant  il  en  ont      la  porte  bien  barre  ; 

880  Et  ii  payen  l'enchacent      jusqu'au  mestre  fosse. 
Lucafer  fait  l'asalt      adonc  renoveler. 
((  Sire,  »  firent  si  home,      «  si  com  vous  comandes.  « 
La  veis[i]es  ou  pikes      mainte  p[i]ere  verser, 
Et  cels  dedens  Rome  ont      pieres  aval  rue, 
^^85  Et  se  rangent  au  mur      bêlement  et  serre; 

Ou  grans  pieres  fesoi[e]nt      [un]  moult  grant  lapider. 
Kant  il  vint  al  nu[i]tier      l'asalt  ont  [il]  lesse. 
L'apostoil[e]  s'en  vait      au  palais  principer», 
Savaris  et  li  altres      que  dieu  voloit  sauver  : 

890  Tote  la  nuit  reposent      desi  qu'au  matin  cler. 
Et  l'admirais  Balans      est  issus  de  son  tre. 
Vers  la  cite  de  Rome      en  a  son  vis  torne, 
Brullant  et  Sortibrant      a  a  li  apelle. 
«  Diva,  »  dist  l'admirails,      «  coment  aves  erre? 

895  »  Romain  ont  mors  mes  hommes      et  malement  mené, 
»  Le  bon  roi  de  Nubie      i  ont  a  mort  jette, 
»  Et  mon  altre  barnage      ont  vilement  mené. 
»  Si  d'els  [jeo]  n'ai  venjance,      ja  mes  ne  serai  lies  (sic). 
Dist  l'admirais  Balans  :       «  seignors,  que  me  loes  ? 

900  n  Saves  que  cels  de  Rome      m'ont  granment  vergonde; 
»  Hier  ai  perdu  II  M      de  persans  et  esclers, 
»  Dont  j'ai  [forment]  le  queor      dolerous  et  irre.  » 
«  Sire,  »  dist  Sortibrans,       «  l'engineor  mandes, 
»  Il  vous  conseilera      coment  les  conqueres.  » 

905  Dist  l'admirails  d'Espaigne  :      «  or  soit  com.  dit  aves  ; 
»  Aies  le  lui  conter      sans  plus  de  demorer.  » 
«  Sire,  »  dist  Sortibrans,      «  si  com  vous  comandes.  » 

Sortibrans  a  mande      Mabon  l'engineor, 
Et  il  est  tost  venus      devant  l'empereour. 


876  soûl  vis.  —  877  le  porter,  les  ad  le  porte  defermee.  —  878  oue.  —  879  main- 
tenant i  est  la  porte  bien  barrée.  —  880  et  le?  sarr,  jusqe.  —  881  Lucafer  comande, 
adonqe  a.  —  882  feseint,  bien  voloms  otraier.  —  88j  oue  grant  pikois,  père  tres- 
boucher.  —  884  maint  père  contreval  ruée.  —  885-898  les  rimes  sont  en  ee.  —  88j 
sei  rangierent,  mure.  —  886  oue  grantz  pers,  lapidée.  —  888  voit,  principee.  —  889 
et  Savaris  et  les,  dieu  a  benee.  —   890  nuyt,  matinée.  —  891  admyrals,  en  est  issuz. 

—  892  ad.  —  895  ad.  —    895    Romaignes,   mortz.    —  896  roy,   Pauye,  sest,  jettes. 

—  897  my.  —  899  seign's.  —  900  saves  bien  qe,  grandement  vergondes.  — 901  heer, 
perdy.  —  902  dolerouse,  irres. —  903  Sortibrant,  vogineor.  —  904  et  il.  —  90J  laban, 
ore  seit.  —  906  aleez  lour  pour  moi  contre  sanz  nule  demores.  —  907  si  si.  —  908  sir 
Sortibrans,  mande  pour.  —  909  venuz. 


I.  Cfr.  Parise  la  D.  953,  iiio. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  3I 

910  «  Diva,  )>  dist  l'admirails,      «  pour  quoi  têtes  sojor  ! 

»  Aprestes  vo[s]  engines,      si  assailes  la  tour.  » 

«  Sire,  »  ceo  dist  Mabon[s],       «  respit  me  doign  III  jor[s]. 

»  Kar  la  fosse  est  porfonde      qui  est  deçà  la  mure  {sic). 

>)  Par  matin,  par  Mahon,       quant  parsone  li  iour[s], 
915  »  M  charetes  au  bois      voil  avoir  sans  sojor, 

»  Si  en  f[e]rai  engines      et  berfrois  a  melior  ; 

»  Chargerai  les  charetes      moult  bien  sans  delaiour, 

»  S[i]  emplerai  les  fosses,      k'om  poet  aler  al  mure  (i/c), 

»  Puis  drecerai  berfrois      od  force  et  od  baudour, 
920  »  Ke  C  de  vos  barons      poent  aler  al  tour  ; 

»  Et  d'altre  part  vos  nefs      i  vendront  tôt  ensour: 

»  Drescerai  les  batels      au  chef  del  '  mast  major, 

»  Que  vo  gens  i  poront      les  fosses  aler  sour, 

»  Et  donkes  ces  de  Rome      conqueres  a  vigor.  »> 

92  i  Labans  l'i  a  baise  :       «  Mahon  te  doint  honor, 

»  Te  ferai,  si  puis  vivre,       riche  de  grant  trésor,  i  ^r 

»  Et  tote  ta  nacion      après  ton  dernier  jour.  » 
L'enginere  s'en  tome      oue  moult  grant  baldour  ; 
Ses  hommes  en  apele,      si  lour  dist  par  douzour  : 
950  «  Lendemain  par  matin,       quant  parsone  li  jour[s], 
»  Aprestes  .M.  charetes      ou  destriers  de  sojour, 
»  Si  irromes  au  bois      sans  délai  ne  demour. 
»  Chargerons  nos  charetes,       si  serons  tôt  en  sour 
t)  S[i]  emplirons  les  fosses      de  Rome  tôt  entour, 

93  5  »  Oue  reims  et  ou  troncs      k'om  poet  aler  al  tour.  » 

«  Sire,  »  firent  si  home,       «  ore  i  soit  a  bonour  (51c).  » 
Tote  la  nuit  reposent      jusque  clarist  li  jour[s]  : 
Aitant  ont  les  charetes       apreste  sans  sojor, 
Repairerent  au  bois,      si  firent  lour  labour, 
940  Les  Igransl  cheines  abatent      et  chargent,  sans  demour. 


o 


re  est  li  enginere      Mabon[s]  au  bois  aies  : 

Ou  grans  troncs  les  charetes      ont  [il]  moult  bien  charge,  (sic) 


910  laban,  quei.  —  911  va  aparailler  vo,  assailer.  —  912  me  doigne.  — 913  quest 
decea.  —  914  mais  par  mâtine,  le. —  915  me  voil  auer  M  charetes  au  bois  sanz. —  917 
si  chargerai,  sanz. — 918  orne,  au  mure. — 919  et  puis  dreceray  mes.— 9201  poet  aler  au. 
— 921  et  d'altre  part  i  vendront  vos  nefs  tote  ensur.  —  922  si  dresceray  les  bateles  a 
la  mast.  —  925  gentz,  porent,  sure.  —  924  conquérez.  —  925  Labam,  ad,  dointe.  — 
926  si  ieo  puis  viure  te  fraie  riche  de  trésor.  —  927  ti  nâcioun  après  le  toen  jour.  — 
928  engineor,  par  mit.  —  929  duzur.  — 930  demaine,  matyn,  parsoune  le.  —  931  appa- 
railez,  oue  destrer.  —  932  sanz,  demur.  —  933  si  chargeroms,  seroms  en  seur.  —  934 
emplerons,  tuit.  —  935  reimes,  oue  trounkes  kom  i,  aler  au  mure.  —  936  feseint,  seit, 
a  bone  hure.  —  937  jusqua,  le.  —  938  maintenant  sunt,  aparaile  sanz.  —  939  au 
bois  repairerent  si  feseint  lour  labour.  —  940  et  sei,  sanz  delaiour.  — 941  engineor,  alee. 
—  942  les  charetes  oue  grantz  trounkes  ont. 


I.  Cfr.  970. 


32  G.    GRŒBER 

Puis  a  il  eralment      charpent[i]ers  ordene 

De  faire  les  berfrois      ou  haches  ascere  ;  (sic) 
945  Firent  hastivement      sans  plus  de  demorer. 

Puis  chacent  Jour  charetes      vers  Rome  la  cite, 

S'emplirent  les  fosses      del  mirable  cite. 

Puis  lour  berfrois  enhaucent,       si  les  ont  bien  fiche,  (sic) 

Qu'aler  poent  as  fosses      C  chivalier  arme. 
950  Adonke  veiss[i]es      grant  doel  dans  la  cite, 

Kant  virent  les  fosses      tôt  entour  par  emple[s]  i  jv 

K'om  pooit  bien  au  mur      et  venir  et  aler. 

Les  nonains  et  les  femmes      comencent  duel  mener. 

Tantost  erallement      se  fesoient  armer 
955  Et  sur  le  mur  alerent      pour  combatre  apreste. 

«  Ha  deux,  »  dist  Savaris,       «  par  le  toie  pite, 

»  Grâce  et  povoir  nous  donc      de  tenir  la  cite.  » 

Seins  Pier[es]  est  entr'els      haltement  reclames. 

Labans  lLi|  emperere      a  haltement  crie  : 
960  «  Seignours,  ore  en  penses      d'asailir  la  cite; 

«  Qui  bien  hui  se  conti[e]nt,       aura  ma  amite.  » 

«  Sire,  »  firent  si  home,      «  a  vostre  volonté.  » 

Fierabras  sone  I  corn,      payen  sont  adobbe, 

Et  se  rangierent  bien       au  mur  et  au  fosse, 
965  Si  archent  ou  lour  arks      par  [moult]  grant  randone, 

Font  saetes  voler      menu  en  la  cite  ; 

Ces  dedens  ou  grans  pi[e]res      firent  grant  lapide  : 

Maint  d'ambe  deus  pars  sont      occis  et  dismembre. 

Les  nefs  de  la  mer  sont      armées  au  fosse, 
970  Bateus  au  chef  du  mast      tôt  contremont  levé; 

Laens  furent  payen,      que  dieu  doint  mal  dehe, 

Combatent  ou  nos  homes      main  a  ,main  al  fosse  ; 

Donc  oiss[i]es  grant  bruit       [par]  dedens  la  cite; 

Nekedent  se  défendent      com  vassal  esprove  : 
975  Maintes  pieres  del  mur      ont  contreval  rue. 

Et  payen  ou  grans  pikes      les  ont  esquartele. 

L'asalt  duroit  cel  jour      jusques  al  avespre;  i6r 

943  ad  il  erallement  ses,  ordeyne. —  944  de  par  fer,  oue. — 945  et  il  fesoint  sanz  nule 
demoree. — 946  citée. —  947  emplierent,  del  admirable  citée. — 948  puis  enhaucierent  lour 
berfrois  si  lont. — 949  Qe  C  chiualers  armez  i  poet  aler  au  fossee. — 9(0  dedenz,  citée. — 
951  tote. — 952  poeit,  mure. — 953  nonails^  lour  deies  tirer, — 954  ^ei  feseint. — 955  meure 
alierent  aprestee.  — 956  toen  pitié.  —  957  nous  doint  gr.  et  pouer.  —  9j8  seint,  entrels 
est,  réclamée.  — 959  Labam,  empereourad,  escriee.  —  960  seignurs,  pensez,  asâiler,  citée. 
— 961  huy,  tote  jour  auera  mamitee.  —  962  feseint  voluntee.  —  963  sarr.  sunt  tost 
adobbee.  —  964  sei,  bien]  bêlement.  —  96  j  .rchent  oue.  —  966  les  setes  feseint  voler 
espessement  en  la  citée.  —  967  et  ces  dedenz  oue  grant,  feseint,  lapide.  —  968  maintz 
ampartz  sunt  occie,  dismembree.  —  969  de  par  le  mère,  arme.  —  970  et  lour  bateus, 
chefs,  tote,  fichée.  —  971  laenz,  sarr.,  dointe,  dehee.  —  972  et  sei  combatent  oue,  nos 
barons,  mayn  a  mayn  sur  le.  —  973  adonke  bruyt,  dedenz,  citée.  —  974  mais  nekedent 
il  sei  difendent,  vassals.  —  97 j  maint  grant  père  de  la  mure,  ruée.  —  976  et  sarr.  oue 
grant  pikois  les  pères  ont  quartelee.  —  977  dureit  celé,  jusqe  a  la  nutee. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  3  J 

Quant  vint  la  nuis  obscure      l'asalt  ont  [ilj  lesse. 

Payen  se  sont  retrait,      as  herberges  aie, 
980  Cels  de  Rome  gaitierent      tote  nuit  le  fosse. 

L[i|  admirails  Balans      s'est  grandement  irre, 

Que  li  mur  del  cite      ne  sont  pas  cravante  ; 

Granment  blasma  ses  homes,      moult  s'en  est  forsene. 

«  Sire,  »  dist  Lucafer,      «  si  moi  est  garante, 
985  »  Jeo  vous  dirrai  conseil      que  vous  vendra  a  gre.  » 

Lucafer  li  traître      traison  ^  a  pense. 

Qu'il  se  contrefera      les  armes  del  cite  ; 

Et  tût  si  pense  sont      a  Labam  demonstre. 

«  Sire  admirail  d'Espaigne,  »      ceo  dist  li  diffaies, 
990  «  La  cite  est  moult  fors,      et  François  sont  doute  : 

»  11  défendront  le  mur,      jamais  n'i  iert  entre, 

»  Que  par  une  voidie      que  jeo  ai  porpense. 

»  Il  a  dedens  un  conte      de  moult  grant  crualte, 

»  Savaris  a  a  non,      est  de  grant  parente  ; 
995  »  Chescon  jour  il  s'en  ist,      s'est  oue  nous  melle, 

»  De  la  gent  dieffafej,      mainte  teste  a  coupe. 

»  J'ai  bien  [conu]  ses  armes      et  les  ai  avise 

»  Et  tous  ses  compaignons      lonc  sa  difficulté  (sic)  : 

»  Jeo  m'en  irai  annuit      au  solail  esconse, 
lûoo  »  Ou  X  M  sarrazins,      le  meuls  de  mon  règne, 

»  A  cest  bois  sous  cest  pui      [au] près  de  la  cite; 

»  Et  quant  nous  serons  tous       logie  el  bos  rame, 

»  Si  changerons  nos  armes      et  nos  escus  boucle[rs]  {sic), 

»  Les  contrefaites  armes      vesterons  del  cite  ; 
1005  »  Quant  li  quiens  ert  issus      et  ou  no  gent  melle, 

»  Moi  et  mes  compaignon      chivalchons  al  cite  : 

I)  Gels  dedens  nous  verront  ;      ico  sai  de  verte, 

»  Les  portes  overront,      si  serons  tost  entre, 

»  Kar  nous  serrons  semblables      Savaris  l'avoue, 
loio  ))  Et  lors  que  la  dedens      nous  seromes  entre, 


978  virent  la  nuyt. — 979  les  sarr.  sei  retreihent,  si  sont  as,  alee. —  980  et  cels,  tote  la. 
— 981  irree. — 982  les  mures  de  la,  sunt  a  terre  tresbuche. —  983  grandement,  forsenee. 

—  984  ceo  dist,  sil  moy  soit  grauntee. —  985  vn  conseile,  grée. —  986  luy  traître  Lucafer 
ad  vn  treson  porpensee.  —  987  qil  sei  9trefetra,  de  la  citée.  —  988  tote  son  s'est, 
monstree.  —  989  dist  Lucafer  li  diffaie.  —  990  fort  et  de  bone  gent  reemplee.  —  991 
defenderont  la  moure  bone  pieté  nauerons  lentre.  —  992  mais  par,  voidie  noun  que  iai. 

—  993  il  iad  dedenz,  crualtee.  —  994  ad  mit  est,  parentee.  —  995  isen  iist  asarmes 
sest.  —  996  M.  t.  en  a  coupe  de  vos  gentz.  —  997  Jeo  ai  bien  ses  armes  conu  et  avisée. 

—  998  trestotz,  solom.  —  999  esconsee.  —  1000  oue,  meulz  régnée.  —  looi  suz, 
puye,  citée.  —  1002  sumus  totz  logie  et  herberge.  —  1005  de  nos  escuz  boucle.  — 
1004  si  vesterons  les  armes  contrefait  cels  de  la  cite.  —  looj  et  quant  Savaris  est  issuz 
et  oue  no  gentz. —  1006  compaignons  chivalcherons  vers  la  citée.  —  1007  quant  cels 
dedenz,  veritee.  —  1008  la  port  nus  oueront  sauerons  lentree.  —  1009  kar  nos  armes 
serrent  semblables  a  sauarislor  auoue.  —  loio  et  kant  nous  la  dedentz  aueroms  l'entrée. 


I.  Cfr.  Fierabr.  J012. 
Romania,  Il 


^4  G.    GRŒBER 

))  Tantost  le  mestre  port[e]       aurons  moult  bien  ferme; 

»  Adonke  ou  nos  bons  brands      serons  ou  els  mesle, 

»  Tous  que  seront  atteint      auront  le  chef  coupe.  » 

I)  Certes,  »  dist  Lucafer,       «  vous  aves  bien  parle. 
1015   »  Onkes  n'oi  conseil       aussi  bien  devise, 

»  Et  vous  pri  et  comand,      que  soit  tost  achevé.  » 

«  Sire,  »  dist  Lucafer,      «  ne  serra  desvee.  » 

Tantost  corn  vint  la  nuis      et  il  fut  avespre 

Il  et  X  M.  d'homes      al  brulet  sont  haste  ; 
1020  La  ont  portrait  lour  armes      od  la  lune  clarté; 

Quant  furent  apreste,      si  sont  tost  adoube  : 

Tote  la  nuit  reposent      jusques  al  ajourne. 

L'endemain  par  son  l'albe,      quant  il  fu  esclare, 

Savaris  sone  I  corn      el  palais  batele. 
1025  «  Ore  as  armes,  seignors,      franc  chivalier  membre.  »  i6v 

Savaris  et  si  home      sont  moult  tost  adoubbe  : 

«  Seignours,  or  de  bien  faire      soit  chescon  pourpense; 

!)  Penses  [or]  de  vo[s]  terres      et  de  vostre  hérite, 

»  Des  femmes  et  enfans      que  sont  de  jofne  ae.  » 
1030  «  Sire,  »  firent  li  princes      «  a  vostre  volonté'.  » 

A  [ijceste  parole      sont  il  tous  apreste, 

Erallement  s'en  ussent      del  mirable  cite. 

La  porte  del  vile  ont      après  els  bien  barre, 

Savaris  voit  devant,      le  gonfainon  levé. 
103^  Fièrement  esporonnent      vers  le  gent  diffaie: 

Mainte  lance  i  ont  frainte      et  maint  escu  froe. 

Maint  poign  et  membre  i  ont      icest  jour  découpe  : 

Del  sank  que  d'els  couroit      sont  li  champ  sanglente. 

Quant  Savaris  se  fu      entre  payens  melle, 
1040  Lucafer  en  issi      [hors]  del  brulet  rasme 

Et  tôt  si  compaignon  :      moult  se  sont  [il]  haste; 

Vers  la  cite  de  Rome      ont  tuit  esporone. 


101 1  serra  mit.  —  1012  oue,  bones  brandes  feroms  grant  meslee.  —  1013  totes 
qe  seunt,  aueront  les  chefs  coupée.  —  1014  certes  sir  Lucafer,  parlée.  —  1015 
vnkes  en  mon  viuant  n'oi  conseil  si  bien  deuise.  —  1016  comande  qe  cest  oure  sei  par- 
forne.  —  10 17  dist  li  sarr.  ia  ne.  —  1018  nuyt  en  fu  aprochie.  —  1019  Lucafer  oue 
X  M  hoes,  se  sunt  hastee.  —  1020  ont  lour  armes  portrait,  claretee.  —  102 1  il  furent 
aparaile.  —  1022  nuyt  reposèrent  jusca  la  mâtine.  —  1023  Lendemayn  par  soune  lalbe 
ele  solail  fu  esdaree.  —  1024  soune,  corne  en  la  tour  batellee.  —  1025  franke  gent 
honorée.  —  1026  et  si  compaignons,  furent.  —  1027  seignurs,  ore,  seit  chascone  pour- 
pensee.  —  1028  vos  héritée.  —  1029  de  vos  femmes  et  de  vos  enfanz,  aee.  —  lojo 
feseint  luy,  a  nre  comandee.  —  1031  si  sunt  il  totz  aprestee.  —  1032  admirable  citée. 
1033  port  de  la  vile  est,  barrée.  —  1034  fu  deuant  sout  le  gonfainon  portée.  —  1035 
devers,  diffaiee.  —  1036  i  fu  effraint  et  maynte  targe  percie.  —  1037  poigne,  est  le  jour 
detrenche.  —  1038  sanke,  court,  est  le  champe  sanglente.  —  1039  en  fu,  sarr.,  meliee. 

—  1040  issye  hastivement,  rasmee.  —  1041  tote  si  altre  compaignons,  sei  sunt,  hastee. 

—  1042  devers,  ont  fièrement. 


I.  Cfr.  Fierabr.  2806,  etc. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  3  5 

Lucafer  vint  aus  portes,      l'entrée  a  demande  : 

«  Tous  somes  desconfit      ou  [sic)  le  gent  diffaie.  »  (sic). 
1045  Quant  li  provos  les  ot,      la  porte  a  desbarre,  « 

Lesse  entrer  les  payens,      las,  diex  l'a  destine!  * 

Kar  li  provos  quidoit      qu'estoit  lour  avoues. 

Quant  il  ourent  l'entrée,      moult  tost  ont  escrie  : 

«  Barons,  or  de  bien  faire,      soit  nullui  ransone!  » 
1050  Le  provost  Lucafer      moult  tost  [a]  descoupe; 

A  tous  cels  qu'il  ateignent      firent  les  chefs  voler  :  lyr 

Le  sank  des  naveres  (sic)      en  court  par  la  cite, 

La  porte  en  vont  fermer      sans  plus  de  demorer  ; 

Bien  sei  aveignent,      que  ussoient  l'entrée  (51c). 
1055  Plusours  sont  a  la  porte      del  altre  bail  haste  : 

La  Romain  se  difïendent,      la  porte  ont  bien  barre, 

Mais  tôt  le  prem[i]er  bail      ont  sarrasin  poeple, 

S'abatent  les  garrettes      contreval  le  fosse. 

Quant  Savaris  out  bien      ou  sarrazins  caple, 
1060  Vers  la  cite  de  Rome      s'en  est  moult  tost  haste. 

Et  tôt  li  altre  [sont]       après  lui  aroute. 

Moult  furent  de  lour  gens      icest  jour  desmembre. 

De  V.  M.  ne  remendrent      que  III  C  sans  fausser. 

Li  quiens  point  le  destr[i]er,      s'est  grandement  haste 
1065  Tôt  droit  jusqu'à  la  port[e],       si  croit  pooir  entrer, 

La  comande  a  ovrir,      mais  il  fut  desvee, 

Kar  payen  sont  dedens,      que  dieu  doint  mal  dehe, 

Que  ont  la  port[e]  clos[e]      ou  gojons  acerres. 

«  Allas  »,  dist  Savaris,      «  tôt  seromes  mate, 
1070  »  [Se]  la  vile  ont  seisie      sarrazin  diffaie. 

»  Chescon  or  se  confes[se],      ne  soit  pech[i]e[s]  celés, 

»  Puis  tornerons  ar[i]er[e],      kar  près  somes  fine. 

»  Chescon  son  enemi      fiere  ou  brand  ascere. 

»  Tant  que  poons  durer,      ci  soions  areste  : 
1075  »  Diex  recevra  nos  aimes,      li  rois  de  m.ageste.  »  17V 


1043  quant  Lucafer  sen  vint  au  port  si  demanda  lentree.  —  1044  totz  sumç  desconfis, 
eue,  diffaiee.  —  104s  prouost  sout  la  porte  desbarree.  —  1046  les  sarr.  lesseit  entrer  allas 
quel  destinée.  —  1047  luy  prouost,  sauaris  lour  auouee.  —  1048  entre,  sunt  il  escriee. 

—  1049  ore  de  fier  bien  seit  nuUy  ransonee.  —  1050  li  pouost  en  ad  Lucafer,  descoupee. 

—  105 1  toutz,  feseint.  —  1052  sanke,  citée.  —  105  j  fermere  sanz  nule  demoree.  — 
1055  a  la  porte  del  secunde  baile  sunt  plusurs  hastee.  —  1056  la  sei  diffendent  romei- 
gnes,  port.  —  1057  tote  la,  bâile,  fu  des  sarr.  poeplee.»—  1058  [s'j  si,  tote  contreual  luy 
fossee.  —  1059  oue,  couplée.  —  1061  et  tote  si  altre  compaignons.  —  1062  gentz.  — 
1065  rememdreit,  sanz  falsee.  —  1064  Savaris  poynt,  hastee.  —  1065  tote  dreit,  croit 
quidoit  auer  lentree.  —  1066  là  porte  comanda  ouerer,  ile  fust.  —  1067  luy  sarr.  fu 
dedentz,  dehee.  —  1068  oue,  ascerree.  —  1069  tote  sumus  detraihee.  —  1070  sàrr. 
diffaiee.  —  1071  chescoun  de  vous  sei  confes,  seit,  celée.  —  1072  retorncromes,  suin9 
finee.  —  1073  chescone  feer,  enemye  oue  le,  —  1074  pooms,  ici  seoms  arestee.  —  107J 
Ihu  receiuera  vos,  roys,  magestee. 


I.  Cfr.  Fierab.  1414. 


36  G.    GRŒBER 

Adonke  démena      grant  doel  tôt  li  barnes, 

Chescon  bat  sa  poitrine,       s[i]  ont  merchi  clame  : 

«  Dieu  eit  merci  de  nous,      k[i]  en  crois  fu  pênes.  » 

Donc  sont  hastivement      vers  payens  galope. 
1080  Savaris  et  si  home      furent  si  esprove, 

K'en  un  petitet  d'houre      ont  VC  descoupe. 

Al  part  del  fin  en  furent      tôt  li  contes  tue 

Et  Garins  li  bon[s]  bers,       que  fu  en  France  nés. 

Salf[s]  li  quiens  Savaris       tôt  soûls  estoit  remes; 
1085  Ses  bons  destriers  li  fu      desous  lui  mors  jettes, 

Nequedent  as  payens      a  rustejs]  coups  dones. 

Kant  il  voit  que  il  fu      près  de  sa  mort  fines, 

Vers  la  porte  de  Rome      s'est  grandement  hastes, 

Kar  encore  il  quidoit      iloec  pooir  entrer. 
1090  Estragot  le  poursuit,      un[s]  geans  diffaies  : 

Bien  avoit  III  M.  homes      mordris  et  dévores  ; 

Teste  avoit  com  sengler[s],      si  fu  rois  corones. 

El  main  tient  I  mace      de  fin  asc[i]er  tempre  : 

Un  coup  a  Savaris      [de]sur  le  chef  done, 
109J  Ke  li  cerveils  li  est      tôt  contreval  coules; 

Li  quiens  esteint  ses  mains,      en  crois  les  a  jette 

Sur  sa  poitrine  amont,      sa  vie  a  si  fine. 

Gabrielfs]  receut  s'aime,      en  gloire  l'a  porte. 

Kant  li  bourgois  del  vile,       l'ont  del  tour  esgarde,  i8r 

1 100  Grant  doel  en  démenèrent      par  tote  la  cite; 

[Et]  la  novele  en  ont      l'apostoille  conte, 

Com  li  quiens  et  si  home      en  sont  tous  descoupe, 

Et  com  sarrazin  ont      le  premier  bail  poeple. 

Donc  en  a  l'apostoille      de  pitié  [esjplore  *  : 
1105  Dieu  eit  merchi  de  s'aime,      qu[i]  en  crois  fu  pênes  ! 

«  Allas,  »  dist  l'apostoille,       «  mar  fut  il  desvee 

»  Que  socors  en  mandas[se]      au  roi  de  sant  Dine  : 

»  Savaris  n'otroia,      cher  serra  compare: 

»  La  cite  ert  destruite      et  saint  Pier[e]  gastes  *.  » 

1076  demeignent,  tote  luy  barnee. — 1077  chescone  bâte  son  petrine,  merchie  damée. 

—  1078  mercie  de  nos  aimes,  croice  penee.  —  1079  adunke  sei  sunt,  contre  sarr.  espo- 
rone.  —  1080  si  compaignons,  esprouee.  —  1081  en  poi  de  hure  ont  des  sarr  .VC.  — 
1082  au  part  du  fyn  en  fu  tote  les,  detrenche.  —  1085-1 110  les  rimes  en  ee.  —  108}  !y 
bone  béer,  née.  —  1084  Salf  li  contre  Savari:  tote  seul  fu  resmee.  —  1085  son  bone 
destrer  luy  fu  desuz  luy  detrenchiee. — 1086  mais  neqdent  as  sarr,  ad  maint  ruste  coupe. 

—  1087  veit  qil.  —  1089  uncore,  iloec  auer  lentree.  —  1090  ly  p'suye,  géant.  — 
1093  6"  s3  mayne,  fme.  —  1094  coupe  en  ad,  chefs.  —  1095  la  cerueile  ly,  tote.  — 
1096  Sauaris  esteynt,  maines,  croice  lout  mette  —  1097  sun  peit'ine,  est  finee.  — 
1098  salme,  ad.  —  1099  les  burgeis  de  la  vile  ont  ceo  du  tour.  —  r  100  de  par.  — 
I  loi  ont  a,  countee.  —  1 102  Savaris  et  si  compaignons,  toutz.  —  1 103  corne,  la  premier 
baile  seisee.  —  1104  adonke.  —  iioj  Sauaris  deu  eit  mercie  de  talme,  croice.  —  1106 
fust.  —  M 07  roy,  dynee.  —  1108  mais  Savaris  nel  otreye,  chère.  —  1109  kar  la  cite 
serra  destruyt,  saynt;  gastej  vyolee. 

1.  Cfr.  Fierab.  1200.  —  2.  Cfr.  Fierab.  J7. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  57 

mo  »  Sire,  n  fist  I  vassals      qu'ert  de  sa  parente; 
«  Gardes  que  seit  ce!  ovre      desormes  perforine. 
»  Comandes  li  brief  soient      escrit  et  seele, 
»  Et  hastivement  soient      au  roi  Charle  mande; 
»  Si  li  mandes  socors      et  aie  por  deu'; 

1 1 1  j  »  Et  si  [vous]  ceo  ne  fêtes,      tote  Rome  ont  gaste. 

»  Sil  mandes  que  Balans      i  est  od  ost  banie  (sic), 
»  Ses  terres  destruira,       ja  n'aura  seurte.  » 
«  L'otroi,  »  dist  l'apostoile,       or  soient  seele; 
«  Tost  et  isnelement      l'ovre  fêtes  ovrer.  » 
1 1 20  «  Sire,  »  fesoit  un[s]  clercs,      «  a  vostre  volonté.  » 
Kant  li  brief  sont  escrit,      si  furent  seele. 

«  Jeffroi,  »  dist  l'apostoille,      «  vous  en  message  irres,  i8v 

»  Ou  vous  11  chival[i]ers      qu'ont  langage  senne, 
»  Si  porteres  mes  briefs      au  roi  de  saint  Dines. 

1 1 2  5  »  Si  lui  mandes  s'ahie      ou  ses  riche[s]  barnes; 

»  Et  si  [il]  ceo  ne  face,      tôt  serom[e]s  gaste, 

»  Et  seint  Pier[el  l'apostle      et  autier  viole, 

»  Et  perdrons  la  corone      Jesu  de  mageste, 

»  Et  les  altres  reliques,      dont  il  i  a  asses. 
1 130  »  Gardes  que  vo  message      soit  bien  [tost]  achevés.  » 

«  Sire,  »  fesoient  il,       «  si  com  vous  comandes.  n 

Kant  il  est  al  nufiltier,      le  soleil[s]  esconses, 

Tôt  troi  sont  coiement      de  la  cite  hastes; 

Palefroi  ne  destrier      n'ont  oveke  els  menés, 
1 135  Quar  moult  doutèrent  l'ost      des  payens  diffaies. 

Tote  la  nuit  alerent      ou  la  lune  clarté. 

Tant  ont  il  lour  chemin      [et]  erre  et  haste. 

Qu'il  sont  a  I  chastel,      que  fu  bien  assis  :  (sic). 

Le  chastiel  tint  Geoffroi      del  conte  Savaris.  (sic) 
1 140  Iloec  pristrent  herberge,       si  sont  bien  repose. 

Lendemain  par  son  l'albe,      quant  il  fu  ajornes, 

Ils  en  ont  III  destriers      erralment  aprestes. 

Et  li  messanger  montent,      si  sont  enchemine  : 

1 1 10  feseit  I  chivaler,  que  fu.  —  un  gardes  qe  desormes  seit  celé  ouure  parfournye. 

—  1112  comandez  que  les  brefs  seient  escriz,  seelee.  —  1 1 1 }  et  que,  seient,  roy,  Charis 
mandée.  —  1 1 14  le  mandes  por  dieu  et  soccors  et  ayee.  —  1 1 1  $  est  perie. —  1 1 16  si  luy, 
qe  l'admirail.  —  1117  totes  ses,  destruera,  auera  garantie.  —  iiiS  et  ieo  1  gent,  ore 
seient  escriz,  seelee.  —  11 19  seit  cest  ouure  parfornyee.  —  1120  feseit,  derke,  volonté  | 
comande.  —  1121  les  brefs  furent  escriz,  enseelee.  —  1122  sire  Jeffroi.  —  1123  et  oue, 
que  ont  les  langages  cernes.  —  11 24  brefs,  roy  saynt  Dynes.  — 1125  se  luy,  oue. — 11 26 
tote,  destruyt  et  gastes.  —  1127  seynt,  lapostoille,  autiers  violes.  —  11 28  perderoms, 
magestes,  —  1139  dunt.  —  11 50  seit,  parfournes.  —  1131  feseint.  —  1132  est|  vint, 
esconsees.  —  1133  ^o^e  troi  coiemant  de  la  cite  sunt  hastees.  —  11 34  ni  ont  palefrei  ne 
destrere,  amenés.  —  1135  del  gent  diffaies. — 11 56  au  pie  alerent,  oue  la  lune  esclares. 

—  1137  chymyn,  hastes.  —  1138  sunt  venu  a  1  cliastele.  —  1139  si  tenoit  Ceffrai  del 
duk.  —  1140  reposes.  —  1142  en  sir  (?)  111  destres  mit  tost  aprestes.  —  1143  luy 
messangers,  enchemines. 

I.  Cfr.  Fierabr.  149J. 


5»  G.    GRŒBER 

Jésus  '  les  salf  et  garde      par  le  soie  bonté  ! 
114^  Tant  ont  il  leur  )ourne|^e]s      chivalche  et  erre, 

Qu'il  vindrent  a  Paris;       le  roi  en  ont  trouve. 

Hastivement  discendent,      lour  message  ont  conte  : 

«  Icel  sire  de  gloire,       qu'est  hait  en  trinite, 

))  Vous  salf  et  garde,  sire,      et  tôt  le  toen  barne!  igr 

1150  »  L'apostoille  de  Rome      et  le  comunaltes 

»  Mandent  salus  et  prient      que  d'els  eies  pite. 

»  Kar  l'admirails  d'Espaigne      i  est  oue  oste  baignes  (sic)  : 

I)  La  bone  cit  de  Rome      entour  a  assege  ;  (sic) 

n  Bien  i  a  XXX  rois      et  XIIII  admire 
1155  »  Et  ce  M  payens      ou  les  helmes  bournes; 

))  Le  barne  del  cite      ont  moult  diffigure  ; 

»  N'i  lesserent  garir      evesque  ne  abbe; 

»  Les  nonains  et  les  moignes      ont  ledement  menés. 

»  Le  pais  entour  Rome      ont  [il)  ars  et  gaste  : 
1 160  »  A  totes  les  puceles      ont  fait  les  chefs  voler*. 

n  Si  vous  nés  secoures,      tous  sont  a  mort  livre, 

»  Et  li  m[o]ust[i]er[s]  seintPier[el      abatu[s]  et  gastes, 

»  Si  prendront  la  corone      Jesu  de  mageste 

»  Et  les  altres  reliques,      dont  il  i  a  asses. 
1 165  »  Vendront  en  vostre  terre      puis  od  lour  fersarmes, 

»  [Etl  tous  vous  destruiront,      ne  uns  ert  ransones.  » 

Li  rois  oit  la  novele,      moult  s'en  est  forsenes. 

Donc  lui  baillent  lour  br|i"lefs,      ses  ont  tost  desferme. 

L'emperere  les  done      [a]  un  soen  clerk  prive  : 
M  70  «  L'apostoile  de  Rome      et  li  comunalte 

»  Au  roi  Charlon  de  France      hon[o]urs  et  amiste; 

»  Salus  mandent  a[u]  roi      et  a  tôt  son  barne, 

»  Et  lui  prient  soccors      et  aie  pour  deu  ; 

»  Kar  l'admirais  Balans      i  est  ou  ses  armes  :  '19V 

1 17J  »  Moult  se  peine  destruir[el       saint[e]  cristiente. 

»  Si  ne  nous  socc[o]ures,      tous  somes  exiile, 

1144  Dieu,  le  soen  bountes.  —  114c   chiualches  et  errees.   —  1146  vindrent]  sont 
venue,  roy,  trouues.  —  1 147  sont  lour  message  countes.  —  1 148  qe  hait  est  en  trinitees, 

—  1149  salfe,  sire  Charls,  tote  si  barnees.  —  11 50  tote  le  comunaltees.  —  11 51  V09 
mandent  saluz,  eiees  pitees.  —  115}  cite,  ad  assegees.  —  11 54  moult,  ad,  Xllll  ama- 
ceours.  —  115  5  et  plus  de  II  C.  M.  sarr,  oue,  bournees.  —  1156  la  barnage  de  la  citée 
ont  ledement  diffigures. —  1 1  jy  a  garir,  abbes.  —  1158  nonails,  —  1 1  $9  et  le,  gastees. 

—  II 60  pucels  de  la  contre,  volers.  —  1161  nés]  ne  les,  totz  sunt,  liu'es.  —  1162  le, 
de  seynt,  gastes]  violées.  —  1165  magestes.  —  1164  dunt.  —  1165  puis  vendront 
en  vostre  terre  od  lour  ost  baignes.  —  1 166  tote,  destruera,  ia  ni  s'ra  raunson  donees. 

—  M  67  quant  la  roy,  forsenees.  —  11 68  adonke,  luy,  si  sont,  oueres.  —  11 69  lempe- 
rur  les  doint  a  lire,  priuees.  —  1170  et  tote  luy  comunaltee.  —  1171  au  bone  roi  de 
France,  amistee.  —  1172  saluz,  roi  Charls,  tote  si  barnee.  —  1175  luy  prient  pur  dieu 
et  soccors  et  aiee.  —  11 74  oue  armée.  —  1175  grandement  se,  cristientee.  —  1176  si 
vous  ne,  tutz  sum9  exillee. 

1.  Cfr.  Fierabr.  $985. 

2.  Ce  vers  est  mieux  placé  avant  1 1 J9. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  39 

»  Et  pour  ceo  vous  priomes,       de  nous  prennes  pite.  » 

Quant  lirois  l'entendi,       moult  s'est  espouentes, 

|Et|  Guion  de  Bourgogne      a  a  lui  apelle  : 
1 180  Fils  ert  de  sa  soror      et  de  sa  parente  : 

»  Cosins,  vous  en  irres      socoure  la  cite, 

»  Ou  vous  L  milLe]      de  mes  gens  meus  arme. 

»  Gardes  qu'hastivement      soies  enchemine  ; 

»  Rasemblerai  ma  ost      de  par  tôt  mon  règne, 
1185  »  Si  vous  vendrai  socore,       eins  qu'unUl  mois  [soit]  passe.  » 

»  Sire,  »  fist  sire  Guis,      «  a  vostre  volonté.  » 

Mais  eins  qu'une  jornee      sont  de  Paris  aie, 

Fu  la  cite  destruit[e],      a  terre  l'ont  verse. 

Unts]  traître  del  cit,       que  del  portLe]  out  les  clés, 
1 190  Pour  grant  doutle]  qu'il  out,      qu'il  [ne]  perdroit  le  chef,  (sic) 

A  nuit  est  coiement      issus  de  la  cite  ; 

Jusk'al  tente  Labam      a  son  chemin  tourne. 

Si  com  vous  m'orres  [dire]      l'en  a  aresone  : 

«  Sire  admirais  Balans,      aies  de  moi  pite. 
1 195  »  Jeo  su  un|sl  chival[i]er[s]      de  Rome,  la  cite  : 

»  A  vous  me  vienk  [jeo]  rendre      sans  point  de  falsete. 

»  Jeo  su  port[i]er[s]  del  vile,       l'adm.irable  cite  : 

»  L'entre[e]  vous  garant,      si  il  vous  vient  a  gre. 

»  Mais  un  don  vous  demand  :      ma  vie  m'afies, 
1200  »  Et  si  me  fêtes  riche      [et]  d'avoir  et  de  fief.  »  (sic) 

fl  Par  Mahon,  »  dist  Laban[sl,      «  bien  le  voil  afier;  2or 

«  Chastels  te  douerai      et  que  te  vient  a  gre.  » 

A  icest  mot  lui  a      Tabour  sa  foi  jure, 

Qu'il  tendra  coitement      ceo  qu'il  a  afie. 
120  s  (A  ceste  nuit  voil  qe  cest      ouere  en  seit  parfournee)  ' 

Et  dist  Laban[s]  d'Espaigne  :       «  l'afi  par  loialte.  » 

A  [i]cest  mot  a  pris      li  traîtres  congé, 

Erralment  s'est  torne[s]      al  mirable  cite, 

Coiement  s'est  couchies      s[i]  est  bien  reposes. 

1177  ceo  sire  nous,  prengnez  pitié.  —  1 178  entent,  forement  s'est  espountee.  —  1 179 
Gyon  de  Burgoyn  ad  luy  apellee.  —  1 180  fitz  est,  soer,  parentee.  —  1 181  pur  socurere 
citée.  —  1182  oue,  mile  chiualers,  gentz  meuz  armée.  —  118}  qu']  que,  sees  enchi- 
minee.  —  1184  et  ier  resemblerai,  tote  mun  régnée.  — 1185  socorere,  einz,  mais  passée. 

—  1186  fesoit,  gy,  volonté]  comandee.  —  1187  einz  qu'il  furent  du  Paris  vn  jornee 
alee.  —  1188  en  fu  Rome,  et  a  terre  crauentee.  —  1189  kar  un,  de  la  cite,  aueit 
li  dee.  —  1190  auoit,  perd,  chefs.  —  1191  nuyt  coiement  issuz  est,  citées.  —  1192 
jukau  tent,  sad,  chemyn  tournes.  —  1193  ad  aresonees. —  1194  ees,  pitees.  —  119J 
Rome  ladmirals  citées.  —  iipômei  vienke,  sanz  poynt  de  falsetes.  —  1197  de  la 
vile,  del  admirable  citées.  —  1198  si  moi  seit,  otraies.  —  1199  doun  demande  qe 
ma  vie  moi  seit  otraies.  —  1200  et  que  moi  fêtes,  aueir,  feef.  —  1201  garantier.  — 
1202  chastels  et  citez  tei  dorai  et  ceo  que,  grée.  —  1203  a  ceste  parole  ly  ad  Tabour 
sa  fei  pleuie.  —  1204  a  ceo  qil  ad  garauntee.  —  1206  ieo  le  garant  par  ma  lealtee.  — 
1207  parole  ad  luy  traîtres  pris  son  congee.  —  1208  erralement,  vers  l'admirable  citée. 

—  1 209  c.  sen  vois  coucher,  reposée. 

1.  Ce  vers  est  interpolé,  parce  qu'il  n'est  pas  d'accord  avec  1191  et  1214. 


^0  G.    GRŒBER 

1210  Quant  Fierenbras  oi      traison  pourparler, 
Mahon  et  Appolin       a  fièrement  jure, 
Que  li  port  jlerisi  aura      premiers  le  chef  coupe. 
A  icest  mot  lesserent,      jusque  al  matinet  (sic). 
Tôt  le  jour  ont  payen      grant  joIlc]  demene; 

1 2 1  ^  A  loisir  se  reposent,      ne  vont  asalt  doner. 

Vers  nuit  quant  li  soleil[s]       comense  a  resconser, 
Comande  Fierabras      qu'il  se  fassent  armer  : 
Donc  oiss[i]es  payens      les  busines  corner. 
Eralement  se  arment      soudier  et  bacheler, 

1220  Des  herberges  s'en  ussent^      n'i  volent  demorer. 
Fierenbras  fu  avant      sur  son  destrier  armes  ; 
Lucafer  et  Brullans,      Sortibrans  de  Combrer, 
Clamaton[s]  et  Mordas      reregarde  ont  forme. 
Sereement  chivalchent       ou  la  lune  clarté, 

122 5  Tant  qu'il  vindrent  al  porte      de  Rome  la  cite. 
Quant  i  sont,  Fierenbras      est  avant  chivalches. 
Et  fu  moult  bien  arme[s]      el  ferant  '  pomele, 
N'estoit  [jal  si  fors  rois       desiqu'en  Dureste  : 
(Il  fu  fier[s]  de  semblant,       la  barbe  out  longe  et  lee), 

1230  En  son  escu  avoit      III  lions  paintures; 
Si  a  coilli  la  lance,      moult  s'est  esporones. 
Li  traitre  les  vit,      [si]  s'est  mal  pourpense  : 
Il  s'en  hasta  al  porte,       si  l'a  tost  debarre  : 
Payens  lessa  entrer,      allas  !  k'ont  fu  porte. 

1235  Fierenbras  i  entra,      trait  le  brand  ascere 

Le  chief  al  portier  trenche,      puis  est  outre  passes. 

j-^ierenbras  d'Alisandre      est  el  cite  entres  : 
F  A  sa  vois  qu'il  out  cler[e]       trahie  ad  escrie; 
Et  od  lui  Lucafer,      un[s]  fors  rois  corone[s], 
1 240  Brullans  et  Sortibrans,      Embruns  et  Tempestes 
Et  tous  li  sarrasin,       que  deu  doint  mal  dehe. 


1210  en  oye  le  trenson  que  fu  ppearlee.— 1210  Appolyn  en  ad,  jurée.— 12 12  ly  porter 
serra  lepremer  k'aura  le  chefs  coupée.— 121 5  caste  mote  lessierent  iusqua  le  matinée. — 
1214  tote  le  jour  après  ont  sarr.  grant.— 121 5  si  sei  reipoisent  a  leisere  ne  volent  asalt. — 
1 2 16  encontre  nuyt,  comensa.— 1217  Fier,  que  si  gent  sei  feseint  arme.— 1218  dune,  sarr. 
corns  et  busines.— 1219  sei,  bacheler  et  soudeer.— 1220  des]  de  lur,  volent  plus.— 1221 
en  iauant  gard  armez  sur  sun  destrer.  —  1222  et  Lucafer.  —  1223  et  Clamaton,  furent 
en  l'escheel  derer.  —  1224  seriement,  oue,  lune  serrée.  —  122$  a  la  porte,  citée.  — 
1226  quant  il  i  furent  venu.  —  1227  sur  l'aferant  pomelee.  —  1228  esteit,  fort,  Durestee. 
—  1229  sauoit  la  barbe  longe  et  lee.  —  1230  llll,  painturee.  —  1231  et  si  ad  coilie, 
fièrement,  esporonee.  —  1232  voit]  apercent  bien,  malement.  —  1233  hastie  deuers  la 
porte,  ad,  debarree.  —  1234  les  sarr.  en  lessa  entrere,  ke  vnt  fu  prsee.  —  1235  entrée, 
prime's  sout  trait  lespe  fourbee.  —  1236  al  traitre  trancha,  aitant,  passée.  —  1237  en 
est  en  la,  entrée.  —  1238  voice  qil  en  out.  —  1239  luy  entreit,  fort.  —  1240  et  Brul- 
lant,  Sortibrant,  Tempestee.  —  1241  totes  ly  altre  sarr.,  doynt,  dehee. 

I.  Cfr.  Fierabras,  792,  1092  et  559. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  4I 

Le  chef  a  Ficrenbras      au  port[i]er  découpe, 

Od  sa  lance  tranchant      le  cors  en  a  boute. 

«  Diex,  »  fist  il,  «  te  maldie,      et  que  t'ont  engendre  : 
1245  »  Kar  traiteur  au  darain      avèrent  mal  dehe.  » 

Puis  s'est  outre  passe[s],       el  cit  est  galopes. 

Et  tet  si  compaignon,       les  freins  abandenes. 

Adonke  cemanda  :       «  tous  soient  desmembre, 

»  [Et]  femmes  et  enfans,      [et]  moigne  et  abbe 
1250  »  Et  prestres  et  nonains;      ne  soit  un[s]  ransenes  : 

»  La  loi  as  cristiens      hui  aurons  abeise.  » 

«  Sire,  ))  firent  si  home,       «  a  vostre  volonté.  » 

A  tous  cels  qu'il  atteignent,      en  ont  les  chefs  coupes. 

Adonke  fu  li  cris      moult  grans  en  la  cite. 
1255  Del  sanc  que  des  corps  ist      li  champs  est  sanglentes  ; 

Aval  le  pendant  court,      ceme  uns  ruissels  de  gue; 

Li  champs  est  replenis      des  mors  et  des  nafres. 

L'apostoille  est  me[islmes      al  grant  moustier  aies 

Et  tote  la  clergie      del  mirable  cite. 
1 260  Al  moustier  de  seint  Piere      est  Fierenbras  aies, 

Ovec  lui  Lucafer      et  si  richefs]  barnes  ; 

Li  moustiers  en  pei  d'houre      fu  des  payens  poeples. 

Fierabras  les  l'autier      l'apostoille  a  traine, 

La  teste  lui  coupa      ou  le  brand  ascere  : 
1265  S'aime  receut  Jesu[s],      li  rois  de  mageste. 

Fierabras  passe  avant,       jouste  li  eut  garde 

Et  voit  I  vieil  chanon[e]       a  la  terre  encline  : 

Bien  aveit  II  C.  ans      puis  l'ourle]  qu'il  fu  nés. 

Fierenbras  l'en  apelle      si  l'a  areisone  : 
1270  «  Ore  sus,  dans  v[i]eil!ard,      si  me  di  par  verte,  iir 

«  Ou  les  reliques  sont      Jesu  de  mageste, 

»  La  corone  et  li  clous,       dont  en  crois  fu  cloues, 

»  Et  li  digne  suaire,       dont  fu  envoloupes, 

»  Et  le  [sainte]  crois  vraie,      dont  ses  corps  fu  pênes? 
1275  »  Jeo  te  pri  et  comand,      me  di  la  vérité. 


1242  chefs  au  porter  de  la  cite  ad  fierenbras  detrenche.— 1243  puis  od  a,  ad  boutée.— 
1244  Mahon,  et  cil  qe  t'ont  gendree. — 1245  traîtres,  darayn,  mal  destinée. — 1246  puis] 
aitant,  et  en  la  cite  galopee. — 1247-1255  les  rimes  sont  en  ee. — 1247  tote  ses  copaignos, 
freines  abaundonee.— 1248  comanda  fier,  qe  tutz  seient  detrenchee. —  i249enfanz. — 1250 
nonainsi  nenals,  seit,  ransounee.  — 1251  lei,  huy  serra. — 1252  feseint,  a  vre  comandee. — 
1253  touz,  li  chefs. — 1254  adunke  i,  la  cris,grant.  — 125  5  en  ist,  est  la  rue  sanglentee. — 
1256  tote  le  contreval  le,  une  rosses  degue. — 1257  des  mortz  et  de  nafres  st  les  rues  re- 
plenee.  —  1258  l'apostoille  mêmes  al  grant  muster  est  allée.  —  1259  admirable  citeé.  — 
1260  Fierenbras  sen  est  al  moustier  seint  Pier  alee.  —  1261  od  luy,  barnee.  —  1262  en 
vn  poi  de  houre  en  fu  le  mouster  des  sarr.  poeple.  —  1265  fier,  deiuste  lauter  ad  lapos- 
toilc  trenee.  —  1264  tost  luy,  oue,  dasceree.  —  1265  et  Jhu  receut  saline  le  roi.  — 
1 265-1 291  les  rimes  sont  en  ee.  —  1266  sout  deiuste  li  esgardee.  —  1267  veit,  veile. 
—  1268  anz.  —  1269  sil  lad.  —  1270  danz,  si  me  die  par  ta  lealtee.  —  1 271  ou  sunt 
les  reliqes,  magestee.  —  1272  les  cloues  dunt  il  fu  en  croice.  —  1272  et  le,  dunt  il  fu 
envolupee.  —  1274  croice  v'ray  dunt  sun.  —  1275  comande. 


42  G.    GRŒBER 

»)  Sire,  »  fist  li  chanon[e]s,      «  a  vostre  volonté.  » 

Puis  en  trait  un  escrin      tôt  a  or  esmere, 

Ignelement  et  tost      l'en  a  il  defferme. 

Puis  i  a  mis  la  main,       la  corone  a  porte, 
i  280  Et  en  après  les  clous      et  le  singne  honore, 

Et  le  digne  suaire,      dont  Diex  fu  voloupe. 

«  Par  dieu,  »  dist  Fierenbras,       «  ore  ai  jeo  bien  erre  : 

«  J'ai  conquis  la  corone,      dont  Deux  fu  corones, 

»  Et  les  altres  reliques,      dont  il  i  a  asses.  » 
128J  Aitant  il  a  sa  main      ens  el  escrin  boute, 

S'i  trouva  II  barils  '      ou  fin  or  esmerre; 

Fierenbras  les  ovri,      moult  est  bien  pourpenses. 

Le  chanon[e)  apella,      si  l'a  aresone  : 

»  Diva,  »  fist,  «  dans  feitour  (?),      si  t'ait  li  tien  deus. 
1290  »  Que  est  en  ces  barils?      ne  soit  li  voir  cele.  » 

«  Sire,  »  fist  li  chanone[s],      «  jeo  vous  dirrai  verte. 

»  Il  sont  tuit  plain  du  basme      dont  des  fu  [en]basme[s]  ■ 

»  Et  ses  plaies  enointes,      quant  del  crois  fu  ostes  : 

»  Plaie  que  en  est  ointe,      jamais  n'i  poet  rancler  : 
1295  »  Maintenant  serra  saine,      ja  n'estoet  [en]  douter.  » 

«  Mahon,  »  dist  Fierabras,       «  il  te  poe[H]t  salver,  2iv 

»  Jeo  ne  les  dorrai  mie      pour  V  vais  pleins  d'or  cler.  n 

Les  reliques  coilli,      ou  soi  les  fist  porter. 

Les  barils  a  sa  selle,      fermement  fist  trosser. 
1300  Au  v[i]eillard  tresor[i]er      puis  la  teste  a  coupe. 

Sarrazin  ont  l'église      et  autiers  violes, 

Brusees  les  images,      crocifis  avales. 

Quant  il  orent  ceo  fait,      li  rois  les  fait  gaster  : 

Aitant  le  fu  i  mettent  ;      tote  part  ont  corne. 
1305  Donc  monta  Fierenbras      el  ferant  pomele  *, 

Lucafer  et  li  altre,      que  deux  doint  mal  dehe. 

Puis  ont  pris  tôt  l'avoir      et  robbe  la  cite. 


i276fesoit  luy,  a  vre  omandee.  —  1277  maintenant  en  trait,  escrine  tote.  —  1278 
ad  il  differmee.  —  1279  puis  en  met  a  la  mayne,  sad  la  corone  portée.  —  1280  cloues. 
—  1 281  et  puis,  suarie,  dunt  Jhu  en  fu  volupee.  —  1282  par  Mahon.  —  128J  quant  i 
ai,  dunt.  —  1284  dunt  il  i  ad  a  plentee.  —  128J  aitant  sen  ad  Fierenbras  sa  maine  en 
lescrine.  —  1286  sen  trouua  II  boistes  oue  fyn.  —  1287  ouerie.  —  1288  sil  lad.  — 
1289  taid  ly  toen  dee.  —  1290  en  castes  boistes  ne  moi  sait  le  veir  celae. 
1291  luy,  veritee.  —  1292  ces  boistes  sunt  playne  de,  dunt  dex  en  fu.  —  1293  ^t  ses, 
ointz,  du  croice,  ostee.  —  1294  en  i  est  en  oynt.  —  1295  saines.  —  1296  fier.  — 
1297  my,  valleis  plaine  dor.  —  1298  en  coillie  oua  sai,  —  1299  et  les  boistes,  seal, 
mit  ferme  san  fist.  —  1300  Puis  en  coupa  la  testa  au  veillard  trésorier.  —  1301  Sarr. 
robbierent  leglise  et  ont  autiers  violer.  —  1302  si  brusent  les  ymages  et  les  crocifis 
abater.  —  1303  vrent  ceo  fait  Fierenbras  les  comanda  a  voider.  —  1304  la  fu  i  mettent 
maintenant  de  tote  part  ly  corner. — 1 305  adunke  san  monta,  sur  lalferant  destrer. —  1 306 
et  Luc.  et  ly,  doynt  mal  encombrer.  —  1307  puys  robberent  la  cite  sont  pris  tote  lauer. 


1.  Cfr.  Fierabr.,  1047,  etc. 

2.  Cfr.  Fierabr.,  526. 

3.  Cfr.  1227. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  43 

A  dex!  com  grans  richesces       i  firent  emporter 
De  coupes,  de  hanaps      [et]  d'argent  et  d'or  cler, 
1310  Riches  samis  et  pailes      et  cendals  d'outre  mer! 
Quant  ourent  tous  occis      que  il  pourent  trouver, 
Aitant  le  fu  i  mettent,       si  se  font  d'en  celer  (?). 
Puis  abatent  les  murs      del  cite  principer, 
Si  tressèrent  leur  tentes,       n'i  voldrent  demorer. 

1313    1-1  ierenbras  d'Alisandre      seisie  a  la  cite  : 

jr  Les  barils  et  reliques      a  ou  li  amené; 

A  tous  cels  qu'il  atteignent      orent  les  chefs  coupes 

Puis  i  mirent  le  fu  :       Rome  ont  tote  alume. 

Quant  il  orent  ceo  fait,      d'iloec  s'en  sont  torne  ; 
1320  Eralment  a  son  père      est  Fierabras  aies. 

Les  reliques  robbees      li  a  [il]  présente. 

Donc  demaine  grant  joi[e]      l'almirails  diflfaies, 

Les  barils  ou  le  basme      en  a  ou  li  portet. 

Laban  fist  les  reliques      en  son  coffre  fermer. 
1325  «  Sire,  »  fait  Fierenbras,      «  lai  moi  a  toi  parler  '  : 

»  De  ceo  que  desirastes      aves  or  a  plente, 

»  Conquises  les  reliques      et  le  sainte  cite; 

»  Tous  sont  occis,  n'i  est      un  [s]  soûls  [homs]  vifs  remes. 

»  J'ai  doute  del  veng[i]er  :      en  votre  terre  aies.  » 
1330  «  Par  Mahon,  «  dist  Laban[s],       «  bien  le  voil  afier. 

»  Comandes  ma  navie      sans  délai  aprester  : 

))  Au  premier  vent  que  sourt      de  si  me  voil  sigler.  » 

Donc  oisies  payens      grant  joi[e]  démener  : 

Si  en  coillent  lour  tentes,      si  font  els  nefs  porter, 
1335  Si  chargent  lour  navies      ou  armes  lusant  cler. 

Puis  lour  destriers  i  mettent      et  coursiers  sojornes 

Et  de  pain  et  de  vin      [et]  d'avaine  et  de  ble. 

Kant  li  vens  lour  fu  bons,      com  dient  notonier  (sic), 

Laban[sJ  mânes  s'en  entre      el  vaissel  batelle 

1508  come  grant,  i  feseint  le  jour  charger.  —  1309  et  de  hanapes.  —  15 10  et 
riches  samites,  meer.  —  131 1  quant  il  ourent  touz,  qil  porreint.  —  ni}  la  fui 
mettent  maintenant,  funt.  —  13 14  trossirent,  ni  voleint  plus.  —  131J  ad  la  cite  de 
Rome  seisie.  —  1 316-1323  les  rimes  sont  en  ee.  —  13 16  la  corone  et  les  reliques  ad 
eue  ly.  —  1317  touz,  vsent  ly  chefs.  —  1318  puis  sen  mette  la  fu  tote  Rome  esl 
alumee.  —  13 19  il  ont,  sen  est,  —  1320  hastiuement  a  son  père  Laban  sen  est  il  alee. 
—  1521  reliques  qil  robbeit,  ad.  —  1322  adunc  demeigne,  almiraille  diffayee.  —  1323 
mais  les  boistes  oue,  sen  ad  oue  ly.  —  1324  li  soldan  fist.  —  1325  sire  père  fait,  ore 
V09  voile  consailler.  —  1326  qe  vous,  tant  aues  vre  pleiser.  —  1327  conquis  aues,  et  le 
cite  principer.  —  1328  tutz  i  sont,  sul,  resmee.  —  1229  alez  V09  en  vre  t're  en 
Espaigne  kar  iai  doute  délia  venger.  —  1330  voil  graunter.  —  1331  comander  tost, 
sanz.  —  1332  kar  au,  qe  isur.  —  1333  adunc  oises  les  sarr.  —  1334  elsj  en  les.  — 
1305  et  si,  nauy,  oue  lour.  —  1336  puis  i  mettent  lur  destrers  et  cursers  soiornee.  — 
1357  payn,  vyn,  auayne,  blee.— 1338  kant  lour  vent  fu  bone,  li  notoner. — 1339  mêmes, 
en  sa  galeie  batellee. 

I.  Cfr.  Fierabras,  475,  2066,  etc. 


44  G.    GRŒBER 

1340  (Et  OU  li  Fierenbras,      Floripas  la  scemee) 

Et  tôt  li  sarrazin,      que  deux  doint  mal  dehe. 

Les  voiles  sont  dresciees,      quant  furent  tous  entre. 

Tant  nagent  nuit  et  jour      a  la  lune  clarté, 

Qu'il  vindrent  en  Espaigne  :       voiles  ont  avale. 
1345  Laban[s]  ist  del  galie      et  si  gens  diffaie[s], 

Fierenbras  et  sa  soer      oue  le  corps  cerne. 

L[o]ur  hernais  et  lour  armes      ont  a  terre  jette  ; 

Hors  traient  palefrois      et  destriers  sojornes  ; 

S'alerent  tous  en  terre,       s'ont  vaisals  dechargies.  (51c) 
13JO  Tant  en  a  li  soldan[s]      chivalche  et  erre, 

Qu'il  est  a  Morimonde      venus,  a  sa  cite. 

Iloec  en  prist  sojor      et  si  roi  diffaie. 


o; 


re  est  li  admirails      en  son  pais  aies 
'Et  tous  si  altre  princes,      que  Deu  doint  mal  dehe. 
1355  Or  dirons  des  messages      de  Rome  la  cite  : 

Tant  a  Guis  de  Bourgogn[e]      chivalche  et  erre 

Ou  L  M.  homes      de  France  le  règne; 

Le  ban[i]er[e]  Charlon      a  li  quiens  Guis  porte. 

Une  nuit  s'herbergerent      sur  l'erbe  vert  ou  pre, 
1 3  60  Sur  les  escus  lour  testes      si  orent  acoute, 

Li  uns  en  ont  dormi      et  li  altre  veill[i]e.  (sic) 

Les  destr[i]ers  leisent  pestre      sur  l'erbe  vert  ou  pre. 

Kant  li  jourCs]  apparut      et  l'aloue  out  chante, 

Chescon  prent  son  destrier,      si  sont  moult  tost  monte, 
1365  Vers  la  cite  de  [Rome]      se  sont  moult  tost  haste.  22v 

Une  bone  jornee      furent  de  la  cite  : 

Geffroi  li  messang[i]er[s]      si  est  avant  aies, 

Quar  il  sout  le  pais      et  conut  le  règne. 

Une  bone  jornee      a  vers  Rome  garde 
1370  Et  voit  que  li  pais      fut  partot  alume. 

Donc  demenoit  grant  doel,      maldist  l'oure  qu'est  nés. 

«  Sire,  »  fist  a  Guion,       «  vois  que  j'ai  esgarde  : 

1340  oue,  et  floripas.  —  1341  et  tote  ly  altre  sarr.,  doynt,  dehee.  —  1342  quant  il 
furent  toutz  entre  les  voiles  en  st  drescee.  —  1343  nuyt,  lune  serrée.  —  1344  qil  sunt 
venuz  en,  si  ont  lour  voiles  aualee.  —  1345  Laban  est  issu  de  sa  galai  et  tote  si  gent.— 
1346  et  fierenbras,  la  corps  cernée.  —  1347  jettee. —  1348  puis  hors  trecent  leur  destrers 
et  palefreies  soiornee.  —  1549  si  toutz  en  terre  sont  lour  vasals  déchargée.  —  1350  en 
ad,  erree. —  ijji  est  venu  en  Espaigne  a  Morimonde  sa  citée. — 13J2  soiorne  et  ses  rois. — 
1 3  5  3-1 36J  les  rimes  sont  en  ee. — 13  $  3  Laban. — 13^4  totes.  —  1355  ore,  messangers. — 
13  56 ad  Guyon  de  bourgoyn. — 13 $7  oue  L.  M.  chiualers,  france  la  loee. — njS  bancr  au 
roi  de  france  en  ad  Guyon. —  1 359  vn  nuyt. — 1 360  lur  testes  sur  les  escuz  si  furent  acutee. 
—  1561  ounes  en  vnt  dorniie.  —  1363  apparust  der,  lalou  out  chauntee.  —  1364  seisie 
son  destrer.  —  1365  sei  sunt.  —  i}66  quant  il  furent  de  Rome  vne  bone  jornee.  — 
1367  sire  Geffroi  luy,  sest  auant  chivalche.  —  1368  il  sauoit,  conust,  1 368-1 371  les 
rimes  sont  en  ee.  —  1369  Geffroi  garde  vers  Rome  vn  grant  jornee.  —  1370  veit  que  la 
cite  en  fu  tuyt.  —  1371  adunke  demeneit,  lour  qil  fu  née.  —  1372  fist  il  a  sire  Cy  vees 
vous  ceo  qe  ieo  vie. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  45 

»  Rome  est  pris[e]  et  destruite,      la  fumée  vees  ; 

»  Jeo  sai  que  les  reliques      li  payen  ont  robbe. 
1375   »  Allas!  que  en  f[e]romes?      trop  avons  demore.  » 

«  Sire,  n  fist  li  quiens  Guis       «  ceo  ne  me  vient  a  gre.  » 

A  [i]cest[e]  parol[e]      sont  fièrement  haste. 

Kant  il  vindrent  a  Rome,      si  virent  luy  port[e]  oueree,  (sic) 

Et  le  fu  el  cite      moult  granment  alume; 
ij8o  Pour  grant  chalour  qu'i  tu      n'i  povoient  entrer. 

Lour  pavillons  fichierent      tôt  contreval  le  pre, 

Iloec  pristrent  herberge      VIII  jours  sans  falsete. 

Or  [les]  lerrai  ici,      si  vous  le  garantes, 

Si  dirrai  de  Charlon,      le  fort  roi  corone. 
ijSj  De  par  tote[s]  ses  terres      avoit  ses  gens  mande, 

N'i  remest  [dus  ne]  quiens      ne  baron  el  règne. 

Qu'il  assemble  [ne]  soient      a  Paris  la  cite. 

Quant  il  i  furent  tous      venu  et  ajouste, 

L'emperer[e]  de  France      en  hait  en  a- parle  : 
1390  «  Seign[o]urs,  ore  escoutes,      si  vous  dirrai  verte, 

«  Li  admirais  d'Espaigne      a  no  pais  gaste,  23 r 

»  Et  oue  lui  G  M      sarrazin  diffaie. 

»  Il  ont  ensegie  Rome,       m'admirable  cite  ; 

»  Tôt  le  pais  entour      ont  il  pour  voir  robbe; 
1395  »  Si  jeo  ne  les  soccour      tôt  l'auront  il  gaste.  » 

«  Sire,  »  firent  li  princes,      «  a  vostre  volonté  : 

»  Nous  ne  vous  failliromes      tant  que  poons  durer.  » 

Adonc  en  a  li  rois       grant  joi[e]  demene. 

Quant  si  gent  furent  prest      a  complir  son  pense, 
1400  Adonc  s'en  est  li  rois      eralment  aprestes 

Et  si  firent  li  contes      de  France  le  règne. 

Quant  sont  appareillie      si  sont  enchemine: 

III  G.  mil  chevaliers      a  li  rois  el  barne. 

Oliviers  a  bien  leu  (?)      la  baniere  guie  ; 
14OJ  Rollans  fu  en  arrière,       li  vassals  adures. 

De  soccoure  Guion      s'en  est  li  rois  hastes. 


i}7}  destruyt  vees  la  grant  fumée.  —  1374  sai  bien  qe  les  reliques  si  sont  diloec 
enportee.  —  1575  trope  auomes  attargee.  —  1 376-1 383  les  rimes  sont  en  ee.  — 
1376  fesoit  Gy  de  burgogne  V09  parois  ne  me  vient  agrée.  —  1377  sunt  il.  —  1379 
la  flambe  en  la  cite.  —  1380  chalure,  qe  i,  ni  porrent  auer  lentree.  —  1381  paueilons, 
tote,  ly.  —  1382  iloke,  sanz.  —  1383  ore,  si  mos  seit  grauntee.  —  1384  si  vous  dirrai 
del  roi  Chars  ly  fort  sir.  —  1585-1395  les  rimes  sont  en  ee.  —  1385  si  gent.  —  1386 
remist,  conte.  —  1387  seunt  assemble  a  Paris  ladmirable  citée.  —  1388  tout,  aiustee.  — 
1389  ad.  —  1390  escoutez,  v'itee.  —  1591  ly  soldan,  a  no  terre  seisee. —  1392  od  luy, 
sarr.  de  la  gent  diffaiee.  —  1 394  tote,  vnt.  —  1395  soccure  tote  ma  terre  serra  gastee.  — 
1396  feseint  ly,  volume.  —  1397  falterome  poynt,  pooms.  —  1398  adunke  sen  ad  ly  roi 
Charles. —  1 399  en  furent,  acomplir  sa  volante. —  1400  adunke,  ly  rois  mit  tost  aprestee. 

—  1401  furent  totes  les,  france  la  loee.  —  1402  quant  il  furent  appareille  si  furent.  — 
1403  ad  ly  rois  en  sa  compaigniee.  —  1404  Oliuer  porte  sa  baneer  qe  ben  leu  ad  guie. 

—  1405  et  RoUant  fu  en  larere  garde,  adouree.  —  1406  de  Gyon  soccurer,  ly.  —  1406- 
141 1  les  rimes  sont  en  ee. 


^6  G.    CRŒBER 

Tant  ont  il  nuit  et  jour      chivalche  et  erre, 

Qu'il  sont  en  Romenie;       n'i  ont  reine  tire. 

Guis  parceut  le  baniere      le  roi  de  saint  Dine, 
1410  Encontre  lui  chivalche,      la  novele  ont  conte 

Come  la  fort  cite      li  payen  ont  gaste  : 

La  corone  et  les  clous      d'iloec  en  sont  robbe 

Et  les  altres  reliques,      dont  ont  le  queor  irre; 

Par  le  roi  Fierenbras      fu  le  pais  prae, 
1415  Et  qu'il  sont  en  Espaigne      oue  lour  nefs  sigle. 

Donc  a  li  rois  de  France      [moult]  grant  doel  demene. 

Maintenant  comanda      les  nefs  a  aprester. 

Il  jura  sa  corone      et  sa  barbe  fressee,  (sic) 

Ja  ne  retornera,      si  n'ait  Rome  venge  (51c). 
1420  [Tost]  maintenant  en  orent      les  nefs  bien  aprestes. 

Et  li  bons  roi[s]  de  France      est  el  galle  entres, 

Rollans  et  Olivier[s]      al  corage  adure,  23V 

Li  dus  Renier  de  Gènes      et  Na[i]mes  li  senes, 

Li  quiens  Guis  de  Bourgogne      et  li  altre  barne[s]  : 
1425  Li  vens  en  fiert  es  voilles,      que  les  a  bien  guies. 

Tant  ont  il  nuit  et  jour      et  nage  et  sigle 

Parmi  la  mer  altisme,      k'il  sont  en  terre  entre. 

L[o]ur  voiles  avalèrent,      si  sont  bien  aancre. 

L[o]ur  bernais  hors  getterent      et  lour  armurs  fressee  (sic). 
1430  Puis  ont  gette  lour  pons,      lour  destr[i]ers  hors  mene[s]. 

Erallemant  est  Charl[e]s      [hors]  de  sa  nef  aies, 

Et  li  altre  barnage      que  Jhesus  a  salve.    ^^ 

Puis  montent  lour  chivals,      si  sont  enchemifte. 

Tant  a  li  rois  de  France      chivalche  et  erre, 
143  5  Qu'en  vais  sous  Morimonde      a  fait  tendre  ses  très. 

Les  novel[e]s  en  vindrent      al  soldan  diffaie, 

Que  li  barnes  de  France      est  en  sa  terre  entres, 

Et  que  il  la  chalenge      et  tote  s'hérite. 

Quant  il  oit  les  novelles      moult  s'en  est  forsenes. 
1440  [Puis]  Fierenbras  son  fils      a  a  li  apelle. 

Si  corn  vous  m'orres  [dire]      l'en  a  aresone  : 

I/I07  nuyt.  —  1408  sont  venu,  atiree.  —  1409  Gyon  aparceut  le  baner  ly, 
saint  dynee.  —  1410  luy  chiualche  sil  ont  les  noueles  contée.  —  141 1  cite  de 
Rome  en  fu  pris  et  gastee.  —  1412  et  come  la  corone  Jhu  diloec  sen  est.  —  1413 
dunt  il  ont  le  qeor  erree. —  141 4  fu  la  citée  prahee.  —  141  j  sont  torne  en  Espaigne 
oue  lour  nauye  siglee.  —  1416  adunc  sen  ad  li  roi,  démenée.  —  141 7  comanda  qe  la 
nauyen  fu  apparaile.  —  1418  il  eniora.  —  1419  qe  james  ne.  —  1420  furent  la  nauye. 
14 20-1 428  les  rimes  sont  en  ee.  —  1421  luy  bon,  sen  est  en  la  galaie.  —  1422  et  Rollant, 
od  le  corage  adouree.  —  142}  et  reynes  de  gennres,  ly.  —  1424  et  Gyon  de  bourgoyn 
et  ly.  —  1425  le  vent,  ad.  —  1426  nuyt.  —  1427  parmy,  mère,  sunt  en  espaigne.  — 
1428  lur,  sunt  mit.  —  1429  lur  herneis,  gettierent.  —  1430  puis  gettent  hors  leur 
pontez  sont  lur.  —  143 1  errallement  et  tost;  nefs  usée.  —  1432  et  tote  ly,  que  dieu  ad 
benee.  —  1433-1445  Us  rimes  sont  en  ee.  —  1433  sunt  tost.  —  1434  ad  li  roy.  — 
143$  suz,  tree.  —  1436  tost  al.  —  1437  qe  li  ""oy  ^e  france.  —  1438  et  qe  il  chalange 
sa  terre  et  tote  si.  —  1439  quant  Laban  oist.  —  1440  fitz,  sen  ad  a  ly.  —  1441  ad. 


LA  DESTRUCTION  DE  ROME  47 

«  L'emperer[e]  de  France      est  en  ma  terre  entres, 

»  III  C.  mil[e]  François      a  od  lui  amenés. 

«  Il  vient  pour  veng[i]er  Rome      l'admirable  cite, 
1445  ))  Conquester  les  reliques      Jhesu  de  maieste. 

»  Jeo  vous  pri  et  comand      tout  soient  desmembre  ; 

n  Et  moi  portes  la  teste      au  Charlon  resotte.  » 

«  Sire,  »  fist  Fierenbras,       «  a  vostre  volonté.  » 

Endementiers  que  fist      Fierenbras  s'apprester,  24r 

14JO  Comanda  l'emperere      sa  gent  se  fist  armer 

Pour  assailir  la  cit,       sans  plus  de  demorer. 

«  Volontiers,  »  fist  Rollans      et  01ivier[sJ  li  bers. 

«  Hui  vous  rendrons  la  cit      eins  l'ourCe]  du  vesprer.  » 

Rollans  et  Oliviers      aitant  se  sont  arme, 
1455  Li  quiens  Guis  de  Bourgogne      et  Ogier[s]  li  senes. 

S'ont  en  lour  compaignie      L  M.  armes. 

Vers  la  cite  hasterent      sur  lour  destriers  arme. 

Quant  Fierenbras  les  vist      vers  la  cite  haster, 

Erralement  et  tost      comensa  a  crier  : 
1460  «  Ore  as  armes,  seign[o]urs,      franc  chevalier  membre^  : 

n  Jeo  voi  François  venir      pour  nous  asieger  (sic).  » 

))  Sire,  »  firent  si  home,       «  prest  somes  pour  jouster.  » 

Aitant  est  Fierabras      del  cite  galopes, 

Od  lui  C  mil  payens      del  poeple  difTaie  ; 
14G5  Et  nos  baron  contre  els,      les  freins  abandone[s]. 

Olivier  fu  avant,      li  vassals  adures. 

Le  baniere  le  roi      sur  sa  lance  a  ferme. 

Il  broche  le  destr[i]er      par  andeus  les  costes. 

Fierenbras  d'Alisandre      l'i  a  tost  encontre  ; 
1470  [Mains]  grans  coups  [s] 'en  donerent      sur  les  escus  bouclers. 

Que  par  vertu  des  coups      lour  lances  ont  froe. 

Le  lance  Fierenbras      a  01iv[i]er  hurte 

Que  desous  la  mamele      l'a  durement  navre. 

Mais  ceo  fu  grans  merveille      qu'il  ne  fu  craventes. 


1443  ad  od  luy.— 1444  il  est  venu.— 1445  et  si  quide  reconquester  les  reliques. — 1446 
comande  qe  toutz  seient  retrenche. — 1447  et  qe  moi,  Charls. — 1448  feseit,  a  vrecoman- 
dee. — 1449  endementirs  qe  Fierenbras  se  fist  appaiser. — 1450  en  comanda  li  roi  de  france 
qe  si  gent  sei  feseit. —  1451  assailer  la  cite  de  Morimonde  sanz  nul  delaier.  —  1452 
voluntiers  fesit  sir  RoUant  et  le  conte  Oliver.  —  143}  huy,  rendromes  einz.  —  1454 
aitant  sei  armierent  RoUant  et  Oliuer.  —  1455  et  Gyon  de  Burgoyne  et  li  danois  Ogier. 
1456  si  furent  en  lour  compaigne  L.  M  chivaler.  —  1457  armez  sur  lour  destrer.  —  1459 
sei  comensa.  —  1460  seignurs  noble  chiualer.  —  1461  vei  les  françois.  —  1462  sir  feseint, 
prest  sum9  pur  combater.  —  1463  sen  est  fier,  du  cite  chiualche.  —  1464  luy  C  M 
sarr.  de  la  loi  payenee.  —  1465  barons  encontre  els,  freines.  —  1466  fu  en  lauantgard, 
adouree.  —  1467  le  baner  le  roi  de  France  ad  sur  sa  lance  fermée.  —  1468  il  enbroche, 
ambedeus  luy  coustee.  —  1469  encontree.  —  1470  gntz,  escuz  buclee.  —  1471  coupes 
en  st  lour  lances  froee.  —  1472  ad,  si  hourtee.  —  1473  que  par  desuz  ly,  ly  ad,  nauere. 
—  1474  grant,  fu  trébuche. 


I.  Cfr.  Fierabras  J219. 


48  G.    GRŒBER 

147J  Fierabras  passe  avant      s'a  son  destrier  broche  ;  2^v 

Rollans,  li  nies  Karlon       l'i  a  entraverse. 

Grant  coup  li  voit  doner      sur  [son]  escu  boucler, 

En  III  pièces  en  a      sa  lance  tronsone. 

Adonke  i  est  venus      Sortibrans  de  Combres, 
1480  Od  lui  XL  m.       sarrazin  et  escler: 

Donc  comenca  l'estour      tôt  a  renoveler. 

Des  mors  et  des  nafres      en  est  li  champs  jonches  (sic). 

01iv[i]er[s]  et  Rollans      furent  si  esprove, 

K'en  un  petitet  d'houre      quarante  ont  descoupes. 
1485  Mais  al  part  de  la  fin      lour  fut  mal  encontre: 

Corn  durent  repair[i]er      al  issue  d'un  gue, 

Les  encontrent  V  M.       des  payens  meserres, 

Que  oue  brancs  tranchans      les  ont  bien  revises, 

Que  petit  ne  fallist      ne  furent  encombre. 
1490  Mais  li  barnes  de  France      lour  ont  soccors  porte, 

[Li  dus]  Renier  de  Gènes      et  li  vieillard  barbe. 

Maint[e]  teste  trenchierent      [et]  maint  membre  ont  coupe, 

Tût  le  jour  combatirent      al  soleil  esconse. 

Quant  il  devint  obscur,      l'estour  en  ont  resmee  (sic), 
1495  Vers  herberges  s'en  tornent,      si  sont  tost  desarme, 

Charl[e]s  li  rois  de  France      a  l'eve  demande. 

Eralement  et  tost      s'est  assis  au  soper. 

Quant  il  avoit  soupe,      se  comence  a  vanter. 

Et  dist  que  li  vieillard       qu'il  avoit  amenés 
1 500  En  ont  meus  combatu      des  jofenes  d'asses. 

A  cet  mot  se  corousent      Rollans  et  Oliviers  {sic). 

Mais  nequedent  li  rois      granment  s'est  pourpense  : 

Grant  serment  en  jura      par  deu  de  mageste, 

Ja  ne  retornera      pour  vent  ne  pour  ore 
1505  Si  n'aura  les  reliques      par  force  conqueste. 

Ore  orres  chancon  bone,       sil  voles  escouter, 

Tant  vous  requier,  seign[o]urs,      que  ieo  le  puis  chanter. 
Icy  en  finist  la  destructioun  de  Rome. 

1475  li  rois  passe,  ad  destrer  galopee.  —  1476  Rollant  ly  nece  Klm,  ad  entrauersee, 
—  1477  coupe,  boudée.  —  1478  ad  sa  fort  launce  trounsone.  —  1479  adunke, 
venuz  Sortibrant,  coinbrees.  —  1480  luy  X  L  m.  sarr.  parsans  et  escler.  —  1481  dune 
comencea,  du  tute. — 1482  mortz,  nafereres,  le  champe  junchee.  — 1483  Rollant,  esprouee. 
— 1484  vne  petite  houre  en  ont  quarante  dcsccupee. — 148$  au  parte  du  fyn,  fust. — 1486 
si  come  il  dussent,  guee.  —  1487  li  encontrent  Vm.  sarr  de  la  loi  meserree.  —  1488  qe 
fièrement  oue,  reuisee.  —  1489  fallist  qil  ne  fusent  desconfiee.  —  1490  le  barnage,  les 
ont  bien  succuree.  —  1491  Reyner  de  Genurs  et  les  veillardes  barbée.  —  1492  tren- 
chierent et  maynt  membre  coupée.  —  1493  tote  la  jour  sei  combatierent  jusca  le  soleil 
esconsee.  —  1494  qante,  obscure.  —  1495  vers  lour  herberges  sen  tornerent  si  st  tost 
désarmée. —  1496  le  roi,  sen  ad,  demandée.  —  1497  maintenant  et  tost  —  1498  aueit 
soupe  si  sei  comencea  a  vaunter.  —  1499  les  veillardes  barbes,  amenez.  —  1500  meuz 
combate  le  jour,  assez.  —  1501  mote  sei  corusa  Rollant  et  li  cont  Oliuer.  — ,1502 
grandement  sei  p'pensee.  —  1503  iora,  magestee.  —  1504  que  iames  ne,  orre.  —  150J 
auera,  reconquestee.  —  1506  bon  chanceon.  —  1507  et  tant  V09  requere,  chaunter. 


RICORDI  DI  CODICI  FRANCESI 


POSSEDUTI  DAGLI    ESTENSI  NEL  SECOLO  XV. 


Che  agli  studiosi  importi  sapere  dei  manoscritti  che  in  altri  tempi 
esistevano  in  questo  o  quel  luogo,  è  cosî  évidente,  che  sarebbe  vanis- 
simo  cicaleccio  ogni  parola  spesa  per  dimostrarlo.  È  ben  vero  che  cotali 
notizie  destano  non  di  rado  un  senso  penoso,  e  ci  portano  ad  imprecare 
a  chi  non  seppe  o  non  voile  conservarci  tesori  ai  nostri  occhi  inestimabili; 
ma  la  scienza  trae  sempre  di  qui  qualche  frutto,  lieve,  se  si  vuole,  tal- 
volta,  tal'  altra  invece  considerevole  assai.  Chè  tra  i  cataloghi  délie 
biblioteche  disperse,  alcuni,  non  solo  accrescono  il  patrimonio  dell' 
erudizione,  ma  prestano  ottimi  servigi  a  chi  si  faccia  a  indagare  le  vicende 
délia  civiltà.  Ciô  mi  sembra  accadere  più  che  mai  là  dove  le  memorie 
riguardano  opère  scritte  in  una  lingua  forestiera,  le  quali  si  trovino 
raccolte  per  effetto  di  condizioni  naturali,  non  già  accozzate  dal  mero 
caso.  Una  série  nuda  di  titoli,  in  parte,  se  occorre,  inintelligibili,  ci  puô 
allora  dar  lume  su  moite  questioni  meglio  che  un  lungo  e  dotto  ragiona- 
mento.  Se  ciù  puô  dirsi  vero  in  générale,  ragioni  particolari,  troppo  note 
a  chiunque  s'occupa  di  cose  romanze  perché  s'abbiano  qui  a  ripetere, 
fanno  si  che  diventi  verissimo  se  s'applica  alla  vallata  del  Po,  al  volgere 
del  Medio  Evo  e  a  libri  francesi.  Non  parrà  dunque  inutile  ch'io  tragga 
da  due  inventari  autentici  del  secolo  XV  l'enumerazione  secca  e  spropo- 
sitata  dei  libri  in  lingua  d'oil  e  d'oc  che  appartenevano  allora  agli 
Estensi.  Il  più  antico  di  questi  inventari  si  conserva  in  Modena  ail' 
Archivio  di  Stato,  e  fu  redatto  nel  1437^  al  tempo  di  Nicolô.  Essocom- 
prende,  insieme  coi  codici,  tutti  i  béni  mobili  del  marchese,  che  ven- 
gono  menzionati  caméra  per  caméra ,  senza  punto  badare  a  un 
ordine  di  materie.  Perô  anche  i  manoscritti,  nonessendo  riuniti  tutti 
quanti  in  uno  stesso  luogo,  si  trovano  divisamente  enumerati.  L'altro 
inventario,  che  appartiene  alla  Comunità  di  Ferrara  (Libro  IX,  posi- 
zione  3»;,  non  contiene  cose  cosî  disparate,  ma  passa  in  rassegna  i  libri, 
i  privilegi  imperiali  e  pontifici,  i  catasti,  le  investiture  e  i  trattati  di  pace. 
Romania,  Il  4 


50  p.    RAJNA 

Piutlosto  cheun  solo  documento,  deve  dirsi  una  série  di  documemi  scritti 
sopra  di  une  stesso  quaderno,  giacchè  i  medesimi  oggelti  vi  si  trovano 
in  parte  catalogaii  tre  volte  :  prima  nel  1467,  al  tempo  di  Borso; 
quindi  nel  1480,  e  più  tardi  nel  1488,  essendo  signore  Ercole  '.  Egli  è 
di  quest'  ultima  parte  ch'io  ho  avuto  specialmente  a  giovarmi,  mentre 
le  altre  due  mi  riuscirono  utili  quasi  solo  in  maniera  indiretta.  Poichè 
l'inventario  del  1488  e  quello  di  Nicollô  si  rischiarano  e  compiono  a 
vicenda,  recherô  prima  dall'  uno  e  poi  dall'  altro  quanto  vi  si  riferisce  a 
codicifrancesi,  senza  temere  di  ripetizioni;  e  siccome  un  raffronto  tra  i 
due,  nonchè  utile,  è  necessario,  aggiungerô  tra  parentesi  al  numéro 
progressive  che  assegno  a  ciascun  codice  quello  del  manoscritto  che 
sembra  corrispondere  nell'  altro  elenco,  ogniqualvolta  l'identità  paia 
perlomeno  possibile.  Non  distinguerô  punto,  mancando  gli  elementi  per 
farlo  con  sicurezza,  i  libri  in  lingua  d'oc  e  quelli  in  lingua  d'oïl,  che  dai 
buoni  notai  ferraresi  si  comprendono  sotto  una  stessa  denominazione  ; 
che  se  distinguessi  queste  due  catégorie,  mi  converrebbe  aggiungerne 
una  terza,  la  quale  susciterebbe  dubbi  ancor  maggiori. 

Seguendo  l'ordine  dei  tempi,  i  mss.  registrati  nell'  inventario  di 
Nicolô  richiamano  anzilutto  la  nostra  attenzione.  Una  prima  série  di  più 
che  sette  pagine  comincia  al  f"  37  r»;  ma  libri  francesi  qui  non  si  tro- 
vano, bensi  opère  che  furono  tradotte  0  compilate  sopra  originali  venuti 
di  Francia.  Noto  a  questo  proposito  un  Trisiano  : 

«(F040V'*).  Libro  uno  chiamado  tristano,  in  carta  bambaxina,  in  vul- 
gare  ^,  coverto  de  chore  roso.  » 

Quasi  lutte  francesi  sono  in  quella  vece  le  opère  comprese  in  un'  altra 
enumerazione,  che  ricorre  poco  dopo  (f»  42  r°  seg.),  occupando  più  di 
tre  facciate.  La  precedono  queste  parole  : 

«  In  la  tore  de  la  quale  hano  le  chiave  et  in  loro  custodia  li  supra- 
scripti  S""  Jacomo  da  la  croxe  et  Raynaldo  di  Silvestri  adj  xxiiij  de 
zenaro.  » 

Ed  ecco  ora  i  codici  che  ci  vengono  designati  come  francesi  : 

«  1  (21)  Libro  uno  chiamado  el  libro  de  più  novele  de  Lanciloto  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  negro  et  ligado  a  la  fiorentina  —  in  francexe. 

2  (29  ?)  Libro  uno  chiamado  Gutifrè  de  Buione  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  roso  et  ligado  a  la  fiorentina  —  in  francexe. 

1.  La  notizia  delF  inventario  di  Nicolô  devo  al  sig.  Lodi,  vicebibliotecario 
deir  Estense  ;  dell'  altro  al  cav.  Foucard,  direttore  dell'  archivio  di  Modena.  Il 
primo  studiai  sulT  originale,  il  seconde  sopra  una  copia  accurata,  di  cui  mi  pro- 
fesse riconoscente  a  quell'  uomo  di  rara  cortesia  che  è  il  bibliotecario  délia  Fer- 
rarese,  cav.  Nap.  Cittadeila. 

2.  Questa  voce  volgarc  è  nell'  inventario  usata  a  designare  Vitaliano,  mentre  il 
fmnccse  è  chiamato  col  suo  vocabolo  proprio.  Perô  non  credo  che  il  libro  qui 
menzionato  possa  essere  il  romanzo  originale  in  lingua  d'oïl. 


CODICl  FRANCESl  POSSEDUTl  DAGLI  ESTENSI  5I 

3  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  Bruto  de  Sansonia  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  roso, 

4  (54?)  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  libro  de  più  fabule  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  verde. 

5  (n  ?  7  ?)  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  la  Bibia,  zoè  parte  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  negro. 

6  (20)  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  Merlino  —  in  carta  mem- 
brana, coverto  de  chore  roso. 

7  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  Fiorio  et  Biancifiore  —  in  mem- 
brana, coverto  de  chore  roso, 

8  (4)  Libro  uno  chiamado  la  Bibia,  in  francexe,  compida  —  in  mem- 
brana bella  da  Segnori,  coverta  de  veludo  carmexi,  cum  quatro  azuli  et 
puntiroli  soi  et  brochete  de  ariento  dorade,  cum  razi  quatordexe  in  sum- 
ma  de  ariento  sovra  doradi  fiti  in  le  aleve  del  dicto  libro. 

9  (c  ?)  Libro  uno  chiamado  Titolivio,  in  francexe  —  in  membrana 
nova  bella  da  Segnori,  coverto  de  dalmascho  afigurado  carmexi,  cum 
dui  azuli  de  ariento  doradi,  cum  le  aquile  volante  et  cum  broche,  çinque 
per  çaschaduna  aleva,  de  ramo  sovradorade. 

10  (36)  Libro  uno  chiamado  Fiore  de  vertii  in  francexe  —  in  mem- 
brana, cum  l'aquila  volante  e^l'arma  di  Malatesti  et  l'aquila  volante  su 
la  prima  carta  et  su  le  aleve,  coverto  de  chore  roso. 

1 1  (49)  Libro  uno  chiamado  Alvernascho  — in  membrana  —  in  fran- 
cexe —  cum  aleve  et  fondelo  de  chore  verde. 

12  (55)  Libro  uno  chiamado  el  libro  de  le  vertu,  in  francexe  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  roso. 

1 3  Libro  uno  chiamado  pilicha  ',  in  francexe  —  in  membrana,  coverto 
de  chce  biancho. 

14  (j5  ?)  Libro  uno  chiamado  lo  evanzelio  de  San  Zohane,  cum  joxe 
et  dicti  de  doturi  et  li  acti  de  li  apostoli  et  l'apocalixe,  in  francexe  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  biancho. 

15  (32)  Libro  uno  chiamado  romano  Ancixe  re  de  Spagna,  in  francexe 
—  in  membrana,  coverto  de  chore  roso. 

16  (1  ?  8?)  Libro  uno  chiamado  Lanciloto,  delaocision  de  Charados, 
in  francexe  —  in  membrana,  coverto  de  chore  roso. 

17  (19)  Libro  uno  chiamado  Guion,  in  francexe  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  biancho. 

1 8  (48  ?)  Libro  uno  chiamado  le  istorie  de  Alesandro,  in  francexe  et 
in  membrana,  cum  aleve  et  fondelo  de  churame  biancho. 

19(53)  Libro  uno  chiamado  Folcho  de  Marsilia  —  in  membrana  — 
in  francexe  —  coverto  de  chore  roso. 

i .  Credo  sia  a  correggere  politicha,  e  ad  identificare  questo  libro  con  quello 
che  neir  altro  elenco  reco  sotto  il  n.  30. 


52  p.    RAJNA 

20  (39)  Libro  uno  chiamado  San  Gradale,  zoè  uno  pezo  —  in  mem- 
brana  —  in  francexe  —  cum  aleve  descoverte. 

21  '5  ?  14?  18?  24?)  Libro  uno  chiamado  mierio  (sic)  de  Tristano  et 
re  Marcho,  in  francexe  —  coverto  de  churame  roso,  cum  broche 
relevade. 

22  fy  ?  13  ?)  Libro  uno  chiamado  la  Bibia,  in  francexe  —  coverto  de 
chore  roso,  in  membrana, 

23  (50)  Libro  uno  chiamado  lisoniti,  in  francexe  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  roso. 

24(38)  Libro  uno  chiamado  Sidrach,  in  francexe  —  membrana, 
coverto  de  chore  roso,  cum  broche  de  otone. 

2j  (29?)  Libro  uno  chiamado  Gutifrè.de  Buione,  del  viazo  de  Charlo 
—  cum  una  coverta  de  carta  de  piegora  —  in  francexe. 

26  (26)  Libro  uno  chiamado  l'Aspromonte,  in  francexe  —  in  mem- 
brana, coverto  de  churame  negro, 

27  Libro  uno  chiamado  re  Riçardo,  in  francexe  —  cum  aleve  grande 
coverte  de  chore  roso,  in  membrana. 

28  (17?  Libro  uno  chiamado  la  destrution  de  la  Tavola  redonda,  in 
francexe,  —  in  carta  de  bambaxo,  coverto  de  chore  roso. 

29  Libro  uno  chiamado  la  cronicha  d^Albertino  Musato  —  in  mem- 
brana grande^  coverto  de  chore  roso  —  in  francexe. 

30  (16)  Libro  chiamado  San  Gradale,  in  francexe  —  in  carta  mem- 
brana, coverto  de  chore  verde. 

31  (15)  Libro  uno  in  lo  quale  se  contene  piij  chose,  in  francexe  — 
coverto  de  chore  roso,  in  membrana,  cum  aleve  grande  coverte  de 
chore  roso. 

32  Libro  uno  di  santi  padri,  in  francexe  —  in  membrana,  coverto  de 
chore  roso  et  cum  broche  relevade. 

35  Libro  uno  chiamado  Karlo  Martelo,  in  francexe  —  in  carta  de 
bambaxo,  cum  aleve  descoverte,  ma  cum  fondelo  de  chore  biancho. 

34  (59)  Libro  uno  chiamado  el  recimento  (sic)  di  principi,  in  fran- 
cexe —  in  carta  membrana,  coverto  da  uno  lado  de  l'aleve  de  chore 
negro,  et  da  l'altro  de  chore  verde  et  biancho  '. 

3  5  (46  ?)  Libro  uno  chiamado  roman  dala  roxa,  in  francexe  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  roso. 

36  Libro  uno  chiamado  la  natione  de  Cristo,  in  francexe  —  in  mem- 
brana, coverto  de  chore  roso. 

37  (58)  Libro  uno  chiamado  de  la  natura  de  li  oceli  —  in  membrana 

I .  La  rilegatura  non  conviene  con  quella  del  ms.  dell'  aitra  nota  col  quale  io 
identifico  questo  ;  ma  mi  pare  assai  verisimile  che  i  possessori,  trovando  ne! 
tristo  stato  in  cui  qui  ci  è  descrilto  un  libro  a  cui  s'attribuiva  tanto  valore  e 
che  dovevano  aver  spesso  aile  mani,  pensassero  a  fario  ornare  convenevolmente. 


CODICI  FRANCESI  POSSEDUTl  DAGLI  ESTENSI  55 

—  in  francexe  —  parte  coverto  et  parte  descoverto,  dechurame  za  roso. 

38  (6  ?)  Libro  uno  chiamado  el  digesto  vechio,  in  francexe  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  roso  '. 

39  Libro  uno  chiamado  la  pochalise  {sic),  in  francexe  —  in  mem- 
brana, coverto  de  churame  roso  cum  broche  relevade. 

40  (42)  Libro  uno  in  francexe  chiamado  Boetio  —  in  membrana, 
cum  aleve  descoverte. 

41  (12)  Libro  uno  in  francexe,  chiamado  de  de  {sic)  diverse  istorie  — 
in  membrana,  coverto  de  chore  roso,  in  gran  volume. 

42  {26  ?)  Libro  uno  chiamado  Rolando,  in  francexe  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  verde. 

43  Libro  uno  chiamado  Merlino  —  in  membrana,  coverto  de  chore 
roso  —  in  francexe. 

44  (22  ?)  Libro  uno  chiamado  Troiano,  in  francexe  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  verde. 

45  (1  ?  8?  25?)  Libro  uno  chiamado  Lanzaloto,  in  francexe  —  in 
membrana,  coverto  de  chore  roso. 

46  (22  ?  44?)  Libro  uno  chiamado  la  destrution  de  Troia  —  in  mem- 
brana, cum  aleve  rote  et  descoverte. 

47  (48  ?)  Libro  uno  in  francexe  chiamado  de  Alesandro  —  coverto  de 
chore  verde,  in  membrana. 

48  (51  .''  34?)  Libro  uno  chiamado  Bovo  de  Anthona,  in  francexe  — 
in  membrana,  cum  aleve  et  uno  fondelo  verde. 

49  (17  ?)  Libro  uno  chiamado  la  desfatione  de  la  Tavola  redonda,  in 
francexe  —  coverto  de  chore  verde,  in  membrana. 

50  (43)  Libro  uno  chiamado  Politica,  in  francexe  —  in  membrana, 
coverto  de  chore  roso,  de  pizolo  volume. 

5 1  Libro  uno  chiamado  la  nativité  de  Anoè,  in  francexe  et  in  mem- 
brana, coverto  de  chore  verde. 

5  2  Libro  uno  in  francexe  —  in  membrana  —  chiamado  le  bataie  de 
Cartazine  —  cum  coverta  de  membrana. 

53  Libro  uno  in  francexe  —  in  carta  bambaxina,  coverto  de  una 
carta  de  piegora.  » 

Una  terza  enumerazione  occupa  il  r"  del  foglio  65  e  parte  del  v°.  Sono 
libri  «  restituidi  da  più  persone,  »  aile  quali  erano  stati  dati  in  prestito, 
e  qui  registrati  il  1 9  di  Aprile.  Ma  dubito  che  dei  pochi  codici  francesi 


I .  Le  parole  in  francexe  stanno  forse  qui  per  isbaglio,  e  il  libro  è  quel  mede- 
simo  che  insieme  con  altri  di  materia  légale  è  segnato  nell'  ultimo  inventario 
corne  esistente  nell'  armadio  XVIIIL  Sgraziatamente  questo  Digcstiuii  vctiis  non 
appare  nell'  inventario  del  1467,  certo  perché  allora  dato  a  qualcuno  in  prestito, 
a  quel  modo  che  più  tardi  lo  troviamo  d'ordine  del  duca  concesso  a  Giovanni 
Sadoleto. 


54  P-  RAJNA 

che  fanno  parte  di  questa  nota  taluno  sia  già  compreso  nell'  antécédente  : 
«  I  (V.  n.  4)  Libro  uno  chiamado  libro  de  piCi  fabule,  in  francexe  — 
in  membrana,  coverto  de  chore  verde. 

II  Libro  uno  de  gran  volume  in  membrana,  in  francexe,  cum  uno 
arboro,  suxo  el  quale  sun  xiiij  rj  '  depinti,  che  n'ese  de  bocha  ad  uno 
imperadore  che  zaxe  in  lecto  —  coverto  de  chore  roso, 

III  (V.  nn.  16,  20)  Libro  uno  chiamado  San  Gradale,  in  francexe  — 
in  membrana,  coverto  de  chore  roso,  cum  doe  aquile  volante  al'  arma 
del  nostro  Sr".  » 

Nell'  inventario  compilato  nel  1467,  al  tempo  di  Borso,  codici  francesi 
quasi  non  si  ritrovano  ;  ed  è  da  deplorare,  poichè  le  indicazioni  sono  ivi 
alquanto  meno  incompiute  chenegli  altri.  Il  catalogo  si  distingue  in  due 
parti,  intitolate  «  Capitulum  librorum  latinorum  »  (145  mss.)  e  «  Capi- 
tulum  Librorum  Vulgarium  »  (32  mss.);  se  non  che  nella  prima  parte 
si  trovano  pur  comprese  certe  lettere  del  Filelfo  ail'  Aretino  sermone  vul- 
gari,  e  la  Cronaca  del  Villani,  mentre  poi  nel  secondo  usurpano  un  posto 
un  Giustino  ed  altri  libri,  che  solo  in  causa  délia  fortuita  coUocàzione 
hanno  acquistato  sifïatta  compagnia.  A  me  basta  di  spigolare  il  pochis- 
simo  che  qui  faccio  seguire  : 

«a.Tropinus  Ramensis,  demiraculis — inmembranis,  literis  modernis, 
in  forma  parva,  cum  albis  et  fundello  montanine  viridis,  cum  uno  azullo, 
cum  aliquibus  metris  gallicis  a  parte  posteriori;  cart.  48;  N,  120. 

48.  Signât.  N.  120 

b.  Liber  unus  rationum  Gant.  —  in  papiro,  forma  parva,  partim  mo- 

derna  el  partim  theothonica  litt.,  lingua  italica,  gallica,  et  Theotonica, 

cum  albis  et  fundello  rubeo,  cum  uno  azullo;   cart.  128 Signât. 

N.  18.» 

Aggiungerei  un  Tesoro,  se  trattandosi  di  un  codice  cartaceo  non  cre- 
dessi  di  dover  ravvisare  in  esso  la  versione  italiana;  piuttosto  non 
ometterô  un  Livio,  dacchè  potrebb'  essere  la  traduzione  francese  menzio- 
nata  trai  libri  di  Nicolo  (N.  9)  : 

«c.  Prima  Deçà  Livii,  in  cartis  membranis,  miniata  auro,  cohopert 
montanina  rubea_,  cum  brochis,  cartarum  (manca)...  Signât.  N.  30.  » 
S'avverta  che  questo  codice  è  posto  nel  capitolo  «  librorum  vulgarium.  » 
Se  qui  dunque  trovo  ben  poco  che  faccia  al  caso  mio,  nulla  affatto 
rinvengo  nell'  elenco  del  1480;  ma  il  danno  non  è  grave;  poichè  fortu- 
natamente  non  omise  la  parte  francese  chi  nel  1488,  signoreggiando 
il  duca  Ercole,  compile  un  nuovo  inventario.  Qui  anzi  troviamo  i  libri 
gallici  enumerati  a  parte,  come  quelli  che  con  altri  pochi  si  trovavano 
raccolti  in  uno  stesso  armadio. 

1 .  È  forsc  da  intendere  lazi. 


I 


CODICI  FRANCESI  POSSEDUTI  DAGLI   ESTENSI  5  5 

«  In  Armario  XXI. 

1  (16  ?)  Liber  Lanciloti  —  in  membranis,  cum  fun- 

delo  viridi.  N.  $,  Cart.  408 

2  Liber  parabolarum  Salamonis  —  in  membranis.  N.  14,  Cart.  332 

3  Liber  Cronicarum  Regum   Francie  et  gestorum 

eorum  —  in  membranis.  N.  6,  Cart.  360 

4  (S)  Liber  totius  Bibliae  —  in  membranis.  N.  5,  Cart.  660 

5  (21  i")  Liber  nativitatis  Tristani  et  mortis  sue  — 

in  membranis.  N.  3,  Cart.  117 

6  (38.'')  Liber  officiorum  veterum — in  membranis.  N.  9,  Cart.  377 

7  (5  ?  22?)  Libri  primi  Biblie  —  in  membranis.  N.  64,  Cart.  176 

8  (16. ?  45  ?)  Liber  Lanciloti  —  in  membranis.  N.  12^  Cart.  350 

9  Liber  Asmontis  et  Agolanti  —  in  papiro.  N.  63,  Cart.  220 

10  Liber  appellatus  Ragonese  —  in  membranis.  N.  7,  Cart.  202 

1 1  Liber  Guroni  :  qui  est  scartafacius  in  papiro.  N.  43,  Cart.  — 

12  (4i)Liberdiversarumhistoriarum  —  in  membranis.  N.  6$,  Cart.  — 

13  (5?  22?)  Libri  aliqui  Bibliae — in  membranis.  N.  25,  Cart.  182 

14  (21  ?)  Liber  Tristani  —  in  membranis.  N.  1 3,  Cart.  166 

15  (31)  Liber  plura  continens  —  in  membranis.  N.  11,  Cart.  102 

16  (30)  Liber  Sancti  Gradalis.  N.  23,  Cart.  248 

17  (28  ?  49  ?)  Liber  infantiae  Lancilloti  :  Sancti  Gra- 

dalis :  et  destructionis  tabule.  N.  60,  Cart.  473 

18  (21  ?)  Liber  Tristani  —  in  membranis.  N.  10,  Cart.  124 

19  (17)  Liber  Guroni  —  in  membranis.  N.  15,  Cart.  108 

20  (6)  Liber  Merlini  —  in  membranis.  N.  29,  Cart.  196 

21  (i)  Liber  plurium  gestorum  Lanciloti  —  in  mem- 

branis. N.  62,  Cart.  316 

22  (44?)  Liber  Trojanus  —  in  membranis.  N.  30,  Cart.  i88 

23  (45  ?)  Liber  Lanciloti  et  Sancti  Gradalis  —  in 

membranis.  N.  18,  Cart.  1  $0 

24  (21  ?)  Liber  dictus  le  Romani  Çsic)  de  Tristano.  N.  22,  Cart.  1 18 

25  Liber in  columnis  —  in  membranis.  N.  o,  Cart.  — 

26  (42?)  Liber  dictus  Aspero  monte  —  inmembranis.  N.  20,  Cart.    70 

27  Liber  scriptus  ab  extra  senza  nome,  —  in  mem- 

branis. N.  2  1,  Cart.  180 

28  Liber  Guroni — in  papiro.  N.  19,  Cart.  loo 

29  (2  .''  25  ?)  Liber  Butifredi  Bosoni  [sic)  —  in  mem- 

branis. N.  o,  Cart.   — 

30  (13?)  Liber  politice  —  in  membranis.  N.  28,  Cart.  184 

31  (48  ?)  Liber  Bovi  de  Antone  —  in  membranis.  N.  16,  Cart.    90 
32(15.'')  Liber  Romani  régis  Hispanie  —  in  mem- 
branis. N.  32,  Cart.     50 


5(5  p.   RAJNA 

53  Liber  Pupini  —  in  membranis. 

54  (48  ?)  Liber  alius  Bovi  de  Antona. 
35  (14?)  Liber  Evangeliorum  —  in  membranis, 

56  ''10)  Liber  florum  virtutum  —  in  membranis. 

57  Liber  dictus  Monzanta  —  in  papiro. 

38  (24)  Liber  Sydrach  —  in  membranis. 

39  (20)  Liber  in  membranis  dictus  San  Gradale. 

40  Liber  Galeatii  —  in  papiro. 

41  Liber  alter  in  membranis. 

42  (40)  Liber  Boetii,  de  consolatione  —  in  mem- 

branis. 

43  (50)  Liber  politice  —  in  membranis. 

44  (44  ?  46  ?)  Liber  Trojanus  —  in  membranis. 
4^  Liber  dictus  Bertholazzo  Gueil  (?)  —  in  mem- 
branis. 

46  (3$  ?j  Liber  cui  inscribitur  Romano  —  in  mem- 

branis. 

47  (32  ?)  Liber  epistolarum  Sancti  Pauli  —  in  mem- 

branis. 

48  (18  ?  47  ?)  Liber  Alexandri  —  in  membranis. 

49  (i  i)  Liber  dictus  Alvernascus  —  in  membranis. 

50  (25)  Liber  dictus  Suriti  [sic)  —  in  membranis. 

5 1  Liber  suprascriptus  Biblia  —  in  papiro. 

52  Liber  vitae  scolasticae  —  in  papiro. 

53  (19)  Liber  Fulconis  de  Marsilia  —  in  membra- 

nis. 

54  (4  ?)  Liber  fabularum  —  in  membranis. 

55  (12)  Liber  cui  subscribitur  de  virtutibus. 

56  Liber  castagnusrë  {sic)  sine  albis — inmembranis. 

57  Liber  dictus  Rondel,  sine  albis  — in  membranis. 

58  (37)  Liber  avium  in  (sic;  — in  membranis, 

59  (34)  Liber  de  regimine  Principum  —  in  mem- 

branis, cohopertus  quoddam  veluto  cum 

fibulis  argenteis. 
Ho  omesso  in  questa  nota  una  Sp::gna  (liber  dictus  la. 
non  dev'  essere  se  non  il  poema  italiano  ;  un  Corbatiiis  (liber  dictas...), 
che  dal  numéro  dei  fogli  (96)  si  vede  doveva  andar  accompagnato  da 
altre  scritture;  e  due  libri  tedeschi  (liber  Theotonicus) ,  entrambi  in  per- 
gamena,  l'uno  di  166,  l'altro  di  85  carte.  Ma  neppure  tutto  ciô  ch'  io 
ho  conservato  puô  ritenersi  indubbiamente  francese.  Quelle  cronache 
poste  sotto  il  numéro  3  potrebbero  forse  trovarsi  tra  i  libri  gallici  solo 
per  ragione  délia  materia  ;  quel  liber  Asmontis  et  Agolanti  (N.  9]  è  forte- 


N. 

55,  Cart. 

50 

N. 

33,  Cart. 

68 

N. 

35,  Cart. 

72 

N. 

34,  Cart. 

M 

N. 

27,  Cart. 

128 

N. 

61,  Cart. 

192 

N. 

39,  Cart. 

78 

N. 

44,  Cart. 

M5 

N. 

38,  Cart. 

128 

N. 

41,  Cart. 

46 

N. 

36,  Cart. 

21 

N. 

37,  Cart. 

242 

N. 

40,  Cart. 

144 

N. 

45,  Cart. 

104 

N. 

46,  Cart. 

264 

N. 

47,  Cart. 

96 

N. 

48,  Cari. 

144 

N. 

49,  Cart. 

106 

N. 

$0,  Cart. 

i63 

N. 

51,  Cart. 

150 

N. 

52,  Cart. 

116 

N. 

0,  Cart. 

— 

N. 

5  j,  Cart. 

?8 

N. 

$3,  Cart. 

64 

N. 

54,  Cart. 

42 

N, 

.57,  Cart. 

72 

N. 

4,  Cart. 

172 

us  la...),  che  altro 

CODICI  FRANCESI  POSSEDUTI  DAGLI  ESTENSl  57 

mente  sospetto  di  contenere  la  versione  di  Andréa  da  Barberino,  e  per- 
ché cartaceo,  e  perché  assai  voluminoso,  e  perché  contrassegnato  con 
un  numéro  si  alto,  che  le  fa  apparire  uno  degli  ultimi  venuti  ;  da  ultimo 
il  liber  appellatiis  Ragonese(N.  10)  potrebbe  forse  identificarsi  colle  Storie 
Narbonesi  in  prosa  italiana.  E  lasciando  da  parte  la  distinzione  tra  ciô 
che  spetta  alla  Francia  del  nord  e  ciô  che  appartiene  alla  Provenza,  si 
puô  tenere  per  certo  che  nell'  enumerazione  si  trovano  contenute  anche 
opère  composte  in  Italia  e  da  ascriversi  a  quella  letteratura  ibrida,  a  cui 
diamo  nome  di  franco-italiana.  Con  ciô  voglio  riferirmi,  lasciando  i  meri 
sospetti,  specialmente  al  liber  dictus  Alvernaschus,  che  già  si  era  trovato 
nella  coUezione  di  Nicolô,  e  nel  quale  credo  di  dover  riconoscere  la 
storia  di  Ugo  d'Alvernia.  E  questa  medesima  storia,  non  so  se  nella 
stessa  0  in  un'  altra  versione,  ma  ad  ogni  modo  in  linguaggio  ibrido, 
ravviso  a  piu  forte  ragione  nel  Karlo  Martclo,  che  occupa  il  trentesimo- 
terzo  posto  nella  série  che  ho  tratta  dall'  inventario  dei  1436.  Nella 
quale  avrei  certo  omesso  il  N.  29,  se  non  m'avesse  rattenuto  il  timoré 
che  sotto  il  nome  di  Cronaca  d'Albertino  Mussato  si  nascondesse  l'opéra 
di  Martino  da  Canale  0  qualche  altra  scrittura  francese  di  génère  storico  ; 
d'una  traduzione  del  Mussato  in  lingua  d'oïl  non  so  che  s'abbia  indizio. 
Invece  ebbi  forse  torto  a  sopprimere  un  libro,  che  stava  tra  il  n.  20  e  il 
2 1 ,  ed  era  cosi  designato  : 

«  Libro  chiamato  Soadoche  in  lengua  galica  in  carta  membrana  cum  aleve 
et  fondelo  biancho.  » 

Che  col  nome  di  lengua  galica  si  volesse  qui  significare  quella  che  in 
tutto  il  resto  dell'  inventario  è  chiamata  francese,  mi  è  sembrato  per  lo 
meno  aiquanto  dubbio. 

E  qui  avrei  a  soggiungere  moite  osservazioni,  sia  per  rettificare  gli 
spropositi  dell'  inventario,  sia  per  congetturare  quali  opère  propriamente 
s'abbiano  a  riconoscere  sotto  le  designazionitroppo  vaghe  di  cui  si  con- 
tentarono  i  notai.  Ma  dovrei  dilungarmi  di  troppo,  e  perô  abbandono  i 
documenti  nella  loro  nudità  alla  perizia  dei  leltori,  che  sapranno  inter- 
pretarli  e  correggerli  ben  meglio  che  non  avrei  saputo  far  io.  Piuttosto 
non  so  terminare  senza  aggiungere  poche  considerazioni  d'altro  génère. 

A  tutti  dovrà  parère  un  fatto  notevole  questo  d'una  collezione  di  circa 
sessanta  mss.  francesi,  che  dal  1436  fm  oltre  il  principio  del  secolo  XVI  ' 
si  trovarono  in  possesso  degli  Estensi.  E  si  badi  che  le  nostre  note  non 


I.  1  libri  catalogati  nel  1488  esistevano  ancora  nel  1 508,  al  tempo  d'Alfonso. 
Ciô  è  manifesto  da  certe  attestazioni  notarili  di  chi  li  ebbe  a  riscontrare,  e  tra  le 
altre  da  questa,  apposta  ai  piedi  délia  nota  dei  libri  francesi  :  «  1 508  die  lune 
septimo  mensis  februarii  Ego  Barth.  de  Silvestris  notarius  reperii  omnes  libres 
supradictos,  exceptis  duobus  datis  ut  in  apostillis,  in  Armario  XXI.  «  I  due  che 
s'eccetluano  sono  il  21  e  il  27,  che  erano  stati  tratti  fuori  per  use  del  duca. 


jS  p.  RAJNA,  CODICI  FRANCESI  POSSEDUTI  DAGLI  ESTENSl 

sembrano  essere  complète;  inutilmente  vi  ricerchiamo  la  raccolta  dei  poeti 
provenzali  di  Maestro  Ferrari  e  l'Attila  di  Nicolô  da  Casola,  che  difficil- 
mente  possiamo  credere  passât!  in  altre  mani,  mentre  ancora  fanno  parte 
délia  biblioteca  Estense  '.  E  ben  vero  che,  pure  rimanendonella  famiglia, 
potevano  allora  spettare  ad  altri  che  al  marchese  o  al  duca  régnante. 
Confrontando  poi  le  due  note,  si  trovanoinciascunaalcuni  libri  cheman- 
cano,  0  almeno  paiono  mancare  nell'  altra  ;  e  perché,  secondo  appare  in 
più  luoghi,  i  codici  si  solevano  concedere  in  prestito,  e  perché  i  signbri 
d'Esté  non  dovettero  cessare  nel  sec.  XV  di  procurarsi  nuove  opère  da 
aggiungere  a  quelle  che  già  possedevano.  L'abbondanza  di  romanzi  délia 
Tavola  Rotonda  non  dovrà  far  meraviglia  ad  alcuno,  ma  sarà  meritevole 
di  ricordo  per  chiunque  voglia  rendersi  ragione  del  nascimento  dei  due 
Orlandi,  e  specialmente  delP  Innamorato.  I  cantari  invece  del  ciclo  di 
Carlo  non  abbondano  di  troppo,  sebbene  sotto  le  denominazioni  indeter- 
minatissime  di  liber  diversarum  hisioriarum,  liber  pluracontinens,  liber  fabu- 
larum,  si  possano  ben  nascondere  composizioni  di  questo  génère.  Ma 
quello  che  più  importa  avvertire  si  è  che  alla  corte  degli  Estensi  la 
coltura  letteraria  volgare  sembra  essere  stata  piuttosto  francese  che  ita- 
liana  ;  ciô  si  rileva  dal  paragone  délie  nostre  note  con  quelle  dei  libri 
toscani,  non  punto  copiosi  nemmeno  nel  1488.  È  ben  vero  che  il  fatto 
di  questa  disparità  tra  il  numéro  dei  mss.  délie  due  lingue  si  deve,  più 
che  aile  condizioni  del  secolo  XV,  a  quelle  dell'  antécédente,  nel  quale 
dovette  per  la  maggior  parte  essere  adunata  la  collezione.  A  ogni  modo 
anche  l'esame  dei  nostri  document!  ci  aiuta  ad  intendere  come  mai  alla 
meta  del  secolo  XIV  si  potesse  comporre  in  francese  l'Attila  di  Nicolô 
da  Casola,  e  destinarlo  ad  essere  ricco  dono  per  il  Marchese  d'Esté,  0 
veramente  per  un  suo  strettissimo  congiunto  ^. 

A  chi  poi  desiderasse  sapere  che  cosa  sia  accaduto  di  codestimss.  dopo 
il  secolo  XVI,  pur  troppo  non  si  potrebbero  dare  nuove  troppo  liete. 
Pochissimi  passarono  da  Ferrara  a  Modena  insieme  coi  duchi  e  restano 
tuttavia  alla  biblioteca  Estense;  i  più,  e  tra  gli  altri  tutti  quelli  che  spet- 
tano  al  ciclo  di  Carlo,  andarono  dispersi,  smarriti,  0  furono  forse  bar- 
baramente  lacerati.  Non  mi  sembra  tuttavia  fuor  di  luogo  il  pensare  che 
qualcunô  di  essi  abbia  trovato  un  sicuro  rifugio  fra  le  lagune,  e  sia  da 
ravvisare  tra  i  codici  francesi  di  cui  po^siede  buona  copia  la  Marciana  di 
Venezia.  Pio  Rajna. 


1 .  Anche  nelia  parte  italiana  troviamo  omessa  quella  Spagna  che  Maestro 
Zorzo  aveva  riccamente  miniato  nel  1453  (V.  Campori,  Notizic  di  Minialori  dei 
Principi  Eiïcnii  ;  Modena,  1872,  p.  42).  Forse  mancano  appunto  i  libri  di  mag- 
gior pregio,  che  probabilmente  si  custodivano  in  altro  luogo. 

2.  For  fer  a  le  marchis  da  Est  un  riche  don,  0  voiremanl  a  suen  oncles,  dan 
Boniface  il  baron. 


CHANTS  DE  QUÊTES 


NOËL  DU  PREMIER  DE  L'AN.  —  CHANTS  DE  MAL 


Dans  le  court  rayon  que  j'explore,  au  midi  du  Forez  et  au  levant  du 
Velay,  deux  quêtes  sont  en  usage:  en  Velay,  la  quête  du  premier  de  l'an; 
en  Velay  et  en  Forez ,  la  quête  de  mai.  Ces  quêtes  sont  d'ordinaire 
accompagnées  de  chants.  Sur  certains  points  du  Velay,  les  petits  enfants, 
la  veille  du  premier  de  l'an,  vont  de  maison  en  maison  demander  leur 
étrenne,  —  quelques  noix,  un  peu  de  beurre,  un  peu  de  miel.  Ils  s'in- 
troduisent en  chantant  les  couplets  que  voici  ; 


Bouon,  zour.  Maria, 

Bouon  zour  et  bouon  on!  Maria! 

Nousta  bella  estrenna 
Dei  proumié  de  l'on?  —  Maria! 

La  bella  estrenna 
Que  vous  demandôn;  —  Maria! 

L'amour  et  la  crenta 
D'aqué  bel  efon.  —  Maria! 

Nousta  Séchilla  '. 
Y  val  bouonamen,  —  Maria! 

Se  pren  *  y  poerta 
Un  pethi  présen;  —  Maria! 


Quatre  ou  chin  crostas  ' 
Dedien  soun  foutiau  *;  —  Maria! 

Sa  bouona  mayra 
I  di  gran  marcey.  ■ —  Maria! 

Adan  lou  payra 
Sagué"  trop  groumon  ;  —  Maria! 

Per  un  pau  de  pouma 
Pergué  sous  efons.  —  Maria! 

Touto  lou  mounda 
Oun  que  même  ^  pecca;  —  Maria! 

Vous  touta  souletta 
Y  avé  pa  trimpa.  —  Maria! 


Ce  petit  chant  a  été  transcrit  à  Chamalières,  en  décembre  1868,  sous 
la  dictée  de  Madeleine  Gravier,  et  tout  récemment  M.  l'abbé  Antoine 
Badiou,  vicaire  à  Saint-Germain-Laprade,  près  le  Puy,  nous  en  a  envoyé 
une  variante. 


1.  Cécile. 

2.  Se  f>rendn,  locution  très-usitée,  qui  signifie  «  se  mettre  en  mouvement,  se 
lever,  agir.  » 

3.  Petits  pains  au  lait  léger,  dits  craquelins. 

4.  Tablier. 

5.  Fut. 

6.  Ont  de  même. 


6o  V.  SMITH 

Un  usage  partout  répandu,  en  Forez  et  en  Velay,  est  la  quête  de  la 
veille  du  premier  mai.  Elle  ne  se  pratique  point  partout  de  la  même  façon. 
Dans  la  partie  du  Velay  et  du  Forez  qui  incline  vers  le  Rhône,  les  jeunes 
filles  quêtent,  et  elles  déploient  un'cérémonial  particulier.  Dans  le  Velay 
voisin  de  la  Loire,  les  quêtes  sont  réservées  aux  garçons.  Sur  quelques 
points,  les  petits  enfants  jouent  aussi  leur  rôle.  Petits  enfants,  jeunes 
garçons  et  jeunes  filles,  c'est  en  chantant  que  les  uns  et  les  autres  s'an- 
noncent et  présentent  leur  demande. 

A  Monistrol-l'Évêque,  à  Saint-Didier-la-Séauve,  les  petits  enfants  ont 
à  leur  service  ces  trois  couplets  : 

L'hiver  n'a  fait  son  tour.  Une  demi-douzaine. 

Nous  voici  de  retour;  De  ces  beaux  œufs  nouveaux, 

Le  printemps  vient  de  naître.  Ou  bien  un  bel  agneau. 

Tout  rempli  d'allégresse,  Nous  prierons  le  Seigneur, 

Et  tout  rempli  de  fleurs,  Nous  prierons  le  Seigneur, 

Qui  vivent  '  sa  couleur.  Que  par  sa  sainte  grâce 

Très  honorables  gens.  Vous  prépare  une  place. 

Faites  nous  un  présent,  Dans  son  saint  paradis. 

Donnez  nous  pour  étrenne  Adieu,  mes  chers  amis  ". 

A  Dunières  et  dans  les  hameaux  en  dépendant,  ils  chantent  une  sorte 
de  cantique  à  la  Vierge,  et  ce  chant  ne  manque  pas  d'à-propos  :  car 
le  plus  souvent  c'est  pour  la  Vierge  qu'ils  quêtent.  Les  œufs  qu'ils  ont 
reçus,  ils  ne  les  mangeront  pas,  ils  les  vendront  et  le  produit  sera  em- 
ployé à  acheter  la  cire  qui  brûlera  aux  côtés  de  la  petite  chapelle  que, 
chaque  année,  au  mois  de  mai,  soit  dans  la  maison  d'école,  soit  dans 
une  demeure  privée,  ils  dressent  et  ils  embellissent  pour  la  Vierge. 

De  bon  matin,  je  me  suis  levé, 
0  mois  de  mai  que  Dieu  nous  a  donné  ' 

Dans  mon  jardin,  je  suis  allé.  —  0  mois  de  mai,  etc. 
Trois  belles  fleurs  j'y  ai  trouvé.  —  0  mois,  etc. 
A  la  Vierge  les  ai  porté.  —  0  mois,  etc. 
La  Vierge  m'a  remercié.  —  O  mois,  etc.' 

Peut-être  ce  cantique  a-t-il  été  calqué  sur  le  chant  qu'en  abordant 
chaque  maison  chantaient  à  Saint-Didier-la-Séauve,  —  il  y  a  peu  d'an- 
nées encore,  —  les  compagnes  de  la  R'^ine  de  mai  : 

De  bon  matin,  je  me  suis  levée. 
Ah!  la  rosée  du  joli  mois  de  mai  que  Dieu  nous  a  donné  I 


1.  Pour  avivent.  D'autres  disent  :  «  qui  brillent  sa  couleur  »  —  pour  cmbril- 
lantcnt  sa  couleur. 

2.  Écrit  sous  les  dictées  de  MM.  Aymard  de  Saint-Didier,  et  V.  Pause  de 
Monistrol. 

5.  Écrit  sous  la  dictée  de  M"«  Julie  Coste.  Août  69. 


CHANTS  DE  QUÊTES  6ï 

Dans  mon  jardin,  je  suis  allée.  Ah!  la,  etc. 
Trois  jolies  fleurs,  j'y  ai  trouvées.  Ahl  etc. 
Deux  j'en  ai  pris,  une  ai  laissée.  Ah!  etc. 
Si  j'en  ai  pris,  c'est  pour  vous  en  donner.  Ah!  etc.' 

La  Reine  s'avançait,  saluait  et  offrait  un  bouquet  à  la  maîtresse  du 
logis,  qui  répondait  en  lui  donnant  de  beaux  œufs  frais. 
Avant  de  s'éloigner,  le  chœur  rendait  grâce  : 

Madame,  en  bien  vous  remerciant. 

Ah  !  la  rosée  du  joli  mois  de  mai  que  Dieu  nous  a  donné  ! 

Il  n'y  a  pas  quinze  ans  que  l'usage  de  quêter,  avec  une  reine,  ejcistait 
encore  à  Monistrol,  à  Jonsieux,  à  Marlhes,  à  Saint-Genest-Mallifaux. 
On  ne  le  trouve  plus  aujourd'hui  que  dans  quelques  hameaux  isolés,  où 
il  se  pratique  sans  trop  de  façons.  A  Dunières  cependant,  grâce  au 
nombre  considérable  de  jeunes  filles  que  réunissent  les  ateliers  de  prépa- 
ration de  la  soie,  connus  sous  le  nom  de  moulinages,  il  a  survécu,  et, 
par  ce  qu'il  est,  peut  du  moins  donner  une  idée  de  ce  qu'il  a  été. 

Au  commencement  d'avril,  chaque  moulinage  se  désigne  une  reine,  et, 
ce  premier  acte  accompli,  on  se  préoccupe  des  toilettes  de  la  veille  de 
mai,  et  on  répète  les  chants  de  quête.  A  un  chant  consacré  on  joint 
quelques  compliments  d'occasion,  rimes  à  l'adresse  des  maisons  les  plus 
généreuses.  Le  dernier  jour  du  mois  est  bientôt  venu.  Ce  jour-là,  vers 
les  cinq  heures  du  soir  (car  c'est  le  soir  et  la  nuit  que  se  fait  cette 
quête),  la  Reine  sort  de  l'ouvroir  :  elle  est  vêtue  d'un  blanc  immaculé, 
ses  souliers  mêmes  sont  blancs.  Un  collier  d'or  à  triple  rang  entoure  son 
cou  ;  de  longues  boucles  —  vanité  de  nos  paysannes  —  pendent  à  ses 
oreilles,  parfois  son  front  est  orné  d'un  diadème.  Elle  tient  dans  ses 
mains  une  légère  corbeille  couverte  de  rubans  et  garnie  de  fleurs.  Huit 
ou  dix  dames  d'honneur  l'accompagnent,  vêtues  comme  elle  d'une  robe 
blanche,  mais  dont  le  tissu  est  moins  fm  et  la  forme  moins  élégante. 
Derrière,  deux  robustes  filles  portent  de  vastes  paniers.  Le  cortège 
marche  lentement,  salue  la  cure,  et  se  dirige  vers  chaque  maison  des 
notables  du  bourg.  Là,  il  entonne,  —  la  Reine  seule  gardant  un  silence 
imposé  par  sa  dignité,  —  le  petit  chant  qui  suit  : 

Nous  vous  amenons  une  reine. 
Venez  la  voire  :  elle  a  de  belles  fleurs; 
Y  en  a  de  roug',  y  en  a  de  blanches. 
Les  oiseaux  chantent  sur  la  branche. 

Sieurs  et  dames,  sortez  de  vos  chambres, 
Venez  chez  nous  :  nous  irons  promener, 


Communiqué  par  M.  Verdier  aîné. 


62  V.  SMITH 

Nous  irons  voir  dans  la  prairie, 
Voir  si  les  ros'  en  sont  fleuries. 

Connaissez  vous  les  arbres  du  bocage, 
Ils  sont  en  fleur  et  vivent'  leurs  couleurs; 
Y  en  a  de  roug',  y  en  a  de  blanches. 
Les  oiseaux  chantent  sur  la  branche. 

Sieurs  et  dames,  la  Reine  vous  prie, 
De  lui  faire  quelque  petit  présent, 
De  lui  donner,  pour  son  étrenne, 
De  vos  œufs  frais  demi-douzaine. 

Il  est  bien  rare  que  la  maison  au  seuil  de  laquelle  on  chante  reste 
insensible  à  la  demande,  mais  si  cet  accident  se  produit,  le  chœur,  pour 
tout  reproche,  se  plaint  du  temps  perdu  et  du  retard  qu'il  éprouve  en 
son  chemin. 

Si  vous  ne  voulez  rien  donner, 
Ne  nous  faites  pas  tant  tarder, 
Car  la  nuit  s'en  va  et  le  jour  revient. 
Vous  le  voyez  bien. 

Quand  on  donne,  —  ce  qui  est  l'ordinaire,  —  la  Reine  reçoit  elle- 
même  le  cadeau  qui,  de  sa  corbeille,  passe  bientôt  dans  le  panier  des 
deux  servantes.  Le  chœur  chante  : 

Madame,  en  vous  remerciant 

De  votre  agréable  présent. 

Que  Dieu,  par  sa  bonté, 

Donne  la  santé 

A  toute  la  maison  : 

Adieu  vous  dis,  à  une  autre  saison. 

Le  bourg  n'est  pas  seul  à  recevoir  la  visite  de  la  Reine.  Les  hameaux 
les  plus  écartés  en  sont  aussi  favorisés.  Quelquefois  même  la  souveraine 
d'une  nuit  dépasse  avec  sa  cour  les  limites  de  la  paroisse.  Une  ample 
provision  d'œufs  témoigne  du  plaisir  qu'elle  a  fait  et  du  bon  accueil 
qu'elle  a  trouvé. 

Les  œufs  sont  mangés  dans  un  repas  commun,  le  premier  dimanche 
de  mai.  A  Saint-Didier-la-Séauve,  chacune  des  quêteuses  invitait  un 
jeune  homme,  et,  avec  lui,  son  père  et  sa  mère;  le  repas  de  mai  deve- 
nait, me  dit-on,  tout  semblable  à  un  banquet  de  noces. 

Dans  les  paroisses  où  quêtaient  les  jeunes  filles,  les  jeunes  gens  quê- 
taient aussi  de  leur  côté,  et  ils  quêtent  encore  aujourd'hui.  Leur  chant 
le  plus  ordinaire  est  patois.  Il  débute  par  l'annonce  du  mois  nouveau, 
formule  la  demande  d'œufs,  de  salé,  ou  de  fromage,  adresse  les  injures 

I.  Voy.  ci-dessus^,  p.  60,  n.  i. 


CHANTS  DE  QUÊTES  6j 

les  plus  énergiques  et  les  menaces  les  plus  redoutables  à  qui  serait  tenté 
de  ne  pas  donner,  et,  à  Dunières,  promet  galamment  le  ciel  aux 
dames  qui  se  sont  montrées  généreuses.  Ces  chants,  je  les  transcris 
comme  je  les  entends;  mais  je  ne  puis  réussir  à  trouver  des  combinaisons 
de  lettres  qui  reproduisent  les  sons  mixtes  dont  est  composé  notre  patois. 
Il  faudrait,  pour  le  traduire,  ou  avoir  des  signes  spéciaux,  ou  donner 
à  nos  signes  des  sons  conventionnels  plus  élastiques  que  ceux  que 
leur  ont  communiqués  les  besoins  de  la  langue  française.  Je  me  contente 
donc  de  transcriptions  fidèles,  mais  peu  exactes  et  peu  imitatives. 

CHANT  DE  DUNIÈRES  \ 

Maiz  é  veniu,  maiz  é  tourna, 
A  votra  porta  s'es  posa, 
Anse  notr'  ègua  *,  anse  notr'  ègua, 
Douna  li  un  po  de  fé  ',  que  lo  foim  *  la  crèba. 

Bouta  la  mo  au  nia  dou  zeai"  : 
A  tsaquo  mo  bouta  se  *  zeai. 
Ah!  la  rouséie!  ah!  la  rouséie! 
Voici  ce  joli  mois  de  mai  qui  nous  éveille  ! 

Bouta  la  mo  au  salignou  :  ' 
A  tsaquo  mo  iun  boun  dzambou.  Ah!  la  ronséie,  etc. 

Bouta  la  mo  au  coutelar  :  " 
A  tsaquo  mo  iun  flo"  de  iar.  Ah!  etc. 

Bouta  la  mo  à  l'armariou  : 
A  tsaquo  mo  iun  picodou  "*.  Ah  !  etc. 

N'avoun  laissa  iun  vé  le  cros  ", 
Que  n'en  pou  pa  traîna  sous  os.  Ah!  etc. 

N'avoun  iun  nostra  coumpagnio 
Que  n'en  pou  pa  gagna  sa  vio.  Ah!  etc. 

Nous  tsaudra  ana  è  Saint  Bouné  '* 
Nous  dounaran  iun  plin  bouné.  Ah!  etc. 

Si  aya  de  fiH'  à  maria, 
Vous  aidarian  à  la  plaça.  Ah  !  etc. 

1.  Écrit  sous  la  dictée  de  M"«  Julie  Coste.  Août  69. 

2.  Aussi  notre  jument. 

3.  Foin. 

4.  Faim. 

5.  Des  œufs.  Le  z,  tel  qu'il  est  prononcé,  ne  fait  pas  corps  avec  l'article  qui 
précède,  mais  avec  le  substantif. 

6.  A  chaque  main  mettez  six  œufs.  Même  remarque  —  une  seconde  fois, 
pour  tous  autres  cas  où  on  serait  tenté  d'ajouter  à  l'article  la  première  lettre 
du  substantif. 

7.  Saloir. 

8.  Contelas. 

9.  Morceau. 

10.  Petit  fromage  de  chèvre. 

1 1.  Nous  en  avons  laissé  un  sur  le  val. 

12.  Saint -Bomert-le-Froid,  près  Dunières. 


64  V.  SMITH 

Ma  chi  nous  voulé  ren  douna, 
Nous  fasa  pas  ici  tarda.  Ah!  etc. 

A  la  porta  doun  boun  efan, 
On  gni  trobe  toudzour  queicouan  '.  Ah!  etc. 

A  la  porta  d'iun  vio  cayou  * 
On  trobe  dzamai  ren  de  bou.  Ah!  etc. 

Ma  chi  nous  voulé  ren  douna, 
Gnirian  tsia  en  votra  pourra  '. 
Ah!  la  rouséie!  ah!  la  rouséie! 
Voici  le  joli  mois  de  mai  qui  nous  éveille! 

Quand  on  a  donné  : 

Adieusia  et  gran  marci 

Por  tan  de  peina  qu'avés  pri; 

Bonne  aventiura  !  boune  aventiura  ! 

Porte  la  clo  dou  paradis  dian  ma  ceintiura  ! 

CHANT  DE  SAINT-JUST-MALMONT. 

Mais  è  vegnu,  mais  è  tourno, 
O  veutro  porto  s'a  peuso. 
0  lo  rouséio,  o  lo  rouséio! 
Voici  le  joli  mois  de  mai  que  nous  réveillo! 

Bouta  lo  mouo  eu  gni  deuz  eus 
De  chaque  mouo  adusai  n'en*  neu. 
0  lo  rouséio... 

Bouta  la  mouo  eu  chazerou^, 
De  chaque  mouo  un  chabrérou". 
O  lo  rouséio... 

Bouta  la  mouo  en  coutelar, 
De  chaque  mouo  un  flo  de  lar. 
0  lo  rouséio... 

O  lo  porto  d'un  boun  efan, 
Se  trovo  tejours  quenquan. 
O  lo  rouséio... 

Si  ové  de  fillas  o  moria 
Vous  aidorent  o  lo  ploça. 
0  lo  rouséio... 

Oquo  que  porto  lo  pognié, 
Nièro  ma  brouillo'  d'ovant-hié. 
0  lo  rouséio,  o  lo  rouséio  ! 
Voici  le  joli  mois  de  mai  que  nous  réveillo. 

(Écrit,  en  octobre  1869,  sous  la  dictée  de  Claude  Fourneyron.) 

1.  Quelque  chose. 

2.  Cochon. 

3.  Dans  vos  poireaux. 

4.  Apportez-en.  —  5.  Petite  cage.  —  6.  Fromage  de  chèvre. 

7.  On  dit  d'un  animal  :  a  brouillo  ou  broliio,  pour  dire  qu'il  est  né.  Se  dit 


CHANTS  DE  QUÊTES  65 

CHANT  DE  MARLHES  V 

Le  mé  de  maïe  n'é  t'orrivo, 
A  veutro  porto  s'é  peuso. 
En  assurance!  en  assurance! 
Maitresso  réveilla  vous, 
Pourta  rédjouissanco  ! 

Bita  la  mo  au  gni  dau  zio, 
De  tsaquo  mo  adieusé  n'en  no  '.  En  assurance!  etc. 

Bita  la  mo  au  tsadzerou  ', 
De  tsaquo  mo  un  tsiaurassou  *.  En,  etc. 

Bita  la  mo  au  tsarnerou. 
De  tsaquo  mo  un  boun  dzambou.  En,  etc. 

Chi  nous  vourai  rien  douna. 
Nous  fasca  pa  tant  opeta  ^.  En,  etc. 

A  la  porta  d'un  bou  nefant 
L'on  n'y  trove  toudzours  queicouan.  En,  etc. 

A  la  porta  d'un.cayouna 
N'y  attrapa  qu'une  ébousa  ".  En,  etc. 

Si,  de  Marlhes,  nous  allons  vers  le  nord-ouest  et  que  nous  remontions 
la  Loire  dans  le  sens  de  l'Auvergne,  nous  remarquerons  dans  quelques 
localités  un  usage  que  n'ont  pas  connu  ou  conservé  le  midi  du  Forez  et 
la  partie  du  Velay  voisine  du  Vivarais.  A  Beausac,  à  Retournaguet,  à 
Chamalières,  à  Vorey,  la  veille  du  i«''  mai,  les  jeunes  gens,  avant  d'aller 
annoncer  la  belle  apparence  des  récoltes  et  demander  le  prix  de  la  bonne 
nouvelle,  plantent,  à  l'entrée  du  village  ou  sur  la  place  principale,  un 
pin  ou  un  sapin  7  et  dansent  autour  une  farandole  s. 

Maye  *"  es  venu,  maye  es  tourna, 

aussi  d'une  plante  qui  a  germé,  d'un  arbuste  qui  sort  de  terre.  Il  paraît  ici 
pris  dans  un  sens  allégorique  et  signifie  non  la  venue  au  jour,  mais  la  venue 
à  la  virilité. 

1.  Dictée  de  Jeannette  Faure,  dame  Lachaux,  lo  mai  1870.  J'en  dois  une 
variante  à  M.  A.  M.  Peyron. 

2.  Apposez-en  neuf. 

3.  Petite  cage. 

4.  Chévreton,  fromage  de  chèvre. 

5.  Attendre. 

6.  Éclaboussure. 

7.  L'arbre  reste  debout  durant  tout  le  mois,  puis  il  est  vendu  et  le  prix 
consacré  à  un  repas.  C'est  le  second  que  font  les  quêteurs  :  le  premier  mai  ou 
le  premier  dimanche  de  mai,  ils  mangent  en  commun  le  produit  de  la  quête. 

8.  Il  faut  signaler,  à  titre  d'exception,  l'habitude  où  sont  les  jeunes  gens  de 
Beausac  de  quêter,  armés  de  vieux  fusils.  Ils  ne  les  chargent  point  et  semblent 
ne  lesporter  que  comme  parure. 

9.  Écrit  à  Chamalières,  le  25  mai  68,  sous  la  dictée  du  fils  Lachamp  ;  en 
décembre,  même  année,  sous  la  dictée  de  Madeleine  Gravier.  —  Écrit  à  Vorey, 
le  26  mai  68,  sous  la  dictée  de  M»'e  Marie  Chabrier-Chastel.  Les  variantes  de 

Romania,  II  5 


56  V.  SMITH 

A  nousta  porta  s'es  prosa. 

0  chi  veijia  lou  mé  de  maye  que  nous  éveilla, 

0  chi  veijia  lou  mé  de  maye  et  sa  rouséia! 

Venoun  de  planta  nosta  maye  ', 
Douna  nou  queicon  chi  vos  playe. 

Ai  passa  en  bois  de  Granou  *, 
La  mayola  '  era  pretou. 

Ai  passa  en  mei  de  voustous  bla, 
Soun  bien  flouris,  soun  bien  grana. 

Ai  passa  en  mei  de  voustous  pra, 
Lous  ai  trouba  bien  enherba. 

Bouta  la  mo  en  gni  dou  jeai, 
De  tsaquo  mo  bouta  n'y  en  neai. 

Bouta  la  mo  en  l'erbacou  *, 
De  tsaquo  mo  un  boun  tascou  '\ 

Bouta  la  mo  en  tounelou  *, 
De  tsaquo  mo  un  virassou  '. 

Chi  aia  de  fill'  à  marida 
Vous  aziudaren  à  las  plaça. 

Si  on  donne  : 

Adieussia  et  gran  mercey 
De  la  peina  qu'avez  prey. 

Si  on  ne  donne  pas  : 

A  la  porta  d'un  vilen, 
Dzamais  on  n'y  gagne  ren. 

Si  de  Vorey  on  remonte  la  Loire  et  qu'on  s'engage  sur  la  route  du 
Puy  au  Mésenc,  on  ne  rencontre  plus  la  plantation  du  mai,  et  le  chant 
ne  dit  mot  de  cet  usage  : 

CHANT  DE  SAINT-GERMAIN-LAPRADE  *. 

Lous  mes  de  maïe  n'es  arribat, 
A  vousta  pouorta  s'es  pouzat. 

ces  trois  chants   ne  sont  pas  appréciables.   La  leçon  que  nous  donnons  appar- 
tient à  la  fois  à  Vorey  et  à  Chamalières. 

1.  Mai  a  un  sens  quadruple.  Il  se  dit  du  mois,  du  chant,  de  l'arbre  planté, 
et,  nous  le  verrons  plus  loin,  du  cadeau  de  la  quête. 

2.  Granou;  nom  d'un  lieu,  sis  sur  le  "ersant  occidental  du  mont  Gerbion, 
au  pied  duquel  est  bâti  Chamalières. 

3.  Mayola  ou  majora;  on  appelle  ainsi  le  bourgeon  du  hêtre,  lequel,  aux 
environs  de  Chamalières,  verdit  fin  avril. 

4.  Garde-lard. 

5.  Morceau. 

6.  Baril. 

7.  Petit  verre. 

8.  Communiqué  par  M.  l'abbé  A.  Badiou.  M.  Badiou  en  a  noté  la  musique, 
ainsi  que  celle  du  chant  de  Saint-Front,  plus  loin  transcrit. 


CHANTS  DE  QUÊTES  67 

Avançât  viste  ♦ , 
Veici  lou  zoli  mes  de  maïe  que  nous  eiveilla, 
Veici  lou  zoli  mes  de  maïe  din  sa  rouséia! 

Boutât  *,  Estienne,  leva-vous, 
Venez  douna  ous  coumpagnous. 

Boutât  vousta  mo  ei  charnier, 
Et  beilat  n'en  en  bouon  moursé. 

Boutât  la  mais  ei  charnieirou  % 
Et  beilat  n'en  en  soucissou. 

Boutât  i'encara  *  ei  nit  dous  iouos, 
A  chaque  m6  boutât  n'en  nouov. 

Tienne  Deifour  es  bouon  effon, 
Nous  n'en  dounarot  bé  quiquon. 

Ot  de  fillas  à  marida, 
Y  adzudaren  à  las  plaça. 

Beneziren  vouste  troupe, 
Voustas  fedas  ^  faron  l'agné. 

Voustas  vachas  vedelaron, 
Et  de  bouon  lai  vous  dounaron. 

Voustous  bladous  °  verduraron, 
Din  pauv  de  tens  n'en  granaron. 

Si  on  ne  donne  rien  : 

Si  nous  voulez  rien  douna. 
En  voustas  pouradas  anen  chia. 
Passaren  dedin  voustous  bouos  ', 
Et  brularen  voustous  fagouos. 
A  la  pouorta  d'en  vilen, 
Zamaïs  dendius  '  y  troba  rien. 

Avançât  viste, 
Veici  lou  zoli  mes  de  maïe  que  nous  eiveilla, 
Veici  lou  zoli  mes  de  maïe  din  sa  rouseïa  ! 

A  ceux  qui  donnent,  on  adresse  en  prose  un  remercîment,  dont  le 
ton  vaut  la  plus  belle  phrase  du  monde. 

Le  patois  n'est  pas  le  seul  langage  qu'emploient  les  quêteurs.  Ils 
chantent  parfois  des  couplets  français,  mais  moins  fréquemment.  Ces 
couplets,  qu'on  trouve  sur  plusieurs  points,   sont  presque  partout  fort 

1.  Un  chant  de  Vorey  a  même  refrain.  Seulement  au  lieu  de  :  avança 
viste,  il  dit  :  avança  bella. 

2.  A  peu  près  synonyme  de  :  «  Allons!  » 

j.  Garde-manger  met  le  menu  salé,  tandis  que  le  charnier  est  celui  où  on  met 
les  gros  quartiers  de  cochon. 

4.  Mettez-la  encore. 

5.  Brebis. 

6.  Blés. 

7.  Bois. 

8.  Personne. 


68  V.  SMITH 

altérés.  M.  A.  Badiou  a  bien  voulu  nous  communiquer  une  version  du 
chant  français  le  plus  usité  entre  le  Mésenc  et  les  monts  d'Auvergne. 
Il  la  tenait  de  Pierre  Machabert,  facteur  rural,  à  Saint-Front,  bourg 
situé  au  pied  du  Mésenc. 

CHANT  DE  SAINT-FRONT. 

Nous  sommes  venus  ici  —  faire  ouvrir  votre  porte. 

Le  mois  d'avril  va  finir  —  il  faut  bien  qu'il  en  sorte, 

Le  mois  de  mai  va  commencer  —  nous  venons  vous  l'annoncer. 

En  chantant  ce  joli  mois  de  mai  qui  bat  de  la  rosée! 

Nous  sommes  venus  ici  —  tout  au  clair  de  la  lune, 
Une  douzaine  d'oeufs  —  ferait  notre  fortune, 
Une  tranche  de  jambon  —  à  tout  le  moins  un  saucisson.  En  chantant,  etc. 

Fillettes  qui  êtes  dedans  —  sortez  hors  de  vos  chambres. 
Et  venez  voir  vos  amants  —  à  la  porte  qui  chantent, 
Oh  !  venez  voir  ces  beaux  garçons  —  apportez  leur  collation. 

Fillettes  qui  êtes  dedans  —  faisant  la  sourde  oreille. 
Sortez  de  dans  vos  lits  blancs  —  pour  remplir  nos  corbeilles, 
Et  nous  vous  marierons  —  avecque  ces  jolis  garçons. 

Dans  ce  joli  mois  de  mai  —  où  la  rose  boutonne, 
Le  joli  rossignolet  —  qui  dans  son  chant  frivole' 
Dans  son  joli  chant  nous  dit  —  qu'il  ne  faut  pas  toujours  dormir. 

Dans  ce  joli  mois  de  mai  —  par  dessus  la  fougère. 
Il  fait  bon  garder  les  brebis  —  avecque  les  bergères, 
Fait  bon  garder  les  moutons;  —  à  la  St-Jean  nous  les  tondrons. 

Dans  ce  joli  mois  de  mai  —  faut  avoir  espérance. 
Vos  vaches  faisant  les  veaux  —  vous  mettront  dans  l'aisance, 
Vos  brebis  agnèleront  —  et  vos  troupeaux  augmenteront. 

Dans  ce  joli  mois  de  mai  —  grande  réjouissance, 
La  vigne  n'en  poussera  —  du  raisin  abondance  ; 
Bacchus  se  réjouira  —  avec  nous  il  chantera. 

Dans  ce  joli  mois  de  mai  —  tout  brillant  de  verdure, 
A  nos  champs  nous  travaillons  —  pour  notre  nourriture. 
Et  du  bon  blé  nous  aurons — pour  mangera  la  saison.  En  chantant,  etc. 

Si  on  donne  : 

Le  point  du  jour  va  venir  —  voilà  ce  qui  nous  fâche, 
A  présent  nous  vous  quittons  —  pour  marcher  sans  relâche. 
Et  nous  vous  remercions  —  de  l'amitié  de  tous  vos  dons. 
En  chantant  ce  joli  mois  de  mai  oui  bat  de  la  rosée! 

Si  on  ne  donne  pas  : 

Vos  voisins  sont  bons  enfants  —  vous  n'êtes  pas  de  même. 
Si  ne  voulez  rien  donner  —  que  le  Diable  vous  traîne, 
Qu'il  vous  traîne  par  les  cheveux  —  vous  êtes  de  foutus  gueux. 
En  chantant  ce  joli  mois  de  mai  qui  bat  de  la  rosée! 

I.  Frivole  semble  être  ici  un  verbe. 


CHANTS  DE  QUÊTES  69 

Le  lecteur  sera  peut-être  surpris  de  voir  Bacchus  en  cette  affaire  ;  je 
dois  avouer  que  jusqu'ici  je  ne  l'ai  trouvé  dans  aucun  autre  chant,  et  les 
variantes  que  j'ai  de  ce  mai  ne  le  nomment  point.  Je  crains  bien  que 
Machabert  n'ait  cédé  à  la  tentation  d'introduire  un  dieu  dans  sa  copie, 
et  que,  de  toutes  les  leçons  qu'il  entendait,  il  n'ait  préféré  celle  qui  avait 
par-dessus  tout  un  air  de  science  et  de  nouveauté.  Louis  Cartal,  de 
Blavosy,  ouvrier  cordonnier,  m'a  chanté  ce  mai,  et  Bacchus  ne  figure 
pas  dans  sa  leçon.  Cette  leçon,  d'ailleurs  peu  éloignée  de  celle  de  Saint- 
Front,  se  termine  par  cette  curieuse  menace  que  les  chanteurs  suspen- 
dent sur  la  tête  des  familles  qui  ne  donnent  pas  : 

Si  vous  ne  voulez  rien  donner  —  ne  nous  faites  pas  attendre; 

Si  vous  ne  voulez  rien  donner  —  vos  filles  sont  trop  laides, 

Et  nous  ne  nous  marierons  point  —  resteront  seules  dans  un  coin. 

A  côté  du  chant  de  Saint-Front,  on  trouve  d'autres  chants  français, 
moins  développés  et  peu  caractéristiques.  Il  est  permis  de  ne  pas  les 
reproduire. 

On  doit  faire  exception  pour  un  tout  petit  chant  qui  se  chante  dans 
une  partie  du  Forez,  explorée  avant  moi  par  de  diligents  compatriotes, 
qui,  levés  dès  l'aube,  ont  laissé  après  eux  peu  à  glaner  ',  Au  nord  du 
Forez,  sur  les  collines  qui  séparent  la  vallée  Roannaise  de  la  plaine  cen- 
trale, à  Donzy,  hameau  dépendant  de  Saint-Priest-la-Roche,  Félix 
Samajous,  ouvrier  chez  Dalmais  le  tisserand,  m'a  chanté  ce  mai,  qui 
fait  songer  au  chant  grec  de  la  quête  de  l'hirondelle,  traduit  par  M.  de 
Marcellus  et  dont  Fauriel  avait  déjà  fait  connaître  un  fragment. 

Laissez  venir  le  réveille  —  de  ce  nouveau  mois  de  mai. 

Tous  les  garçons,  qui  auront  fait  des  maîtresses, 

Iront  bien  à  présent  se  divertir  auprès  d'elles. 

Apportez  nous  donc  la  belle —  apportez  nous  donc  le  mai, 

Apportez  nous  des  œuks  en  abondance. 

C'est  votre  fidèle  aimant  qui  chante. 

Voyez  vous  ces  hirondelles  —  qui  viennent  en  voltigeant, 
Qui  ont  quitté  tous  leurs  pays  sauvages. 
Pour  venir  chanter  dessous  nos  verts  feuillages.  Apportez  nous  donc,  etc. 

Voyez  vous  ces  pauvres  arbres  —  qui  sont  tout  mal  habillés, 
Laissez  venir  ce  beau  mois  charitable, 
Qui  les  revêtira  d'une  robe  toute  verte.  Apportez  nous,  etc. 


I.  M.  F.  Noelas,  à  qui  l'on  doit  un  choix  de  chansons  populaires  publié, 
en  1865 ,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  d'agriculture  de  la  Loire,  sans  parler  de 
chants  heureusement  introduits  dans  son  livre  des  Légendes;  —  M.  P.  Gras, 
qui  a  donné  plusieurs  chants  dans  son  Dictionnaire  du  patois  Forèzien;  — 
M.  Eugène  Muller,  le  délicat  romancier,  qui,  dans  le  Mémorial  de  la  Loire  de 
1867,  a  publié  tout  un  recueil,  sous  le  titre  de  Chansons  de  mon  village. 


70  V.  SMITH 

Je  n'ai  entendu  qu'une  seule  fois  cette  poésie.  Il  en  est  une  autre  d'un 
caractère  singulier,  et  celle-là  se  répète  presque  partout.  Elle  est  à 
Donzy,  elle  est  à  Fraisses,  elle  est  à  Saint- Just-Malmont,  à  Saint- 
Romain-les-Atheux,  à  Saint-Didier-la-Séauve,  à  Marlhes,  à  Dunières, 
à  Saint-Bonnet-le-Froid,  dans  le  Forez  du  nord  au  midi,  dans  le  Velay, 
sur  tous  les  points  où  il  avoisine  le  Forez  ' .  On  peut  avoir  oublié  le 
chant  de  quête,  on  se  souvient  encore  de  l'épithalame  du  cordonnier, 
et  parfois  c'est  le  seul  qui  se  fasse  entendre,  et  devant  lequel  les  portes 
s'ouvrent  et  les  mains  se  remplissent  d'œufs. 

Dans  le  palais  du  roi  *,  Malgré  tous  ses  parents, 

—  Le  long  du  bois,  Nons  coucherons  ensemble. 

Le  joli  mois  de  mai,  —  Dedans  un  beau  lit  blanc  *, 

'1  y  a-t-une  flamande.  Couvert  de  roses  blanches. 

Y  sont  trois  serviteurs,  Aux  quatre  coins  du  lit. 

Tous  trois  qui  la  demandent.  Rossignolet  il  chante. 

L'y  en  a  un  qui  est  boulanger.  Chante  rossignolet, 

L'autre  valet  de  chambre.  Tu  auras  ta  récompense. 

Et  l'autre  cordonnier.  Tu  auras  pour  déjeuner, 

Celui  qui  la  contente.  Un  jambon  de  Mayence. 

Il  lui  a  fait  des  souliers,  Tu  auras  pour  ton  dîner. 

Bordés  de  fleurs  d'orange  '.  Une  soupette  blanche  \ 

Lui  donnant  les  souliers.  Tu  auras  pour  ton  goûter. 

Il  n'a  fait  la  demande.  Une  salade  blanche. 

Son  père  le  veut  bien,  Tu  auras  pour  ton  souper 

Sa  mère  en  est  contente.  —  Le  long  du  bois. 

Il  y  a  que  les  parents  *,  Le  joli  mois  de  mai, — 

Qui  font  la  différence.  Quatre  pommes  d'orange. 

Ce  chant,  si  enraciné  et  si  répandu,  ne  témoigne-t-il  pas,  tout  humble 


i.  Dicté  à  Donzy  par  Félix  Samajous,  à  Fraisses  par  Jean-Marie  Just  et 
par  J.  Fourneyron,  de  Saint-Romain-les-Atheux,  à  Marlhes  par  Fournel-Bau- 
dier  et  Toussaint  Chavanas,  et  sur  bien  d'autres  points  par  divers  chanteurs. 

2.  Ce  chant  se  retrouve  en  Angoumois  {Chants  de  l'ouest,  recueillis  par 
J.  Bujaud,  t.  le,  p.  205).  Dans  sa  table  des  chansons  connues  et  non  publiées 
(Chants  du  pays  messin,  p.  463),  M.  de  Puymaigre  donne  ces  deux  vers  : 

A  la  cour  du  palais,  mon  amant. 
L'y  a-t-une  flamande. 

Bien  que  le  début  d'une  chanson  ne  suffise  pas  pour  en  laisser  deviner  le  milieu 
et  la  fin,  telle  est  la  diffusion  des  chants  populaires  qu'il  est  à  présumer  que  le 
chant  lorrain  n'est  qu'une  variante  du  chant  d' Angoumois,  de  Forez  et  de 
Velay. 

J.  Variantes:  Fraisses:        En  marluque  orange. 

Saint-Didier:  Tout  marlichés  d'orange. 

Just  de  Fraisses  croit  que  marluque  signifie  maroquin. 

4.  Variante.  Y  a  que  les  autres  parents. 

5.  Variante.  Dans  un  beau  lit  carré. 

6.  Soupe  au  lait. 


CHANTS  DE  QUÊTES  71 

qu'il  est,  du  sens  de  la  fête  de  mai  ?  N'est-ce  pas  la  fête  du  mariage  que 
nous  célébrons,  et  l'épithalame  du  cordonnier  est-il  autre  chose  que  la 
glorification  de  l'association  humaine?  Cette  crainte  qu'inspirent  les  unions 
de  mai  en  Normandie  ',  en  Lorraine  ^,  dans  le  Berry  et  le  Nivernais  5, 
on  ne  la  remarque  point  ici.  En  Forez  et  en  Velay,  —  ou  du  moins  au 
levant  du  Velay,  —  les  mariages  ne  sont  suspendus  que  durant  ces  jours 
d'abstinence  qu'a  établis  la  discipline  de  l'Église.  En  d'autres  temps,  ils 
suivent  leur  cours,  et  nous  n'éprouvons,  en  mai,  aucune  de  ces  inquié- 
tudes devant  lesquelles  s'arrête  le  laboureur  de  l'Avranchin.  Par  ce  côté, 
nous  sommes  Grecs:  c'est  dans  les  premiers  jours  de  mai,  —  le  cinq 
mai,  —  que  la  Grèce  célèbre  la  fête  des  maris;  c'est  dans  la  première 
nuit  de  mai  que  —  sans  trop  nous  en  douter  —  nous  fêtons  les  épou- 
sailles. Était-il,  pour  cette  fête,  un  moment  mieux  choisi  que  la  transition 
d'avril  à  mai,  heure  unique  d'efflorescence  et  de  germination  universelles? 

Victor  Smith. 


1 .  Essai  sur  la  poésie  populaire  en  Normandie,  par  Eugène  de  Beaurepaire, 

P3ge  29-  .  , 

2.  Traditions  populaires  de  la  Lorraine,  par  M.  Richard;  au  mot  mai. 

3.  Glossaire  du  centre  par  le  C-^  Jaubert;  au  mot  mai. 


DE 


L'ORTHOGRAPHE  DU   ROUMAIN. 


Parmi  les  langues  néo-latines  le  roumain,  à  cause  de  la  situation  géo- 
graphique de  son  territoire,  nous  offre  un  intérêt  tout  particulier,  autant 
par  les  problèmes  qu'il  nous  pose  que  par  les  éclaircissements  qu'il  nous 
donne.  Il  est  donc  à  souhaiter  que  l'exploration  de  cette  mine  linguis- 
tique soit  poursuivie  avec  la  même  ardeur  et  le  même  succès  qu'elle  a 
été  entreprise  dans  les  dernières  années.  Malheureusement  cette  tâche 
est  rendue  plus  rude  encore  par  une  difficulté  tout  à  fait  extrinsèque. 
Avant  de  traiter  scientifiquement  un  idiome  quelconque,  il  faut  en  savoir 
l'A  B  C,  et  voilà  ce  qui  n'est  pas  aisé  dans  le  cas  dont  nous  parlons.  Les 
Roumains  ont  doublement  tort  de  se  plaindre  qu'on  s'occupe  trop  peu 
de  leur  langue  ;  car  ce  sont  eux-mêmes  qui  nous  rendent  les  abords  de 
celte  étude  ardus  et  rebutants.  C'est  à  l'orthographe  roumaine  que  nous 
en  voulons.  Jadis,  chez  les  Roumains,  l'écriture  cyrillique  régnait  en 
maîtresse  absolue,  jusqu'au  temps  où  on  commença  à  prétendre  qu'une 
nation  d'origine  latine  ne  devait  se  servir  que  des  caractères  latins.  Si 
c'est  une  question  de  décorum,  il  n'y  a  rien  à  dire;  mais  pourtant  si;,  à 
tous  égards,  l'écriture  latine  était  la  meilleure  pour  représenter  la  langue 
roumaine  ',  on  ne  serait  pas  resté  si  longtemps  en  désaccord  sur  la 
façon  de  l'employer.  Après  la  défaite  de  l'alphabet  cyrillique,  qui,  du 
reste,  se  défendit  vaillamment,  ne  reculant  que  lettre  par  lettre,  on 
aurait  eu  aussitôt  un  seul  système  d'orthographe  au  lieu  d'en  avoir 
autant  qu'il  y  a  d'écrivains.  Pour  les  détails,  nous  renvoyons  aux  articles 
que  M.  Picot  a  insérés  dans  le  second  volume  de  la  Revue  de  linguistique, 
bien  qu'ils  n'aient  pas  eu  la  continuation  promise.  Nous  nous  bornons 
ici  à  signaler  les  deux  principes  opposés  autour  desquels  se  rangent 
toutes  les  nuances  orthographiques,  c'est-à-dire  le  phonétisme  et  l'étymo- 
logisme,  qui  se  rattachent  aux  noms  de  feu  M.  Pumnul  (en  Boucovine) 

I.  Cipariu,  Gramatcc'a  llmbd  romane,  partea  I  (Bucuresci  1869)  p.  148  :  «  La 
difficulté  qu'il  y  a  à  écrire  le  roumain  avec  les  lettres  latines  n.'est  pas  contestée; 
elle  provient  de  deux  causes  :  de  l'insuffisance  de  l'alphabet  latin  et  de  la  variété 
des  dialectes.  » 


DE  l'orthographe  DU  ROUMAIN  75 

et  de  M.  Cipariu  (en  Transilvanie).  Le  plus  conservateur  des  deux  prin- 
cipes n'est  pas  celui  qu'on  pense  ;  mais  c'est  le  dernier  dont  la  victoire 
nous  semble  être  décidée.  Car  la  société  académique  de  Boucarest  vient 
d'adopter  la  méthode  de  M.  Cipariu  pour  le  grand  dictionnaire  roumain 
qu'elle  a  projeté.  Aucune  des  quatre  à  cinq  livraisons  qui  en  ont  paru 
jusqu'à  présent  sous  la  direction  de  MM.  Laurianu  et  Maximu  ne  nous 
est  encore  parvenue.  Cependant  nous  sommes  assez  bien  instruits  des 
idées  fondamentales  qui  président  à  cette  publication  par  la  préface  que 
nous  venons  de  lire  réimprimée  en  entier  dans  TransUvan'Ca  (Fâi\i 
Asociatiunei  transilvane  penîru  litteratufa  romana  si  cultur'a  popurului 
romanu),  Brasiovu,  15  mai_,  1  juin,  15  juin,  1  juillet  1872).  Nous  ne 
touchons  qu'en  passant  la  proscription  de  tous  les  mots  d'origine  non 
latine  dont  on  s'y  fait  honneur.  On  les  relègue  dans  un  glossaire  publié 
à  part  .  «  Vorbele  de  origine  neromanica  ca  slava,  c'inste,  iubire,  ibovnicu, 
;)  vreme,  vremelnicu,  stapenire,  slujba,  slujbasiu,  etc.,  nu  potu  si  nu  se 
))  cade  se  aiba  locu  intr'unu  dictionariu  romanescu  ' .  »  En  voici  la 
raison  :  «  Limb'a  ce  are  nefericirea  de  a  fi  petrunsa,  si  mai  multu  sau 
»  mai  pucinu  inundata  de  vorbe  straine,  ca  si  plant'a  infasiurata  de 
»  parasite,  e  impedecata  in  desvoltarea  sa  regulata  si  condemnata  a 
))  langedi,  si  prin  acésta  a  oprf  sborulu  cugetarei  insasi.  Asiâ  mer- 
))  sulu  mai  rapedu  sau  mai  lentu  allu  unui  popuru  pre  callea  civilisa- 
))  tionei,  marirea,  poterea  si  prosperitatea  lui,  in  fme  sortea  si  pose- 
»  tionea  lui  in  senulu  marei  familie  a  genului  omenescu  dépende  forte 
»  multu  de  la  curati'a  limbei,  ce  si  adatu  de  organu  cugetarei  selle^.  » 
Mais  une  distinction  très-essentielle  a  parfaitement  échappé  à  ces  mes- 
sieurs, celle  qu'on  doit  faire  entre  les  mots  étrangers  qui  le  sont  pour 
l'homme  du  peuple  et  ceux  qui  ne  le  sont  que  pour  le  savant.  En  fait  de 
langue,  les  emprunts  se  prescrivent  aussi  bien  que  dans  d'autres 
domaines:  dès  qu'un  mot  d'origine  étrangère  n'est  plus  senti  comme  tel, 
dès  qu'il  est  entré  pour  tous  in  succum  et  sanguinem,  il  a  le  droit  de 
citoyen  dans  la  langue,  comme  tout  autre  mot.  Qu'on  regarde  le  déve- 
loppement historique  de  la  langue  anglaise.  Est-ce  que  Vinondation  de 
mots  français  a  arrêté  l'essor  de  la  pensée  de  la  nation  anglaise,  entravé 


1.  «  Les  mots  d'origine  non  romane,  comme  5/(jv^  etc.,  ne  peuvent  ni  ne 
doivent  trouver  place  dans  un  dictionnaire  roumain  !  » 

2.  «  La  langue  qui  a  le  malheur  d'être  envahie  et  plus  ou  moins  inondée  par 
des  mots  étrangers  est,  comme  une  plante  étouffée  par  des  végétations  parasites, 
empêchée  de  se  développer  régulièrement,  elle  est  condamnée  à  languir  et  en 
conséquence  à  entraver  même  l'essor  de  la  pensée.  Ainsi  la  marche  plus  rapide 
ou  plus  lente  d'un  peuple  sur  le  chemin  de  la  civilisation,  sa  grandeur,  son  pou- 
voir, sa  prospérité,  bref  sa  destinée  et  sa  place  au  milieu  de  la  grande  famille 
de  l'humanité,  dépendent  beaucoup  de  la  pureté  de  la  langue  qui  sert  d'organe 
à  sa  pensée.  » 


74  H.  SCHUCHARDT 

sa  marche  sur  le  chemin  de  la  civilisation,  sa  grandeur,  son  pouvoir,  sa 
prospérité  ?  Pour  nous,  ce  qui  est  certain,  c'est  qu'une  poésie  d'une  em- 
preinte vraiment  nationale  et  en  même  temps  d'une  verve  entraînante  et 
grandiose  ne  pourra  jamais  jaillir  de  la  langue  artificielle  et  imprégnée 
de  néologismes  qu'on  s'efforce  de  répandre  parmi  le  peuple  roumain, 
mais  seulement  du  langage  dans  lequel  le  paysan  chante  ses  doines  et  ses 
chants  héroïques.  Le  jour  où  l'amant  dira  à  sa  bien-aimée  «  te  amez  « 
au  lieu  de  «  te  iubesc  »  ne  sera  pas  celui  oij  la  littérature  roumaine 
prendra  un  nouvel  essor. 

Mais  nous  renonçons  à  persuader  ceux  qui  inaugurent  cette  réforme 
linguistique.  Les  objections  très-raisonnables  que  l'on  a  faites  à  leurs 
procédés  ne  sont,  selon  eux,  inspirées  que  par  des  sentiments  hostiles  à 
l'égard  de  la  nationalité  roumaine.  Ils  rejettent  l'analogie  des  autres 
langues  et  réclament  pour  les  Roumains  seuls  le  privilège  de  voir  juste 
dans  cette  affaire.  Passons  donc  à  une  matière  plus  substantielle  et  qui, 
par  conséquent,  se  prête  mieux  à  la  discussion,  je  veux  dire  l'ortho- 
graphe. Les  motifs  qui  ont  conduit  la  société  académique  à  se  déclarer 
pour  le  principe  étymologique  sont  exposés  en  ces  termes  :  «  Candu 
»  societatea  academica  suppuse  la  probele  unoru  noue  si  seriose  desba- 
»  teri  cestionea  ortografiei,  ea  ajunse  a  se  convinge,  co,  sub  pedepsa  de 
»  a  intunerecâ  eu  totulu  gramatic'a  limbei,  de  a  ua  lipsi  de  verce  lumina 
«  a  filosofiei,  de  a  rupe  celle  mai  pretiose  relationi  eu  limbele  sorori,  de 
»  a  scinde  limb'a  româna,  si  prin  acest'a  nationea,  in  atâtea  limba  câte 
»  pronuntie  variate  se  audu,  nu  se  potea  departâ  in  scrierea  româna  de 
»  principiulu  etimologicu ,  co  principiulu  contrariu,  bunu  pote  si  ratio- 
»  nale  pentru  una  limba  primitiva,  nu  pote  adduce  de  câtu  confusione  si 
»  intunerecuintr'una  limba  derivata,  cumu  este  a  nostra;  coetimologi'a, 
))  eu  unu  cuventu,  precumu  pentru  intellessulu  cuventeloru,  asiâ  si 
»  pentru  sunetele  ce  compunu  cuventele,  si  traducerea  acestoru-a  prin 
»  semne,  pote  sengura  produce  cuvenit'a  lumina  si  ordine  in  limba  ' .  » 
Ce  doivent  être  des  raisons  bien  fortes  qui  engagent  à  mettre  de  côté 
l'harmonie  si  naturelle  entre  la  langue  écrite  et  la  langue  parlée.  Exami- 

1 .  ((  Quand  la  Société  académique  soumit  la  question  orthographique  à  l'é- 
preuve de  discussions  nouvelles  et  sérieuses,  elle  arriva  à  se  convaincre  que,  sous 
peine  d'obscurcir  toute  la  grammaire  de  la  langue,  de  lui  enlever  toute  clarté 
philosophique,  de  rompre  les  relations  les  plus  précieuses  avec  les  langues-sœurs, 
de  scinder  la  langue  roumaine,  et  par  suite  la  nation,  en  autant  de  langues 
qu'on  entend  de  variétés  de  prononciation,  elle  ne  pouvait  se  départir,  dans  l'or- 
thographe roumaine,  du  principe  étymologique  ;  car  le  principe  opposé,  bon  et 
raisonnable  peut-être  pour  une  langue  primitive,  ne  peut  apporter  quele  trouble 
et  l'obscurité  dans  une  langue  dérivée  comme  la  nôtre;  en  un  mot  Tétymologie 
seule,  tant  pour  l'intelligence  des  mots  que  pour  les  sons  dont  les  mots  se  com- 
posent et  leur  représentation  par  des  signes,  peut  apporter  dans  la  langue  l'ordre 
et  la  lumière  convenables.  » 


DE  l'orthographe  DU  ROUMAIN  75 

nons-les.  On  nous  dit  d'abord  que  l'écriture  phonétique  obscurcirait  la 
grammaire.  C'est  M.  Maiorescu  qui,  dans  sa  brochure  Despre  scrierea 
limbci  rumane,  lassi  1866,  a  largement  développé  cette  thèse.  Pourtant 
il  n'appartient  pas  au  parti  des  étymologistes  ;  au  contraire ,  il  s'est 
séparé  de  la  commission  académique  pour  n'avoir  pas  pu  se  mettre  en 
accord  avec  la  majorité.  M.  Maiorescu  n'admet  comme  constitutif  ni  le 
principe  phonétique,  ni  le  principe  étymologique,  mais  il  veut  que  l'un 
et  l'autre  soient  subordonnés  au  principe  intellectuel  (p.  1 16).  Selon  lui, 
l'écriture  a  pour  but  d'amener  le  plus  vite  possible  l'intelligence  de 
l'idée,  et  la  reproduction  exacte  des  sons  n'y  suffit  pas  toujours. 
«  Scrierea  trebue  sa  fie,  dacâ  se  poate,  mai  chiarâ  àncâ  decât  sonurile 
))  singuratice  a  le  vorbirei  ;  fiindcâ  vorbirea  se  chiarificâ  prin  gestu  si 
»  accentu,  ear  scrierea  trebue  sa  represinte  toate  auxiliarele  intelegerei 
»  prin  ea  insasi  si  de  aceea  trebue  sa  domneascâ  cea  mai  strictâ  logicâ 
))  in  forma,  sub  care  se  presintâ'  )>  (p.  1 1 3).  Et  il  s'en  rapporte  au  prin- 
cipe psychologique  (p.  16)  dans  la  déclinaison  et  la  conjugaison  françaises 
(p.  ex.  louer,  louée,  loués,  louées,  louai)  !  Mais  ce  n'est  point  l'accent  ni  le 
geste  qui  peuvent  distinguer  loués  de  loué,  et  en  écrivant  par  exemple 
j'aime,  tu  aime,  il  aime,  ils  aime,  le  français  ne  perdrait  pas  plus  de 
clarté  que  l'anglais  en  écrivant  /  love,  we  love,  you  love,  they  love.  Il  n'y  a 
pas  de  grammaire  hors  de  la  langue  parlée.  Il  nous  semble  plus  étrange 
encore  de  reprocher  au  système  phonétique  de  rompre  les  relations  pré- 
cieuses du  roumain  avec  les  langues-sœurs.  Où  donc  se  trouvent-elles, 
ces  relations,  si  ce  n'est  pas  dans  la  langue  parlée  ?  Et  comment  mieux 
les  faire  ressortir  qu'en  reproduisant  consciencieusement  cette  langue  ?  A 
vrai  dire,  ce  sont  plutôt  les  étymologistes  qui  se  travaillent  à  les  faire 
paraître  plus  claires  et  les  rendre  plus  palpables  qu'elles  ne  le  sont  en 
réalité.  Que  l'observation  stricte  du  principe  phonétique  ait  pour  consé- 
quence de  conduire  à  autant  de  langues  écrites  qu'il  y  a  de  dialectes 
parlés,  nous  ne  le  contestons  pas.  Mais  cela  ne  prouve  rien  en  faveur 
des  étymologistes.  La  question  se  pose  fort  simplement  ainsi  :  est-il  à 
préférer  que  la  langue  écrite  destinée  à  l'emploi  général  reflète  fidèle- 
ment un  seul  parmi  tous  les  dialectes  ou  qu'elle  s'éloigne  plus  ou  moins 
de  chacun  d'eux  ?  Dans  le  second  cas,  l'unification,  qui  ne  doit  pas  se 
restreindre  à  la  langue  littéraire,  mais  qui  doit  également  s'effectuer 
pour  la  langue  de  la  chaire,  de  la  scène  et  de  la  société,,  serait  ajournée 
pour  longtemps,  sinon  pour  toujours,  tandis  qu'un  dialecte  comme 
celui  de  Boucarest  l'emporterait  d'autant  plus  facilement  sur  les  autres 

1.  «  L'écriture  doit  être  encore  plus  claire,  si  possible,  que  les  sons  isolés  du 
discours;  car  le  discours  s'e.vplique  par  les  gestes  et  le  ton,  mais  l'écriture  doit 
contenir  en  elle-même  tous  les  au.xiliaires  de  la  compréhension,  et  par  conséquent 
la  logique  la  plus  sévère  doit  régner  dans  la  forme  sous  laquelle  elle  apparaît.  » 


76  H.   SCHUCHARDT 

qu'il  ne  leur  imposerait  pas  des  concessions  fort  importantes  et  n'aurait 
pas  à  lutter  contre  des  tendances  particularistes  bien  accentuées.  Nous 
avons  mis  à  nu  les  objections  les  plus  graves  faites  à  l'adresse  du  phoné- 
tisme;  mais  les  lecteurs  de  la  Romania  nous  dispenseront  de  bon  gré 
d'attaquer  l'étymologisme  dans  ses  propres  retranchements.  La  base  sur 
laquelle  il  repose  est  tout  aussi  accidentelle  que  l'opposition  établie  dans 
le  passage  cité  entre  les  langues  dérivées  et  les  langues  primitives. 

Voici  comment  la  commission  de  Boucarest  définit  la  maxime  qu'elle 
s'est  proposé  de  suivre  :  «  Pentru  scrierea  limbei  romane  se  va  urmâ 
»  principiuluetimologicu,  intru  câtu  regulele,  pentru  essecutarea  lui,  se 
»  potu  trage  d'in  limb'a  româna  insasi  si  compléta  prin  analogi'a,  inlatu- 
»  randuse  semnele  de  prisosu,  cari  impedeca  desvoltarea  rationale  si 
»  regularea  limbei  in  grammatic'a  ei',  »  Les  règles  qui  en  résultent  sont 
celles-ci  : 

L  On  n'emploie  que  les  lettres  latines  dont  les  sons  primitifs  se  sont 
conservés  en  roumain  :  a,  b,  c,  d,  e,  f,  g,  i,  l,  m,  n,  o,  /?,  r,  s,  t,  u,  v. 
On  a  fait  une  exception  en  faveur  de  j  qui  se  prononce  toujours  =  z 
(/■franc.). 

H.  Les  sons  secondaires,  c'est-à-dire  ceux  que  le  latin  ne  connaît  pas, 
sont  exprimés  par  les  mêmes  lettres  que  les  sons  primitifs  qui  y  corres- 
pondent. Ainsi  ont  différentes  valeurs  : 
\o  c  =  c  gutt.  et  ts  p.  ex.  :  dacu,  duci  et  de  même  cercetare. 
2"  g=g  gutt.  et  dz  :  frigu,  frigi         —        geru. 

:  ver  de,  verdi       —        dieu. 

:  arsu,  arsi  —        sincrare. 

:  laîa,  lati  —        tinere. 

:  callu,  calli         —        floricella,  Uertare. 

:  punere,  puniu     —        calcaniu. 


i .  «  Pour  l'orthographe  du  roumain  on  suivra  le  principe  étymologique  en 
tant  que  les  règles  pour  l'appliquer  pourront  se  tirer  de  la  langue  roumaine  elle- 
même  et  se  compléter  par  l'analogie,  en  écartant  les  signes  superflus,  qui  entra- 
vent le  développement  raisonnable  et  régulier  de  la  langue  dans  sa  grammaire.  » 

2.  Dans  ces  deux  cas  il  est  inexact  de  parler  de  sons  secondaires,  parce  que 
les  sons  primitifs  s'y  sont  effacés  complètement.  II  y  a  une  autre  lettre  qu'on 
écrit  très-souvent  sans  qu'elle  se  prononce,  savoir  u  (p.  ex.  bunu,  domnu,  dieu). 
C'est  une  pure  subtilité  que  de  soutenir  qu'alors  «  u  dimitiatum  se  prononce  si 
peu  qu'il  semble  à  beaucoup  être  tout  à  fait  muet.  Aussi  ce  ne  sont  pas  seule- 
ment les  étrangers  qui  ne  peuvent  pas  le  prononcer  et  ne  le  prononcent  pas  ;  parmi 
les  Roumains  mêmes  il  y  en  a  qui  croient  pouvoir  le  renier  tout  à  fait,  et  des 
grammairiens  qui  l'omettent,  non-seulement  parce  qu'il  est  impossible  de  terminer 
une  syllabe  par  une  consonne  sans  y  joindre  même  l'ombre  d'une  voyelle,  mais  aussi 
parce  que  l'étymologie  de  notre  langue  l'indique  et  le  demande,  et  que  les  corré- 
lations entre  i  et  u  dim.  sont  si  grandes,  qu'il  faut  que  l'un  ou  l'autre  disparaisse.  » 
(Cipariu,  Gramatec'a  I,  64  s.) 


rd  =  d 

et  z 

4°  s  =  s 

et  s 

5°  /  =  ? 

et  îs 

6°  //,/  =  / 

et  muet^ 

•jo  n  =  n 

et  muet  ^ 

S°  a=à  \ 

e  =  e  1 
u  =  u  i 

et  <T> 

i  =  /    1 

c)0  a  =  a  \ 

e  =  e  1 

et  T. 

u  ==  u  ? 

0  =  0] 

IQO  0  =  0 

et  oa 

11°  e  =^  e 

et  ea 

DE  l'orthographe  DU  ROUMAIN  77 

arare,  arandu. 
avère,  avendii. 
,  tacundu  ' . 

,  omorire  ^         —        ridu. 
calcu,  calcare. 
appesi,  appesu. 
batutu,  batuîoriu. 

,  locuire^,    locusta,   rotandii    et  ceci, 
déco,  penîruco,  lungo,  pcno,  dupo. 
:  domnu,  domna  et  de  même  forte. 
:  crescii,  cresca  —        ferestra. 

Hors  ces  correspondances  régulières  il  y  a  : 

III.  «  Sunetele  derivate  spurie,  cari  se  ammesteca  pentru  audiu  eu  alte 
)^  sunete  originarie  sau  derivate4.  »  Us  sont  représentés  de  cette 
manière  : 

p.  ex.  :  stricatione. 

—  :  judeciu,  Cipariii. 

—  :  octu. 

—  :  putrediune,  vescedire. 

—  :  pasci. 

—  :  ocliu. 

—  :  mesa. 

—  :  taliandu. 

—  :  rogare. 

—  :  tendere. 

—  :  fia. 

En  /ertu  de  l'orthographe  latine  on  double  les  consonnes,  par  ex. 
calle,  jurassem,  suminettere,  terra.  Enfin  on  rend  le  tl^  devant  r  par  e  dans 
le  mot  ver/u/e  et  ainsi  dans  perlire,  sfercu,  verire,  etc.,  excepté  quand 

1 .  Voilà  que  4e3  raisons  étymologiques  font  défaut.  Comme  on  écrit  avendu 
pour  hakndum,  on  devrait  écrire  tacendu  pour  Uucndum,  mais  alors  c  se  pronon- 
cerait û.  C'est  donc  seulement  pour  lui  conserver  le  son  primitif  qu'on  le  fait 
suivre  d'un  u  au  lieu  d'un  e. 

2.  L'étymologie  prétendue  de  mor/Vc  est  fausse;  ce  verbe  vient  duv.sl.  umoriti. 

3 .  Dans  ces  formes  o  se  trouve  être  mis  plus  ou  moins  arbitrairement.  A  propos 
de  lecui  qui  n'est  pas  latin,  mais  magyar,  consultez  de  Cihac,  Dictionnaire  d'éty- 
mologie  daco-romanc,  p.  146.  Au  lieu  de  locusta  on  pourrait  écrire  avec  le  même 
droit  lacusta  (voy.  Vok.  desVulgart.  II,  109  s.  —  Mussafia,  Zur  ruman.  Vocal., 
p.  149  pense  à  une  forme  intermédiaire  lacusta),  et  avec  meilleur  droit  lungu  au 
lieu  de  lungo.  Pour  rotundus  on  trouve  déjà  dans  le  latin  vulgaire  rctundiis  (Vok. 
des  Vulgarl.  II,  213).  Penë  =  pcrë  selon  M.  de  Cihac,  p.  215,  procède  de  per 
ad;  M.  Cipariu  (Cr.  I,  39  s.)  ne  sait  pas  s'il  y  doit  voir  pone  ou  paene,  ou  l'it. 
fi  no. 

4.  «  Les  sons  dérivés  bâtards,  qui  se  confondent  pour  l'oreille  avec  d'autres 
sons  originaires  ou  dérivés.  » 


1°  ts 

par 

ti, 

20   ts 

par 

c{t), 

r  p 

par 

c 

40  z 

par 

<0 

5°  st 

par 

se 

6°  i 

par 

li 

7°  a 

par 

e 

8°  i 

par 

a 

90  u 

par 

0 

10°    l 

par 

e 

1 1°  e 

par 

a 

78  H.  SCHUCHARDT 

il  est  précédé  de  c  ou  5,  p.  ex.  carmuire,  garliciu  («  spre  a  se  inlalurâ 
))  siuerarea  acestoru  sunete  '  «),  comme  nous  avons  vu  qu'on  écrit  tacund 
au  lieu  de  taccnd). 

Ce  système  d'orthographe,  pour  arbitraire  qu'il  soit,  n'en  est  pas  plus 
commode.  On  a  éliminé  quelques  caractères  pour  les  remplacer  par 
toute  une  série  de  règles  compliquées,  et  souvent  il  s'en  faut  que  ces 
règles  soient  claires  ou  fixes.  Le  moyen,  par  exemple,  de  savoir  que 
M.  Cipariu  prononce  son  nom  à  l'allemande,  non  pas  à  l'italienne  ^  On 
s'irrite  contre  les  signes  auxiliaires  comme  dans  vedi,  capra,  sorecc,  et  pour- 
tant on  est  forcé  d'écrire  câtu,  laudd,  capr'a.  Et  comment  faire  pour  qu'on 
ne  prononce  pas  Sion  et  diavol  comme  son  et  zavol  ou  zavol,  sinon  en 
mettant  le  tréma  sur  Vi  de  ces  mots .?  Il  sera  non  moins  difficile  pour  un 
philologue  étranger  d'apprendre  à  lire  que  pour  un  paysan  roumain 
d'apprendre  à  écrire  d'après  la  méthode  des  étymologistes.  Mais  c'est 
avant  tout  l'instruction  primaire  qui  s'en  ressentira.  Qu'on  entende  ce 
que  dit  à  cet  égard  M.  Gavrile  Munteanu  dans  la  préface  à  sa  Gramatica 
romana.  Partea  sinîaciica.  Brasiovu  1861  :  «  Desi  parerea  mea  indivi- 
))  duale  in  sus  laudat'a  Comisiune  filologica  tense  mereu  intr'acolo,  câ 
»  ilustrulu  autoru  a  lu  ortografiei,  adoptate  de  Comisiunea  filologica, 
»  sa  faca  concesiune  macar  lui  a  =  l.  Si  acést'a  nunumai  din  conside- 
»  ratiunea  unei  conformitati  mai  large,  ci  mai  virtosu  din  acelu  resonu 
»  ponderosu,  ca  eu  nu  mi  putui  si  nu  mi  potu  enco  inchipui,  cum  inva- 
))  tiatorulu  primariu  va  fi  élu  in  stare  acapacitâ  pe  unu  scolariu  incepa- 
»  toriu,  câ-sa  destinga  intre  a  =  i  si  intre  a  =  a  fora  semnu,  nice 
»  insusi  eu  ajutoriulu  espedientelui,  adoptatu  de  Comisiunea  filologica, 
))  câ  adeca  alfavetulu  eu  litere  sa-se  tiparésca  in  paralela  eu  alfavetulu 
;)  kirilicu  .''  —  Sa  incépa  citirea  eu  gramatic'a  2  ?  »  En  effet,  on  ne  s'ap- 
proprie le  nouveau  système  qu'à  l'aide  de  l'alphabet  cyrillique  ;  c'est 
M.  Cipariu  même  dont  la  grammaire  en  fournit  la  meilleure  preuve. 

Nous  dirons  franchement  que,  au  fond,  ce  ne  sont  pas  des  raisons 
scientifiques  ou  pratiques  qui  nous  paraissent  avoir  suggéré  l'idée  de  ce 
système,  mais  des  raisons  politiques.  Les  Roumains  ont  été  pris  quelque- 


1 .  «  Pour  écarter  le  chuchotement  de  ces  sons.  » 

2.  «  Cependant  mon  opinion  personnelle  dans  la  susdite  commission  philolo- 
gique ne  tendait  qu'à  obtenir  de  1  auteur  de  VOrthographe  adoptée  dans  la  com- 
mission au  moins  une  concession  au  <2  =  L.  Et  cela  non-seulement  par  le  désir 
d'une  plus  grande  uniformité,  mais  aussi  par  cette  importante  raison,  que  je  ne 
pouvais  pas  et  ne  puis  pas  encore  me  représenter  comment  le  maître  élémentaire 
pourra,  sans  signes  distincts,  faire  comprendre  à  un  commençant  la  différence 
entre  a  =  'htt  a  z=.  a,  même  en  recourant  à  l'expédient  adopté  par  la  commis- 
sion philologique  :  d'imprimer  à  côté  l'un  de  l'autre  les  alphabets  latin  et  cyril- 
lique. La  lecture  doit-elle  commencer  par  la  grammaire?  » 


DE  l'orthographe  DU  ROUMAIN  79 

fois  pour  une  nation  slave.  Pour  éviter  désormais  ce  danger,  ils  nous 
disent  à  tout  moment  qu'ils  descendent  des  Romains,  qu'ils  sont  les 
fils  de  Trajan.  Afin  qu'il  n'y  ait  plus  de  doute  possible  sur  leur  compte, 
ils  purifient  et  modifient  leur  langue  et  leur  écriture,  et,  nous  l'avons  vu, 
ils  s'en  donnent  à  cœur  joie.  Tout  ce  qui  n'est  pas  romain  n'est  pas 
roumain,  c'est  leur  devise  à  eux.  De  cette  romanomanie  on  trouve  des 
échantillons  presque  dans  toute  page  écrite  en  roumain.  Ainsi  nous 
lisons,  vers  la  fin  de  la  préface  du  dictionnaire,  cette  phrase  dépourvue 
de  tout  bon  sens  :  «  incâtu  editionile  ulteriori  aile  dictionariului  se  pota 
»  présenta  d'in  ce  in  ce  mai  perfecta  imaginea  fiiei  Romei  eterne  assie- 
))  diata  de  mam'a  pre  ripele  betranului  Danubiu,  ca  se  appere  si  se  pro- 
;)  page  in  resaritu  luminele  civilisationei  '.  » 

Comme  le  plan  du  dictionnaire  n'est  pas  encore  définitivement 
accepté,  nous  ne  protestons  pas  contre  un  fait  accompli,  mais  contre  un 
projet.  Cependant  il  y  a  peu  d'espoir  qu'on  fasse  le  moindre  cas  de  cette 
protestation.  Nous  sommes  convaincu  que  le  nouveau  système  triom- 
phera malgré  tous  ses  défauts  et  ses  difficultés,  grâce  à  la  tendance 
unificatrice  et  romanisante  qui  se  manifeste  parmi  les  Roumains.  Mais 
nous  ne  sommes  pas  moins  convaincu  qu'un  jour  on  reconnaîtra  avoir 
eu  tort  et  qu'on  s'en  repentira. 

Hugo  SCHUCHARDT. 


I .  «  Que  les  éditions  ultérieures  du  Dictionnaire  puissent  se  présenter  comme 
une  image  de  plus  en  plus  parfaite  de  la  fille  de  l'éternelle  Rome,  établie  par  sa 
mère  sur  les  rives  du  vieux  Danube,  pour  entretenir  et  répandre  dans  l'est  la 
lumière  de  la  civilisation.  )> 


MÉLANGES. 


QUISQUE  ET  CATA  DANS  LES  LANGUES  ROMANES. 

Le  latin  quisque  s'est  continué  dans  le  provençal  qaecs  (pour  quescs). 
Joint  à  anus  il  paraît  avoir  éprouvé  dans  la  bouche  du  peuple  une  double 
modification  phonique  :  1'/  étant  devenu  a  et  le  qn  s'étant  réduit  à  c, 
cette  dernière  modification  n'ayant  rien  que  de  fort  ordinaire.  Le  fait  est 
que  le  provenç.  a  cascus  et  le  français  chascuns,  comme  si  on  avait  dit 
en  latin  cascunus.  Mais  cette  manière  de  prononcer  n'a  pas  été  générale, 
car  à  côté  de  chascuns,  et  au  même  temps,  des  textes  français  nous 
offrent  chescuns  ',  et  le  catalan  a  quiscu,  «  la  forme  la  plus  fidèle,  »  dit 
M.  Diez  2,  ((  la  seule  qui  ait  gardé  1'/ étymologique.  «  Pour  le  dire  en 
passant,  cette  forme  quiscu  a  tout  l'air  d'avoir  été  refaite  à  une  époque 
récente  sur  le  latin  quisque,  car  d'une  part  1'/  en  position  devenant  régu- 
lièrement e  en  catalan  aussi  bien  qu'en  provençal,  on  s'attendrait  plutôt 
à  quescu,  et  d'autre  part  la  forme  qu'offrent  les  textes  anciens  est  celle  du 
provençal,  à  savoir  cascun.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  détail,  il  est  notable 
que  le  provençal,  qui  a  quecs  formé  sur  quisque,  n'a  pas  quescus  qui  serait 
formé  sur  quisque  unus,  et  qu'au  contraire  le  fr.,  qui  a  chescun  aussi  bien 
que  chascuns,  n'a  point  de  mot  correspondant  pour  la  forme  à  quisque. 
Chasque,  chaque,  n'est  pas  ancien  dans  les  textes  :  M.  Littré  n'en  cite 
aucun  exemple  avant  le  xvi*'  siècle.  Le  peu  d'ancienneté  de  cette  forme 
vient  à  l'appui  de  l'opinion  de  M.  Diez  (Eîym.  Wœrt.  II  .c),  qui  la  con- 
sidère comme  tirée  de  chascun,  par  le  retranchement  de  la  finale. 

A  côté  de  chaque  M.  Diez  et  après  lui  M.  Littré  citent  une  forme 
cac  qui  appartiendrait  à  l'ancien  pro^^ençal,  et  dont  il  n'est  pas  facile  de 
rendre  compte.  Mais  ce  cac  est  d'une  authenticité  fort  douteuse.  Ray- 

1.  Ainsi  le  psautier  de  Trinity,  Cambridge,  qu'imprime  en  ce  moment  M.  Fr. 
Michel  pour  les  Documents  inédits  porte  (XI,  2)  chascuns,  et  le  ms.  de  Paris  de 
la  même  version  (qui  ne  présente  guère  que  des  variantes  orthographiques)  a 
au  même  endroit  chescuns. 

2.  Cram.,  y  éd.,  Il,  454. 


Cata  DANS  LES  LANGUES  ROMANES  8l 

nouard  {Lex.  rom.  II,  285)  n'en  cite  qu'un  exemple  :  leu  no  la  vci  cac 
dia,  qu'il  donne  comme  tiré  de  la  pièce  de  Giraut  le  Roux  :  Ara  sabrai 
s^a  ges  de  curtesia.  La  référence  doit  être  inexacte,  car  j'ai  vainement 
cherché  le  vers  cité  dans  diverses  leçons  de  la  pièce  en  question.  Je  tiens 
donc  la  forme  cac  pour  très-suspecte. 

Concurremment  avec  les  dérivés  plus  ou  moins  directs  de  quisquc,  les 
langues  romanes  ont  employé  en  un  sens  analogue  un  mot  qui,  en 
espagnol  et  en  portugais,  a  fmi  par  se  substituer  à  l'ancien  cascuno,  à 
savoir  cada  '.  Ce  mot  s'emploie  en  espagnol  dans  tous  les  cas  où  nous 
nous  servons  de  chaque  ;  et  il  en  était  de  même  en  ancien  provençal.  De 
plus,  il  se  joignait  fréquemment  à  unus,  comme  quisquc;  et  de  là  en  esp. 
cada  uno,  en  port,  cada  um,  en  prov.  cadaun  et  cadun  (cette  dernière 
forme  est  encore  usitée  dans  les  patois  du  midi).  Il  paraît  même  qu'en 
italien  et  en  français  cada  n'a  guère  été  employé  que  joint  à  unus  :  ital. 
cadaiino,  caduno,eX  cataiino,  catuno,  fr.  cadimna  (pour  caduna)  dans  les 
serments  de  842,  cheiin  et  chaiïn  dans  les  Rois  (I,  vu,  16  et  IV,  xv,  20]. 
A  la  vérité,  pour  le  français,  M.  Diez  (Et.  Wœrt.  I  cadaûno)  cite  (sans 
indication  de  source)  la  forme  kiede,  qui  répond  parfaitement  au  cada  des 
pays  méridionaux,  mais  elle  doit  avoir  été  d'un  emploi  fort  rare,  et 
paraît  être  tombée  de  bonne  heure  en  désuétude. 

L'étymologie  de  ce  cada  n'a  pas  encore  été  trouvée,  que  je  sache.  Dans 
ses  Altromanische  Sprachdenkmale  (p.  8-9),  à  l'occasion  du  cadimna  cosa 
des  serments  de  842,  M.  Diez  a  proposé  comme  conjecture  l'étymologie 
qu'il  a  depuis  présentée  d'une  façon  plus  assurée  dans  son  dictionnaire 
étymologique  (I,  cadaûno').  Selon  lui,  cadaiino  viendrait  de  usqiie  ad 
unum,  qui  signifierait  «  jusqu'à  un,  jusqu'au  dernier.  «  Puis,  de  cadaûno 
cadaun^  etc.,  on  aurait  détac'né  cada,  qui  aurait  été  employé  isolément 
tant  en  espagnol  qu'en  langue  d'oc.  Il  faut  convenir  qu'il  priori  il  semble 
plus  naturel  de  supposer  d'abord  l'existence  de  cada  qui  se  serait  ensuite 
soudé  à  unus.  Mais  ce  n'est  pas  tout.  Si  le  sens  usque  ad  unum  ne  soulève 
pas  d'objection,  il  en  est  autrement  de  la  forme.  M.  Diez  a  mis  le  doigt 
sur  une  des  difficultés  de  cette  étymologie,  en  disant  :  «  Si  cette  dériva- 
tion est  juste,  les  formes  italiennes  avec  t  (caîauno,  catuno)  doivent  être 
le  résultat  d'une  erreur  d'écriture.  «  Puis  comment  expliquer  la  suppres- 
sion générale  de  la  première  syllabe  d'usque  ?  Sans  doute  intro  a  donné 
en  provençal  tro,  mais  on  a  aussi  la  forme  plus  complète  entro  (Diez, 
Efjm.  Wœrt.  Il  c,  tro;  Gram.,  3''  éd.,  II,  486).  Enfin  usque  ad  unum,  en 
admettant  la  perte  des  deux  premières  lettres,  pourrait  bien  rendre  rai- 
son de  cadun,  mais  non  pas  de  cada-un. 

I.  Voir  sur  l'emploi   de  cada  en  ancien   portugais   Diez,  Portug.  Kunst- u. 
Hof poésie,  p.  123. 

Remania,  Il  6 


84  MÉLANGES 

cadun;  le  /  originaire,  d'abord  adouci  en  d,  a  fini  par  devenir  z,  comme 
le  0  du  grec  moderne.  —  Cha  p'dt,  cliâ  poué  sont  le  cada  petit,  cada 
pauc  dont  Raynouard  cite  des  exemples. 

Le  saintongeais  chat,  rapporté  par  M.  Littré  à  l'étymologie  de  chacun 
se  rapporte  également  à  cada. 

Le  même  mot  est  également  usité  en  Forez  :  «  Châ  ^à)  loc.  distribu- 
))  tive  ;  à  châ  pot  peu  à  peu,  à  châ  vci  quelquefois,  peut-être.  «  (Gras, 
Dict.  du  patois  forézien). 

Enfin,  je  puis  encore  le  signaler  dans  les  patois  romans  de  la  Suisse, 
grâce  à  une  communication  obligeante  d'un  jeune  philologue  suisse, 
M.  Jules  Cornu,  qui  prépare  sur  l'histoire  de  ces  patois  et  sur  leur  litté- 
rature d'importantes  publications.  On  dit  dans  le  canton  de  Vaud  non- 
seulement  tso  pou  sans  la  préposition  à)  qui  équivaut  au  a  cha  pau  des 
Provençaux,  mais  encore  tso  yon^  tso  don,  etc.,  un  à  la  fois,  deux  à  la 
fois  ;  tso  pongnd,  une  poignée  à  la  fois.  Une  chanson  de  la  Gruyère  con- 
tient ces  vers  : 

A  la  feyre  de  Vevey 
No  berén  tso  tso  xeçey. 

((  A  la  foire  de  Vevey  nous  boirons  setier  par  setier.  » 

Un  proverbe  usité  dans  le  canton  de  Vaud  est  ainsi  conçu  :  Tso  épi 
se  ja  la  llena,  «  épi  par  épi  se  fait  la  javelle  »  '. 

Enfin  il  ne  serait  pas  impossible  que  notre  cata  se  retrouvât  jusqu'en 
roumain.  Ceci  n'est  qu'une  conjecture  timide,  car  je  me  défie  égale- 
ment de  mes  connaissances  très-bornées  en  valaque,  et  des  livres  où  je 
les  ai  acquises.  Mais  enfin,  j'ai  peine  à  ne  pas  reconnaître  mon  cada 
dans  ceci  :  «  cate,  fém.  plur.  [de  cat]  est  employé  surtout  pour  la  défini- 
tion des  nombres  distributifs  :  cate  unul,  cate  doi  un  à  un.,  deux  à 
deux...  ))  De  Cihac,  Dict.  d'étymologie  daco-romane,  p.  47. 

Dans  le  même  dictionnaire,  au  mot  putsin  (peu),  je  trouve  cate  putsin 
que  M.  de  Cihac  rapproche  justement  du  prov.  cada  pauc. 

Je  sais  bien  que  M.  de  Cihac  fait  sortir  cat,  cate,  de  cjuantus,  mais  il  ne 
me  persuade  pas.  Le  fait  que  cat  est  souvent  employé  au  sens  du  latin 
quantum,  c'est-à-dire  comme  corrélatif  de  tantain  ne  prouve  abso- 
lument rien  pour  l'étymologie  du  mot.  En  français  comme  et  que  ont 
été  ou  sont  encore  actuellement  employés  comme  corrélatifs  de  tant, 
et  on  ne  s'est  jamais  avisé  de  dériver  ni  comme  ni  que  de  quantum.  Pour 
prouver  que  cat  vient  de  quantum,  il  faudrait  fournir  des  exemples  de  la 
chute  de  Vn  devant  le  /;  et  c'est  ce  que  M.  de  Cihac  ne  fait  pas.  Tout 
au  contraire,  je  vois  qu'en  valaque  les  mots  latins  quando  et  canto,  ont 


I .  Ce  proverbe  est  cité  dans  l'Essai  statistique  sur  le  canton  de  Vaud  du  pasteur 
Bridei  (Zurich  1818),  p.  262. 


Miisgode  S  5 

donne  cand  et  cant  ;  comment  donc  quantum  aurait-il  pu  donner  autre 
chose  que  cant?  Il  me  paraît  donc  difficile  de  se  refuser  ù  identifier  ce 
cat ,  cate  à  notre  cada,  provençal,  espagnol  et  italien. 

L'attention  étant  maintenant  éveillée  sur  ce  point,  on  arrivera  facile- 
ment à  suivre  la  trace  de  notre  cata  à  travers  des  patois  où,  faute  de 
connaissances  spéciales,  je  n'ai  pas  été  le  chercher.  Les  patois  de  l'Italie 
et  du  PYioul,  ces  derniers  formant  la  transition  entre  l'italien  et  le 
valaque,  en  fourniraient  peut-être  des  exemples.  En  somme,  il  restera 
établi,  je  crois,  que  la  préposition  -/.x-râ,  étant  adoptée  par  le  latin  vulgaire 
et  s'étant  spécialisée  en  un  sens  distributif,  a  été  employée  jusque  vers  le 
xii''  siècle  au  moins  dans  tout  l'empire  des  langues  romanes;  et  que 
depuis  cette  époque  elle  n'a  guère  perdu  que  les  pays  de  langue  d'oïl 
considérés  dans  leurs  limites  les  plus  étroites,  puisqu'elle  vit  encore  dans 
les  patois  du  Poitou  et  de  la  Suisse,  qui  appartiennent  plutôt  à  la  langue 

d'oil  qu'à  celle  d'oc. 

P.  M. 

H. 

MUSGODE. 

Vie  de  St  Alexis  5 1  d  L  :  Nen  fait  musgode  pur  son  cors  engraisser 
(dans  l'édition  de  M.  G.  Paris  :  N'en  fait  musgode  por  son  cors  engrais- 
sier)  ;  S  781  :  N'en  fait  musgot  '  pour  son  cors  encraissier;  M  794  :  N'en 
fait  musgot  por  sen  cors  escarsier  (l.  cngraissier).  Ce  mot  paraît  avoir  eu 
le  sens  de  «  garde-manger,  provision  de  vivres  »  et  plus  spécialement 
celui  de  «  pomarium  »,  voy.  la  note  de  M.  Paris,  p.  186. 

Musgode  vient  probablement  de  l'ancien  ou  plutôt  moyen  haut-alle- 
mand du  xi^'-xii'^  siècle  muos-gadern,  mos-gadem  «  cenaculuni  »,  cf.  obiz- 
gadem  ^  «  pomarium  {XW^  siècle)  ».  Muos  «  cibus,  pulmentum,  cena,  etc.  », 
mot  très-usité  dans  la  vieille  langue:  moyen  h. -ail.  muos  a  cibus  coctus, 
pulmentum^  puis»;  ail.  mod.  mus  «  puis,  alimentum  »;  gemiise,  «  légumes  )>. 
Gadam  [gadum,  gadem)  «  conclave,  domus,  septum  etc.  »;  ail.  mod. 
Gaden  m.  «  compartiment,  cabinet,  filr  sich  abgeschlossenes  Gemach 
(Weigand).  » 

La  seule  difficulté  que  fasse  cette  dérivation,  c'est  le  0  de  la  syllabe 
accentuée;  mais  comme  1'^  germanique  est  en  général  traité  autre- 
ment l'^  latin  5,  il  pourrait  bien  être  rendu  irrégulièrement  par  0.  On 

1.  Dans  l'édition  de  M.  G.  Paris  ont  lit  mugot,  qui  est  sans  doute  une  faute 
d'impression,  puisque  musgot  est  cité  comme  leçon  de  S,  p.  1 52  et  186. 

2.  Graff,  Althochd.  Sprachschatz  IV  175. 

3.  Diez  Gram.  I  306. 


86  MÉLANGES 

peut  comparer  vogare,  voguer  de  l'allemand  wogcn  qui  était  dans  l'ancien 
liaut-all.  wagon  ',  Le  rt  tonique  de  l'allemand  prend  souvent  un  son  inter- 
médiaire entre  a  et  au  français,  ou  même  tout  à  fait  le  dernier  de  ces 
sons. 

Cette  prononciation  sourde  de  a  en  allemand  a  pu  remonter  au  moyen- 
âge,  ce  qui  est  démontré  pour  certains  mots  par  l'orthographe  :  ainsi  en 
ancien  haut-ail.  on  trouve /;o/ôn  à  côté  de //ii/d/z  «  vocare,  arcessere;  «  mohta 
et  matita  «  potui  »  (Grimm  Deutsche  Grain.  I>  78.  79)  ;  allem.  mod. 
Iwlen,  moclite. 

Ce  composé  germanique  étant  adopté  parle  français  a  dû  se  conformer 
à  la  loi  romane  qui  exige  l'accentuation  de  la  dernière  partie  de  la  com- 
position. Ainsi  le  germanique  mi'ios-gadem,  avec  accent  secondaire 
mûos-gàdem,  est  devenu  en  français  musgode. 

Pour  les  développements  postérieurs  qu'a  pris  ce  mot  en  français,  voy. 
l'exposition  de  M.  Paris,  p.  1S6. 

J.  Storm. 

Christiania,  novembre  1872. 

III. 

ÉTYMOLOGIES    ESPAGNOLES. 

I.  Zaherir. 
Le  verbe  zaherir,  que  la  langue  espagnole  moderne  emploie  volontiers 
pour  exprimer  l'action  de  gronder,  de  dire  franchement  en  face  de  dures 
vérités,  de  rappeler  avec  amertume  des  bienfaits  reçus,  est  rattaché  par 
notre  maître  M.  Diez  à  une  forme  latine  sub-ferire  :  il  attribue  à  ce 
dernier  mot  le  sens  de  «  blesser  astucieusement  ».  En  donnant  cette 
étymologie  simple  et  en  apparence  incontestable,  M.  Diez  (voy.  Etym. 
Wœrt  II.  b,  p.  19^)  adopte  l'opinion  de  l'espagnol  Felipe  Monlau,  qui 
dans  son  D/cc/on<2r/o  en'mo/og/co (Madrid  1856)  p.  466,  rejette  avec  raison 
l'étymologie  arabe  proposée  par  Covarrubias,  son  devancier  dans  la  même 
branche  d'études,  et  qui  déclare  également  erronée  une  autre  étymologie , 
à  laquelle  nous  devons  revenir,  malgré  M.  Diez.  Nous  ne  soumettons  pas 
à  proprement  parler  cette  étymologie  à  un  nouvel  examen  :  nous  avons 
atteint  le  même  résultat  sans  même  la  connaître,  et  d'une  manière  abso- 
lument indépendante.  Nous  avons  découvert  des  faits  qui  prouvent, 
selon  nous,  que  zaherir  est  le  produit  d'une  simple  métathèse  de  jacerir 
=  jaz  herir  :  cette  dernière  forme  s'adapterait  heureusement  et  facilement 
au  sens  «  dar  en  rostro  con  el  bien  que  le  hemos  hecho  d  alguno,  echar  en  cara 


Diez  Wœrterbuch  I  447. 


ÉTYM0L0G1E3  ESPAGNOLES  87 

d  alguno  tel  ô  cualdcfecto  »,  le  lat.  suh  auquel  s'attache  toujours  l'idée  de 
quelque  chose  de  superficiel,  de  faible,  ou  d'astucieux  et  de  clandestin, 
convient  moins  à  l'explication  de  ce  mot. 

Les  métathèses  analogues  ne  sont  pas  rares  en  espagnol  ;  qu'il  suffise 
de  mentionner  garzo  pour  zarco,  gavasa  pour  bagasa,  murciclago  pour 
murciegalo,  lyazucar  pour  zabucar  (voy.  plus  bas  III);  elles  se  produisent 
d'une  manière  plus  originale  encore  dans  l'argot  '  espagnol,  aux  formes 
d'une  facture  si  hardie  et  d'une  apparence  si  barbare  :  dès  qu'on  y  a 
reconnu  ce  trait,  on  se  trouve  à  même  d'expliquer  bien  des  mots  d'un 
aspect  étrange  :  par  exemple,  la  forme  inoquir  (manger),  où  nous  voyons 
une  métathèse  de  corner. 

Il  est  vrai  que  les  textes  modernes  ne  présentent  notre  verbe  que 
sous  la  forme  zaherir;  mais  déjà  les  dictionnaires  nous  renvoient  de 
zalierir  aux  formes  facerir  et  fazferir,  variantes  que  tous  les  anciens 
ouvrages  (voy.  Amadis)  offrent  parallèlement  et  indistinctement.  L'ancien 
espagnol  ne  connaît  que  la  forme  façherir,  la  seule  régulière  et  primitive. 
Nous  la  trouvons  dans  trois  textes  :  i"  Dans  Gonzalo  de  Berceo,  Loorcs 
de  nuestra  sefiora,  copia  148  :  Los  traspassados  tuertos  non  serian  façeridos, 
et  c.  172  :  Todas  las  negligençias  y  scrân  façeridas  Seran  las  eleinosinas  de 
los  biienos  gradidas.  2°  Dans  la  Gran  Conquista  de  Ultramar,  libro  IV;, 
cap.  126  :  ca  non  quiero  haher  facen'o  nin  ser  enculpado  nin  que  retrayan 
d  mio  linnage  que  yo  era  d  la  perdlcion  de  la  tierra;  et  cap.  141  :  é  grand 
vergiïenza  égrad  facen'o  habrcdes  ende.  30  Dans  l'archiprêtre  de  Hita  on 
retrouve  la  même  formation  du  substantif,  avec  transposition  arbitraire 
de  l'accent  d'après  l'analogie  de  lacério,  c.  769  :  En  nada  es  tornado  to  do 
el  mi  lacerio  Veo  el  danno  grande  et  demas  el  haçerio  :  -c'est  une  licence 
qui  n'est  pas  rare  en  espagnol  en  général,  et  que  particulièrement  les 
poètes  se  permettent  souvent  à  la  rime  (v.  copia  962  radio;  965  et  1 561 
sandlo;  1286  laceria,  etc).  D.  Pascual  de  Gayangos,  dans  son  glossaire 
de  la  Conquista,  donne  l'explication  suivante  :  facerio  viene  de  facerir  por 
zaherir  y  vale  tanto  como  «  reprension,  injuria,  denuesto,  culpa  »  :  il 
regarde  donc  la  forme  la  plus  récente  comme  la  forme  régulière. 
Sanchez  {Poetas  cast.  ant.  al  siglo  XV)  explique  facerir  par  zaherir,  repre- 
hender,  castigar,  dar  en  cara  con  alguna  culpa,  et  il  ajoute  cette  remarque, 

1.  Nous  nous  permettons,  en  passant,  de  poser  une  timide  question  :  le  franc. 
charabia  =  «  le  patois  des  Auvergnats  et  par  extension  tout  autre  parler  qu'on 
))  ne  comprend  pas;  quelquefois  l'homme  d'Auvergne  lui-mêrae  d  (Littré),  ne 
viendrait-il  pas  d'une  forme  esp.  algardbia  pour  algarabia?  —  Primitivement 
algarabia  désigne  tout  ce  qui  se  rapporte  à  Algarve  =  ce  qui  est  situé  en  Orient  ; 
puis,  suivant  l'explication  donnée  par  Covarruvias,  la  Icngiia  de  los  africanos  0 
Ponicntina,  porque  en  respcto  nucstro  nos  cacn  al  ponientc  (de  algarve  que  vale 
p'omentt)  ;  ensuite  l'arabe  en  général  ;  et  enfin  toute  langue  sonnant  d'une  manière 
étrange,  tout  charabia,  et  même  tout  bruit  confus. 


86  MÉLANGES 

peut  comparer  vogare,  voguer  de  rallemand  wogcn  qui  était  dans  l'ancien 
haut-ail.  wagon  ',  Le  rt  tonique  de  l'allemand  prend  souvent  un  son  inter- 
médiaire entre  a  et  au  français,  ou  même  tout  à  fait  le  dernier  de  ces 
sons. 

Cette  prononciation  sourde  de  a  en  allemand  a  pu  remonter  au  moyen- 
âge,  ce  qui  est  démontré  pour  certains  mots  par  l'orthographe  :  ainsi  en 
ancien  haut-ail.  on  trouve /;o/ôn  à  côté  de //^[/ô/z  «  vocare,  arcessere;  «  mohta 
et  mahta  «  potui  »  (Grimm  Deutsche  Grain.  !>  78.  79)  ;  allem.  mod, 
holen,  mochte. 

Ce  composé  germanique  étant  adopté  parle  français  a  dû  se  conformer 
à  la  loi  romane  qui  exige  l'accentuation  de  la  dernière  partie  de  la  com- 
position. Ainsi  le  germanique  mi'ios-gadcni,  avec  accent  secondaire 
mâos-gàdem,  est  devenu  en  français  musgode. 

Pour  les  développements  postérieurs  qu'a  pris  ce  mot  en  français,  voy. 
l'exposition  de  M.  Paris,  p.  1S6. 

J.  Storm. 

Christiania,  novembre  1872. 

III. 

ÉTYMOLOGIES    ESPAGNOLES. 

I.  Zaherir. 
Le  verbe  zaherir,  que  la  langue  espagnole  moderne  emploie  volontiers 
pour  exprimer  l'action  de  gronder,  de  dire  franchement  en  face  de  dures 
vérités,  de  rappeler  avec  amertume  des  bienfaits  reçus,  est  rattaché  par 
notre  maître  M.  Diez  à  une  forme  latine  sub-ferire  :  il  attribue  à  ce 
dernier  mot  le  sens  de  «  blesser  astucieusement  ».  En  donnant  cette 
étymologie  simple  et  en  apparence  incontestable,  M.  Diez  (voy.  Etym. 
Wœrt  II.  b,  p.  19^)  adopte  l'opinion  de  l'espagnol  Felipe  Monlau,  qui 
dans  son  Diccionario  etimologico  (Uadnd  1 8 $6)  p.  466,  rejette  avec  raison 
l'étymologie  arabe  proposée  par  Covarrubias,  son  devancier  dans  la  même 
branche  d'études,  et  qui  déclare  également  erronée  une  autre  étymologie, 
à  laquelle  nous  devons  revenir,  malgré  M.  Diez.  Nous  ne  soumettons  pas 
à  proprement  parler  cette  étymologie  à  un  nouvel  examen  :  nous  avons 
atteint  le  même  résultat  sans  même  la  connaître,  et  d'une  manière  abso- 
lument indépendante.  Nous  avons  découvert  des  faits  qui  prouvent, 
selon  nous,  que  zaherir  est  le  produit  d'une  simple  métathèse  de  facerir 
=  faz  herir  :  cette  dernière  forme  s'adapterait  heureusement  et  facilement 
au  sens  «  dar  en  rostro  con  el  bien  que  le  hemos  hecho  à  alguno,  echar  en  cara 


Diez  Wœrterbuch  I  447. 


ÉTYM0L0GIE3  ESPAGNOLES  87 

d  alguno  tel  ô  cualdcfecto  »,  le  lat.  sub  auquel  s'attache  toujours  l'idée  de 
quelque  chose  de  superficiel,  de  faible,  ou  d'astucieux  et  de  clandestin, 
convient  moins  à  l'explication  de  ce  mot. 

Les  métathèses  analogues  ne  sont  pas  rares  en  espagnol  :  qu'il  suffise 
de  mentionner  garzo  pour  zarco,  gavasa  pour  bagasa,  murciclago  pour 
murciegalo,  bazucar  pour  zabucar  (voy.  plus  bas  III);  elles  se  produisent 
d'une  manière  plus  originale  encore  dans  l'argot  '  espagnol,  aux  formes 
d'une  facture  si  hardie  et  d'une  apparence  si  barbare  :  dès  qu'on  y  a 
reconnu  ce  trait,  on  se  trouve  à  même  d'expliquer  bien  des  mots  d'un 
aspect  étrange  :  par  exemple,  la  forme  inoquir  (manger),  où  nous  voyons 
une  métathèse  de  corner. 

il  est  vrai  que  les  textes  modernes  ne  présentent  notre  verbe  que 
sous  la  forme  zaherir;  mais  déjà  les  dictionnaires  nous  renvoient  de 
zalierir  aux  formes  facerir  et  fazferir,  variantes  que  tous  les  anciens 
ouvrages  (voy.  Amadis)  offrent  parallèlement  et  indistinctement.  L'ancien 
espagnol  ne  connaît  que  la  forme  façherir,  la  seule  régulière  et  primitive. 
Nous  la  trouvons  dans  trois  textes  :  i"  Dans  Gonzalo  de  Berceo,  Loorcs 
de  nuestra  sei'iora,  copia  148  :  Los  traspassados  tuertos  non  serian  façeridos, 
et  c.  172  :  Todas  las  negligençias  y  serân  façeridas  Seran  las  elemosinas  de 
los  buenos  gradidas.  2°  Dans  la  Gran  Conquista  de  Ultramar,  libro  IV;, 
cap.  126  :  ca  non  quiero  haber  facerîo  nin  ser  enculpado  nin  que  retrayan 
à  mio  linnage  que  yo  era  d  la  perdlcion  de  la  tierra;  et  cap.  141  :  é  grand 
vergiïenza  égrad  faceri'o  habrcdes  ende.  3°  Dans  l'archiprêtre  de  Hita  on 
retrouve  la  même  formation  du  substantif,  avec  transposition  arbitraire 
de  l'accent  d'après  l'analogie  de  lacério,  c.  769  :  En  nada  es  tornado  to  do 
el  mi  lacerio  Vco  el  danno  grande  et  demas  el  haçerio  :  -c'est  une  licence 
qui  n'est  pas  rare  en  espagnol  en  général,  et  que  particulièrement  les 
poètes  se  permettent  souvent  à  la  rime  (v.  copia  962  radio;  965  et  1 361 
sandio;  1286  laceria,  etc).  D.  Pascual  de  Gayangos,  dans  son  glossaire 
de  la  Conquista,  donne  l'explication  suivante  :  facerîo  viene  de  facerir  por 
zaherir  y  vale  tanto  como  «  reprension,  injuria,  denuesto,  culpa  »  ."il 
regarde  donc  la  forme  la  plus  récente  comme  la  forme  régulière. 
Sanchez  (Poetas  cast.  ant.  al  siglo  XV)  explique  facerir  par  zaherir,  repre- 
hender,  castigar,  dar  en  cara  con  alguna  culpa,  et  il  ajoute  cette  remarque, 

1.  Nous  nous  permettons,  en  passant,  de  poser  une  timide  question  :  le  franc. 
charabia  =  «  le  patois  des  Auvergnats  et  par  extension  tout  autre  parler  qu'on 
»  ne  comprend  pas;  quelquefois  l'homme  d'Auvergne  lui-mêrae  »  (Littré),  ne 
viendrait-il  pas  d'une  forme  esp.  algaràbia  pour  algarabia?  —  Primitivement 
algarabia  désigne  tout  ce  qui  se  rapporte  à  Algarvc  =  ce  qui  est  situé  en  Orient  ; 
puis,  suivant  l'explication  donnée  par  Covarruvias,  la  Icngiia  de  los  africanos  0 
Ponientina,  porqiie  en  respeto  nuestro  nos  cacn  al  poniente  {de  algarve  (jiic  vale 
p'omente)  ;  ensuite  l'arabe  en  général  ;  et  enfin  toute  langue  sonnant  d'une  manière 
étrange,  tout  charabia,  et  même  tout  bruit  confus. 


88  MÉLANGES 

qui  n'est  pas  bien  claire  :  parece  mas  proprio  facerir  por  zaherir,  aiinqae 
en  cstos  verbos  hay  transposicion  de  letras.  Ce  qu'il  dit  sur  le  passage  de 
l'archiprêtre  de  Hita  ne  la  rend  pas  plus  lucide;  car  liacerico  (!),  ortho- 
graphe donnée  par  le  glossaire  dans  l'édition  de  Paris  1842  (quoique  le 
texte  ait  la  forme  correcte'  et  qui  se  retrouve  dans  l'édition  de  Madrid 
1864,  reste  inexpliqué;  les  éditeurs  lui  attribuent  le  sens  de  desgracia, 
infortunio,  îrabajo. 

La  forme  aussi  bien  que  le  sens  de  l'ancien  esp.  façerir,  de  l'esp. 
moderne  zaherir,  nous  amènent  donc  (nous  et,  nous  l'espérons,  nos 
lecteurs)  à  retrouver  dans  ces  mots  faz-ferir,  qui  serait  un  composé  dans 
le  genre  de  fe-menîir,  mani-atar,  perni-quebrar,  cap-girar  (catalan),  et 
à  repousser  l'étymologie  siib-ferire. 

II.  Zabullir. 

Nous  ne  verrions  pas  non  plus  dans  la  première  syllabe  du  verbe 
zabullir  le  hl.  sub,  comme  le  fait  M.  Diez  {Etym.  Wœrt.  II  .b.,  p.  193)  : 
«  zabullir,  esp.,  plonger,  ou  plutôt  être  en  ébuUition,  produire  des  bulles 
d'air  à  la  surface  de  l'eau,  de  sub-bullire,  »  en  s'en  rapportant  à 
l'explication  de  Covarruvias  :  u  Zabullir  vale  esconderse  debajo  del 
»  agua  :  de  ça  vale  sub,  y  del  verbo  ebullio  :  porque  quando  alguna 
»  cosa  cae  en  el  agua  y  se  va  d  lo  hondo,  envia  arriba  aquella  parte  del 
»  aire  que  Uevô  tras  si  y  esta  hace  bullir  la  superficie  del  agua.  »  Cette 
explication  a,  selon  nous,  quelque  chose  d'artificiel,  de  compliqué. 

Tous  ceux  qui  s'occupent  de  littérature  espagnole  moderne  ont 
souvent  rencontré  au  lieu  de  zabullir  la  variante  renforcée  zambuUir, 
plus  sonore  que  la  première  forme ,  pour  exprimer  d'une  manière  éner- 
gique la  disparition  subite  et  complète  sous  l'eau,  de  poissons  par  exemple 
ou  de  corps  tombants.  Elle  n'a  jamais  le  sens,  même  accessoire,  de 
«  être  en  ébullition_,  »  «  produire  des  bulles  d'air;  »  tous  les  dictionnaires 
que  nous  avons  consultés  ne  donnent  pas  d'autre  signification  que 
«  submergere,  »  «  plonger,  enfoncer  dans  l'eau  avec  violence,  »  «  meter 
))  una  cosa  debajo  del  agua  de  golpe,  »  et  puis,  par  l'extension  si 
fréquente  du  sens  primitif,  «  faire  disparaître,  cacher  «  en  général. 

Il  est  vrai  que  ce  verbe,  dans  sa  forme  la  plus  récente,  zabullir,  peut 
éveiller  involontairement  l'idée  d'une  eau  qui  écume,  et  que  probablement 
par  suite  de  sa  ressemblance  fortuite  avec  i'u///r(=  bouillir,  bouillonner, 
tourbillonner),  il  dut  prendre  le  sens  de  «  plonger  et  disparaître  sous 
))  l'eau  »;  mais  il  n'en  a  pas  moins  son  origine  dans  le  lat.  sepelire,  d'où 
il  s'est  développé  dans  la  succession  suivante  :  scpelir,  sebellir,  sebollir, 
soboUir. 

La  forme  scpelir  nous  est  donnée  par  Berceo  dans  la  Vida  de  santa 
Oria,  c.  182. 


ÉTYMOLOGIES  ESPAGNOLES  89 

La  forme  sebdlir  se  trouve  dans  le  Libro  de  Alexandre,  c.  1670. 

La  forme  sobolUr  se  trouve   dans   le  Libro   de  Apolonio ,  c.  290. 

Le  mot  a  fidèlement  gardé  dans  ces  quatre  passages  le  sens  latin 
«  enterrer.  »  Mais  l'auteur  à'Apolonio  emploie  déjà  scpiiltar  et  sotcrrar 
tout  aussi  bien  que  sobollir  pour  exprimer  ce  sens.  Le  verbe  sobollir 
ayant  deux  équivalents  put  désormais  prendre  de  nouvelles  acceptions. 
Nous  rencontrons  en  effet,  en  catalan  ',  dans  Ausias  March  (éd.  de 
Barcelone,  1864)  la  forme  sebollir  avec  le  sens  du  moderne  zabullir. 
Le  mot  hésite  donc  encore  entre  la  tradition  et  l'innovation;  dans  la  suite, 
il  prend  d'une  part  exactement  la  même  forme  qu'en  castillan,  tandis 
que  pour  le  sens  il  se  rattache  au  latin  et  exprime  sous  la  forme  çabulUr 
l'idée  d'«  enterrer  »  que  le  castillan  en  a  complètement  détachée.  — 
Remarquons  que  sabidi  a  le  même  sens  dans  le  dialecte  italien  du  Frioul. 

Le  lat.  sub-buUiens ,  qui  n'expi^ime  qu'une  ébullition  faible,  aura  pro- 
bablement dû  céder  la  place  à  un  concurrent  plus  vivace, 

IIL  Zabucar. 

Nous  avons  dû,  pour  les  deux  mots  qui  précèdent,  contester  la  déri- 
vation du  préfixe  esp.  za  du  latin  sub;  mais  ces  deux  mots  sont  des 
exceptions.  Nous  reconnaissons  cette  préposition  dans  presque  tous  les 
mots  qui  commencent  par  le  préfixe  za,  et  entre  autres  dans  celui  que  nous 
allons  étudier.  Le  mot  zabucar,  auquel  l'espagnol  préfère  la  forme  bazucar, 
peut  être  facilement  rattaché  au  radical  bue  (Diez,  Etym.  Wœrî.  I,  p.  92) 
dès  qu'on  voit  dans  le  préfixe  za-  la  prépos.  sab. 

Ni  les  lois  de  la  phonétique  ni  les  diverses  modifications  du  sens 
primitif  ne  s'opposent  à  voir  le  préfixe  lat.  sub  dans  les  préfixes  za-,  sa-, 
cha-,  ca-;  dans  so-,  cho-;  dans  zu;  ainsi  que  dans  les*formes  renforcées 
par  la  suite  zam-,  cham-;  son-,  som-;  san-  (zan-,  sal-^  :  car  cette  pré- 
position est  déjà;,  sous  la  forme  su,  sub,  subs,  le  déterminatif  d^un  bon 
nombre  de  composés  créés  soit  par  le  latin,  soit  plus  tard  par  l'espagnol. 
Les  consonnes  s,  ç,  z  se  substituent  très-souvent  les  unes  aux  autres  : 
c'est  ainsi  qu'on  trouve  za/ze/cz  à  côté  de  cenefa,  zufio  à  coté  de  ceno,zucioèi 
côté  de  sucio,  sorra  à  côté  de  zorra  (zahorra),  somn  à  côté  de  zoma  ; 
zurdo  vient  de  surdus,  zueco  de  soccus',  le  c  alterne  avec  ch  dans  les 
formes  parallèles  canclller  et  chanciller,  capirote  et  chapirote,  chanzon  et 
canzion;  le  z  passe  souvent  à  ch,  p.  ex.  zueco  zocalo  devient  choclo, 
zanco  devient  chanco;  de  même  que  zamarra  et  chamarra,  zampona  et 
chinfonia  (ex  aussi  sinfonia),  zuizon  et  chuzon,  zarrio  et  cAtîrro  s'emploient 
parallèlement,  de  même  aussi  sa  alterne  avec  za,  et  cha  avec  ca  :  ces 


I.  Personne  ne  s'étonnera  de  nous  voir  rapprocher  aussi  intimement  le  castillan 
et  le  catalan. 


90  MÉLANGES 

derniers  s'adjoignent  volontiers  un  m  devant  /'  ou  /),  comme  dans  zam- 
bucar,  zampuzar,  sompesar.  C'est  par  analogie  avec  ces  dernières  formes 
que  l'espagnol  moderne  a  intercalé  un  m  dans  le  verbe  zabullir,  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut,  comme  s'il  était  dérivé  de  sub-biiUire. 

Aux  formes  déjà  signalées  de  cette  catégorie  nous  en  ajoutons  quelques 
autres  ;  avec  zabucar  il  faut  encore  mentionner  zahumar  sahumar  = 
«  suffumo ,  suffumigo  )> ,  zapuzar,  zabordar  et  zajondar  (port,  chafundar), 
qui  se  présente  en  ancien  espagnol  encore  sous  la  forme  sofondar  {Alex. 
1758,  1565  et  2093),  mais  déjà  dans  le  Conde  Lucanor  (ex.  58,  éd. 
Keller)  sous  sa  forme  moderne  ;  nous  citerons  encore  chapodar(y.  Diez, 
E.  IV. \,  potare),  sodormir,  soasar,  sofreir,  sofrenar ,  sojuzgar ,  solemntar, 
l'archaïque  sonochoda  (Berceo,  San  Millan,  352),  et  l'oiseau  plongeur 
sonwrmujo  ou  somorgujo,  que  le  catalan  nomme  cabusso;  puis  sonrcir,  son- 
sacar  (anc.  forme  :  sosacar),  sonrosado,  sonrodar,  sompesar  (anc.  forme  : 
sopesar),  zozobrar,  zurullo  ou  zorndlo;  san-  ou  zan- on  encore  sal-cochar. 

Enfin,  on  pourrait  peut-être  encore  voir  le  lat.  sub  dans  les  trois 
mots  suivants  :  anc.  esp.  çempellar,  employé  deux  fois  par  Berceo  pour 
exprimer  la  poursuite  énergique  d'un  travail  entrepris  (Milagros,  c.  718. 
Duelo,  200);  zonjabar  [gabbare?),  mot  andalous  ayant  le  sens  de  «  railler, 
tromper  par  de  fausses  paroles  »  ;  zabiloso  {-biliosus  ?)  =  «  vert  » . 

IV.  Zahôr. 

Le  mot  zahôr  signifie  «  couleur  blanche  brillante.  »  Nous  ne  nous 
trompons  pas,  sans  doute,  en  rattachant  ce  mot  rare  en  espagnol  à 
l'arabe  zuhùr,  et  en  rattachant  zuhûr  à  la  racine  arabe  zahara  zahira 
zahoura,  à  laquelle  Freitag  II,  261,  attribue  le  sens  de  «  laxit,  splen- 
»  duit,  albus  fuit.  « 

Nous  retrouvons,  sans  nous  en  étonner,  cette  même  racine  arabe  en 
Sicile,  où  le  mot,  dont  le  sens  primitif  est  «  brillant  »,  «  de  couleur 
éclatante  »  {zâhir  =^  «  vividus  color,  »  ahmaru  zâhirun  =  «  valde  ruber) », 
et  qui  n'était  d'abord  que  l'épithète  des  rubans  et  nœuds  de  soie  aux 
vives  couleurS;,  a  fini  par  désigner  les  rubans  eux-mêmes.  Par  une  autre 
spécification  du  sens,  l'idée  de  la  floraison,  ou  proprement  de  la  fleur 
jaune-rougeâtre  izahratun^=  ((flos,  flo<!  flaviis»)  en  est  venue  à  désigner 
une  plante  spéciale.  Aujourd'hui  la  fleur  d'orange  est  nommée  zagara,  en 
espagnol  azahar  (la  fleur  de  l'oranger,  du  limonier  et  du  citronnier). 
Nous  en  trouvons  un  exemple  dans  Pitre,  Canti  Popolari  Siciliani, 
Palermo  1871,  I,  p.  289  : 

'Nia  un  ghiardinu  d'amuri  tu  cc'entrasti. 
Tutti  II  cosi  onesti  li  vidisn, 
Li  zagaii  e  li  ciuri  li  ciarasti. 


LE  MANUSCRIT  oM^iïm  CI 

Et  en  note  :  «  zagara,  bella  voce  che  i  vocabolaristi  italiani  dov- 
rebbero  accettare  invece  del  fior  d'arancio  « . 

Pour  le  sens  «  ruban,  nœud  »  nous  pouvons  citer  deux  exemples.  Le 
premier  est  fourni  par  Pitre,  ibid.  I,  p.  218  : 

'Nta  lu  cuoddu  tinia  'na  zagarcdda 

et  en  note  :  nasUo.  L'autre  exemple  se  trouve  dansles  Cantiddle  provincie 
meridionali  Cvol.  II  des  Canti  e  Racconti  del  popolo  italiano  p.  p.  Com- 
paretti  e  d'Ancona,  1870),  p.  168: 

Te  le  'indi?  le  pompe  e  le  zaareddhc. 

Une  autre  preuve  de  l'influence  considérable  de  la  langue  arabe  en 
Sicile  nous  est  encore  fournie  par  les  mots  tabbutu  et  zahbara. 

Le  mot  tabbata  =  (uassamortuaria,  cercueil»,  se  rattache  intimement  à 
la  forme  axdhQtâboùt,  que  déjà  Engelmann  (p.  65)  regarde  comme  l'éty- 
mologie  de  l'esp.  atahud.  C'est  probablement  par  mégarde  que  Diez 
ÇEtym.  W.  I,  58)  ne  cite  pas  cette  étymologie.  ;—  Le  mot  zabbara  = 
<(  aloès  »,  en  espagnol  acibar  (y.  Diez,  Etym.  \V.,  II  b,  p.  85),  se  rat- 
tache à  l'arabe  çibâr. 

C'est  encore  Pitre  qui  nous  fournit  les  passages  nécessaires  pour  les 
deux  mots  :  I,  p.  216  :  «  lu  tabbuîeddu  fussi  di  castagna  »  ;  I,  p.  389  : 
«  pampin  di  zabbara  ». 

Caroline  Michaelis. 
Berlin,  27  septembre  1872. 


IV. 


NOTE  SUR  LE  MANUSCRIT  DE  TOURS 

RENFERMANT    DES    DRAMES   LITURGIQUES   ET    DES   LÉGENDES   PIEUSES 
EN   VERS  FRANÇAIS. 

Un  manuscrit  de  la  bibliothèque  de  Tours,  qui  depuis  bientôt  vingt 
ans  jouit  d'une  grande  célébrité,  et  qui  dans  le  catalogue  rédigé  et  publié 
par  M.  Dorange  porte  le  n"  927,  est  celui  qui  a  fourni  à  Victor  Luzarche 
la  matière  des  cinq  livrets  suivants  : 

1.  Adam,  drame  ânglo-normand  du  XIP  siècle.  Tours,  1854.  8". 

2.  Office  de  Pâques  ou  de  la  Résurrection,  accompagné  de  la  notation 
musicale  et  suivi  d'hymnes  et  de  séquences  inédites.  Tours, 
1856,  8». 

3.  Vie  du  pape  Grégoire-le-Grand.  Tours^  1857.  8°, 

4.  Vie  de  saint  George  par  maître  Wace.  Tours,  1858.  8°. 

5.  La  vie  de  la  vierge  Marie  de  maître  Wace.  Tours,  1859.  8°- 


f)2  MÉLANGES 

Ce  ms. ,  que  les  moines  de  Marmoutier  achetèrent  en  1 7 1 6  à  Toulouse, 
avec  d'autres  précieux  manuscrits  de  la  famille  de  Lesdiguières,  est  un 
petit  volume,  composé  de  229  feuillets  de  papier  de  coton,  hauts  de  145 
millimètres  et  larges  de  105.  Il  me  parait  avoir  été  écrit  par  une  seule 
et  même  main,  et  ne  doit  pas  être  antérieur  au  milieu  du  xiii^  siècle.  Il 
contient  neuf  morceaux  différents,  savoir  : 

I.  Fol.   1.   Office  de  Pâques,  publié   en    1856  par   Luzarche  et 

reproduit  en  1861  par  M.  de  Coussemaker,  Drames  litur- 
giques, p.  37. 

II.  Fol.  8.  Hymnes  et  chants  divers,  au  nombre  de  36,  publiés  en 

1856  par  Luzarche,  qui  a  seulement  négligé  quelques  mor- 
ceaux à  peu  près  illisibles  dans  le  ms. 

III.  Fol.  20.  Le  drame  d'Adam,  publié  en  1854  par  Luzarche. 

IV.  Fol.  47.  La  vie  de  saint  Georges,  par  Wace,  publiée  en  '1858 

par  Luzarche. 

V.  Fol.  61.  La  vie  de  Notre-Dame,  parWace,  publiée  en  1859  par 

Luzarche. 

VI.  Fol.   109.  La  vie  de  saint    Grégoire,   publiée    en    1857  par 

Luzarche. 

VII.  Fol.  185.  Distiques  de  Caton,  traduits  en  vers  français  par  Adam 

de  Suel. 

VIII.  Fol.  20$.  Vie  de  sainte  Marguerite,  par  V/ace. 

IX.  Fol.  217.  Le  miracle  de  Sardenai. 

Les  pièces  indiquées  sous  les  n"'  I,  III,  IV,  V  et  VI  peuvent  être 
étudiées  dans  les  éditions  de  M.  Luzarche. 

La  petite  collection  de  chants  qui  forme  le  n"  II,  elle  aussi,  a  été 
publiée,  sauf  quelques  passages  peu  importants  ;  mais  la  musique  qui  est 
jointe  dans  le  manuscrit  au  texte  des  26  premiers  chants  n'a  point  été 
reproduite;  elle  mériterait  d'être  examinée,  d'autant  plus  que  ces  chants 
ne  sont  pas  exclusivement  liturgiques.  Plusieurs  appartiennent  moins  à 
l'église  qu'aux  écoles,  par  exemple  le  chant  sur  le  printemps  et  l'Epi- 
phanie Jam  ver  exoritur  ',  le  chant  pour  l'installation  d'un  évêque  de 
Nantes  0  sedes  apostolica  ^,  que  M.  Luzarche  rapporte  un  peu  arbitrai- 
rement à  l'année  1148,  et  le  chant  sur  les  exactions  ecclésiastiques  >, 
que  je  donne  ici,  parce  qu'il  est  complètement  inintelligible  dans  la  pre- 
mière édition  : 


1.  Fol.  12  v°  du  ms.  ;  p.  45  de  l'édition. 

2.  F"oI.  14  du  ms.;  p.  53  de  l'édition.  Dans  cette  pièce,  le  copiste  a  écrit 
deux  fois  Mannctica  au  lieu  de  Nannetica.  On  en  peut  conclure  qu'il  travaillait 
dans  un  pays  assez  éloigné  de  Nantes. 

3.  Fol.  19  v°  du  ms.  ;  p.  67  de  l'édition. 


LE  MANUSCRIT  ù'Adani  9J 

Ve  mundo  a  scandalis'  !  Jugo  servili  premitur. 
Ve  nobis  ut  achephalis,  Ve  quorum  votis  alitur 

Quorum  libertas  teritur  *!  Et  pin^guescit  exactio  ! 

Rome  dormitat  oculus  ',  A  quibus  nulli  parcitur  *. 
Cum  sacerdos  ut  populus 

La  version  des  distiques  de  Caton,  qui  forme  le  n°  VII  des  pièces 
renfermées  dans  le  volume,  est  celle  d'Adam  de  Suel,  Elle  est  incomplète 
au  commencement.  Les  premiers  vers  conservés  répondent  à  la  seconde 
partie  du  précepte  latin  :  «  Turpe  est  doctori  cum  culpa  redarguit  ipsum  s .  » 

Quant  11  maistres  meïsmes  fait  Se  que  fl)en  li  puet  par  droit  noier. 
La  chose  qu'il  tient  a  mesfait.  En  l'orne  de  ta  conoissance 

Ne  faire  pas  foie  demande  :  Plus  qu'efn]  nul  autre  aies  fiance  : 

Requier  se  que  raisons  comande.  Del  coneù  orne  est  l'en  fis, 

Si!  est  foz  qui  ose  proier  De  l'estrange  tost  desconfis. 

Le  dernier  feuillet  sur  lequel  est  copiée  la  version  des  Distiques  est 
mutilé.  Je  reproduis  les  derniers  vers,  en  marquant  par  des  points  la 
place  des  vers  ou  des  bouts  de  vers  qui  n'existent  plus  : 

Quant  tu  auras  apris  assez,  Quant  un  comandement  aquielt. 

Ne  soies  mie  encor(es)  lassez;  E  .  .  .   .  ais  de  quatre  choses 

Mais  apren  trestot  ton  aaige  ue  maintes  choses 

EDeust'en  meteen  boncorage.  bien  faites 

F. 204.     Quident^deSuei^quiserepose,  

Seignors,  nosdistàlaparclose  :  

Se  il  a  parlé  folement,  

En  mains  leus,  et  oscurement,  

Ne  vos  en  merveilés  vos  mie  :      F.204v°S'Adan3  a  mesprisenmaint  leu, 

Quar  il  en  afiert  grant  partie  Aucun  bien  a  il  dit,  par  Deu, 

A  la  brieté  de  la  matière,  Que  volentiers  devés  oïr, 

Quisechangeenmaintemaniere;  E  Deus  vos  en  laist  bien  joir. 

E  encement  corn  Caton  fait  Saichés  que  saige(s)  est  entresait 

Vuet  il  escuser  son  mesfait  Sil  qui  de  tos  amer  se  fait. 

Par  la  brieté  que  il  enquieit,  En  bien  si  est  reclames. 

Là  s'est  arrêté  le  copiste,  laissant  les  deux  tiers  de  la  page  en  blanc. 
La  huitième  des  pièces  contenues  dans  le  manuscrit  est  une  vie  de  sainte 


1.  Math.  XVIII,  7. 

2.  Territur  dans  le  ms. 

3.  Le  ms.  porte  oculis. 

4.  Ces  vers  devaient  être  chantés;   le  copiste  a  réservé  au-dessus  des  paroles 
les  espaces  destinés  à  recevoir  la  notation  musicale. 

^.  Voyez  le  texte  des  Distiques  d'Adam  de  Suel  dans  le  ms.  français  155^  de 
la  Bibl.  Nat.,  fol.  67  v». 
6.  Lisez  :  Adent.  —  Le  ms.  1 555,  fol.  75  v",  porte  : 
Adans  vous  dit,  qui  se  repose, 
A  I  soûl  mot  à  la  parclose. 


94  MÉLANGES 

Marguerite  par  Wace,  Malheureusement  elle  est  incomplète  dans  l'exem- 
plaire de  Tours,  où  elle  commence 


ist  un  grief  torment 

Batre  sa  char  espessement 
Que  l'entreille  que  iert  el  cors 
Par  les  plaies  pareut  dehors. 
Tant  fu  batue  longuement 
Que  le  cors  ot  trestot  sanglent, 
Puis  (en)  fu  en  la  chartre  menée, 

Le  poëme  se  termine  ainsi  : 

F.  21 5v°Une  columbe  apertement 

Issi  del  cors,  veant  la  gent, 
Qui  [haut]  el  ciel  s'en  ala  sus, 
E  le  cors  prist  Theodimus. 
En  Antioche  l'enterra, 
En  un  serquel  que  il  trova. 
Ce  Theodimus  que  je  di 
Marguerite  vi  et  oi, 
En  la  chartre  la  visita, 

F. 216.  E  pain  e  aiguë  li  porta. 
Les  oreisons  qu'ele  disoit, 
E  les  peines  qu'ele  sofroit, 
Il  meismes  mist  en  escrit, 
Ce  que  de  li  oi  et  vit. 

Or  prions  Deus  qui  est  et  fu 
E  a  sur  tote  rien  vertu. 


(fol.  205)  par  ces  vers  : 

Tote  sole  fu  enfermée. 
Donc  fist  s'ignum  crucis  sor  sei, 
Ce  est  li  signes  de  nostre  lei  ; 
Don  comança  ceste  oreison  : 
Deus  qui  ne  vois  rien  se  bien  non, 
Voirs  jugierre,  voire  lumière, 
Oing  mes  plaies,  oi  ma  prière. 


Por  l'amor  sainte  Marguerite, 
Dont  nos  avons  la  vie  dite. 
Si  voirement  cum  Deus  l'ama 
E  en  sa  fin  molt  l'enora. 
Por  li  mainte  miracle  fist. 
Si  cum  [nos]  trovonsenescrist. 
Dames  la  devent  molt  amer, 
E  por  li  damne  De  loer. 
De  nos  péchez  pardon  nos  face. 
Ci  faut  sa  vie,  ce  dit  Grâce  (sic), 
F.2i6voQui  de  latin  en  romans  mist 
Ce  que  Theodimus  escrist. 
Dites  Amen,  seignor  baron, 
Que  Deus  doinst  sa  beneison, 
E  nos  doinst  faire  cel  servise, 
Quenosseonssaufajuvize.Amen 


La  dernière  pièce  du  manuscrit  est  une  relation  du  miracle  de  Sardenai, 
tout  à  fait  différente  de  la  rédaction  du  même  miracle  que  Gautier  de 
Coinci  a  insérée  dans  son  grand  recueil  '.  Je  vais  en  copier  les  premiers 
et  les  derniers  vers  : 


El  nom  de  sainte  Trinité, 
Si  com(e)  vi(nt)  en  auctorité 
E  si  cum  en  escrit  trovai. 
Le  miracle  de  Sardenai 
De  madame  sainte  Marie, 
Que  plusors  gens  ne  sevent  mie. 
De  latin  vueil  en  romanz  mètre 
Tôt  mot  a  mot  selonc  la  letre, 
Por  ce  que  ici  pora  plus  plaire 
A  ceaus  qui  n'entendent  gra- 
maire. 
Li  escrit  dit  qu'a  cel  termine 


Que  li  Gresois  et  li  Ermine 
Teneient  en  lor  seignorie 
La  sainte  terre  de  Surie, 
Vers  Dom.as  en  un  leu  savage, 
Loinsdel  chemin  et  del  passage. 
Une  sainte  feme  abitoit 
Qui  abit  de  nonain  portoit. 


F.  228.  E  por  ce  que  primes  avoit 

Veu  la  lampe  qui  ardoit, 
F,228v''Si  voa  que  tote  sa  vie 


Edition  Poquet,  col.  649. 


Que  en  l'iglise  fera  aie  (?), 
A  Sardenai  d'eule  rendroit 
Lx  mesures  tôt  droit. 
L'estoire  dit  que  sel  vou  tindrent 
Il  et  sil  qui  après  lui  vindrent, 
E  desqu'al  tens  de  Noradin  ' 
Rendirent  bien  li  Sarasin 
Sele  rente  à  la  sainte  iglise; 
Mais  après  fu  en  obli  mise, 
Quant  Salehadin  pot  rener: 
Si  ne  l'osa  nus  desrener, 
Vers  lui,  ne  jeunes  ne  anciens, 
Que  auques  mata  les  Crestiens, 
Par  lor  pèche  et  alenti, 
Quar  damme  Deus  li  concenti. 
Mes  je  ne  vueil  ore  plus  dire, 
Quar  n'atient  pas  a  [ma]  matire; 
F.  229.  Ains  parlerai  de  Sardenai, 
Si  corn  en  l'estoire  trovai. 
Moines i  a,  sicoi^m]  moi  senble. 


LE  MANUSCRIT  D'Adam  95 

Enonains,mesnonsontensenble: 
Quar  a  une  part  de  l'iglise 
Font  li  moines  grec  lor  servise; 
E  d(e  O'autre  part  les  nonains 

sunt, 
Qui  del  leu  la  seignorie  ont  ; 
E  por  ice  raisons  lor  done 
Que  lor  ancestre  si  fu  none. 
Qui  primes  mist  a  l'ermitage 
Par  qui  eles  orent  l'ymage  : 
Por  ce  la  seignorie  en  tienent. 
Chascun  jor  miracle(s)  i  avienent 
(E)  en  l'enor  de  la  sainte  dame, 
Par'  qui  est  sauvée  mainte  arme. 
Si  les  (ms.  il  s'est)  fait  por  sa 

sainte  mère 
Li  fis  [et]  li  sire  et  li  père, 
F.229v°Qui  vit  et  règne  et  régnera, 
A  qui  parfaite  amor  sera, 
Per  seculorum  secula. 


A  la  suite  de  ces  vers,  sur  la  portion  de  feuillet  restée  blanche,  ont  été 
copiés,  peu  de  temps  après  la  transcription  du  corps  même  du  volume, 
les  quatre  premiers  couplets  du  texte  provençal  de  l'épître  farcie  de  saint 

Etienne  2  : 

Lcctio  actuum   apostolorum. 


Auida  senors  per  cal  rason 
Lo  lapideron  li  félon  : 
Quar  viron  que  Dys  en  luy  fon 
E  fe  miraclet  per  son  don. 

Enco[nltra  luy  coron  e  van 
Li  félon  Elbertelianst 

E  l'autret  Alisandriant. 


Setta  leson  que  leyrem 
Del  Faz  del  apostol  trayrem  : 
Lo  dyh  sant  Luc  recomtarem, 
De  scant  [E]steve  parlarem. 

En  anul  temps  que  Diys  fon  nas, 
E  fon  de  mors  resusitac, 
E  pys  el  sel  s'en  fon  pujac, 
Sant  Etteves  fon  lapidât. 

La  présence  de  ce  texte  provençal  dans  le  manuscrit,  la  nature  du 
papier  et  le  caractère  de  l'écriture,  tout  se  réunit  pour  faire  supposer  que 
le  recueil  a  été  copié  dans  le  midi  de  la  France  vers  le  milieu  du  xm'' 
siècle,  d'après  un  manuscrit  qui  avait  dû  être  exécuté  un  demi-siècle 
plus  tôt  dans  une  des  provinces  septentrionales  soumises  à  la  domination 
des  Plantagenêts, 

L.  Delisle. 


1.  Gautier  de  Coinci  parle  de  Noradin  (Voradius  dans  l'édition,  col.  661), 
mais  non  pas  de  Saladin. 

2.  Voyez  à  ce  sujet  un  rapport  de  M.  Paul  Meyer,  dans  la  Revue  des  Sociétés 
savimtes,  année  1867,  4e  série,  V,  297,  et  les  notes  du  même  et  de  M.  Gaston 
Paris,  dans  la  Romama,  I,  262  et  363. 

3.  Ici  le  copiste  a  passé  un  vers. 


96  MÉLANGES 

V. 

ODIERNE. 

Dans  les  poèmes  allemands  que  Wolfram  d'Eschenbach,  Ulrich  de 
Tùrheim  et  Ulrich  du  Tùrlin  ontcomposéssur  Guillaume  d'Orange,  nous 
rencontrons  souvent  le  nom  du  lant  Todjerne.  De  ces  poèmes  le  nom  est 
passé  dans  le  second  Titurel  v.  3 168  et  dans  le  Lohcngrin  v.  496.  Dans 
mon  étude  «  Ueber  die  Quelle  Ulrichs  von  dem  Tùrlin  und  die  alteste 
Gestalt  der  prise  d'Orenge(Paderborn,  1873))),  p.  40,  j'ai  démontré  que 
ce  nom  de  pays  doit  son  origine  à  Wolfram,  qui  a  conclu  d'un  passage 
de  la  Bataille  d'Aliscans  où  Esmeré,  fils  du  roi  Tiebaut,  est  appelé  d'O- 
dicrne,  que  Todjerne  était  le  royaume  de  Tybalt. 

Dans  les  chansons  de  geste^  Odïcrne  n'est  pas  un  pays,  mais  une  ville, 
et  ne  se  trouve  guère  que  dans  la  combinaison  Esmeré  d'Odïerne  (Cove- 
nanî  Vivien  v.  1067,  Bataille  d'Aliscans,  éd.  Guessard  et  de  Montaiglon, 
p.  16-32).  Dans  la  Bataille  Loquijer,  chanson  de  geste  fondée  entièrement 
sur  des  traditions  celtiques,  Odïerne  la  fort  citez  mananz  est  fréquentée 
par  les  fées. 

M.  de  Kerguelen,  qui  découvrit  le  1 3  janvier  1772  Pîle  de  Terre  de  Ker- 
guelen  dans  l'Océan  indo-antarctique,  donna  à  une  baie  de  cette  île  le 
nom  de  Baie  d'Audierne  (comp.  Voyages  autour  du  monde  par  le  vicomte 
de  Pages,  p.  j2o,  et  la  carte;  Geschichte  der  See-Reisen  aus  dem  Englischcn 
iibersetzt  vom  Verfasser  Georg  Forster,  tome  IV,  p.  37,  et  la  carte). 
Audierne  est  en  efïet  une  petite  ville  de  la  Bretagne,  qui  a  donné  son  nom 
à  la  Baie  d'Audierne  sur  laquelle  elle  est  située,  et  c'est  le  nom  de  la 
dernière  que  M.  de  Kerguelen,  Breton,  a  transporté  dans  l'Orient  loin- 
tain. Déjà  du  temps  païen  l'aspect  lugubre  des  environs  de  la  ville 
d'Audierne,  surtout  du  gouffre  nommé  l'Enfer  de  Plogofï  et  de  la  Baie 
des  Trépassés,  avait  fait  naître  des  traditions  mythiques.  C'est  à  la  pointe 
voisine  du  Raz  que  l'on  réfère  ce  que  Procope  et  Claudien  racontent  des 
âmes  qui  forcent  le  pêcheur  sur  le  rivage  de  les  faire  passer  à  minuit  (de 
la  Villemarqué,  Barzaz-Breiz  I,  p.  136). 

En  provençal  Audïerna  est  un  prénom  de  femme.  C'est  ainsi  que 

s'appelaient  l'épouse  de  Raimond  I,  comte  de  Tripoli,  assassiné  en  1 1 5 1, 

et  la  maîtresse  du  troubadour  Arnaut  Daniel  (Diez,  Leben  und  Werke, 

p.  355).  Dans  Peire  Vidais  Lieder  herausg.  von  Bartsch  l'amante  de  Peire 

Vidal  est  appelée  Audïerna  dans  les  variantes  de  7,  94,   20,  49,    28, 

67,  44,  91.  Au  lieu  de  na  Vïerna,  comme  M.   Bartsch  écrit  à  tous 

les  passages  réunis  par  lui  p.  160,  il  faut  lire  plutôt  n  Avierna;  la  forme 

Avïerna  est  employée  dans  VHist.   gén.  de  Lang.  t.  III,    p.  462,  au 

dixième  siècle. 

Hermann  Suchier. 


COMPTES-RENDUS. 


La  Chanson  de  Roland ,  texte  critique,  par  Léon  Gautteh,  professeur  à 
l'École  des  Chartes.  3"  édition,  revue  avec  soin  et  précédée  d'une  nouvelle 
préface.  Tours,  imprimé  par  A.  Mame,  avril  M  DCCC  LXXII.  In- 18, 
208  p. 

Rencesval.  Édition  critique  du  texte  d'Oxford  de  la  Chanson  de  Roland,  par 
Éduuard  Boehmer.  Paris,  Franck,  1872,  in-12,  109  p.  —  Prix  :  2  fr.   15. 

Non  content  des  deux  éditions  successives  dont  nous  avons  dit  un  mot  dans 
notre  premier  numéro,  M.  Léon  Gautier  a  réimprimé  une  troisième  fois  la  Chan- 
son de  Roland;  mais  il  n'a  pas  mis  cette  petite  édition  dans  le  commerce,  ce  que 
nous  regrettons,  d'abord  parce  qu'elle  est  naturellement  en  progrès  sur  les  deux 
autres,  ensuite  parce  qu'elle  est  fort  agréable  et  élégante  de  format  et  d'impres- 
sion. Dans  la  nouvelle  préface,  l'éditeur  annonce  qu'il  réserve  pour  une  publica- 
tion à  part  un  Mémoire  sur  les  manuscrits,  la  phonèti(jue  et  la  versification  du 
Roland.  Ce  mémoire  nous  donnera  l'occasion,  que  nous  négligeons  volontairement 
aujourd'hui,  de  traiter  les  mêmes  points  de  notre  côté. 

M.  G.  déclare  qu'il  s'est  proposé,  notamment  dans  cette  troisième  révision, 
«  de  reconstituer  notre  vieux  poème  tel  qu'il  aubait  été  écrit  par  un  sdriue 

INSTRUIT  ET  SOIGNEUX,  .VYEG  LES  RÈGLES  GÉNÉRALES  DE  LA  LANGUE  DE  SON 
TEMPS    ET    LES    RÈGLES    PARTICULIÈRES    DE    SON    DIALECTE   SPÉCI.VL.     »    M.    G. 

compte  sans  doute  nous  dire  dans  son  Mémoire  spécial  quelle  époque  et  quel 
dialecte  il  a  assignés  au  scribe  «  instruit  et  soigneux  «  dont  il  a  pris  la  place; 
mais  le  lecteur  n'aurait  pas  été  fâché  d'être  d'ores  et  déjà  brièvement  renseigné  sur 
ce  point'  ;  et  sans  cet  élément  la  discussion  du  texte  est  à  peu  près  impossible. 
—  L'auteur  signale  ensuite  deux  autres  «  manières  d'établir  un  texte  critique.  » 
La  première  «  consisterait  à  publier  le  meilleur  de  nos  remaniements  ;  »  nous  avouons 
ne  pas  comprendre  du  tout  comment  ce  serait  là  une  manière  d'établir  un  texte 
critique  de  l'original.  La  seconde,  qui  consiste  à  fonder  le  texte  sur  la  comparai- 
son systématique  de  tous  les  manuscrits,  est  évidemment  la  seule  véritablement 
critique;  mais  elle  présente,  comme  le  fait  remarquer  M.  G.,  des  difficultés  qui 
sont  peut-être  insurmontables,  au  moins  pour  le  moment  :  la  classification  des 
manuscrits  n'est  même  pas  commencée  %  et  suppose,  pour  être  établie  avec  cer- 

1 .  Une  note  qui  répète  la  même  pensée  avec  de  curieuses  variantes  de  forme  (p.  6)  a 
la  prétention  de  l'édaircir  ;  mais  nous  devons  confesser  qu'elle  nous  a  plongé  dans  des 
ténèbres  plus  profondes  encore. 

2.  M.  G.  en  présente  (p.  8)  une  esquisse  sous  forme  de  tableau  généalogique;  mais, 
peu  familier  encore  avec  ces  procédés  graphiques,  il  fait  dériver,  par  la  disposition  de  ses 
sigles,  le  ms.  Vn.'  du  ms.  Vs.,  tandis  qu'il  n'a  certainement  voulu  que  les  rattacher  à 
un  auteur  commun. 

Remania,  Il  7 


C)8  COMPTES-RENDUS 

tiiude,  de  vastes  travaux  dans  tous  les  sens'.  Aussi  M.  G.  s'en  est-il  tenu/en 
quoi  il  a  fait  sagement,  à  la  reproduction  du  texte  d'Oxford,  en  ramenant  l'or- 
thographe à  une  certaine  régularité,  en  corrigeant  beaucoup  de  leçons  fautives, 
et  en  comblant,  â  l'aide  des  autres  manuscrits,  les  lacunes  évidentes.  Il  est  résulté 
de  ce  travail,  fait  avec  soin  et  attention,  un  texte  fort  lisible,  presque  toujours 
correct,  et  qu'on  serait  assurément  fori  heureux  de  trouver  dans  un  manuscrit 
du  X1I«  siècle. 

Nous  ne  dirons  absolument  rien,  pour  ce  qui  concerne  cette  édition,  de  la  cri- 
tique des  formes,  M.  G.  réservant  ses  preuves  pour  le  Mémoire  en  question  ;  mais 
nous  allons  signaler  un  certain  nombre  de  vers  où  l'éditeur  a  cru  devoir  changer  la 
leçon  du  manuscrit.  Nous  relevons  ces  vers  un  peu  au  hasard,  et  nous  citons  les 
corrections  de  M.  G.  tantôt  pour  les  approuver,  tantôt  pour  les  combattre. 
Nous  devons  redire  d'abord  que  le  nombre  de  vers  auxquels  l'éditeur  a  rendu  une 
bonne  forme  est  considérable,  et  que  la  dernière  édition  de  M.  G.  est  incontesta- 
blement meilleure  que  toutes  celles  qui  l'ont  précédée.  Je  compare,  s'il  y  a  lieu, 
dans  les  notes  qui  vont  suivre,  tant  les  corrections  de  M.  Bœhmer  (dont  j'appré- 
cierai tout  à  l'heure  le  travail)  que  celles  des  éditions  antérieures  (G.  Gautier, 
B.  Bœhmer,  M.  Mùller,  Gé.  Génin,  H.  Hofmann)  -. 

V.  43.  Par  num  d'ocire  i  envderai  le  mien.  —  G  ;  enveierai  /'  mien,  impossible; 
B.  supprime  i,  ce  qui  est  siirement  la  bonne  leçon. 
90.  Que  li  tramist  li  reis  de  Suatilie.  —  G.  l'amiralz  de  Sezilie,  inutile. 
147.   Voet  par  hostages.  —  G.  B.  Voelt  :  je  ne  sais  quel  sens  ces  deux  éditeurs 

donnent  à  ce  mot. 
216.  Ne  benne  mal  ne  respunt  sun  nevuld.  —  L'assonance  n'exige  pas  le  chan- 
gement fait  par  M.  G.  en  sen  nevuld  ne  respunt. 
222.  Quant  ço  vus  mandet  II  reis  Marsiliun.  —  G.  Quant  ço  savez  Je  l'rei  M.; 
cette  correction,  qui  va  contre  tous  les  mss.,  a  uniquement  pour  objet 
de  faire  disparaître  la  forme  de  Marsiliun  au  nominatif;  mais  les  noms 
propres  de  ce  genre  se  présentent  plus  d'une  fois  dans  Roland  avec  la 
même  irrégularité;  je  renvoie  M.  G.  à  son  propre  glossaire  au  mot 
Guenes. 
244.  <jui  i  enveieruns.  —  G.  ^ui  enveier  purrum;  pourquoi.? 
270.  Si  'n  vois  vedeir  alques  de  sun  semblant.  —  G.  Si  li  dirai  a.  de  num  s.; 
pourquoi?  M.   B.   a  voulu  aussi   corriger    ce  vers    :    il  Wt  Enveis 
vedeir,  ce  qui  n'a  ni  sens  ni  forme. 
298.  Si  as  juget  qu'a  Marsiliun  en  alge.  —  G.  supprime  qu'a,  ce  qui  est  bien 
dur;   B.  qu'a  Marsitie  m'en  alge  ;    H.  qu'a  M.  alge,  qui  parait  être  la 
meilleure  leçon. 
290.  Jo  Cen  muvrai  un  si  grant  contraire.  —  M.  propose  si  très  grant;  B.  issi 
grant;  G.  iluec  si  grant.  —  Je  crois  qu'il  faut  une  si  grant. 


1.  Entre  autres  sur  la  date  du  poème  et  ses  éléments.  Je  n'ai  pas  saisi  la  portée  du  rai- 
sonnement que  M.  G.  appuie  sur  une  observation,  juste  d'ailleurs,  de  M.  Sepet  (p.  11-12). 

2.  On  sait  que  l'édition  de  M.  Hofmann  est  imprimée,  mais  non  publiée,  depuis  long- 
temps. M.  Gautier,  qui  l'a  eue  comme  moi  entre  les  mains  l'année  dernière,  n'a  pu  en 
profiter  autant  qu'il  l'aurait  voulu  ;  il  a  reconnu  les  indications  utiles  qu'il  y  avait  trou- 
vées. Je  ne  cite  cette  édition  que  rarement,  et  d'ordinaire  dans  les  cas  où  elle  a  une 
leçon  qui  paraît  incontestablement  bonne. 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p.  Gautier  99 

297.  A  lui  lais  jo.  —  G.  A  lui  jo  lais,  correction  bien  inutile  et  contraire  à 
la  syntaxe. 

356.  Que  estrait  estes  de  mult  grant  parentet.  —  G.  estraiz;  cette  correction, 
que  B.  adopte  aussi,  n'est  pas  bonne  ;  estrait  est  au  pluriel,  et  le  vers 
signifie  que  Ganelon  et  Roland  sont  très-proches  parents. 

559.  Mielz  est  sul  moerge  i]ut  tant  bon  chevaler.  —  M.  G.  est  le  seul  des  édi- 
teurs qui  se  soit  aperçu  que  chevaler  fausse  l'assonance;  <jue  vus  sciez 
damnct,  qu'il  emprunte  à  Vs.,  est  d'une  rare  platitude,  et  n'a  pas  pu 
suggérer  la  leçon  de  0,  excellente  sauf  l'assonance  :  je  lirais  bacheler 
(comme  au  v.  2861). 

364.  e  pur  seignur  le  tenez.  —  G.  e  pur  seignur  l'  tenez,  comme  si  Ve  de  le 
pouvait  s'élider  entre  deux  consonnes;  B.  e  l'  pur  seignur  tenez,  ce  qui 
n'est  pas  moins  inadmissible.  La  correction  de  H.,  qui  supprime  le, 
est  la  meilleure. 

390.  Seit  ki  l'ociet,  tute  pais  puis  avriumes.  —  G.  avrumes,  B.  supprime  puis  ; 
ces  deux  corrections  sont  superflues  :  avriumes  ne  forme  que  trois 
syllabes. 

414.  Blancandrins  vint  devant  l'empereur.  —  G.  devant  Marsiliun;  très-bonne 
correction. 

444.  del  furrer  getee.  —  G.furrier;  je  ne  connais  pas  ce  mot  et  lirais  volontiers 
fuerre  ou  furre  avec  H . 

474.  L'altre  meitet  durât  Rollant  sis  nies.  —  G.  E  sun  nevuld  Roi  tant  l'altre 
meitiet,  leçon  qui  serait  soutenable,  mais  qui  ne  vaut  pas  la  correction 
si  simple  et  si  lumineuse  de  H.  (suivi  par  B.)  :  L'altre  meitet  avrat 
R.s.  n. 

489.  Que  me  remembre  de  la  dolur  e  de  l'ire.  —  M.  propose  de  supprimer  le 
second  de,  ce  qu'a  fait  B. ,  mais  ce  qui  est  fort  contraire  aux  habi- 
tudes de  l'ancienne  langue.  G.  de  la  sue  grant  ire;  je  lirais  volontiers 
del  grant  duele  de  l'ire. 

520.  pur  veir  sacez.  —  G.  créez,  bonne  leçon,  fournie  par  Vn.  et  nécessaire  à 
l'assonance. 

526-7.  Tanz  riches  reis  cunduit  a  mendistcd;  Quand  ert  il  mais  recreanz  d'osteier? 
—  G.  T.  r.  r.  e  'vencuz  e  matez,  leçon  qui  rétablit  l'assonance,  mais 
qui  est  faible;  mais  osteier  doit  aussi  être  corrigé. 

548.  Funt  les  enguardes  a  xx  milie  chevaliers.  —  G.  et  de  Francs  xx  milliers  (il 
faudrait  au  moins  millier);  H.  vint  mils,  et  B.  après  lui  vint  mil  :  c'est 
la  bonne  leçon. 

605.  La  traisun  me  jurrez  de  Râlant  s'il  i  est.  —  Vers  difficile  :  Gé.,  suivi  par 
B.,  supprime  de  Rollant;  M.  propose  La  tr.  de  R.  me  jurreiz;  la  cor- 
rection de  G.  La  mort  jurez  de  Roland  s'il  i  est,  paraît  la  meilleure. 

732.  La  destre  oreille  al  premer  urs  trenchat.  —  G.  al  Jelun  urs ;  H.  primes  al 
urs.  Il  est  vrai  que  l'ours  est  seul,  mais  le  texte  d'O  peut  se  défendre: 
premier  signifierait  ici  celui  dont  on  a  parlé  d'abord. 

766.  Dreiz  emperere,  dist  Rollanz  le  barun. —  M.  G.  emprunte  à  Vn.  une  leçon 
qui  supprime  la  forme  barun  au  nominatif,  bien  probablement  fautive  : 
Li  quens  Rolanz  en  apelct  Carlun. 


100  COMPTES-RENDUS 

838.  Chi  ad  juget  mis  nés  a  rerc  guardc.  —  G.  Ki  mm  ncvuhi  jugat;  cette  cor- 
rection est  bonne  ;  celle  de  H.,  qui  substitue  Rollanl  à  mis  nés,  aussi  : 
B.  a  adopté  la  dernière. 
918.  De  chrcstiens  voct  faire  maie  vode.  —  M.  G.  ne  comprend  pas  le  dernier 
mot  de  ce  vers  ;  à  la  note  correspondante  de  sa  première  édition,  il 
dit  :  «  Mot  difficile.  On  a  voulu  {gui  donc?)  le  rapporter  à  vuide,  de 
viduus,  mais  c'est  une  hypothèse  très-contestable.  »  Au  glossaire  on 
lit  :  «  Vode.  Destruction??  (étymologie  inconnue,  à  moins  qu'on  ne 
suppose  viduus  ?  ?)  Il  est  douteux  que  le  scribe  ait  bien  écrit  ce  mot.  » 
Et  dans  les  deux  éditions  suivantes,  le  vers  est  transformé  en  celui-ci  : 
Chrestientet  voet  mètre  a  maie  hunte.  Mais  il  n'y  a  aucune  correction  à 
faire.  La  locution  maie  vode,  qui  vient  sans  doute  du  latin  niala  vota, 
signifie  «  désastre,  perdition  ;  »  elle  se  retrouve  plus  tard  sous  la  forme 
maie  voe,  p.  ex.  Troie,  v.  745,  Cum  il  alast  a  maie  voe,  ou  maie  veue  : 
Se  il  pecchent  envers  tei  e  tu  par  curuz  les  livres  a  maie  veue  a  lur  enemis 
(Rois,  III,  8,  46).  On  rencontre  encore  ce  mot,  écrit  n^'furve  dans  l'édi- 
tion de  Méon,  dans  Marie  de  France,  II,  244  :  Chascun  envient  garder 
sa  kewe,  U  il  ira  a  maie  weuwe.  Ce  n'est  donc  pas  le  scribe  d'O  qui  est 
dans  son  tort. 
979.  Icele  tere  ço  dit  dun  il  estcit.  —  M.  propose  0  vit  Deus  l'ad  maleite,  mais 
c'est  bien  loin  du  texte  ;  H.  et  B.  lisent  estcid,  qui  suffit  pour  rétablir 
l'assonance  ;  mais  on  ne  trouve  dans  tout  le  Roland  aucune  trace  de 
\'e  à  la  finale  des  5"  pers.  sg.  de  l'imparfait,  et  ce  temps  ne  convient  pas 
ici,  comme  l'a  remarqué  Mùller.  G.  Wtdunt  il  seseivret,  c'est  ingénieux, 
mais  on  n'a  pas  d'exemples  de  cette  locution.  Je  lirais  :  dunt  il  est 
seindre  si  j'osais  introduire  ici  cette  forme  archaïque  (elle  se  trouve  dans 
la  Passion)  à  côté  de  sire  assuré  par  l'assonance  aux  v.  296  et  autres. 
Au  reste,  ço  dit  n'est  pas  clair  non  plus. 

1024.  Guenes  le  sot  li  fel  li  traitur.  —  G.  ki  fist  la  traisun  ;  H.  Gu.  H  fel  ad 
fait  la  traisun  (mieux,  parce  que  H.  n'est  pas  obligé  comme  G.  de 
changer  le  vers  suivant). 

:o9i.  Melz  voell  morir  que  huntage  me  venget.  —  Pour  écarter  cette  assonance 
impossible,  G.  et  B.  (après  H.)  lisent  que  me  vienget  huntage.  Mais 
l'assonance  comporte  ici  a  +  nasale  +  gutturale  :  je  lis  que  huntages 
m'ataignet;  cf.  au  v.  9. 

1 1 47.  Que  Guenelun  nus  ad  tuz  espiez. — G.  Que  H  quens  Guenes  a  mort  nus  ad  jugiez; 
correction  motivée  par  le  sens  du  deuxième  hémistiche  et  la  forme  du 
premier,  et  assez  inutile  dans  les  deux  cas,  car  M.  G.  admet  ailleurs 
Guenelun  au  nominatif,  et  si  le  sens  du  2"  hémisticle  n'est  pas  très-bon, 
la  correction  ne  vaut  guère  mieux  :  l'idée  de  trahison  devrait  être 
clairement  exprimée  dans  ces  paroles. 

1438.  Franceis  i  unt  ferut  de  coer  e  de  vigur.  —  G.  i  fièrent,  bonne  correction. 

1485.  Ço  est  Climborins  ki  pas  ne  fut  produme.  —  H.  a  conjecturé  ki  pas  ne  fuit 
por  ume,  dont  on  retrouve  l'idée  essentielle  dans  le  ki  pas  ne  fuit  pro- 
dume de  B.  ;  G.  ki  coer  n'at  de  produme,  un  peu  trop  éloigné  du  texte. 

1862.  Oi  desertet  a  tant  rubeste  exill.  —  Ce  vers,  qui  est  obscur,  mais  qui  en 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p,  gautier  ioi 

somme  peut  rester  tel  quel,  est  trop  violemment  corrigé  en  Hoi  désertez 
et  mis  en  grant  exill. 

1894.  Q^^  "'^''^  l'^l^^t  ^^"î-  ^It''^  descunfisun.  —  G.  raeinçun,  d'après  le  ms.  de 
Paris;  mais  la  correction  de  H.  est  bien  meilleure  :  escundisuri  ;  B. 
desfisun  ? 

1959.  Iço  ne  di  que  Karics  n'i  ait  perdut.  —  M.  G.  corrige  m'ait,  leçon  excel- 
lente, qui  est  sûrement  dans  le  ms.  au  lieu  de  n'i  ait,  et  qui  concorde 
seule  avec  le  sens  général.  Elle  annule  les  autres  conjectures  faites  sur 
ce  vers  * . 

2 161 .  Dcsuz  le  comte  si  l'i  unt  mort  laisset.  —  G.  fait  verser  ;  H.  mort  getet  ;  l'une 
et  l'autre  leçon  est  bonne;  la  seconde  est  plus  près  du  ms. 

2242.  Morz  est  Turpin  le  guerreier  Charlun.  —  Malgré  l'accord  des  mss.  secon- 
daires, il  ne  paraît  pas  nécessaire  de  changer  li  gaerreiers  en  el  servise. 

2276.  Del  sanc  luat  sun  cors  e  snu  visage.  —  G.  Sanglent  aveit.  Dans  ses  deux 
premières  éditions,  M.  G.  ne  trouvait  rien  de  choquant  à  ce  vers;  il 
expliquait  dans  son  glossaire  le  verbe  luer  par  «  souiller,  »  et  ajoutait 
qu'«il  vientde/ucre,  qui  signifie  «  arroser,  baigner  ».  »  Il  paraît  que  cette 
explication  ne  le  satisfait  plus;  mais  le  changement  qu'il  fait  subir  au 
vers  est  trop  arbitraire.  11  faut  maintenir  luat  au  sens  de  «  souilla,  » 
en  faisant  naturellement  venir  luer  de  lutare  et  non  de  luerc. 

281^.  Jo  te  cumant  de  tute  mes  oz  l'aunade.  —  Le  dernier  mot  de  ce  vers  est 
d'une  autre  main  dans  O,  dit  Th.  Mùller;  Génin  lit  de  tûtes  mes  oz 
l'aiin,  ce  qui  est  sans  doute  la  bonne  leçon,  en  changeant  de  tûtes  mes 
oz  en  de  tute  m'ost.  M.  G.  lit  Jo  te  cumant,  tûtes  mes  oz  aiin  avec  Millier 
(et  B.),  mais  l'impératif  est  aune  :  il  faudrait  au  moins  aiins.  H.  lit 
cundui  au  lieu  à'aiin,  d'après  les  mss.  secondaires. 

2851.  amiral:.  —  M.  G.  propose  en  note  amiranz ,  bonne  leçon,  que  B.  a 
adoptée. 

2861-2.  Oi  se  vante. ent  mi  vaillant  chevaler  De  granz  batailles,  de  forz  esturs 
pleners.  —  Pour  écarter  ces  deux  assonances  en  iè,  M.  G.  change  au 
premier  vers  chevaler  en  adubet  (je  lirais  plutôt  bacheler,  comme  au  v. 
359),  et  au  second,  d'après  H.,  pleners  en  campels,  évidemment  bon. 
La  lettre  qui  est  effacée  dans  le  mot  vante. ent  est  suppléée  par  un  (dans 
l'édit.  de  Th.  Millier;  mais  M.  G.  a  reconnu  qu'il  faudrait  vantouent, 
et  c'est  ce  qu'il  a  imprimé  :  toutefois  la  vraie  leçon  est  celle  de  M.  B., 
vantèrent . 

3020.  M.  G.  met  en  note  sur  ce  vers  :  «  Correction  due  à  M.  Bartsch;  «  mais 
il  n'y  a  pas  de  correction  ;  la  même  bizarrerie  se  reproduit  au 
v.  3197. 

3056.  Leseignur  d'els  est  apelet  Oedun.  —  G.  ils  apclent  Ocdun,  H.  apclet  um, 
B.  Li  sire  d'els  est  a.  Ocduns.  Ces  trois  corrections  peuvent  s'accepter. 

3668.  Meinent  paitns  entres  qu'ai  baptisterie.  —M.  Bonnardot  a  indiqué  à  M.  G. 
la  forme  baptistire  (ou  mieux  batestire),  qui  rétablit  l'assonance  ;  B.  a 
baptistirie,  qui  est  très-douteux. 

I .  Je  vois  au  dernier  moment  que  cette  leçon  se  trouve  déjà  dans  la  seconde  édition  de 
M.  Fr.  Michel. 


102  COMPTES-RENDUS 

5845.  Met  II  cl  poign  de  cerf  le  désire  guant.  Dist  H  cmpereres  :  bons  pièges  en 
dcmant;  Trente  parenz  (ms.  ^aienz)  li  plevissent  leial;  Ço  dist  li  reis  : 
c  jo  l'vos  rccrerai.  Fait  cels  guardcr  tres^ue  li  dreiz  en  serai.  —  De  ces 
cinq  vers,  le  4*  seul  peut  subsister  dans  une  tirade  assonée  en  ai,  è; 
M.  H.  supprime  les  trois  premiers  et  garde  le  dernier  tel  quel  : 
M.  Bœhmer  en  a  fait,  contre  toute  vraisemblance,  une  petite  laisse  à 
part  en  an,  en  (au  v.  3847  il  lit  E  li  plevissent  leial  trente  parent,  au 
V.  48  jo  vus  recrei  itant,  et  au  v.  49  tresque  dreits  serat  en  .').  M.  G. 
corrige  fort  bien  45  :  E/  puing  li  met  le  destre  guant  de  cerf,  46  en 
avrai;  49  trcscju'en  serat  li  plaiz  est  plus  douteux,  parce  qu'il  ne  s'agit 
pas  du  procès,  mais  du  droit  (de  Pinabel  ou  de  Tierrij  décidé  par  l'is- 
suedu  combat  (p.-ê.  tresquen  serat  dreiz  faiz  ou  tresque  dreiz  en  iertfaiz  ?)\ 
47  Trente  parent  leial  plege  en  sunt  fait  est  très-ingénieux,  mais  me 
paraît  s'éloigner  un  peu  trop  du  texte. 
5880-1.  Lur  osbercs  rampent  e  lur  cengles  depiccent,  Les  alves  turnent,  les  scies 
cheent  a  terc. —  Ces  deux  vers  ne  peuvent  assoner  en  a,  ai,  et  le  second 
est  trop  long,  M.  G.  lit  :  Lur  cengles  rampent  c  lur  osbercs  desmailent, 
Les  alves  turnent,  lur  seles  en  sunt  gaastes.  Cette  correction  a  pour  le 
premier  vers  l'inconvénient  de  ne  pas  présenter  les  idées  dans  un  ordre 
tout-à-fait  logique,  et  pour  le  second  celui  beaucoup  plus  grave  de  ne 
pas  rendre  du  tout  l'idée  du  poète.  Au  v.  3450,  qui  a  servi  de  modèle 
à  M.  G.,  on  lit  bien  la  scie  en  remaint  guaste,  mais  c'est  que  celui  qui 
l'occupait  est  tué,  tandis  qu'ici  les  selles  doivent  sûrement  tomber 
àterreavec  les  deux  chevaliers.  B.lit  lur  cengles  départent,  qui  est  excel- 
lent, mais  au  second  vers  les  seles  acraventent  ne  fait  pas  d'assonance. 
3923.  herbus.  —  G.  hcrbut,  bonne  correction,  nécessitée  par  l'assonance,  et  que 

B.  a  adoptée. 
3978.  En  ma  maisun  ad  une  caitive  franche.  —  G.  En  ma  curt;  cette  excellente 
leçon,  qui  est  déjà  dans  la  deuxième  édition  de  G.,  a  été  faite  aussi 
par  H.;  celle  de  B.,  En  ma  maisun  i  at  caitive  franche,  est  bien  moins 
bonne. 
3992.  Culcet  sei  li  reis.  —  H.  G.  Li  reis  se  c;  B.  Culchet  sei  ireis!  J'aimerais 

mieux  Culchet  sei  Charles. 
3995.  Par  force  iras  en  la  tere  debire.  —  Ce  vers  si  important  est  encore  incer- 
tain ;  Génin  lisait  de  Sirie;  H.  lit  d'Ebire;  M.  de  Bire,  et  promet  des 
éclaircissements  que  nous  attendons  depuis  dix  ans;  G.,  après  avoir 
proposé  de  Libie  (voyez-en  les  raisons  Hist.  poét.  de  Charl.,  p.  277), 
lit  aussi  de  Bire,  et  B.  en  fait  autant.  Le  mot  reste  donc  aussi  énigma- 
tique  que  celui  qui  termine   le  vers  suivant  :    Rci  Vivien  si  sucurras 
enimphe. 
Le  grand  mérite  de  cette  édition,  celui  qui  lui  vaudra  de  faire  date  dans  l'his- 
toire du  Roland,  c'est  qu'elle  est  la  première  où  on  ait  essayé  de  rétablir  par- 
tout un  texte  intelligible  et  correct,  où  on  ait  comblé  les  lacunes  d'O  avec  les 
autres  mss.,  et  surtout  où  on  ait  pris  pour  guide  et  pour  règle  fixe  la  pureté  de 
l'assonance.  L'honneur  de  cette  première  tentative  reviendrait  à  M.  Hofmann 
s'il  avait  publié  son  édition  imprimée  depuis  trois  ans  au  moins  ;  mais,  puisqu'il 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p.  bœhmer  105 

s'est  laissé  devancer  par  M.  Gautier,  il  n'est  que  juste  que  le  mérite  d'une  initia- 
tive aussi  féconde  revienne  au  savant  professeur  de  l'École  des  Chartes.  Son 
petit  livret  ne  mérite  donc  pas,  dans  son  genre,  moins  d'éloges  que  les  deux 
splendides  volumes  dans  lesquels  il  a  donné  au  public  une  sorte  d'encyclopédie  de 
la  Chanson  de  Roland  et  de  tout  ce  qui  s'y  rattache. 

M.  Bœhmer  aurait  bien  dû,  à  l'exemple  de  M.  Gautier,  définir  ce  qu'il  a  voulu 
faire  en  exécutant  sa  petite  édition.  H  n'en  indique,  par  le  titre',  qu'un  des 
caractères  :  c'est  une  simple  «  édition  critique  du  texte  d'Oxford  ;  »  et  dans  sa 
prudence  à  l'égard  des  autres  manuscrits  il  va  même  beaucoup  plus  loin  que 
M.  Gautier:  il  ne  leur  emprunte  que  de  rares  variantes  (généralement  utilisées 
avant  lui),  et  jamais  de  vers  ou  de  laisses,  malgré  les  évidentes  lacunes  d'O.  Son 
travail  critique  est  essentiellement  restreint  à  la  restauration  du  texte  d'Oxford  à 
l'aide  des  seules  ressources  qu'il  présente  :  c'est  une  œuvre  de  critique  divinatoire 
beaucoup  plus  que  méthodique,  où  l'auteur  a  montré  souvent  une  rare  intelli- 
gence et  une  invention  heureuse,  mais  qui  n'offre,  dans  la  plupart  des  cas,  pour 
la  constitution  définitive  du  texte,  que  la  valeur  d'une  conjecture  ingénieuse. 
Comme  M.  G.,  M.  Bœhmer  a  eu  en  vue  de  donner  partout  un  texte  satisfaisant 
au  point  de  vue  du  sens  et  de  l'assonance.  Dans  ces  deux  directions,  il  est  allé 
plus  loin  que  son  devancier,  mais  ce  n'est  que  dans  la  seconde  qu'on  peut  l'ap- 
prouver sans  réserve.  M.  Gautier  s'était  à  peu  près  borné  à  la  restitution  et  à  la 
distinction  respective  des  assonances  en  ou,  0  et  u,  ie  et  e;  M.  B.  y  a  joint 
l'étude  plus  attentive  des  autres,  et  le  soin  qu'il  a  généralement  pris,  avec  toute 
raison,  de  conformer  l'orthographe  à  l'assonance,  mérite  d'être  désormais  imité 
(p.  ex.  I  reclaimet  ataignet,  XXIII  oels  au  lieu  de  oils,  etc.).  Cette  attention 
apportée  à  la  rime  a  d'ailleurs  été  récompensée  par  de  bonnes  corrections  qu'elle 
a  suggérées;  d'autres  fois  elle  a  entraîné  l'auteur  dans  de  singuliers  écarts;  enfin 
il  a  parfois  contredit  fort  singulièrement  son  propre  principe  :  on  trouvera  plus 
loin  des  exemples  de  tous  ces  cas,  qui  seront  examinés  à  propos  de  la  critique 
des  leçons  proprement  dites.  Comme  M.  Gautier,  M.  B.  a  transporté  dans  le 
corps  du  vers  l'orthographe  assurée  par  les  assonances  :  procédé  évidemment 
bon,  et  que  je  ne  signale  que  parce  que  des  critiques  distingués  ne  l'ont  pas 
toujours  appliqué.  Quelques  inconséquences,  quelques  lapsus  calami,  comme  cha- 
lunjant  3378  quand  l'assonance  de  3785  assurerait  chalange  ou  chalenge  {cha- 
langcz  1926),  coukhets  2358  et  chalangez  1926  pour  coulchiets  etchalangiez,  et  de 
m.  nuncerent  204,  etc.,  étaient  inévitables  et  se  corrigent  facilement.  —  Mais  il 
est  bizarre  de  voir  l'auteur  adopter  quelquefois  une  orthographe  qui  n'est  pas 
moins  contraire  aux  règles  de  l'assonance  qu'à  la  grammaire.  Ainsi,  bien  que  ces 
mots  assonent  toujours  en  è  et  ê.e,  il  écrit  toujours,  malgré  le  ms.,  sait  et  saivcnt 
pour  set  et  scvent,  les  seules  formes  phonétiquement  acceptables  et  les  seules  que 
connaisse  l'ancienne  langue  ;  comme  si  ai  assonait  en  é  et  non  en  P. 

En  dehors  de  l'orthographe  indiquée  par  l'assonance,  M.  B.  a  introduit  dans 
son  texte  une  notation  diacritique  toute  nouvelle,  qui  consiste  essentiellement 

1 .  Le  changement  du  titre  même  du  poème  :  Rencesval  au  lieu  de  Chanson  de  Roland, 
est  une  fantaisie  sans  importance. 

2.  Quant  à  saiviez  pour  saviez  1146,  le  barbarisme. est  encore  plus  inexpliquable. 


104  COMPTES-RENDUS 

dans  l'emploi  de  ts  pour  z  en  certains  cas,  dans  la  distinction  entre  u  =  ù  etu  = 
ou',  et  dans  l'adoption  du  signe  i  pour  indiquer  deux  i  réunis  en  un  (chrestien). 
11  substitue  d'ailleurs,  comme  M.  G.,  ch  k  c  toutes  les  fois  que  cette  consonne 
précède  a  ou  ses  représentants  (pourquoi  pas  Blanchandrin  ?),  el  emp\ok  \e  ç 
devant  a,  o,  u  (pourquoi  alors  jugat?  ^i.  De  ces  trois  innovations,  la  seconde 
seule  me  paraît  bonne  :  on  ne  s'en  étonnera  pas,  puisque  je  l'ai  proposée,  ou  à 
peu  près,  avant  M.  Bœhmer  %  et  qu'elle  s'accorde  parfaitement  avec  mes 
recherches  sur  la  valeur  des  voyelles  o  et  u  en  ancien  français.  Au  lieu  de  chres- 
tien (ou  chrestien),  je  ne  vois  pas  pourquoi  on  n'écrirait  pas  chrestiien  comme  les 
bons  manuscrits  anciens,  (^ant  à  l'emploi  de  ts  au  lieu  de  z,  il  n'a  en  lui-même 
rien  d'utile  :  si  l'on  voulait  se  mettre  à  remplacer  les  caractères  de  l'ancienne 
écriture  par  ceux  qui  nous  rendent  le  même  son,  il  faudrait  employer  l'écriture 
purement  phonétique,  et  le  2,  fort  à  propos  adopté  par  les  anciens  scribes  pour 
rendre  ts,  n'expose  à  aucune  confusion,  puisqu'il  n'a  pas  d'autre  valeur.  Au 
reste,  M.  B.  a  appliqué  son  innovation  le  plus  singulièrement  du  monde  :  quand 
le  z  termine  une  forme  d'un  nom  finissant  en  t,  il  le  rend  par  ts  *,  mais  s'il  ter- 
mine un  adverbe  (asez)  ou  une  forme  verbale,  il  le  maintient  (ainsi  amets  = 
ûmatoSf  mais  amcz  =  amatis).  C'est  une  distinction  qui  n'est  appuyée  sur  aucun 
exemple  ancien  ■',  et  qui  a  le  grave  inconvénient  de  paraître  distinguer  deux  pro- 
nonciations là  où  il  n'y  en  avait  qu'une  '"'.  Ce  qu'on  ne  saura  jamais,  c'est  pour- 
quoi M.  B.  a  restreint  (sauf  le  ç)  ses  signes  diacritiques  à  ceux  qui  n'étaient  pas 
employés  avant  lui.  Il  a  trouvé  utile,  —  et  je  l'en  loue,  —  de  distinguer  u  =  û 
et  u  =  ou,  mais  pourquoi  a-t-il  laissé  les  trois  sons  bien  distincts  é,  e  tX.  e  fémi- 
nin confondus  dans  le  même  signe  «  '  ?  Il  est  aussi  difficile,  et  même  plus,  car 
la  langue  moderne  suggère  des  confusions,  de  discerner  Vé  Atperàt  l't  de /cr  qu'il 
peut  l'être  de  distinguer  Vou  de  jur  de  Vu  de  mur.  Comment  se  prononcent  les 
deux  premiers  c  à'empererc  ?  En  lisant  chantet  qui  peut  dire  si  c'est  cantat  ou  can- 
tatum }  Il  faut  lire  mïlic  nobïlie,  mais  folie  avilie.  M.  B.  n'éclaire  le  lecteur  sur 
la  prononciation  d'aucune  de  ces  lettres.  On  la  connaît,  dira-t-on,  par  l'étymo- 
logie,  le  sens  ou  la  versification.  Mais  il  en  est  de  même  de  celle  des  deux  u, 
de  celle  de  c,  de  celle  de  /  ou  i.  —  L'éditeur  a  pris  évidemment  plaisir  à  appli- 
quer les  deux  ou  trois  procédés  qu'il  a  inventés  :  il  n'a  pas  fait  une  œuvre 
logique  et  vraiment  scientifique. 

1 .  Faute  de  caractères  équivalents,  j'imprime  simplement  u  en  citant  les  mots  que 
M.  B.  écrit  par  un  u  marqué  d'un  signe  spécial  qui  lui  donne  la  valeur  approximative 
de  ou. 

2.  M.  B.  prétend  rétablir  le  /  là  où  il  est  étymologique  :  il  l'écrit  même  devant  (,  con- 
trairement aux  lois  de  l'ancienne  orthographe  :  l'œil  est  choqué  de  jisant,  jiu,  etc. 

3.  Voy.  Alexis,  p.  67.  U  est  vrai  qu'au  lieu  de  deux  u,  je  proposais  de  distinguer  deux 
0,  mais  cela  revient  au  même  ;  et  par  des  raisons  analogues  à  celles  qui  m'ont  décidé 
pour  l'Alexis,  je  mettrais  partout,  dans  le  Roland,  0,  et  non  u. 

4.  De  même  aux  thèmes  en  d  correspondent  des  formes  en  ds,  ce  qui  a  l'air  d'indi- 
quer une  différence  de  prononciation.  —  M.  B.  écrit  punds  1364  :  quelle  est  donc  pour 
lui  l'étymologie  de  ce  mot  ? 

j.  Le  Fragm.  de  Val.  a  partout  ts,  les  textes  postérieurs  partout  z. 

6.  M.  B.  conserve  le  c  (ou  ç),  qui,  dans  l'ancienne  écriture,  exprime  le  son  z  {ts) 
devant  des  voyelles  {cel,  ço,  etc.).  Pourquoi  donc  écrit-il  anzeis  3382  et  3480  quand  le 
ms.  a  enceis?  Ce  n'est  rien,  mais  ce  qui  est  une  vraie  faute,  c'est  d'écrire  chevalst  2109, 
culst  2682  pour  chevalzt  culzt  contre  le  ms.;  c'en  est  une  autre  de  substituer  Sarragusse 
et  sarragusseis  996  à  Sarraguce  et  sarraguceis. 

7.  çà  et  là  on  trouve  un  accent  grave,  on  ne  sait  pas  pourquoi. 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p.  bœhmer  105 

De  même  que  M.  Gautier,  M.  B.  a  aussi  prétendu  rétablir  partout  les  règles 
de  la  flexion  la  plus  régulière.  Cette  tendance  en  elle-même  est  excellente,  mais 
elle  demande,  pour  être  appliquée  avec  fruit,  une  connaissance  très-exacte  de  ces 
règles  qu'on  veut  mettre  en  évidence  ;  elle  exige  en  outre  une  logique  rigoureuse, 
qui  cependant  n'exclut  pas  la  prudence.  M.  B.,  qui  possède  plusieurs  des  con- 
ditions d'une  tâche  aussi  délicate,  ne  les  remplit  pourtant  pas  encore  suffisam- 
ment. Le  soin  qu'il  a  apporté  à  examiner  la  flexion  lui  a  fourni  de  bonnes  cor- 
rections, mais  l'a  entraîné  dans  de  mauvaises.  Pour  le  moment,  je  ne  veux  parler 
que  des  décisions  générales  ou  signaler  certaines  inconséquences*.  —  Le  mot 
carre,  aux  v.  53,  130,  186,  est  un  pluriel  neutre  qui  ne  doit  pas  prendre  d's, 
comme  l'a  montré  M.  Mussafia  (Jahrbuch,  VIII,  128);  c'est  par  ignorance  de 
cette  particularité  que  M.  B.  imprime  charrcs.  —  Les  substantifs  féminins  de  la 
3*  déclinaison  avaient-ils  ou  n'avaient-ils  pas,  à  l'époque  de  Roland,  une  s  au 
nominatif  singulier,  c'est  ce  qui  peut  se  discuter.  J'ai  dit  dans  l'yl /mi  qu'ils  n'en 
avaient  pas;  M.  Tobler,  dans  son  article  sur  mon  livre,  est  porté  à  croire  qu'ils 
en  avaient  une  :  je  discuterai  ailleurs  cette  question  assez  grave.  M,  B.  pense 
comme  M.  Tobler  :  il  imprime  morts  gents  neifsclarlctsflurs;  mais  pourquoi  alors, 
au  nominatif  également,  écrire  honur  2890,  baldur  2902,  cunfasiun  3276?  —  Les 
masc.  de  la  3*  décl.  qui  n'avaient  pas  d'i  en  latin  n'en  prenaient  sûrement  pas 
alors  en  français;  M.  B.  est  de  cet  avis,  car  il  écrit  sire,  emperere,  etc.;  mais  il 
imprime  par  erreur  altres  1867,  et  à  diverses  reprises  frères  :  au  v.  3429  il 
compte  même  Vs  de  frens  pour  la  mesure  du  vers  -.  —  Le  pluriel  des  substantifs 
féminins  de  la  troisième  déclinaison  est  privé  d's  au  nonainatif  par  M.  B.  :  il  écrit 
les  host  598,  etc.,  honur  3181;  il  faudrait  les  hots  (dans  l'orthographe  de  M.  B.), 
tes  honurs  (voy.  Alexis,  p.  114).  —  Celui  ne  peut  être  nominatif  v.  ij2o.  — 
Dolent  pour  dolente  1 104,  2823,  est  sans  exemple.  —  Si  nous  passons  à  la  con- 
jugaison, nous  remarquerons  qu'en  général  M.  B.  l'a  bien  observée,  et  qu'il  a 
ainsi  établi  plusieurs  bonnes  leçons,  comme  on  le  verra  plus  loin.  Mais  il  a  aussi 
commi-  quelques  erreurs  (sur  eulzt  et  chevalzt,  voyez  plus  haut).  Le  verbe  trou- 
ver prend  la  diphthongue  ue,  oe,  à  toutes  ses  formes  accentuées  :  travent  3004  est 
une  faute.  —  Il  est  illogique  d'écrire  consuuts  2372  et  bout  2473  :  j'aurais  d'ail- 
leurs préféré  conseut  et  beut.  —  Adeiset  21 59  (au  participe)  est  la  faute  contraire 
à  celle  de  truvcnt  :  il  faut  adeset.  —  Meslisiez  357  est  bon  et  n'avait  pas  besoin 
de  correction. — La  forme  voi5  270  est  la  seule  correcte,  et  M.  B.  l'a  remplacé  par  un 
barbarisme. — M.  B.  veut  quelef  du  3epers.  1 9.  en -«/(c/ian^c^,  etc.),  n'ait  jamais  été 
élidé;  d'autres  l'élident  toujours.  J'ai  dit  ailleurs  (.(4/ai5,  p.  34)  et  je  persiste  à  croire 
que  le  Roland  emploie  les  deux  prononciations.  C'est  un  point  à  étudier  de  près. 
—  Mais  la  plus  singulière  des  erreurs  de  M.  B.  est  celle  qui  porte  sur  les  par- 
faits en  ié  que  notre  texte  attribue  à  certains  verbes  :  survesquiet  respondiet  abatiet 
perdiet.  Ces  formes  sont  excellentes  %  mais  M.  B.  ne  les  connaissait  sans  doute 
pas,  et  il  les  a  partout  supprimées.  C'est  facile  quand  elles  se  trouvent  dans  le 

1.  Je  ne  relève  pas  non  plus  ici  de  simples  fautes  d'attention  comme  cents  64},  cuard 
Z8S,  avers iers  i^io,  quites  1140,  Roland  1989,  dubles  3583,  baruns  2509. 

2.  Parrastre  non  plus  ne  prend  pas  d'j-,  et  c'est  à  tort  que  M.  B.  a  changé  le  premier 
hémistiche  de  1027  pour  pouvoir  écùrt  parrastrcs. 

3.  J'en  donnerai  dans  un  prochain  cahier  le  relevé  et  l'explication.  —  Les  formes  en 
/■  existent  concurremment  dans  le  poème,  comme  p.  ex.  -urnes  à  côté  de  -ums,  -um. 


I06  COMPTES-RENDUS 

milieu  du  vers,  comme  survcsqukl  :  il  n'y  a  qu'à  écrire  survcsquil  ;  mais  abatict  se 
lit  à  l'assonance  des  vers  98  et  1317,  rc^pu/2<^i£/  à  celle  du  v.  2411,  pcrdict  à 
celle  du  v.  2795'  :  ces  quatre  vers  sont  purement  et  simplement  refaits  par 
M.  B.  :  il  termine  les  deux  premiers  par  un  mot  de  son  invention  (je  reviendrai 
tout  à  l'heure  sur  ce  point)  ;  au  v.  2411  à  quant  nul  n'en  respundict,  il  subs- 
titue car  nul  rcspuns  n'en  iert,  et  lit  2795  at  laissict  pour  i  pcrdiet.  On  conviendra 
qu'il  y  a  dans  une  pareille  façon  de  traiter  un  texte  une  singulière  hardiesse,  qui 
aurait  besoin  de  s'appuyer  sur  une  instruction  plus  solide.  — La  syntaxe  donne  lieu 
à  peu  d'observations.  M.  B.  montre  ici  comme  ailleurs  de  l'attention  et  de  l'in- 
telligence. Quelques  fautes  lui  ont  échappé.  Saveir  5  509,  étant  un  infinitif  pris 
substantivement,  doit  recevoir  \'s  du  nominatif  (Alexis,  p.  107).  —  Afinet  3914 
ne  doit  pas  prendre  d'5  ;  c'est  un  neutre  (voy.  les  remarques  de  M.  de  Wailly 
dans  son  Mémoire  sur  la  langue  de  Joinville).  —  Fuit  1913  eicurut  2086  devraient 
êtreécrits/!J/f5  et  curuts.  Il  faut  de  même  96  se  fait  e  bah  e  liez  {Alexis,  p.  181). 
Je  ne  comprends  pas  du  tout  comment  M.  B.  écrit  1861  :  Terre  de  France,  mult 
les  dulce  pais,  au  lieu  de  mult  estes  dulz  /'fl/5,  leçon  irréprochable  dums.:  regarde- 
t-il  dulce  comme  masculin,  ou  pdis  comme  féminin  ? 

La  versification,  en  dehors  de  l'assonance,  est  aussi  passée  par  M.  B.  à  un 
crible  d'ordinaire  plus  fin  que  celui  de  ses  prédécesseurs.  Je  n'admets  pas  comme 
lui  que  ensemble  i  oui  trente  378;  fasse  un  hémistiche,  non  plus  que  cume  mi  saive 
hume  20;  vint  mille  humes  913,  2997,  vint  mille  adubct  z-j-j-j  doivent  être  rempla- 
cés par  vint  milie  d'humés,  d'adubez  (cf.  vint  mille  de  Francs  3019);  cume  hum  se 
trouve  trois  fois,  2525,  2^59,  3424  :  je  lis  les  trois  fois  cume  uns  hum  (H.  sic 
pour  les  deux  derniers  vers)  ;  au  v.  1942  le  ms.  a  Vempereorad  tort,  corrigé  avec 
évidence  en  U  emperere  ad  tort  par  G.  et  H.  :  M.  B.  s'avise  de  lire  l'empererc,  ce 
qui  fausse  levers  (il  aurait  pu  mettre  empereres  comme  frères  3429).  —  Où  M.  B. 
a-t-il  trouvé  la  n'élidant  pas  son  a  devant  une  voyelle,  comme  dans  la  crie  flambe 
qu'il  écrit  au  v.  3093 .''  Oij  a-t-il  vu  surtout  le,  article  masculin,  ne  pas  élider  son 
e,  comme  dans  le  arcevesque  2137  et  le  orguillus  3132*?  >—  Avisiun  se  trouve 
quatre  fois  dans  le  poème  :  trois  fois  il  a  trois  syllabes,  une  fois  quatre;  M.  B. 
lui  en  donne  partout  quatre,  et  dérange  trois  vers  à  cet  effet  :  c'est  le  contraire 
qu'il  fallait  faire  (lire  s.  d.  au  v.  856  par  une  avisiun). 

J'arrive  à  un  procédé  de  M.  Bœhmer  tout  à  fait  étrange,  et  contre  lequel  la 
critique  ne  peut  réellement  s'armer  d'une  sévérité  trop  grande,  je  veux  parler 
de  la  fabrication  de  mots  nouveaux,  complètement  inconnus  à  l'ancienne  et  à  la 
nouvelle  langue,  et  tirés  plus  ou  moins  adroitement  du  mot  latin.  M.  B.  recourt 
à  ce  moyen  commode  quand  il  ne  sait  comment  se  tirer  d'embarras  (j'ai  déjà  cité 
plus  haut  enveis,  introduit  au  v.  270,  ei'desfisun,  au  v.  1894).  Ainsi  aux  v.  98  et 

1317  il  ne  veut  pas  d'abatict,  il  le  remplace  par  at  buitiet;  le  verbe  buitier  (étymo- 
logie?)  signifie  probablement  u  pousser  »  '.  — V.  100  Ne  scitocis  u  devient  chres- 


1.  Le  ms.  a  perdit;  perdiet  est  une  excellente  restitution  de  M.  Th.  Miiller. 

2.  Je  ne  l'admets  pas  davantage  pour  \'e  de  le  quand  il  est  pronom,  comme  dans  le 
at  pris  au  v.  2390. 

3.  M.  B.  s'appuie  sans  doute  sur  le  v.  2173,  où  butet  figure  à  la  rime  en  iê;  mais  il 
ne  s'ensuit  pas  du  tout  qu'il  faille  corriger  buitiet  ;  on  ne  trouve  nulle  part  cette  forme, 
et  butet  au  vers  en  question  a  pu  prendre  la  place  de  tout  autre  verbe. 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p.  eœhmer  107 

t'uns;  cet  indicatif,  après  un  subjonctif,  déplaît  à  M.  B.,  et  il  attribue  au  verbe 
devenir  l'élégant  participe  devints.  —  V.  515,  dans  une  assonance  en  oc  se  trouve 
le  mot  fieus,  qui  est  singulier,  bien  qu'on  puisse  l'expliquer  (.4/a(5,  p.  70,  n.  1)  ; 
M.  B.  en  fait  sans  effort  le  mot  socls,  qui  est  vraisemblablement  tiré  de  solum  : 
mes  sols,  c'est-à-dire  «  mes  terres.  »  C'est  charmant.  —  Pourquoi  cadllus 
n'aurait-il  pas  donné  chat  aussi  bien  que  chacit?  On  restaure  ainsi  le  v.  1986, 
où  chaicte  ne  donne  pas  d'assonance.  —  Le  v.  2075  est  cruellement  corrompu  : 
E  wigres  e  dan  e  museras  e  agiez  e  gieser;  M.  H.  lit  Wigrcs  c  dan  e  museras 
aguisiez,  M.  G.,  se  rapprochant  à  mon  sens  beaucoup  plus  de  la  bonne  leçon, 
Wigrcs  e  darz,  museras  e  algiers;  M.  B.  e  museras  e  jicts;  qu'est-ce  qu'un  lict? 
évidemment  une  arme  «  de  jet  »!  —  Le  verbe  dcspcrsuncnt  rend  le  v.  2581 
trop  long  :  nous  lui  enlevons  délicatement  la  tête,  et  nous  âwons  espersunent,  qui 
fait  très-bien  le  vers  :  il  est  vrai  que  ce  mot  n'existe  pas  et  n'aurait  pas  ce  sens, 
mais  il  ne  faut  pas  y  regarder  de  si  près.  —  Au  v.  2933  mercit  termine  le  pre- 
mier vers  d'une  tirade  en  i.e  :  il  n'y  a  qu'à  lire  mercide,  que  les  philologues 
expliqueront  ensuite  comme  ils  pourront.  —  V.  3! 97  i]uc  Caries  cleimet 
enfants;  M.  B.  n'admet  pas  que  le  t  de  la  3"=  pers.  s'élidât;  mais  l'hé- 
mistiche est  difficile  à  abréger...  pour  tout  autre  :  M.  B.  lit  que  Charles 
cleimet  fants  ;  et  voilà  l'it.  fantc  naturalisé  en  français.  —  Mais  le  plus  éton- 
nant exemple  du  genre,  c'est  la  correction  du  v.  3821,  oii  il  est  dit  que 
Tierri  avait  Ncirs  les  chcvels  e  alqucs  bruns  :  le  vers  n'a  ni  rime  ni  mesure  ni 
sens  ;  Génin  lisait  au  second  hémistiche  les  cils  alqucs  brunis,  ce  qui  était  fort 
mauvais;  M.  Mùller  a  écrit,  et  il  a  été  suivi  par  H.  et  G.,  £f  alqucs  brun  le  vis; 
M.  B.  a  bien  mieux  trouvé  :  Neirs  les  chevels  et  alqucs  esburrits ;  qu'est-ce  qu'es- 
burrir  ?  je  ne  lui  trouve  de  parenté  qu'avec  ébouriffer,  et  je  suppose  que  c'est  ce 
mot  qui  a  inspiré  M.  Bœhmer,  mais  je  me  permettrai  de  dire  qu'on  est  un  peu 
esburrit  de  pareilles  fantaisies  '.  —  Le  nouvel  éditeur  n'enrichit  pas  moins  la 
toponomastique  que  le  vocabulaire  commun  :  au  v.  662  la  citet  de  Gaine  devient 
Game  piur  l'assonance;  Samt  Antoine  1 580,  trop  long  pour  le  vers,  donne  Sain- 
torie,  ville  jusque-là  inconnue;  v.  3360  E  Guineman  justet  a  un  reiLcutice,  ce  vers 
est  conservé,  sauf  rei  (parce  c\\it  justet  ne  doit  pas  éliderson  0;  niais  leuticc  en  a.fr. 
désigne  toujours  le  pays  et  non  ses  habitants  ;  il  faut  s.  d.  Guincmans  justet  a  un 
rei  de  Leuticc,  comme  a  lu  H.  Le  v.  2209  est  trop  court  :  Ki  tint  la  marche  del  val 
de  Runers,  et  la  correction  de  Th.  M.  {de  Gènes  de  sur  mer)  inadmissible  à  cause 
de  l'assonance;  Génin  lisait  dusqu'al  val  de  Runiers,  H.  de  la  val  de  Runiers,  G. 
tresqual  val  de  Rivier;  M.  B.  del  val  de  Runiers,  mais  si  le  copiste  omet  souvent 
\'i  de  la  diphthongue  ie,  il  n'est  pas  possible  qu'il  ait  passé  un  /  faisant  syllabe 
et  comptant  pour  deux,  et  qu'est-ce  que  le  val  de  Runiiers  ?  —  Si  M.  B.  invente  des 
lieux  et  des  pays,  il  supprime  les  appellations  qui  lui  déplaisent.  Ainsi  Canclius 
a  beau  se  trouver  deux  fois  (3238, 3269)  dans  notre  texte  et  très-souvent  ailleurs, 
M.  B.  ne  veut  pas  de  ce  mot,  sur  lequel  on  a  tant  discuté,  et  il  le  remplace  par 
Candius  ;  voyez  comme  ce  système  aplanit  toutes  les  difficultés  !  —  En  voici  un 
autre  exemple.  Au  v.  855  les  Sarrasins,   pour  aller  de  Saragosse  à  Roncevaux, 

I.  Je  ne^cite  pas  naturellement  les  formes  qui  sont  mauvaises  dans  le  manuscrit  et  qui 
auraient  dû  être  corrigées  :  c'est  là  une  faute  d'un  tout  autre  genre,  et  bien  moins  grave. 
Remarquons  seulement  que  181  j  et  183$,  curius,  respecté  par  G.  et  B.,  doit  être  changé 
avec  H.  en  curuçus. 


I08  COMPTES-RENDUS 

traversent  la  terre  Certaine,  ce  qui  doit  signifier  la  Cerdagne;  on  s'est  étonné  de 
cet  itinéraire  :  M.  B.  lit  terre  serraine  (s.  d.  «  montagneuse  »,  comme  l'esp. 
serrana),  et  tout  va  bien.  —  En  dehors  des  nécessités  de  ses  corrections,  M.  B. 
a  admis  non  plus  des  mots,  mais  des  formes  qui  n'existent  pas;  j'ai  déjà  cité 
punJs;  j'y  joins  sapcite,  que  l'éditeur  substitue  sans  aucune  raison  v.  993  à  sapeie 
très-bien  restitué  par  M.  Millier,  etencrismet  1216.  Sur  ce  dernier  mot  l'erreur  est 
excusable  et  a  été  commise  souvent;  aussi  n'est-il  pas  inutile  de  la  dissiper.  Le 
ms.  porte  encrisme,  et  l'accent  est  sur  la  pénultième  ;  la  forme  régulière  du  mot 
est  encriéme,  comme  le  prouvent  deux  passages  de  Fergus  (v.  3967,  5637)  où  ce 
mot  assone  avec  crieve  et  fièvres,  et  aussi  le  dérivé  encriemece  (éd.  encriemetè)  dans 
Amadas,  v.  1236  (l'étymologie  est  s.  d.  'intremus  plus  ou  moins  mêlé  à  intrepidus). 
Nous  pouvons  maintenant  examiner  un  certain  nombre  des  corrections  de 
M.  B.  On  peut  en  général  lui  reprocher  d'en  faire  trop.  Soit  parce  qu'il  ne  con- 
naît pas  assez  à  fond  la  langue,  soit  parce  qu'il  se  substitue  trop  volontiers  au 
vieux  poète,  il  remanie  beaucoup  de  passages  qui  n'ont  pas  besoin  de  changement, 
et  parfois,  sans  parler  des  singulières  inventions  dont  on  vient  de  voir  quelques 
spécimens^  il  remplace  une  bonne  leçon  par  une  mauvaise.  Mais  d'autre  part  il 
est  certain  qu'il  a  lu  le  poème  d'un  œil  attentif  et  perspicace;  des  corrections  qui 
avaient  échappé  à  d'autres  ont  été  aperçues  par  lui,  et  son  ingéniosité  à  faire  de 
l'ancien  français  l'a  servi  heureusement  en  mainte  rencontre.  Je  signalerai  surtout, 
soit  les  cas  de  ce  genre,  soit  ceux  où  la  réfutation  de  M.  Bœhmer  donne  lieu  à 
quelque  remarque  utile.  J'ai  déjà  eu  occasion  de  mentionner  plus  haut  quelques- 
unes  de  ses  leçons,  et  de  fort  bonnes  dans  le  nombre. 

26.  Prozdom  i  oui  pur  san  seignur  aider.  —  Prusdumes  (sic)  ont,  correction 

déplorable  d'une  leçon  qui  est  excellente  (en  écrivant  seulement  pro- 

dôme)  :  «  il  y  eut  en   lui  un  prudhomme   »,   c'est  à  dire  «  c'était  un 

prudhomme  «,  locution  extrêmement  usitée  en  ancien  français. 
81 .  Si  me  direz  a  Charlemagne  le  rei.  —  On  peut  supprimer  a  (H.)  ou  lire  al 

rei  (G.),  mais  a  Charlemagne  l'  rei  est  insoutenable;   de  même  959 

Quand  ele  /'  veit. 
106,  Gefreid  d'Anjou  le  rei  gunfanuner.  —  En  lisant  H  reis  gunfanuniers,  M.  B. 

élève  de  sa  grâce  Geofroi  à  la  dignité  royale,  il  faut  le  rei  gunfanunicrs 

(G.  lirei?) 
223.  tis  hum  est  changé  en  vostre  hum  sans  motif  :  l'a.fr.  mélange  tu  et  vous 

dans  la  même  phrase, 
282.  ses  grandes  pels  de  martre.  —  B.  ne  veut  pas  de  grandes,  bien  à  iort{Alexis, 

p.   1 1  ^),  et  il  lit  celés  grands  p.,  qui  n'est  pas  bon. 

312.  Ensurquetvt  si  ai  jo  vostre  soer.  —  M.  B.  s'effarouche  de  soer  au  régime, 

mais  je  crois  que  c'est  trop  de  scrupule  :  en  tout  cas  sa  leçon  est  à  mei 
vostre  soer  ne  satisfait  pas. 

313.  Ço  est  Baldewin  (B.  Baldevins,  pourquoi ?)fo  dit  ki  ert  prozdoem.  —  B.  fo 

dit  (jue  ert  pr.,  correction  extrêmement  ingénieuse,  et  qui  pourrait  contre- 
balancer celle  de  Th.  M.,  très-heureuse  aussi  (5£  vif,  ki  ert  pr.),  si  cette 
dernière  ne  s'appuyait  sur  les  mss.  secondaires. 
367.  Ascmblct  s'est  as  sarazins  messages.  —  B.  Asemblee  est  très-bien  imaginé, 
à  cause  du  vers  suivant;  mais  j'aime  mieux  corriger  le  v.  368  comme 
le  propose  M.  Th.  Mùller  et  le  fait  M.  Gautier. 


La  Chanson  de  Roland,  p.  p.  bœhmer  109 

433.  Tous  les  éditeurs  laissent  otrier  dans  une  assonance  en  é  :  c'est  inadmis- 
sible. La  correction  est  indiquée  par  Vs.:  otrier  ne  volez.  —  De  même 
au  V.  525  hosUicr  doit  être  remplacé,  mais  je  ne  sais  par  quel  mot. 

604.  Cunscill  n'est  proz  dont  hume  n'est  sours.  —  H.  hum  seursnen  est,  G.  hom  ja 
sours  n'est,  B.  um  ne  remaint  cers.  Ces  corrections  sont  toutes  admis- 
sibles, mais  la  première  est  la  meilleure. 

689.  Sis  aquillit  e  tempeste  e  oreJ.  —  B.  Si  l's  at  cuillit.  —  Voilà  une  correc- 
tion superflue  ! 

765.  Cum  fist  a  tel  le  bastun  devant  Carie.  —  Corriger  ii  bastuns  était  trop 
simple  :  M.  B.  lit  le  bastun  dunant  Chartes  ',  parce  que  c'est  en  effet  le 
gant  et  non  le  bâton  que  Ganelon  avait  laissé  tomber  en  recevant  l'un 
et  l'autre  des  mains  de  Charlemagne  (v.  533).  C'est  trop  de  logique, 
et  la  phrase  n'est  pas  française. 

779.  N'avez  barun  qui  jamais  la  remut.  —  En  imprimant  là,  M.  B.  a  fait  un 
contre-sens,  comme  M.  Gautier  en  imprimant  le  :  la  se  rapporte  à 
rere-guarde  du  vers  précédent  :  «  on  a  décidé  que  Roland  aurait  l'ar- 
rière-garde  :  il  n'y  a  pas  un  de  nos  barons  qui  la  lui  ôte  maintenant, 
qui  la  bouge,  qui  la  change.  »>  Ou  p.  ê.  la  est-il  pris  absolument.?  cf. 
ci-dessous,  p.  114. 

965.  Li  duze  per  sunt  renies  en  martirie.  —  Qui  dira  pourquoi  M.  B.  a  cru 
devoir  gâter  ce  vers  excellent  en  substituant  remis  à  remes? 

989.  Franciis  morrunt  e  France  en  iert  déserte.  —  B.  destreite.  M.  G.  avait  déjà 
reconnu  que  déserte  ne  convenait  pas  à  l'assonance  en  ei,  mais  sa  leçon, 
caeite,  ne  vaut  pas  celle  de  M.  B. 

1444.  Que  vassals  est  li  nostre  empereur.  —  M.  ad,  H.  et  G.  unt,  B.  vassal  sunt  a 

nostre.  C'est  la  seconde  leçon  qui  est  la  meilleure. 
1712.  Respunt  li  cuens  :  colps  i  ai  fait  mult  genz.  —  Cette  leçon,  qui  est  celle 
du  ms.,  est  excellente,  et  on  n'aurait  jamais  eu  l'idée  de  la  changer  si 
le  premier  éditeur  n'avait  imprimé  j'ai  au  lieu  de  i  ai,  ce  qui  donne 
une  syllabe  en  moins  *.  M.  B.  adopte  la  leçon  de  Mùller,  suivie  aussi 
par  H.  et  G.,  j'en. 

1790.  Respont  dux  Naimcs  :  baron  (fait  la  peine.  —  M.  interprète  ce  vers  en 
imprimant  là  et  en  conjecturant  barons;  H.  écrit  la  et  remplace  baron 
par  Rolans  ;  G.  lit  forz  hum  i  fait  la  peine.  Tout  cela  ne  satisfait  pas  : 
la  conjecture  de  M.  B.,  ingénieuse  comme  d'habitude,  n'est  pas  plus 
évidente  :  barun,  si  fait  la  peine! 

i960.  Ne  a  muiler  ne  a  dame  qu'aies  veud.  —  Ce  vers  est  très-probablement  cor- 
rompu, car  que  signifient  les  derniers  mots.?  H.  lit  Ne  a  muiler  que  tu 
aies  eiid ;  G.,  suivant  une  conjecture  de  M.,  qu'as  veiid,  changement 
qui  n'améliore  pas  le  sens,  mais  rétablit  la  mesure  (\.  n'a  dame);  M.  B. 
imprime  Ne  a  muiller  ne  dame,  aies  veut;  ce  qu'il  comprend  sans  doute 
mieux  que  moi. 
2001.  Ja  est  ço  Rollans.  —  Il  n'y  a  rien  à  changer,  seulement  on  peut  imprimer 

1 .  Ailleurs  encore  M.  B.  met  au  nominatif  le  sujet  de  phrases  semblables,  mais  il  doit 
réellement  être  au  cas  régime  :  c'est  un  reste  de  l'ablatif  absolu. 

2.  La  bonne  leçon  est  dans  la  seconde  édition  de  M.  Fr.  Michel. 


110  COMPTES-RENDUS 

Ja  'st  ço;  M.  G.  a  donc  bien  tort  de  lire  Ja  est  c'  R.,  etM.  B.  de  lire 
Ja  c'est  :  le  premier  viole  les  règles  de  l'élision,  le  second  celles  de  la 
syntaxe. 
2040.  Repaire:  est.  —  Le  Repairet  cist  de  M.  B.  est  absolument  inutile,   et  con- 
tredit par  tous  les  manuscrits. 
212J.    Or  ad  II  quens  endrcit  sei  asez  que  faire.  —  Pour  corriger  ce  2''  hémistiche 
trop  long,  M.  H.  a  changé  asez  en  mult,  M.  G.  a  complètement  et  peu 
heureusement  bouleversé  le  vers;   M.  B.  lit  endreit  asez  que  faire,  mais 
que  signifie  endreit  absolument?   Il  faut  lire  endreit  sei  sez  que  faire  :  sez 
pour  asez  se  retrouve  au  v.  i960,  et  M.  B.  l'a,  par  une  bonne  correc- 
tion, introduit  au  v.  3037. 
2135.  ^^  orguillus  ne  hume  de  maie  part.  —  B.  a  maie  part,  locution  inusitée  : 

il  suffit  de  lire  n'hume,  comme  H.  et  G. 
2449,  2480.  Culchet  sei  a  terre.  —  Il  est  tout  indiqué  de  lire  avec   H.  et  G. 
Culchet  s'a,  qui  vaut  beaucoup  mieux  que  le  Culchicts  a  terre  de  M.  B. 
263  5.  Par  la  noit.  —  B.  Par  mi  la  nuit,  très-bonne  correction,  préférable  à  celle 

de  G.,  Tote  la  nuit. 
2672.  Ki  messages  soleit  faire  volenters.  — Au  lieu  de  refaire  le  vers  plus  ou  moins 
complètement,  en    intercalant   mes    avant    messages,    comme    Génin, 
Mùller,  H.  et  G.,  M.  B.  se  borne  à  transporter  messages  avant  volen- 
tiers,  correction  aussi  évidente  que  simple. 
3029.  A  XX.  chevaliers  la  preiserent.  —  G.  A  XXX.  mille  chevaliers;   B.   A  vint 
miliers  chevaliers  la  pr.,  mais  cette  forme  est  impossible  :  il  faudrait  de 
chevaliers.  II  semble  que  M.  B.  ait  voulu  adopter  la  correction  de  H., 
mais  qu'il  n'en  ait  pas  saisi  la  finesse  :  A.  XX.  miliers  chevaler   la 
preiserent. 
3728.  Quant  Charles  veit  que  morte  l'ad  truvee.  —  B.  que  mort  ele  at,   bien 

inutilement. 
3758.  Rollanz  me  forfist  en  or  e  en  aveir.  — Je  crois  ce  passage  gravement  altéré. 
En  tout  cas  ce  vers  est  trop  long  :  je  n'admettrais  pas  la  correction  de 
M.  B.  :  Rollands  forsfist;  j'aimerais  mieux  celle  de  H.  :  //  me  forfist. 
La  leçon  de  G.  :  Rollanz  m'  forfist  est  inadmissible ,  parce  que  Ve  ne 
s'élide  pas  dans  ces  conditions. 
Je  n'ai  énuméré  qu'un  nombre  assez  restreint  des  vers  où  M.  B.  a  pratiqué 
des  changements  :  j'ai  choisi  les  plus  importants  et  les  plus  caractéristiques. 
L'absence  complète  de  notes  fait  qu'il  est  difficile  de  discerner,  parmi   les  nom- 
breuses corrections  de  son  texte,  celles  qui  lui  appartiennent  de  celles  qu'il  a 
empruntées.  On  ne  sait  même  pas  s'il  a  eu  sous  les  yeux  l'édition  de  M.  Hofmann 
et  la  troisième  de  M.  Gautier.  Je  le  crois  d'ailleurs  pour  l'une  et  pour  l'autre, 
bien  qu'il  soit  surprenant,  si  M.  B.  a  connu  le  texte  de  M.  Hofmann,  qu'il  ne 
lui  ait  pas  fait  plus  d'emprunts.  Dans  l'incertitude,  je  n'ai  pas  mentionné  les  bonnes 
corrections  qui  se  trouvaient  déjà  dans   l'une  de  ces  deux  éditions,  et  peut-être 
par  là  ai-je  fait  à  M.  Bœhmer  un  tort  que  je  dois  au  moins  indiquer.  En  somme, 
sa  petite  édition,  élégamment  exécutée,  agréable  à  lire  et  d'un  prix  extrêmement 
modique,  se  recommande  en  outre  par  de  très-réelles  qualités.   Elle   marque 
un  pas  en  avant  dans  la  voie  oià  étaient  entrés  MM.  Gautier  et  Hofmann  et  où 


sucHiER,  la  Source  d'Ulrich  du  Tnrlin  1 1 1 

la  critique  doit  s'engager  de  plus  en  plus  décidément.  L'éditeur  a  parfaitement 
compris  la  tâche  qu'il  s'était  assignée,  et  il  a  fait  preuve  en  maint  endroit  de 
tact  critique,  de  pénétration  et  de  finesse.  Il  compense  ces  qualités  par  deux 
graves  défauts  :  trop  de  hardiesse  jointe  à  une  connaissance  parfois  insuffisante 
de  la  langue.  Son  édition  n'apporte  à  la  critique  des  leçons  qu'un  petit  nombre 
de  corrections  sûres,  et  à  la  critique  des  formes  que  la  restauration  d'une  ou  deux 
assonances.  Maii  le  seul  fait  d'avoir  présenté  sous  une  forme  aussi  claire  et  aussi 
saisissante  les  résultats  jusqu'à  présent  établis  par  la  critique  exercera  une  influence 
très-heureuse  sur  le  développement  de  l'étude  du  Roland,  et  en  général  de  l'ancien 
français.  Nous  souhaitons  aux  imitateurs  que  M.  Bœhmer  ne  manquera   pas 

d'avoir  autant  de  goût  et  moins  de  témérité. 

G.  P. 

Ueber  die  Quelle  Ulrich  von  dem  Tûrlin  und  die  aelteste  Gestalt  der  Prise 
d'Orenge  (Habilitations-Schrift)  von  Hermann  Suchier.  Paderborn  1873,  in- 
80,  44  p. 

Cette  dissertation,  écrite  avec  autant  de  sobriété  que  de  critique,  résout  d'une 
façon  qui  paraît  définitive  un  problème  assez  délicat  de  l'histoire  de  notre  épopée. 
On  sait  que  nous  possédons  en  français,  sur  les  premières  relations  de  Guillaume 
au  court  nez  et  de  Guibourc  sa  femme,  deux  poèmes  qui  se  contredisent  complè- 
tement, les  Enfances  Guillaume  et  la  Prise  d'Orenge.  M.  Léon  Gautier,  poursui- 
vant une  conjecture  de  M.  Jonckbloet,  a  pensé  qu'il  avait  existé,  sous  le  second 
de  ces  titres,  une  chanson  de  geste  plus  ancienne,  et  il  a  cru  en  retrouver  la 
traduction  dans  le  poème  allemand  d'Ulrich  von  dem  Tùrlin,  qui  a  composé, 
entre  1261  et  1276,  une  longue  introduction  au  Wilkhalm  de  Wolfram  (traduit 
lui-même  de  notre  Aliscans).  M.  Suchier  détruit  cette  hypothèse  ingénieuse,  et 
qui  paraissait  bien  fondée,  en  prouvant  qu'Ulrich  n'a  eu  sous  les  yeux  aucun 
poème  français  *,  et  qu'il  s'est  borné  à  développer,  avec  les  ressources  propres 
de  son  iinagination,  les  indications  sur  le  passé  de  Guillaume  qu'il  trouvait  dans 
son  modèle  Wolfram. 

En  effet,  «  tous  les  personnages  à  l'aide  desquels  Ulrich  fait  marcher  l'action 
qui  est  le  sujet  de  son  poème  peuvent  se  diviser  en  deux  classes  :  1'  ceux  qu'il  a 
empruntés  à  Wollram,  et  qui  se  trouvent  déjà  en  partie  dans  les  poèmes  fran- 
çais ;  2°  ceux  qu'Ulrich  a  introduits  et  qui  sont  inconnus  tant  à  Wolfram  qu'aux 
branches  françaises.  Mais  on  ne  rencontre  pas  un  seul  nom  qu'Ulrich  ait  en 
commun  avec  les  poèmes  français  tandis  qu'il  serait  inconnu  à  Wolfram.  »  Toute 
son  histoire  de  la  captivité  de  Guillaume  à  Todiernc,  de  sa  délivrance  par  Orable 
et  de  sa  fuite  avec  elle,  s'appuie  sur  un  passage  de  Wolfram  où  Esmerèd'Odierne- 
est  fils  de  Guibourc  et  de  Tibaut  son  premier  mari,  et  sur  un  autre  où  Guibourc 
raconte  que  Sinagon  a  eu  Guillaume  dans  sa  prison  et  que  c'est  là  qu'elle  l'a 
connu.  Mais  Wolfram  lui-même  avait  trouvé  ces  allusions  dans  le  texte  français 
d' Aliscans,  et  il  avait  tout  à  fait  mal  compris  la  seconde ,  qui  se  rapporte  à  la 

1.  Je  me  suis  donc  trompé  en  disant  ici  (Romania  I,  187,  n.  1)  qu'Ulrich  avait  suivi 
dans  un  passage  de  son  poème  le  coronement  Loois.  Ici  encore  il  n'a  fait  que  développer 
une  indication  de  Wolfram. 

2.  Voyez  sur  ce  nom  l'explication  plus  détaillée  que  propose  M.  S.  ci-dessus,  p.  96. 


I  I  2  COMPTES-RENDUS 

captivité  de  Guillaume  chez  Sinagon  de  Palerne,  non  pas  avant  la  bataille 
d'Aliscans,  mais  bien  après  (c'est  un  épisode  de  la  seconde  rédaction  du  Mariage 
Guillaume).  M.  S.  croit  d'ailleurs  aussi  qu'il  a  existé  une  rédaction  plusancienne 
de  la  Prise  d'Orengc,  et  il  a  incontestablement  raison.  Mais  cette  rédaction,  dont 
nous  avons  des  traces  visibles  dans  la  Vita  Guilelmi  du  onzième  siècle  et  ailleurs 
encore,  ne  nous  est  pas  parvenue^  et  n'avait  aucun  rapport  avec  le  récit  aven- 
tureux d'Ulrich  du  Thùrlin,  qui  est  en  contradiction  avec  toute  la  tradition  et 
a  introduit  à  son  tour  des  confusions  analogues  à  celles  oii  était  tombé  Wol- 
fram '.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  traiter  cette  question  en  détail,  et  d'examiner 
si  on  est  fondé  à  reconnaître  avec  M.  S.  cette  vieille  rédaction  dans  un  résumé 
de  la  Prise  d'Orcnge  qui  se  trouve  dans  Ulrich  de  Thùrheim  (autre  continuateur 
de  Wolfram). 

Quant  à  Wolfram  lui-même,  M.  S.  pense  qu'il  n'a  connu  aucun  autre  poème 
français  ({Xi' Aliscans .  Je  suis  porté  à  l'admettre  (et  il  est  sûr  en  tout  cas  que 
l'explication  donnée  par  San-Marte  *  pour  les  vers  7,  23  ss.  est  la  bonne), 
au  moins  pour  ce  qui  concerne  les  poèmes  consacrés  à  la  jeunesse  de  Guillaume. 
Mais  il  me  paraît  difficile  de  croire  que  Wolfram,  en  racontant  qu'Aimeri  de 
Narbonne  avait  déshérité  tous  ses  fils  au  profit  d'un  sien  filleul,  se  soit  ren- 
contré tout  à  fait  fortuitement  avec  l'auteur  de  Guibett  d'Andrenas,  qui  dit 
absolument  la  même  chose  ^.  On  a  déjà  relevé  dans  le  Wilkhalm  une  évidente 
allusion  au  Charroi  de  Nîmes.  D'autre  part ,  Wolfram  connaît  sur  les  Aliscans 
d'Arles  des  légendes  très  anciennes,  qui  ne  sont  pas  mentionnées  dans  le 
poème  français,  et  qui  paraissent  avoir  pour  base  le  récit  de  quelque  voyageur*. 

M.  S.  a  encore  le  mérite,  dans  cette  courte  brochure,  qui  permet  d'attendre 
de  lui  des  travaux  importants  pour  l'histoire  de  notre  littérature  épique, 
d'avoir  le  premier  classé  les  manuscrits  d'Ulrich  et  d'avoir  montré  qu'on 
juge  généralement  son  poème  d'après  une  version  remaniée.  Nous  signalerons, 
à  titre  de  curiosité,  un  petit  fait,  peu  important  d'ailleurs,  qui  paraît  lui 
avoir  échappé  :  c'est  que  Pauli,  dans  son  recueil  intitulé  Schimpf  und  Ernst 
(II,  47),  a  résumé,  d'après  le  poème  d'Ulrich,  les  aventures  de  Guillaume.  Il 
fait  précéder  son  récit  de  l'introduction  suivante  :  «  AufT  dem  fùrstlichen 
hause  Spangenberg  hab  ich  in  einem  alten  pergament  geschriebenen  defect 
mit  wunderalten  rithmis  von  allerley  sprachen  durch  einander  gemengt  (!) 
funden,  etc.  »  Le  bon  Pauli  termine  par  des  réflexions  curieuses  sur  l'appro- 
bation ou  le  blâme  que  mérite  la  conduite  d'Orable,  qui  abandonne  son  mari 
païen  pour  suivre  un  amant  chrétien.  G.  P. 

1.  Ainsi  d'un  passage  de  Wolfram  où  Guillaume  parle  des  combats  de  Charlemagne 
contre  Baligand  et  Marsile,  Ulrich,  qui  a  truque  Guillaume  rappelait  ses  propres  exploits, 
a  tiré  son  récit  des  guerres  de  Guillaume  contre  ces  princes  sarrasins. 

2.  Ueber  Wolframs  Wilhelm  von  Orange,  1870,  p.  30. —  Disons  en  passant  que  l'auteur 
de  ce  travail,  utile  à  certains  points  de  vue,  commet  de  singulières  méprises,  et  ignore 
aussi  bien  l'existence  des  Épopées  de  M.  Gautier  que  de  mon  Hist.  poét.  de  Charlemagne. 

3.  Il  ne  faut  donc  pas  dire  avec  M.  Gautier  {Ep.fr.  111,  36)  que  Wolfram  «  a  dénaturé 
le  récit  français,  qui  est  vingt  fois  plus  naturel  et  moins  odieux.  » 

4.  Les  poèmes  français  n'ont  conservé,  de  l'ancienne  tradition  provençale,  que  le  nom 
d'Aliscans,  qu'ils  confondent  avec  celui  d'Archant,  et  auquel  ils  n'attribuent  aucun  sens 
précis.  Au  contraire  Wolfram  sait  qu'Aliscans  était  un  cimetière,  où  avaient  été  enterrés 
des  chrétiens  tués  dans  un  combat  contre  les  Sarrazins.  Or  les  pèlerins  allaient  visiter  ces 
tombes  encore  au  xm°  siècle. 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  i  15 

Il  tractato  dei  mesi  di  Bonvesin  da  Riva  milanese  dato  in  lu  ce  per 
cura  di  Eduardo  LiDFonss.  Bologna,  Gaetano  Rornagnoli,  1872,  XXI  e 
loj  pagg.  [CXXVII.  dispensa  délia  Scella  di  curiosità  letlerarie  inédite  0 
rare.] 

In  un  codice  délia  biblioteca  capitolare  di  Toledo  il  sig.  Lidforss  ebbe  la  buona 
Ventura  di  trovare  un  componimento  in  versi  dei  simpatico  rimatore  lombarde 
dei  dugento,  fra  Bonvesin  da  Riva.  Sull'  autenticità  non  è  da  dubitare  ;  l'au- 
tore,  seconde  la  sua  consuetudine,  si  nomina  nella  prima  strofa  ;  ma  quando  pure 
ei  non  l'avesse  fatto,  fra  la  scrittura  novellamente  scoperta  e  le  altre  dei  buon 
Umiliato  publicate  dal  Bekker  è  taie  corrispondenza  di  lingua,  di  stile,  di  con- 
cetti  che  senza  soverchio  acume  di  critica  si  sarebbe  potuta  supporre  la  comune 
loro  origine. 

L'argomento  è  intéressante  :  è  una  tenzone  in  proporzioni  molto  più  vaste  dei 
solito  :  undici  mesi  dell'  anno,  da  Febbrajo  a  Décembre,  si  dolgono  ciascuno  alla 
sua  volta  di  Gennajo  che  li  conculca  ;.  essi  oppressi  dalla  fatica  ed  egli  al  fuoco, 
a  non  far  nulla,  a  godere  dei  frutto  dei  loro  sudori.  Non  vogliono  sopportare 
più  a  lungo  tirannia  cosi  ingiusta,  e  dato  di  piglio  ail'  armi  muovono  contro  a 
Gennajo.  Ma  questi  colla  sua  mazza  ben  tosto  li  sconfigge,  e  in  lungo  discorso 
aspramente  li  rimbrotta.  Aprile,  il  più  lieto  dei  mesi,  si  fa  innanzi,  chiede  per- 
dono  per  tutti  e  l'ottiene  ;  ed  i  mesi  con  publico  instrumento  riconoscono  Gen- 
najo quai  loro  signore.  Ti  par  di  sentire  le  membra  dei  corpo  che  nelT  apologo 
di  Menenio  Agrippa  si  dolgono  dello  stomaco,  e  la  descrizione  che  fanno  i  mesi 
délie  fatiche  che  ad  ognuno  d'essi  tocca  di  sostenere,  ti  ricorda  le  miniature^  che 
sogliono  accompagnare  le  pagine  dei  calendarii  medievali. 

Or  corne  condusse  il  sign.  Lidforss  la  sua  edizione?  Ad  essere  discret!,  non 
vorremo  dimenticare  le  difficoltà,  che  ad  ogni  istante  s'aflfacciano  a  chi  si  dà  a 
publicare  ed  illustrare  monumenti,  massime  antichi,  di  letterature  dialettali.  È 
perciô  che  sebbene  il  lavoro  dei  L.  dia  occasione  a  moite  rettificazioni  ed  ag- 
giunte,  noi  ne  lo  potremo  facilmente  scusare;  e  solo  talvolta  ci  dorremo  ch'  egli 
non  abbia  consultato  più  diligentemente  quell'  opéra,  ch'  egli  senza  dubbio  ha 
sempre  a  mano,  intendiamo  dire  la  Grammatica  dei  Diez. 

Air  editore  la  lingua  dei  suo  testo  non  sembra  rammodernata  ;  doveva  dire 
piuttosto  «  non  molto  rammodernata  »;  giacchè  se  in  vero  il  codice  di  Toledo 
non  si  permette  i  numerosi  arbitrii  degli  Ambrosiani,  pure  confrontato  col  Ber- 
linese  (anch'  esso  non  scevro  di  mende),  si  dimostra  molto  più  lontano  di  questo 
dalla  nativa  purezza.  Sarebbe  stato  quindi  utile  il  tentare  di  ridurre  le  forme  dei 
codice  spesso  molto  vacillanti  ad  una  certa  unità,  che  s'avvicinasse  possibilmente 
al  tipo  primigenio  ;  e  se  non  dapertutto,  almeno  in  quanto  lo  vuole  la  ragione 
metrica.  Su  questa  l'editore  nulla  ci  dice,  e  perciô  sia  a  noi  concesso  di  fare 
alcuna  osservazione.  E  nel  codice  Berlinese  e  più  ancora  in  quello  di  Toledo 
no!  ci  abbattiamo  ad  ogni  istante  in  versi,  che  sembrano  eccedere  la  giusta 
misura.  Ma  una  grande  parte  di  questi  si  fa  regolarc,  non  appena  si  badi  che 
moite  voci  vanno  pronunciate  aitrimenti  da  quello  che  sono  scrittei  Cosî  le  vo- 
cali  e,  i,  0  finali,  ancorchè  scritte  molto  di  fréquente  a  servigio  dell'  occhio,  pure 
(salvo  certi  casi  particolari,  che  qui  non  si  possono  annoverare  uno  per  uno) 
Romania,  Il  8 


114  COMPTES-RENDUS 

quasi  sempre  vogliono  per  apocope  essere  élise.  Quindi,  a  recar  un  solo  esenipio 
fra  moltissimi,  l'emistichio  7a  molto  ben  Zcntrt  consente  sembra  avère  otto  sillabe; 
ma  letto  molt  ben  Zener  consent  sta  sui  suoi  piedi.  Talvolta  v'ha  ommissione  del- 
l'intera  sillaba  finale,  0  sincope  aimeno  di  consonante  fra  due  vocali  :  14a  e'  do 
cumiato  a  l'inverno  ha  sette  sillabe;  ma  I.  cumiao  0  meglio  cumià;  97c  ê  ni'ha 
dato  quest'  offitio;  1.  dao,  dà;  \6ic  sempre  e  abiudo  lo  dere;  poichè  e  e  a  mal  pos- 
sono  formare  una  sillaba  sola,  1.  s.  è  abiuo-l  0  abiii-ld.  Cfr.  88a  quiloga  si  parla 
ogiovre  ;  I.  come  in  altri  luoghi  (juilà.  Finalmente  sincope  délia  penultima  vocale 
di  voci  sdrucciole  raddrizza  facilmente  i  versi  :  1 13c  /j  pertega  de  le  caslegne,  I. 
la  pertga  del  0  meglio  dre.  Ed  è  converso  più  d'un  emistichio,  che  sembra  corretto, 
in  verità  va  zoppo.  129c  anze  l'a  per  natura,  dovrebbe  leggersi  an:  l'a  ;  ma  dividi 
anz  e'  {e'=  eo  =  cgoy —  23b  dondc  la  soa  vida;  poichè  va  letto  dond,  meglio  dond'ill' 
0  i,  G,  considerando  soa  quai  monosillabo,  anche  illi  —  27d  k'e  pezo  ka  serpent; 
I.  pez  ka  n'I  serpent  —  32a  Longo  tempo  l  passao;  meglio  long  temp  è  [zà]  p.  — 
62a  in  me  tempo  se  trova;  1.  in  lo  me  temp;  cosi  75c  —  76b  in  logo  ke  Zener;  I. 
in  log  ke  scr  Z.  —  95a  «'  paregio  li  porci;  I.  e'  ge  p.  0  e'  g'  ap.  —  98a  bon  can- 
zon  no  si  canta;  poichè  elisione  di  ^  è  pressochè  inammissibile,  va  letto  bona  c. 
nos  c;  cosi  i64d  libcrmente  faro  si  emenderà  in  libcrament  f.  —  123a  anzi  mat  e 
vilan;  I.  anz  son  —  139c  ni  se  meta  a  bandon;  par  meglio  m-s  meta  ad  ab.  — 
144a  a  zà  voglio  responde;  va  letto  voj,  quindi  forse  voj  e. 

Di  non  aver  badato  a  tutto  questo  noi  non  facciamo  carico  ail'  editore,  per- 
ché ciô  l'avrebbe  condotto  a  modificare  le  forme  del  suo  testo,  ed  egli  s'era  pro- 
posto  di  lasciarle  intatte;  ma  avremmo  voluto  che  aimeno  quel  versi  fossero  stati 
0  emendati  0  se  non  altro  notati,  in  cui  la  misura  eccedente  0  manchevolerichiede 
correzioni  d'altra  natura.  Ecco  alcuni  esempii  d'emistichi  troppo  lunghi.  jb  ai 
poveri  dà  gran  tristeza  ;  leggi  pure  povri,  ma  povr'  non  potrai,  perché  Vi  deve  qui 
sorreggere  il  nesso  di  consonanti  che  précède;  si  cancelli  quindi  gran.  —  Sa  ke 
provo  a  lui  son  metudo;  I.  k'  a  (0  k'  dd)  prov  li  s.  m.  —  26a  ancora  indugo  a 
pemtcnùa,  sono  otto  sillabe  che  si  ridurranno  a  sei,  solo  quando  si  cancelli  ancora  ; 
e  potrebbesi  premettere  al  verbo  il  pronome  e\  —  29b  dcvrave-lo  esser  allogado; 
i.  devrav  ess  (0  essr')  ail.  —  52a  e'  sont  acomenzatore ;  I.  com.  —  <^']à  e  per  gran 
furor  me  scoldo;  cancella  gran  —  76b  ten  tute  cose  in  dctrimento  ;  1.  ten  tut  in 
d.  —  85a  ê/o  ton  adovramento,  ;  1.  ovrament^.  —  92a  ki  a  ré!  (=reo)  segnor  se 
prend  no  po  aver  bon  rezimcnto ;  forse  no  à  0  navra  b.  r.  —  97d  no  mancarà  re' 
segnor;  1.  n'a  mancar  coi  due  elementi  del  futuro  ancora  staccati.  —  101  a  Nu 
vamo  tuti  pesinti  a  corte;  1.  nuvam  p.  a  c.  —  i27d  tuta  va  a  la  travacada;  I.  tuto, 
cioè  tut.  —  176c  e  cosi,  meser  Zener;  basta  ser.  Emistichii  troppo  brevi  sarebbero 


1 .  In  più  d'un  luogo  l'editore  non  ha  posto  debitamente  in  riiievo  il  pronome  e'.  Già 
la  natura  de'  varii  discorsi,  in  cui  chi  parla  mette  ciô  ch'  egli  fa  in  opposizione  diretta  a 
quelle  che  fanno  gli  altri,  ci  conduce  a  dar  la  preferenza  ail'  enfatica  espressione  del  pro- 
nome sulla  fiacca  ommissione;  ma,  che  più  è,  la  ragione  metrica  esige  il  pronome  ; 
7c  dove porto  pur  desasio;  si  leggerebbe  dov  port;  ma  1.  dov'  e'  —  S^afortemcnte  me  per- 
cazo  ;  \.  fortment  e'  —  129c  anze  l'a  per  natura  sembra  andar  bene;  ma  il  solo  avverbio 
sonerebbe  anz;  1.  anz  e'.  Cfr.  i  jyb  se  fosse  deponudo,  che  del  pari  non  sembra  abbiso- 
gnare  d'emendazione  ;  eppure,  dovendosi  leggere/oj5,  è  più  che  probabile  che  la  lezione 
genuina  sia  sed  e'  foss.  —  Cosi  anche  loïc  inanze  ne  desdegna;  1.  innanz  ê  (=«/). 

2.  Ail'  incontro  i  j6b  quando  fatt  ovramento;  meglio  quand  fi  adovrament. 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  i  15 

i  seguenti  :  3a  de  lu  per  invidia  ;  forse  per  grand.  —  28c  quel  mese  avenïzo.  Il 
métro  mostra  che  va  letto  avenitizo  0  avenedizo;  si  cancelli  quindi  dal  glossario  la 
parola  avenizo — 42b  la  pasca  significa;  I.  e  la — 87b  largo  e  caritevre;  1.  e  largo; 
cfr.  Bonvesin  G  38  —  90c  dond  Zener  sta  dura;  forse  scr  Z.  —  io6a  con  quant 
ben  ge  fam;  \.  nu  ge  —  1 17c  ma  zio  k'cl  pigliasse  speza  incontanente;  I.  ma  tut 
zo  k'el  pïass  el  sp.  inc.  —  120c  Ke  vol  e  ke  forza;  probabilmente  e  ke  se  sf.  — 
128c  ven  pur  per  invidia;  I.  zo  v.  —  1 57b  paregigo  U  frugi;  paregigo  è  forma 
impossibile;  intendi  paregio  cioè  pareg';  dovrassi  leggere  e  ap.  —  173b  sur  bon 
fondamento;  1.  sur  un  bon  fond.  —  178c  per  re  perpétua;  torse  pernostro  re,  e  solo 
ci  fa  dubitare  che  nostro  nella  forma  nosso  è  per  soiito  monosillabo,  p.  es.  i8ib 
Zener  sia  nostro  segnore,  che  va  letto  noss  s. 

Facciamo  ora  alcune  osservazioni  sul  testo,  e  per  comodo  dei  lettori  teniamo 
dietro  ail'  ordine  in  cui  si  succedono  le  strofe. 

1  ad  '  MoRESTA  da  ventag  ki  vor  oldl  cantar  *, 
Eo,  Bonvesin  da  Riva,  la  voj  determinar. 
Corn  s'iomentan  i  misi  voj  and  despodestar 
Lo  so  segnor  Zener,  k'no  debia  '  plu  regnar. 
Il  ccdice  ha  mo  resta,  e  l'editore  stesso  era  inchinato  a  interpretare  :  «  Ancora 
ci  resta  di  più  ;  e  se  alcuno  vuole  udire  ecc.  »  Poi  gli  parve  che  ripugnasse  a 
questa  interpretazione  il  pronome  la,  che  non  avrebbe  (die'  egli)  parola,  a  cui 
riferirsi.  Se  non  che  questa  difficoltà  gli  si  sarebbe  dimostrata  di  nessun  momento, 
a  leggere  la  Gramm.  dei  Diez  111=  ^0,  ove  si  registra  il  fatto  notissimo,  che  il 
pronome  la  in  numerose  locuzioni  sta  da  se,  riferendosi  quasi  ad  un  sostantivo 
sottinteso.  Il  significato  è  quindi  :  «  Chi  vuol  udir  cantare  resti  *  piij  a  lungo  », 
e  dice  «  più  a  lungo  »,  perché  trattasi  di  non  brève  componimento.  L'ed.  preferi 
leggere  moresta,  voce  ch'  egli  fa  venire  da  moror,  e  cui  attribuisce  il  significato 
di  «  intertenimento,  sollazzo.  »  Le  parole  da  ventagio  non  le  spiega,  ma  si  vede 
ch'  egli  intende  il  passo  cosi  :  «  Chi  (=se  alcuno)  vuol  udire  una  bella  sollazzevole 
storia,  io  B.  da  R.  la  voglio  esporre.  »  Ad  ammettere  la  voce  moresta  l'ed.  si 
condusse  principalmente  per  averla  trovata  in  altro  luogo  dei  nostro  poeta  :  De 
die  judicii  337-338  Et  intre  lor  (i  beati)  ha  es  s  sî  confortabel  festa  ke  mainofo 
vezudha  cosi  zentil  moresta.  Ma  délia  bontà  di  questa  lezione  dubita  l'ottimo 
amico  mio  Ascoli,  il  quale  suppone  che  si  debba  \Qggtrt  movesta  «  movimento.  » 
Abbiamo  qui  uno  dei  pochi  esempii  antichi  dei  participio  in  -esta,  che  ricorre  in 
niolti  dei  dialetti  d'oggidl  ;  ed  è  notevole  che  precisamente  movesto  si  trovi  e  in 
Gidino  da  Sommacampagna  ed.  Giuliari  e  ne!  fra  Paolino  da  me  publicato  ;  vedi 
Ascoli,  Saggi  ladini  431  e  459.  Cfr.  anche  comosta  in  Bonv.  A  139. 

1.  Citando,  riduciamo  i  versi  a  forma  più  corretta  dal  lato  délia  lingua  e  dei  métro. 

2.  Non  intendiamo  d'aver  deciso  con  ciô  se  la  forma  dell'  infinito  con  r  finale  0  senza 
sia  la  migliore. 

3.  U  Berlinese  leggerebbe  debla,  ma  délia  genuinità  di  questa  /  v'ha  chi  dubita,  ed  a 
ragione. 

4.  Spiegando  «  resti  »  il  verbo  è  ail'  imperativo.  Sebbene  forma  più  chiara  sarebbe 
reste,  pure  la  desinenza  in  -a  alla  3a  sing.  près.  cong.  ed  imper,  è  fréquente  in  Bonvesin 
(cfr.  canta  4od);  ne  è  quindi  necessario  mutarla.  Resta  potrebbe  perô  essere  pur  indi- 
cativo,  ed  il  preseste  avère  il  significato  di  «  deve  restare,  ha  a  restare.  »  Meglio,  sem- 
brami,  il  primo. 


Il6  COMPTES-RENDUS 

9d  mal  grao  n'abia  quel  laro  kc  ne  Un  in  tal  stregiura.  Febbrajo  parla  sempre 
in  persona  propria  ;  leggi  quindi  ke-m. 

lob  el  a  spiàe  c.vza  k'  e  sont  trop  pizinin;  cazà  è  lezione  molto  sospetta,  e 
senza  grave  ardimento  si  pu6  mutare  in  catà  «  trovato.  » 

14b  No  jo  corn  fa  Zener  kc  pur  in  mal  pesevera.  In  un'  annotazione  si  fa 
osservare  !a  mancanza  délia  r.  Ma  già  nel  testo  dovevasi  senza  più  stampare  pcrs. 
E  quelle  ch'  è  detto  appena  a  Sgcd,  che  père  avère  assonano  con  dcsconvenèverc 
amorévere  (intendi  perô  -èvre),  doveva  già  notarsi  in  questo  luogo,  ove  primavcra 
s péra  éra  dissomno  con  persévra.  A  175b  incontinent  lecovora  l'edit.  dice  che  in 
rccovora  l'accento  sta  sulla  penultima  «  rimando  con  desovra  desconsora  ancora.  « 
Ciô  non  è  possibile,  leggi  rccovora,  cioè  recovra,  ed  hai  nuovo  esempio  di  Voc  r 
che  fa  assonanza  con  Voc  vr. 

1 5b  (Le  viti)  le  que  den  FU  podae  pei  rnej  frutificar.  Leggi  fir  =  lat.  fieri 
«  essere  potate  »;  il  noto  verbo,  usato  quasi  sempre  corne  ausiliare  per  la  for- 
mazione  del  passivo.  Qui  v'ha  probabilmente  errore  di  lettura  da  parte  dell'  edi- 
tore;  altrove  sbaglia  il  codice  :  68c /u  passuo,  yyd  fu  tenuo,  161  b  fu  lezudo  e 
dapertutto  cade  meglio  in  acconcio  il  présente;  1.  ^  —  i4od  si  rémunérai;  più 
conforme  al  dialetto  p.'  rem. 

i6a  Quel  hom  e  quel  femenfa.  Non  s'esiti  a  correggere  quela  fèmena. 

17a  Quand  av  parlava  Fevrer.  Cosl  il  codice.  E  l'editore  dice  che  non  voile 
mutare  la  lezione,  perché  a  ii6d  trovô  maza  desmesarava  =z  -ata.  Ma,  lasciando 
stare  che  la  forma  -ava  non  implica  necessariamente  quella  in  -avo,  la  costruzione 
ed  il  métro  esigono  il  maschile;  quindi  in  ogni  caso  parlav\  0  meglio  parlao  0 
parla.  —  Questa  formula  ava  =  ata  l'editore  non  la  spiega  in  verun  luogo; 
avrebbe  dovuto  trattarne  a  pag.  75,  ove  dice  di  t,  d  eliso  fra  vocali.  Quivi  era 
da  aggiugnere  che  dall'  elisione  si  gênera  un  iato,  il  quale  si  toglie  mediante  in- 
trusione  délia  v.  Altri  esempii  del  nostro  testo  sono  fiava  =  fiata  1 16c,  cova  = 
cauda  99d,  che  è  altresi  nel  Cherubini,  Dizionario  miianese.  E  quivi  pure  si  regi- 
strano  da  dialetti  rustici  parecchi  derivati  in  -avô  =  -atorem  ' . 

i<)à  K'el  no  cognoss  ke  //  serve  e  ki-l  ten  en  so  honor.  Leggi  /;/-/  s.  E  nota 
che  continua  è  la  confusione  nel  nostro  codice  fra  ki  e  ke,  mi  e  me,  si  e  se  ecc. 
Cosi  67d  Beao...  ke  viv  de  soa  fadiga,  142c  contra  so  segnor  ke...  s'adasta. 
59d  Quant  bcnfaz  a  Zener  no  par  ke  5/12  per  car;  I.  ki  cioè  k'i  {quod  illi)  *. 

43b  Lo  lin  ke  torno  a  grande  conzo  ;  1.  torna. 

5  jd  Scermc  spiegato  nel  glossario  scherni.  Va  letto  scernie  e  ce  vale  che,  cfr, 
66c  sciva  pron.  schiva;  e  l'editore  stesso  (pag.  77)  notô  che  ge,  gi  suonano  tal- 
volta  ghe  ghi^..  Ora  schcrnia  è  forma  cosi  nota,  che  è  quasi  superfluo  regi- 
strarla. 


1 .  Il  participio  in  -ava  in  un  testo  di  Bonvesin  è  degno  d'attenzione,  perché  coïncide 
con  qaello  di  alcuni  dialetti  lombardi  rustici  p.  es.  di  Buste  d'Arsizio,  la  cui  testimo- 
nianze  appunto  viene  invocata  dall'  Ascoli  per  mostrare  indigeni  lombardi  i  participii  di 
Bonvesin  in  -ao  -uo  ecc.  V.  Saggi  ladini  306.  310,  a  cui  potrà  aggiungersi  che  anche  la 
Passione  di  Como  ha  squanzava  (invece  di  sgu.)  =  sguanciata. 

2.  Anche  8od  No  i  poss  venir  a  grao  ni  far  cosa  ki  piaza;  1.  k'i. 

3.  Notiamo  già  ora  che  sebbene  l'edit.  s'avveda  che  uge  rappresenta  ughe,  egli  nel 
glossario  registra  il  singolare  ugia,  che  nel  testo  non  ricorre,  ma  ch'  egli  deduce  da  uge. 
Si  puô  dire  con  sicurezza  che  una  tal  forma  non  esistette  giammai. — Comète, gi  sta  per 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  117 

^8b  Ove  il  codice  legge  benissimo  intel  fogo,  l'editore  dice  rispetto  a  int: 
a  v'ha  cagione  a  dutitare  se  sia  troncatura  da  intra  ovvero  errore  di  penna  per 
in.  »  Nel  Diez  II '  483  poteva  trovare  schiarimenti  su  questa  forma. 

64c  Ki  lassa;  meglio  ki-l  lassa. 

89a  Fruité  invernen  ge  acojo.  Cosi,  in  due  parole,  par  che  gc  —  ghc  significhi 
M  a  lui,  Gennajo  »  ;  ma  leggi  invcrncnghc  '. 

9id  E  j^oco  GE  zo  rarcvc  ke  scgo  vores  contcnde.  Leggi  :  e  poc  zo  ge  vanvc,  ki 
(non  ke)  seg  v.  c,  cioè  :  «  e  se  alcuno  volesse  contendere  con  lui  (Gennajo),  non 
ne  avrebbe  alcuna  utilità.  » 

93b  Caza  potrebbe  parère  «  caccia  »,  ma  dev'  esser  «  cade  »  ;  si  leggaquindi 
caze  0  caz. 

1 1 3d  Ê  molto  scorzao  ed  il  glossario  spiega  :  «  Scorzao  pare  significhi  scorzone, 
uomo  rozzo  e  selvatico.  »  Leggi  scoruzao  =  scorrucciato  ;  anzi  perché  inolt  deve 
essere  monosillabo,  potrebbesi  proporre  descoruzao. 

117a  La  maza  era  pesât;  e  a  pag.  76  si  reca  questa  voce  fra  gli  esempii  in 
oui  t  fra  vocali  resta  immutata  —  dato,  partito,  tenuto  — ;  ma  è  facile  vedcre  che 
si  deve  leggere  pesant. 

i2od  Ki  vol  se  jaza  inanze  ist.v  ke  son  venudo.  L'Ascoli,  con  cui  di  buon  grado 
si  converrà,  mi  propone  ista  nel  valore  di  «  ora,  adesso  »,  da  confrontarsi  con 
issa  (=  ipsa)  dell'  antico  italiano  e  di  più  dialetti  secondarii  del  settentrione 
d'Italia. 

I2icd  Traetor  per  traiter  (cfr,  142b  tractoria)  è  notevole.  Puè  essere  errore 
del  codice  0  svista  dell'  editore,  ma  puô  essere  grafia  analogica.  Perché  ci  diviene 
it  p.  es.  in  fniito,  puô  e  converso  it  essersi  scritto  cl. 

128a  Non  é  necessario  correggere  domino  in  dominio.  L'i  puô  elidersi  come  in 
strano\  cfr.  l'italiano  ant.  dimino. 

1 3  id  Piii  ke  non  dà  buon  senso  ;  meglio  pui  ke  0  pos  ke. 

i34d  Nesun...  debia  far  se  no  pur  quela  cosa  ke  de  ga  voglio  dar.  L'editore 
non  intende  de  ga  e  suppone  de  zà.  Va  letto  ked  e  ge.  Anche  altrove  il  codice 
scrive  ga  invece  di  gc.  Nell'  ultimo  emistichio  suppongo  errore,  giacchè  voj' 
(scritto  qui  voglio)  non  puô  essere  che  monosillabo. 

145a  e  172a  ancora  de-se  a  voi  lavorarecc.  Pare  che  l'editore  intenda  «  si  dee  » 
per  «  è  debito.  »  Ma  si  tratta  di  dese  =  lat.  decct.  Vedi  nei  Mon.  ant.  desdesc, 
e  in  Bonvesin  desevre,  non  i'it.  diccvolc^  ma  da  decere.  In  dialetti  rustici  veneti 
(Ruzzante  ecc.)  dexeva  «  doveva  ».  Sard.  dèghcrc  dcxerc  deghî  dighl  «  decere  ». 
Sic.  sdèciri  «  non  essere  conveniente  ». 

148b  Tut  zà  k'  e'  no  lavora  ;  1.  lavoro  0  lai^or. 

149a  £'  sont  mulplicador.  Nota  l'editore  che  il  copista  avrà  omessa  la  sillaba 
ti  0  te.  Non  è  inutile  perô  osservare  che  l'emistichio  é  completo.  Per  la  legge 
délia  sincope  sarebbe  mult'plicador  e  il  nesso  Itpl  poté  alleggerirsi,  fognando  la 
t.  Cfr.  ]  6 <)i  forment  mvectàï  fortment,  che  del  resto  è  di  facile  pronuncia. 

1 57b  Dcvenan  non  istà  per  deveran  ma  per  deven,  e  forse  il  codice  ha  devenen  per 

ghe  ghi,  cosi  e  converso  go  gu  per  gio  giu;  fregura  pron.  fregiura  =  it.  freddura,  99c 
goton  pron.  gioton,  che  nel  codice  Berlinese  sarebbe  gloton. 

I.  Da  unirsi  aile  forme  registrate  a  pag.  71  mazcngo,  luUenghe  da  majiis  ejulius; 
staenghe  da  œstatem.  Vivono  le  più  tuttogiorno  ne'  dialetti  lombardi. 


Il8  COMPTES-RENDUS 

ripetizione  d'una  sillaba,  che  è  errore  fréquente  nei  codici  e  che  trovi  anche  in 
129c  antigamcncnu ,  <)\à  uauanvc  —  varevc.  Anzi  nell'  emistichio  kc  devcn  fi 
conscgnai  è  dato  leggere,  oltre  che  k'devcn,  anche  kc  dm  colla  solita  forma  con- 
tratta. 

1600  Lo  quai  c  commzor  «  ci  pare  da  emendarsi  in  conicnzaor.  »  Non  è  necessa- 
rio  assolutamente.  Cfr.  mil.  compr6  =  comprao[r].  Ad  ogni  modo  giova  avvertire 
che  a-o  non  possono  qui  formare  che  una  sillaba. 

Al  testo  segue  un  saggio  grammaticale  sui  suoni  e  sulle  forme. 

§  \.  D\  a  accent,  dicesi  che  mutasi  in  e  nel  su^. -ariu.  Non  fa  d'uopo  dire  che 
qui  non  si  tratta  di  a  semplice,  ma  di  a-i.  Ed  è  singolare  che  al  §  4,  ove  osser- 
vasi  che  e  accent,  (intendi  ë)  non  diviene  /e,  recasi  ad  esempio  sente  =  se- 
mit-arius  che  spetta  al  §  i.  Altro  case  in  cui  d-i  diviene  «  è  il  pron.  relat.  plur. 
masch.  que  =r  quai.  Di  d-c  che  diviene  c  sarebbe  il  femin.  plur.  que  =  quallje, 
e  forse  podest'e  —  podestat  (l'edit.  stampa  podeste,  che  potrebbe  essereda  podcsta; 
ma  poichè  trattasi  dei  novelli  podestà,  che  entrano  a  capo  d'anno,  meglio  accen- 
tuare  la  vocale  finale)  '.  Altri  esempii  reca  l'editore  di  d  che  si  muta  :  dore  in  un 
luogo  alquanto  oscuro,  ove  questa  voce  significa  forse  «  duole  »,  ma  in  nessun 
caso  puô  rappresentare  dare;  lavorcnti  che  spetta  a  tutta  una  série  d'esempii  in 
cui  trovasi  la  desinenza  -ente  in  luogo  di  -ante  ed  ove,  se  pur  v'ha  un  procedi- 
mento  fonetico,  esso  si  complica  con  uno  derivativo  ;  maridozi  per  maridazi  ove 
Vo  non  rimpiazza  Va,  ma  v'ha  il  suffisse  -ozzo  invece  di  -azzo  (it.  aggio).  In  molti 
dialetti  usasi  maridozzo  «  matrimonio  »,  in  alcuni  con  leggiera  tinta  peggiorati va. 
Non  resta  che  grève,  esempio  comune  a  tutte  le  lingue  romanze. 

§  2.  Agli  esempii  di  al  m  ol  potevaaggiungersi^ju  in  0/ nella  voce  oWtr^oppure 
loldera  *.  Non  si  capisce  che  cosa  voglia  dire  l'editore,  quando  dopo  «  Al  si 
muta  in  ol  »  aggiunge  «  la  stessa  tendenza  si  osserva  anche  in  lamenta.  »  Quest' 
ultima  voce  è  esempio  del  notissimo  procedimento  per  cui  una  vocale  (per  solito 
c,  i;  e  per  il  nostro  caso  si  noti  che  abbiamo  esempii  di  Icmcnta,  che  puô  consi- 
derarsi  forma  intermedia  fra  a  ed  0)  dinanzi  labiale  diviene  0  od  u. 

§  6.  Dopo  detto  che  \'i  in  posizione  si  cangia  in  e  recansi  quali  esempii  di 
ï  =  £  destende  desdegna;  ma  \'i  non  è  qui  in  posizione.?  Meglio  era  recar  esempii, 
se  il  testo  ne  offre  alcuno,  di  dis  dinanzi  a  vocale,  che  sono  quasi  tutti  di  forma- 
zione  novella,  romanza.  Meno  ancora  s'intende  come  l'editore  dica  che  in  bene- 
detta  v'ha  è  da  i. 

^  7.  «  L'j  si  traspone  in  mainerc.  »  È  un  caso  spéciale,  che  vuol  essere  più 
minutamente  dichiarato.  Non  si  puô  dire  che  *manaria  trasponga  meramente  la  /, 
perché  ciô  darebbe  manaira  manera  0  rr.ainara;  qui  la  /  è  contenuta  due  volte, 

1.  Ciô  conferma  la  congettura  da  me  espressa  nella  nota  al  §  85  del  mio  studio  su 
Bonvesin,  che  si  debba  leggere  corporè  sozure,  temporé  figure.  Potevo  aggiugnere  poestè 
B  947,  anche  qui,  come  nel  nostro  testo,  nel  significato  di  «  magistrati.  » 

2.  4obc  leggiamo  E  i  risignol  e-l  lodere  cantan  per  gran  dolzura;  ki  vor  ess  coma 
/'OLDERA.  È  lat.  alaud-ula,  it.  lodola;  la  prima  volta  colla  /  conservata  eau  =  0;  la 
seconda  colla  /  spiccatane,  quasi  fosse  articolo  (cfr.  friul.  lodule  e  odule),  e  au  '=ot.  L'e- 
ditore non  spiega  in  verun  luogo  la  seconda  forma,  che  a  primo  aspetto  non  sarà  chiara 
ad  ogni  lettore.  Ne  dice  alcunchè  di  -era  =  ula.  Poteva  farlo  al  §  10,  ove  si  tratta  di  / 
in  r,  e  al  §  9  notare  Vu  atono  in  e  ;  tuttodi  in  milanese  lodera. 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  1 19 

prima  nell'  c  =  ai,  poi  dinanzi  ad  /;.  Dovevasi  notare  apairo  i48d  =  appajo 
«  accoppio  »  e  fin  d'ora  rimandare  a  moira  109c. 

Nel  trattare  délie  vocali  l'A.  non  badô  a  tutti  i  procedimenti  dellc  non 
accentuate.  Poteva  con  lomcntare,  di  cui  s'è  già  detto,  ricordare  ronmn ,  e  pru- 
mcr  83c;  rt  in  c  in  mcnczar  per  tendenza  ad  assimiiare  le  vocali  di  due  sillabe  che 
si  succedono,  tendenza  che  si  potrebbe  riconoscere  anche  in  pcssedo  151b  =  pos- 
séda, che  quindi  non  si  puô  dire  «  senza  dubbio  »  errore  di  copisla  '.  Cosi  risi- 
gnoli,  ove  u-i  diviene  i-i;  nel  cod.  Berl.  lissinioli.  Notisi  finalmente  nizôle  -j^d, 
con  un'  i  che  è  tuttodi  di  molti  dialetti,  e  che  del  pari  dipende  forse  dall'  /  (=  e) 
di  nuccolae. 

§  1 5.  II  dire  che  rs  si  muti  in  ss  in  giiardasse  reposasse  =  it.  -arsi  non  sembra 
giusto  ;  la  r  andô  perduta  e  aggiungendosi  ail'  infinito  in  -à  l'enclitica  se,  la  s  si 
raddoppia. 

§  18.  Fra  le  grafie  di  n  potevasi  aggiugnere  dangio  i^dc,  che  senza  dubbio  va 
pronunciato  dagno  0  a  dir  meglio  dagn. 

^  19  c).  Potevasi  notare  receudo  Sic,  elisa  la  v. 

^  20.  Fra  gli  esempii  di  et  che  diviene  g  fu  inserito  per  svista  dalmagio  = 
frc.  dommage;  che  vuol  essere  messo  a  paro  di  parentagio  citato  più  sotto.  Ed  a 
proposito  di  quest'  ultimo  l'A.  si  esprime  in  modo  poco  chiaro,  quando  detto 
che  et  si  muta  in  g,  soggiunge  :  «  Cosi  pure  te  per  trasposizione.  »  L'editore 
par  quindi  credere  che  p.  es.  il  suffisso  -atieo-  sia  divenuto  -acto-,  per  poi  dive- 
nire  anche  in  toscano  aggio,  anche  in  francese  -âge  ecc.  Ma  in  qualunque  modo 
l'editore  l'intenda,  egli  è  in  errore  :  i  due  procedimenti  sono  diversi  al  tutto  ". 

jJ  21.  Sulla  inclinazione  attribuita  aile  dentali  di  m.utarsi  in  z  dopo  n  c'è  da 
ridire.  Va  escluso  prima  di  tutto  avanzare  che  è  ab-ant-i-are  e  quanto  ab  anze  (e 
composti)  si  veda  il  Diz.  etim.  del  Diez  s.  v.  che  lo  spiega  da  ante  più  1'^  avver- 
biale,  quindi  z  =z  ts,  E  cosi  si  spiegherà  anche  sovenzo  84c  in  luogo  di  sovenzi 
=  subinde  it.  sovente,  che  si  sarebbe  potuto  citare  ancora. 

34.  «  Mérita  attenzione  il  senso  littérale  del  neutro  dimostrativo  illiui  conser- 
vato  negli  esempii  seguenti  :  La  soa  gran  superbia  in  lo  se  po  eomprende  i8d;  £ 
stan  in  lo  comprisi,  de  ke  no  pon  fuzir,  ke  no  sian  tiig'  prisi  i66cd.  »  È  un'  illu- 
sione.  Va  letto  inlà  =  illb  —  illoga  in  altro  luogo  di  Bonvesin^  avverbio  di 
luogo  che  corrisponde  al  franc,  ant.  illueeques  e  che,  come  suole,  s'usa  anche  con 
valore  temporale.  Cfr.  anche  quilb  Soa  qniloga  5  5a  ;  e  i  dialetti  attuali  conser- 
vano  moite  traccie  di  questi  avverbii;  vedi  i  miei  Mon.  ant. 

3  5.  Giugno  annovera  i  servigi  ch'egli  presta  a  Gennajo  :  76c  E'bat  segre  e  forment 
e  SE  LO  met  in  monton.  L'editore  :  «  La  costruzione...  ha  molta  rassomiglianza 
coll'  uso  spagnuolo...  Yo  se  lo  dire.  »  Avrebbe  potuto  recare  ancora  :  E'seg 
panig  e  mej  e  se-l  met  in  graner.  Ma  anche  questa  è  un'  illusione.  Qui  v'ha  di 
nuovo  il  solito  vacillare  fra  5e  e  si,  di  cui  fu  detto  sopra  nella  nota  a  i9d;  leggi 
SI,  la  particella  riempitiva  cosi  fréquente  anche  nel  nostro  testo:  e  si-l  met  in  m. 

56.  Al  verso  140a  ancora  digo  a  voi  ke  d'mi  si  lamentai,  l'editore  si  compiace 


1.  cfr.  ancht  pestuto  .-=  posîutto  nei  Mon.  ant. 

2.  Quanto  al  g  délia  formula  atic-,   che  secondo  il  Diez  verrebbe  da   t'c,  piacemi 
ricordare  l'Ascoli,  il  quale  ci  vede  un  prodotto  di  ati[c\o  adi[c]o. 


120  COMPTES-RENDUS 

assai  di  avère  trovato  un  esempio  di  verbo  riflessivo  costruito  anche  nella  seconda 
persona  plurale  col  riflessivo  se;  «  l'esempio  ci  pare  provare  che  effettivamente  il 
dialetto  milanese  del  secolo  XIII.  andava  nello  stesso  cammino,  che  avevano 
preso  da  principio  la  lingua  madré  ed  i  dialetti  scandinavi  per  creare  di  poi  una 
voce  média  o  passiva.»  Duolci  dire  che  noi  la  crediamo  una  terza  illusione.  Verbi 
riftessivi  usati  corne  intransitivi  sono  frequentissimi,  e  lomcntarc  pub  essere  uno  di 
questi.  Non  vorremo  quindi  che  si  corregga  si-v;  diremo  che  5(  (si)  è  l'avverbio 
sic,  qui  col  valore  enfatico  di  cosl  ' . 

39.  184c  pensono  non  équivale  a /7£rt5flno  ma  a  pensdn[no]=pcnsarono ;  e  i84d 
pentin  non  a  pcnlono  ma  a  pcntin[no]=pentirono ;  vanno  dunque  al  §  42. 

40.  98d  Zcner  s'è  un  de  quili  ke  ten  per  quel  sente;  ten  non  ci  pare  plurale,  ma 
singolare.  Costruzioni  simili,  in  cui  domina  la  idea  di  un,  sono  frequenti.  — 
i84d  vegen  non  sta  per  veghen=it.  veggono,  ma  è  mala  grafia  di  vegne=venne. 

41.  S'aggiunga  se  57b  altra  forma  di  sed  7b. 

42.  disse  i-jhc,  dissen  i8oc  non  sono  perfetti,  ma  presenti;  pronunch  dise  disen 
colla  s  dolce.  Di  perfetti  forti  che  ricorrono  nel  nostro  testo  aggiungi,  oltre 
vegne  pur  ora  ricordato,  anche  sepie=sapuit  1 16b,  che  nel  cod.  Berlinese  ricorre 
nella  forma  sopc. 

48.  La  forma  -isevo  per  la  2a  plur.  del  condizionale  sembra  all'editore  «  straor- 
dinaria,  délia  quale  dobbiamo  confessare  di  non  sapere  esplicare  la  ragione 
etimologica.  »  Ma  perché  non  dare  un'  occhiata  al  Diez  gramm.  II  '  144? 
L'enimma  si  sarebbe  facilmente  sciolto;  isevo  è  [habu]isti[s]  +  vo[s]. 

50.  Non  doveva  passarsi  sotto  silenzio  l'uso  di  son  abiudo  nel  valore  di  sono 
siato,  di  cui  il  nostro  testo  ci  offre  due  nuovi  esempii  ■.  E  quest'uso  l'editore 
doveva  conoscerlo,  almeno  dal  Diez  gramm.  IP  1 50. 

Segue  un  brève  glossario,  e  questa,  c'è  forza  il  dirlo,  è  la  parte  più  debole 
del  lavoro.  Ne  cancelleremo  anzi  tutto  le  voci  moresta,  scerma,  seorzato,  ugia, 
che  (come  fin  qui  abbiamo  veduto)  si  fondano  su  lezioni  viziate  0  congetture  non 
accettabili.  Non  poche  sono  poi  le  osservazioni,  che  accade  di  fare  su  quelle 
voci,  che  l'A.  registre  e  tenté  di  spiegare.  Ed  anzi  tutto  notiamo  come  ecciti 
stupore  che  egli,  accingendosi  ad  illustrare  una  scrittura  di  milanese  antico,  non 
abbia  pensato  a  consultare  alcun  dizionario  lombarde,  e  principaimente  le  opère 
notissime  del  Cherubini  e  del  Monti.  Queste  l'avrebbero  messo  in  grado  d'evitare 
più  d'un  errore  0  d'illustrare  meglio  alcune  voci,  spiegate  troppo  scarsamente. 

Abreg.vre  :  La  festa  di  nadal  abrega  a  casa  mia  1 02a.  L'editore  spiega  «  abber- 
gare,  albergare.  »  Si  puô  dubitarne  e  leggere  à  brega  «  ha  briga  »  nel  valore  di 
«  avère  pratica,  praticare  »  ;  ma  in  ogni  caso  bregarc  —  108c  ki  brega  pressa  al 
scorpio  la  ment  non  à  segura  —  non  è  aferesi  di  abregare  =^  alb .  ma  risponde  al- 
l'ital.  brigare,  che  nei  dialetti,  particolarmente  antichi,  ha  significazioni  variate, 
fra  le  altre  «  bazzicare,  frequentare  ecc.  » 

1.  Proponiamo  anche  un'  altra  spiegazione  :  si'  lamentai  —  sietc  lamcntati  in  luogo  di 
ri  s.  /.,  costruzione  fréquente  nel  fr.  ant.  e  che,  a  cercar  bene,  si  troverà  probabilmente 
anche  in  scritture  italiane. 

2.  Ai  molti  esempii  recati  da  me  e  da  altri  di  questo  costrutto  s'aggiunga  questo  da 
un  dialetto  délia  provincia  di  Como  presso  il  Monti  :  chi  è-l  bûtt?  =  chi  è  egli  avuto  = 
((  chi  è  stato  '  » 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  121 

Art.  Un  quarto  esempio  di  quell'  impersonale  artc,  che  notammo  nello  studio 
sulla  lingua  di  Bonvesin.  L'editore  ci  vede  ardct  da  confrontarsi  d^calct.  Di  qucsta 
voce  avremo  fra  brève  occasione  di  riparlare  in  altro  lavoro. 

Gareua.  Dal  confronto  dei  tre  passi,  in  cui  ricorre  la  voce,  l'editore  deduce 
bene  la  significazione  di  «  botte  da  vino.  »  Poteva  aggiugnere  da  altra  poesia 
di  Bonvesin  bcvcr  dd  bon  vin  dra  carrera  N  203;  cfr.  anche  D  17e.  Nel  saggio 
di  antico  vocabolario  latino-bergamasco  publicato  dal  Grion  nel  Propugnatore 
trovi  vcges  «  la  vcza  over  la  carrera.  «  E  il  dizionario  comasco  dei  Monti  registra 
carrera  «  botte.  »  In  cremon.  carer.  Anche  in  sardo  carrada,  e  in  ital.  il  dimin.  ca- 
ratcllo,  più  regolarmente  carr.^  Diez,  Diz.  etim.  IP  18.  A  wrerf  va  congiunto  car- 
ciroti  84a  che  l'editore  si  contenta  di  registrare,  senza  spiegarlo.  Si  potrebbe  con- 
getturare  ci  scritto  0  letto  maie  per  cararoii  deminutivo  di  carrera  (il  Monti  regi- 
stra in  fatti  dei  bormiese  carrarola  «  botticino  portatile  »);  senonchè  dà  alcun 
motivo  di  esitare  il  trovare  in  Valtellina  carcircl  «  secchietto  di  legno  ad  use  di 
attingere  acqua.  » 

Floreta  «  mazzo  di  fiori.  »  Se  l'editore  non  ha  qualche  buon  appoggio  per 
questa  spiegazione,  noi  diremo  floreta  diminutivo  di  flor,  femminile  come  in  piii 
dialetti  settentrionali,  in  Bonv.  L  206. 

Galfion  «  pare  sia  per  una  specie  di  frutta;  ma  quale?  «  Bastava  consul- 
tare  un  dizionario  milanese,  p.  es.  il  tascabile  dei  Banfi,  per  ritrovarvi  galf.  e 
sgalfion  «  ciriegia  duracina  »  ;  il  Cherubini  ha  anche  la  forma  sgraffion, 
cremasco  grafiû.  E  per  il  comasco  trovi  galfion,  nelle  Tre  Pievi  anche  galbion. 
Il  Cherubini  nota  che  in  dialetti  délia  Svizzera  francese  ricorre  dei  pari  galfion  ; 
nel  Bridel  non  trovo  la  voce;  sarà  altrove. 

Grepo  ;  Ki  vol  mord  in  ascosso  quel  de  can  grepo  sente.  L'editore  confronta  il 
toscano  far  greppo  «  raggrinzar  la  bocca  »,  quindi  can  grepo  «  cane  che  rag- 
grinza  la  bocca  minacciando  di  mordere,  cane  maligno,  cattivo.  »  Non  è  punto 
persuasive.  Notisi  piuttosto  che  a  Poschiavo,  a  Bormio  (Monti)  grep  significa 
«  cane  »  in  générale;  e  dal  nostro  luogo  parrebbe  che  la  voce  in  sul  principio 
indicava  una  specie  di  cane.  Ricorderô  ancora  scherpi  cani  nel  Contraste  éd. 
Giuliari,  pag.  231. 

Leme  fu  spiegato  bene  «  legumi,  civaje.  »  Giovava  confrontare  il  mil.  lemm. 
Anche  nel  gloss.  lat.  berg.  éd.  Grion  «  legumen,  ol  km.  »  Il  mod.  ha  limm. 

Menudre,  biave\  «  minuto,  minutolo  »  va  benissimo;  ma  anche  qui  avremmo 
desiderato  il  confronto  col  mil.  mcnuder  {■er  =  ul  come  in  lodera),ne\  quai  dialetto 
anzi  i  menùder,  quai  aggettivo  sostantivato,  s'usa  nel  significato  di  «  biade  che 
si  coltivano  dopo  mietuto  il  grano  »;  cfr.  anche  corn,  miniidar  «  dicesi  di  certi 
grani  —  miglio,  panico  — ,  per  distinguerli  da  altri  —  frumento,  segale.  — 

Penzo.  Agosto  dice  75a  e  penz  l'ughe  dre  vigne;  settembre  dice  84b  :  castegne 
e  anc  maron  imprimamente  penz.  L'editore  :  «  pinzo,  pesto  »  e  cita  il  Fanfani  il 
quale  registra  pestare  le  castagne  «  dicono  in  montagna^,  il  chiudere  le  castagne 
già  seccate  in  tanti  sacchetti  e  batterie  poi  sopra  un  ceppo  per  mondarle  dalla 
buccia.  »  Ma  se  anche  un  taie  ravvicinamento  potesse  rispetto  al  secondo 
passo  contentare  alcuno,  come  s'attaglierà  al  primo.?  Ognuno  vede  che /;f/2zo 
risponde  a  pingo  ;  in  agosto  cominciano  a  colorirsi  le  uve.  E  il  Cherubini  ci 
dice  s.  V.  penciorà  (e  pcngiorà—pinct-urare,  anche  penc  peng  pensg),  che  questo 


122  COMPTES-RENDUS 

verbo,  usalo  precipuamente  dell'uve,  viene  adoperato  dai  contadini  anche  par- 
lando  di  altrc  derrate  volgenti  a  maturazione;  nel  nostro  luogo  di  castagne. 

PEREcniA.  I2d  (il  freddo)  significa'l  peccao  kc  Un  l'anima  in  percgria.  Sarà  da 
cgro,  quasi  lat.  pcr-œgcr?  c\\\tàt  l'A.,  e  aggiunge:  «  significherebbe  in  tal  caso  stato 
mal  temperato  a  sanità,  stato  pericolante  o  inducente  pericolo.  »  Ne  dubitiamo 
assai,  sebbene  non  possiamo  dare  altra  spiegazione,  che  pienamente  sodisfaccia. 
Saremmo  propensi  a  leggere  impcgria^impigrita,  se  questa  voce  non  ci  paresse 
troppo  fiacca  ad  indicare  lo  stato  deU'anima  fella,  peccatrice.  Il  Cherubini  poi 
registra  un  pereria  pcraria  col  significato  di  «  vitupero  «,  che,  a  dir  vero,  qui 
caizerebbe  benissimo  ;  ma  non  ha  ragione  il  Ch.  dicendola  voce  poco  antica, 
dallo  spagn.  perrcria? 

Pesinti  «  lat.  petientcs,  corne  in  andar  pczzendo=petiendo.  »  Vediamo  il  passe. 
Décembre  a  nome  suo  e  dei  compagni  si  duole  ch'essi  debbano  recar  mille  cose 
alla  corte  di  Gennajo,  senza  che  costui  se  ne  contenti  giammai  :  loia  nu  vam 
pesinti  a  corte  e  fam  k'el  l  tut  picn.  Qui  nulla  c'entra  l'andar  accattando  a  corte; 
al  contrario.  Si  spieghi  pesinti  plurale  di  pesente= pesante  «  carico  di  roba.  » 

PiACO  «  pago,  soddisfatto,  ovvero  placido,  quieto...  lat.  placatus...  corne 
pago—pacatus.  »  Il  passo  86b  è  questo  :  (juel  ingord  malastrudo  (Gennajo)  pur  to, 
no  dà  nient  a  pe  del  fog  sta  piaco.  La  interpretazione  dell'  editore  potrebbe,  a 
primo  aspetto,  sembrar  taie  da  contentarsene  ;  ma  vuolsi  osservare  che  dialetti 
lombardi  rustici  hanno  un  verbo  plaça  piacà  «  nascondersi,  appiattarsi  »  onde 
l'aggettivo  plac  piachet  e  la  locuzione  de  piac  «  di  soppiatto.  »  Questa  voce  la 
riconosceremo  nel  nostro  testo  :  «  Gennajo  se  ne  sta  rimpiattato,  accantucciato 
al  fuoco.  »  Sull'etimologia  si  potrà  essere  in  forse;  ma  che  null'abbia  a  fare  con 
placatus,  si  puô  quasi  con  certezza  asseverare. 

SoRENGO.  Parla  giugno  57  :  A  segar  e  a  bâter  sostegn  fadiga  al  coldo;  e  lu  se 
zo  e  canta  e  sta  segur  e  boldo;  e  quando  mi  sorengo  de  questo  m'aregordo  *,  e'mc 
gramisco-l  cor  e  per  furor  me  scoldo.  L'A.  «  pare  sia  per  sovvenirsi,  rammentarsi, 
riflettere.  »  Non  è  l'ital.  solingo?  Il  Cher,  non  ha  che  sorenghin  dal  Maggi  nel 
valore  di  «  selvatichetto  »,  affine  a  quello  di  «  solitario  »  ;  uomo  che  se  ne  sta 
solo,  romito  in  selva,  è  ruvido  alquanto,  poco  accostevole. 

Staorina  «  sarà  per  estate  »;  gli  esempii  sono:  agosto  dice  75b:  La  staorina 
segue,  la  stac  è  andada  in  fin;  novembre  dice  96c  :  la  staorina  convenme  abandonar 
c  comenzar  l'inverno.  Dunque  non  è  Vestate,  ma  Vautunno;  cosi  stadulina  in  un 
vocab.  ital.  tedesco  del  XV.  secolo  viene  tradotto  «  herbst.  » 

Tr^vvagada;  i27d  tut  va  a  la  tr.  cioè  «  a  rovescio.  »  La  chiosa  dell'A.  «  sarà 
per  traboccata?  »  è  poco  esatta.  Questa  è  voce  fréquente,  per  solito  nella 
forma  str.,  in  molti  dialetti  nel  signifirato  di  «  rinversare,  mettere  sossopra  », 
anche  «  sdrajarsi  ».  Non  c'è  nessuna  probabilità  che  abbia  affinità  etimo- 
logica  con  traboccare. 

Se  quello  ch'è  contenuto  nel  glossario  non  sodisfa  appieno,  più  giusto  motivo 
abbiamo  di  dolerci  del  molto,  che  non  ci  è.  Non  si  vede  dietro  quali  principii 

I .  Ambidue  gli  emistichii  di  questo  verso  sono  per  noi  troppo  corti;  dovendosi  leggere 
quand  e  quest. 


BONVESiN,  Tractato  dei  mesi,  p.  p.  lidforss  123 

l'editore  abbia  compilato  il  suo  glossario.  Vi  trovi  voci  quali  bechl  «  beccajo  », 
biava  «  biada  »,  brega  «  briga  »,  ceresa  v  ciliegia  »,  rava  «  râpa  »,  che  ciascuno 
intende  e  che  quasi  tutte  mediante  le  osservazioni  generali  sui  suoni  riescono 
chiarissime,  e  cerchi  invano  parole ,  che  ad  una  grande  parte  dei  lettori 
offriranno  gravi  difficoltà.  Non  è  nostra  intenzione  sopperire  qui  alla 
mancanza  dell'editore  e  dare  un  glossario  completo  dei  nostro  testo  ;  questo  è 
cômpito  riserbato  a  chi  ci  darà  una  nuova  edizione  di  tutte  le  poésie  di  Bon- 
vesin  ;  ma  almeno  ad  esempio  vogliamo  recare  alcune  voci  di  quelle  che  si  dcsi- 
derano  nella  lista  fatta  dall'  editore. 

Adunao  1  i4ab.  Novembre  à  pijà  'n  man  un  cartel  da  bechl,  il  à  pur  adunao 
ke  vor  scanà  Zcnl.  Significato  singolarissimo  ha  qui  il  verbo  adunare;  par  che 
voglia  dire  :  a  stabilire  seco  stesso  »  e  forse  anche  «  esprimere  fra  se  e  se  la 
determinazione  presa  »;  arieggia  invsomma  a.\Yaduncr  dell'  inno  a  S.  Eulalia  e 
délia  vita  di  Leodegario  ;  v.  Romania  I  308. 

DuRAR  MAL  :  65b  «0  me  repos...  ma  ben  mal  dur  lo  pan  cioè  «  stento  il  pane, 
lo  guadagno  a  grande  fatica.  »  Cosi  anche  H  14  la  mosca  dice  alla  formica  :  In 
maldurar  lo  pan  zamai  no  meto  eo  cura,  senzafadhiga  alcuna  eo  trov  la  mia  pastura, 
ove  il  Bekker  meno  chiaramente  stampa  maldurar  in  una  parola. 

Fodre;  70c  (zener)  fodre  grande  taja.  Cosî  in  altri  luoghi  di  Bonvesin  :  B  70 
pagar  fodri  e  îalie.  E  B  955  comanda  carre  et  homini  e  sfrodra  a  tatavia.  \\  jodrum 
dei  latino  dei  medio-evo,  che  anzi  tutto  significava  quell'  imposta  —  ordinaria- 
mente  in  derrate  —  che  serviva  al  nutrimento  di  soldati  e  cavalli,  al  foraggio. 

Ponzigliol;  165a  Gennajo  ai  mesi  ribelli  :  incontra-l  ponzigliol  verasment 
répétai.  Mil.  ponzirô  significa  «  ripostiglio  a  prua  per  uso  di  riporvi  le  robe  dei 
barcajuoli  »;  qui  forse  in  significato  più  générale  quai  deminutivo  di  poncia=ht. 
puncta  «  prora  »,  lato  appuntato  délie  barche. 

Répéta  poi  è  «  guizzare,  trarre  dei  piedi  »  e  nel  Varon  milanes  (edizione dei 
1606,  pag.  19)  dicesi  che  è  proprio  délie  anguille  nel  fréquente  loro  moto. 
Onde  Gei.najo  dice  :  In  verità  voi  mi  fate  l'effetto  di  anguille,  che,  impotenti, 
si  danno  a  battere  délie  loro  code  contro  i  fianchi  délia  barca. 

Revelar,  2 1  b  quel  mal  ke  fa  Zener,  el  mel  conven  mendar,  zè  k'el  el  tcn  suffocao 
conven  mi  revelar.  Dunque  «  ravvivare,  richiamare,  rieccitare  a  vita.  »  È  rcbcllare 
con  modificazione  di  significato  analoga  a  quellach'ebbe  nel  francese  antico,  ove 
revel  viene  a  significare  persino  «  letizia,  gioja.  »  E  nel  milanese  d'oggidi  trovi  la 
b  nel  riflessivo  rebellass  «  rimettersi  in  buono  stato  di  béni  0  di  sainte.  » 

Revertalie;  1 50a  Molt  noze  e  revertalie  fin  fagie  en  lo  me  temp  (di  gennajo). 
L'Edit.  molto  opportunamente  cita  dal  Du  Gange  un  passo  degli  Statuti  di  Ver- 
celli,  in  cui  si  vieta  di  mandare  0  portar  donativi  ad  allouas  nuptias  vcl  revertalias 
e  interpréta  «  festino,  banchetto».  Il  significato  più  preciso  délia  voce  lo  rilevia- 
mo  dair  eccellente  Dizionario  bergamasco  dei  Tiraboschi,  il  quale  ricorda  come 
in  un  dialetto  rustico  s'usi  ancora  roertaja  «  il  ritorno  délia  sposa  alla  casa  pa- 
terna  dopo  otto  giorni  di  matrimonio  »,  quindi  da  re-vertere. 

Segheza  1 1  id;  l'arme  a  cui  Giugno  dà  di  piglio  «  faice  »;  mil.  seghe::,  berg. 
sigès  ecc;  cfr.  anche  h.ségolo. 

Sema  ;  171b  zamai  ma'  questa  sema  incontra  ti  no  zemo  «  giammai  salve  questa 
volta  »  ;  sema  =  scmel  conserva  tuttodl  in  alcun  iuogo  il  valore  primitive  di  «  una 


124  COMPTES-RENDUS 

volta  »,  ma  ha  di  fréquente  preso  il  significato  di  «  volta  »  senza  più,  p.  es. 
com.  l'aot  sem  «  l'altra  volta.  » 

SoNA  ;  tutti  i  mesi  sono  molto  irati  contre  Gennajo  ;  cl  son.v  pur  k'i  siano 
lion  dcscàiim.  Significa  «  sembra  ».  Cosl  il  Ruzzante:  5t/  moriisi  i  sona  galavron 
(1  quest'  innamorati  sembrano  calabroni  »,  e  nei  canti  popolari  veronesi  raccolti 
dal  Righi  Intel  cantar  te  soni  me  sorela  «  nel  cantare  pari  mia  sorella.  »  Non  è 
probabile  che  sia  il  \erho  sonarc  ;  «  le  tue  parole  suonan  minaccia  »  potrebbe  p. 
es.  equivalere  a  «sembrano  minaccia»,  ma  ne  la  locuzione  è  popolare  ne  da  essa 
si  sarebbe  con  facilita  sviluppato  il  significato  générale  délia  voce.  Propongocon 
tutte  le  riserve  possibili  una  spiegazione,  che  a  me  stesso  pare  alquanto  artificiosa. 
Da  similare,  semcnà  (cosî  nel  rumeno);  e  come  scmenà  =.  scminarc  si  muta  in  so- 
menà  somnà  sonà  (le  ultime  due  forme  nel  contado  milan.)  cosi  anche  W  semcnà  = 
similare. 

Tro  MO  5  ^d  «  fin  ora  »;  da  intro  come  in  prov.;  Diez  Gramm..  IP  486;  inVal- 
verzasca  usano  ancora  tro  con  questo  valore.  In  altri  passi  di  Bonvesin  mintro, 
secondo  il  Diez  s.  v.  mcntrc  da  in  [i]n-intro. 

Vebende;  133a  de  moite  oltre  v.  co  sont  impazao;  cosi  per  «  faccende,  afïari» 
in  più  luoghi  di  Bonvesin:  D  8,  G  44^  L  80.  Cfr.  genovese  invcxcndassc  «  afïac- 
cendarsi  ».  Corrisponde,  dal  lato  etimologico,  a  vicenda. 

A.  MUSSAFIA. 


Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  portuguez,  confecçâo  e  estudos  por 
Theophilo  Br.\ga.  3  vol.  in-12.  viij-22:,  vij-223  et  viij-216  p.  Porto,  typo- 
graphia  lusitana.   1867. 

Gantos  populares  do  archipelago  açoriano  publicados  e  anotados  por 
Theophilo  Braga.  Porto,  typ.  da  Livraria  nacional,  1869,  in-12,  liij-216  p. 

Floresta  de  varies  romances  colligidos  por  Theophilo   Braga.   Porto, 

typ.  da  Livraria  nacional,  1869,  in-i2,xvj-478  p.  (Les  deux  derniers  ouvrages 
portent  aussi  le  titre  de  Cancioneiro  e  romanceiro  gcral  portuguez). 

Avant  d'examiner  en  détail  les  trois  collections  dont  on  vient  de  lire  les  titres, 
il  ne  sera  pas  inutile  de  passer  rapidement  en  revue  ce  qui  a  été  fait  jusqu'à 
M.  Braga  pour  contribuer  à  la  connaissance  de  la  poésie  populaire  portugaise. 
Le  premier  essai  d'une  collection  de  chants  populaires  portugais  est,  on  le  sait, 
\e  Romanceiro  d'Almeida-Garrett ',  ou  plus  exactement  les  second  et  troisième 
volumes  de  ce  recueil  seulement,  les  huit  compositions  épiques  que  renferme  le 
premier  volume  étant  (quoique  faites  sur  un  fond  populaire)  l'œuvre  de  l'auteur 
lui-même  qui  les  intitule  :  romances  da  renascença.  AlmeidaGarrett  mourut  avant 
d'avoir  pu  mettre  entièrement  à  exécution  son  plan,  qui  était  de  publier  son 
ouvrage  en  cinq  livres.  Cette  publication  attira  bientôt  l'attention  des  critiques 
et,  parmi  eux,  de  celui  qui,  par  ses  travaux  antérieurs,  était  assurément  le 
plus  capable  de  l'apprécier,  l'érudit  Ferdinand  Wolf.  Il  fit  du  romanceiro  d'Al- 
meida-Garrett, en  même  temps  que  du  livre  de  M.   Mila  y  Fontanais  (Obser- 


I.   Romanceiro  pelo  visconde  de  Almeida-Garrett.    3  vol.  Lisboa  1863.  (La  première 
édition  des  deux  derniers  volumes  est  de  i8ji.) 


BRAGA,  Cancioneiro  c  romanceiro  gérai  125 

vaciones  sobre  la  pocsia  popuhn,  etc.  Barcelona,  1853)  un  examen  approfondi 
dans  un  travail  intitulé  :  Proben  portugiesischer  und  catalanischcr  Volksromauzen\ 
Après  avoir  fait  ressortir  avec  beaucoup  de  raison  l'analogie  frappante  que 
présente  le  développement  de  la  poésie  artistique  ,en  Portugal  et  en  Catalogne, 
les  textes  des  deux  recueils  cités  lui  permirent  d'établir  de  nombreux  rapproche- 
ments entre  les  traditions  populaires  de  ces  deux  pays  et  celles  des  autres 
nations  européennes.  Ainsi  qu'on  pouvait  s'y  attendre,  un  grand  nombre  des 
romances  chevaleresques  publiées  par  Almeida-Garrett  ne  sont  pas  originairement 
portugaises,  mais  ont  été  importées  d'Espagne  à  diverses  époques.  Parmi  les  37 
romances  des  deux  volumes  du  Romanceiro  14  se  retrouvent  dans  les  collections 
castillanes.  Mais  il  aurait  été  injuste  de  porter  un  jugement  définitif  sur  la  poésie  popu- 
laire portugaise  d'après  une  collection  incomplète  et  qui  ne  nous  faisait  connaître 
précisément  que  la  classe  de  romances  dont  on  aurait  presque  pu  a  priori  affir- 
mer l'origine  étrangère.  En  outre  le  procédé  de  publication  d'Almeida-Garrett 
ne  nous  paraîtra  pas  maintenant  à  l'abri  de  tout  reproche.  Un  Portugais  devait 
tout  naturellement  chercher  des  modèles  en  Angleterre,  aussi  ne  nous  étonne- 
rons-nous pas  de  retrouver  chez  notre  auteur  les  procédés  de  collation  des 
éditeurs  de  ballades  anglaises  et  écossaises  *.  Je  ne  citerai  qu'un  exemple.  Dans 
l'introduction  qui  précède  la  romance  du  conde  d'Allemanha  {Romanceiro,  11, 
80),  il  dit  :  (I  Collacionando  umas  copias  com  outras  e  corn  a  licçâo  castelhana 
segundo  Dcpping  e  Augustin  Duran,  appurei  0  que  me  parece  0  texto  mais  legitimo 
e  verosimil.  »  Si  l'on  songe  d'un  autre  côté  que  ces  lignes  ont  été  écrites  en  Portu- 
gal en  185 1  et  qu'Almeida-Garrett  a  eu  le  mérite  non-seulement  de  réunir  avec  une 
persévérance  peu  commune  les  romances  dont  il  a  formé  sa  collection,  mais  aussi 
d'en  éclairer,  très-souvent  avec  succès,  les  origines,  on  ne  lui  marchandera  pas 
une  reconnaissance  qu'il  a  bien  méritée. 

Une  quinzaine  d'années  après  cette  première  publication  parut  à  Leipzig  un 
recueil  de  chants  populaires  portugais,  dû  aux  soins  du  savant  Bellermann  '. 
Toutes  les  romances  c/i^'^/^ra^ua  de  cette  collection  sont  tirées  d'Almeida-Garrett, 
le  texte  de  quelques-unes  seulement  a  été  modifié  d'après  la  tradition  populaire. 
Cp.  e.  n"  9  :  Donzella  que  val  a  gucrra  ;  n°  \2:  A  bclla  infanta;  n°  23  :  A  noiva 
arraiana,  etc.).  Bellermann  a  ensuite  extrait  de  Vauto  da  barca  do  purgatorio  de 
Gil  Vicente  {Obras,  éd.  de  Hambourg,  I,  246)  la  romance:  Remando  vdo  remadores 
qu'il  intitule  :  Christo  0  capitâo  de  navio;  d'Ercolana,  Lendas,  I,  259,  un  ancien 
noël.  Il  a  reproduit  également  une  cantiga  d'Alphonse  X:  ComoS.  Maria  resocitou 
en  Coira,  una  aldea  de  Sevilla,  un  menyno  de  morte  (n°  4),  et  les  strophes  com- 
posées par  Dona  Felipa  de  Lancaster  qu'il  avait  déjà  publiées  dans  un  autre 
ouvrage  (Die  alten  Liederbûcher  der  Portugiesen,  p.  31).  Du  livre  de  Miguel  de 
Leitâo  de  Andrade,   Miscellanea  do  sitio  de  N.  Senhora  de  Luz,  Lisboa,   1629. 


1.  Dans  les  Sitzungberichte  der  kaiserlichen  Akademie  der  Wissenschaften.  Philoso- 
phisch-historische  Classe.  XX.  Band.  I  Heft,  Vienne,  1856,  p.   17-168. 

2.  M.  Lemcke  a  supérieurement  jugé  cette  funeste  habitude  (Jahrbuch  f.  rom.  Lit. 
IV,  12). 

j.  Portugiesische  Volkslieder  und  Romanzen.  Portugiesisch  und  deutsch  mit  Anmer- 
kungen  herausgegeben  von  Dr.  Christ.  Fr.  Bellermann.  I^chgelassenes  Manuskript  des 
Herausgebers.  Leipzig.  Engelmann  1864.  8". 


126  COMPTES-RENDUS 

Bellermann  a  tiré  une  curieuse  romance  sur  la  bataille  d'Alcacer  où  le  roi  Sébas- 
tien périt  et  perdit  son  armée.  Andrade,  qui  prétend  que  cette  romance  a  été  beau- 
coup chantée  après  la  mort  de  ce  roi,  a  joint  au  texte  la  musique,  que  reproduit 
également  Bellermann.  Cette  romance  ne  se  trouve  pas  dans  le  Romancero  de  Duran 
qui  en  a  donné  trois  sur  Sébastien  (n"  1245-1247).  Les  chants  modernes  de  ce 
recueil  (modinhas,  disparates,  saudadcs)  n'offrent  que  peu  d'intérêt.  Par  contre 
|a  collection  de  proverbes  populaires  qui  clôt  le  volume  a  une  réelle  impor- 
tance. 

Avant  d'aborder  l'examen  des  ouvrages  de  M.  Braga,  nous  noterons  en 
passant  un  cancioneiro  portugais  dont  le  titre  seul  nous  est  connu  :  A.  F.  Ba- 
rata,  Cancioneiro  portuguez.  Com  um  juizo  critico  do  Ch.  Ribeiro.  Coimbra, 
1866,  in- 12. 

Le  premier  volume  du  cancioneiro  e  romancciro  de  M.  B.,  qui  porte  comme 
sous-titre  :  Historia  da  poesia  popular  porlugueza,  est  divisé  en  deux  livres.  Le 
premier  traite  de  la  formation  des  langues  romanes,  de  l'influence  de  la  poésie 
provençale  sur  la  littérature  portuguaise,  du  caractère  populaire  des  œuvres  de 
Gil  Vicente,  enfin  des  traditions  et  légendes  populaires  en  Portugal.  Dans  le 
second  l'auteur  examine  le  développement  des  cycles  carolingien,  breton  et 
gréco-romain  dans  la  poésie  portugaise.  Le  dernier  chapitre,  le  plus  intéres- 
sant et  le  plus  nouveau  du  livre,  est  consacré  à  la  littérature  vulgaire  (litteratura 
de  cordel)  ;  il  se  termine  par  une  bibliographie  des  romanceiros  et  feuilles 
volantes. 

On  voit  par  cette  analyse  que  M.  B.  a  fait  aussi  l'histoire  de  la  poésie  artis- 
tique et  érudite  de  son  pays.  Nous  aurions  préféré  qu'il  se  bornât  à  la  littérature 
populaire  proprement  dite.  Il  ressort  de  l'introduction  du  présent  volume  que 
M.  B.  avait  l'intention  de  consacrer  à  ce  sujet  un  livre  di'excavaçôes  e  recons- 
truçôes  hisloricas,  mais  la  mort  de  Duran  et  de  F.  Wolf  lui  a  ôté  l'envie  de 
justifier  ses  théories  et  il  se  borne  à  nous  en  offrir  le  substractam  en  16  thèses 
dont  plusieurs  présentées  comme  elles  le  sont  prêtent  beaucoup  à  la  discussion, 
tandis  que  d'autres  restent  dans  un  vague  à  peu  près  insaisissable.  En  géné- 
ral M.  B.,  qui  possède  une  connaissance  approfondie  de  la  littérature  de  son 
pays,  a  trop  négligé  l'étude  des  littératures  sœurs.  Ce  défaut  se  fait  surtout 
sentir  lorsqu'il  traite  de  l'influence  provençale  en  Portugal  ;  il  est  vrai  qu'il  restait 
peu  de  choses  à  dire  (dans  une  étude  générale  comme  celle  qui  nous  occupe) 
après  les  travaux  de  Bellermann,  F.  Wolf,  et  surtout  de  M.  Diez  {Ueber  die 
erste  portugiesische  Kunst-  und  Hofpoesie);  mais  l'auteur,  qui  ne  connaît  aucun 
de  ces  ouvrages,  n'a  même  pas  pu  présenter  à  ses  lecteurs  les  faits  acquis 
à  la  science.  M.  B.  a  signalé  avec  raison  l'importance  des  œuvres  de 
Gil  Vicente  pour  la  connaissance  de  l'ancienne  poésie  portugaise  et  castil- 
lane. Avant  lui  F.  Wolf,  dans  son  excellent  article  sur  ce  poète  dramatique 
(Encyclopadie  d'Ersch  et  Gruber,  s.  v.  Gil  Vicente,  p.  333,  n.  29),  avait  relevé 
un  certain  nombre  de  romances  populaires  reproduites  ou  citées  seulement  dans  ses 
drames.  Sur  le  fait  que  les  chansons  populaires  dans  Gil  Vicente  sont  presque 
toutes  en  castillan,  M.  B.  rapporte  encore,  sans  la  réfuter,  l'opinion  de  Rapp 
qui  croit  le  castillan  employé  ici  comme  langue  vulgaire  et  mis  dans  la  bouche 
des  personnages  infimes.  Sans  parler  des  raisons  générales  qu'on  peut  opposer  à 


BRAGA,  Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  '  1 27 

cette  affirmation,  on  n'a  qu'à  prendre  la  comédie  si  souvent  citée  de  Rubena  : 
Gil  Vicente  y  tait  chanter  la  sorcière  en  portugais  (Obrus,  II,  26),  tandis  qu'un 
des  adorateurs  de  Rubena  lui  dit  une  romance  castillane  (ib.,  II,  5?). 

Les  superstitions  populaires  sont  depuis  longtemps  l'objet  de  l'attention  des 
savants  qui  s'occupent  de  mythologie  comparée.  Ces  superstitions  se  trouvent 
consignées  soit  dans  les  chants,  contes  et  proverbes  populaires,  soit  dans  les 
textes  des  mesures  prohibitives  qui  furent  prises  autrefois  contre  les  pratiques 
qu'elles  engendraient;  aussi  devons-nous  être  reconnaissants  envers  M.  B.  de  nous 
avoir  donné  deux  extraits  d'ordonnances  relatives  aux  coutumes  qui  paraissaient 
coupables  aux  magistrats  du  temps.  La  première  est  une  ordonnance  de  la 
chambre  municipale  de  Lisbonne  de  1385  ;  la  seconde  est  tirée  des  Constituçôes 
do  bispado  de  Evora  (Const.,  I,  tit.  25,  éd.  de  Lisbonne,  1^54).  M.  B.  aurait 
pu  multiplier  ces  citations,  car  les  livres  qui  fournissent  des  textes  ou  des  rensei- 
gnements sur  ce  sujet  sont  difficilement  accessibles  hors  du  Portugal.  Toutes  les 
superstitions  populaires  signalées  par  M.  B.  se  retrouvent  à  peu  de  chose  près 
chez  les  autres  peuples  romans  (elles  ne  se  rencontrent  que  rarement  en  Espagne, 
voyez  Almeida-Garrett,  Rom.  II,  19,  et  F.  Wolf,  Studien  p.  449,  note  3)  et 
les  peuples  germaniques.  M.  B.  a  comparé  les  camisas  fiadas  e  tecidas  em  un  dia, 
que  les  constitutions  d'Evora  défendent  de  revêtir,  au  Nothhcmd  allemand.  Il  y 
aurait  bien  d'autres  comparaisons  à  faire.  L'usage,  par  exemple,  signalé  par 
J.  Grimm  (Deutsche  Mythologie,  p.  442,  note  2,  éd.  de  1835),  de  jeter  l'image 
d'un  saint  dans  l'eau  lorsqu'il  ne  répond  pas  aux  espérances  qu'on  a  fondées  sur 
lui,  est  consigné  d'une  façon  curieuse  dans  ces  mêmes  constitutions  :'  «  nem 
levem  as  imagens  de  alguns  sanctos  a  cerca  de  agua,  fmgindo  que  as  querem 
lançar  em  ella,  e  tomando  fiadores,  que  se  até  certo  tempo  Ihes  nâo  der  agua, 
ou  outra  cousa  que  pedem,  que  lançarâo  a  dicta  imagem  na  agua.  »  Une  étude 
approfondie  aussi  sur  le  loup-garou  *  (lobis-homen),  les  iées  (bruxas),  et  les  aimas 
penadas  ou  encantadas,  aurait  été  ici  à  sa  place,  tandis  que  M.  B.  se  borne  à  de 
simples  mentions. 

Le  deuAième  volume  de  la  collection  de  M.  B.,  intitulé  Cancioneiro  popular^ 
débute  par  ks  fragmentas  do  poema  da  Cava,  la  cançâo  do  Figueiral,  la  cançâo  de 
Gonçalo  Hermingues,  la  cançâo  de  Egaz  Moniz  Coelho  a  D.  Violante  et  la  cançâo 
de  ce  dernier  à  sa  dame.  La  valeur  de  ces  compositions,  que  certains  écrivains 
portugais,  et  parmi  eux  l'auteur  de  cette  collection,  s'obstinent  à  regarder 
comme  les  plus  anciens  monuments  de  leur  poésie,  a  été  appréciée  par  Ribeiro, 
Bellermann,  F.  Wolf  et  enfin  M.  Diez  dont  les  arguments  philologiques  ont 
confirmé  l'opinion  de  ses  prédécesseurs.  Il  est  désormais  acquis  que  ces  divers 
poèmes,  dans  leur  forme  actuelle  du  moins,  ne  remontent  pas  au-delà  du  XVI' 
ou  tout  au  plus  de  la  fin  du  XV°  siècle;  aussi  est-il  superflu  d'examiner  les  argu- 
ments par  lesquels  M.  B.  cherche  à  réfuter  Ribeiro-. 

1.  M.  Wilhelm  Hertz  {Der  Werwolf,  Beitrag  zur  Sagengeschichte,  p.  89),  ne  connaît 
du  loup-garou  portugais  que  son  nom. 

2.  iLes  faits  que  M.  Braga  a  réunis  depuis,  dans  ses  Epopeas  da  raça  mosarabe  (Porto, 
1871),  ch.  IV,  pour  établir  notamment  l'authenticité  de  la  chanson  du  Figueiral,  prouvent 
uniquement  i"  que  cette  chanson  était  réellement  populaire  au  xvi*  siècle,  2°  que  la  légende 
sur  laquelle  elle  s'appuie  est  beaucoup  plus  ancienne.  C'est  absolument  le  résultat  auquel 
Wolf  est  arrivé  {Studien,  p.  69}).  —  G.  P-l 


128  COMPTES-RENDUS 

Une  grande  partie  du  volume,  p.  41-134,  est  occupée  par  la  S}' /va  de  canùgas 
sohûs,  c'est-à-dire  des  couplets  d'amour  dans  le  genre  des  copias  andalouses, 
quoique  avec  moins  de  brillant.  Parmi  les  fastos  do  anno  se  trouvent  deux  jolies 
chansons  à  S.  Jean,  un  des  saints  les  plus  populaires  du  Portugal;  l'une  est  tirée 
d'une  feuille  volante  du  XVIII*  siècle.  Ces  chansons  font  allusion  aux  fogueiras 
(feux  de  joie)  faites  par  les  jeunes  filles  le  jour  de  ce  saint  avec  des  artichauts 
{alcachofa).  C'est  au  degré  de  clarté  plus  ou  moins  vif  de  la  flamme  qui  s'en 
échappe  qu'elles  s'assurent  de  l'amour  de  leur  galant. 

Les  iiphorismos  poeticos  da  lavoura,  c'est-à-dire  les  proverbes  populaires  rela- 
tifs aux  saisons  de  l'année  qui  terminent  ce  deuxième  volume,  forment  une  collec- 
tion plus  complète  que  celle  qu'a  donnée  Bellermann. 

Presque  tout  le  contenu  du  troisième  volume,  qui  forme  le  romanceiro  propre- 
ment dit,  nous  est  déjà  connu  par  la  publication  d'Almeida-Garrett.  Le  principal 
mérite  du  romanceiro  de  M.  B.  consiste  en  ce  qu'il  nous  donne  de  toutes  les  romances, 
à  peu  près, des  versions  plus  authentiques  que  celles  de  Garrett.  Une  rapide  com- 
paraison des  textes  donnés  par  ces  deux  auteurs  confirme  ce  que  nous  avons  signalé 
plus  haut:  Garrett  refaisait  les  romances  qu'il  avait  recueillies  de  la  tradition  popu- 
laire. M.  B.  au  contraire  a  mis  un  très-grand  soin  à  publier  les  romances  telles  qu'elles 
lui  ont  été  dites.  Voici  du  reste  ses  propres  paroles  :  «  Esses  sessenta  romances 
(le  volume  compte  61  numéros)  que  a  todo  0  custo  alcançâmos  de  pessoas  que 
nâo  sabem  dizer  sem  cantar^  e  que  logo  que  as  interrompem  perdem  0  fio  da 
cantilena,  de  outras  supersticiosas  e  que  temem  de  ser  escarnecidas,  todos  estes 
romances  foram,  por  assim  dizer,  apanhados  em  flagrante  delicto  do  enthusiasmo 
popular.  Comparâmol-os  com  as  versôes  de  Garrett,  e  creio  que  aonde  Ihes  sâo 
inferiores  assenta  a  sua  valia.  »  Lorsque  M.  B.  a  pu  recueillir  plusieurs  ver- 
sions d'une  même  romance,  il  les  donne  in  extenso  les  unes  à  la  suite  des  autres. 
Par  contre  la  classification  des  romances  ne  nous  paraît  pas  heureuse.  M.  B. 
divise  sa  collection  :  1°  en  Flor  dos  romances  anonymos  do  cyclo  carlingiano  e  da 
Tavola  Redonda;  2°  en  Vergcl  de  romances  mouriscos,  contas  de  cativos,  lendas 
picdosas  e  xacaras.  La  première  partie  se  subdivise  à  son  tour  :  r  en  Romances 
communs  aos  povos  do  meio  dia  da  Europa;  2°  en  Romances  de  supposta  origem 
portugueza ;  et  3°  en  Romances  que  se  encoutram  nas  colleçôes  hespanholas.  Tout 
d'abord,  des  trente-quatre  romances  que  M.  B.  attribue  au  cycle  carolingien 
et  à  celui  de  la  Table  Ronde  il  n'y  en  a  qu'une  seule  qui  appartienne 
positivement  au  premier  de  ces  cycles  :  Gerinaldo  (M.  B.  met  Gay feras  dans  la 
seconde  classe)  et  aucune  au  second.  Du  reste  une  classification  de  ce  genre,  en 
supposant  même  chez  son  auteur  une  connaissance  complète  de  tous  les  chants 
populaires  romans  publiés  jusqu'à  ce  jour  (ce  qui  n'est  pas  le  cas  ici)  ne  pourrait 
avoir  qu'une  valeur  tout  à  fait  monicntanée,  car  la  publication  d'un  nombre 
beaucoup  plus  considérable  de  textes  permettra  seule  de  passer  des  recherches 
spéciales  sur  tel  ou  tel  chant  à  des  appréciations  générales.  On  a  déjà  fait 
remarquer  que  la  théorie  de  M.  le  chevalier  Nigra  à  ce  sujet  était  prématurée'. 

M.  B.,  comme  Garrett,  désigne  la  province  de  Beira-Baixa  comme  la  plus 
riche  en  traditions  et  dans  cette  province  le  pays  de  Covilhâ  fournit  en  générai 

I.  M.  Gaston  Paris,  Revue  critique,  1866,  t.  \,  p.  384. 


BRAGA,  Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  129 

les  meilleures  versions.  Les  romances  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  Almeida- 
Garrett  sont  :  N°  8,  Alferes  matador,  version  de  Covilhâ.  Un  féroce  amou- 
reux enlève,  malgré  sa  résistance,  une  jeune  fille  dans  la  maison  même 
de  sa  mère  et  la  traîne  par  les  cheveux  à  travers  la  ville,  puis  la  rend  à 
sa  mère  qui  aime  mieux  la  voir  sans  vie  que  déshonorée.  Cette  romance  n'a 
donc  que  peu  d'analogie  avec  le  chant  français  de  la  jolit  fille  de  la  Garde 
auquel  M.  B.  la  compare.  —  N"  39,  A  moïra  ericantada,  version  de  l'Algarve. 
M.  B.  dit  en  note  :  «  Cette  légende  a  été  recueillie  par  M.  Stacio  de  la 
Veiga  et  publiée  dans  le  n°  12  de  VEstrella  de  Alva...  Selon  ce  dernier,  cette 
romance  est  une  des  plus  populaires  de  l'Algarve  et  exprime  la  croyance  générale 
et  ancienne  que,  la  veille  de  S.  Jean,  à  minuit,  apparaissait,  dans  la  citadelle 
moresque  de  Favira,  une  belle  enchantée  demandant  qu'un  chevalier  vînt 
rompre  son  charme.  »  —  N°  40  :  N.  S.  dos  Martyres,  version  de  l'Algarve 
recueillie  par  M.  Stacio  da  Veiga  ;  cette  romance  se  chante  au  pèlerinage  de 
Caslro-Marim,  à  la  mi-août.  C'est  l'histoire  d'un  esclave  chrétien  maltraité  par 
son  maître  more  qui  finit  par  lui  lier  pieds  et  mains  et  l'enferme  dans  une  caisse 
sur  laquelle  il  reste  lui-même  jour  et  nuit.  Cette  caisse,  par  un  miracle  de  la 
Vierge,  est  bientôt  entourée  d'eau  et  transporte  ainsi  le  maître  et  l'esclave  dans 
le  pays  de  ce  dernier,  ce  qui  change  les  rôles.  —  N"  43.  Jésus  Mendigo,'  ver- 
sions du  Minho  et  de  Beira-Baixa.  Jésus  mendiant  n'est  pas  repoussé  tout 
d'abord  comme  dans  la  version  provençale  (D.  Arbaud,  I,  59)  et  française 
(Champfleury,  p.  5),  mais  rencontre  un  bon  laboureur  qui  le  soigne  de  son 
mieux  dans  sa  maison.  — N°  44.  San  Antonio  e  a  princeza,  version  de  l'Algarve. 
Une  mère  perd  sa  fille  et  ne  veut  pas  la  laisser  enterrer.  S.  Antoine,  auquel  elle 
adresse  sa  prière,  lui  rend  sa  fille  pour  sept  jours,  après  quoi  celle-ci  remonte 
au  ciel.  —  N°  45.  Santa  Iria,  versions  de  Santarem,  Covilhâ  et  du  Minho, 
publiée  déjà  par  Bellermann,  n"  5.  —  N°  48.  A  devota  da  ermida,  version  de 
Tras-os-montes.  Une  femme,  accusée  à  tort  par  une  méchante  voisine  de  tromper 
son  mari  avec  un  prêtre,  meurt  ou  est  tuée  par  son  mari  (la  romance  ne  le  dit 
pas).  La  fin  est  gracieuse  : 

Prenhadina  de  oito  mezes  Que  se  chamava  Maria. 

Para  os  nove  corria;  —  Perdoa-me  oh  Mariquinhas! 

No  cabo  dos  nove  mezes  Perdoa-me,  oh  mulher  minha  ! 

Um  lindo  cantar  se  ouvia.  —  Como  te  heide  en  perdoar 

Abriram  a  sepultura  Se  a  tu  aima  esta  perdida? 

Onde  a  encontraram  parida,  A  minha  esta  na  gloria 

Com  uma  menina  nos  braços,  Dos  anjos  bem  assistida. 

N°  49.  Oraçdo  do  dia  de  Jaizo,  version  du  Minho,  répond  au  chant  catalan  : 
L'anima  condempnada  (Briz,  Gansons  de  la  terra,  III,  209).  —  N»  50.  Romance 
do  terremoto  de  Villa  Franca  do  Campo  (1 522);  extraite  du  ms.  de  Gaspar  Fruc- 
tuoso,  historien  des  Açores,  intitulé  :  Saudades  da  terra  ou  Descobrimento  dds 
llhas.  —  Parmi  les  Xacaras  e  copias  de  burlas  nous  citerons  les  n°'  52  et  55, 
Xacara  dos  conversados,  jolie  idylle  dans  le  genre  de  la  linda  pastorinha,  et  lafrcira 
^/■«/je/iJk/d  (n»  61),  plainte  d'une  jeune  religieuse  qu'on  a  forcée  à  prendre  le 
voile. 

Romania,  Il  Ç) 


I 50  COMPTES-RENDUS 

La  collection  des  chants  populaires  des  Açores  que  nous  allons  examiner 
maintenant  avait  été  réunie  par  M.  Joâo  Texeira  Soares  pour  le  romancdro  d'AI- 
meida-Garrett.  Cette  publication  étant  restée  malheureusement  inachevée,  M.  B. 
a  eu  la  bonne  fortune  d'être  mis  en  possession  de  cette  précieuse  collection  et  il 
la  publie  aujourd'hui.  La  grande  majorité  de  ces  chants,  surtout  des  chants 
épiques,  provient  de  l'île  de  S.  Jorge.  Dans  cette  île,  une  certaine  localité, 
nommée  Ribeira  de  Areia,  est  une  riche  mine  de  chants  populaires;  elle  est  au 
dire  de  M.  B.  pour  les  Açores  ce  que  Covilhâ  est  pour  la  province  de  Beira- 
Baixa.  M.  Texeira  Soares  a  puisé  sa  collection  dans  la  tradition  orale  du  peuple 
des  Açores.  Une  dame  nonagénaire  de  Ribeira  de  Areia  a,  paraît-il,  conservé  la 
mémoire  assez  fraîche  pour  apprendre  à  des  jeunes  filles  une  quantité  considérable 
de  chants  que  celles-ci  à  leur  tour  ont  répétés  à  Texeira. 

On  aurait  pu  désirer  des  renseignements  plus  précis  que  ceux  qui  se  trouvent 
dans  la  courte  introduction  et  dans  les  notes  de  ce  livre  sur  les  coutumes  popu- 
laires de  ces  îles'.  M.  B.  a  préféré  se  livrer  à  un  commentaire  du  nom  de  ara- 
vias  donné  par  le  peuple  des  Açores  aux  romances  et  xacaras  ;  pour  lui,  «  cette 
désignation  n'est  rien  de  moins  qu'une  révélation  historique  :  l'origine  arabe  des 
romances  populaires  de  la  péninsule.  »  Contrairement  à  leurs  aïeux,  pour  qui  les 
Mores  n'étaient  que  des  chiens,  les  Portugais  et  Espagnols  de  nos  jours 
n'éprouvent  aucune  humiliation  à  l'idée  5e  devoir  à  leurs  anciens  ennemis  ce  qu'ils 
ont  de  plus  national  dans  leur  littérature  :  bien  au  contraire,  ils  s'acharnent  contre 
les  faits  que  d'illustres  critiques  ont  réunis  et  élucidés  plus  même  qu'il  n'était 
nécessaire.  Il  n'y  a  rien  à  ajouter  du  reste  aux  paroles  de  Dozy  :  «  Nous  consi- 
dérons cette  question  comme  tout  à  fait  oiseuse  ;  nous  voudrions  ne  plus  la  voir 
débattue,  quoique  nous  soyons  convaincu  qu'elle  le  sera  pendant  longtemps 
encore.  A  chacun  son  cheval  de  bataille  (Recherches,  II,  LXX).  »  Le  mot  aravia, 
dans  son  sens  péjoratif  de  galimatias,  baragouin  -,  a  pu  s'appliquer  dans  ces  îles 
aux  chants  populaires  toujours  plus  ou  moins  chargés  de  formes  dialectales,  mais 
cela  ne  prouve  pas  que  leur  forme  ait  été  prise  aux  Arabes^. 

La  partie  lyrique  de  la  collection  se  divise  en  Rosal  de  enamorados  et  sercnadas 
do  luar,  c'est-à-dire  les  chants  d'amour.  Le  doutrinal  de  oraçoes  comprend  surtout 
des  chants  religieux.   Cette  poésie,  quoiqu'assez  pâle,  est  toujours  gracieuse. 

1.  M.  B.  cite  un  travail  qu'il  serait  intéressant  de  connaître  de  plus  près  :  Superstiçôes 
e  prejuisos  populares  açorianos,  par  F.  M.  Supico  dans  son  Almanak  do  archipelago  dos 
Açores,  ann.   1868,  p.  106-116. 

2.  Cf.  Dozy-Engelniann.  Glossaire  des  mots  espagnols  et  portugais  dérivés  de  l'arabe, 
s.  v.  algarabia. 

3.  |M.  Br.  est  revenu  avec  de  grands  détails  sur  cette  question  dans  ses  Epopeas  da 
raça  mosarabe.  Il  refuse  aux  Arabes  toute  influence  sur  la  poésie  artistique  de  la  Pénin- 
sule, mais  leur  en  accorde  une  très-grande  sur  la  poésie  populaire.  Je  crois  que  la  ques- 
tion, ainsi  présentée,  prend  un  nouvel  aspect  et  mérite  d'être  étudiée  à  nouveau,  /'avoue 
que  je  ne  suis  pas  éloigné  de  croire  à  une  parenté  de  la  lyrique  populaire  des  Espagnols 
et  des  Portugais  avec  celle  des  Arabes,  et  j'ai  relevé  jadis  [Rev.  crit.  1866,  t.  Il,  p.  140) 
quelques  faits  qui  viennent  à  l'appui  de  cette  hypothèse.  M.  Br.  en  fournit  un  grand 
nombre  d'un  autre  genre,  et  il  ne  faut  pas  oublier  la  pénétration  incontestable,  dans  le 
peuple  espagnol,  de  la  musique  arabe,  si  intimement  liée  à  ce  genre  de  chants.  En  tout 
cas,  les  Arabes  n'ont  rien  à  faire  avec  les  romances  épiques,  et  le  mot  à'aravia,  s'appli- 
quant  surtout  à  ces  compositions,  ne  saurait  rien  prouver  pour  leur  origine.  L'identité  de 
ce  mot  avec  les  yaravi  qu'on  chante  dans  l'Amérique  portugaise,  et  auxquels  on  attribue 
dans  le  pays  une  origine  indienne,  est  aussi  très-douteuse.  —  G.  P.j 


BRAGA,  Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  i  ?  i 

Parmi  les  chants  épiques  nous  retrouvons  presque  toutes  les  romances  qui  se  sont 
conservées  sur  le  continent.  Apportées  par  les  marins  et  les  premiers  colons  por- 
tugais au  XVe  siècle,  elles  ont  continué  à  vivre  dans  ces  îles,  tantôt  en  gardant 
assez  fidèlement  la  forme  et  le  fond  qu'elles  avaient  à  cette  époque,  tantôt  en  se 
transformant  tellement  qu'il  est  souvent  difficile  de  les  rattacher  aux  versions 
continentales. 

Voici  quelques-unes  des  romances  [les  plus  importantes  propres  aux  Açores. 
N""  17,  18  et  19.  Joaosinho  ou  0  banido,  aussi  sous  le  titre  de  Flores  e  Ventos  et 
dona  Branca.  Joaosinho  ou  Flores  e  Ventos,  une  nuit  de  Noël,  gagne  au  jeu 
cent  doublons,  tue  un  prêtre  (six  dans  le  n"  18,  sept  dans  le  n*"  19),  séduit  sept 
jeunes  filles,  pille  sept  châteaux  ou  villes.  Le  père  (le  roi  dans  les  n""  18  et  19), 
touché  par  les  prières  de  sa  mère,  le  bannit  au  lieu  de  le  faire  mettre  à  mort. 
Dans  son  exil,  tout  ce  qu'il  demande  lui  est  refusé  :  du  pain,  du  vin,  de  l'eau, 
de  l'herbe  (dans  le  n"  18  du  pain  et  de  l'orge  pour  son  cheval  seulenient).  Enfin 
il  finit  par  se  repentir  de  ses  péchés. 

N°  17  Foi  tal  a  dor  que  Ihe  deu  Outros  sete  andou  a  pé, 

Que  logo  santo  acabâra.  Foi  acabar  santamente 

N°  18  Sete  annos  andou  em  sella,  Ao  adro  de  Nazareth. 

Dans  le  n"  19  intitulé  :  dona  Branca,  Flores  e  Ventos  épouse  celle-ci  et,  à 
partir  de  là,  la  romance  n'est  plus  qu'une  version  portugaise  de  la  romance  cas- 
tillane :  Blanca  sois  schora  mia  (Wolf,  Primavcra  y  Flor,  n°  136),  ou  Ay  cuan 
linda  que  ères,  Alba  (Ibid.,  n"  136)'.  —  Les  n"  20  [dom  Alberto)  et  21  {Flor  de 
Marilia)  contiennent  cette  version  seule  sans  la  confusion  avec  la  romance  précé- 
dente. —  N"  44-46,  romances  sur  la  bataille  de  Lépante.  —  Les  n°'  48  (dom 
Franco)  et  49  {dona  Inez)  répondent  à  la  romance  castillane:  A  caza  iban,  a  caza 
{Primavera  y  Flor,  n°  uç)).- — N<"  50  (Florbella)  et  5 1  (/l  pobrc  viuva).  M.  Ama- 
dor  de  los  Rios  a  donné  l'analyse  d'une  version  asturienne  de  cette  romance  sous 
le  titre  de  Filoména  (Historia  crit.  de  la  lit.  esp.,  VII,  4^2). 

Au  nombre  des  romances  historiques  conservées  aux  Açores  il  en  est  une  qui 
offre  un  intérêt  particulier;  c'est  celle  qui  a  pour  sujet  la  mort  de  l'infant 
Aifonso,  fils  de  Joâo  II  de  Portugal.  M.  Gaston  Paris  a  découvert  récemment 
dans  le  ms.  de  la  Bibl.  Nat.  fr.  12788  une  romance  castillane  sur  le  même  sujet 
qu'il  a  publiée  dans  ce  recueil  (I,  373-378)  en  la  comparant  à  celle  de  Montesino 
{Cancionero  de  diversas  obras,  etc.).  La  romance  des  Açores,  dont  M.  B.  a  donné 
deux  versions  de  l'île  S.  Jorge  (p.  328-351)  sous  les  titres  de  Romances  da  ma 
nova,  et  0  casamento  mallogrado,  est  restée  très-fidèle  à  la  tradition.  Dans  les 
quatre  premiers  vers  qui  se  rapportent  à  l'infante  Isabel  : 

Casada  de  outo  dias  Viu  vir  um  cavalleiro 

A  janella  foi  chegar  ;  Tâo  de  contente  a  mirar, 

les  outo  dias  sont  les  huit  mois  qui  s'écoulèrent  depuis  son  mariage  avec  Affonso 
(novembre  1490)  jusqu'à  la  mort  de  ce  dernier  (juillet  1491).  La  suite  : 


I.  Une  version  moderne  andalouse  se  trouve  dans  Fernan  Caballero,  La  Gaviota, 
Madrid  1856,  1,  128-13 1,  reproduite  par  F.  Wolf,  Beitrage  zur  spanischen  Volkspoesie, 
etc.,  p.  134. 


1^2  COMPTES-RENDUS 

Que  novas  traz,  cavalleiro,  Caiu  no  areal  ; 

Que  novas  traz  p'ra  me  dar?  Rebentou  o  fel  no  corpo 

—  Novas  vos  trago,  senhora  Em  duvida  de  escapar; 

Ma  nova  é  de  contar...  Se  o  quereis  inda  vêr  vivo, 

Vosso  marido  é  morto,  Tratae  jâ  de  caminhar! 

répond  bien  au  récit  de  Garcia  de  Resende  et  à  la  romance  castillane  manuscrite, 
tandis  que  celle  de  Montesino,  quoique  reposant  également  sur  la  tradition,  est 
très-délayée.  M.  B.  remarque  que  la  mort  de  l'infant  Affonso  a  été  le  sujet  de 
nombreuses  compositions  des  poètes  de  la  cour  de  Joâo  II  qui  ont  été  recueillies 
dans  le  Cancionciro  gérai  de  Garcia  de  Resende.  L'une  d'elles,  de  Luys  Anrry- 
quez,  ao  morte  do  principe  dom  Affonso  (jue  deos  Um  (Cancioneiro  gérai ,  édit.  de 
Stuttgart,  lî,  257),  a  conservé  des  traits  traditionnels.  Dans  la  strophe  intitulée: 
Las  nuevas  que  Ihcvaran  a  la  reyna  y  prinçcsa,  on  annonce  la  mort  de  l'infant  à 
sa  femme  comme  dans  les  romances  citées.  Les  autres  compositions  d'Alvar  de 
Brito  (id.,  I,  221),  de  dom  Joam  Manuel  (id.,  I,  374)  et  de  Jorge  Ferreira  de 
Vasconcellos  (dans  son  Mémorial  dos  cavalleiros  da  Tavola  Redonda)  n'ont  de 
commun  avec  les  romances  que  le  sujet. 

Il  nous  reste  à  parler  du  volume  que  M.  B.  intitule  :  Floresta  de  varios  ro- 
mances. Après  une  introduction  où  il  étudie  les  transformations  de  la  romance 
populaire  du  XVI"  au  XVIII*  siècle,  M.B.  nous  donne,  sous  le  titre  de  romances 
corn  forma  litteraria,  do  seculo  XVI  a  XVII,  un  certain  nombre  de  ces  compo- 
sitions tirées  du  Cancioneiro  de  Garcia  de  Resende,  des  drames  de  Gil  Vicente, 
du  livre  de  Jorge  Ferreira  de  Vasconcellos  (Mémorial  das  proezas  da  scgunda 
Tavola  Redonda,  Coimbra,  i  <,6j,  in-4°)  et  d'autres  encore. 

Sous  le  nom  de  Balthasar  Dias,  M.  B.  donne  deux  romances,  d'abord  celle  du 
marquis  de  Mantoue  d'après  une  feuille  volante  de  1665,  qui  du  reste  est  déjà 
connue  par  le  romancciro  de  Garrett  (III,  211  ss.).  Notons  en  passant  que, 
contrairement  à  Garrett  qui  assigne  comme  date  à  cette  romance  la  fin  du  XIV* 
ou  au  plus  tard  le  commencement  du  XV*  siècle,  M.  F.  A.  de  Varnhagen  {Da 
Utteratura  dos  livros  de  cavallarias,  Vienna,  1872,  p.  33  ss.)  la  regarde  avec 
assez  de  vraisemblance  comme  une  traduction  partielle  de  la  comédie  du  même 
nom  de  Lope  de  Vega  publiée  en  1619  dans  la  douzième  partie  de  ses  comédies, 
et  qui  du  reste  repose  sur  les  romances  castillanes'. 

La  seconde  romance  est  une  version  de  la  légende  de  Crescentia  qui  nous  a 
été  conservée  dans  une  feuille  volante  intitulée  :  Historia  da  Imperatriz  Porcma, 
mulher  do  Imperador  Lodonio  de  Roma,  em  quai  se  trata  como  0  dito  Imperador 
mandon  matar  esta  senhora,  etc.  Lisboa,  1660,  40*.  M.  B.  a  bien  reconnu  que 
cette  composition  appartenait  à  la  légende  de  Crescentia,  quoiqu'il  ait  tort  de 
dire  (Romane,  I,  189)  :  «  As  origens  historicas  d'esté  romance  encontramse 
nas  Lendas  AUemâs  de  Jacob  Grimm  (II,  120)  sob  0  titulo  de   Hildegarda.  » 


1 .  Elle  est  déjà  mentionnée  par  Lope  lui-même  dans  la  première  liste  de  ses  comédies 
qu'il  ajouta  au  roman:  El  peregrino  en.  su  patria,  Sevilla,  1684.  (Voyez  La  Barrera, 
Catalogo  bibliogr.  y  biograf.  del  teatro  antiguo  espahol,  p.  422.) 

2.  Le  titre  de  la  feuille  volante  est  cité  comme  nous  l'avons  transcrit,  par  M.  B, 
{Rom.  1,  202),  il  a  publié  la  romance  {Floresta,  104  ss.) 


BRAGA,  Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  133 

Le  conte  de  Hildegard  (Grimm,  Deutsche  Sagen,  n"  442)  est  en  effet  une  version 
de  la  légende  de  Crescentia,  mais  elle  fait  précisément  partie  de  la  classe  qui  s'écarte 
le  plus  de  celle  de  notre  romance.  M.  Adolf  Mussafia,  dans  son  excellent  travail: 
Uebcr  cinc  hal'unischc  nietrischc  DarstcUung  dcr  Crcscciitiasage,  Wien,  1866,  a  fait 
une  classification  si  complète  des  versions  de  notre  légende  que  nous  ne  pouvons 
mieux  faire  que  d'y  renvoyer  M.  B.  La  romance  portugaise  appartient  au  troisième 
groupe,  dans  lequel  M.  Mussafia  (p.  80-84)  compte  les  versions  de  Vincent  de 
Beauvais,  de  Gautier  de  Coinci,  d'Alphonse  X,  de  Giovanni  Briccio,  de  Timoneda, 
etc.  Dans  un  autre  travail  sur  notre  légende  (Einc  altspamschc  Prosadmstcllung  dcr 
Cresccntiasage,  Wien,  1866),  M.  Mussafia  a  publié  un  récit  castillan  dont 
M.  Amador  de  los  Rios  (Hist.  de  la  list.  csp.,  V,  391)  n'avait  donné  que  le 
titre  :  Fermoso  cuento  de  una  sancta  emperatriz  que  ovo  en  Roma  et  de  su  cnstidat, 
tiré  du  ms.  de  l'Escorial  h.  j.  12,  de  la  fin  du  XIV*  ou  commencemçnt  du  XV* 
siècle.  L'auteur  anonyme  de  ce  conte  annonce  son  travail  de  cette  manière  : 
(I  Et  desto  vos  quiero  retraer  fermosos  miraglos  asy  como  de  latin  fue  traslado 
en  francés  et  de  francés  en  gallego.  »  Ce  texte  est  en  castillan,  mais,  comme  l'a 
remarqué  M.  Mussafia,  la  fidélité  avec  laquelle  il  suit  l'original  français  (le  conte 
de  Gautier  de  Conisy  dans  Méon,  Nouveau  Recueil,  II,  1-128),  montre  que  son 
auteur  s'est  borné  à  castillaniser  la  version  galicienne,  de  façon  qu'on  peut  faire 
abstraction  de  cet  intermédiaire  et  regarder  le  texte  castillan  comme  une  traduc- 
tion directe  du  français.  Il  n'en  est  pas  moins  intéressant  pour  nous  de  constater 
dans  un  ms.  du  XIV'  ou  du  XV"  siècle  l'existence  d'une  version  en  ancien 
portugais.  M.  Mussafia  n'ayant  pas  eu  connaissance  de  la  romance  portugaise, 
une  courte  analyse  n'en  paraîtra  pas  inutile.  L'empereur  Lodonio,  marié 
à  Porcida,  fille  du  roi  de  Hongrie,  va  en  pèlerinage  à  Jérusalem  ;  celle-ci  et 
son  beau-frère  gouvernent  en  son  absence.  Conduite  coupable  d'Albano  envers 
Porcida  qui  finit  par  le  faire  enfermer  dans  une  tour.  Délivré  au  moment 
de  l'arrivée  de  l'empereur,  Albano  se  rend  auprès  de  lui  et  accuse  sa  belle- 
sœur.  Porcida  est  remise  entre  les  mains  de  trois  hommes  qui  doivent  la 
mettre  à  mort,  mais  qui  auparavant  veulent  la  violer.  Arrivée  du  chevalier 
Clitaneo  qui  la  délivre  et  la  conduit  chez  lui.  Conduite  atroce  de  son  frère 
Natao,  meurtre  de  l'enfant.  Porcida  est  envoyée  dans  une  île  déserte  ;  ici, 
contrairement  aux  autres  versions  du  même  groupe,  elle  n'est  pas  exposée  aux 
violences  des  marins,  on  a  pris  des  précautions. 

Com  a  noite  foi  chegada  Com  ella  duas  mulheres, 

A's  horas  que  anoitecia,  Para  ir  em  companhia, 

Manda  que  seja  levada  Para  que  fosse  guardada 

Por  dois  homens  de  valia.  Sua  honra,  como  dévia. 

Dans  l'île  lui  apparaît  la  Vierge  qui  lui  révèle  l'herbe  dont  elle  fera  un  on- 
guent souverain.  Un  navire  la  recueille;  elle  guérit  la  femme  d'un  seigneur  Al- 
berto, et  bientôt  sa  réputation  va  grandissant.  Clitaneo  lui  amène  son  frère 
Natao  atteint  de  la  lèpre.  Guérison  de  ce  dernier  après  confession.  Porcida  se 
fait  reconnaître.  Répétition  de  la  même  scène  à  la  cour  de  l'empereur  son  mari, 
où  elle  guérit  Albano  également  lépreux.  Il  n'est  pas  parlé  de  son  entrée  au 
couvent.  La  romance  finit  par  ces  vers  : 


1^4  COMPTES-RENDUS 

Foram  bemaventurados, 
Segundo  a  historia  dizia. 

Elle  est  tout  à  fait  dans  le  ton  des  romances  vulgares  de  l'époque  comme  on  a  pu 
s'en  convaincre  par  les  quelques  vers  cités.  —  La  fin  du  volume  est  occupée 
par  un  certain  nombre  de  romances  relatives  à  l'histoire  du  Portugal,  tirées  des 
collections  castillanes. 

Nous  ne  terminerons  pas  ce  long  article  sans  remercier  M.  B.  de  sa 
publication.  Il  a  accompli  une  partie  importante  de  sa  tâche,  qui  était  de  donner 
de  meilleurs  textes  que  ses  prédécesseurs,  d'une  manière  tout  à  fait  satisfaisante. 
Par  contre  nous  avons  dû  souvent  contredire  les  appréciations  dont  il  accom- 
pagne les  textes  et  nous  aurions  pu  le  faire  plus  souvent  encore,  mais  son  com- 
mentaire n'en  est  pas  moins  précieux;  il  contient  des  vues  originales  et  il  réunit 
un  grand  nombre  de  faits,  parmi  lesquels  ceux  qui  sont  spécialement  portugais 
ont  souvent  de  l'intérêt  et  de  la  nouveauté.  En  résumé  le  romanceiro  e  cancioneiro 
de  M.  Braga  nous  paraît  destiné  à  remplacer  avantageusement  l'ouvrage 
d'Almeida-Garrett. 

Alfred  Morel-Fatio. 


Deutsche  Handschriften  aus  dem  Britischen  Muséum.  In  Anszùgen  heraus- 
gegeben  von  D""  Jacob  B.echtold.  Schaffhausen,  Baader.  1875,  in-8*,  172  p. 

La  première  partie  de  ce  volume  n'a  pas  seulement  de  l'intérêt  pour  les  ger- 
manistes. Elle  est  consacrée  à  l'analyse  (avec  la  publication  de  fragments  étendus) 
d'un  poème  allemand  du  XIII'  siècle,  conservé  dans  un  ms.  de  Londres  (et  dans 
un  autre,  moins  bon,  de  Karlsburg  en  Transilvanie),  qui  raconte  les  guerres- 
de  Charlemagne  en  Bavière,  sa  victoire  sur  les  païens  à  Ratisbonne,  la  fonda- 
tion, sous  son  règne,  par  des  moines  irlandais,  du  couvent  de  S.  Pierre  à  Ratis- 
bonne, et  les  vicissitudes  de  ce  couvent  sous  ses  deux  successeurs  immédiats, 
appelés  ici  Lother  (comme  dans  plusieurs  autres  textes)  et  Conrad.  M.  B.  mon- 
tre que  ce  poème  est  la  traduction  exacte  d'un  texte  latin  fort  peu  antérieur, 
lequel  avait  été  composé  dans  l'abbaye  de  Saint-Pierre.  Avec  trois  données  his- 
toriques, la  victoire  remportée  par  Charlemagne  près  de  Ratisbonne  sur  les 
païens,  sa  prédilection  pour  les  moines  irlandais  et  la  fondation  à  Ratisbonne 
d'un  monastère  par  des  Irlandais^  le  chroniqueur  monastique  a  fabriqué  toute  son 
histoire,  sans  se  soucier  des  250  ans  qui  séparaient  la  mort  de  Charlemagne  de 
l'arrivée  des  Irlandais  à  Ratisbonne.  Il  n'a  trouvé  dans  la  tradition  populaire  que  le 
souvenir  de  l'endroit  où  s'était  livré  la  bataille  et  le  nom  de  Colline  de  la  Victoire 
qui  lui  était  resté.  Malgré  son  peu  de  valeur,  cette  légende,  sur  laquelle  on 
n'avait  que  des  renseignements  fort  vagues,  méritait  d'être  connue.  C'est  un 
pendant  germanique,  non  pas  du  faux  Turpin,  mais  plutôt  du  faux  Philomena, 
bien  qu'il  ait  moins  d'intérêt  pour  l'histoire  de  la  tradition.  M.  B.  a  joint  à  ses 
extraits  des  remarques  intéressantes,  et  a  fait  preuve  dans  tout  son  travail  de 
soin  et  de  critique.  Les  extraits  du  texte  latin  sont  fort  corrompus.  P.  56, 1. 18, 
il  faut  lire  indui  pour  vidai,  et  mettre  un  point  après  paritate. 

G.  P. 


BARTOLi,  /  Codici  francesi  délia  Marciana  i  j  5 

I  Codici  francesi  délia  Bibliotheca  Marciana  di  Venezia,  descritti 
da  Adolfo  Bautoli.  Venezia,  Tipogr.  del  commercio  di  Marco  Visentini. 
1872.  Gr.  in-8",  38  p. 

Cette  brochure,  qui,  nous  l'espérons  du  moins,  n'est  que  la  première  livrai- 
son d'un  travail  d'ensemble  sur  les  mss.  français  de  la  bibliothèque  de  St-Marc 
à  Venise,  est  extraite  du  tome  troisième  d'une  excellente  revue  historique  qui 
paraît  depuis  deux  ans  à  Venise  sous  la  direction  de  MM.  Ad.  Bartoli  et 
R.  Fulin  :  VAichivio  Vencto.  Les  mss.  français  de  la  Marciana,  signalés  au  siècle 
dernier  à  l'attention  des  érudits  dans  le  grand  catalogue  de  Zanetti,  ont  été 
depuis  lors  bien  souvent  étudiés.  Après  Zanetti  MM.  Paul  Lacroix  '  et  Ad. 
Keller  *  les  ont  passés  en  revue  et  en  ont  donné  des  extraits.  Puis  MM.  \. 
Bekker  ',  P.  Heyse  *,  Guessard  ",  L.  Gautier  ",  l'auteur  du  présent  compte- 
rendu  \  MM.  Mussafia",  Grùzmacher",  Kœrting'",  Rajna",  ont  fait  connaître 
tel  ou  tel  ms.  en  particulier.  Venu  après  tous  ces  travailleurs,  M.  Ad.  Bartoli 
a  trouvé  le  moyen  de  faire  une  nouvelle  moisson  dans  ce  champ  si  souvent  exploré. 
Son  mémoire  contient  la  description  des  mss.  XVII  et  XVIII,  qui  renferment  l'un 
et  l'autre  le  roman  de  Troie  de  Benoit  de  Sainte  More.  Les  observations  que  M.  B. 
a  jointes  à  sa  description  de  ces  deux  mss.  montrent  en  lui  un  savant  doué  de 
critique  et  parfaitement  au  courant  des  travaux  modernes  sur  la  légende 
troyenne  au  moyen-âge,  qui  a  été,  comme  on  sait,  l'objet  de  recherches  assez 
nombreuses  dans  ces  dernières  années.  Mais  la  matière  principale  de  la  présente 
publication  a  été  le  roman  d'Hercule,  ou  plutôt  d'Hector,  selon  la  dénomination 
judicieusement  choisie  par  M.  B.,  car  ce  titre  de  roman  d'Hercules,  adopté 
ordinairement  dans  les  catalogues  de  mss.,  est  peu  justifié.  C'est  un  poème 
contenant  un  peu  plus  de  2,000  vers  octo-syllabiques,  qui  a  été  composé  au 
XIII'=  siècle  (probablement  dans  la  seconde  moitié  de  ce  siècle)  par  un  italien, 
dans  le  français  italianisé  qui  a  été  pendant  plus  d'un  siècle  l'idiome  littéraire 
du  Nord  de  l'Italie.  M.  B.  en  signale  quatre  mss.,  tous  écrits  par  des  copistes 
italiens:  1°  le  ms.  n°  XVIII  de  la  Marciana,  2°  le  ms.  2433  de  la  Riccardiana, 
30  le  ms.  Bib.  Nat.  fr.  821,  à  Paris,  4"  le  ms.  Canonici  450  à  Oxford'*.  Il  y 

1.  Voy.  son  rapport  sur  les  mss.  de  Venise,  imprimé  d'abord  dans  le  t.  VII  de  ses 
Dissertations  sur  qq.  points  curieux  de  l'histoire  de  France,  puis  avec  diverses  modifications 
dans  le  t.  IV  des  Mélanges  historiques  de  ChampoUion  (collection  des  Documents  inédits.) 

2.  Romvart,  1844,  p.   1-97. 

5.  Mém.  de  l'Acad.  àe  Berlin,  1840. 

4.  Romanische  inedita,  1856,  p.  9,  extrait  du  chansonnier  provençal  n°  XI  (Pastourelle 
de  Guill.  de  Poitiers  ) 

5.  Bibl.  del'Éc.  des  chartes,  4,  III,  393,  ms.  n°  XIII. 

6.  Bibl.  de  l'Éc.  des  chartes,  4,  IV,  217,  l'Entrée  en  Espagne,  ms.  n°  XXI. 

7.  Gui  de  Nanteuil,  1861  (ms.  n"  X.) 

8.  Alt/ranzcesische  Gedichte,  1864:  La  prise  de  Pampelune  (ms.  n"  V);  Macaire  (tiré 
du  ms.  n"  XIII).  —  Le  même  savant  a  publié  en  1867  dans  le  Jahrb.  f.  rom.  Liter., 
d'après  le  ms.  n»  VIII,  une  version  de  la  pièce  Ar  agues  iea  de  Pistoleta. 

9.  Le  chansonnier  n°  XI  tout  entier  dans  VArchiv  de  Herrig,  t.  XXXVI  (1864). 

10.  Altfranzœsische  L'ebersetzung  der  Remédia  amoris  des  Gvid,  1871;  variantes  d'un  ms. 
des  Echecs  amoureux,  communiqués  à  M.  Kœrtmg  par  M.  Th.  Sundby. 

11.  Nous  rendrons  compte  prochainement  d'un  travail  important  de  M.  Rajna  oii  sont 
utilisés  des  mss.  français  de  la  Marciana. 

12.  Les  deu.x  derniers  de  ces  mss.  m'étaient  seuls  connus  lorsque  j'ai  donné  de  l'ouvrage 
qu'ils  contiennent  une  courte  notice  dans  mon  rapport  sur  Oxford  (Documents,  etc. 
p.  158-60  et   245-6,   ou  Arch.  des  Missions,  2"  série,  V.    162-4  et   249-50).  Ce  n'est 


I  56  COMPTES-RENDUS 

en  a  un  cinquième  au  Musée  britannique,  Bib.  reg.  17.  E.  II  (catal.  de  Casiey 
p.  286),  qui  a  été  mentionné  par  Warton,  The  History  of  cnglish  Poetry,  édit.  de 
1824,  t.  I  p.  142.  Peut-être  s'en  trouvait-il  aussi  un  exemplaire  dans  la  biblio- 
thèque du  roi  d'Aragon  Martin  (f  1410);  du  moins  on  lit  dans  l'inventaire  de 
cette  bibliothèque,  sous  le  n^  284,  «  libre  de  la  istoria  de  Hercules^  en  frances  »  '. 

M.  B.  s'est  proposé,  non  pas  de  donner  du  roman  d'Hector  une  édition  criti- 
que, dont  tous  les  éléments  ne  se  trouvaient  pas  à  sa  disposition,  mais  d'imprimer 
avec  exactitude  le  ms.  de  Venise.  Il  a  placé  au-devant  de  son  texte  une  courte 
analyse  du  roman  et  quelques  recherches  sur  ses  origines.  Si  la  source  unique 
du  récit  est  le  passage  de  Dares  rapporté  par  M.  B.  à  la  p.  15,  il  convient  de 
faire  une  belle  part  à  l'imagination  du  poète,  et  il  faut  se  louer  d'autant  plus 
de  voir  son  œuvre  publiée. 

Selon  M.  B.  (p.  ii)  la  portion  du  ms.  XVIII  de  la  Marciana  qui  contient 
V Hector  remonterait  au  XIII^  siècle.  La  vue  du  fac-simile  joint  à  l'édition  ne  me 
laisse  pas  cette  impression,  et  je  serais  plutôt  porté  à  attribuer  ce  ms.  au  même 
temps  que  les  autres,  c'est-à-dire  à  la  première  moitié  du  XIV«  siècle.  Ils  ont 
au  reste  tous,  du  moins  tous  ceux  que  j'ai  vus  (je  ne  parle  pas  du  ms.  de 
Florence  qui  m'est  inconnu),  par  l'apparence  extérieure,  un  air  de  famille  incon- 
testable, ce  qui  ne  les  empêche  pas  de  différer  par  des  variantes  de  mots  et  de 
formes,  dont  l'examen  ne  sera  pas  sans  fruit  pour  un  futur  éditeur  de  ce  roman 
s'il  est  publié  de  nouveau,  ce  qui  n'aura  sans  doute  pas  lieu  prochainement. 
M.  Mussafia  a  montré  dans  un  article  du  C^fra/i/^îf/ (1872  n°  41)  que  le  texte  du 
ms.  de  Venise  n'était  pas  toujours  correct.  Examinant  le  ms.  de  Paris  compa- 
rativement au  texte  de  la  Marciana,  il  m'a  paru  que  le  premier  fournissait  à 
peu  près  constamment  les  moyens  de  corriger  le  second  ;  que  la  langue  en  était 
même  plus  correcte.  Par  ces  mots  je  veux  dire  que  les  formes  du  ms.  de  Paris 
sont  plus  françaises  que  celles  du  ms.de  V^enise;  et  comme  il  n'est  pas  probable 
que  le  copiste  italien  du  premier  de  ces  deux  exemplaires  ait  pris  la  peine  de 
franciser  la  copie  qu'il  exécutait,  il  est  à  supposer  qu'au  contraire  le  copiste  du  ms. 
vénitien  a  forcé  dans  sa  copie  le  caractère  italien  que  le  poëme  tient  de  son 
origine.  On  comprendra  ce  que  je  veux  dire  en  comparant  le  début  du  roman 
dans  les  deux  copies. 

Bibl.  Nat.  fr.  821.  Venise. 

Nos  trovons  por  escripture  Nous  trovons  pour  scriture 

Qe  Hercules  outre  nature  Che  Hercules  outre  nature 

Fu  fiers,  ardiz  sor  toz  et  grans,  Fu  fier,  ardis  sour  tuit  e  grans, 

Sage,  legiers  et  sorpuisans.  4     Saçe,  ligier  e  sourpuissans; 
Ne  combati  james  a  nus  Ne  combati  james  a  nus 

Qe  briemant  ne  fust  vanchus,  Che  briefmant  ne  fust  vencus. 

De  lui  tesmoinent  petiz  et  granz  De  lui  tesmonient  petis  e  grant 

Q^il  sozmetoit  trestoz  jeianz,  8     Ch'  il  sotmetoit  cescune  giant, 
Et  ocioit  ors  et  lions,  E  occioit  ors  e  lions, 

qu'après  la  publication  de  mon  rapport  que  j'ai  reconnu  l'identité  du  ms.  d'Oxford  avec  le 
ms.  signalé  comme  perdu  par  M.  Bartoli  dans  ses  Viaggi  di  Marco  Polo  («86})  p.  Ixxij- 
Ixxiij. 

1.  Voy.  Mila,  Trovad.  en  Esp.,  p.  491. 


BARTOLi,  /  Codici  francesi  délia  Marciana  1 57 

Serpans,  centaures  et  dragons.  Sarpans,  centaures  e  dragons. 

Ne  fu  au  suen  tans  en  tôt  le  mont  Ne  fu  a  suen  tens  en  tout  le  mond 

Tant  fiers  com  lui,  noires  ne  blont,  12     Tant  fort  de  lui,  noir  ne  blond, 

Fors  soulemant  Hector  le  pros  Fors  seulmant  Hector  le  prous 

Q[d'honor  querre  fu  famos,  Che  d'onour  ciere  fu  famous, 

Le  fil  Prians  le  noble  roi,  Le  fil  Prians  le  noble  roi, 

Le  miaudre  home  de  nulle  loi.  16     Le  miauldre  hom  de  nule  loi. 

Celui  fu  fils  roi  de  proece,  Celui  fu  fil  de  grant  proeçe^ 

De  cortoisie  et  de  largece.  De  cortoisie  e  de  larçeçe, 

De  sens,  d'ardimant  et  de  mesure  De  sens,  d'ardimant  e  de  mesure, 

Fu  voir  parant  et  de  droiture  20     E  voir  parant  fu  de  droiture. 

Il  n'est  personne  qui  ne  voie  de  prime  abord  combien  le  ms.  de  Venise  a 
une  couleur  plus  italienne  que  le  ms.  de  Paris.  Il  suffit  de  comparer  scriture  et 
escripture  (v.  i),  che  et  qe  (2  et  passim),  sage  et  sage  (4),  ciere  et  {juerre  (14), 
etc.  Je  le  répète,  je  comprends  sans  peine  que  le  copiste  de  Venise  ait  italianisé 
les  formes  plus  françaises  de  l'original  :  j'ai  peine  à  m'imaginer  que  le  copiste 
italien  du  ms.  de  Paris  eût  francisé  les  formes  italiennes  qui  se  seraient  trouvées 
dans  son  texte.  J'ajoute  que  le  ms.  d'Oxford,  dont  on  trouvera  le  début  dans 
mes  Rapports,  s'accorde  assez  pour  les  formes  avec  le  ms.  de  Paris. 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  formes  orthographiques  que  le  ms.  de  Paris 
me  semble  supérieur  à  celui  de  Venise^  mais  aussi  pour  les  leçons  qui  intéres- 
sent le  sens.  Les  vingt  vers  que  je  viens  de  rapporter  en  donnent  déjà  la  preuve. 
Au  v.  8  la  bonne  leçon  est  bien  celle  de  P.,  comme  le  montre  la  leçon  d'Ox- 
ford trestuit  jeant;  et  de  même  la  leçon  de  P.  au  v.  20  (leçon  qui  fait  dépendre 
les  vers  18  et  19  de  20)  est  encore  confirmée  par  Oxford.  Citons  encore  quelques 
bonnes  variantes  de  P.'  V.  i^o  £  pour  fier  venjance  de  Laumedon  Ven.;  au  lieu  de 
ce  vers  barbare,  P.  a:  Par  cil  que  ocis  roi  L.  —  V.  161,  Ne  miemant  Hecuba  sa 
mère  Ver:.  ;  dans  P.  Neis  H.  que  est  sa  mère.  ■ —  V.  165,  Ven.  Alant  le  jour  s'en 
veit,  la  nuit  leva,  P.  Atant  li  jor  la  nuit  caza.  —  V.  168,  Ven.  Quand  tretous 
furent  partis,  P.  départis.  —  V.  171,  Ven.  La  plus  vil  çose  che  fu  dedans,  P. 
q'est.  —  V.  180,  Ven.  Ne  tant  riçe  com  est  celle,  P.  estoit.  —  184,  V.  Che 
de  nuit  reluit  plus  cere,  P.  Clere.  —  138,  V.  Che  flambloier  fessait  c  mont  e, 
plagne,  P.  fait  mont  e  p.  —  203,  V.  Pues  se  mist  dous  espérons,  P.  Em  Piez. 
—  Au  vers  365  la  leçon  Atant  hcc  vous,  qui  paraît  avoir  arrêté  M.  B.,  est  fort 
correcte,  Atant  ec  vos  dans  P.  —  M.  Mussafia  a  signalé,  dans  l'article  sus-men- 
tionné,  un  vers  passé  entre  les  vv.  1813  et  1814;  le  voici,  d'après  P.  :  Mais 
vos  sor  toz  avez  valor. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  remercier  M.  Bartoli  de  son  intéressant  travail  et 
à  exprimer  le  désir  qu'il  nous  en  donne  bientôt  la  suite. 

P.  M. 


I.  Je  cite  par  vers,  mais  avec  l'édition  de  M.  B.  ce  n'est  pas  sans  difficulté  qu'on  y 
parvient,  les  n°'  étant  placés  au  haut  des  colonnes,  comme  dans  la  Bibliothèque  elzévi- 
rienric  d'où  cet  usage  incommode  et  fécond  en  erreurs  est  passé  au  recueil  des  Anciens 
poètes  de  la  France.  P.-ê.  M.  B.  a-t-il  craint  que  la  justification  de  ses  pages  ne  lui  laissât 
pas  une  place  suffisante  pour  placer  les  chiffres  en  marge,  mais  il  y  en  aurait  eu  assez,  s'il 
les  avait  mis,  non  pas  à  gauche  des  colonnes,  comme  on  fait  ordinairement,  mais  à 
droite,   comme  a  fait  M.  Th.  Wright  dans  son  édition  populaire  des  Canterbury  Taies. 


PÉRIODIQUES 


I.  Revue  des  langues  romanes,  III,  5-4.— P.  265.  Alart,  Documents  sur  la 
langue  catalane  des  anciens  comtés  de  Roussillon  et  de  Cerdagne.  Sous  ce  titre, 
M.  A.,  archiviste  des  Pyrénées-Orientales,  publie,  soit  d'après  les  originaux, 
soit  d'après  des  cartulaires,  un  certain  nombre  de  serments  inédits  de  la  fin  du 
X«  siècle  au  XI^  siècle.  Ces  documents,  de  même  que  ceux  du  même  genre  qui 
ont  été  publiés  jusqu'à  ce  jour,  sont  en  latin  mêlé  de  mots  en  langue  vulgaire. 
Ils  ne  sont  pas  moins  intéressants  pour  l'histoire  que  pour  la  philologie.  Parmi 
les  formes  vulgaires  qu'ils  nous  montrent,  il  en  est  qui  sont  bien  proprement 
catalanes  :  fer  et  non  pas /^r  ifacere)  p.  275,  seré,  faré,  vedaré,  etc.,  et  non  pas 
serai,  farai,  vedarai.  Le  catalan  avait  donc  des  formes  particulières  à  une  époque 
où  on  aurait  été  porté  à  croire  qu'il  se  confondait  avec  les  dialectes  du  midi  de 
la  France.  P.  269,  note  1,  M.  A.  exprime  la  conviction  que  les  serments 
publiés  par  Raynouard  dans  le  t.  II  de  son  Choix  ne  remontent  pas  à  960, 
comme  l'illustre  romaniste  l'a  prétendu,  sinon  pour  tous,  du  moins  pour  certains 
d'entre  eux,  mais  qu'ils  appartiennent  tous  au  XI<-'  siècle.  C'est  bien  possible, 
mais  il  faudrait  en  fournir  la  preuve,  et  il  semble  qu'à  l'aide  des  noms  propres 
que  renferment  ces  pièces,  on  pourrait  arriver  à  les  dater  approximativement. 

—  P.  292.  IVIontel,  Archives  de  Montpellier  (5u\te) .  IV,  le  catalogue  des  chapellenies. 

—  P.  311.  Boucherie,  Fragments  d'une  anthologie  picarde.  M.  B.  a  eu  l'heureuse 
pensée  de  publier  un  certain  nombre  de  petites  pièces  appartenant  à  la  poésie 
lyrique  française  du  XIII''  ou  du  XIV^  siècle,  qui  ont  été  transcrites  au  XV"  s. 
à  la  fin  du  ms.  236  de  la  Faculté  de  médecine  de  Montpellier.  Dans  le  catalogue 
imprimé,  cette  partie  du  ms.  est  mentionnée  d'une  façon  aussi  sommaire 
qu'inexacte  :  «  Il  y  a  à  la  fin  quelques  fragments  en  français  d'une  pièce  sur 
y  Amoureux  jus,  etc.  »  En  fait ,  on  y  trouve  deux  pièces  d'Adam  de  la  Halle  : 
Pour  coi  se  plaint  d'amours  nus,  et  Puisque  je  suide  l'amoureuse  loi,  une  p3iSlouvelk 
à  forme  de  ballctte:  L'autre  jour  juer  alai;  deux  chansons  dont  l'une.  Qui  de  jj. 
biens  le  millour ,  est,  je  crois,  jusqu'à  présent  inconnue,  tandis  que  l'autre  est 
une  nouvelle  rédaction  assez  développée  de  la  pièce  attribuée  tantôt  à  Pistoleta, 
tantôt  à  Elias  Cairel,  Ar  agues  ieu  mil  marcs  de  fin  argen.  Ce  même  petit  recueil 
contient  encore  diverses  petites  pièces,  à  savoir  des  demandes  d'amour,  et  ce 
que,  faute  d'un  nom  meilleur,  nous  appellerons  provisoirement'  avec  M.  Berg- 


I.  Voy.  Revue  critique,  1868,  art.  200. 


PERIODIQUES     .  I  ?9 

mann  des  priamèles.  M.  B.  n'a  pas  toujours  bien  reconnu  le  caractère  de  ces 
diverses  pièces ,  et  il  leur  a  donné  des  titres  de  fantaisie  tels  que  èpigrammcs, 
dictons  satiriques,  l'honneur  et  l'amour,  peines  d'amour,  etc.  Il  y  a  lieu  de  s'abstenir 
de  ces  dénominations  qui  ont  un  caractère  trop  moderne  :  il  faut  s'en  tenir  aux 
appellations  adoptées  au  moyen-âge  et  les  appliquer  avec  discernement.  M.  B. 
a  joint  à  sa  publication  un  petit  glossaire,  qui  n'est  pas  complet,  si  peu  étendu 
que  fût  le  texte  à  dépouiller  :  on  n'y  trouve  pas  relevé  le  mot  tarier  (beghine 
tariant,  p.  515;  li  reveoirs  me  tarie,  p.  327),  qui  est  moins  connu  que  la  plupart 
des  mots  enregistrés  au  même  glossaire.  Tarier  est  expliqué  dans  Diez,  Etym. 
Wœrt.  II  c;  il  signifie  irriter,  tourmenter;  dans  le  Psautier  de  Montebourg ', 
V,  \2,  car  il  entarierent  tei  traduit  (juoniam  irritaverunt  te.  On  trouve  dans  ce 
glossaire  des  étymologies  fort  contestables.  Baut,  baude,  ne  peut  aucunement 
venir  de  validas,  M.  B.  aurait  àh  consulter  Diez  (I,  Baldo)  ou  du  moins 
M.  Littré  au  mot  èbaudir.  Comment  gravatus  aurait-il  formé  gravats!  Ce  dernier 
mot  paraît  contenir  le  même  thème  que  gravier,  gravois,  avec  le  suffixe  en  at 
(=  ital.  atto).  C/ n'est  pas  au,  mais  en  le.  P.  356,  M.  B.  cite  bien  légèrement, 
comme  contenant  le  plus  ancien  exemple  de  vies  (h.  vieux),  ce  passage  tiré  d'un 
ms.  de  754'  :  «  Arbor  mala  ves  homo,  arbor  bona  anima  spiritalis.  »  Ce  que 
M.  B.  a  lu  ves,  doit  probablement  se  lire  videlicet.  —  P.  337,  Barbe,  Acte  de 
fondation  de  la  confrérie  du  Saint-Sacrement  érigée  en  l'église  Saint-Martin  de  Buzet. 
en  mai  1 344;  d'après  une  copie  de  163  6.  P.  3  3  9,1.10a  partir  du  bas,  «o/!C£/am67!,  lisez 
novelamen. — P.  341 .  Chabaneau,  Dei  diphthongues  oi  et  ui.  G.  Paris  dit  dans  V Alexis 
(p.  75)  :  «  Autant  la  répartition  orthographique  des  diphthongues  ui  et  oi 
dans  notre  ms.  paraît  incertaine,  autant  semble  capricieuse  leur  répartition 
phonétique  dans  la  langue  moderne...  Je  suis  obligé  d'avouer  que  je  n'ai  pas 
trouvé  le  fil  qui  doit  permettre  de  se  reconnaître  dans  ce  labyrinthe.  »  M.  Ch. 
avait,  dit-il,  découvert  ce  fil,  depuis  longtemps.  L'explication  qu'il  donne  est 
le  fruit  d'observations  attentives  et  mérite  un  examen  sérieux.  C'est  du  reste  à 
G.  Paris  qu'il  appartient  de  vérifier  les  assertions  de  son  habile  contradicteur'.  — 
P.  350.  De  Tourtoulon,  Prédictions  astronomiques.  Correction  de  quelques  fautes 
typographiques  qui  s'étaient  glissées  dans  un  art.  inséré  au  précédent  n°.  — 
P.  354.  Vayssier,  le  dialecte  rouergat  (suite).  —  P.  356.  Poésies  de  MM.  Au- 
banel ,  Bringuier,  Tavan  et  Roumieux.  —  P.  369.  Chabaneau,  Grammaire 
limousine  (suite),  mérite  les  mêmes  éloges  que  la  partie  précédente.  M.  Ch. 


1.  Il  me  semble  plus  judicieux  de  dire  «  Psautier  de  Montebourg  »  que  «  Psautier 
d'Oxford  ».  Il  est  assez  indifférent  que  le  ms.  édité  par  M.  Fr.  Michel  se  trouve  à  Oxford 
ou  ailleurs,  il  est  au  contraire  intéressant  de  savoir  qu'il  vient  d'une  abbaye  du  diocèse 
de  Coutances. 

2.  Ce  ms.,  pour  le  dire  en  passant,  est  celui  dont  M.  Delisle  a  donné  une  notice  et  un 
fac-similé  dans  la  Bibl.  de  l'Éc.  des  Chartes,  6'  série,  IV,  217-8. 

3.  iJe  dirai  brièvement  ce  que  j'en  pense.  J'ai  certainement  eu  tort  de  ranger  dans  cette 
catégorie  les  mots  comme  moitent  voit  doit,  où  1'/  appartient  à  1'/  et  non  à  l'o  (Chab., 
p.  545).  J'aurais  dû  aussi,  pour  être  conséquent,  écrire  coider.  —  Pour  la  langue 
moderne,  le  système  de  M.  Ch.,  outre  qu'il  manque  de  clarté  dans  l'explication  des  faits, 
laisse  encore  place  à  un  trop  grand  nombre  d'exceptions  :  il  a  d'ailleurs,  comme  premier 
travail  sérieux  sur  la  matière,  un  mérite  très-réel. —  Pour  les  questions  qui  m'occupaient 
alors,  à  savoir  l'orthographe  à  suivre  dans  l'édition  d'Alexis,  il  n'aurait  pu  me  servir 
à  rien.  —  Il  est  douteux  que  beaucoup  de  philologues  veuillent  voir  avec  M.  Ch.  l'adv. 
hue  dans  les  finales  de  lui,  celui,  autrui.  —  G.  P.J 


140  PÉRIODIQUES 

aurait  peut-être  pu  tenir  un  peu  plus  de  compte  du  limousin  ancien.  A  la 
vérité,  les  textes  n'en  sont  pas  communs.  Il  y  en  aura  quelques-uns  dans  la 
suite  de  mes  Mélanges  de  littérature  provençale.  —  P.  486.  Montel,  Contes 
populaires  (y  série).  Plusieurs  lecteurs  de  la  Revue  des  langues  romanes  ont 
adressé  à  M.  Montel  les  contes  qu'ils  savaient,  et  de  cet  ensemble  se  forme  peu 
à  peu  un  très-précieux  recueil.  —  P.  458,  Bibliographie.  Il  s'y  trouve  une 
annonce  de  mes  Rapports,  pour  laquelle  j'offre  tous  mes  remercîments  à 
M.  Boucherie.  Seulement,  il  n'est  pas  exact  de  dire  que  le  chansonnier  Douce 
508,  avait  déjà  été  <(  publié  >>  par  M.  de  La  Villemarqué;  il  avait  été 
simplement  indiqué,  et  le  caractère  et  la  valeur  n'en  avaient  pas  été  reconnus. — 
La  correction  que  M.  Chabaneau  propose  (p.  444)  à  une  des  glosses  de  Donat 
provençal  ne  me  paraît  pas  probable.  —  P.  447,  Pcriodi(]ues. 

P.  M. 

II.  RiviSTA  Di  FiLOLOGiA  ROMANZA,  diretta  da  L.  Manzoni,  E.  Monaci,  E. 
Stengel,  I,  1.  —  Voici  la  première  livraison  de  la  nouvelle  revue  de  philologie 
romane  dont  nous  annoncions  la  fondation  dans  la  chronique  de  notre  précé- 
dent numéro.  L'opinion  favorable  que  nous  exprimions  d'avance  s'est  pleine- 
ment confirmée.  Les  articles  contenus  dans  ce  premier  fascicule  sont  variés  :  ils 
intéressent  et  la  linguistique  romane,  et  l'histoire  littéraire;  la  bibliographie  et 
la  chronique  sont  faites  avec  soin  et  compétence.  L'apparence  extérieure  du 
recueil  est  très-satisfaisante.  Si  le  fascicule  n'a  que  cinq  feuilles,  grâce  à  l'emploi 
de  caractère  n°  8  pour  les  mélanges  et  n"  7  pour  la  bibliographie,  ces  cinq 
feuilles  contiennent  au  moins  autant  de  matière  que  les  huit  feuilles" de  Jahrbuch 
de  M.  Lemcke.  Tout  n'est  pas  de  première  force  dans  ce  n',  mais  il  y  a  déjà 
plus  que  des  promesses. 

A  la  suite  d'un  avant-propos  de  la  rédaction,  nous  trouvons,  p.  7,  des 
recherches  de  M.  Canello  sur  les  substantifs  romans  qui,  étymologiquement, 
sont  des  participes,  tels  que  répons  et  réponse  (responsus,  responsa),  vente,  etc. 
C'est  un  sujet  très-intéressant,  et  qui  est  pour  la  première  fois  embrassé  dans  son 
ensemble.  L'auteur  n'a  pas  tant  visé  à  rassembler  tous  les  mots  de  ce  genre  qui 
existent  dans  les  langues  romanes  (sa  liste  pourrait  être  considérablement 
grossie)  qu'à  présenter  une  explication  du  fait  en  lui-même.  Si  les  participes 
devenus  substantifs  présentent  une  forme  plus  archaïque  que  les  participes  des 
mêmes  verbes  restés  participes  (cf.  tonte  et  tondue,  mors  et  mordu,  etc.),  c'est, 
suivant  M.  C,  parce  que  les  verbes,  étant  les  rouages  les  plus  actifs  dans  le 
mécanisme  du  langage,  s'usent  plus  que  les  autres  parties  du  discours.  Mais  la 
vraie  raison  est  bien  plutôt  que  les  participes,  une  fois  qu'ils  ont  pris  le  sens 
de  substantifs,  sont  soustraits  à  l'action  de  l'analogie  si  puissante  dans  la  con- 
jugaison. Un  assez  grand  nombre  d'erreurs  de  détail  a  échappé  à  l'auteur;  il 
lui  arrive  plus  d'une  fois  de  prendre  des  substantifs  verbaux  pour  des  substantifs 
participiaux,  ce  qui  est  fort  différent,  et  de  confondre  les  mots  populaires  et  les 
mots  savants,  ce  qu'il  reproche  à  M.  Brachet  de  faire.  —  P.  20,  Stengel, 
Sludi  sopra  i  Canzonieri  provenzali  di  Firenze  e  di  Roma.  Ce  premier  article  est 
consacré  à  un  petit  chansonnier  de  quatorze  feuillets,  qui  fait  partie  d'un  ms. 
de  la  bibliothèque  de  Florence,  provenant  du  couvent  de  Santo  Spirito.  M.  St. 


PÉRIODIQUES  141 

donne  de  ce  court  chansonnier  une  table  exécutée  avec  soin.  A  l'avenir,  il  fera 
bien  de  citer  en  entier  le  premier  vers  de  chaque  pièce,  et  non  pas  seulement 
le  mot  contenant  la  rime  :  ce  ne  sera  pas  beaucoup  plus  long,  et  le  premier 
vers  suffit  bien  souvent  à  déterminer  la  classe  à  laquelle  il  convient  de  rapporter 
une  leçon.  Pour  la  pièce  Ben  sai  que  per  aventura,  omise  dans  la  table  de 
M.  Bartsch,  M.  St.  trouvera  la  concordance  des  mss.  dans  ma  table  du  ms.  La 
Vallière,  sous  le  n"  733.  A  la  suite  de  sa  notice,  M.  St.  imprime  les  pièces  qui 
lui  Ont  paru  inédites.  Celles  de  R.  de  Vaqueiras  {Valcn  marques  senher  de 
Monferrat  et  Valen  marques,  ja  non  dires  de  no)  sont  déjà  dans  Buchon  (d'après 
le  ms.  B.  N.  1749),  Hist.  des  conquêtes  et  de  l'établissement  des  Français  dans  les 
états  de  l'ancienne  Grlce  sous  les  Villekardouin ,  p.  441-4.  Je  n'ai  pas  bien  saisi 
l'utilité  qu'il  y  avait  à  réimprimer  la  ballade  de  Peire  Vidal  (p.  41).  Parmi  les 
morceaux  publiés  par  M.  St.  se  trouve  (p.  44)  la  parodie  grossière  et  très- 
grossière  de  la  première  strophe  de  la  charmante  chanson  de  Bernart  de  Ven- 
tadour  Quan  la  douss  'aura  venta,  strophe  qui  a  été  aussi  imitée  par  la  dame  du 
Fayel.  La  même  parodie  se  trouve  dans  un  ms.  de  Milan  et  a  été  signalée  par 
M.  Bartsch  (Jahrb.  XI,  2).  J'ai  sous  les  yeux  le  texte  de  Milan  (d'après  une 
copie  de  Sainte-Palaye);  il  diffère  assez  de  celui  que  publie  M.  St.  —  P.  48. 
Canello,  A  propûsto  d'un  luogo  délia  Vita  nova.  —  P.  52.  Document  en  sarde, 
de  I  173,  publié  par  M.  Stengel,  qui  en  annonce  l'explication  pour  le  prochain 
cahier.  —  P.  54.  Sous  le  titre  de  communicazione  la  Rivista  publie  une  note  de 
M.  Bœhmer  relative  à  la  critique  que  la  Romania  a  faite  d'un  de  ses  travaux  (ci- 
dessus,  t.  I,  p.  394)'. —  P.  55.  Monaci,  réfutation  (bien  superflue)  d'une  opinion  de 
M.  Vegezzi-Ruscalla  sur  l'origine  celtique  de  la  particule  honorable  en  en 
ancien  provençal  et  en  catalan.  Cette  idée  bizarre  est  ancienne  chez  M.  Vegezzi 
Ruscalla;  il  l'avait  déjà  exprimée  en  1857  '^^^^  '^  Rivista  contemporanea  (n»  de 
décembre,  p.  560-1).  —  La  bibliographie  contient  des  comptes-rendus  bien 
faits  de  la  Grammatica  storica  italiana  de  M.  Fornaciari,  du  roman  de  Guillaume 
le  Clerc,  éd.  Martin,  de  la  brochure  de  M.  Canello  sur  Diez  (voy.  Romania, 
I,  237),  des  Codici  Francesi  délia  Marciana  de  M.  Bartoli  (voy.  ci-dessus,  p.  13  5), 
et  enfin  de  mes  Derniers  troubadours  ;  ce  dernier  compte-rendu  est  particulière- 
ment bienveillant.  Suivent  la  revue  des  périodiques  et  la  chronique. 

P.   M. 

in.    JaHRBUCH   fur   R0M.\NISCHE   UND   ENGLISCHE   SPRA.CHE    UND    LITERATUR, 

Nouvelle  série,  I,  1.  —  C'est  le  premier  n°  du  Jahrbuch  que  publie  la  maison 
Teubner.  Rien  n'est  changé  à  l'apparence  du  journal,  sinon  l'introduction  dans 

I.  |M.  B.  relève  deux  de  mes  critiques.  Il  croit  qu'en  n'approuvant  pas  son  système  de 
transcription  de  l'hébreu,  je  parle  au  nom  de  ceux  /  quali  non  vogliono  imparare  i  venti- 
due  caratteri  ebraici.  Mais  j'ai  dit  expressément  que  ces  remarques  étaient  de  M.  Darmes- 
teter.  —  M.  B.  n'accepte  pas  de  bon  cœur  mes  observations  sur  ses  étymologies.  Il  dit 
que  je  n'ai  pas  conservé  precisamente  la  propnetâ  del  vocabolo  tacciando  d'awcnturiere  uno 
scrittore,  etc.;  je  n'ai  jamais  taxé  M.  B.  d'aventurier,  j'ai  dit  que  ses  étymologies  étaient 
aventureuses,  et  il  me  semble  que  c'est  lui  qui  ne  conserve  pas  precisamente  la  proprietâ 
del  vùcabolo.  Il  trouve  que  j'ai  raison  de  dire  à  mes  élèves  ce  que  je  lui  dis  et  de  difender 
loro  i  salti,  mais  il  réclame  pour  lui  plus  de  liberté.  M.  B.  a  bien  le  droit  de  faire  tous 
les  salti^  et  même  salti  mortali,  qu'il  voudra;  si  ces  exercices  sont  pour  lui  un  divertisse- 
ment personnel,  je  n'ai  rien  à  dire;  mais  quand  il  en  publie  les  résultats,  j'ai  le  droit, 
comme  je  l'ai  fait  et  comme  je  le  fais,  de  les  rigettare  gagliardamcnte.  —  G.  P.] 


142  PÉRIODIQUES 

le  titre  du  mot  Sprache  à  côté  de  Literatur,  et  la  couleur  de  la  couverture,  qui 
est  maintenant  d'un  joli  bleu  clair.  Nous  remarquons  aussi  que  les  articles 
commencent  où  ils  peuvent,  et  non  plus  comme  autrefois  en  belle  page.  Cela 
pourra  bien  économiser  cinq  ou  six  pages  par  an,  mais  c'est  fort  laid. 

Les  65  premières  pages  de  ce  numéro  sont  occupées  par  le  commencement 
d'une  longue  et  minutieuse  étude  de  M.  Bartsch  sur  les  sources  des  Vies  des 
plus  célèbres  et  anciens  poètes  provençaux  de  Jehan  de  Nostre-Dame.  M.  B.  analyse 
successivement  chaque  vie,  indique,  s'il  y  a  lieu,  ce  qui  s'y  trouve  de  vrai,  et 
dit  que  le  reste  est  inventé.  C'est  un  procédé  bien  long,  eu  égard  au  peu  de 
nouveauté  des  résultats  obtenus.  Quand  on  a  déterminé  quelles  sources  Nostre 
Dame  a  eues  à  sa  disposition,  quand  on  a  montré  par  quelques  exemples  de 
quelle  façon  il  en  use,  s'efforçant  de  rattacher  à  la  Provence,  par  toutes  sortes 
de  petites  falsifications,  tous  les  troubadours  dont  il  parle,  on  a  satisfait  toute 
la  curiosité  qu'il  peut  être  raisonnable  de  manifester  à  l'égard  de  ce  procureur 
malhonnête.  Or,  les  sources  qu'a  eues  N.-D.,  à  savoir  le  chansonnier  de 
Bernart  Amoros  et  celui  que  M.  Giràud  a  donné  à  la  Bibliothèque  Nationale 
en  1859,  sont  connues,  et  les  procédés  de  N.-D.  le  sont  aussi,  et  depuis 
longtemps  (voir  par  ex.  Revue  critique,  1867,  p.  171-3).  On  pourrait  assurément 
vérifier  l'application  de  ces  procédés  dans  chaque  cas  particulier,  et  on  trou- 
verait que  constamment  la  plus  lointaine  analogie  de  noms  a  suffi  à  N.-D.  pour 
attribuer  à  la  Provence  des  auteurs  qui  lui  sont  étrangers,  mais  outre  qu'une 
pareille  recherche  ne  vaut  guère  la  peine  d'être  entreprise,  on  conçoit  qu'elle 
exige  une  connaissance  de  l'histoire  et  de  la  géographie  de  la  Provence  qu'un 
étranger  ne  peut  pas  posséder.  Je  ne  m'explique  pas  pourquoi  M.  B.  passe  sous 
silence  une  quinzaine  des  Vies  racontées  par  N.-D.  Il  y  en  a  pourtant  qui 
concernent  des  personnages  parfaitement  historiques,  Hugues  de  Lobières,  par 
exemple,  ou  Perceval  Doi'ia.  —  P.  65.  Fœrster,  Li  romans  de  Durmart  le 
Galois,  analyse  détaillée  et  exécutée  avec  soin,  d'un  long  poème  en  vers  octo- 
syllabiques  dont  on  ne  connaissait  guère  que  le  titre.  Le  ms.  en  est  à  Berne. 
Nous  n'avons  ici  que  la  première  partie  du  travail  de  M.  Fœrster.  Une 
édition  complète  du  roman  de  Durmart,  exécutée  par  les  soins  de  M.  Stengel 
et  publiée  par  la  Société  littéraire  de  Stuttgart,  va  paraître  sous  peu  et  nous 
donnera  l'occasion  de  faire  connaître  à  nos  lecteurs  le  contenu  et  la  valeur  de 
ce  roman.  —  P.  104.  Tobler,  Constantin  mari  trompé.  Le  point  de  départ 
de  cette  recherche  est  le  passage  bien  connu  (Histoire  littéraire,  XXII,  325) 
d'Auberi  le  Bourguignon  où  il  est  dit  que  Constantin  fut  «  honni  par  Seguçon, 
qui  moult  ot  cort  le  bu.  »  M.  T.  réunit  divers  passages  qui  font  allusion  au 
même  fait,  mais  nous  renseignent  peu  sur  l'origine  de  ce  récit.  —  P.  109.  Le 
même,  Jaquemet  Saquesep.  M.  Tobler  retrouve  ce  nom  en  acrostiche  dans  les 
vers  qui  terminent  le  Châtelain  de  Coucy  publié  par  Crapelet.  La  question  n'est 
pas  aussi  nouvelle  que  M.  T.  le  suppose,  et  elle  a  été  résolue  précisément  à 
peu  près  dans  le  même  sens,  il  y  a  plusieurs  années  (Rev.  crit.  1868,  p.  79, 
art.  de  G.  Paris)  \  Cette  solution  n'est,  au  reste,  pas  très-sûre,  voici  pourquoi  : 

I.  [Seulement  le  poète  s'appelait,  selon  moi,  Jakemon  Sakesep  et  non  Jaquemet. 
Les  hrmes  Jakemes  au  nom.,  Jakemon  au  régime,  sont  très-fréquentes  dans  les  chartes 
picardes.  Il  pouvait  bien  aussi  s'appeler  tout  simplement  Jakeme.  —  G.  P.' 


PÉRIODIQUES  14^ 

le  ms.  employé  par  Crapelet  est  mauvais,  et  M.  T.  a  raison  de  souhaiter  qu'on 
en  découvre  un  autre.  Seulement  son  souhait  est  déjà  accompli,  car  il  y  a  chez 
lord  Ashburnham  un  excellent  ms.  de  cet  ouvrage,  dans  lequel  se  trouve  aussi 
«  le  Regret  de  Guillaume  le  conte  de  Haynau,  père  a  le  roynne  [Philippal 
d'Engletierre  et  a  le  contesse  de  Julers,  »  poème  peu  connu  de  Jehan  de  la 
Motte  (1539).  Dans  le  texte  d'Ashburnham-place,  au  lieu  de  ce  vers  Sera,  mes 
quel  reçoive  en  gré,  qui  fournit  la  première  lettre  du  nom  Saquesep  (forme  assez 
bizarre),  il  y  a  Me  sera  s'il  li  vient  a  grc,  le  surnom  étant  par  conséquent  non 
plus  Saquesep,  mais  Maquesep  (exactement,  d'après  le  ms.  d'Ashburnham-place, 
Makesep).  Cela  ne  ressemble  guère  à  un  nom.  —  P.  111,  Grœber,  Notice  sur  le 
ms.  de  Fierabras  de  la  Bibl.  de  Hanovre  (celui  d'où  M.  Grœber  a  aussi  tiré  la 
Destruction  de  Rome,  imprimée  en  tête  de  notre  présent  cahier).  —  La  Biblio- 
graphie se  compose  d'une  annonce  gracieuse  de  la  Remania  pour  laquelle  nous 
adressons  tous  nos  remerciements  à  M.  Lemke,  et  d'un  compte-rendu  de  la 
dissertation  de  M.  Pannier  sur  P.  Bercheure.  P.  M. 

IV.  Il  PnoPL'GNWTOnE,  V,  4,  5,  6.  —  Dans  ces  trois  livraisons,  la  plupart 
des  articles  sont  d'un  caractère  assez  spécial.  Nous  signalerons,  comme  offrant 
un  intérêt  plus  général,  un  article  fort  curieux  de  M.  Teza,  Indoportoghcse 
(p.  I  29),  des  Canti  popolaricalabresi  (p.  1 50)  publiés  par  M.  V.  Imbriani,  comme 
supplément  aux  C.  pop.  délie  provincie  meridionali  qu'il  a  donnés  avec  M.  Casetti; 
une  Proposta  di  una  bibliografia  de'  dialetti  italiani  de  M.  Giuliari,  le  savant 
bibliothécaire  de  Vérone ,  qui  contient  d'intéressants  renseignements  sur 
le  dialecte  véronais;  un  article  développé  et  substantiel  (p.  368)  de  M.  Wesse- 
lofsky,  htorno  ad  alcuni  tcsti  nei  dialetti  dcll'  alla  Italia  (M.  W.  fait  spécialement 
des  remarques  sur  la  publication  de  M.  Lidforss  dont  nous  avons  rendu  compte 
plus  haut),  etc. 

V.  AncHiv  FUR  DAS  Stud'ium  der  neueren  Sprachen,  L,  1-2. —  P.  1-38. 
Hartung,  das  griechische  Roman  (suite).  Cette  partie  du  travail  de  M.  H.  est 
mentionnée  ici,  parce  qu'elle  traite  de  l'influence  du  roman  byzantin  sur  la 
littérature  du  moyen-âge.  Ce  que  dit  M.  H.  est  généralement  juste.  Sur 
Florimont  il  ne  connaît  pas  les  remarques  importantes  de  P.  Meyer  [Bibl.  de 
l'Éc.  des  Chartes,  6^  série,  tome  II).  —  P.  39-58,  King  Horn,  publié  par 
M.  Hortsmann  d'après  le  ms.  Laud  108;  les  deux  autres  mss.  de  ce  poème 
sont  publiés,  et  les  variantes  de  celui-ci  avaient  déjà  été  données  par 
M.  F.  Michel.  L'éditeur  a  joint  à  sa  publication  quelques  observations  philo- 
logiques. —  P.  123-190.  Brinkmann,  le  Cheval  dans  les  langues  romanes  et  en 
anglais,  en  tenant  toujours  compte  du  latin  et  du  grec;  ce  travail  intéresse  l'histoire 
des  idées  et  des  mœurs  plus  que  celle  des  langues;  l'auteur  en  a  fait  un 
semblable  sur  le  chien  {Archiv.  XLVI,  425-64);  l'étymologie  de  solive,  soli  equa, 
est  trop  jolie.  —  P.  191-214.  Meissner,  le  Mélange  des  dialectes  dans  le  français, 
M.  M.  a  publié  un  petit  livre  appelé  Palaestra  gallica,  dont  j'ai  fait  jadis, 
dans  la  Revue  critique,  un  compte-rendu  très-indulgent  (1868, art.  256).  J'y  ai  dit 
en  passant  que  «  peser  n'est  pas  une  forme  normande  en  opposition  au  bour- 
guignon poids  »,   mais  que  les  doubles  formes  de  ce  genre  sont  différenciées 


144  PÉRIODIQUES 

d'après  l'accentuation,  ce  qu'on  me  dispensera  de  prouver.  M.  M.  me  réfute, 
ainsi  que  P.  Meyer  et  Brachet,  dans  cet  article,  plein  d'erreurs  et  de  confusion, 
et  nous  englobe  tous  trois  dans  des  appréciations  qui  ne  sont  pas  précisément 
flatteuses.  11  prétend  (p.  194)  que  les  philologues  français  actuels  «  commettent 
sous  une  autre  forme  la  même  faute  que  faisaient  les  grammairiens  français 
avant  la  naissance  de  la  linguistique.  Ceux-là  croyaient  que  l'Académie  fait  la 
langue  et  la  possède  en  toute  propriété  ;  ceux-ci  veulent  que  Paris  fasse  la 
langue,  et  que  le  français  moderne  soit  sorti  tout  fait  du  latin  comme  Minerve  de  la 
tête  de  Jupiter  (sic).  »  On  ne  peut  mieux  caractériser  la  méthode  que  nous  em- 
ployons, et  je  suis  charmé,  pour  ma  part,  de  voir  M.  Alfred  Meisner  me 
reprocher  de  ne  pas  tenir  compte  de  l'ancien  français.  —  Dans  la  Bibliographie, 
M.  Stimming  continue  ses  réfutations  de  feu  Cénac  Moncault  {woy.  Romania,  I, 
502);  nous  relevons  encore  la  mention  d'un  programme  du  gymnase  de  Sainte- 
Marie-Madeleine  (où.?)  pour  1871  :  Meister,  iiber  Dares  von  Phrygien. 

G.  P. 

V.  Zëitschrift  fur  stenographik  und  ORTHOttRiVPHiE.  XIX  Jahrg.  1871. 
N*  4.  —  Franzœsisches  ai  statt  des  frùheren  oi.  L'auteur  (le  D""  Lùcking? 
l'article  n'est  pas  signé),  après  avoir  rappelé  que  la  notation  ai,  dans  les  termi- 
naisons de  l'imparfait,  du  conditionnel,  et  dans  quelques  noms,  s'est  substituée  à 
la  notation  primitive  oi,  se  demande  comment  le  son  è,  noté  par  ai,  a  remplacé 
la  diphthongue  oa,  ou  mieux  oui.  Il  ne  peut  croire  que  ce  changement  dans  !a 
prononciation  soit  dû  simplement  à  la  cour  italienne  des  Médicis,  qui  aurait 
fait  arbitrairement  triompher  la  prononciation  plus  douce  è  aux  dépens  de  la 
prononciation  oè,  et  il  admet  que  les  Italiens  ont  trouvé  et  adopté  une  pronon- 
ciation l  déjà  dominante  dans  certaines  parties  de  la  population ,  et  qu'ils 
l'ont  introduite  dans  la  haute  société  Parisienne  qui  l'aurait  définitivement 
consacrée.  Où  dominait  donc  ce  son  tf  Dans  deux  dialectes  du  v.  fr.:  le  bourg, 
avait  chante-ve,  etc.,  pour  la  conjugaison  en  are,  le  normand  dev-i-ie,  etc. 
pour  les  verbes  en  ère,  ire.  L'action  du  bourg,  est  peu  vraisemblable  parce  que 
la  substitution  de  c  à  oi  s'étend  plus  loin  qu'à  l'imparfait.  C'est  donc  le  nor- 
mand, qui  remplace  partout  le  bourg,  oi  par  ci,  e  et  même  ai,  auquel  il  faut 
attribuer  ce  changement  de  phonétique  pour  la  conjugaison  en  ère,  que  l'analogie 
transporte  également  aux  imparfaits  en  abam.  En  un  mot,  action  du  normand 
sur  le  bourg,  (le franc,  appartenant  au  bourg.),  assimilation  de  la  i''^  conjugai- 
son à  la  seconde,  telles  sont  les  causes  qui  ont  amené  le  triomphe  de  ai  sur  01. 
Suivent  des  réflexions  sur  la  difficulté  que  présente  toujours  l'introduction 
de  changements  dans  une  orthographe  traditionnelle  et  sur  l'antagonisme  des 
deux  systèmes  orthographiques  qui  représentent,  l'un  la  tradition  étymologique, 
l'autre  la  transcription  phonétique  des  mots.  —  Laissant  de  côté  ces  réflexions, 
arrivons  à  la  théorie  de  l'auteur  sur  la  formation  de  l'imparfait;  elle  contient 
de  graves  erreurs.  L'imparfait  ïvsinç.  Vient  de  abam  et  de  cbam.  Abam  a  donné  aua, 
aue,  oe,  dans  les  dialectes  de  l'ouest,  et  tw  (non  pas  h-f)  dans  ceux  de  l'est,  formes 
qui  prouvent,  soit  dit  en  passant,  que  le  b  se  vocalisant  (v,  u)  a  formé  dans 
l'ouest  avec  Va  la  diphtongue  au,  avant  l'époque  où  â  est  devenu  é  en  français, 
tandis  qu'à  l'est,  le  b  s'étant  maintenu  à  l'état  de  v.  Va  a  pu  ensuite  devenir  é. 


PÉRIODIQUES  14) 

Dans  unioc  —  ùmaham  se  trouve  un  hiatus  que  la  langue  cherche  à  faire  dispa- 
raître en  Normandie  par  l'Adi/ucissement  de  ot  en  ont  [amont'),  dans  l'Ile-de- 
France  par  l'insertion  d'un  i  (amok).  Ainsi  l'Ile-de-France  arrive  dès  le  Xl«siècle 
ii  l'imparfait  ainon  poui  la  !••*•  conjug.  -■  Pour  la  seconde,  jusqu'au  Xll«  ?;., 
l'Ile  de  France  dit  régulièrement  dafi-r:=:deb-ebafn,  forme  qui  se  change  alors, 
peut  être  sous  l'influence  bourguignonne,  en  rfn-o(-f.  Ainsi  ies  deu-x  conjugaisons 
arrivent,  non  par  une  aclioii  imalogic,iit  de  l'une  sur  l'aulic,  mais  la  première  par 
un  développemera  phonétique  régulier,  la  seconde  par  l'action  d'une  vaste 
influence  dialectale,  qui  transforme  partout  tl  en  o/,  les  deiuc  conjugaisons, 
disons-nous,  ai  rivent  au  XII*-  siècle  .1  une  fùrme  commune  oi,  qui  se  maiiifleni 
dans  ses  caractères  généraux  jusqu'au  XVI"  siècle,  époque  où  elle  est  arrivée 
au  son  oui  Alors  se  produit  une  modification  qui  change  le  son  out  en  i'  dans 
les  verbes  (impaif.  et  conù.),  dans  quelques  noms  de  peuples.  François,  Anç^lon.^ 
etc.,  et  dans  quelques  noms  isolés,  crciie,  monnaie,  pariùUf,  etc.  Ce  phénomène, 
qui  ne  se  restreint  pas  aux  mots  où  In  normand  avait  «'(cf.  chanlaii,  contuis.  e.tc,), 
peut  s'expliquer,  sans  aucune  influence  étrangère,  par  le  besoin  d'une  pronon- 
ciation plus  facile,  besoin  auquel  est  dû  plus  d'un  changement  dansl.i  phonétique  de 
la  conjugaison  {par  ex.  oies  pour  âtes  dans  vous  aimâtes),  et  qui  a  amené  la  chute 
de  la  voyelle  non  accentuée  dans  la  diphthongue  oui.  Dans  des  formes  comme 
pi iouèt,  criouét,  nouiwi'U,  on  était  naturellement  conduit  à  faire  tomber  la  voyelle 
ou;  de  là  les  tonnes  actuelles  pn'n,  crièl,  noylt,  écrites  avec  l'orlhograp'ne 
de  Bérain  priait,  criait,  noyait,  etc.,  et  par  analogie  les  autres.  —  En  résumé, 
il  n'y  a  dans  la  formation  de  l'impatfdit  ni  assimilation  de  la  i"*  conjug.  à  la  2^, 
m  action  du  patois  normand  sur  la  prononciation  générale.  Quant  à  la  mode  ita- 
lienne, elle  a  pu  exercer  une  influence  sur  la  prononciation  de  certains  mots. 

A.  Darmestktek. 
5-6.  —  F.  1 58-  j6o,  I.ùcking,  iiber  dm  Lûutmrt  der  Jranz.  an,  in,  on,  un.  Pour 
nous,  ces  sons  sont  des  syllabes  nasales  constituées  par  deux  résonnances 
simultanées,  l'une  dans  la  bouche,  que  traverse  le  flux  d'air  sortant  du  larynx, 
l'autre  dans  le  nez,  où  se  propagent  les  vibrations  moléculaires  du  gaz,  sans 
qu'il  V  ait  nécessairement  translation  de  la  masse.  M.  L.  y  voit  des  syllabes 
formées  de  deux  sons  consécutifs  :  d'abord  une  voyelle  buccale,  ensuite  une 
consonne  nasale  n'  In"  de  Brùcke).  Cette  définition  parait  exacte  pour  certains 
dialectes,  elle  est  fausse  pour  le  français  typique,  qui  est  le  parisien.  Qu'on 
ferme  le  net  en  le  serrant  entre  deux  doigts,  on  pourra  néanmoins  prononcer 
(et  prolonger  indéfiniment)  les  voyelles  nasales  parisiennes  an  in  un  on,  mais 
non  des  groupes  tels  que  an^.  Du  reste,  une  oreille  parisienne  ne  peut  se 
tromper  sur  l'homogénéité  de  nos  voyelles  nasales.  L'article,  qui  traite  du 
français  tout  court  et  non  de  tel  ou  tel  dialecte,  repose  donc  sur  une  erreur.  Il 
contient  quelques  remarques  intéressantes. 

L.  Havet. 

VI.    BîIlLlOTHÈQL-E   DE   l'ÉcOLE  DES   ChaRTFS  ,   t.   XXXIll.    —   P.    325-364, 

L.  Pannier,  Notice  biographique  sur  le  Bénédictin  Pierre  Bersuire,  premier  traducteur 

français  de  Tite-Live.  Cette  notice  est  la  première  partie  de  la  thèse  soutenue  en 

1869  par  M.  Pannier  pour  l'obtention  du  diplôme  d'archiviste-paléographe. 

Romania^  Il  10 


146  PÉRIODtQlJES 

L'auteur  s'y  occupe  de  fixer,  le  plus  souvent  d'après  des  documents  inédits,  les 
principales  époques  de  la  vie  du  savant  religieux  qu'on  a  généralement  appelé 
jusqu'à  ce  jour  Dacheurc  ou  Berceure  (dans  ses  ouvrages  latins  Bcrchorius).  M.  P. 
trouve  mainte  occasion  de  rectifier  et  de  compléter  les  travaux  de  ses  devanciers. 
Nous  reviendrons  sur  l'ensemble  de  ce  travail,  lorsque  la  seconde  partie,  où  sera 
appréciée  l'œuvre  de  Bercheure,  aura  paru.  —  P.  386-442,  N.  de  Wailly, 
JoinyllU  et  les  enseignements  de  St  Louis.  M.  de  Wailly  s'occupe  d'abord  de 
réfuter  les  vues  (qui  ne  méritaient  peut-être  pas  cet  honneur)  du  P.  Gros  sur 
les  Enseignements  de  Saint  Louis  à  son  fils,  qui  nous  sont  parvenus  en  diverses 
rédactions,  dont  l'une  est,  comme  on  sait,  comprise  dans  les  mémoires  du  sire 
de  Joinville.  Fuis,  il  procède  au  classement  de  ces  rédactions  d'après  des  prin- 
cipes fort  diftèrent^de  ceux  qu'avait  établis  dans  un  précédent  travail  (Bibl.  de 
lËc.  des  Ch.^  6'  série,  V,  129)  M.  P.  Viollet.  Nous  sommes  informés  que 
M.  Viollet  se  propose  de  maintenir  ses  conciusions  dans  un  prochain  travail. — 
Bibliographie  :  P.  505,  Viilehardouin ,  éd.  de  Wailly  (L.  Delisle);  p.  6io, 
Hippeau,  Glossaire  de  l'ancien  fiançais  (P.  Meycr);  ce  prétendu  glossaire  porte  â 
chaque  page  la  marque  de  tant  d'ignorance  et  de  tant  de  négligence,  que  la 
Romania  se  dispensera  d'en  rendre  compte.  —  P.  614.  Marty-Laveaux , 
Cours  historique  de  langue  française.  De  l'ensetgjument  de  notre  langue  (L. 
Pannier). 

Vil.  Gehmanu,  XVII,  4.  —  P.  416-419,  IC.  Bc.rtsch,  Fragments  d'an  roman 
de  Tristan  en  prose  (allemande).  Ce  roman,  différent  du  texte  d'Eilhard  mis  en 
prose,  est  traduit  d'un  roman  en  prose  français. 

VIII.  Zeitschbipt  fur  DRurscHES  ALTEnTHîJM,  N  F.  IV,  2.  —  p.  279-80, 
DiJmmler,  Epitapke  du  huitième  siècle.  Cette  épilaphe  a  été  copiée  par 
M.  Wœlfflin-Troll  dans  le  ms.  de  Paris  B.  N.  4841,  ou  elle  est  indiquée 
par  le  catalogue,  et  où  il  est  surprenant  qu'elle  n'ait  pas  attiré  plus 
tôt  l'attention.  C'est  l'épitaphe  d'un  guerrier  franc,  d'illustre  famille,  qui, 
tout  jeune  encore,  et  déjà  l'un  des  premiers  à  la  cour  du  roi,  fut  tué 
dans  i'expédition  de  Charles  en  Espagne.  M.  Dùmmler  a  reconnu  que  le 
combat  où^  péril  ce  guerrier  ne  pouvait  être  que  celui  qui  se  livra  sous  les 
murs  de  Saragosse,  ou  plus  probablement  celui  de  Roncevaux.  Il  remarque  que 
si  cette  dernière  supposition  est  la  vraie,  cette  épitaphe  fixe  la  date  de  cette 
célèbre  journée,  puisque  notre  guerrier  périt  le  XVIII  des  calendes  de 
septembre.  —  Or,  il  n'y  a  pas  i  douter  qu'il  ne  soit  mort  à  Roncevaux;  en 
effet,  ce  qui  a  échappé  à  M.  Dùmmler  *.  VAggiardus  de  l'épitaphe  est  slirement 
le  même  que  VEggihardus  (var.  des  mss.  Eggiardns  Aggihardus  Aggiardus;  cf. 
P'œrstemann,  s.  v.  Aggihard)  qui  est  mentionné  par  Eginhard,  avec  Anselm 
et  Hruodland,  comme  un  des  plus  illustres  des  morts  de  Roncevaux.  On  peut 
donc,  grâce  à  cette  intéressante  découverte ,  regarder  la  bataille  de  Roncevaux 
comme  s'étant  livrée  le  1 5  août  778.  La  Chanson  de  Roland^  d'accord  avec 

1.  J'ai  su  depuis  que  M.  D.  s'en  était  aperçu  et  qu'il  donnoait  dans  le  prochain  n"  de  la 
leitschrift  ce  renseignement  complcmentaire. 


PÉRIODIQUES  147 

l'histoire,  met  en  été  la  scène  du  combat.  Nos  lecteurs  ne  seront  pas  fâchés 
de  trouver  ici  le  texte  même  de  l'épilaphe,  que  j'ai  revue  sur  le  manuscrit: 

Epitaphiom  (ms.  Ephataphium). 
Pallida  sub  parvo  clnuduntur  membra  sepulcro, 

Arduased  caeli  spiritus  astra  petit. 
Inclita  stirpe  satus,  Franquorum  sanguine  cretus, 
Hic  fueral  dudum  mittis  (?)  in  omne  decus, 
j     Roscida  purporeas  lente  lanugo  genellas 
Cingebat  :  heu  me!  pulcra  juventus  obit. 
AoGiARDus  patrie  nomen  de  nomine  dictus 

Hic  erat,  et  régi  summus  in  aula  fuit. 
Hune  rapuit  ferro  mors  insatiabilis  umbris, 
10        Sed  lux  perpétua  vexit  ad  astra  poli. 

Tempore  quo  Carolus  Spanie  caicavit  arenas 

Mortuus  est  mundo  :  vivit  ubique  deo. 
Hune  deflet  Italiis,  contrite  pectore  Francus, 
Plorat  Equitania,  Cermaniaque  simul. 
1  ■>     Tu  modo  cocirca,  Vincent! ,  maxime  martyr, 
Hune  propter  summum  posce,  béate,  Deum. 
Hc«  jacet  m  tumulo  :  tantuni  sed  carne  scpultus 

Carpsit  iter  rutiluin,  vivit  in  aula  dei. 
At  vos,  Christicole,  qui  sacri  limina  templi 
20        Luslratis,  genitum  corde  rogate  palris  : 
«Tu  pietate,  Deus,  probrosa  ><  dicite  cuncli 
«Aggiardi  famuli  crimina  toile  tui.» 
Qui  obiit  die  XVIII.  klds.  Semptembrias.  Jn  pace  féliciter*. 

On  voit  que  l'Aggiardus  summin  in  aula  est  bien  VEggihardns  regiae  mcnsae 
pmeposUus  d'Eginhard  :  c'était  le  sénéchal  de  Charlemagne.  —  En  dehors  de 
son  importance  historique,  cette  épitaphe  suggv^re  deux  reflexions  relatives  à 
l'histoire  poétique.  D'abord,  les  vers  latins,  fort  mauvais  et  semés  de  fautes, 
dont  die  se  compose,  rappellent  d'une  manière  frappante  les  vers  sur 
I^oiand,  qui  sont  insérés  daii$  la  chronique  du  taux  Turpin.  Cl.  seulement 
ceux-ci  ; 

Non  dpcet  hune  igitur  vacuis  deflere  querelis, 
Quem  laetum  summi  nnnc  tenet  aula  poli. 
Nobilis  antiqua  decurtens  proie  parentuni 

Nobilior  gestis  nunc  supev  astra  manet... 
Pro  tantis  merilis  hune  ad  coelestia  vectum 
Non  premit  urna  rogi,  sed  tenet  aula  Dei. 

Ces  vers,  au  nombre  de  vingt,  forment,  dans  la  prétendue  chronique,  un 
petit  chapitre  à  eux  seuts,  qui  a  dû  avoir  dans  les  manuscrits  anciens,  au  lieu 

I.  2  ms.  spintus  [tint  astra,  corr.  p  Wœlftlin -TroJI .  —  4  W.  suppose  mltis.  avec 
peu  de  vralseinhlance;  ms.  omnem.  corr.  p.  W  —  6  obiit,  c.  p.  W  —  8  sumus ,  c.  p. 
W.  —  Il  Jitrpori,  wispama,  c.  p.  W.  —  14  equitanU.  W.  lit  aquitank  et  corrige 
Aquitania.  —  jj  cocirco  c.  p.  W.  -  16  den  c.  p.  W.  —  17  W.,  suivant  le  ms.,  ponrfue 
après  tantum  —  18  Cerpsis  iur.  et  non  ter  comvn^  lit  W.—  20  patris  corde  rogate,  remis 
tn  ofdre  par  W.,  qui  lit  3  tort  rogatis. 


i48  PÉRIODIQUES 

du  titre  De  nohilUate  et  nwribus  Rolandi  celui  de  Epitaphwm  Robndi  Ils  portent 
en  eux-mêmes,  comme  le  montrent  ceux  que  je  viens  de  citer,  le  caractère  d'un 
témoignage  contemporain,  que  vient  corioborer  la  comparaison  de  l'épitaphe 
d'Aggihard,  tombé  h.  côté  de  Roland'.  Au  chapitre  suivant  du  pseudo-Turpin 
ou  trouve  six  autres  vers,  qui  suivent,  sous  la  simple  rubrique  Versus,  une 
longue  lamentation  en  prose  de  Charlemagne,  et  qui  paraissent,  comme  les 
précédents,  avoir  été  intercalés  après  coup  dans  le  texte'  :  je  suis  porté  à 
regarder  également  ces  vers  comme  détachés  de  l'épitaphe  de  Roland,  et  ils  ne 
ressemblent  pas  moins  que  les  premiers  à  ceux  qu'a  publiés  M.  rjiimmler  • 

Tu  patriam  repetis,  nos  tri^ti  sub  orbe  relinquis: 
Te  tenet  aula  nitens,  nos  lacrymosa  dies. 

Sex  qui  iustragerens,  octa  bonus  insuper  annos, 
Ereptus  terrae  Justus  ad  astra  redis. 

Ad  paradisiacas  epulas  te  cive  reducto, 
Unde  gémit  mundus,  gaudet  honore  polus. 

On  conviendra  que  cette  mention  de  l'âge  du  défunt  convient  beaucoup  mieux 
à  une  épitaphe  qu'à  une  plainte  funèbre.  Si  cette  conjecture  est  vraie,  si  nous 
avons  ici  deux  fragments  de  l'épitaphe  de  Roland  insérés  dans  la  chronique  de 
Turpin,  nous  apprenons  J'âge  de  Roland  quand  il  fut  tué, —  trente-huit  ans, — 
en  même  temps  que  la  date  de  sa  mort.  —  L'épitaphe  d'Aggihard  ranime,  en 
second  lieu^  un  problème  qui  se  posait  déjà.  Comment,  des  trois  grands  sei- 
gneurs qui  furent  tués  à  Roncevaux,  Hruodland,  Aggihard  et  Anselm,  le  pre- 
mier est-il  devenu  le  héros  sans  rival  de  l'épopée,  tandis  que  les  deux  autres 
ont  été  par  elle  complètement  oubliés.''  La  véritable  réponse  à  cette  question, 
comme  à  toutes  celles  du  même  genre,  doit  être  ceci:  la  chanson  de  Roland 
est  originairement  un  poème  provincial,  né  chez  les  compatriotes  immédiats  de 
Roland,  et  qui  peu  à  peu  s'est  propagé  dans  toute  la  France  et  est  devenu  le 
noyau  d'un  cycle  national  par  excellence.  C'est  un  point  sur  lequel  il  faudra 
revenir.  —  P.  289-322.  Traduction  en  quatrains  latins  rhythmiques  du  poème 
français  sur  S.  Brandan,  publiée,  avec  beaucoup  de  soin,  d'après  un  ms.  de 
Londres,  par  E.  Martin.  L'auteur  dit,  après  avoir  fait  l'éloge  de  son  protecteur 
Alexandre  :  Modis  hec  ut  pruipit  rithmicis  expiano,  Hune  in  modum  transferens 
Tilhmo  de  romano.  Les  raisons  alléguées  par  M.  M.  pour  faire  regarder  l'auteur 
comme  français  ne  sont  pas  décisives  :  le  poème  original^  composé  en  Angleterre, 
ne  paraît  pas  avoir  été  connu  en  France. —  P.  323.  M.  Martin  a  copié, —  avant 
la  guerre,  —  dans  un  ms.  de  Strasbourg  du  XI'  siècle,  intitulé  Propositum 
numerantium  id  acuendos  sensus  juvenum,  deux  problèmes  d'arithmétique,  et  le 
commencement  suivant  d'une  devinette  que  tous  nos  enfants  connaissent  et  qu'il 
est  amusant  de  retrouver  si  anciennement:  De  lupo  et  gapra  etfascicnlo  cauli(s). 
Homo  quidam  debebat  ultra  fluvium  Iransirt  lupum  et  capram  et  fasciculain  cauU{s), 
et  non  potuU  aliam  navem  invenire  nisi  que G.  P. 

1.  Remarquez  que  les  vers  des  deux  épitaphes  sont  volontiers  léonins,  sans  l'être 
tous,  et  le  sont  généralement  de  la  même  façon.  Elles  offrent  aussi  des  fautes  de  quantité 
tout  à  fait  analogues. 

2.  Les  mots  qui  suivent  :  «  His  verbis  et  similibus  Carolus  luxit  Rolandum  quandiu 
vixit  »  s'appliqueraient  donc  à  la  lamentation  précédente,  en  prose.  Ainsi  tomberait  le 
seul  motif  qui  a  fait  si  souvent  attribuer  ces  vers  à  Charlemagne  lui-même. 


PÉRIODIQUES  149 

IX.  Zeitschru-t  pun  oeutsche  vHiLOiiOGiE,  IV,  ?.  —  P.  ^49-^05.  Braune, 
Recherches  sur  Henri  de  Veldike.  On  sait  qu'Henri  de  VeldeJce,  par  sa  traduc- 
tion de  \'Eneai  de  lieneoit  de  Sainte-More,  exerça  sur  la  poésie  allemande  du 
moyen  âge  une  très-grande  influence.  M.  B.  établit  qu'il  avait  écrit  son  poème 
dans  le  dialecte  de  son  pays  (environs  de  Maastricht;,  c'est-à-dire  en  bas-alle- 
mand voisin  du  néerlandais,  et  que  la  forme  haut-allemande  sou»  laquelle 
nous  le  possédons  est  un  remaniement  fait  en  Thurin?,?. 

X.  Rrvce  cui.TiotîK,  publiée  avec  le  concours  des  principaux  savants  d*s 
Iles  Britanniques  et  du  Continent,  et  dirigée  par  H.  Gaidoz.  Cet  excellent 
recueil,  dont  le  second  volume  va  bientôt  commencer  à  paraître,  côtoie  toujours 
et  aborde  souvent  le  domaine  propre  de  nos  travaux.  La  philologie  romane, 
qui  a  t>rand  besoin  de  s'affermir  et  de  se  compléter  du  côté  des  études  celtiques, 
trouve  dans  cette  publication  un  auxiliaire  depuis  longtemps  souhaité  '. 

jsjoi  j_^  —  p  320-3J1.  D'Arbois  de  Jubainville,  Influanr  de  la  diclinaison 
gauloise  sur  In  déclinaison  lutine  dans  Us  documents  latins  de  l'époque  mérovingienne. 
Notre  savant  collaborateur  reprend  ici  quelques-uns  des  points  qu'il  a  traités 
dans  son  Etude  sur  la  Déclinaison  latine  en  Gauh  à  t'êpocjuc  mciovwgtinnc  (cf.  ci- 
dessous,  p.  152).  C'est  à  la  critique  de  cet  important  travail  que  nous  comptons 
donner  dans  un  de.  nos  prochains  numéros  qu'il  appartient  de  discuter  la  thèse 
de  M.  d'Arbois  ;  mais  nous  pouvons  dire  d'avance  qu'elle  nous  paraît  plus 
ingénieuse  que  solide. 

XI.  I.Nf  NF.UËN  Reich.  îSyr,  I.  —  P.  180-187.  Rime  et  rhylhme  en  allemand  et 
en  lomctn.  Dans  cet  article  fort  spirituel  et  )uste  en  bien  des  points,  M.  H.Schu- 
chardt  conteste  \contre  M.  Delbrùck  ;  voy.  aussi  l'Introduction  de  M.Westphalà 
sa  Grammaire  allemande')  que  la  rime  soit  d'autant  meilleure  qu'elle  porte  sur  une 
syllabe  plus  significative,  et  défend  contre  le  jugement  plus  que  superficiel  de 
M.  Vischer  la  versification  des  nations  romanes.  M.  Sch.  se  moque  un  peu  du 
chauvinisme  que  plusieurs  de  ses  compatriotes  apportent  dans  ces  matières. 
Remarquons  à  ce  propos  que  le  mot  chauvinisme,  créé  par  nous  pour  nous 
railler  nous-mêmes,  adopté  par  les  Allemands  (Chauvmismus)  pour  nous  railler  à 
notre  exemple,  devient  de  plus  en  plus  fréquent  dans  la  littérature  allemande,  et 
que  plus  d'un  écrivain  prend  la  liberté  de  l'appliquer  même  à  certaines  formes  du 
patriotisme  germanique. 

Xn.  Revue  critiqite  d'hiktocre  et  oe  littératurh:.  octobre-décembre 
1872.  —  44.  Canli  popohin  dellc  isole  Eolie,  p.  p.  Bruno  (Th.  de  Puymaigrej. 

—  46.  Villehardouin,  Conquête  de  Constantawple,  p.  p.  de  Wailly  (L.  Pannier). 

—  47.  Saint  Brandan,  p.  p.  Schrœder  (G.  P.).  Braga,  Tableau  de  la  littérature 
portugaise  (G.  P.). —  49.  Albert,  Histoire  de  la  littérature  française  jusqu'au  XVJl' 
siècle  (G.  P.).  —  51.  Rambaud,  Robert  de  Clan  (P.  M.}. 

I  .  La  Rtvut  celtiqae  se  publie  à  la  librairie  Franck  a  Paris.  On  .s'abonne  pour  un 
volume  qui  paraît  en  plusieurs  livraisons  formant  ensemble  environ  520  pages.  Prix 
d'abonnement  :  Paris,  20  fr.;  Départements,  22  fr,;  Etranger,  le  port  en  sus.  Les 
numéros  ne  se  vendent  pas  séparément. 


I JO  PÉRIODIQUES 

XIII.  BiDLiOQRAPH/A  CHrTic.v  DE  HiSfORiA  E  UTTERATtJBA,  publicada  por  F. 
Adolphe  Coelho.  Porto,  imprcnza  portuguesa,  1872.—  Cette  excellente  publi- 
cation, qui  permet  de  concevoir  les  meilleures  espérances  pour  l'avenir  en 
Portugal,  non-seulement  des  études  romanes,  mais  de  l'activité  scientifique  en 
général,  ne  saurait  être  trop  recommandée  à  nos  lecteurs.  Les  articles  de  cri- 
tique dont  elle  est  exclusivement  composée  se  feraient  remarquer  dans  tout 
pays  par  leur  compétence  et  leur  sévère  impartialité  (voy.  sur  l'esprit  et  la 
valeur  du  recueil  le  n°  1  de  1875  de  la  Revue  critique^).  La  BibUographia,  diri- 
gée par  un  romaniste  des  plus  distingués  (cf.  Romania,  1,241),  contient  souvent 
des  articles  relatifs  à  l'objet  de  nos  études  :  ces  articles,  généralement  plus 
développés  que  ceux  de  la  Re\'ue  critique  ei  du  Centralblati^  méritent  quelquefois 
un  examen  détaillé.  Voici  ceux  que  noui  relèverons  dans  les  trois  premiers  nu- 
méros. 

Art.  2.  Romania,  fascic.  I;  M.  Coelho  trouve  que  J'article  de  P.  Meyer  sur  le 
Cdncioneiro  de  M.Varnhagen  est  trop  favorable.  —  Art.  5.  Varnhagen,  da  Lit- 
teratura  dos  livras  de  Cavallariûo.  Cet  opuscule,  qui  porte  le  titre  à'estudo  brève 
e  consciencioso,  ne  mérite  que  la  première  de  ces  énithètes,  comme  le  dit  M. 
Coelho,  qui  y  relève  plusieurs  erreurs  et  lacunes  graves.  —  Art.  12.  Romania^ 
fascicules  II-III.  M.  Coelho  réfute  deux  critiques  de  détail  que  j'ai  adressées  à 
sa  Théorie  de  la  conjugaison  portugaise  :  l'une  et  l'autre  question  ne  pourrait  se 
ré;oudre  définitivement  que  par  une  étude  attentive  des  "nciens  documents  por- 
tugais. A  propos  de  la  Porcheronne,  M.  C.  cite  trois  vers  d'une  chanson  portu- 
gaise sur  le  même  sujet,  qu'il  serait  intéressant  d'avoir  en  entier.  A  propos  de 
la  romance  que  j'ai  publiée  sur  la  mort  de  D.  Alfonso,  il  donne  tout  au  long  le 
très-beau  récit  de  la  mort  du  prince  par  Ruy  de  Pina,  que  j'aurais  dû  citer  plu- 
tôt que  Garcia  de  Resende.-^Art.  13.  Brachet,  Dictionnaire  des  doublets.  Je  vois 
avec  étonnement  M.  C.  reprocher  à  l'auteur  de  ne  pas  avoir  tenu  compte  de 
t'étymologie  nouvelle  du  mot  heur  proposée  par  M.  Bœh mer, /<3vor.  Il  faudrait 
lui  reprocher  de  l'avoir  mentionnée,  s'il  l'avait  fait.  —  Art.  14.  M.  Braga  y 
juge  sévèrement  trois  ouvrages  sur  Camôes,  de  MM.  Nabuco,Leoni  et  Oliveira 
Martins.  —  Art.  16.  D'Arbois  de  Jubainville,  la  Déclinaison  latine  en  Gaule 
à  l'époque  mérovingienne  (Paris,  1872).  M.  Coelho  combat,  avec  raison,  les  con- 
clusions de  cet  ouvrage,  d'ailleurs  utile  et  intéressant,  et  dont  nous  regrettons 
de  n'avoir  pas  encore  rendu  compte.  G.  P. 

XIV.  LiTERARiscHEB  Gentralblatt,  octobre-décembre.— 44  Dict  y  r  C  retenu 
sis,  p.  p.  Meister  (Leipzig,  Teubner).  -  45.  S.  Brandan,  p.  p.  Schrœder  (cf. 
Revue  critique,  n*  47,).— 46.  Historia  Apollonii  Tyrii,  p.  p.  Riese  (cf.  Romania,  I, 
267). 

XV.  GCF.TTINGISCHE  GEI.EHRTE  A^•ZEIGEN,  1872.  H"  48.  —  P.  1892-1907.  Cet 

article  important  de  M.  A.  Tobler  sur  le  livre  de  M.  d'Ovidio  dont  il  a  été  rendu 

I.  La  publication  de  la  BibUographia  n'est  pas  rigourensement  périodique;  il  parait  A 
peu  près  deux  fascicules  de  deax  feuilles  par  mois.  Le  prix  est  de  720  reis  (pour  l'étranger 
le  port  en  sus)  pour  six  fascicules.  On  peut  souscrire  à  Paris  chez  Franck,  à  Londres  et 
à  Derlin  chez  Asher. 


PÉRIODIQUES  I  5 1 

compte  ici  (I,  492  ss.)  juge  et  conclut  à  peu  près  de  même  que  M.  Mussafia, 
avec  une  nuance  un  peu  blus  sévère,  sans  méconnaître  toutefois  le  talent  et  le 
mérite  de  l'auteur.  Ce  qui  fait  le  principal  intérêt  de  l'article,  c'est  l'opinion 
nouvelle  émise  par  M.  Tobler  sur  le  nom  italier  :  loin  d'accorder  à  M.  d'Ovi- 
dio  que  Diez  se  soit  trompé  en  rattachant  à  l'accusatif  latin  le  cas-régime  du 
franco  provençal  et  le  cas  unique  de  l'hispano  portugais,  M.  T.  croit  que  le 
cas  unique  de  l'italo  valaque,  qu'on  a  jusqu'ici,  au  moins  pour  le  pluriel  des  deux 
premières  déclinaisons,  rapporté  au  nominatif,  dérive  aussi  de  l'accusatif.  Les 
raisons  qu'il  donne  sont, comme  on  peut  s'y  attendre,  extrêmement  ingénieuses: 
j'avouerai  qu'elles  n'ont  pas  suffi  à  me  convaincre.  On  ne  peut  que  désirer 
que  l'auteur  revienne  sur  cet  intéressant  sujet,  qu'il  n'a  traité  ici  que  sommaire- 
ment :  l'étude  du  roumain  qu'il  a  provisoirement  laissé  de  côté  est  notamment 
indispensable.  A  la  note  de  la  p.  190»,  M.  T.  ajoute  un  certain  nombre  de 
mots  à  la  liste  donnée  par  Diez  (Il  ^,  7)  des  noms  qui  en  français  moderne 
ont  conservé  la  forme  du  cas-sujet.  J'en  retrancherais  aluous  et  résous  qui  sont 
des  participti  de  soUre  dinèrents  de  absoiU  et  résout,  confesse,  qui  est  plutôt 
confessa  qvii.  cnnfersio  (de  m.  v.fr.  estorse,  comme  fr.  entorse,  vient  bien  plutôt 
du  participe).  On  pourrait  contester  aussi  sur  tel  ou  tel  des  mots  italiens  aux- 
quels on  attribue  la  forme  du  nominatit.  G.  P. 

XVI.  Mkmouies  de  l.\.  SociÉTè  de  LiNGnsnouE  de  Pabis,  II,  i^""  fasci- 
cule, —  P.  40-4  j.  D'Arbois  de  Jubainviîle,  Du  mot  franc  chramnae  ou  hramne. 
L'auteur  interprète  ce  mot,  jusqu'ici  expliqué  tout  différemment,  dans  la  Lex 
Salua,  par  «  étable  »,  spécialement  «  étable  à  cochons  »,  et  le  rapproche  du 
mol  «  ran  »  ou  «  rang  à  porcs  n,  usité  en  Champagne  dans  le  même  sens.  — 
P.  51-65,  G.  Maspero,  Sur  queltjues  singularités  plioniti(jues  de  l'espagnol  parti 
dans  la  campagne  de  Buenos-Ayres  d  de  Montevideo.  Ce  travail  intéressant,  dont 
l'auteur  a  rassemblé  les  éléments  sur  les  lieux,  et  qui  est  appuyé  sur  de  très- 
nombreuses  citations  de  textes,  forme  une  sorte  de  pendant  à  l'Indo-portoghese 
de  M.  Teza  (ci-dessus,  p.  144). 

XVII.  Mémoires  ue  la  Société  des  Antiquaires  de  France,  t.  XXXII. 
Dans  ce  volume,  M.  Chazaud  a  publié ,  avec  une  introduction  de  tout  point 
satisfaisante,  un  document  fort  intéressant,  à  savoir  l'inventaire  et  le  compte  de 
b  succession  d'Eude,  comte  de  Nevers,  mort  à.  Acre  en  août  1266.  Ce  document 
tire  sa  valeur  historique  des  noms  de  personnages  qui  y  figurent,  et  sa  valeur 
littéraire  de  diverses  mentions  qui  permettent  de  compléter  plusieurs  articles  do 
Glossaire  des  Émaux  de  feu  le  marquis  de  Laborde.  Le  comte  de  Nevers 
possédait  (§  VIII)  un  roman  »  des  Loherenz  ->,  un  roman  «  de  la  terre  d'Outre^ 
mer  »  (par  quoi  il  faut  entendre  le^  chroniques  rédigées  en  Orient,  qu'on 
embrasse  sous  le  nom  de  Continuations  de  OuiUaume  de  1  yr)  et  un  chansonnier. 
Entre  autres  curiosités,  il  possédait  <•  .i;.  coilles  de  bievre  »  et  «  une  langue  de 
sarpant.  »> 


CHRONIQUE 


Le  relard  que  le  présent  cahier  h  subi  enlèverait  ^on  pius  grand  intérêt  â 
la  publication  des  couri  qui  se  sont  faits  cet  hiver  dans  les  pays  étrangers  sur 
les  langues  et  le^  littératures  romanes.  Nous  donnerons  dans  noire  numéro  d'avril, 
qui  paraîtra  très-prochainement,  l'indication  des  cours  du  «semestre  d'été.  Nous 
annoncerons  seulement  aujourd'hui  les  deux  cours  de  M.  J,  Stonn{a/iacn  français, 
deux  heures;  grammaire  anglaise:  une  heure)  à  l'Université  de  Christiania.  En 
effet,  dans  celle  Université,  où  l'année  d'études  est  autrement  divisée  que  chez 
.nous,  le  semestre  d'hiver  commence,  non  pas  en  octobre  ou  en  novembre,  mais 
le  1 5  janvier. 

—  M.  Hugo  Schachardt,  privât- Joccnt  à  l'Université  de  Leipzig,  est 
nommé  professeur  ordinaire  à  Halle,  en  remplacement  de  M.  Bœhmer. 

—  M.  ten  Brinic,  professeur  à  Marburg,  est  nommé  à  Strasbourg,  où  il 
s'occupera  surtout  de  langue  et  de  littérature  anglaise. 

—  M.  F,  Slengel ,  privaî-docfnt  à  Baie,  est  nommé  professeur  ordinaire  de 
philologie  romane  à  Marburg,  en  remplacement  de  M.  ten  Brink. 

—  Le  premier  fascicule  (correspondant  à  la  moitié  du  premier  volume 
allemand j  de  la  Grammaire  des  langues  romanes,  traduits  par  A.  Brochet  et 
G.  Paris,  paraîtra  à  la  librairie  Franck  dans  les  premiers  jours  d'avril. 

—  Le  Cancioneiru  portugais  de  la  Vaticane  va  enfin  être  connu  en  entier  et 
dans  un  texte  assuré.  M.  Monaci,  l'un  des  directeurs  de  la  Rivtsta  di  filologia 
romaïua,  l'a  copié  et  le  fait  actuelleiHenl  imprim.er.  et  les  épreuves  sont  revues 
à  Porto  par  M.  A.  Coelho.  On  a  donc  toutes  les  garanties  désirable?. 

—  M.  Ambroise-Firmin  Didot  vient  d'enrichir  sa  magnifique  collection  d'un 
précieux  manuscrit  provençal.  Ce  manuscrit, écrit  au  XÎV  siècle,  contient,  outre 
diverses  pièces  de  moindre  importance,  un  mystère  assez  étendu  de  la  Passion 
du  Christ  (qui  est  avec  le  Ludus  Sancii  .lacobi  et  la  Sainu  Agnes  le  Iroisié/ne 
texte  dramatique  connu  en  langue  d'ocj,  et  le  début  (1200  vers  environ]  d'une 
chanson  de  geste,  évidemment  calquée  sur  un  original  français ,  qui  contient  les 
aventures  de  Béton,  fils  de  Beuve  d'Hanstone.  M.  Léon  Gautier  a  promis  à  la 
Romania  une  notice  du  mystère  et  du  poème. 

—  \J Armana  prouvcnçau '^Qw  1875  contient  différents  morceaux,  empruntés 
à  la  littérature  populaire,  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt  pour  nos  lecteurs.  La 
Counversion  de  sant  Aloi  contient,  sous  une  forme  incomplète  et,  dans  le  style, 
assez  arrangée,  le  conte  bien  connu  du  Maître,  sur  tous  les  maUres.  —  La 
charmante  série  des  Sormts  de  ma  grand  In  borgno  s'augmente  du  conte  de 
bu  Pcsou  e.  la  Niero,  correspondant  au  Laiischcn  et  Flœbckcn  de  Grimm,  et 
faisant  partie  de  la  classe  d'histoire  à  séries. — Trop  grata  coui,  trop  parla  noui  est 
un  récit  comique  qui  se  retrouve  dans  les  Contes  bourguignons  de  M.  Beauvois. 
—  La  Roso  de  touti  li  Vent,  dressée  par  le  capitaine  Negreu,  qui  figure  en  tête 
du  volume,  est  un  document  intéressant,  et  qui  mériterait  un  commentaire. 

—  II  s'est  fondé  a  Fribourg  en  Brisgau  une  Société  pour  l'étude  des  langues 
modernes  et  de  leurs  littératures  (notamment  de  l'auglais  et  du  français). 

Nogent-le-Rotrou,  imprimerie  de  A.  Gouverneur. 


UGGERI    IL    DANESE 

NELLA  LETTERATURA  ROMANZESCA  DEGL'  ITALIANI. 


Pongo  in  capo  a  questo  scritto  un  titolo  che  ha  bisogno  di  chiosa,  e 
che  forse  potrebbe  trarre  in  inganno  qualche  lettore.  Perché  dunque 
nessuno  s'abbia  a  dolere,  spiego  subito  i  miei  intendimenti ,  sicchè 
chiunque  giudica  la  casa  troppo  povera  e  angusta,  non  venga  nep- 
pure  a  patir  l'incomodo  del  passare  la  soglia.  lo  non  penso  menoma- 
mente  a  chiamare  ad  esame  tutta  la  innumerevole  caterva  dei  nostri 
romanzi  per  osservare  quai  parte  abbia  in  ciascuno  il  Danese;  non 
intendo  neppure  andar  ricercando  le  trasformazioni  del  carattere  suo, 
studio  codesto  che  in  grazia  délia  natura  spéciale  délia  letteratura  nostra 
cavalleresca,  dovrebbe,  per  riuscire  fecondo_,  abbracciare  ad  un  tempo 
tutti  i  principali  baroni  de  ciclo  di  Carlo  ;  non  voglio  poi  da  ultimo,  per 
non  frammischiare  cose  disparate,  uscire  dall'  età  medioevale  ne  invadere 
i  dcminii  délia  pura  e  schietta  poesia  d'arte.  Esaminare  ci6  che  di 
Uggeri  narra  un  rimatore  franco-italiano,  studiare  le  scarse  composizioni 
toscane  che  a  ragione  o  a  torto  hanno  nome  da  lui,  o  che  anche  solo 
trattano  la  stessa  materia  di  quelle  a  cui  egli  ha  dato  il  titolo,  investigare 
le  relazioni  di  queste  scritture  e  istituire,  dovunque  si  possa,  raffronti 
coi  poemi  e  i  romanzi  stranieri,  ecco  tutto  ciô  che  io  qui  mi  propongo. 
Non  sarebbe  poco,  a  dir  vero,  se  l'argomento  fosse  più  felice;  invece, 
per  mala  ventura,  un  nuovo  mondo  non  ci  si  aprirà  di  certo;  questo  solo 
posso  tuttavia  promettere,  che  su  certi  particolari  verra  a  diffondersi  un 
po'  di  luce,  e  che  la  figliazione  dei  nostri  romanzi  finira  per  apparire 
più  chiara  che  in  addietro  non  siasi  mostrata  agli  occhi  degli  studiosi. 

A  meglio  determinare  i  confini,  gioverà  principiare  coll'  enumerazione 
dei  testi  intorno  ai  quali  dovrà  specialmente  aggirarsi  l'esame.  L'età 
franco-italiana  mi  fornisce  due  rame  di  quella  compilazione  che  ci  è 
conservata  dal  ms.  XIII  délia  biblioteca  di  S.  Marco;  l'una,  intrecciata 
colla  fanciullezza  di  Orlando,  narra  le  Enfances  Ogier;  l'altra  gli  afFanni 
e  i  patimenti  che  turbarono  la  virilità  del  prode  guerriero.  Volgendo  poi 
Romania,  II  l  l 


I  54  P-    RAJNA 

gli  occhi  alla  Toscana  trovo  due  composizioni  di  ben  altra  lunghezza,  in 
prosa  l'una,  l'altra  in  ottava  rima,  le  quali  délie  Enfances  non  dicono 
parola,  ma  aggiungono  poi  un'  infinità  di  casi  ignoti  affatto  al  testo  di 
Venezia.  In  questi  casi,  a  dir  vero,  il  Danese  non  ha  per  nulla  una  parte 
più  cospicua  che  Orlando^,  Rinaldo,  od  Ulivieri  ;  ma  poichè  la  versione 
rimata  va  tutta  sotto  il  titolo  di  Uggieri  il  Danese,  e  poichè  da  quelle  parti 
che  a  rigore  s'avrebbero  ad  omettere  vien  molto  lume  aile  ricerche  délia 
critica,  a  me  pare  assolutamente  necessario  comprendere  nello  studio 
ancor  queste,  a  costo  di  far  cosa  che  poco  si  approprii  ail'  intitolazione 
messa  in  fronte  al  mio  lavoro.  Il  testo  in  ottava  rima  ha  ottenuto  più  volte 
l'onore  délie  stampe  dal  1498  al  1658' ,  e  costituisce  un  immane  poema 
diviso  in  quarantasette  canti,  che  insieme  ci  danno  la  bagattella  di  più  che 
tremilacinquecento  ottave.  Perché  il  Quadrio^  Tabbiacitatosiccome  opéra 
di  Gerolamo  Tromba  da  Nocera,  non  so;  assai  verisimilmente  per  ragioni 
meno  solide  ancora  di  quelle  che  guadagnarono  a  un  Sostegno  di  Zanobi 
l'onore  divedersiattribuita  la  Spagna,  lo  non  avrei  posto  molta  attenzione  a 
questo  poema,  se  non  fosse  una  circostanza  spéciale  che  lo  viene  a  segna- 
lare  tra  la  caterva  délie  opère  del  medesimo  génère  propagate  dalla 
stampa  :  una  parte  di  esso  ci  è  pur  conservata  manoscritta  in  due  codici 
fiorentini.  L'uno  di  questi,  posseduto  dalla  Laurenziana  (Med.  Pal.  cod. 
xcv),  viene  a  fornirci,  insieme  con  altre  scritture,  solo  il  primo  cantare  e 
parte  del  secondo  :  non  già  che  il  resto  siasi  perduto  in  causa  di  mutila- 
zione,  ma,  non  saprei  dire  per  quai  cagione,  l'amanuense  non  potè  o 
non  voile  procedere  più  innanzi.  Il  secondo,  magliabechiano  (Palch.  II, 
cod.  31  Strozz.),  è  mutilo  e  in  principio  ed  in  fme;  giunge  luttavia  al 
canto  XVII,  del  quale  ci  conserva  le  prime  26  stanze,  comprendendo  a 
questo  modo  ben  1064  ottave.  Ciô  che  qui  manca  in  principio  si  riduce 
a  una  sola  carta  (8  stanze).  Il  codice  Laurenziano  è  assegnato  dal  Ban- 
dini5  al  secolo  xiv;  ma  per  quanta  venerazione  professi  a  quel  dottis- 
simo,  io  non  saprei  qui  far  mio  il  suo  giudizio,  ne  credere  il  manoscritto 
anteriore  alla  prima  meta  del  quattrocento.  Ciô  non  toglie  che  tra  i  due 
codici  del  Danese  non  reputi  questo  più  antico  di  parecchi  anni, 

La  versione  in  prosa  si  compone  di  due  parti,  che  costituiscono  due 
libri  distinti  nelle  Storie  di  Rinaldo  :  il  terzo,  ed  un  quinto.  Perché  non 
dica  senz'  altro  il  quinto,  si  potrà  vtdere  più  innanzi.  Intanto  mi  giova 
avvertire  che  questo  terzo  libro  va  congiunto  con  quelli  che  narrano  dei 
figliuoli  d'Amone  non  già  perché  ciô  richieda  la  materia,  ma  perché 

1.  V.  Melzi  e  Tosi,  Bibl.  dei  Romanzi  di  Cavaîkm,  ed.  2a,  p,  150-132. 

2.  St.  t  Rag.  d'o.  P,  IV,  545.  Dalle  parole  che  ivi  si  leggono  s'avrebbe  a 
dedurre  che  il  nome  dell'  autore  fosse  indicato  ne!  titolo  délie  edizioni  che  il 
Quadrio  cita.  Ma  che  ciô  sia,  è  negato  espressamente  dal  Tosi  (1.  c). 

3.  Bibl.  Leop.  Laur.,  III,  267. 


UGGERI  IL  DANESE  I55 

cosî  è  piaciuto  al  compilatore.  Pertanto  vi  si  legge  in  fronte:  «  Incomin- 
cia  qui  el  ierzo  libro  di  RinaUo  e  in  (sic)  questo  libro  si  chiama  ancho  del 
Danese  perché  non  tratta  quasi  altro  che  del  Dancsc  per  insino  alla  morte  del 
re  Bravieri.  »  Conosco  questa  scrittura  da  due  mss.,  che  entrambi  appar- 
tengono  alla  biblioteca  Laurenziana;  l'uno  è  il  xxxvii»  del  Pi.  xlii, 
l'altro  il  Lxiv  del  Pi.  lxxxix  Inferiore.  Di  quel  libro  che  sopra  ho 
chiamato  quinto  il  primo  tra  questi  due  codici  fornisce  l'unica  copia 
di  cui  io  abbia  notizia. 

Ed  ora  che  per  questi  nudi  ragguagli  il  lettore  sa  con  quali  materiali 
specialmente  io  abbia  a  costruire  il  mio  edificio,  non  gli  spiaccia  che 
senz'  altri  preamboii  passi  ail'  esame  e  allô  studio  comparativo  délie 
narrazioni,  le  quali  di  loro  propria  natura  vengono  cosî  a  scompartirsi  : 

1 .  Prodezze  giovanili  di  Uggeri. 

2.  Morte  di  Baldovino  e  casiche  intorno  ad  essa  si  aggruppano. 
j.  Avventure  estranee  aile  composizioni  in  lingua  d'oïl. 

I. 

Intorno  ail'  origine  ed  alla  schiatta  di  Uggeri  non  pare  che  le  tradizioni 
romanzesche  si  trovassero  pienamente  d'accordo.  Le  più,  quelle  in  par- 
ticolare  che  ci  sono  esposte  dalla  Chevalerie  Ogier  e  da  tutta  la  sua  di- 
scendenza,  fanno  di  lui  il  figliuolo  di  un  re  di  Danimarca,  dato  e  lasciato 
in  ostaggio  a  Carlo  dal  padre  istesso,  che  per  le  suggestioni  di  una 
seconda  moglie  non  cura  punto  délia  sua  vita.  Ma  altre,  di  cui  appena 
rimangono  le  tracce,  sembrano  aver  narrato  le  cose  in  maniera  assai 
diversa  ;  e  di  qualcuna  tra  queste  doveva  aver  conoscenza  l'autore  del 
Renaud  de  Montauban,  che  ci  rappresenta  il  Danese  siccome  cugino  di 
Astolfo  e  dei  figliuoli  di  Amone.  In  Italia  ne  di  codesta  parentela,  ne  dei 
fatti  accennati  al  principio  délia  Chevalerie  ho  saputo  fmo  ad  ora  trovar 
cenno;  solo  puô  dirsi  non  disconvenire  da  questi  ultimi  un  passo  dell' 
Entrée  d'Espagne,  che  assegna  al  nostro  barone  il  dominio  ereditario  di 
Dainesmarche.  Invece  troviamo  ampiaraente  diffusa  una  versione  che  fa 
di  lui  uno  saracino  convertito  nella  gioventù  di  Carlo.  Io  non  istarô  qui, 
per  non  ripetere  cose  già  discorse  altrove  ' ,  ad  esaminare  ciô  che  in 
proposito  si  narra  dai  Reali,  0  si  accenna  dalla  Spagna  in  ottava  rima  ; 
non  potrei  peraltro  omettere  senza  colpa,  che  la  compilazione  franco- 
italiana,  in  quella  rama  che  avro  a  studiare  nella  seconda  parte  di 
questo  lavoro,  allude  a  un  racconto  analogo  a  quelle  esposto  da  Andréa 
da  Barberino,  ponendo  sulla  bocca  del  Danese  istesso  le  parole  seguenti  : 
f°  66  V'.  Maximo,  fait-il,  e'  no  tel  quer  noier; 

1.  V.  /  Reali  di  Francia,  vol.  I,  Bologna  1872  ;  p.  279  seg. 


Ij6  p.   RAJNA 

Nen  fu  de  France,  ni  anche  de  Baiver  ; 
De  ver  de  Spagne  si  fu  naçu  mun  per  ; 
Ma  li  rois  K.  si  me  fe  batiçer, 
Si  m'adobô,  si  me  fe  çivaler, 
Qe  in  avant  estoia  un  scuer  ; 
E  son  colu  qe  aucis  Karoer. 

Cosî  anche  in  questo  caso  vediamo  corne  certe  narrazioni,  le  quali  a 
prima  giunta  si  crederebbero  novità  introdotte  dai  romanzieri  toscani, 
abbiano  invece  fondamento  in  quell'  antica  letteratura  délia  vallata  dei 
Po,  di  cui  solo  scarsi  frammenti  sono  pervenuti  fino  ai  nostri  giorni.  Di 
questo  fatto  importante^,  che  Gaston  Paris  avanti  a  tutti  ha  saputo  met- 
tere  bene  in  sodo,  si  potranno  raccogliere  nuove  e  manifeste  conferme 
da  ciô  ch'  io  verrô  esponendo  nel  processo  del  mio  discorso. 

Il  valore  del  giovane  Uggeri  viene  la  prima  volta  a  dimostrarsi  splen- 
didamente  in  una  guerra  che  Carlo  Magno  intraprende  per  liberar  Roma 
dalla  servitù  dei  saracini,  i  quali,  cacciato  il  pontefice  Milone,  si  sono 
impadroniti  délia  città  eterna.  Il  racconto  di  questa  impresa  nel  testo  fr.- 
it.  non  appare  per  verità  gran  fatto  discorde  dalla  prima  rama  délia  Che- 
valerie Ogier;  certi  punti  anzi  riescono  somigliatissimi  ;  ma  ciô  non  toglie 
che  per  poco  che  s'aguzzi  lo  sguardo,  non  si  scorgano  pur  anco  diversità 
non  iscarse  ne  lievi,  le  quali  ben  meritano  di  essere  poste  in  evidenza.  E 
tanto  più  mi  sembra  che  alcune  pagine  date  a  questo  raffronto  abbiano 
a  parer  spese  utilmente,  perché  il  testo  di  Venezia  è  l'unico  tra  quanti 
narrano  le  Enfances  Ogier  che  ci  offra  peculiarità  spiccate.  Gli  altri  tutti 
per  poco  non  s'identificano  ;  laslessâ  Karlamagnus Saga  conserva  il  racconto 
in  una  forma  che  solo  per  la  catastrofe  si  discosta  alquanto  dalle  versioni 
dei  poemi  francesi;  i  quali  dal  canto  loro  si  contentano  di  ripetere  sem- 
pre  i  medesimi  fatti,  sofTocandoli  sotto  un  cumulo  di  parole  che  di  volta 
in  volta  s'accresce  a  dismisura.  Tanta  conformità  agevola  non  poco  il  mio 
paragone,  dacchè  mi  permette  di  lasciare  da  canto  l'opéra  di  Adenés  e  il 
rifacimento  di  un  ignoto  rimatore  del  secolo  XIV  ' ,  per  curare  soltanto 


1.  Intendo  parlare  di  quel  testo  in  dodecasiilabi  di  cui  parla  il  Barrois  a  pag. 
Ixiii  délia  sua  prefazione  (La  Chevalerie  Ogier  de  Danemarche  par  Raimbert  de 
Paris;  Paris,  Techener,  1842).  Ai  due  mss.  che  ivi  si  ricordano,  uno  apparte- 
nente  al  Museo  Britannico,  un  altro  alla  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  è  ad  aggiun- 
gerne  un  terzo  che  si  trova  alla  Biblioteca  dell'  Università  di  Torino, 
odiernamente  contrassegnato  L.  IV,  2  (V.  Pasini,  Catal.  etc.,  1,  467).  È  un 
codice  cartaceo,  di  fogli  339,  inélégante  e  assai  mal  conservato.  La  lezione  si 
discosta  notevolmente  da  quella  di  cui  il  Barrois  reca  un  saggio,  secondo  pu6 
vedersi  da  ognuno  paragonando  con  quelli  ch'  egli  ci  offre  questi  versi  tolti 
ail'  episodio  délia  morte  di  Baldovino  : 

f°  62  v°  Or  fu  Bauduinet  au  corage  legier 

En  le  court  Crlm.,  l'emprereur  au  vif  (sic)  fier; 
Moult  ly  portent  honneur  sergant  et  escuier, 


UGGERI  IL  DANESE  I  57 

del  poema  più  antico,  cioè  di  quelle  che  nell  edizione  del  Barrois  porta 
in  fronte  il  nome  di  Raimbert  da  Parigi. 

Délie  differenze  minute ,  che ,  sebbene  utili  a  rilevarsi ,  costringe- 
rebbero  a  consumare  troppo  spazio,  ne  posso,  ne  voglio  trattare.  Se  per 
es.  certi  nomi  discordano,  e  nella  versione  nostra  il  soldano  è  chiamato 
Ysoré  invece  che  Corsuble,  non  le  son  cose  coteste  che  m'  abbiano 
a  trattenere.  Ma  non  devo  già  omettere  che  le  due  versioni  pren- 
dono  le  mosse  da  punti  diversi.  La  francese  comincia  dal  nar- 
rarci  moite  cose  di  Uggeri  stesso,  al  quale  Carlo  vuol  far  pagare 
colle  forche  le  pêne  délia  tracotanza  di  Gaufrois,  suo  padre;  l'altra 
non  sa  nulla  di  tutto  ciô,  e  senz'  altro  si  fa  a  raccontare  l'invasione 
dei  Saracini  in  Italia.  Il  Danese  sarà  qui  bentosto  introdotto  sulla  scena, 
ma  corne  un  giovane  baccelliere  che  Carlo  ha  nelle  sue  grazie;  egli  ci 
verra  insomma  dinanzi  presso  a  poco  come  nell'  Aspremont  il  future  eroe 
di  Roncisvalle,  e  con  lui  insieme  Astolfo  e  due  altri  giovani  compagni. 
Pertanto  non  si  fa  qui  parola  degli  amori  colla  figlia  del  castellano,  onde, 
secondo  i  testi  francesi,  nascerà  poi  Baldovino.  Tace  di  cotali  amori 
anche  la  Karlamagnus  Saga;  ma  non  si  potrebbe  già  argomentare  di  qui 
un  legame  di  parentela  fra  il  testo  italiano  e  l'islandese,  dacchè,  conte- 
nendo  quest'  ultima  tutte  le  altre  circostanze  délia  prigionia  di  Uggeri, 
non  v'ha  ragione  di  supporre  che  l'incontro  sia  qui  altra  cosa  che  un  acci- 
dente fortuito. 

L'annunzio  degli  acquisti  che  i  Saracini  hanno  fatto  in  Italia  è  solleci- 
tamente  portato  a  Carlo  in  ambeduei  testi,  ma  per  vie  ben  diverse.  Nell' 
Ogier  lo  recano  due  messaggeri  terreni  ;  nella  compilazione  nostra  Dio  me- 
desimosi  prende  la  briga  di  fare  avvertito  il  grande  imperatore.  Mentreinfatti 
egli  dorme,  ecco  penetrare  nella  caméra  un  angelo,  appoggiarsi  al  letto, 
ed  esporre  le  nuove  funeste.  La  è  questa  una  variante  délia  quale  non  so 
a  chi  spetti  la  Iode;  ma  Iode  le  si  conviene,  giacchè  se  poteva  mai  esserci 
caso  in  cui  un'  intromissione  céleste  tornasse  a  proposito,era  questo  propria- 
mente.  Roma,  la  sede  precipua  del  cristianesimo,  in  potere  dei  Saracini, 
l'altare  di  S.  Pietro  e  di  S  Paolo  profanato  coll'  adorazione  di  Macone  e 
Trevigante  ' ,  il  papa  fuggitivo_,  ben  meritavano  che  Dio  si  commo- 
vesse  e  inviasse  sulla  terra  qualcuno  dei  suoi  ministri.  Chè  nei  poemi 


Et  dames,  et  pucielles,  bourgois  et  chevalier. 
Ensy  c'  un  jour  estoit  ly  enfes  sans  dangier 
A  le  court  du  bom  roy  pour  luy  [a]  sollascier  ; 
Atant  et  vous  Chariot,  qui  venoit  d'ostoiier. 
Bauduines  s'avanche  pour  Chariot  aaidier; 
Courtoisement  li  a  reçut  son  esprivier. 
Et  le  mist  a  le  perche,  la  le  va  ataquier,  etc. 

I.  f'  54  r*.  Su  l'alter  san  Pero,  san  Polo  e  san  Simon 
Fe  adorer  Trevigant  e  Maçon. 


I  58  p.    RAJNA 

carolingi  siffatte  intromissioni  délia  divinità  son  tutt'  altro  che  insolite,  e 
solo  vanno  scomparendo  mano  mano  che  in  essi  pénétra  il  meraviglioso 
de!  ciclo  d'Artù;  Dio  e  i  suoi  messaggeri  vengono  sopraffatti  dalle  fate  e 
dai  maghi,  il  miracolo  cède  il  luogo  ail' incantesimo.  Presso  a  poco  corne 
questa  nostra  rama  délia  storia  d'Uggeri  comincia  anche  la  cronaca  del 
falso  Turpino,  e  insieme  altresi  VEntrée  d'Espagne. 

Carlo  dunque  non  perde  tempo,  e  inviati  in  ogni  parte  messaggi  ' , 
s'apparecchia  ail'  impresa,  L'andata  è  esposta  più  semplicemente  dalla 
versione  nostra,  che  nulla  dice  ne  del  miracolo  délia  cerva,  ne  dell' 
incontro  col  papa  a  Sutri.  E  la  maggiore  semplicità  non  vien  già  mène 
di  qui  innanzi,  poichè,  come  Carlo  è  pervenuto  sotto  Roma,  il  rimatore 
italiano  si  trova  aver  raccolto  sulla  scena  tutti  quanti  i  suoi  personaggi. 
V  è  dalla  parte  dei  saracini  Ysoré,  ed  ai  suoi  fianchi  due  prodi  campioni, 
Caroer,  o  Karaolo  0  Karoal,  chedir  si  voglia,  e  Sadonio,  chiamato  anche 
a  volte  Sidonio  e  Sandonio;  dall'  opposta  abbiamo  l'imperalore,  il  Dai- 
nesin,  Çarloîo,  e  tutto  il  resto  délia  baronia.  In  quella  vece  nella  versione 
francese  Carlotto  (Callos)  da  un  lato,  Caraheu  dall'  altro,  giungono  solo 
dopo  la  prima  battaglia  ;  ne  sono  essi  gli  ultimi  ad  arrivare  ;  chè  più  tardi 
assai  vedremo  ancora  sopravvenire  un  altro  re  saracino^  cioè  Brunamont, 
e  con  lui  naturalmente  un  nuovo  esercito. 

La  prima  battaglia  è  narrata  nei  due  testi  con  molta  diversità  di  parti- 
colari  ;  ma  siccome  dall'  istituire  un  minuto  raffronto  poco  lume  trarrebbe 
la  critica,  non  istarô  io  a  qui  fermarmici  di  troppo.  Va  tuttavia  notato 
che  mentre  nella  Chevalerie  Ogier  troviamo  alla  testa  dei  Saracini  un 
figliuolo  di  Corsuble,  per  nome  Danemont,  la  versione  nostra,  alla  quale 
è  ignoto  cotesto  personaggio,  assegna  di  già  l'ufficio  di  capitano  a  Karaolo, 
e  con  lui  a  Sadonio.  L'esito  alla  fme  è  lo  stesso,  poichè  il  Danese,  alla 
testa  di  una  schiera  di  giovanetti,  ristora  in  buon  punto  le  sorti  délia 
battaglia,  già  poco  meno  che  disperate  per  i  cristiani.  E  qui  non  solo 
conviene  la  somma  délie  cose,  ma  altresi  il  procedimento  dei  pensieri, 
sicchè  quasi  solo  le  parole  discordano  : 

f  57    r°  E  11  Daines  estoit  preso  d'un  boscher, 
Qe  sire  estoit  de  lot  li  scuer  ; 
Davant  da  soi  elo  prist  a  guarder, 
Vi  Aleris  l'oriaflame  traîner. 
Segnur,  fait-il,  se  me  voles  aider, 
Colu  qe  l'oriaflame  se  valt  tralnando  rer, 
Eo  ge  l'averô  de  ses  man  saçer. 
E  cl!  si  li  dient  :  Ne  vos  estoit  doter; 
Vlron  cun  vos  et  avant  et  arer. 


I.  Chev.  Og.  v"  197.  Il  fist  escrire  ses  briés  et  ses  cartes. 
Ms.  XIII,  f  55.  Fe  scrivere  Ictre  in  carte  de  bergamln. 


UGGERI  IL  DANESE  I  59 

E  cil  le  dist  :  Tant  o  in  De  bona  sper. 
Qe  toti  vos  eo  far6  çivaler. 
Donc  li  Dainos  prist  un  baston  de  pomer, 
E  grant  e  groso,  merveloso  e  plener, 
0  el  vi  Aleris  ven  davanti  a  l'incontrer. 
Elo  li  scrie  :  Estes  malvasio  liçer. 
Como  cuite  vos  si  l'oriaflama  porter? 
Tosto  desendes,  si  ne  da  li  destrer, 
E  l'oriaflama  cun  tôt  li  corer. 
E  cil  le  fait,  no  li  olsô  contraster. 
E  Daineseto  s'arm6  tôt  enprimer, 
Pris  l'oriaflame,  si  la  fa  redriçer, 
Ver  qui  pain  se  voit  afiçer; 
Tanti  non  fer  nen  faça  trabuçer*. 

Anche  i  pennoni  che  la  giovane  brigata  reca  sul  campo  sono  strani  ad 
un  modo  si  nel  testo  francese  che  nel  veneto  : 

f"  57  r°.  Çascun  delor  avoit  una  bander 
Qe  i  avont  fato  sor  pertege  lever. 
Ne  son  pais  mie  de  palio  ni  de  çender, 
Ma  de  ses  camises,  qui  s'oit  fato  despoiler, 
E  de  le  peçe  dont  forbe  li  destrer  '. 

E  corne  Carlo  scorge  la  rotta  dei  pagani,  crede  alla  stessa  maniera, 
tratto  in  inganno  dalle  armi,  che  colui  dal  quale  li  vede  inseguiti  altri  non 
sia  che  Aloris;  se  non  che  il  vero  gli  è  fatto  conoscere,  nella  versione 
nostra  da  Namo,  nella  francese  dal  giovane  Richer  (v.  703).  Cosîlabat- 
taglia  viene  del  pari  ad  avère  per  conseguenza  che  il  Danese  sia  armato 
ca\aliere  dal  buon  re  Carlo. 

Nei  casi  che  seguono  le  diversité  sifanno  più  che  gravi.  Moite  cose  sono 
nel  poema  francese  che  la  rima  non  conosce  0  pensa  bene  tacere  ;  tra 
l'altre  tutto  il  lungo  episodio  dell'  avventata  impresa  tentata  da  Carlotto 
{Og.  1 105-1404),  il  quale  pagherebbe  a  caro  prezzo  l'avidità  di  gloria, 
se  non  fosse  il  pronto  ed  efficace  soccorso  del  Danese.  Ma  anche  quando 
veniamo  a  fatti  comuni  ai  due  cantari,  altro  non  ritroviamo  che  confor- 
mità  di  contorni.  In  entrambi  vediamo  quattro  guerrieri,  e  i  medesimi, 
venire  sul  campo  per  decidere  le  sorti  di  tutta  la  guerra  :  Uggeri  e  Car- 
lotto da  una  parte,  Sadonio  e  Karaolo  dall'  altra;  ma  i  particolari  che 
hanno  preceduto  questo  doppio  duello  sono  diversi  non  poco.  Trascor- 
rendo  gli  altri  in  silenzio,  non  potrei  tacere  di  un  brève  episodio  proprio 
del  solo  testo  fr.-it.  Quivi  l'imperatore  non  vuole  dapprima  concédera 
al  figliuolo  di  essere  uno  dei  combattenti;  perô  Carlotto,  adirato  fuor  di 
modo,  dichiara  con  risolutezza  ch'  egli  andrà  dunque  al  soldano  e  par- 

1 .  Cir.  Ch.  Og.  546  seg. 

2.  Cfr.  Ch.  Og.  600-602. 


l60  p.    RAJNA 

teciperà  alla  battaglia  siccome  suo  campione.  Non  ha  peraltro  bisogno  di 
eseguire  il  proposito,  giacchè  la  sola  minaccia  basta  ad  ottenergli  la  licenza 
bramata.  Ma  a  tanta  fierezza  non  riesce  poi  pari  la  valentia;  chè  se  nell' 
Ogicr  Carlotto  sa  reggere  a  fronte  del  suo  avversario  ne  ha  punto  mestieri 
dell'  altrui  soccorso,  nella  compilazione  fr.-it.  la  sua  inferiorità  viene 
presto  ad  apparir  manifesta,  e  solo  non  produce  effetti  luttuosi  grazie 
alla  singolare  prodezza  del  Danese.  Peggio  ancora,  quando  una  schiera 
di  Saracini,  rompendo  la  fede,  si  scaglia  sui  due  campioni,  Carlotto 
vigliaccamente  si  pone  in  salvo,  lasciando  nelle  maie  peste  il  compagno. 
Gli  altri  incidenti  che  nascono  dal  duello  turbato  e  gli  tengono  dietro 
dappresso,  sono  ancor  essi  simili  nei  tratti  generali,  discordi  nelle  parti- 
colarità.  Più  semplice  anche  qui,  il  testo  fr.-it.  fa  che  il  prode  Karaolo, 
preso  da  generoso  sdegno  per  la  perfidia  dei  suoi,  ai  quali  è  riuscito  di 
aver  prigione  il  Danese,  corra  senza  più  a  porsi  nelle  mani  di  Carlo  : 

f-  59  v°.  Bon  rois,  fait-il,  ie  son  ves  presoner  ; 
Da  pois  qe  li  soidan  non  est  droiturer 
A  vos  me  rende  cun  arme  e  destrer  ; 
Qe  quelo  qe  11  soidan  faroit  de  li  ves  presoner 
Faces  de  moi,  e'  vos  voio  enproier. 
Li  rois  Tintent,  molto  ie  prist  aloer; 
Al  pavilon  li  fait  desendre  e  desmonter; 
A  le  dux  N.  le  fait  aconvoier, 
Q_e  alta  ment  le  prist  ad  honorer. 

Invece  secondo  il  poema  francese  Karaheu  si  toma  avanti  tutto 
entro  Roma,  e  solo  l'indomani,  non  essendogli  in  alcun  modo  riuscito  di 
ottenere  la  liberazione  di  Ogier  e  avendo  anzi  Corsuble  dichiarato  aper- 
tamente  di  voler  impiccare  il  prigione  (v.  21 17),  lascia  il  campo  e  si  va 
a  mettere  in  podestà  delP  imperatore  cristiano. 

Da  questo  punto  i  due  testi  battono  ciascuno  una  via  propria  per 
incontrarsi  unicamente  là  dove  non  potevano  più  dissentire,  voglio  dire 
in  ciô,  che  ambedue  hanno  termine  colla  partenza  dell'  oste  saracina. 
L'orditura  dei  casi  nella  versione  veneta  è  cosi  semplice  e  naturale,  che 
a  ognuno  riesce  facile  immaginarla.  Solo  un  episodio  che  tien  dietro  imme- 
diatamente  ail'  andata  di  Karaolo  a  Carlo,  ritarda  per  qualche  poco 
l'ultimo  atto  del  dramma.  La  vigliaccheria  di  Carlotto,  fuggito  dal  luogo 
del  pericolo,  non  ha  trovato  nel  padre  un  giudice  indulgente;  novello 
Bruto,  questi  lo  condanna  a  morte  ignominiosa,  e  già  gli  ha  fatto  porre 
sugli  occhi  la  benda  fatale.  Ma  Namo,  pietoso  sempre  e  savio  ad  un 
tempo,  si  volge  allora  a  Karoer,  e  lo  prega  di  chiedere  il  giovinetto  in 
dono  alP  imperatore.  Consente  il  saracino,  e  venuto  in  cospetto  di  Carlo, 
gli  demanda  il  figliuolo,  del  quale  prende  a  scusare  la  condotta  : 

fo  59  v°.  Li  rois  reguarde  ferament  Karoer, 


UGGERI  !L  DANESE  l6l 

E  si  le  dist  :  Ben  H  val  vestra  proier. 
Non  è  hom  in  France,  ni  Puile,  ni  Baiver 
Qe  de  ste  don  se  poust  vanter. 
Or  le  prendes,  si  le  faites  desloier  ; 
Ma  ben  se  guardi  plu  de  far  tel  mester  ; 
Anci  se  lasi  tôt  le  menbre  couper 
Q^elo  sen  fuça  par  un  sol  çivaler. 

Forse  m'ingannerô  ;  ma  a  me  pare  che  questa  brève  narrazione,  che 
si  allontana  assai  dai  soliti  luoghi  comuni,  sia  veramente  felice  e  giovi  non 
poco  a  mettere  in  evidenza  tre  doti  caratteristiche  :  la  giustizia  di  Carlo, 
la  saviezza  di  Namo,  la  generosità  di  Karoer;  di  piii  essa  ci  mostra 
Carlotto  in  una  condizione  della  quale  non  si  saprebbe  immaginare  la  più 
convenevole  alla  sua  tracotante  dappocaggine.  Per  verità  non  suol  esser 
questo  lo  stampo  in  cui  si  gittano  le  giunte  che  i  rifacitori  amano  appic- 
cicare  aile  narrazioni,  col  buon  proposito  di  abbellirle.  Qui  dentro  io 
ravviso,  sotto  la  rozzissima  veste,  forme  sane  e  vigorose,  che  mi  somi- 
gliano  a  quelle  create  dalle  fantasie  dei  rimatori  in  un'  età  non  ancora 
corrotta.  E  siccome  i  caratteri  che  da  cotesto  episodio  ricevono  lume 
sono  in  parte  peculiari  alla  storia  d'Uggeri,  non  so  rattenermi  dal  sos- 
pettare  che  in  esso  noi  ci  troviamo  dinanzi^  quanto  alla  sostanza,  un 
frammento  di  una  versione  più  antica  che  non  siano  quelle  pervenute  fmo 
a  noi. 

Punita  cosî  la  baldanza  di  Carlotto,  il  racconto  della  compilazione 
veneta  s'  affretta  alla  catastrofe.  Karoer  dal  campo  cristiano  manda  un 
messo  a  Ysoré,  per  dichiarargli  che  se  non  vien  liberato  Uggeri  con  certi 
altri  prigioni,  egli  prenderà  senz'altro  il  battesimo.  Preferirebbe  bene  il 
soldano  dare  aile  forche,  anzichè  a  liberté,  il  Danese  e  i  compagni;  ma 
non  potendo  altro  fare,  si  piega  ed  assente.  Allora  Karoer  ritorna  al  suo 
signore,  dopo  aver  fermato  accordo  perché  l'indomani  la  battaglia  inter- 
rotta  sia  ripigliata.  Questa  volta  niuno  viene  a  sturbare  i  campioni.  Il 
combattimento  è  lungo  e  accanito,  e  allô  stesso  modo  che  nell'  altra 
prova,  Uggeri  sa  combattere  il  suo  avversario  e  insieme  recare  oppor- 
tune aiuto  al  compagno.  Da  ultimo  egli  uccide  Karoer,  s'  impadronisce 
della  sua  buona  spada  Curtana,  si  gitta  quindi  sopra  Sandonio,  che  già 
stava  per  togliere  di  vita  Carlotto,  e  mette  a  morte  lui  pure.  Perduta  cosî 
ogni  speranza,  il  soldano  si  parte,  dopo  avère  ottenuto  da  Carlo  onorata 
sepoltura  ai  suoi  due  campioni,  e  i  cristiani,  fatta  prima  gran  festa, 
richiamato  il  papa,  riconsacrati  i  luoghi  santi,  s'avviano  verso  Francia. 

L'intreccio  è  ben  altrimenti  complicato  nella  narrazione  francese,  dalla 
quale_,  poichè  Karaheu  lascia  il  campo  di  Corsuble,  pare  che  anche  il 
buonsenso  si  parta  per  andare  non  saprei  dove.  Ad  essa  è  propria  la 
venuta  di  Brunamont  e  del  suo  esercito,  che  riempie  di  ottime  speranze 


l62  p.    RAJNA 

il  soldano.  Ma  a  dir  vero  costui  va  troppo  oltre,  quando,  dopo  un  com- 
battimento  di  lievissimo  conto,  offre  al  nuovo  venuto  la  Francia  e 
insieme  la  figliuola  Gloriande,  già  promessa  solennemente  a  Karaheu,  che 
l'ama  riamato.  Per  mancare  siffattamente  di  fede  Corsuble  doveva  aspet- 
tare  da  Brunamont  qualche  prova  maggiore  che  non  fosse  l'aver  abbat- 
tuto  (v.  2444;  2462),  0  corn'  egli  mentendo  pretendeva,  ucciso  due 
cristiani,  e  tolto  loro  i  cavalli.  È  vero  che  qui  c'  è  di  mezzo  Tira  contre 
Karaheu  (v.  2520);  ma  questa  non  basta  a  far  si  che  l'operare  del  sol- 
dano non  appaia  insensato  e  strano,  anche  per  un  uorao  perfido  e  viola- 
tore  di  ogni  patto. 

Ma  questo  è  il  meno.  Brunamont,  saputo  di  Uggeri  prigione  del  sol- 
dano, vuol  misurarsi  con  lui,  a  istigazione  dell'  accorta  Gloriande.  Al 
vanitoso  e  stolto  saracino,  ora  specialmente  che  anche  l'amore  gli  gonfia 
il  petto,  cotesto  desiderio  sta  proprio  a  capello  ;  ma  non  s'intende  come 
Corsuble  possa  consentire  al  combattimento,  e  mettere  cosi  a  repentaglio 
senza  alcun  frutto  l'esito  dell'  impresa,  mentre  Uggeri  è  in  sue  mani  ed 
egli  puô  ben  famé  ciô  che  più  gli  piaccia.  Ma  ammettiamo  pure  il  duello  ; 
chi  mi  sa  dire  quale  sia  la  questione  che  le  armi  avranno  a  decidere  ? 
Secondo  l'autore  parrebbero  due,  per  verità;  trattasi  in  primo  luogo  di 
Gloriande,  che  Ogier  vuol  conservare  a  Karaheu  in  ricompensa  délia 
generosità  dimostrata  in  suo  servigio  ;  secondariamente  poi  délia  deci- 
sione  di  tutta  la  guerra.  Ora  codesta  duplicità  di  fine  è  qualcosa  di 
peggio  che  insolito,  e  il  rimatore  stesso  pare  ci  si  confonda;  ma 
potremmo  perdonargli,  se  almeno  tra  i  due  scopi  ne  fosse  uno  che  conve- 
nisse  coll'  orditura  délia  sua  tela.  Conservare  la  donna  amata  a  un  avver- 
sario  magnanimo,  è  certo  una  nobile  impresa,  se  si  consideri  per  se 
medesima;  ma  quando  Roma,  la  cristianità,  l'impero,  sono  esposti  al  più 
grave  pericolo,  non  so  se  in  quella  vece  colle  idée  dei  tempi  essa  non 
diventi  un'  opéra  stolta.  Sifïatte  cavallerie  non  conoscono  i  cantari  dell' 
età  antica,  e  meno  che  mai  noi  ci  aspetteremmo  di  trovarne  esempio  in 
un  poema,  il  quale,  considerato  ne'  suoi  fondamenti,  appare  inspirato 
agli  stessi  principii  che  animano  la  Chanson  de  Roland  e  l'Aspremont. 
Ma  poniamo  che  fine  del  duello  sia  la  decisione  délia  guerra.  Perché 
allora  non  si  fermano  accordi  tra  le  ùue  parti  dacchè  si  tratta  di  cosa  di 
tanto  rilievo,  e  appena  si  pongono  a  questo  proposito  poche  parole  sulla 
bocca  del  solo  Ogier  ?  E  chi  ha  dato  a  questi  facoltà  di  promettere  che 
s'  egli  è  vinto  farà  giurare  a  Carlo  di  tornarsene  oltralpe,  abbandonando 
ai  Saracini  Roma  e  l'altre  terre,  senza  poi  neppure  darsi  pensiero  di  otte- 
nere dagli avversarii patti corrispondenti  (v.  2586-2591)?  Ne  vale  il  dire 
che  poi  nel  fatto  la  vittoria  di  Uggeri  è  causa  délia  partenza  dei  Saracini; 
conveniva  ne  fosse  causa  razionale,  non  già  irrazionale.  Chè  anzi  il 
vedere  le  conseguenze  discordare  dalle  premesse,  a  me,  e  non  forse  a 


UGGERl  IL  DANESE  l6} 

me  solo,  pare  indizio  non  lieve,  raffermato  anche  dall'  assurda  dupllcità 
dello  scopo  nel  duello,  che  deve  qui  aver  avuto  luogo  una  perturbazione 
profonda,  e  che,  per  adornare  il  raconto,  si  sono  toite  ed  aggiunte  a 
capriccio  cose  che  non  s'avevano  ad  aggiungere  e  non  s'avevano  a 
togliere. 

Che  poi  Karaheu  lasci  che  altri  si  assuma  per  lui  la  battaglia  contro 
chi  gli  vuol  togliere  la  dama,  è  invenzione  molto  infelice  e  che  mal 
s'accorda  colle  idée  e  colle  costumanze  cavalleresche.  Ma  assurdità  più 
gravi  ancora  appaiono  nella  rotta  e  nella  fuga  dei  pagani,  che  ha  luogo 
subito  dopo  la  morte  di  Brunamont.  Che  cosa  induca  i  Saracini  ad  abban- 
donare  l'acquisto,  non  si  sa  vedere  :  giacchè,  non  solo  è  incolume  l'eser- 
cito,  ma  restano  tuttavia,  il  che  in  questi  romanzi  significa  più  assai, 
parecchi  capitani  :  Corsuble,  Danemont  suo  figlio,  Sadone,  pur  tacendo 
di  Karaheu,  che  il  soldano  dovrebbe  poter  riscattare  quando  più  gli  piaccia 
colla  semplice  liberazione  di  Ogier,  In  campo  aperto  s'intenderebbe  un  subi- 
taneo  sgomento  ;  ma  qui  i  Saracini  tengono  in  loro  podestà  una  città  for- 
tissima  (v.  3020).  Non  è  a  questo  modo  che  si  suol  rappresentare  dai 
romanzieri  il  riscatto  délie  terre  cristiane. 

E  questo  mio  giudizio  suU'  incoerenza  di  uno  scioglimento  siffatto 
riceve  ampia  conferma  dalla  Karlamagnus  Saga,  la  quale,  mentre  prima 
procedeva  passo  passe  di  conserva  col  poema  francese,  verso  la  fine  dà 
al  racconto  una  piega  diversa  e  più  logica.  Il  soldano  parte  specialmente 
in  grazia  délie  proteste  e  dei  consigli  di  Karaheu,  che  dopo  la  morte  di 
Brunamont  si  dichiara  pronto  piuttosto  a  schierarsi  tra  i  nemici,  che  a 
combattere  per  lui,  se  persiste  a  voler  continuare  la  guerra.  E  qui  le 
possibilità  sono  due,  se  non  più.  Poichè  è  assai  improbabile,  se  si  bada 
alla  natura  dell'  opéra  islandese,  che  il  compilatore  racconciasse  a  senno 
suo  la  narrazione,  bisognerà  supporre  essere  esistito  un  testo  in  lingua 
d'oil  diverso  in  parte  dal  nostro.  E  di  cotale  diversità  due  potevano 
essere  le  cause  :  0  una  conservazione  più  genuina  dei  racconto  primitive, 
0  mutazioni  introdotte  per  opéra  di  taluno,  a  cui  forse  la  catastrofe  quale 
prima  si  narrava  ebbe  a  sembrare  incongruente  com'  è  parsa  a  noi  stessi. 
Preferirei  senza  dubbio  la  prima  ipotesi,  se  alla  seconda  non  venisse 
aiuto  da  una  circostanza  notevole  :  dopo  i  fatti  or  ora  accennati  la  com- 
pilazione  islandese  narra  ancora  parecchi  casi  avventurosi,  a  cui  prendon 
parte  Uggeri,  Carlotto,  Gloriande,  Karaheu,  Danemont  ed  altri  attori,  e 
che  hanno  tutta  l'aria  di  una  vera  e  propria  giunta.  Perô,  giacchè  non 
mi  trovo  stretto  da  nécessita  di  pronunziare  un  giudizio,  altro  non  aggiungo, 
e  me  ne  sto  colle  mie  incertezze. 

Ma  credasi  poi  anteriore  di  tempo  la  versione  compendiata  nella  Kar- 
lamagnus Saga  oppur  quella  dei  poema  francese  quale  noi  lo  possediamo, 
ne  l'una  ne  i'altra  si  vorrà  certo  assegnare  a  un'  età  molta  remota.  Si 


164  P-    RAJNA 

potrebbe  certo  disputare  quanto  al  resto  :  ma  il  personaggio  di  Gloriande 
deve  indubbiamente  esser  nato  quando  le  narrazioni  brettoni  già  gode- 
vano  molto  favore,  e  poco  a  poco  avevano  avvezze  le  menti  a  un  nuovo 
modo  di  concepire.  In  cotesta  donna  non  si  vede  ne  la  fierezza,  ne  la 
lascivia,  che  siamo  soliti  ritrovare  nelle  saracine  del  ciclo  di  Carlo;  ella 
è  una  dama  piena  di  senno  e  lealtà,  fedele  al  suo  cavalière  quanto  una 
donzella  délia  corte  di  Ginevra.  Si  chiederà  sedunque  il  racconto  del  riac- 
quisto  di  Roma  s'  abbia  a  mio  credere  ad  annoverare  tra  le  novità  intro- 
dotte  nel  corpo  délie  narrazioni  romanzesche  solo  in  sul  fmire  del  secolo 
XII.  A  questa  demanda  mi  pare  si  possa  dare  una  risposta,  ipoteticasi, 
perché  fondata  sopra  induzioni,  ma  che  non  s'allontana  forse  dal  verisi- 
mile.  Senza  dubbio  le  cosî  dette  Enfances  presuppongono  noto  e  popolare 
per  altre  imprese  il  nome  dell'  eroe  di  cui  prendono  a  celebrare  i  primi 
fatti;  perô  s'hanno  solo,  0  quasi  solo,  dei  personaggi  principali  :  di 
Carlo,  d'Orlando,  del  Danese  e  d'altri  pochi.  Giacchè  con  codeste 
Enfances,  invenzioni  nuove  destinate  a  colmare  certe  lacune  délie  storie 
cavalleresche,  non  sono  a  confondere  quel  racconti,  che  narrano  bensi  la 
prima  età  di  un  personaggio,  ma  costituiscono  un  tutto  indissolubile  colle 
avventure  posteriori.  Di  questo  génère  sarebbe  per  esempio  la  prima 
parte  del  Buovo  d'Antona.  Or  dunque  anche  le  Enfances  Ogier  non 
poterono  essere  composte  se  non  quando  già  esisteva  un  nucleo  di  narra- 
zioni e  di  canti  intorno  al  figlio  di  Gaufroi,  e  perô,  secondo  ogni  proba- 
bilità,  quando  la  lotta  da  lui  sostenuta  contro  Carlo  Magno  lo  aveva  reso 
famoso.  Ma  poichè  già  antichi  documenti,  la  cronaca  di  Turpino  tra 
gli  altri,  ce  lo  rappresentano  come  uno  dei  personaggi  più  illustri  e  gli 
assegnano  parti  importantissime,  si  potrà  stimare  verisimile  che  anche  le 
sue  Enfances  non  tenessero  dietro  troppo  tardi  a  quelle  dell'  imperatore 
e  del  nipote,  ossia  aile  versioni  primitive  del  Mainetto  e  dell'  Aspramonte. 
Convien  dunque  dire  che  avanti  al  poema  conservato  fmo  ai  nostri  giorni 
ne  sia  esistito  un  altro,  che  forse  alla  sua  volta  non  era  esso  stesso  altra 
cosa  che  un  rifacimento. 

Anche  per  un'  altra  via  posâo  condurmi  a  questa  medesima  con- 
clusione  e  determinarla  più  concretamente.  Che  l'ultima  parte  délia 
narrazione  francese,  prendasi  pure  quaie  è  conservata  nella  Karlamagnus 
Saga,  riesca  un  tessuto  di  assurdità,  mi  pare  venga  ad  apparire  chiaro 
dalle  cose  dette  innanzi.  Si  considerino  bene  coteste  assurdità,  e  non 
sarà  difficile  scorgere  che  tutte  fanno  capo  ad  un  solo  personaggio,  a 
quella  Gloriande  che  anche  di  per  se  stessa  ci  è  sembrata  invenzione  di 
un'  età  récente.  Sarà  mo  casuale  la  rispondenza,  0  non  ci  darà  forse 
diritto  di  sospettare  che  appunto  la  nuova  intromissione  di  Gloriande 
in  un'  orditura  che  già  preesisteva,  venisse  a  scomporre  tutte  le  fila  délia 
narrazione.''  Certo  si  tratta  d'indurre,  non  di  dedurre  a  rigor  di  logica; 


UGGERI  IL  DANESE  165 

ma  ognuno  sa  che  le  discipline  storiche  sono  pur  troppo  forzate  spesso 
a  contentarsi  del  verisimile,  non  potendo  agevolmente  afFerrare  il  vero, 
ne,  strappatogli  ogni  vestimento,  mostrarlo  nella  sua  naturale  nudità 
agli  occhi  di  tutti.  Pertanto  io  non  credo  di  uscir  di  via  se  dico  che 
quanto  più  mi  faccio  a  studiare  queste  Enfances  e  più  m'  induco  a  rav- 
visarvi  due  divers!  strati  ;  ad  uno  più  antico  ne  fu  sovrapposto  un  secondo, 
che  per  la  poca  perizia  di  chi  lo  distese,  non  potè  costituire  un  tutto 
col  primo.  Separare  nettamente  ciô  che  spetta  alP  uno  da  ciô  che  appar- 
tiene  ail'  altro,  è  impresa  di  cui  mi  sento  incapace;  ma  délia  narrazione 
primitiva  questo  almeno  ardisco  affermare,  che  del  personaggio  di  Glo- 
riande  non  doveva  aver  conoscenza. 

Se  dunque  troverô  una  versione,  alla  quale  da  un  lato  sia  ignota  la 
figliuola  de  soldano,  e  che  dall'  altro  sciolga  il  dramma  in  una  maniera 
logica  e  naturale,  bisognerà  pure  mi  senta  disposto  a  ritenerla,  almeno 
in  parte,  più  simile  al  racconto  originario  che  non  sia  il  cantare  francese. 
Ora  questa  versione,  corne  ognuno  vede,  esiste,  e  non  è  altra  cosa  che 
il  testo  fr.-it. 

Si  confronti  la  sua  orditura  con  quella  délie  Enfances  quali  si  hanno 
nella  Chevalerie  Ogier  e  si  veda  se  il  paragone  non  riesce  a  raffermare 
vieppiù  l'idea  qui  manifestata.  Lasciando  il  resto,  voglio  almeno  toccare 
di  un  punto,  che  insieme  col  personaggio  di  Gloriande  costituisce  la 
differenza  più  ragguadevole  tra  le  due  catastrofi.  Secondo  il  testo  fran- 
cese Karaheu  fmisce  coU'andarsene,  onorato  e  regalato  da  Carlo,  in  com- 
pagnia  délia  sua  Gloriande,  senza  che  punto  abbia  mancato  di  fede  agi' 
idoli  suoi;  secondo  il  veneto  muore  sul  campo,  ucciso  da  Ogier.  Ora  mi 
permetterô  di  chiedere,  quale  tra  i  due  scioglimenti  paia  meglio  convenire  in 
astratto  alla  narrazione,  e  meglio  rispondere  aile  idée  onde  erano  imbevute 
le  menti  nell'  età  in  cui  essa  ebbe  in  origine  ad  essere  immaginata.  Col 
primo  veniamo  ad  avère  un  idillio,  coU'  altro  una  tragedia;  quello  s'in- 
spira a  sentimenti  di  tolleranza  religiosa,  che  suppongono  calmato  il 
primo  ardore  délie  crociate;  questo  s'informa  ail'  inesorabile  e  barbara 
rigidezza  délia  fede  medioevale,  che  vuole  dell'  infedele  o  la  conversione 
0  la  morte.  Ne  vale  il  dire  che  l'ammirabile  generosità  del  carattere  di 
Karaheu  puô  aver  trionfato  del  fanatismo  dei  tempi.  Anche  Almonte  è 
prode  e  generoso,  tanto  da  potersi  ben  chiamare  modello  d'ogni  virtù 
cavalleresca  ;  eppure,  solo  perché  non  ha  ricevuto  il  battesimo,  conviene 
ch'  egli  muoia,  ucciso  con  un  tronco  di  lanciâ  da  un  giovinetto  cri- 
stiano.  Davvero  la  manifesta  affmità  tra  le  Enfances  Ogier  e  le  Enfances 
Roland  mi  cresce  fiducia  che  le  cose  dette  non  siano  tutte  vani  sogni. 

A  questo  modo,  se,  raccohi  insieme  tutti  questi  indizi,  conchiudo  che 
il  testo  fr.-it.  non  è  figlio,  legittimo  o  spurio  che  dir  si  voglia,  del  poema 
francese  a  noi  pervenuto,  ma  bensi  d'un  altro  non  poco  diverso  e  più 


l66  p.    RAJNA 

antico,  non  credo  di  dir  cosa  a  cui  tutti  ad  una  voce  i  lettori  siano  per 
contraddire.  Resta  ch'io  cerchi  di  vedere  se  in  qualche  parte  si  possano 
stenebrare  i  rapporti  délia  nostra  versione  con  quella  tra  le  perdute  ond' 
essa  ebbe  origine  ' . 

Per  verità  a  voler  sciogliere  il  meglio  che  a  me  fosse  possibile  il  pro- 
blema,  mi  converrebbe  spaziare  oltre  i  limiti  di  questa  rama  dell'  Ogier, 
e  soprattutto  invadere  un  terreno  in  cui  non  è  convenevole  ch'  io  entri 
fin  d'ora,  avendo  ad  essere  campo  di  ricerche  per  la  seconda  parte  di 
questo  studio.  Non  mi  si  vieti  dunque  che  per  adesso  mi  contenti  di 
esporre,  insieme  con  alcune  idée  generali,  quel  poco  che  viene  sugge- 
rito  anche  dall'  esame  délie  sole  Enfances,  riserbando  il  resto  ad  un 
luogo  più  opportuno.  Comincio  dunque  dal  notare  che  questa  rama,  e 
per  la  lingua  e  per  la  maniera  —  di  stile  non  oso  qui  parlare  —  non  riesce 
punto  diversa  dalle  altre  colle  quali  si  trova  intrecciata.  V^è  la  medesima 
prolissiîà,  il  medesimo  vezzo  di  ripetere  fmo  a  cinque  o  sei  volte  une 
stesso  fatto,  senza  che  ci  sia  possibilità  alcuna  di  considerare  anche  solo 
una  série  siccome  opéra  d'interpolatori.  Ripetizioni  stucchevoli  non 
iscarseggiano  per  certo  neppure  nei  poemi  francesi;  ma  ne  il  difetto 
giunge  ivi  a  quel  segno  che  tocca  nell'opera  fr.-it.,  ne  in  générale  ci  è 
chiusa  la  via  a  credere  che  il  giuUare  potesse,  se  cosî  gli  garbava,  dire 
una  volta  sola  la  cosa,  lasciando  le  altre  esposizioni.  Ma  quel  che  è 
più,  a  mio  giudizio,  le  rime  non  sono  meno  povere  che  nelle  altre  parti 
délia  compilazione;  le  più  facili,  quelle  in  é  ed  er,  prevalgono  di  gran 
lunga  fra  tutte;  che  se  l'autore  si  studia  a  volte  d'introdurre  una  certa 
varietà,  guai  allora  alla  lingua!  Vedesi  allora  un  caso  obliquo,  Naimon,  co- 
stretto  a  far  ufficio  di  soggetto,  e  toccare  ripetutamente  a  Roma  di  essere 
chiamata  barbaramente  Ron.  Pero  a  me  pare  ben  difficile  separare  l'una  dall' 
altrale  rame  délia  nostra  compilazione  per  attribuire  a  ciascuna  un'  origine 
tutta  sua  particolare.  In  tutte  ravviso  una  stessa  mano,  uno  stesso  artefice, 
il  quale  non  deve  già  aver  inventato  di  suo  capo  nessuno  tra  i  racconti,  ma 
solo  aver  dato  a  ciascuno  di  essi  una  forma  nuova,  esponendoli  con  sue 
parole,  con  intenzione  di  essere  nel  complesso  fedele  aile  cose  udite, 
e  di  ripeterle  secondo  che  la  memoria  gli  suggeriva. 

Queste  induzioni  credo  poter  convalidare  con  altre  prove,  se  m'ingegno 

I .  Se  il  mio  studio  avesse  per  oggetto  il  Danese  in  générale  e  non  già  le  sole 
vicende  délie  sue  storie  in  Italia,  mi  fermerei  ancora  a  discorrere  di  altri  difetti 
del  teste  francese,  parte  dei  quali  Io  confermano  rifacimento,  parte  vengono  a 
mostrare  che  passando  di  bocca  in  bocca  e  di  ms.  in  ms.,  esso  ebbe  a  soffrire 
parecchi  guasti,  di  cui  sarebbe  ingiusto  dar  colpa  ail'  autore.  Corrotta  a  auesta 
seconda  maniera  mi  pare  per  es.  la  fine  del  duello  in  cui  combattono  Callot  ed 
Ogier  contro  Sadone  e  Karaheu  ;  chè  noi  troviamo  qui  prigioniero  il  Danese 
(v.  1979;  2001),  senza  che  prima  ci  sia  stato  detto  espressamente  corn'  egli 
rimanesse  sopraffatto  dai  saracini. 


UGGERI  IL  DANESE  167 

di  guardare  un  poco  addentro  nelle  Enfances  Ogier.  Paragonando  col 
poema  francese  il  testo  veneto,  trovo  che  in  alcuni  casi  quest'  ultimo 
pare  aver  introdotto  alterazioni  générale  da  confuse  reminiscenze. 
Entrambe  le  version!  parlano  di  Aloris  di  PugUa,  il  codardo  alfiere  che 
nella  prima  battaglia  mette  in  grave  pericolo  le  sorti  deil'  oste  cristiana; 
ma  mentre  nell'  una  l'orifiamma  viene  a  lui  affidata  prima  ancora  che 
si  lasci  la  Francia,  nell'  altra  ciô  accade  solo  in  prossimità  dei  nemici. 
Chi  badi  alla  patria  di  questo  vigliacco,  designata  chiaramente',  con  un' 
intenzione  in  origine  non  troppo  benevola  per  noi  altri  italiani,  appena 
potrà  dubitare  di  tenere  per  genuina  la  seconda  versione,  cioè  quella  del 
poeta  francese  ;  il  quale  fa  si  che  Aloris  non  sia  già  con  Carlo  in  Francia, 
ma  cacciato  di  Puglia,  suo  ducato,  dai  Saracini,  se  ne  vada  fuggendo 
verso  settentrione,  e  s'incontri  nelP  imperatore,  non  saprei  precisare 
in  quai  luogo,  ma  certo  di  là  da  Sutri  (v.  300  segg.).  Perô  la  forma  che 
il  racconto  prende  nel  testo  marciano  avrebbe  per  questo  particolare  ad 
essere  frutto  di  ricordanze  imperfette. 

Ne  forse  è  diversa  l'origine  di  certe  altre  difformità.  lo  trovo  perfetta- 
mente  convenevole  che  Carlotto  soprawenga  solo,  corne  appunto  narra 
il  testo  francese,  dopo  il  primo  combattimento;  chè  in  questo  ad  altro 
non  si  mirava  fuorchè  a  far  risplendere  la  prodezza  di  Ogier,  contrap- 
ponendola  alla  codardia  di  Aloris.  Par  dunque  probabile  che  ram- 
mentasse  maie  la  storia  il  rimatore  nostro,  che  fa  venire  con  Carlo  anche 
il  figliuolo,  quantunque  poi  neppur  egli  non  gli  assegni  una  parte  nei 
fatti  se  non  quando  anche  l'altra  versione  lo  introduce  sulla  scena,  e 
venga  cosi  a  lasciare  che  appaia  un  indizio  délia  sua  propria  colpa.  Del 
pari  io  ^on  ricorrerei  ad  altra  sorgente  che  a  questa  délie  reminiscenze 
mal  conservate  per  ispiegare  corne  sia  che  nella  compilazione  veneta  il 
soldano  determini  addirittura  di  affidare  a  due  campioni  la  difesa  délie 
ragioni  sue,  mentre  nella  francese  un  solo  cavalière  per  ciascuna  parte 
avrebbe  a  scendere  in  lizza  seconde  il  primo  intendimento,  e  solo  in 
grazia  délia  prepotente  baldanza  di  Carlotto  Karaheu  s'  induce  poi  a 
proporre  egli  stesso  che  il  numéro  dei  conibattenti  sia  raddoppiato.  Là 
dove  due  soli  guerrieri,  Karaheu  da  un  lato,  dall'  altro  Ogier, 
spiccavano  tra  tutti,  era  convenevole  che  se  alla  battaglia  si  sostituiva 
un  duello,  questo  avesse  ad  essere  di  uno  contro  uno;  quindi  per  allon- 
tanarsi  dalla  via  piana  e  naturale  bisognava  si  venisse  a  porre  di  mezzo 
qualche  inciampo,  come  accade  per  l'appunto  nel  solo  testo  francese.  E 
l'inciampo  sorge  ivi  cosî  naluralmente,  riesce  cosî  opportune  a  mettere 


I.  Nel  poema  fr.,  v.  442, 

Bien  sai  Romangne,  car  en  Puille  fui  nés. 
E  nel  ms.  XIII  di  Venezia,  f°  5^  V  :  «  Aleris...  que  de  Puilla  fu  ne.  » 


l68  p.    RAJNA 

in  mostra  il  caratlere  di  Carlotto,  che  solo  disconoscendo  le  norme  délia 
retta  induzione  potremmo  pretendere  di  vedere  in  ciô  una  giunta  di  qual- 
che  rifacitore. 

Dunque  per  me  la  versione  fr.-it.  avrebbe  a  riposare  sopra  una  tras- 
missione  orale,  che  per  certo  deve,  quanto  alla  forma,  averla  resa  ben 
dissimile  dal  testo  originario.  A  questo  invece  si  conserva  probabilmente 
più  vicino  per  cotale  rispetto  il  poema  francese,  del  quale  possiamo  con  una 
certa  sicurezza  immaginare  i  rapporti  col  suo  modello,  grazie  alla  buona 
sorte  che  in  parecchi  casi  ci  ha  fatto  pervenire  di  uno  stesso  cantare  due 
versioni  diverse  e  anche  più.  Lo  stesso  rifacimento  di  Adenés,  raffrontato 
coir  opéra  più  antica,  puô  qui  servirci  di  mezzo  per  raggiungere  il  nostro 
fine,  purchè  usiamo  cautela,  e  non  iscordiamoche  in  questo  caso,  insieme 
colla  lingua,  collo  stile,  e  con  moite  particolarità,  fu  pure  trasformata  la 
forma  metrica.  È  probabilissimo,  a  mio  credere,  che  un  gran  numéro 
dei  versi  che  compogono  l'opéra  attribuita  a  Raimbert,  fosse  di  già,  con 
lievi  0  non  troppo  gravi  differenze,  nell'  originale  su  cui  essa  fu  rifatta; 
e  altrettanto  mi  sembra  probabile  che  ail'  incontro  ben  poco  di  ciô  che 
è  nel  testo  veneto  si  trovasse  tal  quale,  o  quasi,  nell'  antico  poema  fran- 
cese. Chè  qui  alla  poca  sicurezza  e  fedeltà  délia  memoria  s'aggiungevano 
altri  fattori  di  trasformazione,  forse  ancor  più  efficaci.  Il  nostro  rima- 
tore  aveva  preso  ad  abbracciare  tutîo  un  ciclo,  e  per  introdurre  un  po' 
d'unità  e  di  connessione  tra  i  racconti,  ricorreva  volonteroso  ad  artifici 
d'ogni  fatta.  Non  contento  d'inscrire  una  narrazione  in  un'  altra  colla  quale 
non  aveva  nulla  che  fare,  la  Storia  di  Berta  nel  Buovo,  le  Enfances  Ogier 
nell'  Orlandino,  si  studiava  d'intromettere  dovunque  certi  personaggi, 
che  in  origine  dovevano  appartenere  solo  a  taluno  tra  questi  romanzi. 
Cosî  noi  ritroviamo  anche  nella  nostra  rama  quel  Bernardo  di  Clermont, 
dal  quale  avrà  ad  uscire  il  padre  di  Rinaldo,  e  quel  ch'  è  più,  v'  incon- 
triamo  anche  un  Sansoneîo  ' ,  pagano  convertito  al  cristianesimo,  del 
quale  s'era  narrato  nel  Karleto  come  fosse  condotto  d'Orienté  da  Rainero 
d'Aviçon.  Se  a  tutto  ci6  aggiungo  che  l'autore,  stimolato  dalla  smania  di 
condurre  innanzi  la  sua  lunga,  se  anche  non  troppo  ardua  impresa, 
doveva  di  nécessita  ricorrere  spesso  al  parlito  di  affrettarsi  e  di  tagliar 
corto  in  certe  parti,  ben  lungi  dal  meravigliarmi,  troverô  naturalissimo 
che  solo  pochi  tra  i  suoi  versi  mostrino  qualche  somiglianza  di  parole  col 
testo  francese  che  noi  possediamo,  Piuttosto  meraviglierei  nel  riconoscere 
in  certi  luoghi,  che  già  riportai  per  disteso,  una  vera  conformité  di  con- 
cetti,  se  non  sapessi  a  prova  quanto  tra  la  gente  volgare  e  poco  colta 


È  évidente  che  auesto  personaggio  dev'  essere  una  cosa  stessa  in  origine 
îldano  che  nell'  Entrée  d'Espagne  è  convertito  da  Orlando, 


con  quel  figliuolo  del  soldano  che  nell'  Entrée  d  Espagne 
vien  con  lui  in  Occidente,  ed  è  accolto  tra  i  palaaini. 


UGGERl  IL  DANESE  169 

soglia  essere  tenace  la  memoria.  Che  se  alcuno  da  questi  pochi  riscontri 
stimi  doversi  argomentare  che  tra  la  nostra  versione  e  le  francesi  non 
siasi  mai  interrotta  la  trasmissione  scritta,  forse  s'indurrà  ad  altra  opi- 
nione  in  grazia  di  ciô  che  sono  per  dire.  Quando  si  dà  il  rarissimo  caso 
di  un  verso  o  di  un  emistichio,  se  non  identico,  somigliante  assai  nei  due 
testi,  accade  per  lo  più  che  la  disposizione  non  convenga,  ossia  che  le 
parole  comuni  abbiano  trasmigrato  in  una  parte  différente  délia  narra- 
zione.  Perô,  a  mio  giudizio,  0  il  riscontro  va  reputato  fortuito,  o  con- 
vien  credere  che  abbia  avuto  a  soggiacere  aile  vicissitudini  che  sono 
inevitabili  là  dove  la  sola  memoria  è  data  per  custode  aile  parole.  Cosî 
ci  dice  di  Carlotto  il  poeta  francese  : 

970  E  vint  de  France,  de  Cologne  sor  Rin  ; 
Novelement  i  et  ses  adous  pris; 

e  poco  diversamente  il  rimatore  fr.-it.  : 

Non  è  ancor  guaire  qu'el  oit  pris  guarnimant  ; 

ma  ecco  che  quest'ultimo  verso  précède  a  quella  parte  in  cui  si  narra  come 
l'esercito  si  muova  di  Francia,  mentre  gli  altri  due  s'incontrano  dopo  il  rac- 
conto  délia  calata  e  délia  prima  battaglia.  Se  poi  le  due  versioni  s'abbiano  a 
ricondurre  immedialamente  a  un  originale  comune,  o  se  invece  i  legami  délia 
loro  parentela  siano  meno  stretti,  non  presumo  io  già  di  poter  dire.  Forse 
da  uno  studio  più  profondo  ed  acuto  ci  potrà  venire  un  po'  di  lume;  ma 
vera  e  propria  luce,  che  valga  a  dissipare  ogni  incertezza,  non  temo 
sia  per  ottenersi  altrimenti  che  colla  scoperta  di  qualcuno  tra  gli  anelli 
interme  di  di  cui  ora  possiamo  parlare  unicamente  per  via  d'induzione. 

Pic  Rajna. 


Romania,  Il  j2 


LE   ROMAN 

DE  BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  ET  DE  GUILLOT  ARDIT 
DE  MIRAMAR 

PUBLIÉ  POUR  LA  PREMIÈRE  FOIS  d'aPRÈS  LE  MS.   UNIQUE  DE  TURIN. 


Le  seul  exemplaire  connu  du  roman  de  Blandin  de  Cornouailles 
appartient  à  la  Bibliothèque  royale  de  Turin.  Ecrit  à  la  fin  duxiv''  siècle 
ou  dans  les  premières  années  du  xv",  il  occupe  6  feuillets  à  deux  colonnes 
par  page  d'un  ms.,  d'ailleurs  tout  latin,  coté  E,  ii ,  54  (autrefois 
L,  III,  5),  et  dont  on  trouvera  la  description  dans  le  catalogue  de  Pasini, 
t.  II,  p.  150. 

En  1825,  l'abbé  Constance  Gazzera,  l'un  des  conservateurs  de  la 
Bibliothèque  de  Turin,  fit  faire  pour  Raynouard  une  copie  de  ce  roman. 
Raynouard  s'en  servit  pour  rédiger  l'analyse  de  Blandin  de  Cornouailles 
qu'il  a  insérée  dans  le  t.  I  du  Lexique  roman  (p.  31 5-320),  analyse  qui 
contient  tout  ce  qu'on  en  connaît  jusqu'à  présent  ',  En.  1853  ou  i8j4, 
M.  Guessard  fit  recopier  cette  copie  par  M.  L.  Gautier,  qu'il  avait  alors 
pour  secrétaire  :  il  emporta  en  Italie  cette  nouvelle  transcription,  la 
collationna  sur  l'original  (octobre  1854),  et  la  mit,  ou  peu  s'en  faut,  en 
état  d'être  imprimée.  Tout  récemmicnt,  il  a  bien  voulu  me  la  donner, 
m'autorisant  à  la  publier;  ce  que  je  fais  présentement. 

Ma  part  de  travail  dans  cette  édition  se  réduit  à  peu  de  chose. 
Exécutée  par  un  copiste  italien  assez  peu  soucieux  de  la  pureté  des  formes 
provençales,  cette  leçon  est  pleine  de  fautes  de  tout  genre.  Je  me  suis 
appliqué  à  corriger,  soit  dans  le  texte  même ,  soit  en  note,  celles  qui 
nuisent  au  sens  ou  à  la  mesure.  Les  premières  ne  sont  pas  très-fréquentes 
à  cause  de  la  grande  simplicité  du  style,  toujours  aisé  à  comprendre, 
même  pour  une  personne  peu  versée  dans  la  connaissance  du  provençal, 
mais  celles  qui  détruisent  la  mesure  sont  extrêmement  nombreuses.  Je 

1.  Raynouard,  Lex.  rom.,  I,  320,  renvoie  le  lecteur  aux  Mémoires  de 
l'Académie  de  Turin,  t.  XXXIII,  2e  partie,  p.  6.  Fauriel  (Hist.  litt.  XXII,  235) 
reproduit  cette  indication.  Il  aurait  donc  été  publié  de  Blandin  de  Cornouailles 
une  notice  antérieure  à  celle  qu'a  faite  Raynouard.  Malheureusement  l'indication 
fournie  par  le  Lexicjue  roman  est  inexacte,  et  j'ai  fouillé  un  bon  nombre  des 
volumes  de  l'Académie  de  Turin  sans  pouvoir  rencontrer  la  notice  en  question. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  I7I 

n'ai  proposé  que  les  corrections  qui  me  semblaient  au  moins  très- 
probables,  sinon  évidentes.  Lorsqu'un  vers  trop  court  ou  trop  long  m'a 
paru  admettre  plusieurs  restitutions  sans  qu'aucune  me  semblât  plus 
vraisemblable  que  les  autres,  je  me  suis  abstenu  de  toute  tentative.  Quant 
aux  corrections  orthographiques,  comme  elles  eussent  été  en  nombre 
infini,  je  n'en  ai  fait  aucune.  En  effet,  il  importe  qu'une  édhion  princeps 
fasse  connaître  exactement  la  leçon  du  ms.  sur  lequel  elle  est  fondée. 
J'aurais  donc  été  obligé,  si  j'avais  voulu  remettre  ce  roman  en  provençal 
plus  correct,  de  joindre  une  longue  série  de  notes  à  un  poëme  déjà  bien 
long  pour  être  publié  dans  un  recueil  aussi  restreint  et  aussi  encombré 
que  le  nôtre.  Et  c'eût  été  sans  grand  profit  :  car  tout  lecteur  intelligent 
saura  bien  trouver  que  aosir  est  pour  auzir,  aotre  pour  autre,  chc  pour  (jue, 
ion  pour  ieu,  etc.  Du  reste,  en  thèse  générale,  je  trouveplus  d'inconvénients 
que  d'avantages  à  ces  restitutions  complètes  qui  exercent  parfois  une  si 
regrettable  attraction  sur  des  débutants  incapables  de  les  mener  à  bonne  fin. 

Abstraction  faite  des  modifications  de  forme  introduites  par  le  copiste 
italien,  il  reste  encore  dans  ce  texte  un  nombre  considérable,  je  ne  dirai 
pas  de  fautes,  mais  au  moins  d'irrégularités,  qui  ne  peuvent  être  imputées 
qu'à  l'auteur.  Ainsi,  à  en  juger  par  ses  rimes,  il  paraît  ne  s'être  aucu- 
nement soucié  des  règles  de  la  déclinaison.  Sans  doute,  dans  certains 
cas,  il  est  possible  de  rétablir  par  de  légères  corrections  l'application  de 
ces  règles;  et  par  ex.  rien  n'empêche  de  lire  les  vers  21  et  22  ainsi 
qu'il  suit  :  E  montan  sobre  hon[f\  destrier\_s]  |j  Cascun\_s'\  corne  bon\f\ 
cavalierl^s],  mais  il  n'est  pas  besoin  d'avoir  poussé  loin  la  lecture  du 
poëme  pour  se  convaincre  que  son  auteur  inconnu  n'avait  nul  souci  de 
règles  qui,  dès  le  commencement  du  xiv**  siècle,  n'étaient  plus  observées 
que  par  des  écrivains  lettrés,  et  qui  ne  l'avaient  peut-être  jamais  été  dans 
le  pays  où  il  composait. 

Il  y  a  en  effet  dans  ce  texte  des  rimes  qui,  si  elles  doivent  être 
imputées  à  Pauteur,  comme  je  le  crois,  conduisent  à  douter  que  celui- 
ci  ait  réellement  été  provençal,  sans  donner  à  croire  pourtant  qu'il  ait 
été  d'origine  italienne,  comme  à  première  vue  les  formes  orthographiques 
pourraient  le  faire  supposer.  Le  copiste  de  notre  ms.  était  indubitable- 
ment italien,  mais  l'auteur  me  semblerait  plutôt  catalan.  Ainsi  il  fait  rimer 
dkh  et  naech  (y.  47-8),  ou,  pour  parler  sans  rien  préjuger,  les  formes 
romanes  de  dictum  et  de  noctem  :  en  catalan  dit  et  nit  rimeraient  fort 
bien.  De  même,  un  peu  plus  loin,  v.  5  5-6,  pritnieret  vezer,  rimes  impos- 
sibles en  provençal,  mais  très-admissibles  en  catalan.  Je  n'oserais  dire 
qu'il  en  soit  de  même  des  rimes  cavaliers-randes  917-8,  cavalliers-ades 
925-6,  cavaliers-pres  1 127-8,  1 1 3  5-6,  cavaliers-intres  1 329-50,  mais  elles 
sont  du  moins  fausses  en  provençal.  Je  ne  crois  pas  non  plus  qu'à 
aucune  époque  de  la  langue  d'oc  aussel  (avicellum)  et  conselh  [consilium) 


172  p.  MEYER 

1925-6,  aient  pu  rimer  ensemble,  non  plus  que  donsdlas-meraveilhas  99- 
100.  Autre  txfauLi  45-6  sont  également  des  rimes  bien  étranges  en  pro- 
vençal; cf.  encore  261-2,  273-4,  etc. 

De  ces  faits,  et  de  quelques  autres  que  le  lecteur  attentif  saura 
bien  trouver  tout  seul,  je  n'induis  pas  absolument  que  le  poëme  de 
Blandin  de  Cornouailles  soit  proprement  catalan  :  je  ne  crois  pas  qu'il  y 
ait  assez  de  traces  de  l'idiome  catalan  pour  autoriser  cette  conclusion; 
mais  j'admettrais  volontiers  que  l'ouvrage  a  été  composé  par  un  Catalan 
qui  s'est  efforcé  d'écrire  de  son  mieux  en  provençal.  Les  érudits  de  la 
Catalogne  verront  s'il  leur  convient  d'enrichir  leur  littérature  de  Blandin 
de  Cornouailles.  Pour  moi,  je  le  leur  abandonne  volontiers.  Quoi  qu'il 
advienne  de  cette  hypothèse,  elle  est  dès  maintenant  assez  forte  pour 
commander  à  l'éditeur  une  grande  réserve,  et  l'engager  à  ne  pas  tenter 
de  corrections  qui  conduiraient  à  faire  de  l'auteur  un  écrivain  correct  de 
la  langue  provençale. 

J'ai  fait  de  ce  poëme  un  glossaire  assez  court,  qui  n'apportei^a  à  la 
lexicographie  provençale  qu'un  bien  insignifiant  contingent.  Je  n'ai 
jamais  lu  d'ouvrage  provençal  écrit  avec  un  choix  de  mots  aussi  pauvre. 
La  langue  de  ce  roman  ne  nous  présente  presque  aucun  de  ces  mots 
rares  ou  uniques  qu'on  est  à  peu  près  sûr  de  rencontrer  dans  tout  ouvrage 
provençal  d'une  certaine  étendue.  Il  est  évident  que  l'auteur  n'était  pas 
parfaitement  maître  de  la  langue,  et  c'est  une  raison  de  plus  de  douter 
qu'il  ait  été  originaire  des  pays  de  langue  d'oc. 

De  preuves  positives  qu'il  ait  été  catalan,  ce  glossaire  n'en  fournit 
guère,  et  on  ne  s'en  étonnera  pas  si  on  admet  que  l'œuvre  a  été  composée 
autant  que  possible  en  provençal,  mais  encore  est-il  qu'on  y  trouve 
quelques  mots  qui  portent  la  marque  de  leur  origine.  Ainsi  ayla,  aylla,  v. 
83,  237,  «  là  bas  »,  me  paraît  bien  plutôt  catalan  que  provençal,  et  j'en 
dirai  autant  du  subst.  fém.  orîa  «jardin »,  v.  88, 92. 

L'auteur  ne  s'est  pas  nommé,  et  je  ne  vois  pas  le  moyen  de  l'identifier 
avec  aucun  romancier  connu  de  la  Catalogne  ou  de  la  France  méridio- 
nale. Toutefois,  je  dois  signaler  dans  son  style  (si  j'ose  ainsi  parler)  un 
signe  particulier  auquel  ses  ouvrages,  s'il  en  existe  quelque  autre,  peu- 
vent être  aisément  reconnus.  Ce  signe  particulier,  c'est  l'emploi,  je  devrais 
dire  l'abus,  qu'il  fait  des  adverbes  apert  et  apertament.  Il  les  emploie  à 
tout  propos  et  hors  de  propos.  On  parle,  on  répond  apertament  {i  S -i,  302), 
on  se  lève  apert  (202,  394,  41 3),  on  va  d'un  lieu  en  un  autre  apertament 
(305,  384),  on  chevauche  (j/jm  (243)  ou  apertament  [i/^^,  571),  on  s'arme 
apertament  (294,  433),  on  se  défend  apertament  (318, 338);  enfin  tout  se 
fait  apertament^  pourvu  que  l'autre  vers  rime  en  en.  Ce  pedas  n'avait  pas 
été  prévu  par  les  Leys  d'amors  (III,  368),  et  j'ai  peine  à  croire  qu'il  se 
soit  trouvé  deux  auteurs  capables  d'en  abuser  à  ce  point. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  lyj 

Jehan  de  Nostre-Dame  a  connu  notre  roman.  Il  s'exprime  ainsi  dans 
la  notice  qu'il  a  rédigée  sur  Richard  Cœur  de  Lion  :  «  Quelcun  a 
»  escript  que  l'infante  Léonore  luy  envoya  un  beau  Romant  en  rithme 
))  Provensalle,  des  amours  de  Blandin  de  Cornaille  et  de  Guilhen  de 
»  Myremas,  des  beaux  faicts  d'armes  qu'il  firent,  l'un  pour  la  belle 
))  Bryanda,  et  l'autre  pour  la  belle  Irlanda,  dames  d'incomparable 
beauté»  {Les  Vies  des  plus  célèbres  et  anciens  Poètes  Provensaux,  p.  140-1). 
Il  n'y  a  aucune  apparence  que  le  roman  de  Blandin  de  Cornouailles 
remonte  au  temps  du  roi  Richard  :  il  a  au  contraire  tous  les  caractères 
d'une  composition  du  xiV  siècle,  et  je  ne  saurais  dire  quel  motif  a 
conduit  Nostre-Dame  à  nous  fournir  les  invraisemblables  notions  qu'on 
vient  de  lire,  et  que  diverses  compilations  ont  répétées  après  lui.  Ce  qui 
me  paraît  vraisemblable,  c'est  que  notre  procureur  provençal  a  été 
attiré  par  le  surnom  de  l'un  des  deux  héros  du  poème.  Miramar  est  un 
nom  de  lieu  assez  fréquent  ;  mais  sous  la  forme  que  lui  a  donnée  Nostre- 
Dame,  Myremas,  c'est  un  village  voisin  de  Salon_,  la  ville  où  était  établie  la 
famille  du  peu  scrupuleux  biographe  :  Miramas,  selon  l'orthographeactuelle, 
est  une  station  du  chemin  de  fer  de  Lyon  à  Marseille,  située  à  l'extrémité 
nord  de  l'étang  de  Berre. 

Peut-être  le  manuscrit  que  J.  de  Nostre-Dame  a  connu  n'était-il  point 
autre  que  celui  de  Turin  :  je  n'ai  aucun  moyen  d'éçlaircir  cette  question. 

Le  récit  des  aventures  de  Blandin  de  Cornouailles  et  de  son  compagnon 
a  paru  à  Raynouard  «  vif  et  animé  ».  Il  ne  m'a  pas  laissé  la  même 
impression  :  toutefois  je  ne  veux  pas  en  dégoûter  le  lecteur,  et  je 
m'en  tais. 

P.  M. 


En  nom  de  Dieu  commenzeray 
Un  bel  dictât  et  retrayrai 
D'amors  et  de  cavalaria, 

4  Et  d'una  francha  compagnia 
Che  van  faire  dos  cavaliers, 
De  Cornoalha  bons  guerriers, 
Che  volgron  per  lo  mond  annar 

8  E  lur  [a]ventura  cerchar  ; 
E  la  un  [d'els],  se  Dieu  me  valha, 
Ac  non  Blandin  de  Cornoalha, 
E  l'aotre  si  fa  appellar 
12  Giot  Arditde  Miramar. 
E  diray  vos  premierament 


Consi  eios  feron  verament  : 

La  fe  deis  cors  elos  sy  doneron 
16  Et  sobre  sans  els  jureron 

Che  els  si  tenrrien  fialtat 

La  un  a  l'autre  sans  barat. 

E  quant  ayso  agron  promes 
20  Cascun  va  penre  son  arnes, 

E  montan  sobre  bon  destrier, 

Cascun  comme  bon  cavalier  ; 

E  parten  se  de  leur  hosîals. 
24  Corne  valens,  se  Dieus  my  sa!, 

Van  s'en  e  tenon  lor  chamin. 

Aysso  fu  un  diluncx  ben  matin  ; 


5  Us.  far.  —  14  Soit  dit  une  fois  pour  toutes  :  ici  et  ailleurs  elos  fausse  le  vers  et 
doit  être  corrigé  el  ou  els  selon  le  degré  de  régularité  grammaticale  que  l'on  voudra 
attribuer  à  ce  texte.  —  16  Vers  trop  court  :  sobre  [cors]  sans  .'  ou  els  \si\  j.  ?  —  26  Corr. 
So  fo....  De  même  v.  46  et  ailleurs. 


174 


p.  MEYER 


E  intren  s'en  per  los  desertz, 

28  Com(e)  bons  cavaliers  et  apertz 
Tôt  jorn  (lur)  avanturas  sercan 
E  de  lur  novellas  parlan; 
E  bien  miech  an  escavalcheron 

32  Che  avantura  non  troberon; 
E  puis,  quant  ven  un  jorn  [matinj 
Els  van  tenir  lo  lur  camin 
E  intren  s'en  per  un  boscage 

36  Con  bons  cavalier  de  parage. 
E  quant  agron  gran  temps  annat 
Per  lo  boscage  et  cavalcat, 
Els  viron  venir  un  brachet 

40  Che  s'en  venc  a  elos  tôt  drech, 
E  met  se  tresto[t  lo]  primier 
E  va  amb  els  per  lo  sendier. 
Adonc  els  se  merevilheron 

44  Quand  lo  brachet  achi  troberon, 
E  disseron  la  un  a  l'autre  : 
«  Aysso  es  avantura  sen[s]  fauta.  » 
Adonchas  Blandinet  a  dich  : 

48  «  Segan  lo  entro  a  la  nuech, 
»  E  veyron  cal  chamin  tenrra 
»  Ni  cal  avantura  mostrera.  » 
Adonc  lo  brachet  tôt  corren 

52  S'en  va  entra[r]  per  un  torrent, 
E  aqui  trobet  una  cava 
Che  dedins  terra  s'en  intrava, 
E  met  se  dins  lo  cap  primier 

56  Che  depuys  hom  nol  poc  vezer; 
[Tôt]  aysso  vi  Guillot  Ardit 
De  que  fu  fort  esbaït, 
E  Blandin  non  fut  avissat 

60  Dal  can,  on  s'en  fu  intrat; 
E  dis  a  son  companh  Guillot  : 
«  Vesses  locan  achi  en  loch?  » 
Respond  G.  et  ha  parlât  : 

64  «  Per  esta  cava  es  intrat.  » 
E  adonches  Blandinet  a  dich  : 
«  Espéras  my,  Guilhot  Ardit, 
»  Car  iou,  per  sert,  voile  intrar 
)>  Dedins,  la  vantura  cercar. 
»  Très  jours  my  attendes  ayssi, 
»  Pueys  non  fasses  conte  de  my.  » 
Respond  G.  et  a  iy  dich  : 


72 


68 


80 


84 


88 


92 


96 


104 


108 


«  So  che  playra  a  vos,  amy, 
»  Penssas  de  annar,  quant  vos 
[voires, 
«  Car  vos  ayssi  me  trobares.  » 
Aqui  presseron  cumiat; 
E  Blandinet  s'en  es  intrat 
Tôt  armât  d'armes  vermelhas 
E  [d']aotras  a  gran[sl  merevelhas, 
Tôt  jort  avant  per  la  escura, 
Con  bon  cavallier  d'avantura. 
E  quant  ac  un  gran  temps  annat 
El  vi  una  gran  claredat, 
E  aylla  luench  ac  un  hostal 
En  che  ac  [un]  trop  bel  portai; 
A  sel  portai  el  s'en  anet 
E  achi  un  porter  trobet 
Che  li  ubri  tantost  la  porta 
E  dis  :  «  Intras  en  sella  orta, 
»  Car  vos  aqui  [certj  trobares 
»  Aventura,  si  la  voiles.  » 
Adonc  Brandin  s'en  va(n)  entrar, 
En  sella  orta  s'en  va  annar. 
Aqui  trobet,  dins  aquel  ort, 
Verayament  mot  bel  desport  ; 
Desot  un  bel  pomer  florit 
Achi  a  l'ombra  s'es  dormit. 
Enmentre  che  el  si  dormia 
E  reysidar  non  si  podia, 
Aneron  venir  doas  donsellas 
Motbellasagran[s]mer[ajveilhas. 
Dis  l'una  a  l'autra  :  «  Bel  cavallier 
»  Dorm  lay  desot  aquel  pomier; 
M  Pregio)  te  che  l'anen  reysidar, 
I)  Car  si  nos  podie  conquistar 
»  D'ayssel  jayan  cheaysi  nosten, 
»  Nos  l'amarian  de  bon  tallen.  » 
Adonch  elas  s'en  van  annar 
Vers  Blandin  e  van  li  sonar  : 
tt  Sus  cavalier,  annas  avant, 
»  Davant  che  venga  lo  jayant, 
»  Car  certas  el  vos  ausirie 
«  Se  consegre  vos  hi  podie, 
»  Car  mot  d'aotres  [el]  n'y  a  mort 
»  E  fach  morir  a  mala  mort 
»  Che  nos  volien  conquistar 


40  Corr.  Q^s'en  venia  a  els. —  50  Ici  et  ailleurs  il  faut  probablement  corriger  ventura 
—  58  Ici  et  V.  60  remplacer  fu  par  fora  ?  —  77  d\  corr.  ah  ?  —  79  jort  pour  jorn,  faute 
très-fréquente  dans  ce  ms.  —  loi  Be/,  corr.  Un  ? 


BLANDIN   DE  CO 

ii6  ))  Perfach  d'armes  [ejrecobrar.)) 
Adonc  Blandin  che  las  aosit, 
Tantost  d'amors  el  fu  f[e]rit 
De  ellas  doas  che  eran  bellas, 

I20  Edislur:  «Franchasdamoisellas, 
»  Voires  vos  en  am  my  annar 
»  Si  iou  vos  pode  conquistar?  » 
Respondon  elas:  «  Hocverament, 

124  »  E  faren  vostre  (com)manda- 

[ment.  « 

(En)mentrecheayssiestanparlan, 

Ve  vos  venir  lo  gran  jayant. 

Che  dis  :  «  Quai  sies  tu,  desastrat, 

128  ()  Che  tant  avant  t'en  sies  intrat? 
Adonc  e[l]  li  respondet  : 
«  Per  sert,  iou  ay  nom  Blandinet; 
))  Chi  sui  vengut  per  conquistar 

i32  »  Aquestas  e  ellas  en  vuelh  men- 
[nar.  » 
Adonc  lo  jayan  fu  (fort)  irat. 
Car  Blandin  li  ac  ayssi  parlât; 
E  levât  una  gran  massa, 

i36  E  dis  che  li  fara  far  plassa. 
Adonc  Blandin  fu  fort  irat  : 
Un  safl)ut  a  travers  a  sautât, 
E  secodet  ly  d'una  lanssa 

140  Che  portava  de  gran  fissanza, 
E  a  luy  tan  gran  colp  donat 
Per  miech  del  cors  che  l'a  tombât. 
(Adonch)  lo  jayan  nafrat  se  senti, 
144  (E)  gita  un  gran  crit  e  leva  ssi  : 
Devers  Blandin  s'en  va  annar 
E  tan  gran  colp  ly  va  donar 
Che  tôt  lo  scut  li  a  romput. 
148  Blandin  per  terra  est  cassut. 
Adonc  lo  jayant  chi  l(o)  sanc  perdia 
E  restanchar  non  si  podia, 
Trestot  lo  cor  li  va  fallir 
i52  E  achi  s'anet  esmortir. 

Aressom[ambe]dostombat  [natz. 

Per  los  grans  colps  che[s]  son  do- 

(A)donch  las  donsellas  che  aqui 

[estavon, 


RNOUAILLES  175 

i56  De  jounelhons  a  Dieu  pregavon, 
Vessen  lo  jayan  amortir; 
E  van  ss'en  vers  [lo]  lur  amich, 
A  Blandinet  de  Cornoalha 
160  Che  lor  [a]  fâcha  la  batagla, 
E  dison  li  :  «  Franch  cavalier, 
»  Anas  sus  per  lo  vergier, 
»  Car  vos  lo  jayant  aves  mort 
164  »  E  faich  morir  a  mala  mort; 
»  Recorda  vos  de  vostra  amya 
»  E  de  nobla  cavallaria.  » 
E  quant  B.  aus  las  noellas 
168  D'aquestas  franchas  damoysellas, 
Levet  si  e  près  corage 
Com  bon  cavallier  de  parage 
E  vi  lo  jayant  estandut 
1 72  Vay(e)  ss'en  ver  el,  l'escut  romput, 
E  senti  lo  an  pauch  polsar  : 
Tantost  la  testal(i)  va  levar; 
E  las  donzellas  gran  gauch  agron 
176  Quan  lo  jayan  achi  mort  viron. 
(E)  dissen  li  :  «  Cavalier  ardit, 
»  Fach  de  nos  a  vostre  délit, 
»  Car  tos  temps  mais  vos  serviren 
î8o  »  E  lialtat  nos  vos  tenren; 

»  E  prec  vos  chens  volhas  gitar 
»  D'ayssi,    senhor,    et    an   vos 
[mennar.  » 
Respon  Blandin  apertamen  : 
184  «  Doncas,  anen  nos  veramen; 
»  La  fora  ha  un  cavallier 
»  Chi  m'espéra  per  lo  sendier, 
»  E  série  mot  esbaït 
188  »  Si  non  vessie  venir  amich.  » 
Adonques  Blandinet  la  pren 
Per  las  mans  blanches,  et  va  ss'en. 
E  va  ss'en  vers  Giot  Ardit, 
192  E  atroban  lo  che  s'es  adormit. 
Adons  Blandin  li  va  sonar  :  [nar, 
«  Levas,  companch,  pansen  d'a- 
rt Car  la  vantura  ay  atrobada, 
196  »  Che  nos  avion  demandada  ; 
»  Ve  vos  ayssi  doas  donsellas, 


127  Ms.  desustrat.  —  129  Corr.  Blandin  li  ?  —  132  II  y  a  doas  avant  e  ellas.  Corr. 
Estas  e  las  en  V.  —  i}i  Vers  trop  court;  de  même  v.  169,  394,446,  où  se  trouve  égale- 
ment levet.  Peut-être  lavera?  —  159  Corr.  Es  ./.  colp  det?  —  160  lor,  ms.  nos.  —  162 
lo,  corr.  aquest?  —  17s -6  Rimes  fautives.  On  pourrait  diminuer  le  vers  d'une  syllabe  et 
corriger  agron  en  agueron,  puis  au  v.  suiv.  viron  en  veron,  la  forme  veron  semblant  autorisée 
par  le  v.  2)i;  mais  les  rimes  603-4  paraissent  exiger  aguiron. — 186  Ms.  maspera. — 192 
Corr.  El  troban  che  s'er'. 


176  p.   M 

»  Franchas,  bellas  a  merevilhas, 
»  Che  ay  conquistadas  d'un  jayan 
200  »  Che  era  plen  de  mar  tallan.  » 

Adonc  Gioth  che  las  vis  venir 

Apert  si  leva  de  dormir, 

E  dis  lo  :  «  Très  che  ben  vengut 

204  ))  Sias  vos,  companch,  si  Dieu 
[m'ajut; 
»  Car  sertas  gran  paor  avia 
»  De  vos  quant  venir  non  vos 

vessia, 
»  Et  era  en  corage  de  intrar 

208  »  Dins  la  cava  [per]  vos  sercar. 
»  Repaussas  vos  e  parlerem 
»  En  quai  partida  nos  tenrren.» 
'     Respon  Blandin  :  «  Pansen  d'anar, 

212  »  Car  iou  non  vuelh  [ja]  repausar. 
»  Portas  la  una  vos  davant 
»  E  iou  l'aotra  ;  anem  avant.  » 
E  Giot  pris  una  donzella 

216  E  mes  l'a  si  davant  la  sella, 
E  Blandinet  feis  aytrestal 
De  l[a]  autra,  car  ben  ho  val. 
Ares  s'en  van  per  lo  boscage 

2^0  Los  dos  cavaliers  de  parage, 

E  las  donsellas  van  amb  els 
Che  cavalcan  a  myeia  via. 

224  Achi  [lor  a]  fallit  lo  dia. 

Adonc  Blandinet  [lor]  a  dich  : 
«  Che  farem  nos?  Giot  Ardit, 
»  Car  lo  jorn  ven  (che)  quens  vol 
[falhir  ; 

228  »  Per  lanuechchevass'envenir.» 
Respon  Gioth  :  «  Iou  monteray 
»  Sus  un  arbre  e  regarderay 
»  Si  veyrie  qualche  message 

282  »  Ont  tengesson  nostre  hostage.  » 
Adonques  el  s'en  va  annar 
Et  en  un  arbre  va  montar, 
E  regardet  d'amon,  d'aval, 

236  Si  vigra  calche  hostal. 
Ayla  [a]val  vi  un  castel 
Che  a  son  semblant  era  mot  bel, 


EYER 

E  dis  a  son  compagn(on)  Blandin  : 

240  «  Pensen  d'anar  nostre  camin, 
I)  Car  iou  ay  vist  la  un  castel 
»  Che  jamais  no  lo  vi  plus  bel. 
»)  Pensen  de  cavalcar  apert , 

244  »  Che  de  jours  iscan  del  désert.  » 
Apertament  escavalcheron 
Tant  chel  désert  detrays  laseron, 
E  intren  s'en  per  una  prada 

248  D'erba  frescha  che  lur  aggrada. 
E  al  miech  luoch  fo  !o  castel 
Che  era  gratios  e  bel. 
E  las  donsellas  quant  viron 

252  Lo  castel,  elas  ploreron, 
E  planhon  si  mot  aygramen 
La  una  a  l'autra  verayment. 
E  Blandinet,  chi  ben  amava 

256  Las  donzellas  che  [el]  menava, 
Demandet  lur  de  que  ploravan 
Ni  per  que  aytal  dolor  menavan. 
Adonc  respondet  la  major:  [lor? 

260  «  Com(me)  non  menerian  nos  do- 
rt Car  sel  castel  sol  estre  nostre 
»  E  an  lo  nos  tôt  per  (lor)  gran 
[forza, 
I)  E  tenon  près  tôt  mon  lignage 

264  »  E  (de)  bons  cavaliers  de  (gran) 
[parage.  » 
Respond Blandin  :«  Nevosplores, 
»  Car  lo  castel  ben  cobrares; 
»  Respausan  nos  donque  ayssi 

268  »  E  combat(e)ron  lo  lo  matin.  » 
Disseron  elas  :  «  Per  Dieu  non  sia! 
»  Pensen  de  tenir  nostra  via, 
»  Car  sel  chi  l(o)  ten  non  a  pavor 

272   »  De  vos,  senhor,  ni  de  major.  » 

Adonc  Blandinet  lur  demanda  : 

«  Chi  es  aquel  [quel]  ten  en  garda?  » 

Respondon(elas):  «  Unjayantmot 

[fort, 

276  1)  Frayre  d'aquel  che  aves  mort.» 

Respon  Blandin  :  «  Iou  non  par- 

t(i)rai  [auray 

»  D'ayssi,  per  sert,  che  iou  vist 

»  Si  sel  jayant  es  aytant  fort 


200  Ms.  tallen.  —  206  Corr.  nous  v.  —  222  Ms.  an  bels.  —  236  Corr.  Si  veyria.  — 
246  Le  copiste  aurait  dû  écrire  detras  layseron  ;  mais  ailleurs  encore  il  écrit  atrays,  même 
au  détriment  de  la  rime.  —  268  Corr.  lo  bo  m.i 


BLANDIN   DE  CORNOUAILLES 


177 


280  »  Com(e)  l'aotre  frayre  che  ye  ay 
[mort. 
»  Per  so  descalvachen  ayssi 
))  E  combaterem  le  matin.  » 
Ares  son  els  descalvachat 

284  E  pass(er)on  si  per  miech  lo  prat. 
So  dis  Guilhot:  «  Chemangeren? 
»  Car  pauca  vianda  nos  tenen.  d 
Respon  Biandin  :  «  Passeron  nos 

288  «  Alegramen,  parlerem  nos  d'a- 
rt Edemannosentrobaren:  [mors, 
»  Per  grat  0  per  forza  n'aren.  » 
Tota  la  nuich  si  repausseren 

292  Tro  lo  matin  che  si  leveren  ; 
E  tantost  quand  foron  levat(z) 
Apertamen  si  son  armât, 
E  van  si  ben  apparelliar 

296  Per  lo  castel  a  batalhar.  [lan 
[Donc]  dis  Guilloth  :  «  De  bon  tal- 
«  Volgra  combatre  an  se!  jayant, 
»  Si  vos  plages  a  vos,  senhor, 

3oo  ))  Che[m]  fesseses  tanta  d'onor.  » 
Respon  Biandin,  e  a  ly  dich 
Apertamen  :  «  Guillot  Ardit, 
»  Si  bon  corage  vos  sentes, 

3o4  »  La  batagla  [per]  vos  prenes.  » 
Adonc  Guillot  apertament 
S'en  va  al  castel  verament, 
E  trovet  lo  portai  ubert, 

3o8  il  intra  ss'en  ben  [et]  apert; 
Et  quant  el  fu  dedins  intrat, 
Tantost  le  portai  fu  serat; 
E  vi  la  molher  del  jayan 

3x2  Ben  plena  de  maltalhan, 
Che  destacava  dous  leons 
Che  erun  malvais  e  fêlions; 
E  los  leons  van  venir 

3 16  Vers  Guilloth  et  van  l'asallir, 
E  Guilloth  comme  valen 
Defendet  se  apertament, 
E  va  a  l'un  tal  cop  donar 

320  Che  la  testa  li  va  talhar. 
Devers  l'autre  el  s'en  anet 
E  un  gran  temps  [s'i]  combatet, 
Che  non  lo  podia  conquistar 


324  Per  ren  del  mont  che  poghes  far; 
E  a  la  fin  s'es  avissat, 
E  a  li  tan  gran  colp  donat 
Che  tôt  un  bras  li  a  romput, 

328  E  1(0)  leon  per  terra  es  cassut. 
E  adonc  lo  jayant  che  aqui  estava 
E  la  batalha  riguardava, 
Vi  los  leons  per  terra  estar 

332  E  commanset  fort  a  cridar. 
Adonc  dos  jayans  vengheron, 
Payre  et  filh  crese  che  eron; 
Devers  Guilhot  s'en  van  venir 

336  E  aqui  lo  van  asalhir; 
E  Guilloth  come  valen 
Defendet  se  apertament. 
Devers  la  un  el  s'en  anet 

340  E  tan  gran  colp  el  ly  donnet 
Che  tôt  l'escut  li  va  trenchar 
Et  moût  greumen  l'anet  nafrar. 
Adonc  aquel  aotre  jayan 

344  Che  era  plen  de  maltalan 
Devers  Guilhot  s'en  va  annar 
E  tan  gran  colp  li  va  donar 
D'una  massa  per  lo  costat 

348  Che  per  terra  el  l'a  tombât. 
Adonc  Guilhot  non  pot  levar 
Per  res  dou  monde  che  poges  far, 
Car  tan  gran  colp  el  avie  près 

353  Ch'anc  no  ac  poder  che  s(i)  levés. 
Adonc  los  jayans  lo  presseron 
E  en  fort  prisson  lo  meseron. 
Dis  un  jayant  :  «  Tu  pagaras 

356  ))Loda[m]pnage  che  donat  m'as!» 
Aras  es  (es)  Guilot  presoner, 
Dieu  li  ajut,  che  ben  li  fa  mestier. 
E  Blandinet,  que  esperava 

36o  Guillot  Ardit  che  non  tornava, 
A  las  donzellas  el  a  dich  : 
«  Vauc  m'en  devers  Guilhot  Ardit, 
»Carpaorayche(no)raya(n)mort 

364  »  Aquel  jayan  che  es  plus  fort. 
»  Gardas  me  aysi  los  cavals  ; 
"  Far  0  podes,  car  non  son  mais.» 
Adonc  las  donzellas  ploreron 

368  E  aqui  [eis]  gran  dol  meneron, 


288  Corr.  A.  parlait  d'amors?  Cf.  les  rimes  de  J07-8,  jii-2,  817-8.  —  297  Ms. 
tallen,  de  même  344,  460. —  312  Corr.  Tota  p.>  —  329  Corr.  Quant  lo  /.,  et  au  v.  532 
E[l\  c?  —  358  Corr.  l'ajut...  ou  l'a  mJ 


lyS  p.   MEYER 

E  cascuna  lo  va  baysar; 

E  Blandinet  s'en  va  annar. 

Blandin  s'en  va  trestot  corren 
372  E  an  sa  lanssa  ben  broden.  4'6 

Vers  lo  castel  s'en  es  anat, 

E  tantost  dedins  (s'en)  es  intrat, 

Enmentre  che  el  s'en  intrava, 
376  Un  jayan  aysso  reguardava,  4^0 

E  adonques  son  filh  sonet 

Che  avia  nom  Lionel, 

E  dis  iy  :  «  Vai  t'en  as  aquel 
38o  ))  Che  s'en  monta  per  lo  castel,        4^4 

»  E  defent  ii  aqui  lo  pas, 

»  Tantchelfasastornaratra(y)s.  » 

(Adonc)  lo  fils  del  jayan  s'en  anet 
384  Apertamen  vers  Blandinet,  428 

E  ges  non  ac  tan  tost  anat 

Que  Blandinet  s'en  es  intrat, 

E  aqui  andous  s'encontreron. 


Lo  jayant  una  massa  portava, 
[Che]  un  quintals  ho  pluspessava  ; 
A  Blandinet  el  ha  donat 

392  Tantgran  colp  che  [el]  l'a  tombât. 
Adonc  B.  corne  vayllant 
Se  levé  apertament 
E  fo  mont  fort[ment]  corrozat, 

396  E  devers  el  s'en  [es]  anat  : 
An  la  spassa  ben  bronde[n]t 
Levet  Ii  un  pe  verament. 
Lo  jayant  ac  lo  pe  perdut 

400  E  per  terra  el  es  cazut. 
Adonc  Blandin  s'en  va  venir 
Devers  el  et  [s'en|  va  l'aussir. 
L'autre  jayant  vi  son  filh  venzut 

404  E  per  [la]  terra  estandut  : 

Vers  Blandin  [el]  s'en  va  venir 
Moult  corrozat,  et  va  Ii  dir  : 
«  Mal  yes  [tu]  nat,  ar[e]s  moras 

408  »  Per  .lo   da[m]pnage   che   dat 

[m'a(i)s.  » 

Aqui  commansse[t]  bella  battalha 

A  Blandin[et]  de  Cornevalha, 

E  tan  grans  colps  els  si  donneron 

412  Entr'andous  che  per  terra  (Ii)  tom- 


432 


436 


440 


444 


448 


4D2 


456 


E  leva  ss'en  apertamen     [beron, 
La  un  e  l'autre  vera(ye)men. 
L'un  vers  l'autre  s'en  van  venir: 
Aqui  vigras  armes  cruzir. 
Ares  batalhon  aspramen 
Entr'an[be]dous  vera[y]amen. 
(E)  Guilloth  che  la  batalha  aussie 
De  la  presson,  las  !  el  dissie  : 
<(  Ares  fusse  iou  an  tu,  Blandin, 
n  Che  iou  t'ajudes  et  tu  a  my!  » 
Entretant,  el  si  il  avisset 
Con  pogra  anar  vers  Blandinet, 
E  va  ss'en  [el]  come  fellon 
Vers  la  porta  de  la  presson, 
(E)  am  los  brasses  tan  fort  tiret 
Che  per  terra  tôt  ho  tombet. 
Adonx  (hy)  issi  apertament 
De  la  presson  veray[a]ment; 
Dins  una  salla  s'en  intret 
E  achi  pro  d'armes  trobet. 
Apertamen  s'en  va  armar 
E  vers  Blandin  s'en  va  annar, 
E  dis  Ii  :  «  Cavalier  amie, 
»  Ve  vos  ayssi  Guilot  Ardit. 
»  Recorda  vos  de  vostra  amia 
»  Edenobla  cavallaria.  » 
Adonc    Blandin    ac   trop   gran 

gauch 
Quan  vi  Guillot,  e  fi  un  saut  : 
Vers  lo  jayan  s'en  es  anat, 
E  tan  gran  colp  Ii  a  donat 
Che  tôt  lo  scut  Ii  va  trenchar 
E  per  terra  lo  fes  tombar. 
Adonc  lo  jayan  veramen 
Se  levet  apertamen 
E  volgh  annar  ver  Blandinet  ; 
En  son  camin  Guilot  trobet 
Che  H  donet  un  colp  de  lanssa 
E  pasa  lo  per  miech  la  panssa. 
(Adonci  lo  jayan  se  senti  nafrat 
E  per  terra  el  es  tombât, 
E  ges  tan  tost  non  pot  surgir 
Che  Blandin  sus  Ii  va  venir, 
E  levet  Ii  un  beroyer 
Che  portava  de  fin  acier; 


388  Vers  trop  long.  —  405  Corr.  £/;.  ?  —  409  Vers  trop  long.  On  peut  remplacer 
bella  par  un  adj.  d'une  syll.  :  gran  ?  —  412  Corr.  c'at.  t.?  —  418  Ms.  Am  tran  dous. 
—  427  Am,  ms.  en.  —  454  Ms.  surgar. 


BLANDIN  DE 

E  Guilhot  li  va  ajudar 

E  antr'andos  lo  van  matar. 

Ares  son  mors  los  dos  jayans 

460  Che  eran  plen  de  mais  talans. 
Apres  s'en  intren  per  lo  castel 
Che  era  gralios  e  bel, 
(E)  puyesses  las  donzelias  soneron, 

464  E  ellas  [aijtan  tost  vengheron. 
Gran  gauch  agron,  non  gial  parlar, 
Cascuna  son  amis  va  bayssar. 
Adonch(elas)  si  meron  perhostal, 

468  (E)  regarderon  d'amon,  d'aval, 
E  en  una  presson  (a)troberon 
Tôt  lor  lignage  de  que  eron  ; 
(E)  viron  aqui  lor  payre  histar 

472  E  mais  lo[r]  frayre  Baltassar. 
Adonc  eias  [s'en]  van  venir 
Vers  Blandinet  et  van  li  dir  : 
«  Senhor  amie,  aysi  venes, 

476  n  E  mos  amies  delieurares.  » 
Adonc  Blandin  veray[a]men 
S'en  va  a  la  presson  apertamen 
E  va  los  tos  d'aqui  gittar 

480  E  de  aquella  penna  desliurar. 
Adonc  lo  senhor  del  castel 
E  tôt  lor  linhnage  amb'el 
Feron  aqui  granda  honor 

484  Als  dous  cavaliers  de  valor  ; 
E  las  donzelias  van  bayssar 
Tôt  iur  linage  et  abrassar. 
Tôt  enissens,  de  (gran)  gauch  che 
[avien, 

488  Ploravan  quant  de  presson  ysien. 
Achi  feron  mot  bella  festa 
[Trasjtot  emsems  e  ben  honesta. 
E  quant  elos  agron  repausat, 

492  Aysso  fu  ben  miech  jort  passât, 
Adonques  Blandinet  a  dich  : 
«  Che  faren  nos,  Guiloth  Ardit? 
»  Voles  que  repausen  aysi 

496  »  Aquesta  nuch  tro  lo  matin  ?  » 
Respon  Guilhot  et  a(y)  li  dich  ; 
«  So  che  plara  a  vos,  amy.  « 
Adonques  parlet  tôt  lo  linage, 


CORNOUAILLES  I79 

5oo  E  disseron  :  «  Cavaliers  de  (bel) 
[parage, 
»  Volres  vos  en  tan  tost  annar, 
»  Che  non  voles  plus  reposar? 
»  Per  amor  e  per  cortessia, 

304  »  Per  Dieu,  senhors,  aquo  no  sia 
»  Che  nos  fassas  tal  desonor, 
»  Car  nos  mor[r]ian  de  dolor. 
»  Repausas  vos  un  mes  0  dos, 

5o8  »  Tant  quant  plaira  a  vos,  sen- 

[hors, 

I)  E  dal  castel  la  [s]  claus  prenes  ; 

»  E  si  vos  plays,  senhors,  en  sares.  » 

Respon  Blandin  :   «  Gentils  sen- 

[hors, 

5i2  »  Si  a  vos  plays,  perdonas  nos, 
»  Car  nos  non  poden  remanir, 
n  E  conven  nos  ades  partir  : 
»  Nos  sem  cavalliers  d'Orien 

5 16  »  Sercan  avantura  veramen, 
»  E  conven  la  nos  a  sercar 
»  Per  lo  désert  senz  atardar  ; 
»  Car  aotrement  non  sariem  pre- 
[s(i)at 

520  )>  Ni  per  bons  cavaliers  rep(u)tat; 
»  Per  que  reges  vostre  castel, 
»  Car,  per  ma  fe,  el  es  mot  bel. 
»  E  die  vos  quel  podes  gardar 

324  »  A  tôt  lo  mont  per  bataglar, 
»  E  randes  gracies  a  Dieu 
»  Che  vos  ajudat,  non  pas  iou.  » 
Ares  parleron  las  donzelias 

328  Gratiosamen  a  mer[a]veilhas: 
Ausen  (che)  non  volran  remanir 
En  sospiran  elas  van  dir  : 
«  Gentils  cavaliers  de  parage 

332  »  Che  nos  amen  de  fin  corage. 

»  Che   vos   en   vulhas   tan   tost 

[annar? 

))  Per  ren  del  mont  non  sepot  far. 

»  Nosvospregon,  gentils  senhors, 

536  »  Che  remangas  per  nostra  amor 
»  Aquesta  nuch  tro  lo  matin 
»  E  puis  tenrez  vostre  camin.  » 


461  Corr.  Pois  s'en,  ou  pel  c.  —  465  gial  pour  cal.  —  466  Corr.  Cascun'  a  s.  a.  b. 
—  471  Ou  bien  E  v.  hi?  —  478  Remplacer  apertamen  par  corren?  —  488  de  presson, 
corr.  d'aqui'  —  500  Corr.  Disen.  —  510  Lisez  sius ;  de  même  jjj,  799,  1801  cheus, 
etc.  —  519  Car,  corr.  Qa\  —  $26  Corr.  ajudet? 


l8o  p.  MEYER 

Las  donzellas  tant  los  pregeron 

340  Que  aquella  nuch  remangeron  ; 
E  puis  quant  vench  lo  dia  clar, 
Els  panseron  de  cavalcar. 
Lur  camin  tengron  vers  Orient 

544  Antr'an[be]dos  vera[ya]men  ; 
E  van  parlan  de  l'avantura 
Che  entr'andos  era  venguda. 
E  quant  furon  lunch  dal  castel, 

548  Els  van  ausir  un  can  d'aossel, 
Chi  dissia  en  son  cant  : 
«  Gentils  senhors,  annas  avant, 
»  C'atrobares  un  gran  désert; 

55-2   n  Intras  vos  [en]  ben  [et]  apert, 
»  E  quan  seres  jus  un  bel  pin 
»  Che  trobares  en  lo  camin, 
»  La  un  tenga  a  la  part  drecha 

556  »  Per  una  cariera  estrecha, 

»  E  l'autre  tenga  a  l'autra  man  : 
»  Aventura  trobares  (mot) gran.» 
Adonc  si  van  meraviglar 

56o  Quant  ausiron  l'aussel  parlar. 
So  dit  Guillot  :  «  Aves  aussit 
»  D'ayssel  ausel  che  nos  a  dich  ?  » 
Respon  Blandin  :  «  Hoc  veramen, 

564  »  De  que  fo  merveillat  fortmen  ; 
»  Mas  per  tôt  sert  nos  sercaren 
»  L'avanturasi  trobar  lapoyrien. 
»  Per  so  pensen  de  cavalcar, 

568  »  Veyrem  si  la  poyrem  trobar.  » 
Els  cavalcheron  tôt  apert 
Tant  che  atroberon  lo  désert. 
Apertamen  escavalcheron 

572  Tro  che  lo  pin  trobat  agheron. 
Adonc  dis  lo  bon  Blandin  : 
«  Guilhot  Ardit,  ve  vos  lo  pin. 
»  Ayssi  coven  ayan  conselh 

576  »  De  so  che  nos  a  dich  l'ausel  ; 
»  Ayam  lo  bon,  si  nos  podem 
»  Consigouvernar  nos  poyrem.  » 
Desot  lo  pin  descalvaqueron 
58o  E  aqui  lor  conselh  tengeron. 
So  dis  Blandin  :   «  Che  cogitas, 
»  Guilhot  Ardit,  ni  vos  penssas 
»  De  doscamins?  La  un  prenes, 
584  »  Aquel  que  mais  vos  amares, 


»  Car  forza  es  che  anen  sercar 
))  L'avantura  si  la  poyren  trobar.» 
Respon  Guillot  e  va  li  dir  : 
588  «  Moût  irat  suy  dal  départir, 
»  Totas  las  ves  che  nos  voliem 

[ayssim, 

»  Mas   p(l)us   che  avantura  vol 
592   »  lou  vol  tenir  lo  gran  camin. 
»  Et  diray  vos  che  nos  faren  : 
»  Si  a  vos  plais,  nos  enpenrem 
»  En  quai  loch  nos  poyren  trobar, 
596  »  Che  non  nos  qualha  fort  sercar.» 
Respon  Blandin:  uPersenTomas, 
»  Guillot  Ardit,  aysso  me  plas. 
»  Troben  nos[de]jus  aquest  pin 
600  »  Lo  jort  après  de  sent  Martin.  » 
Adonch  elos  si  van  abbrassar 
E  en  la  bocha  estrech  bayssar  ; 
Ploran ,   planhen  se  despartiron 
604  Lo  cadaun  de  dol  che  agron. 
La  via  estrecha  teng  Blandin, 
Guilhot  Ardit  lo  gran  camin. 
Guilhot  pensa  de  cavalcar 
608  Apertamen  senza  tardar, 
E  intra  s'en  per  lo  désert 
Cum  bon  cavalier  e  apertz, 
El  primier  hom  che  el  trobet 
612  So  fu  un  pastre  ;  aqui  dinet, 
E  Guilhot  li  va  demandar  : 
«  Digas, pastre,  as  che  mangar?  » 
Respon  lo  pastre  :  «  Se  Dieu  my 
[don, 
616  »  Hoc  iou,   un  cartier  de  moton 
»  Che  un  mieu  frayre  m'a  trames, 
»  Bel  e  rostit,  si  en  voles, 
))  E  mangias  en,  si  a  vos  plays, 
620  »  Car,  per  ma  fe,  gran  gauch 
[n'array.  » 
Adonc(ques)  G.  descavalchet 
E  an  lo  pastre  se  dinet. 
E  mentre  che  els  se  dinavam 
624  E  lur  novas  aqui  contavam, 
Viron  venir  un  messagier 
Mot  fort  coren  per  lo  sandier  ; 
Et  devant  els  aqui  passet, 
628  Che  anc  mot  el  non  lur  sonet. 


566  Sic,  cf.  586.  —  6o8ÎOn  pourrait  couper  ainsi  :  senz  atardar,  mais  il  faut  sûrement 
senza  au  v.  758  et  ailleurs. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES 


ISI 


Adonc  Guilhot  si  va  levar 
E  al  messagier  va  cridar, 
E  dis  :   «  Amie,  tornas  atra(y)s 
G32  »  E  si  t(y)  plais  ammi  parleras.  » 
(A)donc  lo  mesagier  va  cridar  : 
«  Gentil  senhor,  laysas  m'anar, 
«Car  tant  grantes  la  coch[a  1  che  ay 
636  ))  Che  per  ren  dire  non  la  say.  » 
Respon  Guilloth  :  «  Si  choja  as 
»  Tolla  penras  ben  a  de  pas. 
»  Digas  me  ta  mesageria, 
640  »  Sinon  dire  la  ti  faria.  » 
Adonc  respon  lo  mesagier  : 
«  lou  suy  dal  nègre  cavalier 
»  Che  es  mot  san  et  [ben]  apert, 
644  »  E  esta  en  garda  d'un  désert  ; 
»  E  deman  deu  aver  batalha 
»  An  dos  cavaliers  de  Cornialha  ; 
»  Per  so,  sengor,  el  my  tramet 
G48  »  A  un  sien  fraire  Leonet 
»  Chi  li  trameta  son  caval, 
»  Carlo  sien,  senhor,tan  non  val.» 
So  dis  Guilloth  :  «  Encora  mais 
65-2  ))  Me  diras  [tu]  se  a  ti  plais. 
»  Digas  lo  nègre  cavalier 
»  Che  tu  me  fas  tant  bon  guerrier 
»  En  cal  loch  lo  porray  trobar, 
656  »  Car,  permafe,la  vuelh  annar.» 
Adonc  respon  lo  mesagier  : 
«  Vos,  senhor,  noble  cavalier, 
»  Lo  trobares  en  hun  désert 
660  »  Che  hon  appella  Claus  cubert. 
»  Mais  volgra  vos  aconselhar 
»  Che  per  ren  non  vogeses  annar; 
»  Car  totz  aquelos  che  passon  lay 
664  »  Per  lo  désert  ont  el  istay 
»  Tos,  senhor,  i  los  fa  langir 
»  E  a  mala  mort  morir.  » 
Respont  Guilhot  :  «  No  t'a  que  far 
668  »  Si[m]  fa  langir  om  fa  pennar; 
»  Aras  t'en  va  en  non  de  Dieu, 
»  Car,  si  Dieu  plais,  ta(u)l  faray 
[iou.  » 


Adonch  Guillot   pren  son  arnes 

672  E  cumiat  dal  pastre  près, 
E  cavaichet  trestout  apertz 
Tant  che  atrobet  aquel  désert. 
E(n)  intren  s'en  am  bon  corage 

676  Com(e)  bon  cavalier  de  parage. 
E  quant  el  ac  gran  temps  anat 
Per  lo  désert  e  cavalcat, 
El  va  trobar  un  gran  vergier 

680  Ontavia  trop  bel  pesquier. 
Cubert  era  d'un  (bel)  pavaglon 
Trestot  entorn  de  la  viron. 
Adonques  fort  se  meravilhet 

684  Quant  tal  pesquier  aqui  trobet, 
E  mentre  istava  regardan 
Aquel  pesquier  et  remiran, 
El  vi  venir  lo  cavalier 

688  Che  li  a  dich  lo  messager, 

E  vent  sus  un  (gran)  caval  corrent 
D'arnes  cubert  vera[ya]ment, 
E  dis  :  «  Cal  sies  tu,  cavalier, 

692   »  Che  sies  intrat  en  mon  vergier  ? 
»  Pensa  tantost  descalvacar 
))E  de  tôt  ton  armes  layssar; 
»  Car,  per  ma  fe,  tu  penras  mort 

696  »  P(l)us  che  sies  intrat  el  mien  ort; 
»  Per  sert  iou  te  trayray  lo(s)  feges 

»E  te  faray  mangar  a  cans, 

700  »  A  mos  matins  et  a  mos  alans.  » 
Adonc  Guillot  enfla  las  narres 
Et  cruys  las  dens  entre  las  beres, 
E  dis  :  «  Cal  sies  tu  tant  malvat, 

704  »  Chetantvilment  m'ais  parlât? 
»  Iou  non  te  presse  un  boton, 
»  An  [s]  ti  rump(i)ray  ton  pava- 
»  E  si  tu  abre  .j.  voles  far,  [Ihon. 

708  r>  Pensa  tantost  de  batalhar. 
»  Perso  che  as  dich,  iou  lo  rom- 
fp(i)ray, 
»  E  ges  per  tu  non  estaray.  » 
Adonc  el  s'en  va  anar, 

712  El  pavalhon  li  va  trinchar. 


634  m'anar,  ms.  menar.  —  637  choja  pour  cocha.  —  638  Sic,  le  p  du  dernier  mot 
est  boudé  (mais  proas  ne  donnerait  aucun  sens);  corr.  Tu  la  p.  bona  de  pas?  —  648, 
650  sien,  je  ne  sais  si  l'écriture  du  ms.  permet  de  lire  siea.  —  6j2  ti,  ms.  tu.  —  682 
Corr.  en  aviron?  —  694  Corr.  arnes.  —  696  Ms.  en  lo  m.  —  702  barres?  —  704  m'ais, 
corr.  m'agues  ?  —  707  Faut-il  lire  abre  i  ou  al  re  i  ^ 


l82 


p.  MEYER 
755 


Adonc  lo  nègre  cavalier 

Che  era  in  garda  del  peschier 

Fo  moût  irat  et  fort  fellon 
71G  Quan  vi  romput  son  pavalhon, 

E  devers  ei  s'en  va  venir,  760 

E  tan  gran  colp  lo  va  ferir 

Sobre  la  penna  de  l'escut 
720  Che  ben  dous  pals  l'en  a  romput. 

Apres  Guillot  lo  va  ferir  764 

De  colp  de  lansa  sans  mentir, 

Che  tôt  lo  scut  li  va  trenchar 
724  Et  mot  greu(e)ment  l'anet  nafrar. 

Aqui  bien  myech  jorn  combateron        7^8 

Che  conquistar  non  se  pogheron. 

Apres  si  van  tais  colps  donar 
728  Che  per  terra  se  van  tombar, 

Li  un  de  sa,  l'autre  de  la,  77^ 

Cambas  enversas  s'en  vira. 

Esteron  tosts  amortisit 
732  Per  miech  del  sol  e  esbaït, 

E  ges  levar  non  si  podian  776 

Per  los  grans   colps   que  près 
avian. 

A  cap  de  temps  si  van  levar 
73'3  E  torneron  a  batalhar.  780 

Al  premier  colp  che  si  doneron 

Adonques  las  espasses  romperon. 

Adons  furon  ben  comminals 
740  E  meron  mans  per  les  ponhals,        784 

E  trop  greument  els  se  nafreron 

E  gran  sanc  an[be]dos  perderon. 

E  Guilhot  vi  che  mal  annava, 
744  Car  tôt  son  sanc  el  escampava  :        788 

An  gran  corage  so  es  près, 

Che  tôt  son  coltel  li  a  mes, 

Per  miech  del  col(s)  ly  a  donat 
748  E  per  terra  el  l'a  tombât.  792 

Adonques  G.  sus  ly  montet 

E  hostet  li  son  bacinet, 

E  dona  li  per  miech  la  gorja 
752  Che  semblet  manescalc  en  forja,        79G 

E  nafra  lo  per  miech  lo  col, 

Che  encor  rendre  non  se  vol. 

So  dis  Guiloth  :  «  Tu  te  rendras 


»  0  per  tôt  sert  aras  moras.  « 
Adonc  lo  cavalier  va  dir  : 
«  lou  suy  venzut,  senza  mantir, 
»  Epreg(o)techemdonesundon: 
»  P(ljuschetu vesesquemortsuy, 
I)  Un  pauch  a  heure  my  daras. 
I)  Car,  per  ma  fes,  marsi  n'aras.  » 
So  dis  Guillot  :  «  Che  ti  daray  ? 
»  Che  vin  ni  ayga  iou  non  ay.  » 
Respon  lo  nègre  cavaler  : 
«  Das  mi  de  l'aigadel  peschier.  » 
Respon  Guilhot  de  bon  talen  : 
«  Aquo  ferai  iou  veramen.» 
Adonc  Guilhot  s'en  va  anar 
E  de  l'ayga  s'en  va  portar. 
Enmentre  d'ayga  li  donava 
Aquel  cavalier  s'en  passava. 
Achi  morit  el  verament, 
De  que  Guilhot  fu  mot  dolent. 
Car  mais  amera  che  visches 
E  a  marse  el  l'ages  près. 
Adonc  dis  [li]  lo  bon  Guillot  : 
«  Dieus  ti  perdon,  chi  faire  0  pot; 
»  Ayssi  non  pode  al  re  far, 
»  Prec  Dieu  che  en  vulha  perdo- 
Adonc  el  pris  lo  cavallier  fnar.  » 
E  gitet  lo  en  lo  peschier 
Per  so  che  chins  non  lo  mangesson 
Ho  aotres  besties  che  vengesson. 
D'aqui  s(e)  partit  lo  bon  Guillot 
Sus  son  caval  tôt  de  gran  trot; 
Apert  s'en  va  [tras]tot  nafrat. 
En  son  camin  el  a  trovat 
Un  saint  armita  verament 
Che  l'aculhis  payssiblament  ; 
En  son  hostal  el  lo  menet 
E  en  son  liech  el  io  co[llget. 
De  so  che  Dieus  ly  a  donat 
Le  bon  prodom(e)  l'a  confortât, 
Achi  e  lo  va  desermar 
E  sas  plagas  li  va  megar. 
Adonch  dis  lo  bon  prodons  : 
«  Digas,  vos,  noble  gentil  hom, 
))  Cal  es  aquel  che  vos  a  nafrat 


714  Ms.  paschier,  de  même  v.  766.  —  719  penna,  corr.  poma.  —  730  Sen[s]  v/rafr].' 

—  745  près  avec  un  /  au-dessus  à\i  p.  Cela  ne  donne  pas  de  sens;  corr.  so  empres?  — 
756  0,  ms.  E.  —  760  Ms.  che  en  d.  —  761  suy,  corr.  son.  —  762  marsi  pour  merce. 

—  "jG-j  de,  ms.  che.  —  780  Corr.  chet  v.?  —  781  Ms.  el  pris  el  c. 


ELANDIN  DE  CORNOUAILLES 


185 


800  »  Ni  (chi)  tant  mal  vos  a  adobat  ?  » 
Respon  G.  et  va  li  dir  : 
»  Aysso  a  faich  senssa  mantir 
»  Un  noble  cavallier  apert, 

804 

>)  E  perso  car  iou  [m'en]  pa[ssa]  va 
»  Per  lo  désert  ont  el  [ejstava, 
»  Podes  vesser  com(me)  m'a  ado- 
bat. [goassagnat, 
808  »  Mas  (per  sert)  el  non  a  ren 
»  Car,  per  ma  fe,  e[u]  l'ay  tôt 
[mort 
»  Dins  un  peschier,  en  lo  sien  ort.  » 
Dis  l'ermita  :  «  Dieu  n'aya  grat  ! 
812  »  Che  ben  set  ans  y  a  istat 

»  Gardant  lo  bosch  e  lo  vergier, 
»  A  mort  trop  nobles  cavaliers. 
»  So  era  hom  de  gran  corage 
8j6  ))  e  atressis  de  gran  lingnage. 
»  Per  so,  senhor,  avissa[s]  vos, 
»  Car  sos  parens  son  grans  sen- 
[gnors 
»  E  poyriam  vos  far  otrage, 
820  »  E  per  (a)vantura  dar  dannage, 
»  Car  sapias  qu'els  ho  sav(e)ran 
»  E  puys  tantost  vos  serqueram; 
»  Per  so,  senhor,  se  m'en  crezes, 
824  »  De  mon  hostal  non  yssirez, 
))  Car  els  volran  tantost  sercar 
»  En  loech  si  vos  poyran  trobar.  » 
Respon  Guilloth  :  «  Si  m(y)  van 
[sercant 
828  »  En  vostre  hostal  my  troberan, 
»  Car,  per  ma  fe,  non  fugeray, 
»  Pertotquantson,nonm'enyrai; 
»  Car  iou  my  sente  tel  corage 
832  »  Che  non  feran  ges  poinch  d'au- 
))  E  si  ho  fan,nos  bateren    [trage; 
))  E  sus  los  camps  batalharen. 
»  Maspreg(e)vosche  vuelhas  pen- 
[sar 
836  »  E  faich  viandes  leu  comp(a)rar. 
»  Ve  vous  ayssi  d'aur  e  d'argent, 
»  Despandes  pro  apertament, 
»  Per  so  che  sia  tost  garit 


840  »  Lo  bon  Guiloth  Ardit  ; 
»  E  puys  vengon  ardidament 
»  Tos  sos  parens  apertament.  » 
Aqui  s'estet  G.  Ardit 
844  Tro  che  fu  sanat  e  guarit, 
E  puy  un  jorn  pris  cumiat 
Del  santé  ermita  ont  he  stat  ; 
D'aor  e  d'argent  el  li  donet 
848  E  en  la  bocha  [lo]  baysset, 
Per  so  car  l'avia  servit 
Dins  son  hostal  et  acuglit. 
Adons  l'armita  lo  va  sengnar, 
852  El  bon  Guillot  s'en  va  annar. 
,  Guillot  s'en  va  sus  son  caval 
E  va  sercant  d'amont,  d'aval  ; 
E  tôt  un  jorn  el  cavalchet 
856  Che  anc  avantura  no  (a)trobet, 
E  puys  quant  vench  l'autre  matin 
El  encontret  en  son  camin 
Un  cavaler  armât  de  nègre 
860  Che  mena  va  mot  gran[da]  brega, 
Gridant  moût  fort  :  «  Las!  che 
[faray? 
»  De  grant  dolor  per  sert  moray, 
»  Si  no  trove  lo  cavallier, 
864  »  Sel  chi  a  mort  lo  bon  garier!» 
Adonc  G.  lo  saludet 
Et  de  noves  lo  demandet , 
E  dis  :  «  Cavallier  d'avantura, 
868  »  De  que  menés  tan  gran  rancura? 
»  Demandas  vos  sel  cavalier 
»  Chea  mort  l'autre  al  peschier?» 
Respon  l'autre  :  «  Hoc  verament, 
872   »  De  que  suy  plen  de  mariment, 
»  Car  lo  mienfraire  m'a  [el]  mort 
»  E  faich  morir  a  mala  sort; 
p  Per  so  lo  vogra  fort  trobar, 
876  »  E  amb  el  volgra  batalhar.  » 
Respon  Guillot  apertament  : 
«  Trobat  l'aves  verayament; 
»  Car  hieu  suy  sel  chel  vos  a  mort 
880  »  Per  gran  batalha  dins  un  ort.  » 
Adonques  l'autre  cavallier 
Che  era  frayre  del  mort  primier 
Annet  gitar  un  fort  gran  cris  : 


8ii  istat,  ms.  histich.  —  82$  tantost,  ms.  /an^f.  — 846  he,  corr.  a;  stat,  ms.  staich. 
—  86j  Ms.  la  s.  —  878  Ms.  vrayement. 


184  P-  MEYER 

884  «  Sies  tu  aquel  che  l'as  aossit? 

»  Pensa  tantost  de  batalhar, 

»  Car  tu  non  podes  escampar. 

»  Sies  tôt  cert  che  ares  moras 
888  »  Perlo  mien  fraire  che  mort  as.»        9^2 

Respon  G.  :  «  leu  non  ho  say 

»  Se  per  (a)vantura  iou  moray.» 

Adoncha  [ei]  s'en  van  intrar 
892  En  un  bel  camp  per  batalhar;  g^G 

L'un  vers  l'autre  s'en  van  venir 

De  colp  de  lansa  se  van  ferir; 

E  Guillot  li  va  tal  donar 
896  (Che)  de  partenpart  le  vapassar.        940 

(A)donch   lo   cavallier  de  con- 
[trent  (?) 

(Si)  tombet  de  caval  trestot  freit, 

Cheanc[un]motnonpochparlar         944 
900  Fer  ren  che  Guilhot  poges  far. 

E  Guilhot  vi  che  mort  jassia; 

Sa  lanza  pren  et  teng  sa  via. 

Apertament  va  cavalchar  948 

904  Tro  che  fo  hora  de  dinar. 

En  una  font  che  el  trobet, 

Ins  un  bel  prat  d  se  dinet, 

E  tantost  quant  el  fo  dinat,  952 

908  Ni  sus  sum  caval  fu  montât, 

El  vi  venir  gran  cavalcada 

De  cavaliers  per  miech  la  strada, 

Cridant  mot  fort  a  gran  rimor  :         gSô 
912  «  Mora^  mora  lo  traydor!  » 

E  Guilhot  vi  tanta  de  gent 

Che  contra  el  venium  corrent, 

Son  bon  caval  [va]  el  brochar,  960 

916  (E)  a  una  part  se  va  tirar. 

Adonc  vengron  dos  cavaliers 

Al  bon  G.  che  se  randes. 

Respon  Guilot  tôt  corrozat  :  964 

920  «  No  ho  feray  ges  de  bon  grat, 

»  Car  non  es  de  bon  cavallier 

»  Che  se  renda  al  colp  primier. 

»  Ma  se  aotrage  me  voles  far, 
924  »  Pensas  tantost  de  batalhar.  » 

Adonc  dison  los  cavalliers  :  968 

«  Tu  ho  veyras  tantost  ades.  » 

Et  tornesson  apertament 
928  Vers  lo  senhor(s)  veray[a]ment, 


E  disson  li  :  «  Senhor  corteis, 
»  Non  se  ,vol  rendre  per  nulla 
[res.  » 
(A)donc  lo  senhor  va  comandar 
Che  tos  l'anesson  batalhar. 
D'aqui  partiron  .xxiij. 
Chel  bon  Guilhot  menasson  près; 
E  Guillot  chi  los  vi  venir 
Brocha[l]  caval  e  va  ferir; 
Per  miech  de  tos  el  va  passar 
E  dos  per  terra  en  fa  tombar. 
Aqui  s(e)  portet  come  un  leon 
Guilhot  Ardit  lo  bon  baron, 
Mais  contra  tos  el  non  podia, 
Car  de  grans  colps  el  rezevia. 
Adonc  el,  la  lansa  al  punch, 
Tiret  s[e]  atrays  un  paoch  lunq, 
E  va  cridar  aytam  com  pot  : 
«  Un  per  un  venes  a  Guilhot, 
»  E  non  vengas  totz  avissas, 
»  Car  semblant  es  paor  ayait.  » 
Adonc  respon  un  cavallier, 
Cossin  german  del  mort  primier  : 
«  Tu  sabes  ben  per  veritat  [nat; 
»  Che  gran  dampnage  tu  n'as  do- 
rt Per  so  seras  ho  mort  ho  preis, 
»  Si  nos  poden  per  nulla  res.  » 
E  Guiiloth  vi  ch'elos  venion 
Encontra  luy  tan  con  podian; 
Una  autra  ves  el  va  ferir 
Per  miech  de  totz,  senssa  mantir, 
E  lo  primier  che  el  encontret 
De  colp  de  lanza  a  mort  lo  met. 
Adonques  totz  los  cavalliers 
Li  van  venir  davant  darier(e)s, 
E  disson  li  :  «  Ren  ti,  ren  ti  1 
»  Sinon  per  sert  tu  (non)  penrras 
[fin.  » 
Respon  Guilhos  :  «  Iou  dich  vos  ay 
»  Che  de  bon  grat  non  mi  ren- 
[d(e)ray. 
«  Si  per  forza  penrre  m  (y)  podes, 
»  Puyes  en  fasses  so  che  volres.  » 
Adonques  un  li  vauc  detras 
E  près  lo  fort  atros  de  bras, 
E  puis(ses)  un  autre  s'avansset 


927  Corr.  tornon  s'en? —  927  Pour  tornon  ss'en.  —  947  Corr.  ajustât. 
corr.  aiatz.  —  969  vauc,  corr.  venc.  —  970  atros,  corr.  atras? 


948  ayait. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES 


'5 


972  E  son  caval  el  ly  nafret. 

Or(a)  lo  caval  se  sent(i)  nafrat 
E  per  terra  el  es  tombât. 
Adonch  Guillot  fon  esperdut 

976  E  rendet  se  coma  venzut. 
Adonch[as]  els  lo  van  liar 
E  en  lor  castel  lo  van  menar, 
E  en  fort  presson  lo  messeron, 

980  Che  nulla  merci  non  agheron  ; 
Ares  es  Guilot  pressoner.    [tier! 
Dieus  l(i)  ajut,  che  (ben)  li  fa  mes- 

D'aqui  se  part  lo  bon  Blandin 

984  E  va  ss'en  per  l'estrech  camin, 
E  intra  s'en  per  lo  boscage 
Com(e)  bon  cavallier  de  parage. 
Apertament  el  va  sercar 

988  (A)vantura,  si  (la)  porria  trobar. 
E  quant  el  ac  un  temps  anat 
Per  lo  boscage  ont  era  intrat, 
El  va  vezer  una  donzella 

992  Moût  gratiosa  a  meravilha's), 
Che  guardava  en  un  [bel]  prat 
Un  caval  blanc  tôt  ensellat, 
Che  cantava  joliamen 

996  Un  cant  d'amors  verayamen. 
E  quant  Blandin  vi  la  donzella, 
Apertament  s'en  va  vers  ella, 
E  bellament  la  saludet, 

1000  E  d'amors  [el]  li  demandet; 

(E)  dis  la  donzella  de  (gran)  pa- 

[rage  : 

«  Com  es  ayssi  en  tal  boscage?» 

E  li  :  «  De  qui  es  tam  bel  caval? 

1 004  »  Preg  Dieus  che  lo  garde  de  mal, 
»  Car  per  ma  fe  el  es  mot  bel 
»  A  cavalchar  atot  donzel.  » 
fA)donc  la  donzella  respondet 

1008  Cortessament  a  Blandinet, 
E  dis  :  K(  Senhor,  per  veritat, 
»  Diray  vos  0  tôt  de  bon  grat  : 
»  lou  suy  donzella  d'otra  mar 

10 12  »  Che  avantura  vaoc  sercar, 

»  E  vuelh  [ar  I  panr(r)e  ma  dinada 
»>  An  mou  chivai  per  esta  prada  ; 


»  E  si  dinar  am  mi  vos  plaissia, 

1016  »  Per  ma  [fe,  moltj  gran  gauch 
[n'auria, 
»  Car  de  viandes  ay  (a)bastament 
»  A  mi  e  a  vos  verament.  » 
Blandi,  quant  aossi  la  cortessia 

1020  Che  la  donzella  li  dissia, 
Respondet  li  corteissament 
Com(e)  bon  cavallier  verament, 
E  dix  (ensi)  :  «  Donzella  de  parage, 

1024  ))  lou  penseria  de  far  aotrage 
»  Si  plus  avant  iou  cavalchava 
»  Et  iou  am  vos  non  my  dinava. 
»  Si  lo  convit  iou  non  prenia 

1028  »  Per  sert  faria  gran  vilania. 
»  Per  vostra  amor  iou  lopenrray, 
»  E  an  vos  iou  me  dineray.  » 
Adonc  Blandin  descalvachet 

io32  E  la  donzella  aconpanhet. 

La  donzella  mes  tantost  taula  : 
De  jus  l'ombra  de  un  bel  sausse, 
[E]  estandet  blancha  toagla 

io3G  Devant  Blandin  de  Cornivalha, 
E  commanseron  a  dinar, 
E  leur  viandas  a  mangiar. 
Adonch  Blandinet  par[au]let 

1040  E  a  la  donzella  demandet, 

E  dis  li  :  «  Franch[aJ  creatura, 

»  Preg  vos  chem(e)  digas  l'avan- 

tura  [chan  ; 

))  Che  vos  disses  che  annas  cer- 

1044  ))  Digas  m'o  leu  de  bon  talen  ; 
»  Carsus  ma  fevospromet(e)ray 
))  Che  de  bon  cor  vos  serviray.  » 
Dis  la  donzella  :  «  Gran  merces 

1048  »  De  so,  senhor,  que  dich  aves, 
»  Car  vos  non  podes  ajudar 
))  A  m'avantura  sercar  : 
))  Mais  anperho  dinaren  nos 

io52  »  Et  puysses  diray  la  vos.  » 
Aqui  dineron  franchament 
Andous  ensems  veray[a]ment, 
Et  quant  agront  de  tôt  dinat, 

io56  Déportant  se  per  miech  lo  prat. 
Adonc  Blandin  ac  gran  tallent 


978  Corr.  E  en  lor  castel  enmenar?  —  loio  Ms.  a  tôt.  —  1017  Ou  corr.  vianda.  — 
1019  Corr.  q.  au?  —  1040  Corr.  A  la  d.  e  rf.? —  1041  Ms.  E  dis  li  a  f ranch  c.  —  1049 
non  pour  nom.  —  105 1  Ms.  an  per  ho,  pour  empero. 


Remania,  Il 


IJ 


i86 


loGo 


p.  MEYER 


1064 


1068 


1072 


1076 


1080 


1084 


1088 


1092 


1096 


De  [se]  dormir  veray[a]ment, 
E  dis  :  «  Donzella ,  sans  mentir, 
»  Gran  tallent  ay  d'un  pauc  dor- 
mir, [pausem 
I)  Pregh(e)  vos  che  aysi  nos  re- 
»  Per  aquest  prat  et  dormiren.  » 
Dis  la  donzella  :  «  En  non  de 
[Dieu, 
))  Car  atressy  gran  sompn  ay  iou.  )i 
Adonquas  el  s'en  va[n]  annar, 
E  sot  un  (bel)  pins'en  van  paussar. 
Aqui  dormi  lo  bon  Blandin 
Sus  lo  bel  prat  desot  un  pin. 
E  la  donzella  quant  sentit, 
Che  Blandinet  ton  adormit 
Tôt  [de]  plain  ella  se  levet 
E  près  lo  caval  (de)  Blandinet; 
Apertament  sus  va  montar 
Et  mot  corrent  s'en  va  annar  ; 
Va  s'en  fugent  per  lo  camin 
An  lo  caval  del  bon  Blandin, 
E  layssa  l(o)  syeu  per  mich  del 
Desot  un  arbre  estachat;     [prat 
E  torna  ss'en  apertament 
Ver  sa  maysson  veray[a]ment. 
E  quan  Blandin  a  pro  dormit 
Apert  se  leva  tôt  ardit. 
Cuget  trobar  la  conpani(lh)a 
Che  el  de  primier  avia, 
E  non  la  trobet  verament, 
De  que  fu  merveilhat  fortment; 
E  regardet  d'amont,  d'aval, 
Aytan  pauch  vi  lo  sien  caval, 
Mais  vis  aquel  de  la  donzella 
Che  sus  lo  dos  porta  la  ssela. 
Adonquas  el  s'en  va  annar, 
E  apertament  sus  (va)  montar; 
E  quant  el  fon  desus  montât 
En  un  bel  camp  el  l'a  menât , 
E  aqui  el  lo  asaget 
E  vi  che  trop  ben  se  portet. 
Adonch  el  dis  :  «  Se  Dieu  m'ajut, 
»  Aotre  trobat  per  un  perdut.  » 
Apres  tantost  d'aqui  partit 
Quays  tresque  tôt  e[nlfelonit, 
E  va  jurar  sobre  sa  testa 
Che  [ja]  non  aura  nulla  festa 


1 104 


1108 


1 1  iG 


1 124 


1128 


I  l32 


ii36 


1 140 


1144 


Tro  son  caval  aya  trobat 
E  sella  che  l'en  a  menât. 
E  intre  ss'en  per  lo  boscage 
Com(e)  bon  cavalier  de  parage, 
E  va  sercan  de  la  donzella 
Apert  si  en  trobaria  novella, 
E  ben  très  jours  el  cavalchet 
Che  anc  avaiitura  non  (a)trobet; 
E  puis  quan  venc  lo  quart  matin, 
El  encontret  en  so  camin. 
Un  escudier  tôt  cavalchant 
Che  venia  mot  fort  plorant, 
Credant  :  «  Catyeu!  (my)  las! 
[che  faray? 
"Degrant  dolour  per  sert  morray.» 
Adonc  Blandin  lo  saludet, 
E  de  novas  li  demandet, 
E  va  li  dire  (de)  que  tant  plorava. 
Ni  per  che  ayîal  dol  menava? 
Adonc  respondi  lo  scuder  : 
«  Diray  vos  0,  bon  cavalier  : 
))  Debes  saber  per  veritat 
»  Che  mon  maistre  a  batalhat 
»  Per  una  donna  encantada 
»  Che  en  esta  terra  s'es  trobada, 
»  Quegoardon  .x.  bons  cavalliers 
»  En  un  castel  che  es  ayssi  près; 
»  E  chi  podia  conquistar. 
»  Los  cava!lier[s]  per  batalhar 
»  Dis  si  que  aurie  hom  la  don- 

[zella 
))  Che  es  mot  gratiosa  e  bella  ; 
»  E  mon  maystre  per  amor 
»  Che  gazanhes  près  e  honor, 
»  Vole  combatre  an  los  cavaliers, 
»  Mais,  per  ma  fe,  mai  li  n'es  près, 
»  Q^assi  quant  el  la  vol[c]  intrar 
»  Dins  lo  castel  per  batalhar, 
))  Los  cavaliers  tos  se  leveron 
»  E  chi,  senhor,  mort  lometeron. 
»  Perzo,  senhor,  hic  vaoc  plan- 

[gent 
»  La  sieua  mort  verayament.  » 
Respont  Blandin  de  Cornialha  : 
«  Non  vos  plores ,  se  Dieus  vos 
[valha, 
))  Car  hom  deu  penrre  bon  conort 


1098  Ms.  P.  un  p.  a,  t.  —  1104  Ms.  l'en  ammenat.  —  1141  Corr.  iou  v. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES 


.87 


))  D'un  homme  quant  ho  vey  mort; 
»  Mais  faichayssi  quant  vos  diray: 

1 148  »  An  mi  yres,  si  a  vos  plays, 
»  E  lo  castel  mi  mostrares 
»  E  la  donssela,  si  podes. 
»  Apres  sares  mon  servidor 

II 32  »  Et  iou  seray  vostre  senhor; 
»  Car  iou  feray  veray[a]ment 
»  Che  vos  en  tendresper  content. 
»  E  si  aysso  vos  plays  a  far, 

1 156  »  Digas  cum  vos  faich  appellar.» 
Adonc  respondet  lo  scuder  ; 
«  Aquo  feray  mot  volentiers, 
))  E  die  vos  [iou]  per  veritat 

1160  »  Che  Peytavin  soy  appellat.  » 
Adonques  els  trestot  corrent 
S'e[n]  van  al  castel  veramen  ; 
Et  quant  foron  sus  al  portai 

II 64  Blandin  de(u)sent  de  son  caval, 
E  Peytavin  el  avisset 
E  son  caval  li  commandet, 
E  va  ly  dir  :  «  Espérai  my 

1168   »  Apertamen  tro  lo  matin, 
»  E  plus  avant  non  m'espères, 
M  Car  vos  novellas  en  sabres.  » 
Adonc  Blandin  s'en  va  anar 

1 172  E  al  castel  s'en  va  intrar; 
(E)  aqui  trobet  .x.  cavalliers 
Che  apparian  bon  guerriers, 
[Tras itos  armats  de  fina  malha 

1 1 76  Com  valens  gens,  si  Dieu  mi  valha. 
Et  ayssi  corne  el  vole  intrar 
Los  cavaliers  si  van  levar, 
E  disson  ly  :  «  Atras  !  atra(y)s  ! 

1180  »  Car  aysi  tu  non  intraras.  » 

RespontElandinidSiDieu  m'ajut, 

«  Non  vol  ma  lanssa  ni  mon  escut, 

»  Che  iou  torne  atras  per  nulla 

[res, 

II 84  »  Anver[r]ay  com  vosdefand(a)- 
»  Per  tôt  sert  iou  [i]  interrai  [res. 
»  E  per  tôt  quant  (s)es  nen  iste- 
Adonquesungran  chivaler  [ray.» 

ii88  Avanset  se  trestot  primier, 
E  vers  Biandin  s'en  va  venir. 


E  tan  gran  colp  lo  va  ferir 
D'una  destral  sul  basinet 

1192  Che  fuoch  e  flamma  en  salit. 
Adonch  Blandin  s'enfelonit, 
E  quant  aquel  l'ac  (ays)si  ferit 
Devers  [el]  el  s'en  es  anat, 

119G  E  tam  gran  colp  li  va  donar 
D'una  lanssa  per  la  peytrina 
Che  un  palm  l'en  passa  tras  l'es- 
E  tombet  lo  tôt  estandut   [quina, 

1200  En  terra  mort  sus  son  escut. 
Adonques  los  aotres  chivaliers 
Li  van  venir  davant  et  derriers, 
E  van  lo  tôt  environnar 

1204  E  de  gran  colp  li  van  donar, 
Adonc  Blandin  ac  gran  corage, 
Com  bon  cavalier  de  parage, 
Brandet  l'espassa  et  va  ferir 

1208  Un  cavalier  sensa  mantir, 
E  det  li  tal  sul  bacinet 
Che  entro  el  manton  lo  fendet, 
E  tombet  lo  tôt  estendut 

12 12  En  terra  mort  se  son  escut. 

Mot  corayos  e  fort  sobrier 
Devers  Blandin  s'en  va  anar 

12 16  E  tant  gran  colp  li  va  donar 
D'una  jusarma  sus  l'escut 
Che  ben  dous  palms  l'en  a  fandut. 
Adonc  Blandin  fu  fort  irat 

1220  Quant  aquel  l'a  ainsy  tochat, 
^      E  tant  gran  colp  el  ly  donet 
Entre  l(o)  camalh  el  basinet 
Che  la  testa  ly  va  talhar 

1224  E  per  terra  lo  fy  tombar, 
E  tombet  lo  tôt  [e]standut 
En  terra  mort  se  son  escut. 
Adonch  lo  senhor  del  (dich)  castel 

1228  Mot  corrosat  s'en  vench  vers  el, 
E  va  Ili  dir  fellonament  : 
«  Aras  mo[r]ras  verayament, 
»  P(l)us    che    m'ais    mors    mos 
[cavaliers 

1232   »  Che  eron  tan  nobles  guerriers.» 
Adonques  el  lo  voch  ferir 


1146  Corr.  q.  el  lo  v.  ?  —  1202  Corr.  Li  venon?  —  12 12  se,  corr.  sus?  de  même  v. 
1226,  1242  etc.  —  121}  Ce  vers  omis  était  peut-être  ainsi  conçu  :  Adonc  un  autre  cava- 
lier, ou  Donc  se  kvet  un  cavalier. 


l88  P-  MEYER 

D'un  colp  de  lansa,  sans  mantir, 
Mas  che  Bandin[et]  s'avisset 
1236  Et  en  lo  scut  lo  paret. 

Adon  Blandin  lo  bon  baron 
Vers  el  s'en  va  corne  fellon, 
E  tant  grant  colp  li  va  donar 
1240  Che  las  jambas  li  va  talhar 
E  tombet  lo  tôt  estandut 
En  terra  mort  se  son  escut. 
Adonch  los  autres  chivaliers 
1244  Che  vinien  trestos  derriers 
Viron  aqui  lor  senhor  mort, 
E  van  penre  trop  mal  conort, 
E  commansseron  a  plorar 
1248  E  mot  gran  dol  aqui  menar; 

E  quant  Blandin  vi  che  ploravon 
E  tam  fort  se  desconfortavon, 
Apertament  s'en  va  vers  els 
1252  E  voch  ccmbatre  mais  amb  els; 
Els  cavaliers  lo  viron  venir 
E  commanseron  a  fugir, 
E  intren  s'em  trestot  fugent 
1256  Per  lo  castel  veray[a]ment. 
E  Blandinet  l'escut  al  bras 
Apertament  los  sec  detra(y)s. 
Enmentre  che  els  s'en  intravan 
1260  [A]  Blandinet  ensems  cridavan  : 
«  [Gentil]  senhor,  subre  la  nostra 
[fey, 
»  Per  Dieu,  nos  prenes  a  merce, 
»  Car  nos  faren  com(a)  bona  gens 
1264  «Trestotvostrecommandament.D 
Respon  Blandin  :  «  Per  veritat 
»  Aquo  feray   iou  de  bon  grat, 
»  Sy  sus  la  fey  mi  prometes 
1268  »  Che  lialtat  vos  mi  tcnrres.  » 
Respon[don]  els:  v[ejrayament: 
«  D'aquo  faren  bon  sacrament, 
»  Che  lialtat  nos  vos  tenrrem 
1272  ))  E  de  bon  cor  vos  servirem,  « 
Adons  els  se  van  desarmar 
E  sobre  sans  li  van  jurar 
Che  els  lialtat  ly  terrien 
1276  E  de  bon  cor  lo  servirien.  [men(s) 
(A)donc  Blandin  près  lo  sacra- 
De  .vj.  che  eran  verayamen(s), 


1280 


1284 


1288 


1292 


1296 


i3oo 


i3o4 


i3o8 


l3l2 


16 


E  trestoz  [.vj.]  el(s)  los  botet 
En  una  presson  che  (a)trobet. 
Apres  tantost  s'en  va  anar 
E  per  lo  castel  s'en  va  intrar, 
E  va  sercan  de  la  donçella 
Apert  si  en  trobera  novella. 
(Enjmentre  ch(e  el)  anava  regar- 
Per  lo  castel  e  remiran,       [dan 
Un  gran  vergier  el  atrobet. 
E  tantost  el  dins  s'en  intret. 
Lo  vergier  era  gratios 
E  de  ramage  ben  fulhos. 
Aqui  avia  tant(as)  d'auzels 
Mot  mervilhos[es]  et  bels 
Che  cantavon  mot  doussament 
En  lor  langage  verament. 
Et  quant  Blandin  los  va  ausir 
Tantost  el  si  vol  adormir 
Per  lo  gran  plasser  che  prennia. 

Adonc[as]  el  s'en  va  anar 
E  sot  un  arbre  s'(en)  va  pausar. 
Enmentre  ch(e  el)  estava  escoutan 
Aquels  ausels  che  van  cantan, 
E  regardet  tôt  devant  el, 
E  vi  un  gratios  donzel 
Che  si  estava  jus  un  pomier 
E  al  poinch  ténia  un  esparvier. 
Adonc  Blandin  se  va  levar 
E  devers  el  s'en  va  annar  ; 
Cortessament  lo  saludet 
Et  de  novas  li  demandet, 
E  dis  |li|  :  «  Donzel  gratios, 
))  Prec   vos    che[m]    digas  per 
[amors 
»  Si  sabes  per  esta  encontrada 
)>  Una  donzella  encantada.?   [can, 
))  Car  iou,  donzel,  la  va[u]ch  ser- 
»  E  vogra  [la]  fort  deliurar.  » 
Adonc  lo  donzel  respondet 
Cortesament  a  Blandinet, 
E  va  li  dir  :  «  Bon  cavalier, 

»  Aquella  che  vos  demandas 
»  Ma  sorre  es,  si  a  vos  pla(i)s, 
»  E  [es]  dedins  aquel  pallais. 


IÎ36  Corr.  Et  en  son  escut?  —  1253-4  Corr.  E  quant  els  lo  v.  v.  \\  Els  cJ  —  I2j6 
ns.  varayment.  —  1261  Corr.  sobre  ta  fey.  —  1262  Ms.  merci. —1282  Per  Io,cqtt.  pel  c. 


i324  »  D'aqui  no  pot  ysir  jamais, 
)i  Car  nostre  paire  l'ancantet 
»  En  aquels  temps  che  el  perdet 
»  Tôt  son  contât  et  mais  sa  terra  : 
i328  ))  Ayso  fu  par  la  granda  gherra. 
»  E  va  layssar  .x.  cavaliers 
»  En  garda  c'om(me)  non  sa  in- 
[tres  ; 
»  Per  30  suy  fort  merevilhat 
i332  »  Com  tant  avant  n'es  si  entrât, 
»  Car  lossenhorsnon  vosan  mort 
»  E  fach  morir  a  mala  mort.  » 
Respon  Blandin  de  Cornualha  : 
i336  M  Diray  vos  [o],  se  Dieu  mi  val- 
»  Deves  saber  per  veritat     [ha: 
»  Che  iou  amb  els  ay  batalhat, 
))  E  ay  mort  .iiij.  cavaliers 
1340  »  E  .vj.  quen  tene  presonne[r]s, 
»  Car  no  mi  layssavon  intrar 
»  Per  la  donsella  desliurar.  » 
Adonc  lo  donzel  a  parla(y)t  : 
i344  «  Gentils  senhor,  dites  ver(i)tat 
))  Che  siem  morts  los  cavaliers 
»  Che  eran  tant  marvais  mur- 
[triers?» 
Respon  Blandin  :  «  Certanament, 
1 348  )i  Che  mors,  che  près  son  vera- 
[ment.» 
Adonc  lo  donzel  s'anellet 
Davant  los  pas  a  Blandinet, 
E  va  si  fort  humiliar^ 
i352  E  tôt  ploran  lo  va  pregar  : 
«  Gentil  senhor,  non  vos  ânes 
»  Tromassordeslieuradaaures.» 
Respon   Blandin  :   «   No  plaissa 
[(a)  Dieu 
i356  »  Che  tan  gran  fauta  fessa  iou, 
»  Che  ioupartad'estaencontrada 
»  Tro  che  iou  l'aya  deslieurada  ! 
»  Per  so  pensas  la  my  demostrar, 
i3ôo  »  Car  iou  la  vol[e]  deslieurar. 
—  Gentil  senhor,  dis  lo  donzel, 
»  Intrem  nos  ci  (de)dinslocastel, 
»  E  p(l)us  que  tant  vezer  la  vos, 
1364  «  Aqui,  senhor,  la  vos  mostray; 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  I  89 

»  Mais  conven  vos  mais  batalhar 
»  Si  [vos]  la  voles  conquistar. 
I)  Mais  iou  creze  sertanament 
i368  ))  Che  vos  aves  tant  d'ardiament 
»  Che  p(l)us  che  aves  conquistat 
))  Los  .X.  cavaliers  malva(i)s, 
»  Che  atressis  conquistares 
1372  »  So  per  que  la  deslieureres.  » 
Respon  Blandin  :  «  (Verament  iou 
[la)  conquisteray 
))  0  en  la  peynna  iou  morray.  » 
Adonchas  els  s'en  va[n]  intrar, 
1376  E  aqui  el  ly  va  mostrar 

Dins  una  cambra  la  donzella 
Chi  era  gratiosa  e  bella, 
De  (grant)  beutat  ela  resplandia 
i38o  Tant  era  bella  e  jollia  ! 
Et  estava  se  asetada 
Sobre  un  liech  tota   encantada. 
(E)  aqui  avie  .vij.  damàysselas 
1384  Mot  mer[a]veylosâs  et  bellas 
Che  nuich  e  jorn  la  servien, 
E  d'ella  no  si  partien. 
E  quant  Blandin  vi  la  donzella 
i388  Che  era  mot  blancha  et  mot  bella. 
Va  s'en  tan  tort  ennamorar 
Che  el  non  saup  en  se  che  fâr. 
E  va  dire  al  dich  donzel  : 
1392  «  Sabes  vos  en  aquest  caste! 
»  Nulla  causa  ni  nulla  res 
»  Per  que  hom  la  desiieures?  » 
Adonques  respon  lo  donzel  : 
1396  «  Gentil  senhor,  hoc,  un  aussel 
»  Che  on  appella  blanc  astor, 
»  Que  es  sains  dins  una  tor  ; 
»  Aquel  convien  che  conquistes 
1400  »  Si  ma  sor  deslieurar  voiles; 
))  E  si  vos  plais  a  conquistar 
))  Diray  vos  con  aves  a  far  : 
)>  A  la  tor,  senhor,  vos  ires 
1404  »  E  très  gransporta(l)strobares. 
»  A  la  primiera  vera(ya)men 
»  Atrobares  un  gran  serpen  ; 
»  A  la  segonda  un  dragon 
1408  »  Che  es  malvaitz  e  fort  fellon  ; 


1349  Pour  s'aginolhet,  qu'on  pourrait  rétablir  en  corrigeant  adonc  en  donc.  —  1564 
Corr.  Lai  s.  mostraray  la  vos^ —  1370  Corr.  Aquels} —  1374  0  en,  ms.  E  en.  —  1381 
Ms.  esetada.  —  1398  Ces  s.  —  1401  Corr.  E  si  laus  p.?  cf.  1427,  1655. 


190 


p.  MEYER 
1452 


I)  A  la  terzia,  per  ventât^ 
»  Un  gran  Sarraxin  encantat, 
»  Che  es  aytal  comme  vosdiray  : 

1412  »  El  ha  de  golla  un  palm  0  mais, 

»  Ealasdensgrans  comme  verre         H^'^ 
»  [E]fort[zJe  duras  corne  ferre, 
»  E  a  las  narras  ben  fendudas, 

1416  »  E  (a)  las  aurelhas  ben  ponchu- 

»  E  es  ben  nègre  verament    [das;       14^0 

»  E  fercios  a  totâ  gent. 

»  El  ha  de  barba  myeya  brassa, 

1420  »  E  ten  al  col  una  gran  maza. 

»  D'aquel  conven  sias  avissât  1464 

»  Che  el  morir  no  pot  jamais, 
»  O  el  perdrie  undeins  dal  cays. 

1424  »  Et  quant  aura  perdut  un  deins, 

»  Quai  che  sia,  ardidament,  1468 

»  Tantost  e!  perdra  sa  vertut. 
»  Per  so  vos  dich  che  en  avisses 

1428  »  Che  un  dent  dal  cais  li  arabes. 
»  E  puys  intras  vos  en  la  tor 
»  E  (a)trobares  lo  blanch  astor  ;       1472 
«  E  prenes  lo  apertament, 

1432   »  Car  far  lo  po(de)ssegurament. 
»  Tôt  aysso  vos  convent  a  far 
»  Si  ma  sorre  vo(le)s  deslieurar.»       1476 
Respon  Blandin  de  Cornivalha  : 

1436   «  Donzel(et)  amoros,seDieusvos 

[valha, 
))  Aquellas  bestias  my  mostras  1480 

»  Car  iou  n'ay  ja  enflât  lo  nas 
»  Per  so,  (gentil) donzel, che  m'a- 
[ves  dich 

i44o  »  D'aquel  Seraxin  tant  ardit.   »       1484 
Dis  lo  donzel  :  «  Mot  volontiers 
»  Aquo  feray,  bon  cavalier.  « 
Adonques  els  s'en  va  annar 

1444  E  lo  donzel  li  va  mostrar  1488 

De  contenent  la  dicha  tor 
En  que  era  lo  blanch  astor. 
Aqui  presseron  cumiat, 

1448  E  Blandinet  s'en  es  intrat.  1492 

Blandin  come  bon  cavalier 
Intret  per  lo  portai  primier. 
E  quant  el  fu  dedins  intrat 


El  regardet  vers  un  costat, 
E  vi  per  un  gran  paviment 
De  lonc  en  long  lo  gran  serpent 
Che  fo  salida  d'una  fossa  ; 
E  fu  si  granda  e  si  grossa 
Cheacdelonc.viij.  ou.viiij.  passes 
E  ben  de  grueyssa  dos  brasses. 
Adonc  Blandin  tôt  corajos 
Vers  lo  serpent  s'en  va  de  cors  ; 
E  lo  serpent  lo  vi  venir, 
Atressi  lo  vole  assaglir, 
E  venc  an  gran  golla  badada 
Com(a)  si  fossa  cosa  enrabjada  ; 
Mais  che  Blandin[et]  s'avisset, 
E  tam  gran  colp  el  ly  donet 
De  la  lansa  per   miech  del  cays 
Che  bien  ly  en  mes  très  palm(e)s 
[0  mays, 
E  tent  la  frem  [et]  enastada, 
Per  miech  del  sol  tôt' enversada. 
Adonc  lo  serpent  non  se  po  ajudar 
An  la  gola  per  mal  a  far. 
Mais  tantost  ela  se  bosset 
Entorn  entorn  de  Blandinet. 
Adonc  Blandin  come  valent 
Tray  la  spassa  ben  [relluxent, 
E  tant  de  colp  el  li  donet 
Che  tôt  lo  ventre  li  fandet. 
Adonc  la  serp   suflfrir  non  poch 
Vera[ya]ment  aquel  [mal]  joc, 
Mais  que  tantost  perdet  la  vida, 
E  remas  morta  esmarrida; 
E  Blandin  vi  che  era  morta 
E  laysset  la  detrays  la  porta, 
E  puys(ses)  s'en  va  trestot  cor- 
Al  segon  portai  verament,  [rent 
E  vi  lo  dragon  che  dormia  ; 
Per  miech  del  sol  el  si  jassia  ; 
E  ges  non  li  vole  mot  sonnar 
Mais  tôt  avant  si  va  intrar. 
Avant  s'en  intra  l(o)  bon  Blandin 
Tant  che  atrobet  lo  Sarraxin  ; 
E  ayss'i  quant  el  vole  intrar 
Lo  Sarraxin  sans  mot  sonar 
Lo  vench  assalhir  e  requerre 


142;  Ms.  pendrie;  deins,  corr.  (et  au  v.  suiv.)  dent.  —  1426  Ms.  pendra.  —  1427  che 
en,  corr.  cheus^  —  1454  Corr.  la  g.  s.  (voy.  le  v.  suivant).  —  1463  an,  ms.  en.  — 
1471  Corr.  Donc  lo  s.  nos  pot  aidar.  —  1476  Ou  bel'  e  luxent.  De  même  v.  IJ74.  — 
1482  Ms.  romas.  —  1485  Us.  carrant. 


149*3  An  una  gran  massa  de  ferre, 
E  mot  gran  colp  lo  vole  ferir, 
Mais  che  Blandin  si  va  gandir, 
E  la  masa  donet  al  sol 
1 5oo  Un  tan  gran  colp,  per  saint  Cristol , 
Che  tût  l'ostal  t'es  tremolar 
Per  lo  gran  colp  che  va  donar. 
Adonc  Blandin  per  gran  vigor 
i5o4  Brandet  la  spassa  de  valor, 

E  donet  li  tal  per  lo  cors    [dos. 
Che  un  palm   l'en  passa  tras  lo 
Adonch  lo  Sarraxin  malvatz 
1 5o8  Non  fes  parvent  che  fos  nafrat, 
Mas  comme  fol  la  lansa  prent 
E  rompet  la  felonament, 
E  va  levar  un'  aotra  veys 
i5i2  Aquela  massa  de  gran  peys, 
E  puys  s'en  va  come  fellon 
Vers  Blandinet  lo  bon  baron, 
E  vole  lo  ferir  de  la  massa, 
i5i6  Mais  che  B.  li  fes  plassa  ; 
E  va  consegre  un  pillar 
Che  per  terra  l'en  va  mennar. 
Adonc  Blandin  chi  no  ac  lanssa 
ibzo  Tras  l'espasa  de  [gran]  fisanza 
E  va  si  mont  fort  corrozar  ; 
E  devers  el  s'en  va  annar, 
E  tant  gran  colp  el  li  donet 
i524  Chel  bras  senestre  li  rompet. 
Apres  li  donna  un  altre  colp 
Chel  vezer  e  l'aosir  li  tolc. 
Adonc  lo  Sarraxin  marit 
028  Tombet  al  sol  tôt  [ejsbaït, 
E  mont  gran  sanc  aqui  perdet 
Dels  colps  che  B.  (a)  li  donet; 
Mais  [que]  morir  el  non  podia, 
i332  Car  [tal]  proprietat  avia 

Che  non  pogra  morir  jamais, 
O  el  perdera  un  dent  del  cays. 
Adonch  B.,  chi  aquo  vi, 
i336  Montet  dousus  lo  Sarraxin, 
E  recordet  li  del  coltel 
Che  li  ac  dona[t]  lo  donzel, 
E  trays  la  daga  soptament 
1540  E  avisset  sobre  la  dent, 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  191 

E  tan  gran  colp  el  ly  donet 
Chedoas  caysals  li  arabet. 
Adonc  lo  Sarraxin  sanglent 
i544  Senti  che  ac  perdut  una  dent  : 
Al  re  non  fis  mas  un  sospir 
E  soptament  el  va  morir. 
Adonc  Blandin  près  ben  conort 
1548  Quant  el  vi  che  el  l'avie  mort, 
E  intret  s'en  dedins  la  tor 
E  atrobet  lo  blanch  astor, 
E  va  lo  penrre  plainament 
i552  Sus  en  son  ponch  veraiament, 
E  commenset  s'en  a  salhir 
Angrangauch,nonvos  quala  dir, 
Per  tal  quai  avia  trobat 
i556  Aquel  austor  e  conquistat. 
E  quant  el  fu  sus  lo  dragon 
Che  era  malvais  et  fellon 
Atrobet  lo  per  veritat 
i56o  Denpes,  che  s'era  reyssidat. 

Adonc  Blandin  non  poc  passar 
Per  ren  del  mont  che  poghes  far. 
Car  lo  dragon  li  defendie 
1564  Aquel  pas  tant  quant  [el]  podie. 
Dis  adonc  B.  :  «  Dieu  m(e)  don 
rendas  [das. 

«  Che  tôt  jort  me  crexon  fassen- 
»  Aynsim  coven  a  batalhar 
1 568  »  Si  plus  avant  vole(s)  pasar.  » 
Adonc  el  tornet  l'astor 
De  contenent  dedins  la  tor, 
E  puis(ses)  s'en  venc  come  fellon 
1372  Apertament  vers  lo  dragon 
E  an  l'espassa  flamey[a]n, 
Ben  [re]lussant  et  bel  talhant, 
[E]  tan  gran  colp  el  li  donet 
1576  Che  doas  costas  (a)  li  rompet. 
Adonc  lo  dragon  sans  mantir 
Devers  Blandin  s'en  va  venir 
Et  sautet  li  sobre  lo  col 
i58o  E  degorar  aqui  lo  vol, 

Mais  che  Blandin  se  avisset 
E  sus  l'eschinna  li  montet. 
E  dirai  vos  consi  fes  el  : 
1684  El  annet  trayre  son  coltel, 


i$oo  Cristol,  ms.  cristal.  —  içoi  Ms.  tremoral.  —  1504  Corr.  la  lansa.  —  1508 
parvent,  ms.  prenent.  —  1 524  Ms.  senestra.  —  1 536  dousus,  pour  desus.  —  1 547  p.  bon 
c!  —  I5S5  quai,  corr.  qu'eP.  —  1557  Ms.  /a  dragon.  —  1574  Ou  Bel'  t  /.,  cf.  la  note 
du  v.  1476. 


192  p.  MEYER 

E  dona  li  tal  per  la  gola  1628 

Che  tôt  son  sanc  achi  li  colla. 
Adonc  lo  dragon  sens  mantir 

i588  Tantost  comanset  a  morir  ; 
Blandin[et]  vi  che  el  moria  : 
L'austor  el  prent  e  tenc  sa  via, 
E  intret  s'en  en  lo  caste!,  i632 

092  E  trobet  tantost  lo  donzel 
Aqui  prest  e  apparelhat 
An  las  donzellas  per  ver(i)tat, 
Che  aqui  [trasjtos  l'esperavan  :         i636 

1396  Den  juvenhols  a  Dieu  pregavan 
Che  li  dones  forssa  e  vigor 
A  gazanhar  lo  blanc  astor. 
Adonc  B.  dis  al  donzel  :  1640 

1600  «  Es  aquest  aquel  hostel 

»  Che  vostra  sor  pot  deslieurar? 
«Caraotrenonpodetrobar.»  [tat 
(A)doncdis  lo  donzel:  ((Perver(i>      1644 

1604  »  Aquo  es  el,  Dieu  aia  grat!  » 
Adonquas  el  s'en  van  annar 
(Ej  a  la  donzella  (s'en)  val.n'i  intrar; 
Et  quant  els  li  foron  davant  1648 

1608  Lo  donzel[et]  de  bon  tallant 

Dis  a  Blandin  :  «  Gentil  senhor, 
»  Baylas  me  vos  lo  blanc  astor, 
»  Car  iou  sabe  de  temps  passât       i632 

16 12  »  La  siena  grant  proprietat; 
»  E  iou  garay  de  contenent 
»  La  myene  sorre  verayment.  » 
Dis  Blandin:  «Trop  ben  [0^  disses; 

161 6  »  Vel  vos  aysi,  vos  lo  penrres.  »       i656 
Adonquas  lo  dich  donzel 
Va  penrre  lo  blanc  aosel  ; 
E  dirai  vos  consi  e!  fe(i;s  : 

1620  La  man  de  la  donzela  près,  1660 

E  va  li  mètre  plannamens 
[L'Jastor  desus  verayament; 
E  la  donzela  quant  senti 

1624  Lo  blanc  astor  de  sobre  si, 

Tantost  ella  cobret  la  vida  1664 

Et  fo  sanada  et  goarida, 
E  tôt  denpes  se  va  levar 


E  (tantost  de  présent)  comman 
[zet  a  sospirar  ; 
E  estet  fort  maravelhada. 
Car  [hom]  l'avia  deslieu(e)rada. 
Dis  (a)donc  lo  donzel  :  «  Sor(re> 

[gentil, 
»  Ve  vos  un  cavallier  humil, 
»  Che  vos  es  venguda  desliurar 
»  E  per  faich  d'armes  recobrar; 
»  Per  que  non  vos  mer[a]veilhes 
))  Mais  rendes  li  grandas  merces.  » 
Araus  diray  de  la  donzella 
Las  contenensas  che  fes  ella  : 
Ela  'adonc)  s'en  va  vers  Blandinet 
E  a  SOS  pes  s'agenolhet, 
E  dis  li  :  «  Noble  cavalier, 
»  Corne  la  flor  de  bon  gherrier, 
«  Vos  rendde  ;  iou]  grandes  merces 
»  Del  servixi  che  faig  m'aves  ; 
»  E  preg[e]  vos,  lo  mieu  senhor, 
B  Aytant  cum  pode  per  amor, 
»  Que  vos  prengas  aquest  castel 
))  E  tota  la  signoria  d'el, 
»  E  tôt  mon  aor  et  mon  argent, 
))  Tôt  a  vostre  comandament; 
»  E  totquant  ay,  si  a  vos  plafy)s, 
»  Pregvos  che  trestot  ho  prenas. 
»  E  per  so  che  iou  puesca  (re)- 

[contar 
»  Chi  m'es  venguda  desliurar, 
))  Iou,  Brianda,  vos  requer 
»  Chevostrenommevuelhasdir.» 
Respon  B.  de  Cornivalha  :  [ha, 
»  [Na]  Brianda,  se  Dieus  mi  val- 
»  De  vos  non   voile  per  p.-esent 
»  Castel,  ni  terra,  ni  argent, 
»  Ni  ren  al  re  che  vos  ayas, 
»  Mais  vostre  amor,   si  a  vos 
[plafi)s; 
»  Car  sapias   per  veritat 
»  Che  [iou]  suy  tant  ennamorat 
»  De  vos,  Brianda,  sans  mentir, 
»  Che  d'amors  iou  cuge  morir; 


1586  son,   ms.  sen.  —  1588  a  morir,  ms.  amantir.  —  1591  Ms.  intren,  cf.  v.  1985. 

—  1595  Ms.  esperaven.  —  1596  Sic,  corr.  De  genolhons?  —   1600  Sic,  pour  auzel.  — 
1604  aia,  ms.  alha.  —  161 6  Ms.  Vel  ves.  —  1620  près,  ms.  pris.  — 1655  Ms.  merveilhas. 

—  1637  Ms.  Aras  vos  d.  —  1658  Ms.  contenansas.  —  1640  Ms.  s'anjonnelhet.  —  1655 
Corr,  Iou  Briandaus  voil  requérir^ 


.)  Perchenonvolepointd'argent, 

1668  »  Mais  vostra  amor  soletament. 
»  E  p(l)us  che  a  vos  ven  a  plaser 
))  Che  vos  mon  non  vulhas  saber, 
)>  Hom  m'apella,siDieumivalha, 

1672  »  Blandinet  de  Co[r]nivalha.  » 
Adonc  respondet  la  donzela 
Cortesament  a  merav[e'ilha, 
E  dis  li  :  «  Cavalier  plassent, 

1676  »  La  myena  amor  sertanament 
»  Es  tôt  jort  vostra  sans  falhir 
»  Davant  tos  ses  che  n'an  désir. 
»  Per  sert,  al  mont  non  ha  senhor , 

1680  »  Duc  ni  rey,  ni  emperador, 
»  Cheiouam(e)  tant  sertanament, 
»  E  faray  vos  h® (s)  aparvent.  » 
Adonc  ela  se  va  levar, 

1684  E  vers  Blandin  s'en  va  anar, 
E  hostet  li  son  basinet 
E  de  bon  cor  lo  avisset; 
E  vi  lo  blanc  e  gratios, 

1688  Joly,  corteys  e  amoros; 
E  comanset  lo  a  bayssar 
De  bon'  amor,  non  quai  parlar; 
E  Blandin  [et]  fes  aytrestal 

1692  De  Brianda,  si  Dieu  mi  sal. 
Aqui  esteron  un  gran  temps 
Abrassas  an[be]dous  ensems, 
E  puys  s'aneron  despartir. 

1696  An  gran  gauch,  non  vos  0  quai 
E  la  donzella  saludet      [(0)  dir; 
Lo  donzel  e  [si]  lo  baysset, 
E  atressi  [fai]  las  donzellas 

1700  D'una  en  una,  totas  ellas. 
Si  vos  ay  dich  de  la  doncella 
Las  contenenssas  che  fes  ella  : 
Adonc  parlet  lo  donzellon 

1704  A  Blandinet  lo  bon  baron, 

E  dis  :  «  Vos  ses  tôt  trebalhat, 
«Car  vos  aves  trop  batalhat, 
»  Perche, si  vos  pla(y)s,anen  dinar, 

1708  «Car  iou  n'ai  fach  aparelhar.  » 
Respon    Blandin   :   «  Aquo   mi 
[p!a(y)s  ; 
»  Car,  per  ma  fe,  iou  sui  tôt  las; 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES  IÇ^ 

))  Mas  preg  vos  che  primier  annes 


1712  I)  Fora  al  portai  ont  (a)trobares 
»  Peytavin  mon  escuder 
))  Che  achi  garda  mon  destrier, 
»  E  preg  vos  quel  fassas  intrar 

1716  »  E  venr(r)a  si  an  nos  dinar.  » 
Dis  lo  donzel  :  «  Mot  volentier 
)i   Aquoferay,  bon  cavalier.  » 
Adonc  lo  donzel  tôt  corrent 

1720  S'en  va  al  portai  verament, 

E  dis  li  :  «  Compahn  Pe[y  :tavin, 
»  Aysim(i)trametmosen  Blandin, 
))  E  manda  vos  queus  en  intres 

1724  »  Apertament  e  non  tardes.  » 
Adonc  Peytavin  s'en  intret 
An  lo  donzel,  e  non  tardet, 
E  los  cavals  van  establar, 

1728  E  (lur)  sivades  lur  van  donar. 
Adonc  s'en  tornan  a  Blandin 
E  lo  donzel  e  Peytavin. 
Et  quant  els  foron  au  bas 

1732  Trestot  ensems  s'en  son  annas 
En  lo  vergier  mot  gratios. 
Ont  cantavan  ausel  d'amors. 
Aqui  foron  taules  drissades 

1736  E  bonne[s]  viandes  aparelhades, 
E  van  si  trestotz  assetar 
Et  commanseron  (si)  a  dinar. 
Tôt  jort  parlant  de  lor  novellas 

1740  Blandin[et]  an  las  damoyselas. 
Enmentre  che  els  si  dinavan 
E  (lur)  novellas  achi  contavan, 
A  Blandin[et]  va  recordar 

1744  De  la  donzella  d'otramar, 

D'aquella  che  r(en)avia  menât 

Lo  caval  quant  era  al  prat. 

E   dis  :  ((  Brianda,  una  novella 

1748  ))  Vos  diray  d'una  damoysella 
»  Che  m'afaich  [trop]  gran  vilania 
»  Mentre  che  en  un  prat  me  jasia. 
»  Deves  saber  per  veritat 

1752  ))  Che  mon  caval  m'en  a  menât  ; 
»  Totas  veis,  iou  no  vuelh  mentir, 
»  Mas  la  veritat  vos  vulh  dir, 
»  Che  un  aotre  m'en  va  layssar 


1677  Es,  corr.  Er.  —  1678  Corr.  D.  totz  cels  !  —  168}  levar,  ms.  lavar.  -  1708 
n'ai,  corr.  l'ai'  —  171 }  Vers  trop  court  ;  corr.  lo  mieu  e.  ? —  1728  On  pourrait  garder 
lur  et  corriger  d{on]ar. 


194 
1736 


P.   MEYER 


»  lAn]  che  ioupoghes  cavalcar; 
»  Si  che,  conpenssant  vilania, 
n  Unpauchm'afachdecortessia. 
»  Mas(iou)ayiuratsobrema testa 
1760  »  Che  iou  non  tolray  dengunna 
»  Tromoncavalayatrobat  [festa 
»  E  sella  che  l'en  (n'}a  menât.  » 
Adonc  Brianda  vera(i)ment 
1764  Dis  a  Blandin  tôt  en  rissent  : 
«  Blandin,  non  vos  en  corrosses; 
»  Car  vostre  caval  trobares, 
»  Car  sapias  per  veritat 
1 768  »  Che  sella  che  l'en  a  menât 
»  Iou,  senhor,  l'avie  tramessa 
»  Per  lo  mont  e  che  serchessa 
»  Qualche  noble  cavalier 
1772  »  Vallent  e  pros  e  bon  gherier, 
»  Che  mi  poghessa  deslieurar 
»  E  per  faich  d'armes  recobrar. 
»  Per  so  ella  vos  enganet, 
1776  »  E  Dieu  0  vole  che  vos  trobet 
»  Per  tal  che  l'anessas  sercar 
»  E  chen  venghesses  deslieurar. 
«  Per  que  non  vos  meravilhes,  ■ 
1780  »  Mas  preg  vos  che  li  perdones.  )) 
Adonc  Blandin  fu  fort  gaussent 
E  mot  alegre  verament, 
Car  Brianda  li  dis  novella 
1784  D'aquella  aotra  damoysella. 
Dis  Blandinet  :  «  Per  veritat 
»  Iou  li  perdone  de  bon  grat, 
»  Edic  vos[be]  chemotmipla(i)s 
1788  »  P(l)uscheanvostrobadal'ay; 
»  Car  iou  l'agra  tôt  jort  sercada 
»  Tro  che  iou  l'agessa  trobada.» 
E  quant  [el]  aysso  agron  dich, 
1792  Trestot  lur  dinar  fu  complit. 
(A)donc  de  taula  si  leveron 
E  per  lo  vergier  s'en  intreron 
Déportant  se  alegrament, 
1796  Pensar  (vos)  0   podes  verament. 
Adonc  Blandin[et]  va  parlar 
E  dis:  «  Donzellacheporrienfar? 
»  De  questosmalastrucz  cavaliers 
1800  n  Che  iou  tene  per  presoniers? 


»  Plagra  vos  che  los  deslieuren? 
»  0  mi  digas  che  en  faren.  » 
Respont  Brianda  ardidament  : 
1804  «  Deslieuras  los  apertament. 
»  E  anon  s'en  en  mal  gassan, 
»  Car,  per  ma  fe,  ayssi  lur  tanh.  » 
Adonc  lo  bon  Blandin 
1808  E  lo  donzel  e  Peytavin 

S'en  va[n]    annar  als  cavaliers 
Che  tenien  per  presoniers, 
E  van  los  trestotz  deslieurar; 
1812  E  Blandin  lur  va  commandar 
Che  los  .iiij.  mors  enportessan, 
Deforas  e  los  soteressan 
Respon[don]  els  :  «  Per  veritat, 
18 16  »  Aquo  farem  nos  de  bon  grat.» 
Adonc  los  jetan  de  l'ostal 
E  van  lur  sarar  lo  portai  ; 
E  puysses  lo  bon  Blandin 
1820  E  lo  donzel  e  Peytavin 

S'en  van  tornar  a  las  donzellas, 
En  lo  vergier  jugar  amb  ellas. 
Aqui  feron  mot  bel  desport 
1 824  Tro  fon  mich  jort,  dins  aquel  ort; 
E  puys(ses)  quant    venc    nuich 
[jort  passât, 
Brianda  dis  e  a  parlât  : 
«  Blandinet,lomyen  [car]  senhor, 
1828  »  Iou  vos  prege  per  [bon'l  amor 
»  Che  nos   intren  dins  lo  castel 
»  Vos,  e  iou,  et  lo  donzel  ;  [trar 
»  Car  iou,  senhor,  vos  vulh  mos- 
i832  »  Tôt  mon  tesaur  etmonafar.  » 
Respon  B.  :  «  Aquo  my   play, 
»  Ardidamen  anen  non  lay.  » 
Adonques  totz  très  s'en  aneron, 
i836  En  una  cambra  s'en  intreron  ; 
E  Brianda  senssa  mentir 
Trestotz  sos  cofres   va  hubrir  ; 
E  puis  apelet  Blandinet 
1840  E  aqui  ela  li  mostret 

Tôt  son  tessaur  e  sos  joels 
Che  eran  mot  nobles  e  bels, 
E  dis  li  :  «  Cavalier  gentil, 
1844  ))  Preg  vos  che  sias  tant  humil 


1770  e  che,  corr.  per  so  che}  —  1778  chen  pour  chem.  —  1799  Corr.  D'aquestz.  — 
i8oi  Ms.  desHeures.  —  1805  gassan  pour  gazan.  —  182J  Corr.  mich  jor.  —  i8}0 
Corr.  et  aqucst  d.  f  —  1834  non  pour  nos  en. 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES 


»  Che  [vos]  prengas  d'aur  e  d'ar- 

[gent 

»  Tant  quant  vos  venrra  a  talent; 

»  Car,  per  ma  fes,  sien  prennes, 

1848  »  Per  sert  gran  plasser  my  fares.  » 

Respon  Blandin  de  Cornoa(l)gla 

Cortessament:«Si  Dieusmi  valha, 

»  [Na]  Brianda,iou(vos,~;dichvos 

lay 

i852   »  Che aorny  argent  non  my  play, 
»  Ni  ren  al  re  che  vos  agias, 
»  Masvostraamor,sia  vospla(y)s; 
»  Car  iouaquellavulh servir  [tir.)> 

i856  »  Tant  quant  viuray,  senza  men- 

Ar  vos  ay  dich  de  Blandinet 
Con(sy)  Brianda  lo  conquistet, 
E  tôt  après  iou  vos  diray 

1860  Consy  el  fes  encara  mais. 
El  va  estar  en  lo  castel 
An  Brianda  et  an  lo  donzel 
Ben  un  bon  mes  trestot  complit, 

1864  Che  de  aqui  non  se  partit; 

E  puys  quant  venc  lo  mes  passât 
Blandin  va  penrre  cumiat 
De  Brianda  e  del  donzel, 

1868  E  vole  se  partir  del  castel. 
Car  de  Guillot  li  recordet 
E  !o  terme  se  apropjet.         [rar 
(Adonc)  Brianda  se  mete  [a]  plo- 

1872  E  mot  gran  dol  aqui  menar; 
E  va  li  dir  tôt  en  plorant  : 
M  Franccavallier,  lo  myen amant, 
»  Ben  vesse,  lo  myen  car  senhor, 

1876  »  Che  vos  nonm'amasper  amor. 
»  Car  se  my  volgesses  amar, 
»  De  mi  non  vos  volgras  lunhar.» 
Respon  Blandin  e  a  parlât  : 

1880  «  Brianda per  veritat, 

»  La  veritat  vos  voile  dir 

»  Per  che  me  convient  despartir: 

»  Deves  saber  che  en  nostra  terra 

1884  »  Per  seguir  la  bonna  gherra 
»  E  ben  mich   an  nos  cavalquen 
»  Che  anc  avantura  non  troben  ; 


105 
»  E  puis  quant  venc  un  jort  matin, 

1888  »  Anen  tenir  nostre  camin, 
»  E  intren  nos  en  tôt  apert 
»  Dins  en  un  bosch  per  lo  désert, 
»  E  aqui  troben  avantura 

1892  ))  Mot  aspra  et  mont  dura 

»  De  que  non  vos  voile  contar, 
>)  Mas  tôt  avant  vole  parlar  : 
»  Nos  [en]  intren   trestot  avant 

1896  »  Per  lo  boschage  calvaquant, 
»  E  quant  foren  près  d'un  castel 
»  Anen  aossir  un  cant  d'ausel 
»  Che  disia  en  son  cant  : 

1900  »  Gentils  senhors,  anas  avant, 
))  E  trobares  un  gran  désert  : 
)i  Intras  la  jus  ben  e  apert, 
j)  E  quant  sares  jus  un  bel  pin 

1904  »  Che  atrobares  en  lo  camin, 
>>  La  un  tengha  a  la  part  drecha 
»  Per  una  cariera  estregia, 
»  E  l'autre  tencha  a  l'aotra  man  ; 

1908  »  E  (a)vantura  trobares  gran. 
»  Adonc  quant  nos  agem  aossit 
»  D'aquel  ausel  che  nos  a  dich, 
»  Nos  cavalchem  trestot  apert 

1 91 2   »  Tant  che  atroben  aquel  désert, 
»  E  apertamen  nos  entrem 
»  Tro  che  lo  pin  trobat  agem, 
»  E  aqui  nos  tenghen  conselh 

1916  »  De  so  che  a  nos  a  dich  l'aussel, 
»  E  aqui  no[s]  nos  departem 
»  Che  anc  depuys  non  nos  vim, 
»  E  prenghem  nos  en  couvenent 

1920  »  Che  n(o)s  trobassem  certana- 
»  En  aquel  loch  desot  lopin  [ment 
»  Lo  jort  après  de  Sant  Martin, 
»  Per  que  a  mi  conven  tenir 

1924  »  Aquel  terme  sanssa  mantir.  »> 
Adonc  Brianda  respondet. 
Mot  fort  plorant,  a  Blandinet, 
E  disly:  «  Senhor,  si  vos  pla(y)s, 

1928  »  Un  don  almens  me  aotrias  : 
»  Che  quant  aquel  trobat  aures 
»  Andos  ensems  vos  en  verres.» 
Respon  Blandin(et):(iIou  tornerai 


1870  Ms.  aproppet.  —  1880  Après  Brianda  il  y  a  un  blanc  dans  le  ms.  —  1884  11 
doit  manquer  deux  vers  après  celui-ci.  —  188 $-6  Cf.  v.  }i-2.  —  1899  Cf.  ci-dessus  v. 
548  et  suiv.  —  1902  jus,  1.  ins?  —  1918  vim,  corr.  veguem  ? 


196  p.  MEYER 

1932  »  Breument,  per  sert^  se  a  Dieu 

Adoncel  [a]prescumiat   Iplay.» 

De  totz  aqui  per  veritat; 

E  pueis  Brianda  va  bayssar^  1980 

1936  E  pensset  s'en  de  cavalchar. 

D'aqui  se  part  le  bon  Blandin 

An  son  escudyer  Peytavin  ; 

Apert  s'en  van  tôt  cavalcant  19^4 

1940  Las  lor  jornadas  caminant  ; 

E  tant  lonc  temps  el  cavalcheron 

Che  nuich  ni  jorn  non  repauseron, 

Tro  che  foron  desot  lo  pin  1988 

1944  Lo  jort  après  de  Sain  Martin, 

E  aqui  van  descavalcar 

El  bon  Guilhot  van  esperar. 

E  Blandin  très  jors  l'esperet  1992 

1948  Che  anc  Guillot  gis  non  tornet. 

E  quant  el  l'ac  ben  espérât, 

Tro  che  fu  lo  ters  jort  passât, 

Blandin  s'en  va  meravilhar,  1996 

1952  E  dis  che  l'anera  sercar, 

E  che  jamais  non  torneria 

Tro  che  novellas  en  sabria. 

D'aqui  parti  lo  bon  Blandin  2000 

1956  An  son  escudier  Peytavin, 

E  intret  s'en  per  lo  désert 

Cum  bon  cavalier  e  apert. 

E  quant  el  ac  gran  temps  anat         2004 
i960  Per  lo  désert  e  cavalcat, 

El  atrobet  per  [aijtal  astre 

Aquel  bon  prodome  de  pastre. 

An  qui  Guilhot  se  va  dinar  2008 

1964  Aquel  jort  che  i  va  passar. 

Adonc  Blandin  lo  saludet 

Et  de  novas  li  demandât, 

E  dis  ly  (0)  :  «  Prodom(e),  Dieus      2012 
[te  sal(ve)  ! 
1968  »  Digas,  si  Dieus  ti  gart  de  mal, 

»  Auries  tu  vist  un  cavalier 

»  De  Cornoalha  bon  garrier,  2016 

»  Cheper(son)  nomse  fa  appellar 
1972  n  Guilhot  Ardit  de  Miramar? 

»  lou  te  preghe  se  tu  vist  l'as 

»  Che  m'o  digas, se atupla(y)s;  »      2020 

Adonc  lo  pastre  respondet 
1976  Cortessament  a  Blandinet, 


E  dis  :  «  Senhor,  per  veritat, 
»  Gran  tems  a  che  sa  es  passât, 
»  E  mais  che  an  my  si  dinet 
»  Aquel  jort  che  aysi  passet, 
»  E  puysfsas]  teng  aquest  camin, 
»  E  iou,  senhor,  puis  non  lo  vi.  » 
Adonc  Blandin  lo  saludet 
E  tôt  avant  el  cavalchet, 
E  intret  s'en  per  [lo]  sandier 
A[n]  Peytavin  son  escudier; 
E  [va]  serca[r]  lo  bon  Guilhot 
Per  lo  désert  aytam  cum  pot. 
E  quant  el  ac  gran  temps  anat 
Per  lo  désert  (et)  ont  era  intrat, 
El  esdevenc  en  lo  vergier 
Ont  era  [a]quel  bel  pesquier, 
La  ont  Guillot  avie  mort 
Lo  nègre  cavalier  tant  fort  ; 
E  aqui  non  va  res  trobar, 
Mas  tôt  avant  va  cavalcar. 
E  tant  lonc  temps  el  cavalchet 
Tro  che  l'ermita  atrobet, 
Aquel  che  avie  garit 
Lo  bon  conpanh  Guillot  Ardit. 
Adonc  Blandin  lo  saludet 
Et  de  novas  li  demandet,     [sal! 
E  dis  :  «  Bon  pordom(e),  Dieu  vos 
»  Digas,  si  Dieu  vos  gard(e)  de 
»  Aurias[miJ vistuncavalier[mal, 
»  De  Cornoalha,  bon  gherrier, 
»  Cheper  (son)  nom  se  fa  appellar 
»  Guillot  Ardit  de  Miramar? 
»  Iou  vos  preghe  se  vist  l'aves, 
»  Che  m'o  digas,  et  non  tardes.» 
Adonc  l'ermita  respondet 
Cortessament  a  Blandinet, 
E  dis  :  K  Senhor,  per  veritat, 
)>  Gran  temps  a  che  sa  es  passât, 
»  E  mais,  senhor,  se  Dieu  misai, 
»  Estet  .viij.  jort  en  mon  hostal; 
»  E  puissas  tenq  aquest  camin, 
»  E  puys,  senhor,  iou  no  lovi.» 
Adonc  Blandin  lo  saludet 
E  tôt  avant  el  cavalchet. 
D'aqui  parti  lo  bon  Blandin 
An  son  escudier  Peytavin, 


1948  anc,  ms.  aoc,  de  même  v.  2026. 
V.  2043. 


1985  Ms.  intren;  cf.  v.  1591.  —  2005  Cf. 


•2084 


BLANDIN   DE  CORNOUAILLES 

E  va  serchar  lo  bon  Guillot 
2024  Per  lo  désert  aytant  cum  pot. 
Et  tôt  aquel  jort  cavalchet 
Che  anc  novellas  non  trobet. 
E  puys  quant  vent  lo  jort  sequent, 
2028  El  cavalchet  apertament  ; 
Et  quant  el  ac  ben  cavalcat 
Tro  che  fon  [benj  miech  jort  pas- 
E[l]  vi  davant  si  un  castel    [sat, 
2o32  Che era  moût  noble  e  [moût]  bel, 
E  desot  a[c]  un  pauch(de)  massage 
A  la  ribeira  d'un  boscage, 
E  aqui  ac,  che  bons  che  mais, 
2o36  En  (de)viron  de  .1.  hostais. 
Dins  lo  massage  s'en  intret 
E  aqui  el  descavalchet, 
E  quant  el  fon  descavalchat 
2040  Vers  un  pordom  s'en  es  anat, 
E  dis  li:  «  Prodom,  Dieu  vossal! 
»  Digas,  se  Dieus  vos  gard(e)  de 
[mal, 
))  Aurias  mi  vist  un  cavallier 
2044  ))  De  Cornoalha  bon  guerrier, 
»  Che  per(son)  nom  se  fa  appellar 
»  Guilot  Ardit  de  Miramar? 
»  lou  vos  preghe(s),  se  vist  l'aves, 
2048  »  Che  m'o  digas  e  non  tardes, 
))  Car  lou,  amie,  lo  vau  sercar 
»  E  volgra  lo  fort  atrobar.  » 
Adonclo  pordom(e)  respondet 
2o52  Iradament  a  Blandinet, 

E  dis  :  «  lou  vos  en  say  novellas 
»  Che  non  son  [ges]  bonas  ni  bêlas, 
))  Car  lo  senhor  d'aquest  castel 
205'")  ,)  E  SOS  parens  che  son  amb  el 
»  Lo  tenon  fort  près  et  liât, 
I)  Ben  a  dos  meis  per  veritat. 
»  Car  el,  senhor,  avie  mort 
20G0  ))  Quatre  cavaliers  mot  fort, 
»  Che  eran  trestotz  parens 
»  Del  dich  senhor  vera[ya]ment. 
»  Per  que,  senhor,  si  m'en  cresses, 
20G4  »  D'aquesthommenon demandes, 
»  Car  si  vos  l'anas  demandant 
»  Vos  en  porres  farvostre  dan.» 
Adonch  Blandin[etJ  li  a  dich  : 


197 


2068  «  lou  vos  prege(s),  cortesamich, 

»  Che  vos  me  menés  al  castel 

»  Car  iou  vuelh  [cert]  parlar  amb 

[el.  » 

Respondet  el  :  «  Mot  volontier 

2072  )i  Aquo  feray,  bon  cavalier.  » 
«  Adons  d'aqui  els  se  partiron 
))  E  al  castel  andos  anneron, 
E  Blandin[et],  si  Dieu  mi  sal, 

2076  Apert  va  tocar  al  portai. 

Adonc  tantost  venc  lo  portier 
E  dis  :  «  Cal  es  tu,  cavalier, 
»  Che  ayssi  venes  tant  ardit.?  » 

2080  Respon  Blandin  e  li  a  dich  : 
»  lou  suy  B.  de  Cornoalha, 
»  E  preg[e]  te,  si  Dieu  ti  valha, 
»  (Che)  digas  al  senhor  del  castel 
»  Che  iou  li  volh  parlar  amb  el.  » 
Adonc  lo  portier  s'en  intret 
E  a  son  maystre  parlet, 
E  dis  :  «  Senhor,  un  cavalier 

2088  ))  A  defora  sobre  un  destrier, 
»  E  a  mi  dich  che  vos  plages 
»  Che  amb  el  parlar  anesses.  » 
(A)donc  lo  senhor  s'en  va  venir 

2092  Devers  Blandin  senssa  mantir; 
E  tantost  el  lo  saludet 
E  denovas  li  demandet, 
E  va  li  dir  :  «  Che  demandas, 

2096  »  Cavallier^  ni  che  [a]  vos  plas.-*» 
Respon  Blandin  e  a  li  dich  : 
«  Iou  vene  ayssi,  car  ay  aossit 
»  Che  vos  tenes  per  presoner 

2100  ))  Guillot  Ardit  lo  bon  guarrier, 

»  E  volgra  [vos]  mot  fort  pregar 

»  Che  vos  lo  m(y)  volghesses  bay- 

[lar, 

»  Carde  bon  drech  non  lo  tenes; 

2104  »  Per  que  vos  prech   chel   des- 
[lieures.  » 
Adonc  lo  senhor  respondet 
Irradament  a  Blandinet, 
E  dis  :  «  Iou  tenc  per  veritat 

2108  Guilot  Ardit  près  e  liât, 

»  E  vos  per  tôt  vostre  poder, 
»  Per  ren  non  lo  podes  aver, 


2026  Ms.  non  ha  trobat.  —  2034  ribeira  d'un,  ms.  ribba  don.  —  2049  Ms.  sercan. 
2084  volh,  ms.  volho  ;  p.-ê.  Che  iou  vole  pj —  2090  Ms.  anessas. 


igg  P-   MEYER 

>)  Si  dons  am  my  non  batalhas         21 56 
21 12  »  E  per  batalha  my  venssas. 

»  E  vos  feray  trop  bel  partit  : 

»  Iouvosniet(e)ray  Guillot  Ardit 

))  A  la  un  corn  de  la  batalha  2160 

21 16  ))  Moût  volentier,se Dieu  mi  valha; 

)»  E  si  vos  venser  mi  podes 

»  Ardidamen  che  l'en  menés.  » 
2  1 20  Adonquas  lo  bon  Blandinet  2164 

Ambe  gran  gauch  li  respondet, 

E  va  li  dir  :  «  Bon  cavalier, 

»  Aquo  feray  mot  volentier; 

»  Epregvosche[us]annesarmar       2168 
2124  »  E  che  pensen  de  batalhar, 

»  Car,  per  ma  fes,  vos  non  parles 

»  Jamais   de   que   tal   gauch(s) 

[agues.  ))      2172 

(A)donc  lo  sengnor  s'en  va  intrar 
2128  E  tôt  apert  se  va  armar, 

E  puis  tantost  el  va  salhir 

Ambe  Guillot  sensa  mantir,  2176 

E  intren  s'en  apertament 
2i32  Per  miech  del  camp  verayament; 

E  Blandin  fes  [tôt]  atrestal 

Mot  valent(e)ment,  si  Dieu  mi  sai.      2 180 

Adonquas  els  van  commansar 
21 36  Tantost  aqui  a  batalhar. 

L'un  vers  l'autre  s'en  va  venir, 

De  colps  de  lanssa  s(e)  van  ferir,      2184 

E  tant  grans  colps  els  si  doneron 
2140  Cheperterraandoussi tomberon, 

E  tôt  apert  si  van  levar 

E  tant  gran  colps  si  van  donar        2188 

De  la  spassa  sus  l[os]  escut[z] 
2144  Quels  [en]  brasses  los  an  romputz. 

Adonc  lo  senhor  del  castel 

Un  tan  gran  colp  li  donet  el  2192 

De  la  spassa  sul  bassinet 
2148  Che  fuoc  e  flamma  en  gitet. 

Adonc  Blandin  coma  valent 

Vers  el  s'en  va  apertament,  2196 

E  an  l'espassa  flamejan 
2  1 52  Li  va  dona[r]  un  colp  tam  gran 

Che  tôt  l'aubert  li  va  passar 

Et  mont  greument  l'anet  nafrar.      2200 

Aqui  batalheron  (un)  gran  temps 


Mot  asprament  andous  ensems, 
Tant  che  per  forssa  lur  convenh 
A  cobrar  forssa  et  alench  ; 
E  quant  agron  alen  cobrat 
La  un  e  l'aotre  s'es  levât, 
E  fieron  se  si  asprament 
An  las  espassas  verament 
Che  tomberon  estaboïtz 
Per  miech  del  sol  tôt  esbaïtz. 
A  cap  del  temps  els  si  leveron 
E  batalhar  tantost  torneron. 
Adonc  Blandin  corage  près, 
E  dirai  vos  cumsi  el  fes  : 
Vers  el  s'en  va  apertament 
E  f[e]ri  lo  sy  asprament 
Che  per  terra  lo  fes  tombar. 
Et  mont  greument  l'anet  nafrar; 
E  encaras  lo  cavaler 
Si  vole  levar  cum  bon  gerier; 
Mais  che  Blandin  fon  avissat 
E  tantost  sus  li  es  montât, 
E  hostet  li  apertament 
L'erme  del  cap  veraiament, 
E  va  li  dir  en  alta  vo(i)s  : 
«  Cavaler,  tantost  rende[s]  vos, 
»  Si  non  per  sert  ares  mor[r]es, 
»  Si  vos  tantost  non  vos  randes.» 
Adonc  quant  el  anet  aosir 
Che  Blandin  lo  volie  aucir. 
Va  se  rendre  de  contenent 
A  Blandinet  verayament. 
Adonc  Blandin  levar  le  fes 
E  a  mersy  aqui  lo  près, 
E  fes  l'anar,  se  Dieus  m'ajut. 
En  son  castel  trop  ben  batut. 
E  puysses  près  Guillot  Ardit 
Et  en  après  e[l]  a  ly  dich  : 
«  Guillot,  pensen  nos  en  d'annar 
))  Apertament  senssa  tardar, 
»  Car  nos  non  faim  plus  ren  ayssi .  » 
Adonc  tencheron  lo  lur  camin, 
E  van  s'en  ben  apertament 
Tos  très  ensems  veraiament, 
E  intran  s'en  per  lo  desers 
Com  bon  cavaliers  el  apertz; 
E  mentre  che  els  s'en  anavan 


2121  Ambe,  ms.  An.  —  2184  aucir,  ms.  aueir.  —  219J  Ms.  penses;  cf.  1801.  — 2196 
Corr.  comme  au  v.  2288. — 2197  van  s'en,  ms.  vassen. — 2201-2  Ms.  anavam...  cavalcavam. 


-204 


2208 


•i6 


BLANDIN  DE 

Per  lo  desertz  e  cavalcavan, 
Blandinet  anet  recontar 
Al  bon  Guillot  de  Miramar 
L'avantura  che  atrobet 
Quant  Brianda  conquistet  ; 
Et  atressys  Guillot  Ardit 
Aqui  a  recontat  e  dich 
Consy  li  près  dels  cavaliers 
Che  avie  mort  tam  bon  guerriers. 
Adonquas  els  tôt  cavalchant, 
Las  lur  jornadas  caminant. 
S'en  van  tornar  en  lo  castel 
De  Brianda  e  del  donzel  ; 
E  quant  els  foron  prop  d'aqui, 
Blandin  va  dir  a  Peytavin: 
«  Petavin,  penssa  t'en  d'anar 
))  Tôt  drech  al  castel  sans  tardar, 
»  E  dicas  (a)  Brianda  novella  : 

2220  I)  Cheieuseray  anuch  ambella.  » 
Adonc  Peytavin  s'an  nasset 
E  drech  al  castel  s'en  anet; 
[E]  tantost  trobet  lo  donzel 

2224  Chi  s'esbatia  per  lo  castel. 
Adonc  tantost  lo  saludet 
E  dis  li  :  «  Cortes  donzel[et], 
))  Blandin  vos  manda  saludar, 

2228  »  E  mays  Guillot  de  Miramar, 
»  E  seran  tantost  senssa  falha 
"  Ayssi  am  vos , se  Dieus  mi  valha .  » 
(A)ùonc  lo  donzel  lo  va  (a)culhir 
Ambe  gran  ganch  sensa  mantir; 
E  puis  s'en  va  trestot  corrent 
Devers  Brianda  verament, 
E  va  li  dire  la  novella 
CheBlandm  foraanuich  amb  ella. 
Adonc  Brianda  gratiossa 
Fon  [mot]  allegra  e  joyossa 
Quan  lo  donzel  e  Peytavin 

2240  Li  disson  nov(ell)as  de  Blandin; 
E  va  aculhir  verament 
Peytavin  [mot]  alegrament. 
Apres  tantost  s'en  voch  anar 
Devers  Blandin  sensa  tardar  ; 
E  fes  adobar  las  donzellas 


2232 


2236 


2244 


CORNOUAILLES  1 99 

E  als  cavals  mètre  la  [s]  sella  [s], 
E  montant  sus  apertament 

2248  E  van  vers  el  veray[a]ment  ; 
E  quant  son  del  castel  ysitz, 
Tantost  aqui  els  los  an  vistz. 
Adonc  Brianda  sans  mentir, 

2252  Che  vi  los  cavaliers  venir, 
Tantost  son  caval  va  brochar 
E  devers  el  s'en  va  annar, 
E  Blandinet  fes  aytrestal 

2256  Ver[s]  Brianda,  se  Dieu  me  sal. 
Aqui  els  s'en  va[n]  aculhir 
An  gran  gauch,  non  vos  0  cal  dir, 
E  puys  s'en  tornan  verament 

2260  Vers  lo  castel  jugant,  rissent, 
E  quant  foron  dedins  intras 
Tantost  els  son  descalva]lchas, 
E  tos  ensens  s'en  van  annar 

2264  Lay  ont  els  devion  sopar. 
Aqui  foron  taules  drissades 
E  viandas  apparelhadas. 
E  van  si  trestotz  assetar, 

2268  E  commansseron  a  sopar; 
Aqui  soperon  verament 
[Tras]tos  ensems  allegrament. 
E  quant  agron  de  tôt  sopat(z), 

2272  Blandinet  dit  et  a  parlât:     [car 

«  Tôt  homme  se  pens(e)  de  co[l]- 

)>  E  paussen  nos  (tos  en)tro  al  jort 

[clar, 

»  E  puys  doman  nos  parleren 

2276  »  Consy  nos  nos  governerem.  n 
Adonch  Brianda  e  las  donzellas 
Tantost  cochar  s'aneron  elas  ; 
E  puissas  Guillot  et  Blandin 

2280  E  lo  donzel,  et  Peytavin, 
Dins  una  cambra  van  intrar, 
E  aqui  els  si  van  colquar, 
E  tota  (la)  nuich  si  repausseron, 

2284  Tro  lo  matin  che  si  leveron. 
E  tantost  quan  foron  levatz 
Blandin,et)e  Guilot  son  anna^z 
Per  la  muralha  del  castel, 

2288  E  aqui  teng(he)ron  lur  conselh. 


2217  Ms.  penssen  ten  da  anar.  —  2221  Corr.  s'avisset?  —  2226  Ms.  C.  avenent,  mais 
avenent  est  exponctué.  —  2232  Ambe,  ms.  An.  —2249  Son,  ms.  forem.  —  2260  Ms. 
nssant.  —  2267  van  si,  ms.  vanti.  —  2275  doman,  ms.  domen.  —  228}  si,  ms.  //. 


200  P.  MEYER 

Adonc  [lo  bon]  Blandin  a  dich  : 
«  Che  conseillas^  Guillot  Ardit? 
»)  Ayssi  es  Brianda  gentil 

2292  »  Che  es  [mot]  francha  e  humil,      2336 
»  Che  iou  ame  de  fin  corage 
»  Senssa  pansar  [nul]  point  d'ou- 
»  Eayencor,sivosplages,[trage; 

2296  »  Che  per  molher  iou  la  presses  ;      2340 
»  E  atressi  conselheria 
»  Che  se  a  vos,  Guillot,  plassia, 
I)  Che  l'autra  sorre  fremasses 

2  3oo  »  E  per  molher  la  presseses  ; 

»  Car  mai  nos  val  chens  molherem      -^44 
»  Andous  ensems  p(l)us  che  po- 
[dem.  » 
Adonc  lo  bon  Guillot  Ardit 

23o4  Li  respondet  e  a  li  dich  :  2348 

«  Si  vos,  Blandin,  0  conselhas 
»  Ardidament  aquo  my  plas.  » 
))  Don  dis  Blandin  :  «  Atras  tor- 

23o8  »  E  a  Brianda  en  parlen.»  [nen      2352 
Adonquas  els  atras  torneren 
E  a  Brianda  s'en  aneren  ; 
E  Blandin  la  va  saludar 

23i2  E  a  una  part  la  va  tirar,  2356 

E  dis  ly  :  «  Brianda,  sapjas, 
»  Che  iou  voile,  se  a  vos  plas, 
»  Vostre  sor(re)  prenga  per  marit 

23i6  »  Mon  conpanhon  Guilhot  Ardit,      236o 
»  Car  el  es  noble  cavallier, 
»  Valent  e  pros  e  bon  gherrier  ; 
»  Humil,  cortes  et  fort  leal 

2320  »  Es  atresis,  si  Dieu  me  sal;  2364 

»  Epreg[e]  vos,sia  vospla(y)s, 
»  Che  vos  per  my  aysso  fayssas. 
»  Apres  vos  preghe  humilmen 

2324  )■<  Aytant  com  pode  verament,  2368 

))  Che  vos  mi  prenghas  per  marit, 
»  Car  per  ma  fe  tôt  mon  délit 
»  Metray  tostemps  en  vos  servir 

2328  »  Tant  quant  viuray,  senssa  man-      2372 
Adonc  Brianda  respondet    [tir.» 
Cortessament  a  Blandinet, 
E  dis  :  «  Senhor,  per  veritat, 

2332  »  Aquo  feray  iou  de  bon  grat,         2376 


«  Car  per  ma  fe  al  mont  vivent 
»  Non  a  un  altre  verament, 
»  Che  iou  ame  tant  com  vos  Bian- 
))  Lialmentambeboncorfm.  [din, 
»  E  per  ma  fe,  p(l)us  che  a  vos 
»  Motvolentiersiouofaray;[p!as, 
n  Mas  preg(e)  vos  che  lo  donzel 
»  Sia  appellat  en  (aqu)est  con- 
[selh:  » 
(A)donc  lo  donzel  fon  appellat 
E  d'aysso  els  ly  an  parlât; 
E  lo  donzel  verayament 
Respondet  lur  cortessament, 
E  dis  :  «  Senhor,  aquomy  pla(i)s 
«  Ardidament  che  0  fassas.  » 
Adonc   [el]   van  sonar  Yrlanda 
Che  era  sor[r]e  de  Brianda, 
E  Guillot  la  va  [donc]  fermar 
Devant  trestoz  e  espossar, 
E  Blandin  [et]  feis  aytrestal 
De  Brianda,  se  Dieus  me  sal  ; 
E  quant  si  foren  esposatz 
Trestos  quatre,  et  mais  juratz, 
Blandinet  dis  a  [na]  Brianda 
E  a  sa  sorre  na  Yrlanda 
Che  convidesson  lur  parens, 
Car  els  volien  verayament, 
Che  al  jort  venent  de  Sant  Antoni 
Se  fes[es]sa  lur  matrimoni  ; 
E  puys  après  e  el  a  dich 
A  son  conpanh  Guillot  Ardit  : 
«  Guillot,  fassen  justas  cridar, 
»  Tôt  hom[e]  che  vulha  justar; 
»  Car  vos  et  iou  vera[ya]ment 
»  Tenren  lataula  a  tôt  vennent.» 
Ayssi  cum  (0)  dis  ayssi  0  feren. 
Tantost  las  justas  cridar  faren. 
E  puys  quant  vent  a  la  jornada 
Che  el[a]s  lur  agron  donada, 
Veng(he)ron  de  nobles  cavalliers 
E  gran  ren  de  bons  escudiers 
Per  faire  onor  a  [na]  Brianda 
E  a  sa  sorre  na  Yrlanda. 
Aqui  feron  mot  bella  festa 
[Très]  totz  ensems  ben  e  honesta, 


2294  pensar,  ms.  penser.  —  2316  companhon,  ms.  companhs.  —  2336  amhe,  ms.  an. 
—  2366  tôt,  ms.  tous.  —  2368  il  faudrait /eren,  mais  il  est  difficile  que  ce  mot  rime 
avec  lui-même.  —  2376  ben,  corr.  heV?  —  2378  Corr.  son  /;.? 


BLANDIN  DE  CORNOUAILLES 


201 


E  feron  justas  e  biorst 
Che  dureron  ben  .xv.  jortz. 
(E)  quant  los  biortz  foron  pasatz, 

•238o  Tôt  hom  estranch  s'en  es  anat, 
E  Blandin[et]  de  Cornivalha 
E  Guillot,  se  Dieu  me  valha, 
Van  remanir  an  lors  molhers, 

2384  E  feron  cum  bons  cavalers  ; 
E  d'aqui  non  volgron  partir, 
Ni  vogron  plus  g[ujera  segir, 


Mas  che  feron  cum  bona  gent  ; 
2388  E  Dieus  lor  donet  pron  de  ben. 

Aras  ve  vos  che  vos  ay  dich 
Cum  Biandin  e  Gulhot  Ardit 
Atroberon  bonas  molhers, 
2392  Car  feron  com(a)  bons  cavaliers; 
E  pregas  Dieu  che  ayssi  vos  prenna 
E  che  vos  don  (a  tut  e  a  tute)  la 
[bona  strenna. 


VOCABULAIRE 


ahaslamcnl  ou  baslamenl  1017,  suffisance. 

abrc  707? 

'a-jlla  8?,  237,  là -bas.  Lex.  rom.  aylai 

IV,  8. 
ùlans  700,  corr.  albans?  sorte  d'oiseau 

de  proie  mentionné  dans   Guill.  de 

Tudèle  V.  208^.  Le  vers  restant  trop 

long,  on  pourrait  supprimer  et. 
al  rt  779.  1 545,  rien  autre;  rcn  al  re 

1661,  1853. 
amortir  1 57,  mourir,  synon.  à'csmorùr. 
an    182,  7o8,   372,    397,  421,   etc., 

avec. 
anar,  va  employé  comme  auxiliaire  au 

sens  du  prétérit,  comme  en  catalan, 

1329,  1963,  1964. 
apcrt  28,  202,  243,  308,  etc.  cheville. 
apenamcnt\%i^2<\^,  302, 305,3 18,358, 

384,  394,  413,  429,  etc.  cheville. 
ardidamcnl   1425,    1803,   1834,  21 19, 

2306,  2346,  cheville. 
astor  1430,  ISSO,  1 569,  autour,  oiseau 

de  châsse. 

dVI5W,i'—,JV(iMf,  59,325,423,1235, 

1 421, 1465, 1 540,  etc.,  être  attentif. 
Beres  702  ? 
'bcroyer  455,  arme  «sorte  de  poignard) 

faite    en  Berry?  Un   ex.  franc,   de 

1412   est  cité  par  Carpentier,  Du 

Cange  Bcrroerii. 
biortz  2377-9,  behourt,  joute. 
'bossar,  se — ,  1473,56  gonfler;  ex.  du 


part,  dans  Lex.  rom.  II,  242. 

"brandar  1207,  brandir. 

"brodent  372,  brondent  i^-j} 

Cadaun  604,  chacun. 

cays  1467,  1J34,  joue. 

fâ\i(î/ 1 542,  dent  molaire.  Raynouard, 
II,  287  cite  l'ex.  de  Biandin  et  un 
autre  tiré  de  VElucidari  qui  a  été 
écrit  sur  les  confins  de  l'Espagne. 
C'est  un  mot  surtout  catalan  (caixal). 

camalh  1222,  camail,  tissu  de  mailles 
qui  s'attachait  au  bassinet  et  proté- 
geait le  bas  de  la  tête  et  le  cou. 
C'est  la  pièce  d'armure  qui  au  XIII* 
s.  et  surtout  au  XIV*  remplace  l'an- 
cienne ventaille. 

chins  783,  chiens. 

cogitar  581,  penser.  Lex. rom.  II,  429. 

cominal  739,  qui  est  de  pair,  au  même 
point. 

contenensas  1638,  1702,  contenances, 
mines. 

contenent,de —  1445,  1 570,  161 3,  2185, 
incontinent;  Lex.  rom.  V,  335. 

'Daga  1539,  dague. 

degorar  \  580,  pour  devorar. 

denpes  (d'en  pes)  1560,  1627,  sur  pied, 
debout. 

doman,  pour  dcman,  2275,  comme  ro- 
maner  pour  remaner. 

Enfelonir,  s' — ,  1193,  devenir  furieux  ; 
enfelonit  1 100. 


I.  Les  mots  qui  manquent  à  Raynouard  sont  précédés  d'une  *.  Je  classe  \'y  avec  l'i. 
Romania,  Il  1^ 


202 


P.   MEYER 


'enmentre  97,  575,  771,  etc.,  tandis 
que. 

escampar  744,  lâcher,  perdre. 

escavalchar  51,  245,  571;  Raynouard 
admet  ce  mot  avec  l'exemple  du  v. 
3 1 .  Dans  tous  ces  cas  on  pourrait 
corriger  c[l]s  cavalchcron. 

escura,  79,  obscurité. 

*<;imor/ir  1 52,  s'éteindre,  mourir;  ca- 
talan. 

cstaboïtz  2163,  étourdis,  Lex.  rom.  III, 
198. 

Far  654,  faire,  au  sens  de  décrire, 
représenter. 

*fercios  14 18,  fier,  farouche. 

fissanza,  de  gran —  140,  1520,  che- 
ville. 

''jorja  752,  forge,  mot  catalan  (prov. 
farga). 

fremar  2299,  pour  fcrmar,  fiancer,  s'en- 
gager avec  une  lemme. 

Gassan,  pour  gazan,  gain;  anar  se  en 
mal  —  1806. 

grueyssa  14^8,  grosseur. 

Joël  1841,  joyau. 

joli,  jolia,  1380,  1688,  gai,  enjoué. 

Le\iar  174,  455,  enlever. 

Mais  que  146^,  1481,  1498,  1516,  etc., 
paraît  employé  au  même  sens  que 
mais,  comme  très  que  pour  très. 

mar  tallen  200,  pour  mal  tallcn. 

marvais  1346,  mauvais. 

massât ge  2033,  2037,  habitation;  Lex. 
rom.  IV,  148,  mazatge.. 

matar  458,  tuer;  castillan  et  catalan. 


molherar  2301,  se  marier,  en  parlant 
d'un  homme. 

Narra  1415,  narre  701,  narine. 

no  explétif  363. 

'Orta  88,  jardin  ;  catal.  plutôt  que  prov. 

Parar  1236,  parer  un  coup;  pas  d'ex, 
en  ce  sens  dans  Raynouard. 

passar,  s'en — ,  772,  passer,  mourir. 

'pcnna  719  (supprimez  la  correction 
proposée  en  note),  la  partie  supé- 
rieure de  l'écu,  voy.  Du  Cange, 
t.  VII. 

perdut,  Aotre  trobat  per  un  perdut,  1098, 
proverbe. 

poncliut  1416,  pointu. 

ponhal  740,  poignard,  pas  d'ex,  en  ce 
sens;  dans  Raynouard,  IV,  669  b. 

Quai  1554,  pour  eal,  il  faut. 

Rcysidar  ()S,  103,  1560,  réveiller. 

remanir  (en  rime)  513,  529. 

resianchar  1 50,  étancher,  arrêter  le  sang. 

Sausse  1034,  saule. 

*secodar  139,  secouer;  Lex.  rom.  V, 
175,  secodre. 

sort,  mala  —  874. 

Tonibar  v.  transitif,  142,  348,  392, 
428,  748,  etc. 

*trcsque  203 ,  i  100,  beaucoup,  très,  mot 
d'un  assez  fréquent  emploi  dans  le 
Midi  au  XIV  et  au  XV^  siècle. 

Verre  141 3  verrat,  sanglier.  Lex.  rom. 

vianda,  les  deux  premières  syllabes 
réunies  en  une,  286,  1017,  1736;  au 
contraire  1038,  2266. 


ERRATA. 


P.  178,  la  première  note  se  rapporte  au  v.  389  (et  non  388).  Ce  vers  peut 
être  ainsi  corrigé  Lo  j.  tal  m.  —  P.  181,  note  sur  le  vers  704,  lisez  :  «  m'ais, 
corr.  m'aias  «.  —  P.  182,  les  notes  des  v.  759  et  760  sont  rattachées  à  tort 
aux  vers  760  et  761. 


FRANÇOIS  VILLON 


ET  SES  LÉGATAIRES. 


Parmi  nos  vieux  poètes,  il  n'en  est  pas  dont  la  destinée  excite  autant 
la  curiosité  que  celle  de  Villon,  l'écolier  du  xV  siècle.  Cet  auteur,  en 
nous  révélant  quelques-unes  des  plus  tristes  circonstances  de  sa  vie, 
semble  pris  dans  son  dernier  ouvrage  d'un  si  vif  regret  de  sa  «  jeunesse 
folle  »,  ses  sentiments  sont  exprimés  d'une  façon  si  touchante  qu'on  ne 
peut  se  défendre  d'une  certaine  sympathie  pour  lui.  On  voudrait  avoir 
des  renseignements  plus  précis  sur  cette  existence  dont  on  ignore  la 
durée,  savoir  enfin  s'il  était  véritablement  aussi  coupable  qu'on  s'est 
souvent  plu  à  le  croire.  Nous  avons  entrepris  déjà  depuis  longtemps  des 
recherches  à  ce  sujet  aux  Archives  Nationales,  en  vue  d'une  édition  que 
nous  espérons  publier  bientôt,  et  bien  qu'elles  n'aient  pas  eu  tout  le 
succès  que  nous  souhaitions,  nous  croyons  pouvoir  en  faire  connaître 
dès  à  présent  les  principaux  résultats. 

Les  biographes  de  Villon  se  préoccupent  tout  d'abord  de  connaître 
son  nom  de  famille.  Pendant  plus  d'un  siècle,  on  ne  paraît  pas  avoir  douté 
que  Villon  n'ait  été  son  véritable  nom  ;  mais  il  faut  dire  qu'au  xvi'^  siècle, 
les  savants  s'occupèrent  peu  du  malheureux  poète.  Ce  n'est  qu'en  1 599 
qu'apparaît  pour  la  première  fois  la  question  du  nom  de  Villon,  dans  le 
passage  suivant  du  président  Fauchet  :  «  Maistre  François  Corbueil 
«<  fut  surnommé  Vuillon  pour  les  tromperies  qu'il  fit  en  sa  vie,  l'épitaphe 
«  duquel  j'à^  dans  un  de  mes  livres  escrit  à  la  main  qui  dit  : 

Je  sui  Françoys,  dont  ce  me  poise, 
Nommé  Corbueil  en  mon  surnom. 
Natif  d'Auvers  emprès  Pontoise, 
Et  du  commun  nommé  Vuillon. 
Or,  une  corde  d'une  toise, 
Sçauroit  mon  col  que  mon  cul  poise. 


204  '^-   LONGNON 

Se  ne  fut  un  joly  apel. 
Le  jeu  ne  me  sembloit  point  bel  '. 

Cette  épigraphe,  ou  plutôt  cette  épigramme,  au  sens  ancien  du  mot, 
semble,  on  le  voit,  n'être  qu'une  amplification  du  quatrain  suivant  : 

Je  suis  Françoys,  dont  ce  me  poise, 
Né  de  Paris  emprès  Ponthoise; 
Qui,  d'une  corde  d'une  toise, 
Sçaura  mon  col  que  mon  cul  poise, 

qui  se  lit  dans  toutes  les  anciennes  éditions  de  Villon. 

Fauchet  n'a  pas  converti  tout  le  monde  à  son  opinion.  Le  Père  du 
Cerceau  attaqua  en  1723  avec  une  certaine  vivacité  l'authenticité  de 
l'épigramme,  en  raison  de  l'entrelacement  des  rimes  masculines  et  fémi- 
nines qui  s'y  remarque,  et  dont  l'emploi  régulier  est  bien  postérieur,  suivant 
lui,  à  Villon  ^  ;  mais  son  objection  tombe  nécessairement  si  l'on  observe, 
avec  M.  Antoine  Campaux  ?,  que  cet  entrelacement  se  retrouve  dans 
plusieurs  des  ballades  de  Villon,  et  notamment  dans  la  requête  au  duc 
de  Bourbon.  Dans  notre  siècle,  Daunou  a  également  contesté  le  nom 
Corbuell  4  et  tout  récemment  encore  P.  Jannet  se  rangeait  à  son  senti- 
ment en  formulant  une  nouvelle  objection  contre  le  huitain  publié  par 
Fauchet.  «  Une  preuve  certaine,  dit-il,  de  la  composition  tardive  de  cette 
))  pièce,  c'est  qu'on  ne  trouverait  probablement  pas  dans  la  seconde 
»  moitié  du  xv®  siècle,  et  certainement  pas  dans  les  œuvres  de  Villon, 
»  un  huitain  dont  les  rimes  soient  distribuées  comme  dans  celui-là.  « 
Et,  en  effet,  tous  les  huitains  de  Villon  riment  1-3,  2-4,  5-7,  6-8,  tandis 
que  dans  celui  de  Fauchet,  les  quatre  derniers  vers  riment  ^-6,  7-8. 
((  Les  faussaires,  conclut-il,  ne  pensent  jamais  à  tout  5.  »  Nous  n'aurions 
certainement  pas  songé  à  répondre  à  cette  judicieuse  observation,  si 
nous  n'avions  eu  le  bonheur  de  retrouver  la  pièce  suspecte  dans  le 
manuscrit  autrefois  possédé  par  Fauchet  et  dont  la  trace  était  perdue 
depuis  longtemps  ^.  Or,  l'objection  de  Jannet  est  réduite  à  néant,  car 
on  discutait  sur  des  vers  copiés  quelque  peu  inexactement  par  Fauchet, 


1 .  Origines  des  chevaliers,  armoiries  et  héraux  dans  les  Œuvres  de  M.  Claude 
Fauchet,  édition  de  1610,  f"^  508  V,  509  r". 

2.  Lettre  à  Monsieur  de  ***  en  lui  envoyant  la  nouvelle  édition  des  Œuvres  de 
François  Villon.  Cette  lettre  est  jointe  à  l'édition  de  Coustelier,  Paris,  1723. 

3.  A.  Campeaux,  François  Villon,  sa  vie,  ses  œuvres,  p.  40. 

4.  Journal  des  savans,  1832,  p.  554. 

5.  Œuvres  complètes  de  Villon,  édition  préparée  par  La  Monnoye,  mise  au 
jour  par  M.  P.  Jannet,  p.  vi,  note  i. 

6.  Nous  utiliserons  dans  notre  édition  les  variantes  que  nous  fournit  ce 
manuscrit  non  encore  employé  pour  les  éditions  de  Villon.  Il  renferme  comme 
le  ms.  1661  du  fonds  français  de  la  Bibliothèque  Nationale  ceux  des  huitains 
du  Petit  Testament  que  Prompsault  a  le  premier  publiés. 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  205 

et  que  nous  reproduisons  textuellement  d'après  le  manuscrit  qui  date  du 
dernier  tiers  du  xv"^'  siècle  : 

Je  suis  François,  dont  il  me  poise, 
Nommé  Corbeil  en  mon  seurnom, 
Natif  d'Auvars  emprez  Pontoise, 
Et  du  commun  nommé  Villon. 
Une  corde  de  demye  toise, 
Ce  ne  feusl  ung  joly  appel, 
Sceust  bien  mon  col  que  mon  cul  poise. 
Le  jeu  ne  me  sembloit  point  bel  '. 

S'il  est  désormais  impossible  de  nier  l'existence  de  l'épigramme  et 
difficile  d'en  contester  l'authenticité ,  nous  ne  pensons  pas  cependant 
qu'on  doive  s'en  autoriser  pour  substituer  au  nom  de  Villon  celui  de 
Corbeil  (et  non  Corbueilj  et  faire  du  poète  un  enfant  d'Auvers.  Nous  ne 
sommes  pas  en  mesure  de  dire  pourquoi  dans  un  manuscrit  renfermant 
des  poésies  de  Villon  et  remontant  à  la  fm  du  xv"'  siècle,  ce  huitain  vient 
terminer  le  grand  testament  de  Villon  ou,  plutôt,  a  été  transcrit  à  la 
suite  de  ce  morceau  capital  ^  Nous  parlerons  donc  dès  maintenant  des 
pièces  authentiques  consultées  par  nous  et  qui  nous  contraignent  à  rejeter 
le  nom  de  Corbeil. 

On  trouve  dans  le  registre  du  Trésor  des  Chartes  coté  JJ  1 87  une 
lettre  de  rémission  accordée  en  janvier  1455  (1456,  n.  st.)  à  «  maistre 
François  des  Loges,  autrement  dit  de  Villon,  aagié  de  vingt-six  ans  ou 
environ»  pour  un  meurtre  commis  le  jour  de  la  Fête-Dieu,  au  cloître  de 
Saint-Benoît-le-Bétourné,  à  Paris,  sur  la  personne  de  Philippe  Cher- 
moye,  prêtre.  Or,  si  l'on  considère  le  titre  de  maître  que  ce  document 
donne  au  suppliant  et  qui  est  également  attribué  à  Villon  par  les  pre- 
miers éditeurs,  ainsi  que  par  l'auteur  des  Repues  franches  ;  si  l'on  rapproche 
le  surnom  du  délinquant  du  nom  de  famille  de  «  maistre  Guillaume  de 
Villon  ')  que  le  poète  appelle  son  «  plus  que  père  «  ;  si  l'on  remarque 
que,  suivant  le  préambule  du  Grand  Testament,  Villon  devait  être  né  en 

1.  Le  ms.  porte  :  «  Le  jeu  me  ne  me  sembloit  pas  bel.  » 

2.  Le  copiste  auquel  on  doit  le  manuscrit  Faucnet  a  consacré  au  Grand  Tes- 
tament un  gros  cahier  de  papier  dont  les  derniers  feuillets  sont  marqués  62 
et  67  ;  malgré  cette  apparente  irrégularité,  il  n'y  a  pas  de  trace  de  feuillets 
disparus,  car  l'avant-dernier  (coté  62;  correspond  avec  le  second  feuillet  du 
cahier.  Ce  copiste  avait  utilisé  le  bas  du  f"  62  v"  par  la  transcription  de  ces 
quatre  vers,  variante  peu  importante  de  l'épigramme  la  plus  connue  : 

Je  suis  François  dont  il  me  poise, 
Natif  d'Ausoir  emprès  Pontoise, 
Et  de  la  corde  d'une  toise 
Saura  mon  col  que  mon  cul  poise. 
Ces  vers  ont  été  barrés  et  remplacés  au  folio  67  r"  qui  suit  immédiatement 
par  l'épitaphe  donnant  le  nom  de  Corbeil. 


206  A.   LONGNON 

14:;  I  et  avoir  de  vingt-quatre  à  vingt-cinq  ans  en  janvier  1455  (v.  st.), 
il  devient  presqu'impossible  de  douter  que  «maistre  François  des  Loges» 
et  Villon  ne  fassent  un  seul  et  même  personnage. 

La  découverte  de  cette  lettre  de  rémission  paraîtrait  devoir  faire 
cesser  les  conjectures  sur  le  véritable  nom  de  Villon  :  elle  ne  ferme 
cependant  pas  l'ère  des  hésitations.  La  présence  dans  un  autre  registre 
du  Trésor  des  Chartes  (JJ  185)  d'une  lettre  de  rémission  adressée  dans 
le  même  mois  de  janvier  1455  et  pour  le  même  crime  à  «  François  de 
Monterbier,  maistre  es  ars  »,  vient  de  nouveau  obscurcir  la  question. 
L'âge  du  suppliant  n'est  pas  énoncé  dans  cette  seconde  pièce;  mais  Fran- 
çois de  Monterbier  ne  peut  être  distingué  de  Fr.  des  Loges,  car  le  récit 
de  la  rixe  est  le  même  à  quelques  détails  près  dans  les  deux  lettres;  ici 
la  victime  est  appelée  Phelippe  Sermoise  au  lieu  de  Ph.  Chermoye. 
Nous  renonçons  à  expliquer  ce  fait  d'une  double  requête  adressée  par  le 
même  personnage  sous  deux  noms  différents  et  amenant  la  délivrance  de 
deux  lettres  de  rémission.  Nous  nous  contenterons  de  faire  remarquer 
pour  l'honneur  de  la  chancellerie  royale  que  les  deux  lettres  ne  furent 
pas  données  au  même  lieu  :  la  première  est  datée  de  Saint-Pourçain,  en 
Bourbonnais,  et  la  seconde  de  Paris. 

Il  est  certain,  par  le  fait  même  de  ces  deux  requêtes,  que  le  poète 
était  connu  à  Paris  sous  l'un  et  l'autre  des  noms  dont  il  les  signa  ;  mais 
il  importe  de  distinguer  son  nom  patronymique.  Il  nous  a  paru  que  pour 
parvenir  à  résoudre  ce  petit  problème,  il  convenait  de  recourir  aux 
archives  de  l'Université  de  Paris,  où  Villon  avait  étudié. 

Le  seul  document  où  nous  pouvions  espérer  trouver  quelque  renseigne- 
ment sur  notre  poète  est  un  registre  des  procureurs  de  la  nation  de  France 
pour  la  faculté  des  arts,  registre  sur  lequel  on  inscrivait  les  noms  des 
écoliers  boursiers  qui  obtenaient  les  grades  de  bachelier,  de  licencié  et 
de  maître.  Nous  n'avons  trouvé  dans  ce  registre,  qui  se  rapporte  aux 
années  1444  à  1456,  ni  François  des  Loges,  ni  François  de  Monterbier,  ni 
même  Corbeil  ;  mais  nous  remarquons  en  revanche,  parmi  les  rares  éco- 
liers du  nom  de  François,  un  Franciscus  de  Moult  Corbier,  parisiensis, 
nommé  par  trois  autres  fois  Franciscus  de  Montcorbier.  Il  figure  en  mars 
1448  (v.  st.)  parmi  les  haccalanandi  ',  et  un  peu  plus  de  trois  ans  après, 
c'est-à-dire  au  temps  de  Jean  de  Conflans  qui  exerça  les  fonctions  de 
procureur  de  la  nation  de  France  du  4  mai  au  26  août  1452,  on  le 
compte  au  nombre  des  jeunes  gens  appelés  à  la  licence ,  puis  à  la 
maîtrise  es  arts  -.   Or,  le  nom  de  Montcorbier  étant  le  seul  qui  puisse 


1.  Folio  97  v°,  du  registre  des  procureurs  de  la  Nation  de  France  conservé 
à  la  Bibliothèque  de  l'Université.  —  La  bourse  de  Franciscus  de  Moult  Corbier, 
parisiensis,  y  est  estimée  deux  sous  parisis. 

2.  «    ènquiTUR    KO.MEN    cuJUSDAji    LiCENCUTi    :    Dominus   Franciscus   de 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  207 

être  rapproché  d'un  de  ceux  que  les  lettres  de  rémission  attribuent 
à  Villon,  et  se  retrouvant,  du  reste,  à  plusieurs  reprises  dans  un 
registre  original,  ce  nom  est  à  notre  avis  le  véritable  nom  du  poète.  Le 
changement  de  Montcorbier  (ou  Moncorbier)  en  Monterbier  résulterait 
d'une  faute  de  copiste,  car  on  sait  combien  est  grande  dans  l'écriture  du 
xV  siècle  la  ressemblance  des  lettres  c  et  t  d'une  part,  o  et  e  de  l'autre, 
et  nous  ne  craignons  pas,  en  émettant  cette  opinion^  de  recevoir  le 
blâme  de  quiconque,  ayant  étudié  quelque  peu  les  registres  du  Trésor 
des  Chartes,  a  pu  juger  combien  les  noms  propres  y  sont  quelquefois 
altérés. 

Il  est  possible  que  le  nom  Corbeil  ne  soit  qu'une  corruption  de  celui 
de  Montcorbier.  On  ne  doit  pas  oublier,  en  effet,  que  nous  ne  connais- 
sons du  huitain  qui  le  fournit  qu'une  transcription  qui,  sans  doute,  ne  se 
rattachait  à  l'original  que  par  plusieurs  intermédiaires.  Il  semble,  en 
outre,  difficile  d'admettre  que  le  poète  ait  pu  commettre  ce  grossier 
pléonasme  :  «  Nommé  Corbeil  en  mon  seurnom  »,  et  on  peut  dès  lors 
supposer  que  les  deux  premières  syllabes  de  ce  vers  renferment  une 
fausse  leçon.  Or,  comme  Villon,  s'il  est  l'auteur  du  huitain,  écrivit  assu- 
rément : 

Je  suis  François,  dont  il  me  poise, 

De  Montcorbier  en  mon  seurnom. 

nous  nous  arrêterons  à  cette  hypothèse  qu'un  copiste  maladroit  aura 
fait  du  second  vers  :  «  De  nom  Corbier  en  mon  seurnom  »,  leçon  qu'un 
second  scribe  modifia  légèrement  pour  éviter  la  redondance.  Quant  à  la 
différence  qui  subsiste  entre  Corbier  et  Corbeil,  les  manuscrits  offrent 
trop  souvent  des  variations  analogues  en  ce  qui  concerne  les  noms 
propres ,  pour  qu'il  y  ait  lieu  de  s'en  occuper  autrement. 

Nous  ne  devinons  pas  quel  motif  porta  Villon  à  substituer  à  son  nom 
patronymique  de  Montcorbier  celui  des  Loges,  qui  ne  tarda  pas  à  être  rem- 
placé lui-même  par  le  surnom  ds  Villon,  ou  plus  simplement  Villon,  sous 
lequel  il  devait  être  plus  tard  exclusivement  connu.  L'origine  de  ce 
dernier  surnom,  grâce  aux  Testaments,  paraît  certaine.  Il  fut  sans  doute 
donné  à  François  en  raison  de  ses  relations  avec  un  protecteur  de  sa 
jeunesse  qu'il  a  soin  de  nommer  dans  chacun  de  ses  Testaments,  avant 

Montcorbier,  de  Parisius,  cujus  bursa:  II  s.  p.    —    Sequuntur  nomina   illo- 

RL".M     QUI    I.NCEPERUNT    IN    PRESEXTI    PROCUR.VTORIA    [JOHANNIS  DE  CONFLANS]: 

Dominus    Franciscus    de    Montcorbier ,    de    Parisius ,    inccpturus    sub    me 

vrocuratorc  :  Il  s.  p.  »  (f"  \^\  r"  du  registre  déjà  cité).  —  Cinq  lignes  plus 
bas,  Jean  de  Conflans  a  reproduit  la  mention  de  F.  de  Montcorbier  sous  cette 
forme  :  «  Dominus  Franciscus  de  Montcorbier,  de  Parisius,  inccpturus  sub  magistro 
de  Conflans  tune  procuratorc  :  Ils.  «  On  peut  tirer  de  ces  mentions  la  preuve  que 
Fr.  de  Montcorbier  étudiait  alors  sous  la  direction  de  Jean  de  Conllans.  Le 
chiffre  qui  suit  le  nom  des  écolie.'-s  est  celui  de  la  valeur  de  leur  bourse. 


208  A.   LONGNON 

tous  autres  légataires.  En  1456,  il  l'appelle  d'abord,  à  cause  de  sa 
mesure  du  vers,  omaistre  Guillaume  Villon  '  »,  puis  plus  tard,  en  1461, 
((  maistre  Guillaume  de  Villon 2.  »  C'est  surtout  dans  le  Grand  Testa- 
ment que  Villon  parle  affectueusement  de  ce  protecteur,  qui  l'avait  tiré 
de  plus  d'un  danger  et  occupe  en  retour  la  première  place  dans  ses 

souvenirs  : 

Item,  et  à  mon  plus  que  père 

Maistre  Guillaume  de  Villon, 

Qui  m'a  esté  plus  doulx  que  mère 

D'enfant  eslevé  de  maillon  ; 

Qui  m'a  mys  hors  de  maint  boillon, 

Et  de  cestuy  pas  ne  j'esjoye  ; 

Si  luy  requiers  à  genoillon. 

Qu'il  m'en  laisse  toute  la  joye. 

Ces  vers  suffisent  à  prouver  qu'après  avoir  «  toutes  ses  hontes  bues  », 
Villon  n'était  pas  entièrement  perverti,  puisqu'il  pouvait  encore  trouver 
de  telles  paroles  pour  témoigner  sa  reconnaissance.  On  ne  peut  dire  au 
juste  quels  liens  unissaient  Guillaume  au  jeune  poète  ;  il  parait  certain 
toutefois  que  ce  n'était  pas  le  maître  fripon,  auquel  il  devait  les  premières 
leçons  de  la  pince  et  du  croc,  comme  l'a  supposé  un  des  derniers  éditeurs 
de  Villon  5.  Guillaume  était  sans  doute  le  maître  sous  lequel  Villon  avait 
étudié,  car  alors,  comme  l'observe  M.  Thurot  dans  son  livre  sur  i'Or- 
ganisaîion  de  l^ enseignement  dans  l'Université  au  moyen-âge,  les  relations 
entre  les  maîtres  et  les  étudiants  étaient  plus  intimes  et  plus  familières 
«  qu'elles  ne  le  sont  aujourd'hui  dans  les  collèges  entre  les  professeurs 
))  et  les  élèves.  L'étudiant  était  réclamé  par  son  maître  au  Châtelet;  c'était 
»  son  maître  qui  présidait  à  ses  actes  lorsqu'il  prenait  ses  grades,  car 
»  les  étudiants  s'attachaient  ordinairement  à  un  maître  de  leur  pays 
»  pour  conférer  plus  librement  avec  lui  et  lui  demander  des  explications. 
»  Les  étudiants  et  les  maîtres  d'une  même  nation  logeaient  le  plus  sou- 
))  vent  dans  le  même  hôtel,  souvent  ils  mangeaient  à  la  même  table  4.  » 
Quoi  qu'il  en  soit,  François  de  Montcorbier  fmit  par  prendre  le  nom  de 
son  protecteur. 

La  question  du  nom  de  Villon  à  peu  près  résolue,  il  nous  reste  à 
reprendre  le  peu  que  nous  savons  de  ce  personnage  en  suivant  l'ordre 
chronologique.    François  de  Montcorbier,  de  Paris,  élève   boursier  à 

1.  Petit  Testament,  huitain  9. 

2.  Grand  Testament,  huitain  77. 

5.  P.  L.  Jacob,  bibliophile,  Œuvres  complètes  de  Villon,  p.  15,  note  6. 

4.  Ch.  Thurot,  De  F  organisation  de  l'enseignement  dans  l  Université  au  moyn-âge, 
p.  38.  —  Il  est  bon  cependant  de  rappeler  ici  que  si  Guillaume  avait^été  le 
maître  de  François,  il  ne  l'était  plus  à  l'époque  où  celui-ci  reçut  la  maîtrise  : 
le  registre  de  la  Nation  de  France  nous  apprend  qu'il  étudiait  alors  sous 
maître  Jean  de  Conflans. 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  209 

l'Université,  arrivait  au  baccalauréat  en  mars  1449  (n.  st.).  Dans  l'été  de 
1452,  il  devenait  licencié  et  maître  es  arts,  et,  comme  nous  savons  par 
le  Grand  Testament  qu'il  était  né  vers  14^1,  il  obtint  le  grade  de  maître 
à  21  ans  environ.  Ce  renseignement  est  précieux  pour  la  réhabilitation 
de  la  jeunesse  de  Villon  et  montre  que  quelquefois  notre  auteur  se  charge 
outre  mesure.  En  effet,  il  se  reproche  de  ne  pas  avoir  «  étudié  au  temps 
de  sa  jeunesse  folle  »,  d'avoir  fui  l'école  ',  et  on  croyait  trouver  en  lui 
un  écolier  n'ayant  pu  atteindre  à  aucun  des  grades  universitaires.  Tout 
au  contraire,  Villon  reçut  la  maîtrise  aussitôt  qu'il  eut  atteint  Page  régle- 
mentaire, car,  pour  obtenir  ce  grade,  il  fallait  être  âgé  au  moins  de 
2 1  ans  et  avoir  étudié  en  arts  pendant  si.x  ans  2. 

A  dater  de  1452,  Villon  eut  sans  doute  à  son  tour  des  élèves  auxquels 
il  put  rendre  quelques-uns  des  services  qu^il  avait  jadis  reçus  de  son 
maître.  Ces  élèves,  du  moins  ceux  qui  étudiaient  sous  lui  quatre  ans 
plus  tard,  paraissent  dans  ses  poésies  ;  et  Villon,  après  son  départ  de 
Paris,  les  appelle  ses  «  jeunes  orphelins  ?  ».  Ils  se  nommaient  Colin 
Laurens,  Girart  Gossoyn  et  Jehan  Marceau,  et  les  érudits  ne  les  ont 
considérés  jusqu'ici  que  comme  de  jeunes  malfaiteurs  dressés  au  crime 
par  Villon.  L'un  d'eux  figure  en  1454  s°"s  ^^  ^^^  ^^  "  Girart  Gossouyn 
le  jeune,  escolier  à  Paris  4  »  et  il  pouvait  être  le  fils  de  «  Girart  Gos- 
souyn l'ainsné  »,  alors  notaire  au  Châtelet  5.  Villon  comptait  donc  parmi 
ses  écoliers  au  moins  un  jeune  homme  appartenant  à  une  honorable 
famille  parisienne,  et  ce  fait  peut  être  invoqué  comme  une  preuve  de  sa 
conduite  irréprochable  à  cette  période  de  sa  vie. 

Les  lettres  de  rémission  accordées  par  Charles  VII  à  Villon  en  janvier 
1456  (n.  st.)  marquent  la  fin  de  cette  période  et  constatent  que  jusqu^a- 
lors  il  n'avait  «  esté  attaint,  reprins,  ne  convaincu  d'aucun  autre  villain 
»  cas,  blasme  ou  reproche  ».  François  demeurait  en  1455  dans  le 
cloître  de  Saint-Benoît-le-Bétourné,  non  loin  de  la  Sorbonne,  dont  il 
entendait  sonner  la  cloche  en  écrivant  son  premier  Testament  6.  Or, 


1.  Grand  Testament,  huitain  26. 

2.  Ch.  Thurot,  De  l'organisation  de  l'enseignement,  etc.,  p.  60. 

3.  Petit  Testament,  huit.  2^  et  26.  — Grand  Testament,  huit.   137. 

4.  Archives  Nationales,  Y  5231,  à  la  date  du  6  août  1454.  —  Gossemart, 
procureur  de  l'Université,  avait  mis  empêchement  à  une  cause  pendante  entre 
Girard  Gossouyn  et  Jean  Wasset,  mais  cet  empêchement  fut  levé  par  le  Châ- 
telet :  I'  Sera  levé  et  osté,  et  icellui  [empeschement]  levons  et  estons  et  si  disons 
»  que  icellui  Gossouyn  joyra  des  previleges,  franchises  et  libériez  de  ladicte 
»  Université  comme  vra)  et  continuel  escalier  d'icelk  Université  et  tout  selon  la  forme 
»  et  teneur  dud.  mandement  duquel  la  teneur  s'ensuit.  »  (Suit  la  copie  d'un 
mandement  de  Guill.  Houppelande,  recteur  de  l'Université,  en  date  du  27 
juillet  14^.) 

5.  Archives  Nationales,  Y  523 1^  aux  10  février,  21  et  28  novembre  14^. 

6.  Petit  Testament,  huit.  35. 


210  A.  LONGNON 

ainsi  qu'il  l'expose,  il  était  assis  le  jour  de  la  Fête-Dieu  '5  juin  1455), 
vers  les  neuf  heures  du  soir,  sous  le  cadran  de  l'église  de  Saint-Benoît 
en  compagnie  d'un  prêtre  et  d'une  femme,  et  conversait  avec  eux, 
lorsque  survinrent  un  autre  prêtre  nommé  Ph.  Sermoise  ou  Chermoie  et 
un  jeune  maître  ès-arts,  natif  du  diocèse  de  Tréguier,  du  nom  de  Jean 
Le  Merdi  '■.  Philippe  arrivait  dans  un  état  d'exaspération  furieuse 
contre  Villon,  et  bien  que  celui-ci  ait  cherché  à  le  calmer  en  lui  offrant 
place  auprès  de  lui,  il  le  frappa  de  sa  dague  et  lui  fit  à  la  bouche  une 
entaille  dont  Villon  conserva  la  trace.  Les  deux  adversaires  étaient  alors 
complètement  seuls,  car  leurs  compagnons  étaient  partis  peur  ne  pas  se 
compromettre  dans  la  querelle.  Villon,  voulant  éviter  quelque  nouveau 
coup,  tira  aussi  sa  dague  et  en  frappa  le  prêtre  à  l'aine  ;  cependant,  il 
ne  paraît  pas  qu'il  l'ait  dès  lors  blessé.  Jean  Le  Merdi,  qui  revint  sur  ces 
entrefaites,  désarma  Villon,  et  le  pauvre  maître  ès-arts,  poursuivi  et 
menacé  de  nouveau  par  son  ennemi,  jeta  au  visage  de  celui-ci  une  pierre 
qu'il  tenait  à  sa  main  droite  et  parvint  à  se  retirer  chez  un  barbier  pour 
se  faire  panser.  Pendant  ce  temps,  Philippe,  grièvement  blessé  par  la 
pierre,  gisait  sur  la  place,  d'où  il  fut  porté  en  l'  «  ostel  des  prisons  n  de 
Saint-Benoît.  Là,  il  reçut  la  visite  d'un  examinateur  au  Châtelet  de  Paris 
et,  questionné  par  lui,'  il  ne  semble  pas  avoir  été  tenté  de  charger  Villon, 
et  déclara,  au  contraire,  lui  pardonner  sa  mort  «  pour  certaines  causes 
qui  à  ce  le  mouvoient.  »  Le  lendemain,  vendredi,  il  fut  transporté  à 
l'Hôtel-Dieu  où  il  mourut  le  jour  suivant.  Villon,  craignant  cependant 
l'action  de  la  justice,  quitta  Paris,  et,  si  Pon  s'en  rapporte  à  la  lettre 
accordée  au  nom  de  François  de  Monterbier,  il  aurait  été  banni  pour  ce 
fait  du  royaume  de  France,  et  sa  supplique  n'avait  d'autre  but  que  d'ob- 
tenir le  retrait  de  cette  peine  -. 

Ce  sont  certainement  les  conséquences  de  ce  malheureux  événement 
qui  jetèrent  Villon  dans  la  vie  d'opprobres  qu'il  mena  jusqu'en  1461.  En 
effet,  il  n'est  pas  probable  que  notre  fugitif  ait  eu  des  ressources  suffi- 
santes pour  vivre  honnêtement  pendant  le  laps  de  temps  qui  s'écoula 
entre  le  5  juin  1455  et  le  mois  de  janvier  suivant.  On  ne  sait  s'il  quitta 
réellement  le  royaume,  mais  on  peut  croire  que,  pendant  quelque  temps 
du  moins,  il  parcourut  les  environs  de  Paris,  vivant  aux  dépens  des 
bonnes  gens.  C'est  du  moins  ce  qui  paraît  ressortir  de  ce  huitain  du 
Grand-Testament  : 


1.  La  qualité  et  le  pays  de  J.  Le  Merdi  nous  sont  fournis  par  le  registre  des 
procureurs  de  la  faculté  des  arts  pour  la  Nation  de  France  où  il  figure  pour 
avoir  obtenu  la  licence  et  la  maîtrise  entre  ie  5  mai  et  le  26  août  145^  (f"^  207 
V  et  208  r"). 

2.  Tous  les  détails  que  nous  donnons  sur  la  lutte  entre  Philippe  et  Villon  et 
sur  ses  suites  sont  empruntés  aux  deux  lettres  de  rémissions  dont  nous  don- 
nons le  texte  en  appendice. 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  2  1  1 

Item,  et  à  Perrot  Girard, 
Barbier  juré  de  Bourg-la-Royne, 
Deux  bassins  et  ung  coquemard,   . 
Puisqu'à  gaigner  mect  telle  peine. 
Des  ans  y  a  demy  douzaine, 
Q^u'en  son  hostel,  de  cochons  gras, 
M'apastela  une  sepmaine  ; 
Tesmoing  l'abesse  de  Pourras  '. 

Si  l'on  ajoute  quelque  foi  à  cette  indication  des  six  ans  qui  séparaient 
la  repue  franche  de  Bourg-la-Reine  du  moment  où  il  écrivait  le  Grand- 
Testament,  on  arrive  à  fixer  pour  date  à  cet  incident  le  second  semestre 
de  l'année  145^.  C'était  justement  l'époque  où  il  fuyait  la  justice,  et  il 
est  possible  que  ce  soit  alors  qu'il  ait  contracté  ces  liaisons  malsaines 
qui  devaient  le  conduire  à  deux  pas  du  gibet. 

Parmi  ces  liaisons,  il  en  est  une  dont  il  nous  faut  parler  dès  mainte- 
nant, puisque  la  mention  s'en  trouve  au  huitain  que  nous  venons  de 
citer  :  nous  voulons  parler  de  ses  rapports  avec  l'abbesse  de  Pourras, 
témoin  de  la  repue  franche  faite  aux  dépens  de  Perrot  Girard.  M.  Paul 
Lacroix  a  donné  du  nom  de  l'abbesse  une  explication  que  rien  n'appuie -, 
L'abbesse  de  Pourras  n'a  pas  plus  que  les  autres  personnages  des  Testa- 
ments un  titre  imaginaire  ;  c'était  l'abbesse  de  Port-Royal,  au  diocèse 
de  Paris,  abbaye  dont  le  nom  vulgaire  était  alors  Porrais  ou  Pourrais  ?. 
Huguette  du  Hamel,  ainsi  se  nommait  cette  indigne  religieuse,  était 
devenue  abbesse  de  Port-Royal  à  la  mort  de  Michelle  de  Langres  en 
1454  ou  145  ^•♦.  Il  paraît  qu'avant  son  élévation  à  cette  dignité,  Huguette 
se  conduisait  déjà  d'une  façon  peu  régulière  ;  mais  la  connaissance  de 
ses  désordres  se  répandit  surtout  en  1465,  époque  à  laquelle  la  guerre 
du  Bien  Public  la  força  de  venir  chercher,  avec  ses  religieuses,  un  asile  à 
Paris  chez  maître  Baude  Le  Maistre,  procureur  de  l'abbaye,  qui  passait 
pour  avoir  des  rapports  intimes  avec  elle.  Elle  fut  alors  dénoncée  par 
un  religieux  bernardin  à  l'abbé  de  Chaalis  qui,  en  1463,  avait  déjà  reçu 
mission  de  l'abbé  de  Cîteaux,  chef  de  l'ordre,  de  surveiller  sa  conduite. 


1.  Grand  Testament,  huit.  105. 

2.  P.  L.  Jacob,  bibliophile.  Œuvres  complètes  de  Villon,  p.  127,  note  2. 

j.  On  ne  doit  pas  s'étonner  que  Villon  ait  changé  Pourrais  en  Pourras k  cause 
de  la  rime,  car  on  trouve  un  exemple  d'une  licence  aussi  grande  dans  le  Petit 
Testament  (huit.  34)  où  N.  de  Louviers  est  appelé  de  Louvimlx.  Il  faut  consulter 
sur  l'ancien  nom  de  Port-Royal  VHisloire  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  de 
l'abbé  Lebeuf  (t.  VIII,  p.  475-475).  Nous  devons  rendre  cette  justice  à  Fau- 
chet,  qu'il  avait  reconnu  l'abbaye  de  Port-Royal,  sous  le  nom  de  Porras  que 
donne  son  manuscrit,  comme  le  prouve  cette  note  écrite  de  sa  main  :  «  Port- 
Roial,  près  Trapes.  »  (f"  54  v). 

4.  Suivant  les  auteurs  du  Gallia  Ckristiana,  Michelle  de  Langres  est  encore 
nommée  dans  une  charte  du  i'""  février  1454,  ^t  ils  n'ont  rencontré  Huguette 
qu'à  partir  du  12  février  1455  {Gall.  Ctir.;  t.  VII,  c.  915  et  916). 


212  A.   LONGNON 

L'abbé  de  Chaalis  la  priva  de  l'abbaye  de  Port-Royal  et  la  remplaça  par 
Jeanne  de  La  Fin,  d'une  famille  forézienne,  ce  qui  donna  naissance  à 
un  long  procès.  Huguette,  rétablie  un  moment  dans  son  abbaye,  fut 
contrainte  en  1470  d'abandonner  pour  toujours  le  siège  abbatial  à 
Jeanne  ' .  Parmi  les  faits  allégués  contre  elle  par  la  partie  adverse,  il  en 
est  un  qu'il  importe  de  mentionner  ici,  parce  qu'il  offre  un  rapport 
étroit  avec  notre  sujet  et  prouve  que  Villon  ne  fut  pas  le  seul  à  mêler  le 
nom  de  cette  religieuse  à  ses  vers.  «  Elle  aloit  aux  festes  et  nopces,  dit 
»  le  procureur  de  Jeanne  de  La  Fin,  et  se  desgoisoit  avec  les  galans,  et, 
))  aucunes  fois  la  nuit,  illec  se  tenoit  telement  que  les  gens  d'armes  en 
»  firent  une  balade,  desquelz  elle  fist  tant  batre  ung  qu'il  expira  et  en 
»  est  encore  le  procès  pendant  2.  « 

Rentré  à  Paris  vers  le  mois  de  janvier  1456  (n.  st.),  Villon  tenta  sans 
doute  de  reprendre  ses  anciennes  habitudes  de  travail.  Il  ne  paraît  pas 
y  avoir  réussi,  préoccupé  qu'il  était  d'un  amour  sans  espoir  dont  la 
pensée  le  poursuivait  encore  en  1 461  5  et  qui,  onze  mois  après  son 
retour,  amena  son  départ  pour  Angers  4.  C'est  à  l'occasion  de  ce  départ, 
qui  eut  lieu  vers  Noël  14565,  qu'il  composa  son  premier  Testament. 

Nous  avons  cru  un  moment  que  Villon  était  attiré  en  Anjou  par  la 
cour  du  roi  René,  ce  prince  ami  des  lettres  et  des  arts  et  poète  lui-même, 
et  nous  nous  fondions  sur  une  allusion  à  un  des  pas  d'armes  tenus  par 
René  <^,  allusion  par  laquelle  est  annoncée  la  ballade  qu'il  donna,  suivant 
ses  éditeurs,  «  à  un  gentilhomme  nouvellement  marié,  pour  l'envoyer  à 
»  son  espouse,  par  luy  conquise  àPespée.  »  Ce  «gentilhomme»  aurait  en 
effet,  suivant  Villon,  conquis  sa  femme  à  un  pas  d'armes  du  roi  de  Sicile, 
et  il  nous  semblait  que  notre  poète  avait  pu  être  l'un  des  sjjectateurs  du 
tournoi  et  écrire  sa  ballade  sous  l'impression  de  son  souvenir.  Malheu- 
reusement, le  titre  que  nous  venons  de  transcrire  en  partie  ne  remonte 

1.  L'arrêt  du  Parlement  intervenu  en  date  du  2  juin  1470  n'était  pas  définitif. 
On  décida  seulement  que  Jeanne  de  la  Fin  jouirait  des  fruits  de  l'abbaye 
jusqu'à  ce  qu'il  en  soit  autrement  ordonné  par  «  les  gens  tenant  les  requestes 
du  palaiz  »  devant  lesquels  le  procès  était  pendant  (Archives  Nationales, 
X'a  148^,  f  64  V";  l'arrêt  est  transcrit  au  registre  X'^  102,  f^  245  r°  à  246 
r°)  ;  mais  s'il  y  eut  une  nouvelle  décision,  ce  fut  certainement  en  faveur  de 
Jeanne  qui  gouverna  l'abbaye  de  Port-Royal  jusqu'en  1513  iGall.  Christ., 
t.  VII,  c.  9161. 

2.  Archives  Nationales,  X'a  8311,  f'  185  v".  —  Tous  les  détails  qui  pré- 
cèdent sont  tirés  des  plaidoiries  du  15  décembre  1469  et  jours  suivants,  ana- 
lysées dans  ce  même  registre. 

3.  Cet  amour  lui  a  inspiré  une  double  ballade  et  les  huitains  ^  à  61  du 
Grand  Testament,  et  il  prétend  dans  la  ballade  finale  de  cet  ouvrage  qu'il  mou- 
rait martyr  de  l'amour. 

4.  Petit  Testament,  huit.  6. 

5.  Ibid.,  huit.  I  et  2. 

6.  Ibid.,  huit.  129.  Nous  croyons  que  ce  pas  d'armes  est  celui  de  Saumur, 
tenu  en  1448  (voyez  plus  loin,  p.  224). 


F.   VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  21  ^ 

pas  à  Villon  :  il  est  dû  à  Marot  et  il  se  trouve  pour  la  première  fois  dans 
l'édition  que  ce  poète  donna  en  i  ^  5  ^  '.  Il  ne  représente  donc  que  l'opi- 
nion de  Marot,  opinion  qui  se  défendrait  difficilement,  car  deux  vers  de 
la  ballade  permettent  de  croire  que  l'épouse  était  déjà  devenue  mère  ^. 
Rien  ne  prouve  donc  que  Villon  ait  assisté  à  un  tournoi  du  roi  René,  et 
son  voyage  à  Angers  ne  peut  avoir  eu  pour  but  de  voir  ce  prince  qui, 
précisément,  résidait  depuis  quelque  temps  déjà  dans  son  comté  de 
Provence  5. 

Bien  que  Villon  se  proposât  d'aller  à  Angers,  on  ne  peut  cependant 
assurer  qu'il  y  soit  parvenu.  On  ignore,  par  conséquent,  si  c'est  à  ce 
voyage  dans  l'ouest  qu'il  se  lia  aux  deux  dames  poitevines  de  Saint- 
Généroux,  auxquelles  il  devait  son  peu  de  connaissance  du  langage 
poitevin.  L'indication  inexacte  qu'il  donne  de  la  situation  de  Saint-Géné- 
roux,  voisin  suivant  lui  de  Saint-Julien-de-Vouvantes,  et  compris  dans 
les  marches  de  Bretagne  ou  dans  le  Poitou  4,  nous  autorise  à  croire  qu'il 
ne  visita  pas  ce  lieu. 

On  en  est  encore  réduit  aux  hypothèses  pour  ce  qui  concerne  la  con- 
damnation à  mort  de  Villon,  condamnation  qu'il  prétend  être  le  résultat 
d'un  jugement  inique  et  à  laquelle  il  échappa  grâce  à  un  appel  au  Parle- 
ment s.  Il  est  même  impossible  de  rien  savoir  de  l'accusation  qui  pesait 
sur  lui.  Cependant,  en  lisant  le  Grand  Testament,  on  serait  tenté  de 
croire  que  l'amour  seul  le  perdit  ;  mais  cela  semble  difficile  à  admettre. 
On  trouverait  de  meilleurs  motifs  de  sa  condamnation  dans  la  conduite 
que  l'auteur  des  Repues  franches  lui  attribue.  Si  l'on  en  croit  ce  petit 
poème,  qui  doit  être  considéré  comme  une  tradition  presque  contempo- 
raine, Villon  aurait  été  à  Paris  le  chef  d'une  bande  de  compagnons 
vivant  d'escroqueries  continuelles.  Cette  assertion  paraît  confirmée,  du 

1 .  Les  éditions  antérieures,  et  même  celle  de  Galiot  du  Pré,  qui  date  de  1532, 
ne  donnent  pas  de  titre  à  cette  pièce  qu'ils  font  simplement  précéder  des  mots  : 
«  Autre  ballade.  « 

2.  Si  ne  perds  pas  la  graine  que  je  sume 

En  vostre  champ,  car  le  fruict  me  ressemble. 

3.  De  Villeneuve-Bargemont,  Histoire  de  René  d'Anjou,  t.  II,  p.  1  17.  —  De 
Quatrebarbes,  Œuvres  complotes  du  roi  René,  t.  I'^'",  p.  xciv  et  xcv. 

4.  Les  éditions  portent  toutes  :  «  Demeurantes  a  Sainct-Genou,  i!  Près 
Sainct-Julien  des  Voventes,  ||  Marches  de  Bretaigne  ou  Poictou  »  {Grand 
Testament,  huit.  94);  mais  on  ne  trouve  pas  de  village  de  Saint-Genou  en 
Poitou,  ni  en  Bretagne.  Nous  substituons  donc  au  premier  de  ces  vers  cette 
variante  d'un  ms.  :  «  Demeurant  a  Saint-Generou  n,  parce  qu'il  y  a  dans  le  dépar- 
tement des  Deux-Sèvres  (arr.  de  Parthenay,  canton  d'AirvauIt  ,  une  commune 
du  nom  de  Saint-Généroox.  Il  est  facile  de  comprendre  que  les  éditions  dérivent 
d'un  ms.  où  l'abréviation  de  Gen[er]ou  avait  été  omise. 

y  Voyez  la  ballade  de  l'appel  de  Villon  dans  laquelle  le  poëte  prétend  avoir 
été  jugé  M  par  tricherie.  >.  Cette  ballade  est  adressée  à  un  certain  Garnier,  qui, 
si  1  on  s'en  rapporte  au  titre  (La  question  que  feist  Villon  au  clerc  du  guichet) 
donné  par  l'auteur  du  ms.  Fauchet  à  cette  pièce,  devait  être  le  geôlier  de  Villon. 


2  14  ^-    LONGNON 

reste,  par  la  lecture  des  six  ballades  en  jargon  qui  semblent  ne  contenir 
que  des  instructions  de  Villon  à  ses  compagnons  de  brigandage,  et  l'exa- 
men des  pièces  judiciaires  relatives  à  deux  individus  dont  le  poète 
rappelle  la  fm  malheureuse  aux  «  enfants  perdus  «  nous  permettra  de 
prendre  une  idée  de  la  triste  société  dans  laquelle  il  vécut  alors. 

Montigny  '  et  Colin  de  Cayeux^,  tels  sont  les  noms  des  deux  suppliciés 
dont  le  sort  doit  être  évité  par  les  sujets  de  Villon.  Le  premier,  Renier 
de  Montigny,  appartenait,  sinon  à  une  famille  noble,  du  moins  à  une 
honorable  famille  parisienne  ;  aussi  le  Petit  Testament  le  qualifie-t-il 
«  noble  homme  3  ». 

Renier  était  né  à  Bourges  vers  1429  ;  il  avait  donc  environ  deux  ans 
de  plus  que  Villon.  Son  père,  Jean  de  Montigny,  fidèle  au  dauphin 
Charles,  avait  quitté  Paris  lors  de  l'entrée  des  Bourguignons  en  141 8  et 
n'y  rentra  qu'avec  son  souverain  après  !a  réduction  de  la  capitale  en 
143  5.  A  son  office  de  pannetier  du  roi,  il  joignit  alors  la  charge  d'élu  de 
la  ville  de  Paris  ;  mais  la  mort  ne  tarda  pas  à  le  surprendre  et  il  laissa, 
outre  sa  femme  Colette  de  Vaubelon,  un  fils  et  deux  filles,  issus  d'un 
premier  mariage  et  fort  jeunes  encore,  dans  un  état  voisin  de  la  misère. 
Renier,  que  les  registres  qualifient  de  clerc,  contracta  de  dangereuses 
liaisons  et  fut  arrêté  plusieurs  fois.  En  août  1452,  il  était  condamné  au 
bannissement  par  une  sentence  du  prévôt  de  Paris  pour  avoir  une  cer- 
taine nuit,  en  compagnie  de  deux  autres  garnements,  rossé  deux  sergents 
du  guet  à  la  porte  de  la  grosse  Margot  4,  cette  immonde  créature  dont 
Villon,  quelques  années  plus  tard,  devint  le  chevalier  si  l'on  en  croit  une 
de  ses  ballades.  Il  fut  aussi  emprisonné  à  Rouen,  à  Tours  et  à  Bordeaux. 
A  Poitiers,  Renier  commit  une  escroquerie  digne  de  Patelin  :  il  y  acheta 
pour  vingt  écus  de  drap  et  se  fit  donner  par  le  marchand  vingt  autres 
écus,  ne  lui  laissant  en  retour  qu'une  boîte  où  il  disait  avoir  mis  vingt 
nobles.  A  Paris,  il  jouait  au  jeu  de  la  marelle  et  fut  poursuivi  comme 
pipeur.  Enfin,  compromis  dans  une  affaire  plus  grave,  le  meurtre  de 
Thévenin  Pensot,  commis  dans  une  maison  du  cimetière  de  Saint-Jean- 
en-Grève,  il  obtint  une  lettre  de  pardon.  Rendu  plusieurs  fois  comme 
clerc  à  l'évêque  de  Paris,  il  ne  tardait  pas  à  recouvrer  la  liberté.  Mais 


1.  «  Montigny  y  fut,  par  exemple,  ||  Bien  attaché  au  halle  grup.  »  (Ballade  II 
du  Jargon,  str.  2.) 

2.  Voyez  la  «  belle  leçon  de  Villon,  aux  enfans  perduz  »  (strophe  I""''),  dans 
le  Grand  Testament. 

3.  Petit  Testanuiit,  huit.  18.  C'est  sans  doute  la  noblesse  de  Renier  de  Mon- 
tigny qui  porte  Villon  à  lui  léguer  trois  chiens  (neuf  autres  chiens  sont  aussi 
donnés  dans  le  huitain  suivant  au  seigneur  de  Grigny).  Il  semble  que  Renier  était 
réellement  noble,  autrement  on  ne  s'expliquerait  pas  la  qualification  de  «  damoi- 
selle,  »  donnée  à  sa  sœur  Jeanne  dans  la  lettre  de  rémission  de  septembre  1457. 

4.  Arch.  Nation.,  X^a  25,  à  la  date  du  21  août  1452  (reg.  crim.  du  Pari.). 


F.  VILLON   ET  SES  LÉGATAIRES  21  5 

la  justice  se  lassa  de  retrouver  toujours  sous  sa  main  ce  pécheur  incorri- 
gible. Dans  l'année  1457,  Renier  participait  à  plusieurs  vols  sacrilèges, 
faisant  le  guet  pendant  que  ses  compagnons  enlevaient  deux  burettes 
d'argent  en  l'église  des  Quinze-Vingts,  puis  un  calice  et  un  petit  livre 
d'heures  dans  l'église  de  -Saint-Jean-en-Grève.  Emprisonné  au  Châtelet 
de  Paris  pour  la  deuxième  fois,  il  était  encore  réclamé  le  24  août  1457 
par  l'évêque  de  Paris  ;  mais  cette  réclamation  n'ayant  pas  été  accueillie, 
il  fut  condamné  à  mort.  Renier  en  appela  au  Parlement  ;  mais  peu  con- 
fiants dans  la  bonté  de  sa  cause,  ses  parents  intercédèrent  pour  lui,  et, 
en  considération  des  services  de  sa  famille  et  par  compassion  pour  sa 
sœur  qui  allait  devenir  mère,  une  lettre  de  rémission  lui  fut  accordée  '. 

Il  est  douteux  toutefois  que  la  condamnation  prononcée  par  le  Châtelet 
n'ait  pas  été  exécutée,  car  le  Parlement  parait  avoir  refusé  l'entérine- 
ment de  la  lettre  de  rémission.  Les  registres  criminels  de  cette  cour 
renferment  un  curieux  résumé  de  la  plaidoirie  de  Simon,  procureur  du 
roi,  qui  déclarait  la  rémission  subreptice,  se  fondant  sur  l'omission  de 
certains  cas  graves  dans  l'exposé  des  lettres,  et  de  celle  de  Popaincourt 
qui  défendait  le  condamné  2.  En  tout  cas,  Montigny  était  pendu  à 
l'époque  à  laquelle  Villon  composait  ses  ballades  en  jargon.  En  1470,  le 
souvenir  de  ce  malheureux  était  encore  vivant  dans  le  monde  judiciaire, 
et  nous  voyons  alors  Ganay,  le  procureur  du  roi,  le  rappeler  devant  le 
Parlement  au  sujet  d'un  clerc,  prisonnier  au  Châtelet,  et  réclamé  par 
l'évêque  de  Paris  '. 

L'histoire  de  Colin  de  Cayeux,  quoique  moins  connue,  n'est  pas  plus 
édifiante  que  celle  de  Renier  de  Montigny.  Fils  d'un  serrurier.  Colin 
avait  été  mis  à  l'étude,  mais  il  se  laissa  entraîner  de  bonne  heure  dans  le 
crime.  «  Larron^  crocheteur,  pilleur  et  sacrilège,  être  incorrigible,  » 


1.  Les  renseignements  sur  les  antécédents  judiciaires  de  Montigny  sont  em-- 
pruntés  à  cette  lettre  de  grâce  donnée  en  sept.  1457  (Arch.  Nat.,  JJ  189,  pièce 
199,  i'  96  v)  et  aux  plaidoiries  des  23  août  et  10  septembre  1457,  relatives 
à  sa  réclamation   par  l'évêque  de  Paris   et  à  l'entérinement  de  la  lettre   de 
rémission.  {Ib'ui.,  X^a  28.) 

2.  Archives  Nationales,  Xza  28.  —  On  trouve  en  outre,  dans  ce  registre,  à 
la  date  du  3  novembre  1457,  une  déclaration  de  Jean  Avenel,  prêtre  chapelain 
de  Saint-Jean-en-Grève,  oui  «  se  tient  content  et  pour  restitué  d'un  galice 
»  nagueres  malpris  et  enblé  par  Renier  de  Montigny  et  Nicolas  de  Launoye  en 
»  lad.  église  de  Sainct  Jehan.  » 

3.  Ganay,  pour  le  procureur  du  roi  «  allègue  de  Turgis  et  de  Montigny  qui 
»)  estoient  clercs  non  mariez,  qui  furent  requis  par  l'evesque,  in  jiidicio  contra- 
i>  dictorio,  mais  il  en  fut  débouté.  —  Bataille  dit  que  Turgis  et  Montigny  avoient 
»  esté  plusieurs  fois  prisonniers,  ce  que  n'a  esté  le  prisonnier  dont  est  question.  >< 
(Arch.  Nation.,  X^^  85 1 1 ,  f»  206  v°).  —  Nous  devons  faire  observer  que  le 
Turgis  dont  on  parle  ici  n'est  pas  Robert  Turgis  qui  figure  dans  Villon,  mais 
un  certain  Christophe  Turgis  qu'on  retrouve  dans  les  registres  criminels  du 
Parlement. 


2l6  A.  LONGNON 

c'est  ainsi  que  s'exprime  à  son  égard  le  procureur  du  roi,  Cayeux  fut 
rendu  deux  fois  à  l'évêque  de  Paris,  le  9  février  1450  et  le  14  septembre 
1452.  En  1456,  il  fut  arrêté  par  le  guet  du  Châtelet,  Il  fut  aussi  pris  en 
Normandie,  s'évada  de  la  prison  de  l'évêque  de  Bayeux,  et  crocheta  de 
même  pour  s'échapper  des  prisons  de  l'archevêque  de  Rouen.  A  Paris, 
aidé  de  quelques  autres  bandits,  il  vola  un  trésor  conservé  dans  la  cha- 
pelle du  collège  de  Navarre  et  enleva  à  un  religieux  augustin  500  ou  600 
écus,  ainsi  que  de  la  vaisselle  d'argent.  Enfin,  dans  l'été  de  1460,  Colin 
de  Cayeux,  arrêté  dans  l'église  de  Saint-Leu-d'Esserent,  au  diocèse  de 
Beauvais,  par  le  prévôt  de  Senlis,  fut  d'abord  confié  à  l'évêque  de  cette 
ville,  dont  il  quitta  les  prisons  pour  être  transporté  à  la  Conciergerie  à 
Paris.  Le  28  septembre,  on  discutait  au  Parlement  la  réclamation  de 
l'évêque  de  Beauvais,  dans  le  diocèse  duquel  on  l'avait  pris,  et  celle  de 
l'évêque  de  Senlis  qui  l'avait  eu  momentanément  en  garde  :  le  procureur 
du  roi,  Barbin,  déclarait  Colin  incorrigible  et  lui  déniait  comme  tel  le 
droit  de  jouir  du  privilège  de  clerc  '.  Bien  qu'un  an  après  Villon  nous 
apprenne  par  une  ballade  du  Grand  Testament  que  Cayeux  avait  subi  le 
dernier  supplice,  il  ne  paraît  pas  que  sa  condamnation  à  mort  ait  été 
prononcée  en  septembre  1460.  Ce  n'était  pas  sa  visite  à  l'église  de  Saint- 
Leu-d'Esserent  qui  devait  le  conduire  à  la  potence,  mais  bien  les  «  esbats» 
qu'il  allait  prendre,  se  fiant  sur  l'appel  au  Parlement,  à  Rueil,  au  diocèse 
de  Paris,  et  à  Montpipeau,  au  diocèse  d'Orléans  ^. 

On  conçoit  aisément  qu'avec  de  tels  compagnons  Villon  était  sur  la 
route  qui  conduisait  à  Montfaucon.  Cependant  son  cas  était  certaine- 
ment moins  grave  que  ceux  de  Renier  et  de  Colin,  puisque  le  Parle- 
ment se  montra  miséricordieux  à  son  égard  et  commua  sa  peine  en  celle 
du  bannissement.  Les  vers  suivants  : 

Rigueur  le  transmit  en  exil, 
Et  luy  frappa  au  cul  la  pelle. 
Nonobstant  qu'il  dist  :  J'en  appelle  ! 

qui  font  partie  d'un  rondeau  du  Grand  Testament,  permettent  de  placer 
sa  grande  condamnation  avant  1461  5. 


i.  Tous  les  détails  qui  précèdent  sont  empruntés  au   registre  criminel  du 
Parlement,  coté  X'a  28,  à  la  date  du  27  sept.  1460. 

2.  C'est  du  moins  ce  qui  résulte  de  ces  vers  de  la  «  belle  leçon  de  Villon  aux 
enfants  perduz  »  : 

Se  vous  allez  à  Montpippeau 

Ou  à  Ruel,  gardez  la  peau  ; 

Car  pour  s'esbatre  en  ces  deux  lieux, 

Cuyaant  que  vaulsist  le  rappeau, 

La  perdit  Colin  de  Cayeulx. 

3.  Villon  a   employé  ici  le  mot  exil  dans  le  seul  sens  qu'il  ait  actuellement, 
sens  qu'il  avait  déjà  au   moyen-âge  (Du  Cange,  Clossarium  média  et  in/,  latin., 


F.   VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  2I7 

Mais  ici  surgit  une  nouvelle  question.  Villon  était-il  banni  du  royaume 
ou  seulement  du  ressort  de  la  prévôté  de  Paris  ?  Nous  inclinons  vers  ce 
dernier  sentiment,  déjà  suivi  par  M.  Campaux,  malgré  Rabelais,  car  il  est 
certain  que  les  paroles  de  l'auteur  de  Pantagruelne  doivent  être  acceptées 
qu'avec  une  grande  défiance  en  ce  qui  concerne  Villon  '.  On  ne  trouve,  du 
reste,  dans  le  Grand  Testament  écrit  postérieurement  à  ce  bannissement, 
aucune  trace  d'un  séjour  quelconque  à  l'étranger.  Bien  plus,  il  semble 
qu'à  l'époque  qui  précéda  son  emprisonnement  à  Meung-sur-Loire,  il 
voyageait  sans  asile  dans  le  centre  de  la  France.  Ce  fut  dans  ces  péré- 
grinations forcées  qu'il  participa  à  un  concours  poétique  ouvert  par  le 
duc  d'Orléans  :  la  ballade  que  Villon  composa  à  cette  occasion  renferme 

un  vers  : 

En  mon  païs  suis,  en  terre  loingtaine 

où  l'on  a  vu,  avec  raison  suivant  nous,  une  allusion  à  son  bannissement  2. 
On  ignore  si  la  ballade  de  Villon,  qui  est  transcrite  ainsi  que  celles  de 
ses  concurrents  dans  les  manuscrits  des  poésies  de  Charles  d'Orléans, 
attira  sur  le  malheureux  fugitif  la  commisération  du  duc.  C'est,  du  reste, 
le  seul  document  certain  qui  constate  entre  les  deux  poètes  des  relations 
que  l'on  a  sans  doute  beaucoup  exagérées  >.  Cependant,  on  ne  peut 
nier  que  d'un  vers  de  l'envoi,  il  semble  résulter  qu'autrefois  Villon  avait 
touché  des  gages  chez  le  duc  d'Orléans  et  qu'il  en  désirait  le  rétablisse- 
ment 4. 

édit.  Henschel,  t.  III,  p.    151,  aux  mots  Exiliarius  et  Exiliatio),  bien  que  sa 
signification  la  plus  ordinaire  fût  alors  ravage,  destruction,  ruine. 

1.  Voyez  plus  loin,  p.  220-221. 

2.  Profillet,  De  la  vie  et  des  ouvrages  de  François  Villon,  p.  29. 

3.  M.  Aug.  Vitu,  dont  l'opinion  a  été  adoptée  par  M.  Campaux  {François  Villon, 
sa  vie,  ses  œuvres,  p.  105)  et  par  P.  Jannet  (Œuvres  complètes  de  Villon,  p.  x), 
a  cru  cependant  devoir  attribuer  le  succès  de  l'appel  au  Parlement  à  l'interven- 
tion du  duc  d'Orléans,  que  Villon  aurait  imploré  à  l'occasion  de  la  naissance  de 
sa  fille  Marie  (19  décembre  1457)  :  il  s'appuie  sur  un  petit  poème,  le  Dit  de  la 
naissance  Marie,  dont  l'auteur,  qui  signe  :  Votre  povre  escalier  Françoys,  attribue  à 
la  naissance  de  la  jeune  princesse  son  rappel  à  la  vie.  Ce  poème,  extrait  d'un 
ms.  des  poésies  de  Charles  d'Orléans,  se  rapporte  certainement  à  la  naissance 
de  Marie  d'Orléans,  et  non  à  celle  de  Marie  de  Bourgogne,  comme  l'avait  sup- 
posé Prompsault  en  publiant  cette  pièce  pour  la  première  fois  à  la  suite  de  son 
édition  de  Villon  ;  mais  il  est  difficile  de  croire  qu'elle  émane  de  ce  poète.  Nous 
pensons  avec  Daunou  {Journal  des  savans ,  1832,  p.  5  58-5  59),  qu'il  faudrait  des 
preuves  beaucoup  plus  positives  que  les  mots  :  «  Votre  povre  escolier  Fran- 
çoys, «  pour  attribuer  à  Villon  «  des  vers  où  l'on  ne  retrouve  pas  un  seul  de 
»  ces  traits  originaux,  piquants  ou  satiriques  qui  caractérisent  ses  véritables 
»  productions,  même  celle  où  il  loue  et  remercie  ses  bienfaiteurs.  »  Au  reste, 
il  nous  semble  que  l'intervention  du  duc  d'Orléans  n'aurait  pu  être  d'un  grand 
poids  pour  le  succès  d'un  appel  et  que  le  Dit  de  la  naissance  Marie  doit  bien 
plutôt  être  attribué  à  un  écolier  qui,  condamné  ou  menacé  d'une  grave  con- 
damnation par  la  justice  ducale,  aurait  obtenu  du  duc,  à  l'occasion  de  la  nais- 
sance de  Marie  d'Orléans,  des  lettres  de  rémission  semblables  à  celles  que  le  roi 
délivrait  par  droit  de  joyeux  avènement. 

4'  Que  sçay-je  plus?  —  Quoy  ?  —  Les  gaiges  ravoir. 

Remania,  Il  j  r 


2l8  A.   LONCNON 

Les  courses  de  Villon  ne  se  bornèrent  pas  à  l'Orléanais.  Une  strophe 
de  son  Grand  Testament  nous  permet  de  marquer  une  de  ses  étapes  le 
long  de  la  Loire,  en  Berry,  car  c'est  évidemment  une  épitaphe  naïve, 
comme  il  y  en  avait   quelques-unes   alors,  qui  lui  a  fourni  le  nom  de 

«Michault,  le  bon »  qui  reposait,  dit-il,  à  Saint-Satur,  sous  San- 

cerre  '.  La  justesse  de  l'indication  topographique  relative  à  Saint-Satur  ^ 
donne  à  croire  que  Villon  y  passa.  On  peut  voir  une  autre  preuve  de 
sa  présence  en  Berry  dans  ses  récriminations  contre  François  Perdrier, 
qui  l'aurait  dénoncé  auprès  de  l'officialité  de  Bourges?. 

La  situation  de  Sancerre  sur  la  route  qui  conduisait  au  Bourbonnais 
peut  faire  considérer  le  séjour  des  ducs  de  Bourbon  comme  le  lieu  vers 
lequel  se  dirigeait  Villon.  Ce  fut  alors,  peut-être,  qu'il  adressa  au  duc 
Jean  II  cette  requête  si  fort  estimée  des  poètes  du  commencement  du 
xvi''  siècle  4.  On  sent  à  la  façon  dont  parle  Villon  qu'il  ne  craignait  pas 
de  voir  sa  demande  rejetée  par  le  prince  qui  lui  avait  déjà  prêté 
quelque  argent. 

Le  Bourbonnais  ne  devait  pas  être  le  terme  des  pérégrinations  du 
poète  fugitif.  La  ballade  fmale  du  Grand  Testament  désigne  comme  tel 
Roussillon  s  que  les  commentateurs  ont  pris  à  tort  pour  le  Roussillon  ^, 
alors  au  pouvoir  des  rois  d'Aragon.  Cependant,  ce  nom,  n'étant  pas 
précédé  de  l'article,  ne  peut  désigner  qu'une  ville  et  non  une  province, 
et  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  la  ville  de  Roussillon,  en  Dau- 
phiné,  située  sur  la  rive  gauche  du  Rhône,  à  six  lieues  au  sud  de  Vienne. 
Cette  ville  appartenait  au  duc  de  Bourbon  7  qui  la  céda  en  1 46 1  à  son  frère 

1.  Grand  Testament,  huitain  84. 

2.  Saint-Satur  (Cher)  est  un  village  situé  à  3  k.  de  Sancerre,  au  pied  de 
la  montagne  où  s'élève  cette  ville. 

3.  Combien  que  Françoys,  mon  compère, 
Langues  cuisans,  flambans  et  rouges, 
Sans  commandement,  sans  prière 

Me  recommanda  fort  à  Bourges.  (Grand  Testant. ,  huit.  130.) 
On  comprend  que  cette  recommandation  de   Fr.   Perdrier  est  une  dénon- 
ciation. Quant  à  l'interprétation  de  Bourges  par  l'officialité  ou  plutôt  par  l'ar- 
chevêque de  cette  ville,  il  n'est  pas  besoin  d  avoir  une  grande  connaissance  du 
style  judiciaire  de  l'époque  pour  l'admettre. 

4.  C'est  à  tort  que  Prompsault  a  attribué  le  titre  de  cette  requête  en  forme 
de  ballade  à  Cl.  Marot.  Les  anciennes  éditions  l'appelaient  déjà  la  Requeste  cjuc 
Villon  bailla  à  Mgr  de  Boarlon. 

^.  Et  je  croy  bien  que  pas  n'en  ment, 

Car  chassie  fut,  comme  ung  soullon. 
De  ses  amours  hayneusement; 
Tant  que,  d'k)  à  Roussillon, 
Brosses  n'y  a  ne  brossillon, 
Qui  n'eust,  ce  dit-il  sans  mentir, 
Ung  lambeau  de  son  cotillon. 
Quant  de  ce  monde  voult  partir. 

6.  A.  Campaux,  François  Villon,  sa  vie,  ses  œuvres,  p.  112. 

7.  Elle  provenait  de  l'héritage  d'Isabeau  d'Harcourt,  veuve  d'Humbert  VII, 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  219 

naturel,  Louis,  légitimé  de  Bourbon  '.  Nous  n'osons  dire  que  la  pré- 
sence de  ce  prince  attira  Villon  à  Roussillon  :  en  effet,  la  date  de  la 
donation  de  cette  terre  au  bâtard  est  trop  rapprochée  de  l'époque  à 
laquelle  le  poète  en  parla.  Mais  la  strophe  1 57  du  Grand  Testament, 
relative  à  un  sénéchal  qui  paya  les  dettes  de  Villon,  pourrait  bien  se 
rapporter  à  Louis  de  Bourbon  que  le  duc,  son  frère,  avait  créé  en  1460 
maréchal  et  sénéchal  de  Bourbonnais  * ,  car  l'auteur  joue  dans  cette 
strophe  sur  le  double  sens  du  mot  maréchal,  tout  en  paraissant  faire  allu- 
sion aux  deux  offices  dont  Louis  venait  d'être  revêtu'.  En  ce  cas,  Villon 
aurait  eu  un  égal  succès  auprès  des  deux  frères. 

Cependant,  si  le  poète  reçut  des  marques  de  la  bienveillance  des 
princes  de  la  maison  de  Bourbon,  il  ne  se  fixa  pas  près  d'eux  :  il  revint 
dans  l'Orléanais,  où  nous  le  trouvons,  dans  l'été  de  1461,  prisonnier 
de  l'évêque  d'Orléans  à  Meung-sur-Loire.  On  ignore  les  motifs  de  ce 
nouvel  emprisonnement  ;  mais  si  l'on  remarque  la.  proximité  de  Meung 
d'un  lieu  dont  Villon  signale  la  fréquentation  comme  dangereuse  aux 
enfants  perdus,  on  ne  doutera  guère  qu'il  n'ait  commis  un  délit,  un  vol 
probablement,  aux  environs  de  Montpipeau,  forteresse  isolée  située  à  dix 
kilomètres  au  nord  de  Meung  4.  Dans  cette  hypothèse,  on  pourrait  le 
considérer  comme  le  complice  de  Colin  de  Cayeux  qui,  moins  heureux 
que  lui,  en  raison  sans  doute  de  sa  plus  grande  culpabilité,  fut  condamné 
au  dernier  supplice. 

La  prison  de  Villon  était  fort  dure,  si  l'on  en  juge  par  les  diverses 
allusions  qu'il  y  fait,  et  il  y  eût  sans  doute  péri,  si  la  mort  de  Charles 
VII  n'était  arrivée  sur  ces  entrefaites  le  22  juillet  1461.  Alors,  en  vertu 
du  droit  de  joyeux  avènement,   Louis  XI  remit  leurs  peines  à  divers 


seigneur  de  Thoire  et  de  Villars,  qui,  par  testament  du  20  novembre  1441, 
avait  institué  le  duc  Charles  l'"'  de  Bourbon  son  légataire  universel.  (Le  Père 
Anselme,  Histoire  généalog.  de  la  maison  de  France,  ?«  édit.,  t.  I,  p.  305.) 

1.  Le  Père  Anselme,  Hist.  génêal.  de  la  maison  de  France,  t.  I,  p.  308. 

2.  Ibid.,  t.  I,  p.  308. 

5.  Item,  sera  le  senechal, 

Qui  une  fois  paya  mes  dettes, 

En  recompense,  mareschal 

Pour  ferrer  oës  et  canettes. 

Je  lui  envoie  ces  sornettes 

Pour  soy  desennuyer;  combien, 

Si  veult,  face-en  des  alumettes. 

De  bien  chanter  s'ennuye-on  bien. 
La  seconde  partie  de  ce  huitain  semble  indiquer  que  Villon  envoya  une  copie 
de  son  Testament  au  sénéchal. 

4.  La  situation  de  ce  lieu,  qui  joua  un  certain  rôle  dans  les  guerres  du 
XVe  siècle,  ne  paraît  pas  avoir  été  connu  des  auteurs  qui  ont  étudié  Villon; 
ainsi  M.  Paul  Lacroix  (Œuvres  compl.  de  Villon,  p.  166,  note  6)  suppose,  en 
raison  du  rapprochement  des  noms  de  Rueil  et  de  Montpipeau  chez  notre  poète, 
que  Montpipeau  est,  soit  Louveciennes,  soit  la  Malmaison. 


2  20  A.  LONGNON 

prisonniers  des  villes  où  il  passa  après  son  sacre.  Nous  le  trouvons  en 
août  1461  accordant  par  ce  motif  des  lettres  de  rémission  à  Pierrart  de 
Wastines,  Girardin  le  Tourbeur,  Henri  de  La  Salle  et  Jacquemart 
L'Espaignol,  prisonniers  à  Reims  ',  à  Regnaud  et  à  Guillaume  Le  Clerc, 
prisonniers  à  Meaux  2,  ainsi  qu'à  Simon  Audry  et  à  Robinet  Légier, 
prisonniers  à  Paris  K  Sept  mois  plus  tard,  il  usait  encore  du  même  droit 
à  Bordeaux  en  faveur  de  Guilhem  Saulx  4.  La  délivrance  de  Villon  dut 
avoir  lieu  vers  le  2  octobre  1461,  date  à  laquelle  le  roi  Louis  XI  signait 
deux  ordonnances  à  Meung-sur- Loire  5.  Malheureusement,  sa  lettre  de 
rémission  ne  fut  pas  transcrite  dans  ceux  des  registres  du  Trésor  des 
Chartes  encore  conservés  aujourd'hui  aux  Archives  Nationales  ^  et  nous 
sommes  ainsi  privés  du  document  qui  pouvait  le  mieux  nous  renseigner 
sur  la  vie  du  poète  durant  ces  dernières  années,  car  il  devait  contenir 
renonciation  de  ses  méfaits  antérieurs  et  nous  faire  connaître  l'époque 
et  la  cause  de  sa  condamnation  à  mort. 

Depuis  cette  délivrance  de  Villon,  on  ne  retrouve  plus  sa  trace. 
Rabelais  rapporte  bien,  il  est  vrai,  que,  banni  de  France,  il  passa  en 
Angleterre  au  temps  du  roi  Edouard  V7,  mais  cette  indication  ne  concorde 
nullement  avec  ce  que  l'on  sait  du  poète  ^,  et  certains  détails  donnés  par 
le  grand  satirique  prouvent  qu'on  ne  peut  faire  fond  sur  son  récit  9.  Au 
reste,  ce  récit  n'est  que  l'amplification  d'une  anecdote  qui  courait  dès  le 
xiH^  siècle  sur  le  compte  d'un  autre  écolier,  également  banni  de  France 
et  réfugié  près  du  roi  d'Angleterre  '°,  L'auteur  de  Pantagruel  nous  le 

1.  Archives  Nationales,  JJ  198,  n"»  250,  24^  et  247. 

2.  Ibid.,  n"  237. 

3.  Ibid.,  n"^  241  et  234.  —  La  pièce  234  est  datée  de  septembre  1461. 

4.  Ibid.,  n°  300. 

5.  Ordonnances  des  rois  de  France,  t.  XV,  p.  1 18  et  120. 

6.  Elle  figurait  sans  doute  sur  le  registre  JJ  197  du  Trésor  des  Chartes,  que 
l'inventaire  de  Dupuy  indique  déjà  comme  étant  en  déficit,  et  qui  avait  été 
perdu  par  Du  Tillet  (Bordier,  les  Archives  de  la  France,  p.  163).  La  dernière 
affaire  judiciaire  de  Villon  ne  peut  pas  être  non  plus  éclaircie  par  des  recherches 
dans  les  archives  de  l'officialité  d'Orléans,  car,  ainsi  que  nous  l'apprend  notre 
confrère,  M.  Maupré,  archiviste  du  département  du  Loiret,  celles-ci  ne  remon- 
tent pas  au-delà  de  l'année  1620. 

7.  Livre  IV,  c.  67. 

8.  En  effet,  c'était  Henri  VI,  et  non  un  prince  du  nom  d'Edouard,  qui 
régnait  en  Angleterre  à  l'époque  du  bannissement  de  Villon. 

9.  Ces  mots  que  Rabelais  (1.  IV,  c.  67)  met  dans  la  bouche  de  Villon  :  «  Et  tant 
»  bien  estes  servy  de  vostre  docte  medicin  Thomas  Linacer.  Il,  voyant  que  naturel- 
B  lement  sus  vos  vieulx  jours  estiez  constipé  du  ventre...  »  renferment  au  moins 
deux  inexactitudes.  Thomas  Linacer,  en  effet,  né  en  1460,  ne  fut  célèbre  que 
sous  Henri  VII  et  Henri  VIII,  et  le  roi  Edouard  V  n'eut  pas  de  vieux  jours, 
car  il  fut,  à  l'âge  de  13  ans,  mis  à  mort  par  ordre  de  son  oncle  le  duc  de  Glo- 
cester. 

10.  Hugues  le  Noir.  —  Voici  l'anecdote  telle  que  M.  L.  Delisle  la  rapporte 
d'après  un  ms.  de  la  bibliothèque  de  Tours  (Notes  sur  quelques  manuscrits  de  la 
bibliothèque  de  Tours,  dans  la  Biblioth.  de  l'Ecole  des  chartes,  t.  XXIX,  p.  604- 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  22  1 

montre  aussi  retiré  «  sur  ses  vieux  jours  à  Saint-Maixent-en-Poitou,  sous 
la  faveur  d'un  homme  de  bien,  abbé  dudit  lieu  »,  nous  dit  que  là,  pour 
distraire  le  peuple,  il  fit  jouer  la  Passion  «  en  gestes  et  en  langage  poic- 
tevin  ))  et  raconte  à  ce  propos  un  tour  sinistre  joué  par  Villon  à  un 
sacristain  des  Cordeliers  '  ;  mais  il  est  aussi  démontré  que  les  principaux 
traits  de  cette  seconde  anecdote  se  trouvaient  déjà  dans  le  Specîrum 
d'Erasme  *.  Force  est  donc  d'avouer  que  l'on  ignore  entièrement  la  date 
probable  de  la  mort  de  Villon  ;  car  M.  Campaux,  en  la  plaçant  après 
1480  3,  se  fonde  sur  le  Dialogue  de  Mallepaye  et  de  Baillevent  et  le  Mono- 
logue du  franc-archer  de  Bagnolet,  pièces  qui  n'ont  pas  été  composées 
par  Villon  4. 

II 

Si  les  deux  testaments  de  Villon  après  avoir  été  aussi  souvent  réim- 
primés de  1489  à  1  $42  sont  tombés  ensuite  dans  une  sorte  de  discrédit, 
on  ne  doit  pas  uniquement  l'attribuer  à  la  vétusté  du  langage  :  on  en 
trouve  une  meilleure  raison  dans  la  présence  de  nombreuses  allusions 
qui  cessèrent  d'être  comprises  avant  cinquante  ans.  Clément  Marot  l'a 
vivement  senti  ;  aussi  après  avoir  rendu  toute  justice  à  l'éminent  talent 
du  poète  dont  il  publia  une  édition  en  1533,  fait-il  cette  judicieuse 
réflexion  :  «  Quant  à  l'industrie  des  lays  qu'il  feit  en  ses  Testamens, 
»  pour  suffisamment  la  congnoistre  et  entendre,  il  fauldroit  avoir  esté 
»  de  son  temps  à  Paris,  et  avoir  congneu  les  lieux,  les  choses  et  les 
))  homnies  dont  il  parle  :  la  mémoire  desquelz  tant  plus  se  passera,  tant 

60^)  :  M  Idem  [Hugo]  manens  cum  rege  Anglie  [Johanne]  duxit  eum  cum 
»  lumine  ad  caméras.  Rex  autem  fecerat  depingi  in  hostie  camerarum  intus 
)>  regem  Philippum  monoculum,  et  ait  rex  :  Vide,  Hugo,  quomodo  fedavi 
»  regem  tuum.  —  Vere,  dixit,  sapiens  estis.  —  Quare,  inquit,  hoc  dicis  ?  — 
»  Quia  fecisti  depingi  eum.  —  Et  quare?  —  Quia  est  admirabile  quod  quando 
»  videtis  eum  tjuc  vous  ne  vous  ejjourie:  touz.  »  —  M.  Delisle  est  revenu  depuis 
sur  ce  récit  et  l'a  rapproché  de  celui  de  Rabelais  {Biblioth.  de  l'Ecole  des  chartes, 
t.  XXX,  p.  532-353). 

1.  Livre  IV,  c.  13. 

2.  C'est  du  moins  ce  que  disent,  d'après  Demarsy  et  Génin,  MM.  Rathery 
et  Burgaud  des  Marets  dans  une  note  de  leur  édition  de  Rabelais  (Paris,  1858, 
t.  II,  p.  92,  note  2). 

j.  A.  Campaux,  François  Villon,  sa  vie,  ses  œuvres,  p.  275-276. 

4.  Ces  pièces,  ainsi  que  les  Repues  franches,  paraissent  pour  la  première  fois 
à  la  suite  des  œuvres  de  Villon  dans  les  éditions  données  en  1532  et  en  1553 
par  Galiol  du  Pré,  Bonnemère  et  Lotrian  ;  mais  les  titres  de  ces  éditions  les 
distinguent  soigneusement  des  «  Œuvres  de  maistre  Françoys  Villon  »  et 
l'explicit  suivant  :  «  Fin  des  œuvres  de  Villon,  et  après  s'ensuyt  le  recueil  de 
ses  repues  franches  et  de  ses  compagnons,  »  sépare  toujours  les  deux  parties 
du  volume.  Il  est  inutile  de  dire  que  ces  pièces  ne  figurent  pas  dans  l'édition 
de  Marot,  édition  qui  porte  la  date  de  1533,  et  que  le  valet  de  chambre  de 
François  I*-'""  n'en  parle  même  pas  dans  sa  préface. 


222  A.   LONGNON 

))  moins  se  congnoistra  icelle  industrie  de  sez  lays  dictz.  Pour  ceste 
))  cause,  qui  vouidra  faire  une  œuvre  de  longue  durée  ne  preigne  son 
»  soubject  sur  telles  choses  basses  et  particulières'.  »  Il  importe  de 
rapprocher  ce  jugement  d'un  poète  de  celui  d'un  érudit  de  la  seconde 
moitié  du  xvi''  siècle,  du  président  Fauchet  qui,  après  avoir  discuté 
l'origine  du  nom  de  Villon,  ajoute:  «  J'ay  fait  ceste  escapade  pour  la 
»  mémoire  de  Vuillon,  un  de  noz  meilleurs  poètes  satyriques,  duquel  si 
»  nous  sçavions  bien  entendre  la  poésie,  nous  descouvriroit  l'origine  de 
))  plusieurs  maisons  de  Paris  et  des  particularités  de  ce  temps-là^.  » 

Nos  recherches  dans  les  archives  du  xv*'  siècle  ne  nous  ont  toujours 
pas  mis  en  état  d'expliquer  «  l'industrie  »  des  legs  de  Villon,  mais  il  est 
probable  que  des  recherches  entreprises  en  ce  sens  avant  la  Révolution 
auraient  produit  de  meilleurs  résultats  3 .  Néanmoins  nous  sommes  parvenus 
à  constater  Texistence  et  la  position  d'assez  nombreux  personnages 
nommés  dans  les  Testaments. 

On  comprend  sans  peine  qu'un  grand  nombre  des  légataires  de  Villon 
aient  été  des  gens  de  robe  appartenant  aux  différentes  juridictions  devant 
lesquelles  il  fut  traduit:  l'officialité  de  Paris  dont  il  relevait  comme  clerc, 
le  Châtelet  où  il  eut  affaire  comme  parisien,  et  le  Parlement  auquel  il  en 
appela.  Ses  rapports  avec  la  justice  ne  sont  pas  cependant  les  seules 
causes  de  la  mention  de  ces  magistrats  :  plusieurs  d'entre  eux  étaient  ou 
pouvaient  être  des  amis  de  jeunesse  de  Villon  devenus,  comme  il  le  dit 
lui-même,  «  grands  seigneurs  et  maîtres 4.  « 

L'officialité  de  Paris  lui  fournit  au  moins  deux  noms;  ce  sont  ceux  de 
Jean  Cotard,  son  «  procureur  en  court  d'église  »  et  de  «  maistre  Fran- 
çoys,  promoteur  de  la  Vacquerie.  »  Le  premier  est  devenu  célèbre  par  la 
ballade  ou  oraison  que  le  poète  écrivit  pour  son  âme,  appelée  à  ce 
propos  «  l'âme  du  bon /eu  maistre  Jehan  Cotard  s.  «  Il  y  a  tout  lieu  de 
croire  que  cette  ballade,  qui  nous  montre  en  son  héros  un  buveur 
émérite,  était,  ainsi  que  quelques  autres  des  pièces  du  Grand  Testament, 
antérieure  à  cet  ouvrage,  et  le  succès  qu'elle  eut  certainement  peut 
expliquer  pourquoi  Villon  s'est  permis  dans  le  huitain  V  de  parler  de 
«  l'âme  du  bon  feu  Cotard,  »  bien  que  ce  vénérable  biberon  vécût  encore 


i .  Epître  de  «  Clément  Marot,  valet  de  chambre  du  Roy  aux  lecteurs,  » 
dans  l'édition  de  1533.  Cette  épître  est  encore  reproduite  de  nos  jours  par  les 
éditeurs  de  Villon. 

2.  Origines  des  chevaliers,  armoiries  el  héraux ,  dans  les  Œuvra  de  feu  M.  Claude 
Fauchet,  édition  de  1610,  f°  ^09  r°. 

5.  Parmi  les  documents  détruits  à  cette  époque  et  qui  auraient  pu  être  con- 
sultés avec  profit,  on  peut  citer  les  comptes  de  la  maison  du  roi,  des  maisons 
des  princes  et  des  grands  services;  ces  comptes  furent  mis  au  pilon  en  1791. 

4.  Grand  Testament,  huit.  30. 

j.  Cette  ballade  vient  à  la  suite  du  huitain  1 1 5  du  Grand  Testament. 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  22  ^ 

comme  le  prouve  le  legs  qui  lui  est  fait.  Jean  Cotard,  de  famille  pari- 
sienne', paraît  fréquemment  dans  les  registres  de  l'officialité  en  1460 
et  1461  et  il  y  est  qualifié  de  procurator  ou  de  promotor  curie^.  — 
«  Maistre  Françoys,  promoteur,  de  la  Vacquerie  «  était  un  membre  du 
clergé  parisien,  et  des  registres  ecclésiastiques  de  1450,  1458  et  1459 
le  nomment  magister  Franciscus  de  VacariaK  Les  paroles  du  poète 
reviennent  donc  à  «  maître  François  de  la  Vacquerie,  promoteur  »  et  ne 
renferment  pas,  comme  l'a  cru  M.  Paul  Lacroix  «  une  équivoque  inju- 
rieuse ))  pour  «  promoteur  de  la  vicairie4.  »  On  ne  s'explique  pas  le 
legs  d'un  «  haut  gorgerin  d'écossais  »  que  M.  Lacroix  considère  comme 
la  corde  d'une  potence  ;  toujours  est-il  que  le  huitain  1 1 3  représente  le 
promoteur  sous  un  jour  si  peu  favorable  que  dans  certaines  éditions  du 
xv!""  siècles  on  a  remplacé  le  nom  de  maistre  Françoys  par  celui  de  Jean 
François  :  ce  dernier  nom  est  celui  d'un  autre  promoteur  auquel  la  pra- 
tique fut  interdite  le  28  août  1461  après  qu'il  se  fut  avoué  coupable  de 
vols  commis  chez  Jean  du  Lac,  dit  Baubignon^.  Il  est  presque  inutile  de 
faire  remarquer  combien  la  substitution  de  ce  nom  était  intempestive, 
puisqu'elle  ne  laissait  aucun  sens  au  surnom  de  la  Vacquerie. 

Les  strophes  relatives  aux  deux  promoteurs  sont  séparées  par  un 
huitain  qui  se  rapporte  à  «  maistre  Jehan  Laurens  «  dont  le  nom  n'est 
accompagné  d'aucune  autre  qualification.  Jean  Laurent  était  un  des 
chapelains  de  l'église  de  Paris,  et,  nommé  en  1460  (v.  style)  à  l'office  des 
anniversaires,  il  prêtait,  le  1 2  janvier,  le  serment  suivant  la  formule  accou- 
tumée?. Nous  le  retrouvons  encore  au  20  avril  1461 8. 

Le  Châtelet  est  représenté  dans  les  poésies  de  Villon  par  Robert  d'Es- 
touteville,  prévôt  de  Paris,  et  par  Martin  Bellefaye,  P.  Le  Basanier, 
J.  Mautaint,  Rosnel,  P.  deRousseville,  J.  Le  Cornu  et  Genevois,  c'est-à- 
dire  au  moins  par  huit  personnages.  Le  prévôt  de  Paris  n'est  désigné  ni 

1.  Jean  Cotard  avait  un  homonyme,  «  marchand  orfèvre  et  bourgeois,  »  à 
Paris,  en  1472.  (Sauvai,  Histoire  et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III, 
p.   412.) 

2.  Archives  Nationales,  Z  7764,  f°^  5  r°  et  58  v°.  —  Jean  Cotard  est  encore 
nommé,  mais  sans  qualification  aux  f"^  14  v°,  46  r°,  82  v°,  98  r°,  99  v», 
102  v°  du  même  registre. 

3.  Arch.  Nat.,  LL  1 3,  f  31  r"  ;  LL  14,  f°*  30  v"  et  32  v. 

4.  P.  L.  Jacob,  bibliophile.  Œuvres  complttes  de  Villon,  p.  132,  n.  8. 

5.  Ce  sont  les  éditions  de  Nivert,  Galiot  du  Pré  et  Bonnemère.  Il  est 
probable  cependant  que  le  changement  de  noms  n'est  pas  l'ouvrage  des 
éditeurs,  peu  au  courant  de  ce  qui  s'était  passé  cinquante  ans  avant  eux,  mais 
bien  celui  de  l'auteur  du  manuscrit  dont  dérivent  ces  éditions. 

6.  Voyez  sur  cette  affaire  le  registre  Z  776^  des  Archives  Nationales,  aux 
dates  du  25  et  du  28  août  1464.  Jean  François  est  en  outre  nommé  plusieurs 
fois  dans  les  reg.  Z  7764  (f'^*  6  r",  39  r",  71  v"  et  87  r°)  et  Z  7765  (f»  i  r"). 

7.  Archives  Nationales,  LL  223,  f°  125  t°. 

8.  Ibid.,  LL  223,  f"  178  v°. 


224  ^-  LONGNON 

par  son  titre,  ni  par  son  nom  ;  cependant  il  est  impossible  de  ne  pas  le 
reconnaître  dans  «  le  seigneur  qui  sert  saint  Cristofle  ',  »  le  même  que  le 
Petit  Testament  appelle  «  le  seigneur  qui  attainct  troubles,  forfaits,  sans 
espargnier-.  »  On  a  remarqué,  en  effet,  que  les  deux  premiers  huitains 
de  la  ballade  que  Villon  composa  pour  ce  gentilhomme  et  à  l'intention  de 
sa  femme  donnent  en  acrostiche  le  nom  à'Ambraise  de  Lorede  et  on  a 
supposé  que  ce  pouvait  être  le  nom  de  l'époux'.  Cette  conjecture  n'est 
pas  heureuse,  car  Ambraise  ou  plutôt  Ambroise^  était  alors  un  nom  fémi- 
nin dont  l'analogue  masculin  était  Ambrois.  Or,  Ambroise  de  Loré  (il  ne 
faut  pas  tenir  compte  des  initiales  des  vers  1 5  et  1 6  de  la  ballade)  était 
le  nom  de  la  femme  de  Robert  d'Estouteville,  prévôt  de  Paris  depuis 
1446,  sous  les  ordres  duquel  se  trouvaient  justement  P.  Le  Basanier, 
J,  Mautaint  et  Rosnel  que  Villon  indique  comme  les  serviteurs  de  ce 
«  seigneur  «  jusqu'ici  inconnu.  Suivant  notre  auteur,  Robert  d'Estoute- 
ville aurait /a/f  la  conquête  d'Ambroise  de  Loré  à  un  des  pas  d'armes  du 
roi  René,  sans  doute  à  celui  de  Saumur  tenu  en  1448  et  dans  lequel 
Robert  d'Estouteville  était  au  nombre  des  assaillants?.  Nous  avons  fait 
observer  que  le  titre  de  la  ballade  de  Robert  f ballade  que  Villon  donna  à  un 
gentilhomme,  nouvellement  marié,  pour  l'envoyer  à  son  espouse,  par  luy 
conquise  à  l'espée)  n'était  pas  antérieur  à  1535  et  qu'il  paraissait  inexact 
en  partie  6;  mais  on  peut  croire  cependant  que  Villon  la  composa  dans  sa 
jeunesse,  peut-être  même  étant  encore  sur  les  bancs  de  l'école7.  En  tout 
cas,  cette  pièce  porte  témoignage  de  relations  intimes  et  anciennes  du 
prévôt  de  Paris  et  du  poète  qui  dut  être  traduit  plusieurs  fois  devant  lui. 
Les  vers  par  lesquels  Villon  annonce  cette  ballade  montrent  l'estime  en 
laquelle  il  tenait  Ambroise 8,  et,  rapprochés  de  l'éloge  que  la  Chronique 
médisante  fait  de  cette  dame 9,  peuvent  faire  juger  de  l'exactitude  des 
jugements  de  notre  auteur, 

1.  C'était  une  croyance  alors  généralement  répandue  que  la  vue  d'une  image 
de  saint  Christophe  préservait  de  mort  subite  ;  de  là  la  dévotion  particulière  de 
certaines  personnes  pour  ce  martyr. 

2.  Petit  Testament,  huit.   21. 

3.  P.  Jannet,  Œuvres  complètes  de  Villon,  p.  271. 

4.  Cette  variante  de  l'acrostiche  est  justifiée  par  certaines  leçons  de  la  ballade. 

5.  De  Quatrebarbes,  Œuvres  complcus  du  roi  Renc,  t.  I,  p.  Ixxviii. 

6.  Voyez  plus  haut,  p.  213. 

7.  Cette  ballade  est  dans  le  style  allégorique  des  poètes  du  XV  siècle,  et 
elle  remonte  certainement  à  une  époque  à  laquelle  Villon  n'avait  pas  encore 
acquis  sa  manière  propre. 

8.  Auquel  (seigneur)  ceste  ballade  donne, 
Pour  sa  dame  qui  tous  biens  a. 
S'amour  ainsi  ne  nous  guerdonne, 

Je  ne  m'esbahys  de  cela  ; 

Car,  au  Pas,  conquesté  celle  a, 

Que  tint  René,  roy  de  Cecille. 

9.  A  propos  de  la  révocation  de  Robert  d'Estouteville  en  1460,  l'auteur  de 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  22  5 

«  Martin  Bellefaye,  lieutenant  du  cas  criminel,  »  l'un  des  exécuteurs 
testamentaires  de  Villon,  avait  pu  le  connaître  dans  sa  jeunesse.  Né  au 
diocèse  de  Paris,  il  était  sans  doute  issu  de  parents  pauvres,  car  nous  le 
trouvons  étudiant  boursier  à  la  faculté  des  arts  où  il  figure  parmi  les 
baccalariandi  en  mars  14^1  (v.  st,)'.  Il  était  quatre  ans  plus  tard,  en 
novembre  1454,  avocat  au  Châtelet- et  nous  le  retrouvons  en  juillet 
1460,  remplissant  déjà  l'office  de  lieutenant  criminel  du  prévôt  de  Paris'. 
Il  résigna  cette  fonction  le  26  février  146 1  (v.  style),  date  où  il  fut  reçu 
conseiller  lai  en  la  cour  du  Parlement4:  maître  Martin  Bellefaye  est 
qualifié  à  cette  occasion  bachelier  en  lois  et  licencié  en  décret.  Il 
mourut  en  1  $02,  fut  inhumé  en  l'église  de  Saint-Germain-l'Auxerrois 
et  son  épitaphe  nous  apprend  qu'il  était  seigneur  de  Ferrières-en-Brie5. 
—  Pierre  Le  Basanier  ou  Basanier  était  «  notaire  et  greffier  criminel  » 
suivant  le  Grand  Testament.  On  le  voit,  en  effet,  dès  1457,  en  possession 
de  l'office  de  notaire  au  Châtelet^  qu'il  échangea  le  50  juillet  146^  contre 
celui  de  clerc  criminel  à  la  même  juridiction  7,  —  Jean  Mautaint,  que 
Villon  nomme  par  deux  fois  à  la  suite  de  P.  Le  Basanier,  était  examina- 
teur au  Châtelet,  en  1457^.  Rosnel  paraît  avec  la  même  qualité,  sous  le 
nom  de  Nicolas  Rosnel,  en  1453  et  en  14549.  —  Pierre  de  Ronsseville, 
ou  plutôt  de  Rousseville,  qui,  d'après  le  Petit  Testament,  était  en  1459 
concierge  du  château  [royal]  de  Gouvieux,  près  Senlis,  avait  été  anté- 
rieurement notaire  au  Châtelet '°. —  «Maistre  Jehan  Le  Cornu»  ou  Cornu 
dont  parlent  les  deux  Testaments  paraît  avoir  succédé  à  P.  Le  Basanier 
dans  l'office  de  clerc  criminel  de  la  prévôté  ;  du  moins  il  figure  en  cette 
qualité  dans  les  comptes  de  l'ordinaire  de  la  ville  de  Paris  de  1470  a 
1472  ",  permuta  cette  dernière  année  avec  Henri  Perdrier,  clerc  civil,  et 


cette  chronique  dit  que  sa  femme,  Ambroise  de  Loré,  «  estoit  moult  sage,  noble 
et  honneste  dame.  »  Plus  loin,  i!  relate  la  mort  de  cette  dame  dans  les  termes 
suivants  :  «  Après  ces  choses,  le  lundy  cinquiesme  jour  de  may  1468,  dame 
))  Ambroise  de  Loré,  en  son  vivant  femme  de  Robert  d'Estouteviiie,  chevalier, 
))  prévosl  de  Paris,  alla  de  vie  àtrespasce  jour,  environ  une  heure  après  minuit; 
»  laquelle  fut  fort  plainte,  pour  ce  qu'elle  estoit  noble  dame,  bonne  et  honneste, 
s  en  l'hostel  de  laquelle  toutes  nobles  et  honnestes  personnes  estoient  honora- 
»  blement  receues.  » 

1 .  Biblioth.  de  l'Univ.,  reg.  des  procureur  de  la  Nation  de  France,  f"  1 58  r*. 

2.  Archives  Nationales,  Y  5231,  à  la  date  du  5  novembre  1454. 

3.  Ibid.;  X'a  1484,  f"  122  r°. 

4.  Ibid.;  Xia  1484,  f"  227  r°.  —  Conférez  U  143  à  la  date  indiquée. 

5.  Lebeuf,  Histoire  de  la  ville  et  diocèse  de  Paris,  t.  XV,  p.  309. 

6.  Sauvai,  Hist.  et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  356. 

7.  Ibid.,  t.  III,  p.  386. 

8.  Ibid.,  t.  III,  p.  356. 

9.  Archives  Nationales,  X^a  25,  à  la  date  du  j  juin  1453;  —  Y  5231,  au 
27  nov.  1454. 

10.  Sauvai,  Hist.  et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  351. 

1 1.  Ibid.,  t.  IV,  p.  396  et  407.  —  La  Chronique  médisante  le  montre  exer- 


2  26  A.  LONGNON 

fut  remplacé  le  i  i  février  1473  (v.  style)  comme  clerc  civil,  par  Hugues 
Regnault'.  —  Enfin,  Genevois  qui,  suivant  les  vers  de  Villon  se  distin- 
guait par  la  longueur  de  son  nez,  et  dont  le  nom  est  remplacé  dans 
quelques  anciennes  éditions  par  celui  d'Angenoulx,  doit  être  reconnu 
soit  dans  Etienne  Genevois,  soit  dans  Pierre  Genevois,  l'un  et  l'autre 
procureurs  au  Châtelet  à  la  date  de  1454^. 

Le  Parlement  n'est  représenté  chez  Villon  que  par  trois  légataires  : 
Andry  Courault,  Jacques  Fournier  et  Robert  Valée.  C'est  à  «  maistre 
Andry  Courault,  nommé  à  tort  Jehan  par  un  manuscrit,  que  Villon 
lègue  ses  Contredits  de  Franc-Goniier;  ce  personnage  était  en  1454 
procureur  au  Parlement».  Quant  à  Jacques  Fournier,  que  Villon  appelle 
son  procureur,  c'était  un  conseiller  au  Parlement  qui  mourut  le  30  février 
1464  (v.  st.)  et  dont  la  sépulture  ainsi  que  celle  de  ses  deu.K  femmes  et 
de  ses  trois  enfants  se  voyait  dans  l'église  des  Cordeliers  de  Paris 4. 
Maistre  Robert  Vallée,  dont  le  Petit  Testament  fait  un  «  povre  cler- 
geault  »  à  la  même  cour,  pourrait  être  assimilé  à  un  «  Robertus  Valée,  « 
clerc  boursier,  natif  du  diocèse  de  Poitiers,  qui  était  reçu  maître-ès-arts 
à  Paris  au  commencement  de  l'année  1449  s;  ce  maître  Robert  Valée 
devint  curé  de  Villedavray  et  fut  promu  le  24  février  1452a  l'acolytat  et 
le  26  novembre  1453  au  sous-diaconat^. 

Nous  remarquons  dans  les  Testaments  deux  personnes  attachées  au 
trésor  royal.  L'un,  Pierre,  de  Saint-Amand,  dont  la  femme  aurait  mis 
Villon  «  au  rang  de  caymant7,  »  était  clerc  du  trésor  du  roi  en  1447  et 
possédait  une  maison  au  coin  des  rues  Jean-PainmoUet  et  de  Saint-Bon^. 
L'autre,  le  seigneur  de  Grigny,  auquel  Villon  léguait  en  1456  la  garde 
du  château  de  Nigeon  et  neuf  chiens,  est  plus  connu  sous  le  nom 
d'Etienne  Chevalier.  Seigneur  de  Grigny  par  son  mariage  avec  Cathe- 
rine Budé  en  14499,  Etienne  fut  en  1450  un  des  exécuteurs  testamen- 
taires d'Agnès  Sorel  et  le  chroniqueur  Jean  Chartier  le  qualifie  à  ce 

çant  déjà  cette  fonction  le  4  novembre  1469. 

1.  Sauvai,  Hist.  d  rech.  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  422. 

2.  Archives  Nationales,  Y  5251.  Etienne  Genevois  est  nommé  dans  ce  registre 
au  10  sept.  1454.  Le  nom  de  Pierre  Genevois  y  revient  trop  fréquemment 
pour  qu'il  soit  utile  de  renvoyer  à  quelques  dates. 

5.  Archives  Nationales,  Y  5231,  au  2  juillet  1454. 

4.  Lebeuf,  Hist.  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  édit.  Cocheris,  t.  III, 
p.  321.  —  Ce  personnage  est  appelé  Jacques  Fournier  l'aîné.  Il  doit  par  con- 
séquent être  distingué  d'un  homonyme  qui  figure  aussi  dans  les  documents  du 
temps,  et  qui  était  sans  doute  le  beau-père  du  poète  Martial  d'Auvergne. 

5.  Bibl.  de  l'Univ.;  reg.  des  procureurs  de  la  Nation  de  France,  t°  104  r°. 

6.  Archives  Nationales,  LL  17,  f»^  68  r"  et  81  r". 

7.  Grand  Testament,  huit.  87.  —  Saint-Amand  est  aussi  nommé  dans  le  Petit 
Test.,  huit.  12. 

8.  Sauvai,  Hist.  et  rech.  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  344-345. 

9.  La  Chesnaye  des  Bois.  Dictionnaire  de  la  noblesse,  i^  édit.,  t.  IV,  p.  434. 


F,  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  227 

propos  de  secrétaire  et  trésorier  du  roi'.  Il  avait  encore  cette  dernière 
qualité  lors  de  la  mort  de  Charles  VII  qui  le  désigna  aussi  par  son  testa- 
ment comme  un  de  ses  exécuteurs  2.  Louis  XI  l'investit  également  de  sa 
confiance,  car  il  fut  l'un  des  commissaires  que  ce  prince  choisit  en  146$ 
pour  traiter  avec  la  ligue  du  Bien  Public?. 

Un  élu  de  Paris  est  placé  par  Villon  au  nombre  de  ses  légataires. 
C'est  «  sire  Denys  Hesselin  «  qui  fut  peu  flatté  sans  doute  d'être 
dénoncé  comme  l'un  des  plus  francs  buveurs  de  la  ville  de  Paris^; 
Villon  termine  la  strophe  qui  le  concerne  par  cette  sévère  réflexion  : 
«  Vin  perd  maint  bonne  maison  ».  Denis  Hesselin,  écuyer  et  maître 
d'hôtel  du  roi  Louis  XI,  occupa  la  charge  de  prévôt  des  marchands  de 
1470  a  1474  s. 

«  Sire  Colombel,  «  que  Villon  indique  comme  devant  être  un  de  ses 
exécuteurs  testamentaires,  était  aussi  élu  de  Paris  à  la  date  de  1454''. 
Guillaume  Colombel  devint  ensuite  conseiller  du  roi,  mourut  le  4  avril 
1475  et  fut  enseveli  aux  Cordeliers  de  Paris  7.  Il  avait  épousé  Isabeau 
de  Cambrai,  fille  d'Adam  de  Cambrai,  premier  président,  dont  il  fut 
séparé  de  biens  par  un  arrêt  du  Parlement  en  date  du  3  mai  1465  à  la 
suite  d'un  procès  scandaleux  qui  convainquit  Isabeau  d'adultère  et  de 
détournement  des  deniers  de  son  mari^. 

On  trouve  dans  le  Grand  Testament  trois  personnages  ayant  rempli 
antérieurement  les  fonctions  d'échevin.  Ce  sont  Jean  de  Calais,  Michel 
Culdoe  et  Nicolas  de  Louviers.  Le  premier  était  «  un  honnorable 
homme»  qui  en  1461  n'avait  pas  vu  Villon  depuis  trente  ans  et  ne  savait 
pas  son  nom^,  ce  qui  revient  à  dire  qu'il  ne  le  connaissait  nullement.  Les 
commentateurs  l'ont  confondu  à  tort  avec  un  poète  de  même  nom  qui 
passe  pour  être  l'auteur  du  Jardin  de  plaisance.  Jean  de  Calais,  auquel 
Villon  donna  plein  pouvoir  de  remanier  son  testament,  avait  été  échevin 


1 .  Chroniéjue  de  Charles  VU,  roi  de  France,  par  Jean  Chartier,  édit.  Vallet  de 
Viriville,  t.  II,  p.  185. 

2.  Chroniijue  médisante,  par  Jean  de  Troyes. 

5.  Ibid.  —  L'abbé  Lebeuf  nous  apprend  en  outre  qu'il  fut  envoyé  en  ambas- 
sade en  Angleterre  sous  Charles  VII  et  à  Rome  sous  Louis  XI  en  1470  {Hist. 
de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  t.  XII,  p.  94. 

4.  Grand  Testament,  huit.  88. 

5.  Lazare,  Dictionnaire  administr.  et  histor.  des  rues  de  Paris,  p.  299.  —  La 
Chronique  médisante  parle  de  Denis  comme  maître  d'hôtel  du  roi  sous  la  date 
de  1479. 

6.  Archives  Nationales,  X^a  25. 

7.  Lebeuf,  Hist.  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  édit.  Cocheris,  t.  III, 
p.  465. 

8.  L'arrêt  du  Parlement  se  trouve  dans  le  registre  X^a  34  des  Archives 
Nationales,  f"'  145  r"  à  153  v».  —  C'est  à  tort  que  la  Chronique  médisante 
rapporte  le  procès  d'Isabeau  de  Cambrai  à  une  date  postérieure  d'un  an. 

9.  Grand  Testament,  huit.  160. 


228  A.   LONGNON 

de  Paris  en  1440  •;  il  est  ordinairement  qualifié  de  bourgeois ^  et  fut 
enseveli  dans  l'église  de  Saint-Jean-en-Grève  dont  il  était  marguillier». 
Il  plaida  en  janvier  14^2  (v.  st.),  en  la  Tournelle  criminelle  du  Parle- 
ment, contre  Denise,  sa  femmes.  —  Michel  Culdoe  appartenait  à  une 
vieille  famille  parisienne  qui  avait  fourni  deux  prévôts  des  marchands  s  et  il 
avait  été  en  1440  le  collègue  de  Jean  de  Calais  à  l'échevinage*^.  En  1448, 
«  sire  Michel  Culdoe  »  était  le  prévôt  de  la  grande  confrérie  aux  bour- 
geois de  la  ville  de  Paris?.  —  Nicolas  de  Louviers,  échevin  en  1444  et 
14498,  est  cité  comme  receveur  des  aides  de  Paris  de  1454  à  1 461 9  et 
Louis  XI ,  à  son  avènement,  le  créa  conseiller  en  la  Chambre  des  comptes  '°. 
Il  mourut  le  1 5  novembre  1483  et  fut  enterré  aux  Saints  Innocents  :  son 
épitaphe  le  dit  seigneur  de  Cannes  et  de  la  Forêt,  conseiller  et  maître 
des  comptes  du  roi.  Sa  femme,  Michelle  Brice,  était  morte  dès  1450  •'. 
Il  était  père  de  Charles  de  Louviers  qui,  tonsuré  le  7  juin  1449'^,  devint 
depuis  échanson  du  roi'?,  et  sans  doute  aussi  de  Jean  de  Louviers,  maître 
es  arts  et  bachelier  en  décret,  qui  fut  reçu  chanoine  de  N.-D.  de  Paris  le 
17  mai  '4. 

En  dehors  des  personnages  que  nous  venons  d'énumérer,  les  Testa- 
ments mentionnent  d'autres  membres  d'honorables  familles  parisiennes 
tels  que  Michel  Jouvenel,  Mairebeuf,  Ythier  Marchand,  J.  et  Fr.  Per- 
drier,  Jean  et  Jacques  Raguier,  Ch.  Taranne  et  Volant. —  Michel  Jouvenel 
des    Ursins,    l'un    des    exécuteurs  testamentaires  de  Villon,   était  le 

1.  Lazare,  Dictionn.  adm.  et  hist.  des  rues  de  Paris,  p.  297. 

2.  Archives  Nationales,  Y  5231,  aux  28  mai  et  24  sept.  1454. 

3.  Le  Mercure  de  France  de  sept.  1742  (p.  19^5)  contient  un  texte  de  1453  où 
«  Dominus  Joannes  Caleti  »  paraît  comme  marguillier  de  Saint-Jean. 

4.  Archives  Nationales,  X^a  25,  aux  30  et  îi  janvier  14^2.  —  Le  nom  de 
Jean  de  Calais  était  assez  répandu  au  XV*^  siècle.  Nous  trouvons  en  1460  un 
«  Johannes  de  Calais,  clericus  non  conjugatus,  »  traduit  devant  la  cour  de  l'of- 
ficialité  de  Paris  pour  coups  et  blessures  (Arch.  Nat.,  Z  7764,  fo^  16  r",  17  r", 
35  r°),  et  en  1478,  un  autre  de  ses  homonymes,  né  au  diocèse  de  Thérouanne, 
paraît  en  1478  parmi  les  licenciés  es  arts  de  la  nation  de  Picardie  (Biblioth.  de 
l'Université,  registre  ii,fo88).  L'auteur  présumé  du  Jardin  de  Plaisance  est 
peut-être  l'un  de  ces  deux  clercs. 

5.  Jean  Culdoe  avait  été  prévôt  des  marchands  en  1355,  et  Charles  Culdoe 
le  devint  en  1404. 

6.  Lazare,  Dictionn.  adm.  et  histor.  des  rues  de  Paris,  p.  297.  —  C'est  dans 
le  huitain  125  du  Grand  Testament  que  Villon  nomme  Michel  Culdoe. 

7.  Sauvai,  Hist.  et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  345. 

8.  Lazare,  Dictionn.  adm.  et  hist.  des  rues  de  Paris,  p.  297. 

9.  Archives  Nationales,  Y  J231  (au  13  déc.  1454)  et  KK  52,  f"  161  v°. 

10.  La  Chroniijue  médisante,  ae  Jean  de  Troyes. 

1 1.  Lebeuf,  Hist.  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  édit.  Cocheris,  t.  I,  p.  199. 

12.  Archives  Nationales,  LL  13,  f'  3  r°. 

13.  La  Chroni(]ue  médisante,  de  Jean  de  Troyes,  sous  la  date  du  i  j  mai  1468. 

14.  Archives  Nationales,  LL  223,  p.  385. 


F.   VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  229 

huitième  fils  de  Jean  Jouvenel,  prévôt  des  marchands  sous  le  règne  de 
Charles  VI;  il  était  né  en  1408,  devint  bailli  de  Troyes  en  1455  et 
mourut  en  1470'.  —  Mairebeuf,  dont  Villon  ne  sépare  pas  le  nom  de 
celui  de  N.  de  Louviers  doit  être  reconnu  dans  Pierre  Merebeuf, 
drapier,  demeurant  rue  des  Lombards,  qui  figure  dans  des  docu- 
ments de  1454  et  de  1458  2,  —  Maistre  Ythier  Marchant  se  rangea  lors 
de  la  guerre  du  Bien  Public  dans  le  parti  opposé  au  roi  et  fut  un  des 
commissaires  qui  traitèrent  de  la  paix.  Après  la  mort  du  duc  de  Guienne, 
il  se  retira  près  du  duc  de  Bourgogne,  conspira  en  1473  avec  ce 
prince  pour  empoisonner  Louis  XI  et  chargea  de  ce  soin  son  serviteur 
J,  Hardy,  qui  fut  écartelé?.  —  Jean  Perdrier  et  François,  «  son  second 
frère  »,  paraissent  avoir  été  d'intimes  amis  de  Villon  qui  pourtant 
aurait  été  trahi  par  François^.  Jean  était  à  peu  près  de  l'âge  de  notre 
poète,  car  il  avait  vingt-deux  ans  «  ou  environ  «,  lorsque  son  père 
Guillaume  Perdrier,  changeur  et  bourgeois  de  Paris,  l'émancipa  le 
10  mai  1454 S;  il  avait  le  titre  d'écuyer  et  remplissait  en  1466  et  1467 
l'office  de  concierge  de  l'hôtel  des  Loges,  en  la  forêt  de  Saint-Germain^. 
Nous  ignorons  la  date  de  sa  mort  et  nous  ne  trouvons  pas  trace  de  son 
épitaphe  au  milieu  de  celles  de  la  famille  Perdrier  qui  avait  sa  sépulture 
aux  Innocents;  mais  on  possède  celle  de  François  Perdrier,  receveur 
pour  le  roi  à  Caudebec,  qui  mourut  le  29  août  14877. — Jean  et  Jacques 
Raguier  que  Villon  connaissait  dès  1456^  étaient  d'une  famille  origi- 
naire de  Bavière;  leur  père,  Antoine  Raguier,  conseiller  du  roi,  tréso- 
rier des  guerres  et  seigneur  de  Thionville,  mourut  en  14689.  Jean,  l'aîné 
des  fils  d'Antoine,  que  Villon  nous  présente  en  1461  comme  l'un  des 
douze  sergents  attachés  à  la  personne  du  prévôt  de  Paris '°,  prit  part  aux 

1 .  Le  P.  Anselme,  Hist.  généal.  de  la  maison  de  France,  3'  édit.,  t.  VI,  p.  404. 

2.  Archives  Nationales,  Y  5231,  au  5  sept.  1454,  et  ÏCK  409,  p.  59. 

3.  La  Chronique  médisante,  de  Jean  de  Troyes.  —  Ythier  est  nommé  dans  le 
Petit  Testament,  au  huit.  1 1  et  dans  le  Grand  au  huitain  84. 

4.  Grand  Testament,  huit.  130. 

5.  Archives  Nationales,  Y  5231. 

6.  Sauvai,  Hist.  et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  336  et  391. 

7.  Lebeuf,  Hist.  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Paris,  éd.  Cocheris,  t.  I,  p.  201. 

8.  Ils  sont  nommés  dans  le  Petit  Testament  aux  huitains  18  et  20. 

9.  «  Je,  Jehan  Raguier,  filz  ainsné  de  feu  maistre  Anthoine  Raguier,  en  son 
»  vivant  conseillier  et  receveur  des  guerres  du  roy  nostre  sire,  commis  et 
»  ordonné  par  ledit  seigneur  à  tenir  le  compte  du  parachèvement  de  l'office  de 
»  mondit  feu  père.  »  (Biblioth.  Nation.;  cabinet  des  titres,  pièce  datée  du 
14  avril  1469,  dossier  Raguier.)  —  Tout  en  identifiant  ici  le  Jean  et  le  Jacques 
Raguier  de  Villon  avec  deux  des  fils  d'Antoine  Raguier,  nous  devons  faire  obser- 
ver que  la  généalogie  de  la  famille  Raguier  que  l'on  trouve  dans  la  Recherche 
de  la  noblesse  de  Champagne,  de  Caumartin  (Chaalons,  1673)  donne  un  rensei- 
gnement qui  semble  affaiblir  notre  rapprochement  :  on  y  lit  qu'Antoine  se 
maria  en  1447  avec  Jacquette  Budé;  mais  si  cette  date  est  exacte,  il  se  peut 
aussi  que  Jean  et  Jacques  soient  issus  d'un  premier  mariage  d'Antoine. 

10.  Grand  Testament,  huit.  95. 


2^0  A.    LONGNON 

joutes  de  la  Tournelle  en  1468';  à  cette  date  il  était  grènetier  de  Sois- 
sons  et  trésorier  des  guerres  au  duché  de  Normandie.  Il  remplissait  en 
1476  l'office  de  receveur-général  des  finances  au  même  pays^  et  est 
qualifié  de  conseiller  du  roi  et  de  maître  des  comptes  en  1485  et  en 
1495  3.  Si  l'on  en  juge  par  la  strophe  qui  lui  est  consacrée  dans  le  Grand 
Testament,  Jean  devait  être  un  grand  mangeur  ;  quant  à  son  frère  Jacques, 
c'était  un  buveur  de  premier  ordre  et  Villon  qui  savait  que  sa  première 
visite,  le  matin,  était  pour  la  taverne  de  la  Pomme  de  Pin  lui  lègue 
d'abord  pour  étancher  sa  soif  l'abreuvoir  Popin4,  puis  le  Grand  Godet 
de  Grèves,  une  des  enseignes  de  la  rive  droite 6.  Jacques  Raguier,  qui 
avait  embrassé  l'état  ecclésiastique,  devint  en  1483  évêque  de  Troyes 
par  cession  de  son  oncle  Louis  Raguier  et  mourut  dans  un  âge  avancé 
en  15 187.  Il  eut  ainsi  le  loisir  de  voir,  pendant  les  trente  dernières 
années  de  sa  vie,  l'imprimerie  répandre  l'œuvre  de  Villon  où  son  pen- 
chant pour  le  vin  était  porté  à  la  connaissance  publique.  —  Sire  Char- 
lot  Taranne,  dont  le  nom  est  associé  à  celui  de  Michel  Culdoe^,  demeurait 
près  de  l'église  de  Saint-Jacques-de-la-Boucherie  et  fut  traduit  en  1461 
devant  l'officialité  de  Paris  pour  avoir  blasphémé?.  —  Volant,  qui 
devait  sonner  le  grand  beffroi  pour  les  funérailles  de  Villon,  appartenait 
à  une  famille  dont  nous  trouvons  plusieurs  membres  dans  les  docu- 
ments contemporains '°. 

1.  La  Chronique  médisante^  de  Jean  de  Troyes. 

2.  Bibl.  Nationale,  ms.  10375  du  fonds  français. 

3.  Bibl.  Nationale,  cabinet  des  titres,  dossier  Raguier. 

4.  Petit  Testament,  huit.  20. 

5.  Grand  Testament,  huit  91. 

6.  Villon,  qui  connaissait  sans  doute  moins  la  rive  droite  de  la  Seine  que  la 
rive  gauche  oi!i  il  passa  une  partie  de  sa  vie,  paraît  s'être  trompé  en  plaçant  le 
Grand  Godet,  en  Grève.  En  effet,  VEsbatement  du  mariaige  des  IIII  filz  Hémon  où 
les  enseignes  de  plusieurs  hostels  de  la  ville  de  Paris  sont  nommez  mentionne  le 
Grand  Godet,  de  la  rue  de  la  Cossonnerie,  et  les  Gobelets,  en  Crî:v£  (Jubinal,  Mys- 
tères inédits, i.  I,p.  372);  Villon  aurait  donc  confondu  ces  deux  enseignes.  Remar- 
quons à  ce  propos  que  les  legs  d'enseignes  sont  fréquents  dans  Villon,  et  que 
c'est  à  cette  circonstance  que  le  Petit  Testament  doit  surtout  l'obscurité  qui 
caractérise  certaines  de  ses  strophes  (notamment  les  strophes  1 1  et  12). 

7.  GalUa  Christiana,  t.  XII,  c.  516. 

8.  Grand  Testament,  huit.  125. 

9.  «  Karolus  Tarenne,  commorans  prope  Sanctum  Jacobum  de  Carnificeria, 
»  citatus,  emendavit  projecisse  contra  terram  alearium,  seu  tablier,  in  despectu 
»  Dei....  Taxavit  ad  XV  solidos.  »  (Archives  Nationales,  Z  7765,  à  la  date  du 
14  octobre  1461 .) 

10.  Simon  et  Guillaume  Volant,  fils  de  Guill.  Volant,  de  Paris,  reçoivent  la 
tonsure  en  14s  i  (Arch.  Nat.,  LL  15,  f"  40  r")  ;  Guillaume  Volant,  marchand 
et  bourgeois  de  Paris,  est  nommé  à  la  date  du  18  juillet  1454  f/è;^.,  ^  ^251); 
Jean  Volant,  également  marchand,  figure  en  1450  dans  la  Chronique  médisante, 
et  en  1472  (et  non  1462)  dans  un  compte  du  domaine  de  Paris  (Sauvai,  Hist. 
et  recherches  des  antiquités  de  Paris,  t.  III,  p.  412).  —  C'est  au  huitain  167  que 
Villon  parle  de  Volant. 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  2^1 

Les  Testaments  contiennent  aussi  les  noms  de  quelques-uns  des  pauvres 
écoliers  que  Villon  avait  rencontrés  dans  sa  jeunesse.  Le  seul  registre  de 
la  faculté  des  arts  se  rapportant  à  l'époque  qui  nous  occupe  permet  de 
compter  comme  tels  Martin  Bellefaye,  Blaru,  G.  Charruau,  Th.  Tricot 
et  R.  Valée.  Nous  avons  déjà  dit  ce  que  nous  savions  de  Bellefaye  et  de 
Valée.  —  Blaru-  pourrait  être  le  même  que  Pierre  Blarru,  de  Paris, 
écolier  boursier  qui  obtint  la  maîtrise  vers  le  mois  de  février  1455  (v.  st.)  î. 
—  Guillaume  Charruau,  que  Villon  appelle  son  «  advocat  »  et  dont  il 
signale  la  pauvreté 4,  était  aussi  un  boursier  parisien  qui,  reçu  bachelier 
entre  janvier  et  mars  1447  (v.  st.),  figure  parmi  les  nouveaux  licenciés 
et  les  nouveaux  maîtres  es  arts  quinze  mois  plus  tard,  c'est-à-dire  avant 
le  2  juin  14495.  —  Thomas  Tricot,  ce  «  jeune  prebstre  «  du  Grand 
Testament^,  également  boursier,  était  natif  du  diocèse  de  Meaux  et 
avait  été  reçu  licencié  et  maître  à  la  fin  de  l'année  14527. 

Parmi  les  personnages  nommés  par  Villon,  il  en  est  dont  la  trace,  en 
raison  de  l'humilité  de  leur  profession,  est  difficile  à  retrouver  dans  les 
papiers  du  xv  siècle;  nous  avons  cependant  été  assez  heureux  dans  nos 
recherches  sur  quelques-uns  d'entre  eux.  Ainsi,  par  exemple,  Robin  ou 
Robert  Turgis,  que  les  vers  de  Villon  désignent  assez  clairement  comme 
tavernier,  figure  dans  les  documents  contemporains  :  c'était  le  proprié- 
taire de  la  Pomme  de  Pin^,  ce  fameux  cabaret  auquel  Villon  lui-même  fait 
au  moins  deux  fois  allusion9;  il  nous  a  paru  curieux  de  rapprocher  ici  le 
nom  de  la  taverne  et  celui  de  son  propriétaire.  La  taverne  de  la  Pomme 
de  Pin,  dont  le  nom  paraît  aussi  dans  Rabelais,  était  située  rue  de  la  Juiverie, 
en  la  Cité  '°,  tout  auprès  de  l'église  de  la  Madeleine  011  la  veuve  de  Robert 
Turgis,  Marguerite  Joly,  fonda  une  chapelle  avant  1495". —  Le  barbier 
de  Villon,  ColinGalerne'^,  n'est  pas  non  plus  un  personnage  imaginaire: 
Colinus  Galerne,  barbitonsor,  paraît  plusieurs  fois  en  1 460  et  1 46 1  dans 


i.  Petit  Testament,  huit.  12. 

2.  Biblioth.  de  l'Univ.,  reg.  des  procureurs  de  la  Nationde  France,  f"  216  v°. 

3.  Grand  Testament,  huit.  89. 

4.  Reg.  des  procureurs  de  la  Nation  de  France,  f^^  80  r°,  102  r°  et  103  v°. 

5.  Grand  Testament,  huit.  172. 

6.  Registre  des  procureurs  de  la  Nation  de  France,  fo  166  r"  et  v°. 

7.  Grand  Testament,  huit.  88  et  93.  —  Rob.  Turgis  est  aussi  nommé  au 
huitain  66. 

8.  «  Rue  de  la  Juifverie  :  ....  Robin  Turgis,  tavernier  à  la  Pomme  de 
Pin.  ))  (Compte  de  la  ville  de  Paris  de  1457-1458  aux  Archives  Nationales, 
KK  409,  f-  65  r.) 

9.  Petit  Testament,  huit.  20;  Grand  Testament,  huit.  91. 

10.  Cette  situation  est  indiquée  dans  un  compte  de  la  ville  de  Paris  de  1458  ; 
voyez  la  note  2. 

11.  Archives  Nationales,  L  610. 

12.  Colin  est  nommé  au  huitain  144  du  Grand  Testament. 


2^2  A.  LONGNON 

les  registres  de  l'officialité  ' .  —  La  Maschecroue,  qui  fournissait  Nicolas 
de  Louviers  et  Mairebeuf  de  perdrix  et  de  pluviers  ^,  était,  s'il  faut 
en  croire  une  note  de  l'exact  Fauchet,  une  rôtisseuse  voisine  du  Grand 
Châtelet  ?.  —  Jean  le  Loup,  qui  dérobait  des  canards  dans  les  fossés  de 
la  ville  et  auquel  il  aurait  fallu,  suivant  Villon,  un  grand  tabart  pour 
cacher  le  fruit  de  ses  vols  4,  ne  doit  pas  être  différent  d'un  individu  de 
ce  nom,  voiturier  par  eau  et  pêcheur,  que  la  ville  chargea  en  1456  du 
nettoyage  de  ses  fossés  î.  Enfin,  pour  clore  cette  série  de  remarques, 
nous  rappellerons  que  la  grosse  Margot,  dont  Villon  semble  avoir  été  le 
compagnon,  est  nommée  dans  un  registre  du  Parlement  en  1452,  et 
qu^alors  sa  maison  était  fréquentée  par  Renier  de  Montigny  et  quelques 
sergents  au  Châtelet  ^. 

En  finissant  cette  étude  où  nous  avons  réuni  quelques  faits  nouveaux 
sur  Villon  et  sur  ses  légataires,  nous  osons  prier  ceux  de  nos  lecteurs 
qui  trouveraient  matière  à  compléter  ou  à  corriger  ces  notes  de  vouloir 
bien  nous  faire  part  de  leurs  observations.  Ils  peuvent  être  assurés 
d'avance  de  notre  reconnaissance. 

Auguste  LONGNON. 


APPENDICE  7. 


Charles,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France.  Savoir  faisons  a  tous 
presens  et  avenir,  nous  avoir  receu  l'umble  supplication  de  maistre  Fran* 
cois  des  Loges,  autrement  dit  de  Villon,  aagié  de  vingt  six  ans  ou  envi- 

1.  Arch.  Nation,  Z  7764,  f°s  16  r",  94  v°,  95  v%  96  r°,  97  r°,  102  y» 
et  1 1 3  v". 

2.  Grand  Testament,  huit.  92. 

3.  Cette  note  de  Fauchet  se  trouve  au  f°  55  r°  de  son  manuscrit  de  Villon. 

4.  Petit  Testament,  huit.  24;  Grand  Testament,  huit.  100. 

5.  «  Jehan  Le  Loup,  voicturier  par  eaue  et  pescheur,  »  est  condamné  à  une 
amende  envers  la  ville  de  Paris,  le  15  août  1456  (Archives  Nationales, 
KK.  408,  f°  183  r')  ;  il  paraît  aussi  comme  fournisseur  de  la  ville  en  1459 
(Ibid.;  KK.  409,  f°  350).  —  II  y  avait  deux  Jean  Le  Loup  que  l'on  distinguait 
par  les  épithètes  à' aîné  et  de  jeune  {Ibid.,  fo  268  v°),  et  c  est  à  ces  deux  indivi- 
dus {aux  deux  Loupsi,  que  l'Hôtel  de  Ville  payait  en  1457  une  somme  de  deux 
sous  parisis  «  pour  une  nasselle  qui  avoit  esté  mise  dedans  les  fossés,  par 
»  l'ordonnance  de  sire  Philippe  l'Allement,  pour  laver  la  bonde  et  icelle 
»  nettoyer.  »  (Ibid.,  KK  408,  f"  249  v.) 

6.  Archives  Nationales,  X^a  2$,  à  la  date  du  21  août  1452. 

7.  Le  cadre  de  cette  revue  ne  nous  permettant  pas  de  publier  ici  les 
documents  relatifs  aux  affaires  de  Renier  de  Montigny,  de  Colin  de  Cayeux  et 
de  l'abbesse  de  Port-Royal,  nous  nous  réservons  de  les  imprimer  à  la  suite  de 
notre  édition  des  œuvres  de  Villon. 


F.  VILLON   ET  SES  LÉGATAIRES  2^^ 

ron,  contenant  que,  le  jour  de  la  feste  Nostre-Seigneur  derrenierement 
passée,  au  soir  après  soupper,  il  esloit  assis  pour  soy  esbatre  sur 
une  pierre  située  soubz  le  cadram  de  Poreloge  Saint-Benoist-le-bien- 
tourné,  en   la   grant  rue  Saint-Jaques  en  nostre  ville  de  Paris,   ou 
cloistre    duquel    Saint- Benoist    estoit    demourant   ledit  suppliant,    et 
estoient  avecques  luy  ung  nommé  Gilles,   presbtre,   et  une  nommée 
Ysabeau,  et  estoit  environ  l'eure  de  neuf  heures  ou  environ.  Ouquel  lieu 
survindrent  Phelippes  Chermoye,  presbtre,  et  maistre  Jehan  le  Mardi, 
lequel  Chermoye  incontinent  qu'il  avisa  ledit  suppliant  luy  dist  :  «  Je 
»  regnie  Dieu!  je  vous  ay  trouvé  «,  et  incontinent  ledit  suppliant  se 
leva  pour  luy  donner  lieu,  en  luy  disant  :  «  Beau  frère,  de  quoy  vous 
«  coursez-vous  ?  «  Lequel  Chermoye,  ainsi  que  ledit  suppliant  se  levoit 
pour  luy  faire  place,  le  rebouta  très  rigoureusement  a  ce  qu'il  luy  convint 
se  rasseoir.  Voyans  ce,  les  dessusdits  Mardi,  Gilles  '  etisabeau,  etsuppo- 
sans  que  ledit  Chermoye,  et  la   manière  de  sa  venue   considerans, 
n'estoit  venu  que  pour  faire  noise  et  desplaisir  audit  suppliant,  se  absen- 
tèrent, et  demeurèrent  seulement  ledit  suppliant  et  Chermoye.  Lequel 
Chermoye  tantost  après,  voulans  sa  mauvaise  et  dempnable  voulenté  en 
propos  délibéré  acomplir  et  mettre  a  exécution,  traict  une  grant  dague 
de  dessoubz  sa  robe  et  en  frappa  ledit  suppliant  par  le  visaige  sur  le 
bolievre  et  jusques  a  grant   effusion  de  sang,  comme  il  apparut  et 
appert  de  présent.  Et  ce  voyant  ledit  suppliant,  lequel  pour  le  serain 
estoit  vestu  d'un  mantel  et  a  sa  sainture  avoit  pendant  une  dague  soubz 
icelluy,  pour  éviter  la  fureur  et  mauvaise  voulenté  dudit  Chermoye, 
doubtant  qu'il  ne  le  pressast  et  villenast  plus  fort  en  sa  personne,  traict 
sadite  dague  et  le  frappa,  comme  luy  semble,  en  l'ayne  ou  environ,  ne 
cuidant  point  lors  l'avoir  frappé.  Et  persistant  ledit  Chermoye  a  vouloir 
défaire  ledit  suppliant,  le  poursuyvant  et  improperant  [de]  plusieurs  injures 
et  menasses,  trouva  ledit  suppliant  a  ses  piez  une  pierre  laquelle  il  print  et 
gecta  au  visaige  dudit  Chermoye;,  et  incontinent  le  laissa  et  se  départit 
ledit  suppliant  et  se  retraict  sur  ung  barbier  nommé  Fouquet  pour  soy 
faire  habiller.  Et  habillé,  ledit  Fouquet,  pour  en  faire  son  rapport,  demande 
audit  suppliant  son  nom  et  lé~hom  de  celluy  qui  l'avoit  blecié.  A  quoy 
ledit  suppliant  respondit  et  nomma  le  nom  dudit  Charmoye,  afin  que  le 
landemain  il  fut  attaint  et  constitué  prisonnier,  et  se  nomma  ledit  suppliant 
Michel  Mouton.  Après  lequel  cas,  ainsi  advenu  que  dit  est,  survindrent 
aucuns  ou  lieu  ou  estoit  ledit  Chermoye  dedens  le  cloistre  aiant  sadite  dague, 
lequel  ilz  couchèrent  dedans  une  maison  dudit  cloistre,  et  fut  visité  et 
habillé  et  le  landemain  mené  a  l'Ostel-Dieu,  ou  le  samedi  ensuivant  a 
l'occasion  desdits  coups,  par  faulte  de  bon  gouvernement  et^  autrement, 


I.  Le  registre  porte  Phelippes  au  lieu  de  Cilles.  —  2.  Corr.  ou. 
Romania,  Il  16 


2^4  ^-  LONGNON 

il  est  aie  de  vie  a  trespassement.  A  l'occasion  duquel  cas  led,  suppliant 
doublant  rigueur  de  justice  s'est  absenté  du  pais  et  n'y  oseroit  jamais 
retourner  se  nostre  grâce  et  miséricorde  ne  luy  estoit  sur  ce  impartie, 
humblement  requérant  que  attendu  que_,  en  autres  choses,  il  s'est  bien 
et  honnorablement  gouverné  sans  jamais  avoir  esté  attaint,  reprins,  ne 
convaincu  d'aucun  autre  villain  cas,blasme  ou  reprouche, nous  luivueil- 
lons  sur  ce  nosd.  grâce  et  miséricorde  luy  impartir.  Pourquoy  nous, 
attendu  ce  que  dit  est,  voulans  miséricorde  préférer  à  rigueur  de  justice, 
audit  suppliant  ou  cas  dessusdit  avons  remis,  quitté  et  pardonné  et  par 
la  teneur  de  ces  présentes,  de  nostre  grâce  especial  plaine  puissance  et 
auctorité  royale  remettons,  quittons  et  pardonnons  le  fait  et  cas  dessusd. 
avec  toute  peine,  amende  et  offence  corporelle,  criminelle  et  civille  en 
quoy  il  pourroit  estre  encouru  envers  nous  et  justice,  ensemble  tous 
deffaulx,  bans  et  appeaulx  qui  pour  ce  seroient  ou  pourroient  estre  ensuiz, 
et  l'avons  restitué  et  restituons  a  ses  bone  famé  et  renommée  et  a  ses 
biens  non  confisquez,  satisfacion  faicte  a  partie  civilement  tant  seulement 
se  faicte  n'est,  et  sur  ce  imposons  silence  perpétuel  a  nostre  procureur.  Si 
donnons  en  mandement  par  ces  présentes  au  prevost  de  Paris  ou  a  nos 
lieutenant  et  a  touz  nos  autres  justiciers  ou  a  leurs  lieuxtenans  presens  et 
avenir  et  a  chacun  d'eulx  si  com  a  luy  appartendra  que  de  nostre  pré- 
sente grâce,  quittance,  remission  et  pardon  ilzfacent,  seuffrent  et  laissent 
ledit  suppliant  joyr  et  user  plainement  et  paisiblement,  sans  le  molester, 
travailler  ou  empescher  en  corps  ne  en  biens,  ores  ne  pour  le  temps 
avenir,  en  aucune  manière,  mais  se  son  corps  ou  aucuns  de  ses  biens 
sont  ou  estoient  pour  ce  prins,  saisiz,  arrestez  ou  empeschez,  ilz  les 
mettent  ou  facent  mettre  incontinent  et  sans  delay  a  plaine  délivrance; 
et  afin  que  ce  soit  chose  ferme  et  estable  à  tousjours,  nous  avons  fait 
mettre  nostre  seel  a  ces  présentes,  sauf  en  autres  choses  nostre  droit  et 
l'autruy  en  toutes. 

Donné  a  Saint-Poursain,  ou  mois  de  janvier,  l'an  de  grâce  mil  CCCC 
cinquante  cinq,  et  de  nostre  règne  le  XXXI IIl^ 

Ainsi  signé  :  Par  le  roy  à  la  relation  du  Conseil,  Disome,  Visa 
contentor.  J.  du  Ban. 

(Archives  Nationî>les,  JJ  187,  pièce  149,  fol.  76v«>.) 

II 

Charles,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France.  Savoir  faisons  a  tous 
presens  et  advenir  nous  avoir  receu  l'umble  supplication  de  Françoys  de 
Monterbier,  maistre  es  ars,  contenant  que,  le  jour  de  la  Feste  Dieu 
derrenierement  passé,  a  heure  de  neuf  heures  du  soir  ou  environ,  luy 
estant  en  la  grant  rue  Saint-Jacques,  a  Paris,  devant  l'église  de  Saint- 


F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES  2^5 

Benoist  et  dessoubz  le  cadren  de  l'orloge  d'icelle  église,  acompaignié  d'un 
nommé  Gilles  et  d'une  femme  nommée  Ysabeau,  ou  ils  devisoient  après 
soupper,  seurvint  ung  nommé  Phelippe  Sermoise,  prebstre,  acompaignié 
d'un  nommé  maistre  Jehan  le  Merdi,  lesquelz  ledit  supliant  requist  et  pria 
de  seoir  emprès  eulx  et  leur  offry  place.  Auquel  suppliant,  ledit  Phelippe 
Sermoise,  meu  de  mauvais  courage  en  détestant  Dieu  dist  et  prophera 
ses  paroles  :  «  Maistre  Françoys,  je  vous  ay  trouvé,  créés  que  je  vous 
»  courrouceray.  »  Et,  nonobstant,  ledit  supliant  non  esmeu  luy  demanda 
s'il  se  courrouçoit,  en  luy  présentant  de  recef  lieu  a  soy  seoir  et  luy 
disant  :  (t  Messire  '  Phelippe,  vous  courroucez  vous?  vous  tien  je  tort?  que 
»  me  voulez  vous?  je  ne  vous  cuide  en  riens  avoir  mesfait.»  Et  en  des- 
cendant jusques  a  la  porte  du  cloistre  dudit  Saint-Benoist,  led.  Phelippe 
Sermoise  voulant  acomplir  sa  dampnable  voulenté,  tira  une  dague  de 
dessoubz  sa  robe  et  en  baillia  par  le  visage  dudit  suppliant,  tellement  qu'il 
luy  trancha  la  baulievre  du  visage  en  grant  effusion  de  sang.  Et,  ce 
voyant,  ceulx  qui  estoient  en  leur  compaignie  se  absentèrent,  et  demou- 
rerent  lesdits  supliant  et  Sermoise  tous  seulz,  et  a  cette  ocasion  ledit 
supliant  soy  voyant  blecé  en  grant  effusion  de  sang,  appercevant  la  mau- 
vaise voulenté  dudit  Phelippe,  voulant  obvier  a  icelle,  tira  une  dague 
qu'il  avoit  soubz  ung  petit  mantel  et  en  baillia  aud.  Sermoise  environ 
l'ayne  bien  avant,  combien  que  ledit  supliant  ne  le  cuidast  point  avoir 
frapé.  Neantmoins,  persévérant  l'ung  contre  l'autre,  seurvint  led,  maistre 
Jehan  Merdi  et  voyant  ledit  supliant  avoir  mys  sa  dague  en  sa  main 
gauche  et  tenir  une  pierre  en  la  droite  c'efforça  de  prendre  lad.  dague 
dud.  supliant,  lequel  soy  veant  dessaisy  et  ledit  Phelippe  le  poursuir 
lui  geta  lad.  pierre  au  visaige,  tellement  qu'il  cheut  a  terre,  et  lors  incon- 
tinent se  absenta  led.  suppliant  et  s'en  ala  faire  appareillier.  Lequel 
Phelippe  fut  levé  de  la  place  et  porté  en  l'ostel  des  prisons  dud,  Saint- 
Benoist  et  illec  examiné  par  certain  nostre  examinateur  ou  Chastelet  de 
Paris;  lequel  Phelippe  interrogué  par  led.  examinateur  que  s'il  advenoit 
que,  de  cedit  coup,  il  alast  de  vie  a  trespassement,  il  voulut  que  pour- 
suite en  fust  faicte  par  ses  amis  ou  autres  contre  ledit  supliant,  lequel 
luy  respondyt  que  non  ;  mais  en  ce  cas  pardonnoit  et  pardonna  sa  mort 
audit  supliant  pour  certaines  causes  qui  a  ce  le  mouvoient.  Et  depuis  fut 
icelluy  Phelippe  porté  en  l'Ostel-Dieu  de  Paris,  et  illec,  par  faulte  de 
gouvernement  ou  autrement,  a  l'ocasion  desdits  coups  est  allé  de  vie  a 
trepassement.  Pour  lequel  cas  advenu  par  la  manière  que  dit  est,  ledit 
supliant  a  esté  appelle  a  noz  drois,  et  contre  luy  procédé  par  bannisse- 
ment de  nostre  royaume,  ouquel  il  n'oserait  plus  fréquenter,  repérer  ne 
converser,  se  nostre  grâce  et  miséricorde  ne  luy  estoient  sur  ce  imparties, 

I .  Le  ms.  porte  :  Monss.  mess. 


2^6  A.    LONGNON,   F.  VILLON  ET  SES  LÉGATAIRES 

si  comme  il  dit  en  nous  humblement  requérant  que,  attendu  que  ledit  Phe- 
lippe  durant  sa  maladie  avoit  voulu  et  ordonné  que  aucune  poursuite  en  fust 
faicte  contre  led.  supliant,  amez  (corr.  ainz)entant  que  aluy  estoit,  il  avoit 
pardonné  et  pardonnoit  audit  supliant,  et  que,  en  autres  cas,  il  a  esté  et  est 
home  de  bonne  vie,  renommée  et  honneste  conversation  sans  avoir  esté 
attaint  d'aucun  autre  vilain  cas,  blasme  ou  reproche,  nous  lui  veuillons 
sur  ce  impartir  nostre  dite  grâce.  Pourquoy,  nous  ces  choses  considérées, 
voulans  miséricorde  préférer  a  rigueur  de  justice,  audit  supliant  ou  cas 
dessus  dit  avons  quitté  remis,  etc 

Donné  à  Paris,  ou  moys  de  janvier,  l'an  de  grâce  mil  CCCC  LV  et 
de  nostre  règne  le  XXXI II r. 

Ainsi  signé:  Par  le  Conseil,  J.  de  Bailly.  Visa  contentor.  J.  Le  Clerc. 

(Archives  Nationales,  JJ,  183,  pièce  67,  f°  49  r''.) 


MÉLANGES 


ETYMOLOGIES  FRANÇAISES  ET  PROVENÇALES. 

I.    Pr.   GkZAL,  fr.  JAEL. 

Dans  rénumération  que  le  moine  de  Montaudon  fait  dans  son  Enuei 
V  Be  m'enueia,  s'o  auzes  dire  »  des  nombreux  objets  de  son  aversion 
particulière,  on  trouve  à  la  huitième  cobla,  au  nominatif  : 

Velha  cazals  qu'a  trops  si  gira  ; 
telle  est  du  moins,  d'après   Bartsch   {Chrest.,   132,7),   la  leçon  du 
manuscrit  B.N.  fr.  856,  tandis  que  854  donne,   d'après  Bartsch  et 
d'après  Mahn  {Ged.  390)  :  Veilla  gaal  quels]  fai  fonnia ,  et  le  ms.  La 
Vallière,  d'après  Bartsch  :  Velha  gazais  can  trop  s'aura. 

Raynouard,  dans  son  Choix,  V,  264,  a  omis  cette  strophe  indécente; 
mais  il  en  cite  dans  son  Lexique  roman  les  premiers  mots  jusqu'à 
velha  gazais,  sous  le  mot  gazai,  qu'il  traduit  par  «  bavard  »,  comme 
plus  tard  l'a  fait  aussi  Honnorat.  Bartsch  explique  cazal,  qu'il  avait  déjà 
admis  dans  son  Lesebuch  par  «  Haus,  Weibstdck,  malotrue  «,  et  il  s'en 
est  tenu  à  cette  interprétation  dans  le  glossaire  de  sa  Chresîotnathie, 
où,  pour  le  passage  en  question,  on  trouve  l'explication  «  malotrue, 
Weibstiick  ».  On  ne  peut  contester  au  provençal  casai  ou  cazal  la  signi- 
fication de  Havs  (métairie)  —  ou  plus  exactement  de  Hof  {cour,  demeure), 
Heimwesen  (domicile)  —  mais  quant  à  un  emploi  de  cazal  dans  un  sens 
qu'on  pourrait  rapprocher  de  notre  expression  toute  moderne  «  altes 
Haus,  braves  Haus  »  (terme  familier  pour  dire  «vieux,  brave  hommey), 
on  n'en  a  pas  plus  d'exemples  que  du  genre  féminin  de  ce  mot,  que  les 
langues  sœurs  ne  connaissent  également  que  comme  masculin.  L'inter- 
prétation de  Raynouard  ne  paraît  pas  donnée  complètement  au  hasard  : 
il  rapproche  gazai  d'un  verbe  gasar  qu'il  croit  pouvoir  rendre  par 
«bavarder»  (comme  l'a  fait,  sans  doute  d'après  lui,  Diez,  qui  le  rapproche 
du  fr.  jaser),  quoique  le  seul  passage  qu'il  cite  à  l'appui  soit  vraiment 
peu  fait  pour  conduire  à  cette  interprétation  («  attachez-le  par  les  mains 


2j8  MÉLANGES 

et  les  pieds  à  un  poteau,  afin  qu'il  ne  puisse  moure  ni  gasar»).  Je  laisse  de 
côté  ce  mot  peu  sûr,  et  dont  on  pourrait  difficilement  dériver  à  l'aide  du 
suffixe  -al  un  adjectif  signifiant  «  bavard.  »  D'un  autre  côté,  Raynouard 
rapproche  de  gazai  le  verbe  gazalhar,  qu'il  traduit  encore  par  «  bavarder  »  ; 
il  cite  deux  textes  à  l'appui;  mais  pour  le  premier  il  suit  une  mauvaise 
leçon,  comme  le  montre  la  comparaison  du  passage  d'après  les  manus- 
crits Vat.  5232  {Archiv.  53,  319),  B.  N.  1 592  (Mahn,  Ged.  i  -^66),  12474 
{id.  845)  et  Laur  43  {Archiv.  35,  365).  Ces  leçons,  les  seules  impri- 
mées jusqu'ici,  donnent  toutes  le  \erhe  agasalhar;  or  le  contexte  empêche 
d'attribuer  à  ce  mot  la  signification  adoptée  par  Raynouard ,  et  montre 
bien  plutôt  d'une  manière  à  peu  près  certaine  qu'il  faut  l'assimiler  au 
portugais  agasalhar,  esp.  agasajar  (réfl.  «  se  rassemblera),  donné  par 
Diez  dans  son  Dictionnaire  sous  le  vocable  gasalha.  Le  second  exemple 
(Mahn,  Ged.  199,  5)  est  emprunté  à  une  chanson  à  bien  des  égards 
difficile  à  comprendre,  et  il  est  à  peine  possible  dès  lors  de  s'en  auto- 
riser pour  établir  le  sens  du  verbe  guazalhar  (c'est  ainsi  que  le  mot  est 
écrit  dans  ce  texte);  j'y  crois  voir  le  simple  du  verbe  «g^^tj/Zî^r,  dont 
il  vient  d'être  question.  Ainsi  s'écroule  tout  ce  qui  paraissait  appuyer 
la  signification  attribuée  par  Raynouard  à  gazai;  le  substantif  gazalha 
aussi ,  qu'il  range  parmi  les  mots  d'un  groupe  différent  et  qu'il  a  égale- 
ment mal  compris,  mais  dont  Diez  {loc.  c.)  a  donné  une  explication 
définitive,  ne  permet  point  davantage  de  traduire  gazai  par  «  bavard,  » 
et  ne  peut,  à  cause  de  son  Ih,  être  sans  réserve  rapproché,  comme 
étant  de  même  origine,  de  gazai  qu'on  ne  trouve  jamais  écrit  qu'avec  / 
pur.  Pour  moi,  je  vois  dans  gazai  et  dans  gaal  la  forme  provençale 
parfaitement  correcte  du  bas-latin  gadalis,  cité  par  Ducange  d'après  le 
capitulaire  de  Charlemagne  de  disciplina  palatu{PeTtz ,  Leges  1,  1 58),  où 
il  se  trouve  dans  un  rapport  de  synonymie  incontestable  avec  meretrix. 
Les  Bénédictins,  dans  une  addition  à  l'article  de  Ducange,  ont  renvoyé 
à  l'armoricain  gadal  «  libidinosus,  impudicus  »  et  aux  mots  cambriens, 
cités  par  Davies,  gadales  «  meretrix  »,  gadalus  «  libidinosus  »,  gadaledd 
((  luxuria  »  '.On  peut  rapporter,  avec  non  moins  d'exactitude,  au 
bas-latin  gadalis  et  aux  formes  provençales  correspondantes  un  mot  du 
vieux  français,  qui  n'est,  que  je  sache,  mentionné,  ni  à  plus  forte 
raison  expliqué,  dans  aucun  dictionnaire  :  gaalise,  gaelise,  jaelise  (impu- 
dicité,  luxure) ,  mot  que  j'ai  rencontré  dans  trois  passages  où  il  a 
fort  embarrassé  les  divers  éditeurs.  Dans  le  Chevalier  au  Lyon,  v.  4105 
et  suivants,  nous  lisons  : 

S'areste  li  jaianz  et  crie 
Au  preudome  que  il  desfie 


1.  Voyez  pour  ces  mots  Zeuss,  Gràmm.  celt.  (éd.  altéra)  p.  161, 


ÉTYMOLOGIES  FRANÇAISES  ET  PROVENÇALES  2^9 

Ses  filz  de  mort,  s'il  ne  li  baille 
Sa  fille,  et  a  sa  garçonaille 
La  li  verra  a  jaelise... 

et  avec  quelques  variantes  dans  le  manuscrit  du  Vatican  : 

que  il  deffie 

Ses  quatre  fils,  se  ne  li  baille 
Sa  fille  por  sa  garçonnaille  ; 
Car  ne  la  degnerait  mes  prendre  ; 
A  ses  garçons  la  fera  rendre, 
Si  la  menront  en  gaalise. 

Quant  à  ce  que  signifie  gaalise,  les  vers  suivants  nous  l'apprennent  : 

Par  po  que  li  preudom  n'enrage, 
Qui  ot  celui,  qui  a  putage 
Dit  que  sa  fille  li  metra; 

Ce  que  Roquefort,  cité  à  ce  sujet  par  Holland,  dit  au  mot  galloise  est 
assez  étrange;  j'ignore  oia  il  a  pu  le  prendre.  Mais  nous  retrouvons 
notre  mot  employé  d'une  manière  absolument  semblable  dans  Blancandin, 
v.  $804;  nous  avons  ici  une  menace  analogue  : 

...  les  feroit,  ce  dist,  tes  pendre, 
Et  la  pucele  seroit  mise 
A  ses  garçons  en  gaalise. 
Quant  l'aroit  une  fois  eue. 

Dans  le  troisième  passage,  emprunté  au  Nicolas  de  Wace  v.  95,  notre 
mot  doit  être  d'abord  rétabli  par  une  correction;  que  le  poète  n'ait 
pu  dire  des  trois   sœurs  que   la   libéralité   du  saint  préserve  de  la 

prostitution  : 

De  vivre  conseil  ne  troveient 
Se  en  Galice  nen  aleient. 
Livrassent  lor  cors,  a  putage, 

c'est  ce  que  Delius  lui-même  a  senti  ;  il  s'en  est  pourtant  tenu  à  la  leçon 
de  son  manuscrit,  vu  que  celle  du  second  qu'il  connaissait  de  ce  texte  : 

Se  a/  gaeliz  ne  se  louent 
était  encore  moins  intelligible.  Comme  Delius  a  lui-même  eu  l'idée  de 
lire  galantise,  qui  ne  semble  pas  se  rencontrer,  et  qui  ne  pourrait 
signifier  dans  Wace  ce  qu'il  suppose,  lui  du  moins  n'aura  rien  à  objecter 
à  la  correction  gaelise.  Je  remarque  en  finissant  que  le  manuscrit  de  la 
Bibliot.  nat. ,  fonds  français  902,  comparé  pour  moi  par  M.  Bauer, 
donne  la  leçon  insoutenable  : 

Si  a  galice  nen  alouent*. 

1.  M.  G.  Paris  m'indique  un  quatrième  exemple  du  mot  jaelice,  cette  fois 
masculin  ;  c'est  dans  le  fabliau  de  Richmt  au  vers  507,  où  il  faut  le  substituer  à 
tadicc,  forme  qui   ne  se  trouve  pas  ailleurs  et  .est  due  à  une  méprise  soit  du 


240 


MÉLANGES 


IL  It.  GUASTADA,  pr.  ENGRESTARA. 


Le  mot  italien  ci-dessus  est,  d'après  le  Vocabolario  domestico  de 
Caréna,  qui  en  donne  la  définition  suivante  :  «  specie  di  boccia  corpacciuta 
col  piede,  »  aujourd'hui  peu  usité  ;  les  exemples  apportés  par  Manuzzi, 
qui  le  définit  «  vaso  di  veîro,  corpacciuto,  con  piede  e  col  collo  stretto,  » 
montrent  au  contraire  que  ce  mot,  avec  ses  trois  diminutifs,  était  ancien- 
nement d'un  usage  assez  fréquent.  Je  le  regarde  comme  identique  avec 
inguistara  et  anguistara;  d'abord  la  signification  est  la  même,  comme  le 
montre  Manuzzi,  qui  explique  inguistara  par  anguistara,  guastada;  ensuite 
les  lettres  de  ces  trois  mots  sont  dans  un  rapport  tel  que  tous  trois 
peuvent  être  issus  de  agrestara,  qu'on  ne  rencontre  pourtant  pas  à  ce 
qu'il  semble.  La  chute  de  Va  initial  atone  est  très-fréquente  en  italien 
(cf.  lodola,  bottega,  pecchia,  rena,  lena,  Nastagio,  etc.);  d'un  autre  côté, 
l'intercalation  d'un  n,  surtout  devant  les  gutturales,  n'y  est  pas  non  plus 
chose  rare  (ancona,  fangotto,  marangone,  anche?,  unguanno?,  mdndorla). 
La  confusion  entre  in  et  an  atones,  au  commencement  des  mots,  se 
présente  dans  ancudine,  anguinaglia,  annacquare,  annaffiare,  et  partout  de 
telle  sorte  qu'un  /  primitif  tantôt  reste,  tantôt  est  remplacé  par  a.  La 
substitution  de  ^  à  un  r  primitif,  que  je  suppose  pour  le  suffixe,  a  lieu 
également  dans  un  grand  nombre  de  mots  (jado ,  proda,  armadio,  chie- 
dere,  conquidere,  fedire,  prudere);  elle  semble  se  produire  surtout  dans 
ceux  où  une  syllabe  voisine  contient  déjà  un  r,  et  aura  de  même  été 
déterminée  dans  notre  mot  par  ïr  primitif  de  la  syllabe  antépénultième.  Cet 
r,  à  la  vérité,  a  également  disparu  et  a  été  remplacé  par  U  (v),  comme 
cela  a  eu  lieu  aussi  dans  plusieurs  autres  mots  après  les  gutturales  : 
ainsi  squittino  est  incontestablement  scrutiniuni;  guitto  (bologn.  guett) 
dont  l'étymologie  n'a  pas  encore  été  trouvée,  peut  être  regardé  comme 
identique  avec  son  synonyme  gretto.  Quant  au  changement  de  l'e  primitif 
de  la  même  syllabe,  ici  en  /,  là  en  a,  il  n'a  pas  besoin  d'être  justifié.  Si 
tout  ce  qui  précède  est  exact,  guastada  {agrestara)  a  signifié  d'abord  un 
vase  pour  Vagresto,  c'est-à-dire  pour  le  liquor  agro  che  si  cava  dalV  uva 

scribe  soit  de  l'éditeur.  Je  dois  à  l'amitié  du  même  savant  de  pouvoir  ajouter  que 
le  mot  français  correspondant  exactement  au  pr.  gazai  se  trouve  au  vers  2769 
du  saint  Thomas  de  Guarnier,  vers  inintelligible  tel  qu'il  a  été  imprimé  jusqu'ici, 
mais  qu'il  est  facile  de  rétablir  :  Bous  d'or  en  gruing  (Hippeau  ;  engring)  de 
porc  sunt  e  del  tut  jaal  (Bekker  :  ja  al)  on  voit  par  là  que  la  signification  de 
jaal  est  plus  large  qu'on  ne  le  supposerait  d'après  ce  qui  a  été  dit  plus  haut;  il 
s'emploie  en  parlant  d'hommes  et  on  peut  le  rendre  par  mercenaire.  Par  contre, 
p.  227  de  Raoul  de  Cambrai,  troisième  passage  que  m'indique  M.  G.  Paris,  se 
ela  estoit  une  feme  jael.  Si  la  prendroie,  le  mot  se  présente  dans  le  sens  qu'on  a 
assigné  au  pr.  gazai. 


ÉTYMOLOGIES  FRANÇAISES  ET  PROVENÇALES  24 1 

immatura,  spremendola  collo  slrettajo  0  ammaccandola  in  mortajo ,  e  serbasi 
per  condimento  (Caréna  p.  46S;  il  dit  aussi,  p.  475  :  sugo  d'uva  acerba  e 
immatura,  tenuto  alcuni  giorni  al  sole,  poi  serbato  in  vasi  turaîi).  Agresto, 
pr.agras,  pr,  mod.  aigras,  etc.,  sont  expliqués  étymologiquement  par  Diez, 
Wb.,  15  1 1.  Quant  au  dérivé  italien,  il  est  identique  avec  engresîara,  mot 
provençal  ou  plutôt  qui  se  trouve  dans  une  cobla  provençale,  sans  être 
provençal  lui-même.  Au  suffixe  italien  ara  correspondrait  en  provençal 
eira,  iera,  et  la  racine  aurait  probablement  dans  un  mot  indigène  la 
forme  agras  ou  aigras.  Ou  cette  cobla  est  l'œuvre  d'un  Aimeric,  qui  s'y 
attaque  à  Sordel  et  reçoit  dans  une  strophe  faite  sur  les  mêmes  rimes 
la  réponse  qu'il  mérite ,  ou  les  deux  strophes  sont  l'œuvre  d'un  tiers 
inconnu  qui  attaque  tour  à  tour,  en  une  strophe _,  Sordel  et  Aimeric;  la 
première  supposition  me  parait  la  plus  vraisemblable.  On  peut  lire 
maintenant  dans  VArchiv,  50,  26-^,  les  deux  strophes  d'après  le  seul 
manuscrit  où  on  les  ait  trouvées  jusqu'ici;  le  commencement  de  la 
première  se  trouve  aussi  dans  le  Choix,  II,  303,  où  Raynouard  la  donne 
comme  preuve  de  l'existence  d'un  personnage  du  nom  d'Ara,  rapproché 
ici  d'Artus,  mais  dans  lequel  j'aime  mieux,  jusqu'à  plus  ample  informé, 
voir  l'adverbe  ara.  Voici  d^ailleurs  cette  première  strophe  : 

Ane  al  temps  d'Artus  ni  d'ara 

No  crei  que  nuls  hom  vis 

Tan  bel  colp  cum  en  las  cris 

Près  Sordels  d'un'  engrestara. 

E  sel  colps  noil  fo  de  mort. 

Sel  qel  penchenet,  n'ac  tort. 
Mas  el  al  cor  tan  umil  e  tan  franc, 
Q^el  prent  en  patz  totz  colps,  pois  noi  a  sanc. 

Raynouard  donne  encore  les  quatre  premiers  vers  dans  son  Lexique 
comme  exemple  de  engrestara,  qu'il  regarde  comme  dérivé  de  l'adjectif 
bien  connu  engres ,  et  qu'il  traduit  par  «  agression,  félonie  ».  Il  est  à 
peine  nécessaire  de  dire  que  d'engres ,  dont  le  féminin  du  moins  en  vieux 
français  (je  ne  le  saurais  indiquer  en  provençal)  est  toujours  engresse ,  on 
ne  peut  tirer  un  pareil  dérivé  ,  surtout  avec  un  suffixe  aussi  singulier.  — 
Quant  à  l'expression  temps  d'ara  ,  ci-dessus  mentionnée,  on  la  retrouve 
dans  les  vers  suivants  : 

Qui  se  membra  de!  segle  qu'es  passatz... 
Ni  com  hom  ve  malvais  et  recrezen 
Aquel  d'aras. 

{Choix,  IV,  329.) 

m.  Fr.  MIRE,  MÉGISSIER,  GRAMMAIRE. 

Tous  les  étymologistes  modernes  rejettent  mêdicus  comme  étymologie 
du  vieux  français  mire,  Scheler  (Jean  de  Condé,  l,  439),  même  comme 


242  MÉLANGES 

origine  de  la  forme  mie;  et  la  plupart  d'entre  eux,  depuis  la  soigneuse 
recherche  de  Diez,  s'en  tiennent  à  un  medicarius,  qu'on  ne  rencontre 
pas  à  la  vérité,  mais  qui  semble  seul  pouvoir  rendre  raison  de  l'r  du  mot 
français.  G.  Paris  qui,  depuis  son  travail  de  début,  a  gardé  un  coup  d'oeil 
plus  net  pour  tout  ce  qui  a  rapport  à  l'accent,  n'accepte  point  cette 
explication;  il  dit  en  effet,  Rev.  crit.  II,  i,  128,  en  rejetant  avec  raison 
l'opinion  qui  ferait  venir  notre  mot  de  «  myrrhe  »  :  «  l'étymologie 
de  mire  est  incertaine  »,  Et  de  fait,  comment  expliquer  que  ce  soit 
justement  la  syllabe  accentuée  de  medicarius  qui  ait  été  syncopée,  et  que 
la  loi  établie  par  Diez,  d'après  laquelle  les  suffixes  accentués  figurent 
seuls  dans  la  formation  des  mots  nouveaux,  ait  été  dans  ce  cas  si  mal 
suivie?  Je  veux  essayer  de  montrer  que  mëdicus  est  une  base  parfai- 
tement suffisante  pour  toutes  les  formes,  d'ailleurs  remarquablement 
nombreuses,  sous  lesquelles  se  présente  le  mot  qui  signifie  «  médecin  ». 
Le  c  guttural  entre  deux  voyelles  persiste  très-rarement  en  français  : 
le  plus  souvent  il  s'y  change  en  y  (ou  /  consonne)  ;  si  un  i  atone  précède, 
le  /  ne  peut  garder  sa  valeur  propre,  et  se  fond  avec  celui-ci;  ainsi 
mëdicum  et  médium  peuvent  en  français  produire  un  homonyme;  il  en 
est  de  même  de  Jndia  et  de  indica  'indigo),  et  des  finales  de  canonicum 
et  testimonium,  apostolicum  et  oleam,  medicum  et  remedium,  et  si  les 
exemples  de  pareilles  transformations  ne  sont  pas  plus  nombreux,  cela 
vient  surtout  de  ce  que  la  voyelle  atone,  précédée  d'un  c  qui  disparaît, 
est  mieux  préservée  que  celle  qui  suit  un  i  étymologique ,  sa 
persistance  n'étant  entièrement  certaine  dans  ce  dernier  cas  que  quand 
cette  voyelle  est  a.  D'après  cela ,  les  groupes  primitifs  -'i(c)u, 
-'l{c)o,  -i{c)a,  peuvent  être  l'objet  de  modifications  différentes.  Les 
énumérer  toutes  conduirait  trop  loin  ;  qu'il  suffise  de  relever  celles  qui 
peuvent  s'appliquer  à  notre  mot,  par  conséquent  d'examiner  les  cas  où 
un  d,  précédé  d'une  voyelle,  se  trouve  devant  le  i(c).  Il  ne  peut  être 
question  en  français,  cela  va  de  soi,  d'un  mot  comme  mé-di-e,  accentué 
sur  l'antépénultième.  Un  premier  moyen  de  modifier  cette  forme  inadmis- 
sible est  l'attraction  de  Vi  atone  par  la  voyelle  tonique  :  la  forme  meide  qui 
en  résulte  est  donnée  par  Roqueiond'aprèsles  Dialogues  de  Saint-Grégoire, 
mais  elle  est  excessivement  rare,  attendu  que  d  ne  peut,  dans  la  règle, 
persister  en  français  entre  deux  voyelles;  s'il  tombe,  nous  avons  alors  la 
forme  meie  qu'on  rencontre  dans  les  Sermons  de  Saint-Bernaid  :  //'  meies 
des  ainrmes  {medicus  animarum)  526;  si  hait  meye,  328;  sire  meies,  sanez 
vos  mismes  (medice,  cura  te  ipsum') ,  $70;  elle  s'accorde  avec  les 
formes  parmei  (per  médium),  preis  (pretium),  qui  apparaissent  dans  le 
même  texte,  et  avec  meienuit  (mediam  noctem),  qui  d'après  Roquefort  se 
trouve  dans  Saint-Grégoire.  Mais  bien  souvent  aussi  l'c  et  Vi  qui  s'y  est 
joint,   se  changent  en  i,   comme  on  le   voit  par   avoutire,    maistirej 


ÉTYMOLOGIES  FRANÇAISES  ET  PROVENÇALES  245 

cemetire;  c'est  ainsi  qu'à  côté  de  meie  se  trouve  la  forme  très-fréquente 
mie  (de  même  saint  Mie  =  Medicus,  Vocab.  Hagiol.),  de  même  qu'à 
côté  de  meienuit  se  place  la  forme  mienuit  qui  Va  emponé;  {sainte  M âîhie) 
(Masîidia)  peut  également  en  être  rapproché.  Le  second  moyen  qui  con- 
duisait de  la  forme  trisyllabique  medie  à  une  forme  dissyllabique,  était 
le  changement  de  1'/  atone  en  la  palatale  correspondante,  représentée  en 
français  par  j  et  qui  absorbe  en  soi  la  consonne  précédente.  De  même 
que  pedica   a   donné  piège,  Gemeticum  Jumiéges,  sedium^  formé  sur 
ohsidium,  siège,  de  même  miege,  la  forme  des  Assises,  a  pu  venir  de 
medicum  (jne-di-e);  semblablement  Antidius  est  devenu  Anîége  et  Are- 
dius  {ë?)  Arige  (Voc.  Hag.)  ;  de  hareticum  on  attendrait  aussi  eriege;  à  la 
place  nous  trouvons  erege  ;  cependant  le  seul  passage  où  je  connaisse  ce 
mot  à  la  rime,  le  montre  accouplé  avec  siège  (Mir.  de  N.-Dame  de 
Charîres,  ^S).  Quant  à  mege,  je  ne   le  connais  pas  en  ancien  français; 
Roquefort  le  cite,  il  est  vrai,  mais  sans  en  donner  d'exemple,  de  sorte 
qu'il  est  permis  d'admettre  que  c'est  une  des  nombreuses  formes  pro- 
vençales qu'on  rencontre  parfois  chez  lui;  au  reste  on  peut  le  supposer 
en  ancien  français  avec  tout  autant  de  raison  que  erege. —  Dans  les  formes 
substituées  à  me-di-e  qu'il  nous  reste  encore  à  examiner,  nous  trouvons 
à  la  place  du  d  disparu  un  r,  que  je  regarde  non  comme  issu  du  d,  mais 
comme  intercalé,  parce  qu'il  apparaît  aussi  à  la  place  de  consonnes  dont 
le  changement  en  rest  d'ailleurs  inconnu.  En  effet,  nous  trouvons  non- 
seulement  pour  remedium  fort  souvent  remire  [Jeras.  2  5  iS;  Ren.  de  Mont,  j  54, 
37)  3? 5»  '8.  etc.;  R.  d'Alix.  356,  17),  non-seulement  pour  homicidium 
omecire  (R.  d^Alix.,  69,    5),    pour  Illidius  Alyre  (Voc.  Hagiol.),  pour 
desiderium  desirier  (lequel  aussi  à  la  vérité  peut  être  formé  du  verbe 
desirrer,  comme  encomhricr,  recovrier,  remuier,  etc.),  mais  aussi  navire,  que 
j'aime  mieux  considérer  comme  forme  secondaire  de  navie  (pr.  navei, 
navlgi,  esp.   navio),  dérivé  certainement  de  navigium,  que  comme  pro- 
venant d'une  forme  nouvelle  naviliam  ;  de  plus  artimaire  ou  artumaire 
dans  Roquefort  (mieux  que  arrumaire,  Œuvres  de  Rutebeuf,  1,  337),  forme 
secondaire  d'artimage,  dérivé  incontestablement  de  artem  magicam,  enfin 
grammaire  de  grammaticum,  dont  il  sera  question  plus  loin.  C'est  ainsi 
qu'à  côté  de  mie  pour  medicum  se  place  la  forme  mirie  des  Livres  des 
Rois  304,  laquelle  montre  d'un  côté  l'i  atone  encore  à  sa  place,  et  de 
l'autre  agissant  déjà  sur  la  voyelle  qui  l'attire;  et  plus  tard  mire  ou  aussi 
miere,  ce  dernier  avec  la  même  diphthongue  que  nous  trouvons  encore 
en  français  moderne  dans  matière,  métier,  cimetière;  ou   mère  {Gloss. 
7692,  506),  forme  qui  prend  place  à  côté  du  vieux  français  matere, 
franc,  mod.  misère.  Tout  près  de  la  vieille  forme  mirie  se  trouve  encore 
le  v.  fr.  mirgesse,  femme  médecin  (Ruteb.  II,  179),  et  mirgie,  médecine 
[Ch.  au  lyon  6493),  tandis  c[ue  miresse,  meresse  (Livre des  Mest.,  p.  lxxvih 


244  MÉLANGES 

et  585)  et  mirerie  el  (par  dissimilation)  mirenie  (Glossaire  7692,  279  et 
Voc.  Duac.  99}  se  rattachent  à  mire  ;  megeresse  {Notre-Dame  de  Chartres 
91),  megement  (Carpentier  s.  v.  megeicharius)  et  megeis  {avec  megeïcier 
=  fr.  m.  mégissier),  au  contraire,  viennent  du  verbe  megier  (Carpentier 
I.  G.)  et  reproduisent  les  formes  medicaîricem  (ou  medicatri-ssam), 
medicamentum,  medicaticium. 

Grammaticus  aurait  sans  doute  pu  donner  aussi  gramage  ;  mais  cette 
forme  ne  se  rencontre  pas,  que  je  sache,  de  même  qu'à  côté  de  remire 
et  remirer  ne  se  présentent  pas  d'autres  mots  que  les  formes  savantes 
remède  et  remediier;  cependant  en  provençal  on  appelle  celui  qui  sait 
écrire  gramddi,  gramâzi  ou  gramatge;  et  j'espère  que  le  rapprochement 
de  ces  formes  avec  le  masculin  vieux  français  gramaire  {fist  venir  clers  et 
gramaires,  Brut  1 5243  ;  Varro  qui  fu  malt  bons  gramaires,  Barl.  et  Jos., 
175,  i)  ne  fera,  après  ce  qui  précède,  aucune  difficulté.  Le  français  ne 
pouvait  d'ailleurs  distinguer  le  mot  masculin  du  mot  féminin  qui  désigne 
la  connaissance  de  l'écriture.  Quant  au  provençal  grammdira,  cité  par 
Diez  d'après  Raynouard  (III,  494),  je  n'oserais  décider  si  c'est  un 
emprunt  fait  au  français,  ne  connaissant  pas  l'ouvrage  (le  Catal.  dels 
Apostolis  de  Roma')  d'où  l'exemple  unique  de  ce  mot  a  été  tiré. 

IV.  Fr.  SOMMELIER. 

Le  rapport  qui  existe  entre  sommelier  et  somme  a  été  reconnu  par  les 
étyraologistes,  sans  avoir  pourtant  été  présenté  tel  qu'il  existe  réellement. 
Ce  n'est  pas,  en  effet,  immédiatement  de  somme  (sagma)  qu'il  faut  tirer 
sommelier,  ni  même  d'un  mot  tel  que  sommula,  qui  n'existe  pas,  mais 
dont  on  a  conclu  l'existence  de  celle  du  bas-latin  sommularius  qu'on  n'a 
trouvé  toutefois  que  dans  des  textes  très-peu  anciens.  Sommelier  est  un 
dérivé  de  sommier  (bête  de  somme)  et  désigne  celui  qui  a  les  bêtes 
de  somme  sous  ses  ordres ,  et  aussi  celui  qui  mène  une  bête  de  somme. 
A  la  place  de  somerier,  et  pour  éviter  le  son  désagréable  qui  se  produisait 
tant  qu'on  faisait  entendre  encore  l'r  final,  on  a  dit  somelier,  comme  on 
trouve  en  vieux  fr.  contraliier  pour  contrariier,  sorcellerie  et  ensorceler  (de 
sorcier),  pour  sorcererie,  ensorcerer,  où  un  troisième  r  aurait  encore 
augmenté  la  cacophonie  ;  dans  mirenie  (médecine)  on  a  eu  recours  à  n, 
pour  remplacer  l'r,  de  même  que  n  s'est  substitué  à  /  dans  cenelier,  qui 
remplace  directement  celelier  comme  ce  dernier  mot  remplace  celerier 
(cf.  ce  que  le  dictionnaire  de  Grimm  dit  de  l'allemand  Kellner,  déjà  au 
x*"  siècle  kelnâri).  A  côté  de  somdier  (Percev.  11802)  nous  trouvons 
déjà  dans  Guill.  Guiart,  II,  6571,  sommetier,  à  côté  de  Agnes  la  soume- 
liere  (Ordon.  Livre  des  Mest.  38?),  Marie  la  soumetiere  {ibid.  379),  formes 
qui  cadrent  exactement  avec  saumatiers,  custos  saumarii,  du  Dictionnaire 


ÉTYMOLOGIES  FRANC.  ET  PROV.  —  VARIÉTÉS  LORRAINES  245 

de  rimes  provençal.  Ici  t  s'est,  au  lieu  de  /,  substitué  à  r,  comme  dans 
papetier,  papeterie  (à  côté  de  paperasse);  t  est  d'ailleurs  aimé  du  français 
comme  moyen  de  supprimer  l'hiatus,  ainsi  que  le  montrent  les  mots 
bijoutier,  cloutier,  cafetier,  ma-t-ante,  chante-t-il,  ne  voila-t-il  pas,  et  la 
tendance  des  personnes  peu  instruites  à  faire  ce  qu'on  appelle  commu- 
nément des  cuirs. 

Adolf  TOBLER. 


II. 


VARIÉTÉS  LORRAINES 
(Supplément  au  mémoire  imprimé  dans  la  Romania,  I,  328-51). 

Au  cours  de  nos  recherches  sur  le  dialecte  lorrain,  nous  avons  ren- 
contré quelques  documents  de  nature  à  mettre  en  lumière  certains  points 
obscurs  du  texte  publié  dans  une  précédente  livraison  de  ce  recueil  (I, 
pp.  340  à  3^1),  et  à  expliquer  certaines  particularités  de  forme  et  de 
sens  non  signalées  jusqu'à  présent  et  qui  paraissent  appartenir  en  propre 
à  l'idiome  de  cette  région. 

La  note  complémentaire  qui  suit  portera  sur  la  désinence  -en  des  mots 
à  terminaison  fém.,  sur  la  désinence  -ont  ^^  p.  pi.  de  l'ind.  présent  et  sur 
la  valeur  temporelle  de  cette  forme,  enfin  sur  le  sens  précis,  sinon  sur 
l'origine  formelle,  du  mot  bequehoirs.  Nous  y  ajoutons  la  copie  d'une 
quittance  relative  à  une  indemnité  de  guerre  réclamée  et  obtenue  par  une 
victime  de  la  lutte  entre  les  princes  de  Lorraine  et  de  Bar:  les  caractères 
de  la  langue  employée  dans  ce  document  historique  sont  tels  qu'ils 
peuvent  le  faire  classer  parmi  les  plus  curieux  spécimens  du  parler 
local. 

I.  —  Nasalité  de  L'e  féminin  en  désinence. 

Nous  avons  fait  remarquer  que,  à  l'exception  de  abatuent,  tous  les 
exemples  de  cette  désinence  appartiennent  à  la  partie  du  texte  écrite 
dans  le  langage  de  la  Vôge  :  vaichen  (VII,  52),  forsen  (X,  3)  pour  les 
noms,  prisent  (VII,  8,  10,  21,  26)  pour  les  verbes'.  Cette  notation, 
pour  étrange  qu'elle  puisse  paraître,  ne  doit  pas  être  regardée  comme 
une  fantaisie  de  scribe  ou  une  inadvertance  de  copiste  :  elle  reproduit 
au  contraire  le  plus  exactement  possible  la  prononciation  des  paysans 
de  l'Est  dans  les  cantons  montagneux.  C'est  la  seule  raison  légitime 
de  cette  orthographe.  Toutefois,  si  juste  qu'elle  fût,  l'explication  que 
nous    avons    donnée  de  cette  forme  risquait  d'encourir  le  soupçon 

I.  Sur  le  t  de  cette  finale  ent  cf.  t.  I,  p.  33  5. 


246  MÉLANGES 

d'avoir  été  faite  après  coup  et  pour  le  besoin  de  la  cause.  En  effet, 
aucun  autre  exemple  puisé  à  une  source  originale  n'était  venu  s'ad- 
joindre aux  cas  peu  nombreux  allégués  en  faveur  de  notre  conjecture. 
Le  texte  qu'on  va  lire  fait  passer  la  conjecture  à  l'état  de  réalité  :  la 
véritable  valeur  de  cette  notation  est  mise  hors  de  doute  par  le  nombre 
des  exemples  qui  l'affirment  et  plus  encore  par  l'autorité  qui  s'attache 
toujours  à  un  document  original  de  préférence  à  une  copie,  si  fidèle 
qu'elle  soit. 

Accord  entre  les  chevaliers  du  Temple  (de  la  commanderie  de  Norroy)  et  l'abbaye 
de  Flabémont  {chanoines  réguliers  de  l'ordre  de  P remontré)  '. 
Février  1239-40. 
Sachent  tut  cil  qui  ces  lettres  verront  que,  cum  descors  fust  intre  la  glise  de 
Flabomont',  d'une  part,  et  les  frères  de  la  mayson  dor  TcmpUin  de  Noroy  *, 
d'autre  part,  suz  le  ban  de  Cersez*,  pais  en  fust  fayte  par  conseil  de  prodomenz 
en  itel  meniere  :  que  ii  ecglise  de  Flabomont  enporte  la  demonure  de  Auviler  ", 
qui  est  in  banc  de  Cersez,  enterinnement  par  davant  et  la  glise  ausiment  sen 
partie  dor  Temple,  et  si  enporten  l'usuare  de  la  grange  de  Auviler  in  banc  de 
Cersez  ensi  cum  Ii  grange  l'i  avoit  ;  et  Ii  hommen  dor  Temple  de  Mandres  *  de 
latente  {sic)  dame  Margarete  enportent  lor  usuare  et  les  terres  et  les  prés,  par 
la  rente  paant  ensi  cum  il  l'i  suylent  avoir  et  paier;  et  Ii  remenans  dor  banc  de 
Cersez  en  totes  choses  :  in  prés  et  in  terres,  in  box  et  in  awes  et  in  rentes,  lor 
vait  par  moytié.  Et  Ii  frère  dor  Temple  de  Noroy  davant  dit  ont  acompagnié  la 
glise  de  Flabomont  in  trois  quartiers  de  terre  qu'il  ont  ad  Osenviler  '  en  itel 
meniere  :  que  Ii  ecglise  de  Flabomont  averay  la  moytié  de  la  rente  des  trois  quartiers, 
et  Ii  frère  dor  Tcmplen  l'autre  moitié  ;  et  si  par  aventure  adveni  que  ii  terre  achaût, 
Ii  englise  de  Flabomont  averoit  la  moitié  et  Wfreren  dor  Templcn  de  Noroy  l'autre. 
Et  en  après  est  ad  savoir  que  Ii  englise  de  Flabomont  et  Ii  frère  dor  Tcmplen  de 
Noroy  doient  faire  en  banc  de  Cersez  astrait  de  hommes  en  bone  foy  por  ville 
estufier;  et  Ii  englise  de  Flabomont  ne  pust  rien  adquester  in  ban  de  Cersez  ensi 

1.  Sur  les  possessions  du  Temple  en  Lorraine,  voy.  un  article  de  M.  Digot, 
dans  les  Mémoires  de  la  Société  d'Archéologie  lorraine,  année  1868,  p.  258  et 
suiv.,  et  notamment,  pour  la  commanderie  de  Norroy,  p.  287. 

2.  Flabémont,  écart  de  Tignécourt,  canton  de  Lamarche,  arrondissement  de 
Neufchâteau  (Vosges). 

3.  Norroy-sur-Vair,  canton  de  Bulgnéville ,  arrondissement  de  Neufchâteau 
(Vosges). 

4.  Aucune  localité  de  ce  nom  ne  se  trouve  dans  la  région  circonscrite  par  les 
données  topographiques  de  notre  pièce.  Nous  n'avons  pu  déterminer  l'appellation 
actuelle  de  ce  village,  si  tant  est  qu'il  existe  encore.  M.  Digot  (qui  paraît  avoir 
eu  connaissance  de  notre  document  par  une  copie  postérieure  ou  plus  probable- 
ment par  une  analyse  sommaire  dont  ii  n'indique  point  l'origine)  n'a  pas  été 
plus  heureux  que  nous  sur  ce  point.  Voici  ce  qu'il  dit  {op.  cit.,  p.  287)  :  «  une 
localité  que  l'acte  nomme  Sarcels,  et  que  nous  ne  connaissons  plus  sous  cette 
dénomination.  » 

5.  Oviller,  ferme  au  territoire  d'Auzainvilliers,  sur  lequel  cf.  note  7. 

6.  Mandres-sur-Vair,  canton  de  Bulgnéville,  arrondissement  de  Neufchâteau. 

7.  Auzainvilliers,  chef-lieu  de  canton  du  même  arrondissement. 


VARIÉTÉS    LORRAINES  247 

cum  en  rentes  et  in  possessionz,  sauvez  les  chosez  davant  dittes,  que  li  frère  dor 
Tcmpkn  de  Noroy  n'i  aent  la  moytié  ;  et  li  frère  dor  Tcmplcn  de  Noroy  autel- 
ment  ne  puent  rien  adquester  in  ban  de  Cersez,  in  rentes  et  in  possessionz,  que  li 
englese  de  Flabomonl  n'y  ait  la  moytié.  Et  si  est  ad  savoir  que  li  englese  de  Fia- 
bomont  ne  puet  vendre  la  sue  partie  ne  engagier  ne  aliéner,  ne  appeller  voé  ;  et 
li  freren  dor  Tcmplcn  de  Noroy  ne  puent  la  lor  partie  vendre  ne  engagier  ne 
aliéner,  ne  appeller  voé  ne  querre  partie,  for  que  par  communz  concors  de  la  glise 
de  Flabomont  et  des  frerez  dor  Tcmplcn  de  Noroy.  Et  si  est  ad  savoir  que  li 
englese  de  Flabomont  ne  li  frère  dor  Temple  de  Noroy  ne  puent  fayre  grange  ne 
habitacion  en  davant  dit  banc  de  Cersez.  Et  si  est  ad  savoir  que  se  li  vile  multi- 
plioit,  et  li  grange  de  Auviler  cressoit  et  multiplioit  en  itel  meniere  qu'elle  pressât 
la  vile  par  son  usuare  malement,  li  sires  Huez  li  Prestez  de  Forcellez  *  et  li  sires 
Garins  Verraz  de  Mosturul  ■  ont  poier  de  la  mesurier.  Et  por  iceu  que  ces  chozes 
soient  fermes  et  estaubles,  ju  frères  Freriz  de  Morehenges  ',  maistres  de  la  che- 
valerie dor  Tcmplcn  de  Lorregne,  ay  mis  mon  seau!  par  lo  consentement  de  nos 
frères  ad  présentes  lettres,  en  tesmognage  de  vérité  ;  ky  furent  faytes  en  moix  de 
février,  en  l'an  ke  li  miliares  corroit  par  mil  et  deuz  cens  et  trente  nouf  anz. 

Au  dos  est  écrit,  d'une  main  du  XIV  siècle  : 

Lettre  de  l'acort  de  Cersez  entre  nous  et  lez  frerez  de  Noroy. 

(Orig.  parch.  —  Arch.  des  Vosges,  série  H  :  Fonds  de  l'abbaye  de  Flabémont.) 

Sans  entrer  dans  une  étude  détaillée  de  ce  texte,  qu'il  n'y  a  pas  lieu 
d'entreprendre  ici,  je  ferai  seulement  remarquer  que  la  notation  caractéris- 
tique en.  s'y  rencontre  14  fois  (dont  une  forme  verbale,  enporten).  Quelle 
était  sa  valeur  de  prononciation  :  ê  Çin)  ou  â  (an) .?  Ce  que  l'on  sait  de  la 
manière  dont  cette  voyelle  est  traitée  par  le  dialecte  lorrain  en  général 
et  vôgien  en  particulier,  ne  permet  pas  d'avoir  la  moindre  hésitation  à 
cet  égard  •  en  sonne  in.  Cette  valeur,  qui  est  étymologique,  s'est  main- 
tenue dans  l'ensemble  des  dialectes  de  la  langue  d'oïl  jusque  vers  le 
milieu  du  xii"  siècle  4,  A  partir  de  cette  époque  en  s'est  assimilé  à  an, 
et  ce  n'est  que  dans  les  dialectes  parlés  aux  points  extrêmes  du  domaine 
de  la  langue  d'oïl  que  en  a  conservé  sa  valeur  originelle  :  au  nord-ouest 
l'anglo-normand,  au  sud-ouest  le  poitevin,  à  l'est  et  au  sud-est  l'idiome 


1.  Forcelles-sous-Gugney  plutôt  que  Forcelles-Saint-Gorgon,  tous  deux  du 
canton  de  Vézelise  (Meurthe).  Notre  attribution  se  fonde  sur  ce  fait  que  For- 
celles-sous-Gugney était  une  possession  du  Temple,  relevant  de  la  commanderie 
de  Xugney  (Vosges). 

2.  Monlhureux-sur-Saône,  chef-lieu  de  canton  de  l'arrondissement  de  Mire- 
court  (Vosges). 

}.  Morhange,  canton  de  Gros-Tenquin,  arrondissement  de  Sarreguemines 
(Moselle).  —  Ferry  de  Morhange  est  qualifié  par  notre  document  de  maître  de 
la  Chevalerie  du  Temple  pour  la  Lorraine.  M.  Digot,  (ibid.)  induit  en  erreur  par 
des  renseignements  mcomplets  ou  inexacts,  ne  fait  de  Ferry  de  Morhange  qu'un 
simple  commandeur  de  la  maison  de  Norroy. 

4.  Cf.yliV  et  EN  toniques,  par  M.  Paul  Meyer,  dans  les  Mémoires  de  la  Société 
de  Linguistique  de  Paris,  I,  244  et  suiv. 


248  MÉLANGES 

parlé  dans  la  Lorraine  et  dans  la  Suisse-Romande.  Pour  ce  qui  est  de 
ces  derniers  cantons,  le  langage  actuel  qui  fait  entendre  «patiemmmt  », 
((  doucem/nt  »,  u  achèvemmt  »,  est  l'héritier  légitime  du  dialecte  parlé  au 
XIII*  siècle. 

En  ce  qui  regarde  notre  texte,  la  question  est  résolue  par  l'écriture 
qui  représente  la  prép.  lat.  in  (intcr)  par  in  [intre)  jusqu'à  14  fois.  Et 
comme,  dans  les  faits  de  ce  genre  ,  la  fidélité  avec  laquelle  est 
rendue  la  prononciation  du  crû  est  en  raison  directe  de  la  divergence  de 
la  notation  dialectale  avec  la  notation  usitée  dans  la  langue  générale,  il 
en  résulte  que  les  variations  orthographiques  sont  une  simple  question 
d'écriture  et  ne  portent  pas  atteinte  à  l'unité  de  prononciation.  Nous 
assimilerons  donc  en  à  in  pour  tous  les  mots  qui  présentent  tantôt  l'une, 
tantôt  l'autre  orthographe  '.  Cette  conclusion  est  d'autant  plus  sûre  en 
ce  qui  concerne  le  dialecte  lorrain  que,  là  où  la  notation  en  a  pris  le  son 
commun  an,  ce  dialecte  fait  concorder  l'écriture  avec  la  prononciation  : 
dans  le  plus  grand  nombre  des  cas  il  écrit  an,=  lat.  in  en,  oïl  en.  De  ce 
fait,  la  prose  et  la  poésie,  les  chartes  et  les  chansons,  offrent  des 
exemples  à  foison  ;  amans  et  trouvères  marquent  leurs  productions  au 
même  coin  2. 

Pousser  plus  avant  cette  démonstration  entraînerait  dans  un  détail  qui 
ne  peut  être  exposé  ici.  De  ce  qui  précède,  il  faut  retenir  que  :  1°  dans 
le  dialecte  parlé  en  Lorraine  et  plus  particulièrement  dans  la  Vôge,  le 
son  an  représente  a  latin  et  ê  assimilé  à  à  ;  2°  si  en  provient  de  /"  ou 
de  è  resté  pur,  il  se  prononce  in,  alors  même  qu'il  garde  la  notation 
commune  en  3. —  Par  contre,  la  distinction  entre  an  et  en  se  fait  toucher 
comme  au  doigt  dans  les  exemples  suivants  empruntés  à  des  chartes  de  la 
fin  du  xiV^  siècle  :  «  Sez  hommes  aidans,  servens,  confortans  et  receptans,  » 
«  menens  et  subgiz,  »  «  nos  km  es  pende  nz  »,  «  leu  tenens  »  (lieutenant), 
(.icognissent»  (connaissant),  «  liaient,  ayens,  cause^^ ,  etc.  Ces  exemples  sont 
d'autant  plus  frappants  qu'ils  s'appliquent  à  des  formes  départie,  présent, 
et  que  c'est  précisément  par  cette  classe  de  mots  que  l'assimilation  de 
en  à  an  s'est  effectuée  en  premier  lieu  :   les  plus  anciens  textes  de  la 


1.  Pour  la  même  raison,  et  malgré  la  divergence  d'orthographe,  f^m/75  et  tans, 
savent  et  savant,  et  les  adverbes  en  -ment  mant,  ne  font  entendre  qu'un  son  unique, 
à  savoir  an. 

2.  M.  Meyer  se  demande  (I.  I.  272)  si  l'assimilation  entre  en  et  an  était  plus 
complète  en  Champagne  et  en  Lorraine  qu'ailleurs.  Oui;  cette  assimilation  est 
l'un  des  caractères  saillants  des  dialectes  de  l'Est. 

3.  Aux  exemples  qu'on  a  vus  plus  haut  de  l'équivalence  en  et  in,  et  qui  sont 
propres  à  la  région  de  la  Vôge,  on  peut  ajouter,  parmi  plusieurs  autres,  les 
deux  suivants,  appartenant  l'un  à  la  langue  du  Roman-Pays,  l'autre  à  la  langue 
de  Metz  :  aïn--=ainde  dans  le  document  publié  ci-dessous,  p.  257;  —  infer  à  côté 
de  enfa,  dans  un  texte  du  XIV°  siècle  qui  paraîtra  prochainement  ici  même. 


VARIÉTÉS    LORRAINES  249 

langue  d'oïl  présentent  toujours  ant  au  part,  de  toutes  les  conjugaisons. 

C'est  toujours  chose  délicate  que  de  prétendre  noter  la  prononciation 
jusque  dans  ses  nuances  les  plus  fugitives,  alors  surtout  qu'il  s'agit 
comme  ici  d'un  son  naturellement  sourd  et  indécis.  On  ne  s'étonnera 
donc  pas  de  voir,  dans  des  cantons  divers,  les  scribes  lorrains  recourir 
à  divers  procédés  pour  serrer  de  plus  près  la  prononciation  locale.  C'est 
ainsi  que  la  notation  en  paraît  appartenir  en  propre  aux  textes  vosgiens  ', 
tandis  que  le  même  accident  de  prononciation  est  noté  à  Metz  par  ei  en 
finale.  Dans  le  premier  cas,  l'adjonction  de  n  fait  passer  la  sourde  pure 
^  à  la  sourde  nasale  ê  ;  dans  le  second  cas,  l'adjonction  de  /  donne  à 
cette  même  sourde  c  une  valeur  phonique  plus  rapprochée  du  son  è. 
Quel  que  soit  le  procédé  orthographique  employé  ici  et  là,  des  deux  parts 
l'effet  obtenu  est  le  même  et  la  prononciation  locale  fidèlement  repro- 
duite. Je  vais  donner  un  certain  nombre  d'exemples  de  cette  seconde 
notation. 

Noms  et  adjectifs  : 

«  Li  princiers  n'aura  point  de  legnaz  en  tote  la  terre  Saint  Pol,  for  le  bois  de 
chaend'-.  »  —  Se  de  mi  defallivet...,  li  prieurs  devant  dis  seroit  quitlcis^.  »  — 
«  Li  sires  Cunes  li  coustrds  de  S.  Vincent  *.  »  —  «  Li  sirds  Thiebaus  Boukins, 
chiveliiers,  et  li  sirds  Ferris  Chielairon  ^  »  —  «  Li  abbds  Badowins  de  S.  Vin- 
cent de  Mes  et  touz  li  covans  de  cest  meisme  leu  \  »  —  «  Li  malrds  de  lai 
chiese  Deu  de  S.  Vincent  ait  aquasteit'.  » 

A  ces  exemples  il  convient  de  rattacher  les  suivants,  dans  lesquels 
l'interversion  des  deux  voyelles  d  en  ie  est  une  preuve  de  plus  de  l'hési- 
tation des  scribes  en  présence  de  ce  son  spécial  : 

«  Conue  chose  soit  a  toz  ke  li  chapittiics  de  Saint  Salveor  de  Mez...*  — 
«  .XL.  s.  k'il  ont....;  ces  ont  aquasteit  por  l'^rc/iiWwconfÊ  Nicole  dou  Kanoy  ".  » 
—  «  Pour  faire  clairie  et  lie  faice  en  oile*"  {Ut  cxhilaret  faciem  in  oleo).  » 

Verbes  et  participes  : 

1.  Le  Bestiaire  publié  dans  ce  recueil  par  M.  P.  Meyer  (I,  426-445) 
présente,  entre  autres  caractères  du  dialecte  lorrain,  un  exemple  de  -en  iém. 
final  :  gcrmen  (v.  1142).  Ce  fait  et  d'autres  analogues  permettent  d'assurer  (jue 
le  copiste  du  traité  de  Gervaise  était  originaire  d'une  localité  de  la  Vôge  méri- 
dionale, dans  la  partie  traversée  par  la  Saône. 

2.  Archives  de  la  Moselle,  Fonds  du  chapitre  de  la  cathédrale  de  Metz;  1220. 

3.  Ibid.,  ibid.,  —  1233. 

4.  Bibl.  Nationale,  Terrier  de  l'abbaye  S.  Vincent  de  Metz,  FR.  871 1,  fol.  9 
V,  —  1303. 

5.  Ibid.,  ibid.,  fol.  6,  —  1 3 1 1. 

6.  ibid.,  ibid.,  fol.  11  v,  —  1306. 

7.  Ibid.,  ibid.,  fol.  12  r"  et  v°,  —  1310. 

5.  Arch.  de  la  Moselle,  Fonds  de  la  collégiale  S.  Sauveur  de  Metz, —  1232. 

9.  Bibl.  Nationale,  Carlulaire  de  la  Grande  Eglise  de  Metz,  FR.  11846, 
fû.  148  ',  —  vers  1 500. 

10.  Bibl.  Mazarine,  T  798,  Psautier  lorrain,  CIII,  17. 

Romania,  II  1 7 


\ 

250  MÉLANGES 

«  Ansi  com  li  escris...  lou  devisât  \  »  —  «  Et  se  li  dis  Willames  laicvcit  cest 
sansal  »  *  :  — Etc'il  neli  paieveit  larante  dezour  dite  '.  »  —  «  Ne  ne  doient  ne  ne 
s'an  puient  vanteir  de  nulle  tenour  an  nulle  manière  per  devant  keil  justice  c'on 
l'an  pbidixeit  *.  » 

Les  cas  précédents  sont  isolés  et  à  l'état  sporadique  ;  mais  plus  on 
avance  dans  les  bas  temps  et  plus  ils  se  montrent  nombreux.  A  l'appui 
de  cette  assertion,  nous  ne  citerons  que  deux  textes  dans  lesquels  la 
finale  atone  ei  apparaît  dans  un  grand  nombre  de  désinences  féminines. 

«  ....  Et  pour  tant  nous  redemandiens  des  ditcis  abbause  et  covent.  .  . 
Pour  ceu  que  li  dis  privilegeis  tournoit  et  poioit  tourneir  ou  greif  desmaige  de 
nostre  dite  abbaiie,  nous,  abbause  et  covent.  .  .  desour  diteis,  ne  sommes  mies 
tenucis  ...  ai  paieirdesme.  .  .  .  Tous /?nV;7jgm  et  testes  exceptions  osteez.  .  .  . 
Renonsons  ...  a  touz  plais,  a  causes  meutcis  et  a  muevre  .  .  .  pour  l'ocqueson 
des  choses  devant  ditcis;  ains  aiverons,  tanrons  et  warderons  .  .  .  toutez  les 
choses  dessus  dittcis  fermes  et  aggraiaubles  a  tous  jours.  .  .  .  Avons-nous  .  .  . 
nos  saielz  de  certaine  science  a  ses  présentas  lettres  mis". 

»  Encor  est  waigere  a  soulz  de  S.  Poul  ....  les  .V.  jornalz  de  terre  a 
poncel  de  Waipey  que  fureit  Thieba  Peti  Maiheu.  ...  —  Ancor  estwaingere  a 

signour  dessus  dis II.  pièces  de  terre  ereuce  on  il  ait  .1.  foucei  antre  dons, 

ou  on  contcit  .XXIII.  jornal  que  gisseit  an  Goubert  Nowe  devant  lai  paisture 
don  chamin  de  Waipey  entre  les  dons  poncel  :  des  queis  .XXIII.  jornalz  il  an  y 
ait  .XVIII.  jornalz  que  ne  doient  point  de  dcmey  ;  et  ancor  .1.  pièce  de  terre 
ereuce  ou  an  contcit  .X.  jornal °.  » 

Quoique  les  exemples  de  la  désinence  ei  atone  finale  7  soient  —  en 
l'état  actuel  de  nos  recherches  —  plus  nombreux  de  beaucoup  que  ceux 
de  en  en  même  position  8,  on  a  pu  remarquer  que  la  date  oià  ils  appa- 

1.  Bibl.  Nationale,  FR.  8711^  f°  11,  —  1294  et  1306. 

2.  Ibid.,  ibid.,  fol.  9.  —  1306. 

3.  Ibid.,  ibid.,  fol.  11  v% —  1306. 

4.  Ibid.,  ibid.,  fol.  19  v»,  —  13 16. 

5.  Ibid.,  Collection  de  Lorraine,  vol.  975:  Cordelières  de  Metz,  n"  1 5, —  1324. 

6.  Bibl.  Nationale,  Collection  de  Lorraine,  vol.  972  :MetzII,n°  162,  —  pre- 
mière moitié  du  XIV«  siècle.  —  A  côté  de  farcit  gisseit,  qui  sont  à  la  3e  p.  pi., 
nous  rencontrons  gesseint,  qui  a  conservé  la  nasale,  mais  sans  la  faire  entendre 
dans  la  prononciation,  non  plus  d'ailleurs  que  la  forme  commune  gessent,  qui 
coexiste  avec  les  deux  précédentes  dans  ce  même  texte. 

7.  Un  certain  nombre  de  textes  offrent  ci  pour  c  dans  l'intérieur  des  mots, 
ainsi  :  deinicrs,  samcidy  et  quelques  autres.  Mais  le  cas  n'est  plus  le  même  qu'à 
la  finale,  et  nous  n'avions  pas  à  nous  occuper  de  cette  notation  qui  ne  touche 
pas  directement  à  notre  sujet. 

8.  La  notation  en  paraît  avoir  aussi  essayé  de  s'implanter  dans  les  textes  de 
Metz,  mais  les  exemples  en  sont  rares  ;  jusqu'ici  je  n'en  ai  rencontré  que  deux 
appartenant  à  des  formes  verbales  :  aqiiiten  (bis)  1230,  et  matcn  (mette)  1299. 
Encore  sont-ils  douteux  et  faut-il  peut-être  n'y  voir  que  des  3*  p.  pi.  dans  les- 
quelles le  t  final  serait  tombé  :  dans  l'un  et  l'autre  cas,  en  effet,  le  verbe  est  com- 
mandé par  un  double  sujet.  —  Quoi  qu'il  en  soit,  la  désinence  ei  prédomine  de 
beaucoup,  et  c'est  elle  qu'emploient  définitivement  les  scribes  messms  à  l'exclu- 


VARIÉTÉS    LORRAINES  2$! 

raissent  est  sensiblement  la  même  dans  l'un  et  l'autre  cas.  Au  nord  comme 
au  sud,  à  Metz  aussi  bien  que  dans  la  Vôge  (et  sans  aucun  doute  les 
autres  dialectes  présenteraient  des  faits  analogues),  toutes  les  formes 
spéciales,  les  désinences  typiques,  appartiennent  exclusivement  aux 
périodes  chronologiques  extrêmes.  Entre  le  moment  où  elles  manifestent 
leur  existence  pour  la  première  fois  et  celui  où  elles  conquièrent  défi- 
nitivement leur  droit  de  cité,  se  place  une  lacune  de  temps  qui  peut 
varier  au  hasard  des  textes  et  des  recherches,  mais  qui  est  toujours 
assez  considérable.  Cette  particularité,  qui  revêt  le  caractère  d'une  loi, 
grâce  à  son  évolution  régulière  dans  les  variations  du  langage,  nous 
l'avons  constatée  à  plusieurs  reprises  dans  nombre  de  faits  du  même 
ordre  '.  C'est  ainsi  que,  pour  ne  pas  sortir  du  terrain  délimité  par  le 
sujet  et  par  l'époque,  on  nous  permettra  de  renvoyer  le  lecteur  à  ce 
qui  a  été  dit  précédemment  (I,  558)  sur  les  formes  verbales  bâtait  et 
abatait  ^. 

II.    —    ont,    DÉSINENCE    DE    LA    3^   P.    P.    DU    PRÉSENT    DE     l'iNDICATIF 
AU    SENS    DU    PRÉTÉRIT. 

Si,  dans  les  formes  précédentes,  la  modification  subie  par  la  désinence 
n'entraîne  pas  le  déplacement  de  l'accent,  il  n'en  est  pas  de  même  pour 
la  question  qui  s'offre  présentement  à  notre  examen.  Ici  ce  n'est 
plus  une  simple  adjonction  d'un  signe  sans  autre  valeur  que  de 
préciser  la  prononciation  locale  de  e  atone  final ,  mais  il  s'agit  du  rem- 
placement de  cette  voyelle  sourde  par  une  autre  voyelle  sonore,  qui  dès 
lors  attire  sur  elle  l'accent  :  au  lieu  de  '-ent  l'on  a  -ont. 

sion  de  en  et  aussi  de  ae  que  je  note  dans  terrac  1235  en  regard  de  terrei  1240; 
enfin  ia  désin.  cl  ==  l  (ci)  se  rencontre  fréquemment  dans  les  bas  temps. 

1 .  C'est  un  phénomène  moins  rare  qu'on  ne  serait  tenté  de  le  supposer  au 
premier  abord,  que  des  formes  typiques  faisant  leur  apparition  dès  l'origine  d'une 
langue,  puis  disparaissant  des  textes  pendant  une  période  plus  ou  moins  longue, 
comme  si  elles  étaient  enlevées  de  la  circulation,  pour  émerger  plus  tard  et  s'im- 
poser d'une  manière  définitive  et  absolue  après  cette  éclipse  apparente.  Ce  sont 
les  premières  manifestations  de  la  langue  populaire,  du  patois  qui,  refoulé  pour 
un  temps  par  les  barrières  de  la  langue  classique,  finit  à  la  longue  par  les  ren- 
verser et  monter  sur  la  scène  dans  l'appareil  qu'il  tient  de  ses  ancêtres  et  qu'il 
a  religieusement  conservé.  C'est  une  source  qui,  arrêtée  par  un  obstacle,  chemine 
sous  terre  ponr  aller  rejaillir  plus  loin  avec  une  force  plus  grande.  —  Ainsi  en 
est-il  du  latin  archaïque  rapproché  du  latin  rustique  ;  et  sans  doute  les  autres 
langues  n'échappent  point  à  cette  loi. 

2.  Voici  un  nouvel  exemple  de  cette  désinence,  fourni  par  un  texte  messin  de 
la  première  moitié  du  XIV'  siècle,  c'est-à-dire  contemporain  du  document  publié 
dans  le  vol.  précéd.  :  «  Ci  est  escrips  toz  li  heritaiges  que  muet  don  censal  que 

Matheus   Burtadon  vandeit  a  sous  de  S.    Poul Ancor  est  waingere  a 

signour  desus  dis  tout  l'eritaige  que  Perrin  Burtadon  vandeit  a  Jehan  Ancel.  » 
(Collection  de  Lorraine,  vol.  972  :  Metz  II,  n°  162).  —  Cf.  la  même  forme  ci- 
dessous,  p.  253. 


2^2  MÉLANGES 

Nous  ne  prétendons  rechercher  ni  le  motif  ni  la  date  de  l'assimilation 
delà  5"  p.  à  la  i'"-'  au  pluriel  du  présent  de  l'indicatif.  Ce  phénomène 
est  actuellement  commun  à  tous  les  patois,  et  ceux-ci  l'ont  reçu  de  leur 
dialecte  respectif.  Mais  ce  qui  appartient  en  propre  au  dialecte  lorrain 
(du  moins  personne  à  notre  connaissance  n'a  signalé  ce  fait,  et  nous- 
même  ne  l'avons  rencontré  nulle  part  ailleurs^ ,  c'est  que  le  déplacement 
de  l'accent  ait  entraîné  un  changement  de  sens.  La  forme  ainsi  affectée 
est  sortie  de  sa  catégorie  temporelle  pour  entrer  dans  une  autre,  ou  plus 
exactement  elle  appartient  à  deux  catégories  de  temps  :  la  forme  est  du 
présent,  le  sens  est  du  prétérit  ;  singulière  anomalie  que  nous  ne  nous 
chargeons  pas  d'expliquer,  mais  que  le  simple  rapprochement  des  textes 
va  rendre  indéniable. 

Je  rappelle  d'abord  les  exemples  du  document  publié  plus  haut  ;  ces 
exemples  et  les  suivants,  empruntés  à  divers  textes,  sont  choisis  à 
dessein  parmi  les  phrases  qui  contiennent  juxtaposées  les  deux  formes  de 
parfait  :  l'une  à  désinence  régulière,  l'autre  à  désinence  anormale 
{-ont).  Cette  juxtaposition  même  en  dira  plus  que  toutes  les  théories. 

Abatait,  cmpourtont,  fit,  I,  23  ;  — sunt  venus,  ont  abatues,  ont  eues  et  tenues, 
cnmenont,  prirent,  II,  14;  —  vinssent,  trovont,  tuont,  II,  19;  — vinssent,  abati- 
rent,  debrezirent,  empourterent,  tuèrent,  enmonont,  II,  34;  —  prirent, 
decopont,  III,  3$;  —  brizairent,  abatirent,  deffroxairent,  laixont,  déferont,  tuè- 
rent, prirent,  IV,  8  ;  —  brizairent,  robonty  davestont,  brizairent,  empourtairent, 
prirent,  V,  1 1,  12  *. 

Li  maires  de  S. -Julien...  et  autres  gens  asseiz...  an  allont  a  Giaitigney,  et 
orent  .IIII.  chers  awelz  eus,  et  cherriont  .IIII.  cherres  de  bleif  an  l'osteil  lou  Roi 
et  les  amenant  a  S-  Julien...  Et  anportont  li  abbes  et  ces  comandemens  pos 
de  couvre...  Il  y  allant  et  maingerent  et  burent  et  manant  bonne  vie...  et  atcn- 
dont  toute  jor,  etc.* 

Cest  vandaige  ait  fait  Jaikemate...  por  bezongne  de  vivre  et  por  pâieir  les 
dates  ke  ces  peires  et  ces  mairis  li  hiant  devant  '. 

Dou  descort  qui  estoit  dou  doiein  et  dou  chapistre  de  S.  Saveur  d'une  pairt, 

et  de  Jaikemin  Porree  d'atre  pairt :  li  doiens  et  H  chapistre  dissent  k'il  ne 

karoient  ke  droit  et  fin,   k'il  li  estaincheroient  vollentiers  lou  plait  ;  et   li  estain- 

chont,et  pues  li  requissent — ■  Et  ancor  vit  li   persolne  a  cui  li  deiens  et  li 

chapistres  laissant  celle  maxon  por  .xxx.  s.  de  mt.  de  cens...  —  Et  Jaikemins 
Porree  vous  dist...  que  veirs  est  ke  li  dis  Jaikemins  prist  a  cens  a  doien  et  a 
chapistre  de  S.  Saveur  la  maxon,...  et  li  laixont  li  doiens  et  li  chapistres 
devant  dit  permey.  xx.  s.  de  cens  k'il  an  doveit  chac'an  ;  et  ait  passeit.  xx. 
ans  et  plux...  c'onques  plux  ntV un  demandant  ne  plux  n'an  devoit  *. 

1.  Extrait  du  document  publié  dans  Romania,  I,  340-551. 

2.  Bibl.  nat..  Collection  de  Lorraine,  vol.  977  :  Fonds  de  l'abbaye  de  Saint- 
Vincent  de  Metz,  n"  7,  —  avant  1279. 

3.  Ibid.,  ibid.,  vol.  971  :  Metz  1,  n°  88,  —  1296. 

4.  Ibid,  ibid.,  vol.  983  :FondsdelacollégialeSt-SauveurdeMetz,n°3 1,  — 13 1 5. 


VARIÉTÉS    LORRAINES  2^^ 

Li  sires  Joffrois  Groignas,  li  eschavins,  et  Thiebaus  Lorant,  li  amans,  vinxent 

devant   lou  maistre  eschaving...,  et  clamont  et  dixent  an   plait  que. ;  — 

vandont   (ter),  mirent  ;   —    eit  paiet,  ait  tenut,   n'en  pairlont  ne    n'i    mirent 
débet,    vandont  '. 
Ceu   est    ceu    que  cilz  de  Chamenat  et   dou   ban  ont  meffait  a  ma  dame 

l'abbausse ;  amenant,  prixent,  vorent,  rescouxent;    —   rev'mxent,  amonont, 

prixent,  amonont,  revinxent,  volt;  —  tornont,  furent  esxuriez,  fust  tenue; — avint, 
ramonont,  pnxent,  monont;  —  %'asamblont,  vinxent,  anmononl,  prixent;  -avint, 
porchasserent,  s'acordont —  randont,  furent  resaixis,  vorent  '. 

Or  ait  .IIII.  ans  passeit  ki  li  abbes  vandeit  Ancey  .c.  et  x.  ib.,  et  si  walgnont 
cil  ke  l'achetant  .XL.  Ib.  ou  plus  p[er]  lor  dit  meymes;  et  si  n'estoit  mies  li  tans 
si  aparans  de  la  moitiet  corn  il  est  maintenant,  ke  Deus  voillet  wardeir  !  —  J'ai 
veut  de  mon  tans  et  vivent  ancor  partie  de  ceulz  ki  achetant  la  court  de  Clias- 
telz  singlemant  .III.  ans  por  .XII  ^-^.  Ib.  de  Mt.,  et  .III.  ans  après  la  rachetant 
cil  meymes  por  .XVIII  '^^.  Ib.  de  Mt.' 

Et  une  foule  d'autres  exemples  dont  l'énumération  deviendrait  fasti- 
dieuse. 

De  la  simple  lecture  de  ces  fragments  et  du  rapprochement  des  formes 
verbales  résulte,  avec  une  évidence  invincible,  la  concordance  la  plus 
parfaite  quant  au  sens  en  dépit  des  désinences  diverses.  On  doit  donc 
tenir  pour  acquis  que  la  désinence  -ont,  formée  du  présent,  entraîne  le 
sens  du  parfait  4. 

1.  Extrait  d'un  jugement  du  Maître-Echevin  :  Ibid.,  ibid.,  vol.  980;  Fonds 
de  l'abbaye  de  Saint-Arnould  de  Metz,  n°  21,  —  131 5.  —  Deux  lignes  plus 
bas,  le  même  texte  a  «  pairollent.  »  Le  sens  de  cette  forme,  rapproché  de  celui 
de  ((  pairlon*  »  rend  plus  sensible  encore  la  valeur  temporelle  différente  des  deux 
désinences  verbales. 

2.  Extrait  d'un  rapport  aux  «  Treize  ».  Ibid.,  ibid.,  vol.  975  :  Eglise  de 
Metz,  numéro  28,  sans  date. — Ce  titre  n'appartient  à  aucun  des  fonds  compris 
dans  le  vol.  975  ;  il  devrait  faire  partie  du  fonds  de  l'abbaye  de  Sainte-Marie  de 
Metz,  à  la  date  de  1 342. 

3.  Bibl.  nation,,  LT  10023,  Cartul.  de  l'abbaye  Saint-Vincent  de  Metz,  fol. 
144,  v*  ;  —  sans  date,  écriture  du  XI V^  siècle. 

4.  Une  autre  désinence  de  cette  même  personne  est  -ânt,  assimilée  elle  aussi  à 
la  !«•"  p.  pi.  Mais  là  s'arrête  la  similitude  avec  -ont;  en  effet,  les  rares  exemples 
de  cette  forme,  quoique  plus  fortement  frappée  au  coin  du  patois,  conservent 
leur  valeur  temporelle  :  ils  sont  du  présent  aussi  bien  par  le  sens  que  par  la 
forme. 

«  Les.  XX.  s.  de  Mt.  de  censke giexant  sus  tout  l'eritaigedePondeniet.»  (B.  N., 
FR.  871 1  :  Registre  terrier  de  l'abbaye,  de  S.  Vincent  fol.  19, — 13 1 1.)  Tuitdient 
et  tcismongnant  qu'il  y  (il  s'agit  d'une  vente  immobilière)  virant  lou  bien  et  lou 
prout  de  Jaikemin  «  (Ibid-  LT.  10023  :  Cartul.  de  Saint-Vincent,  fol.  25  v, 
26,-1317.)  —  Ainsi  la  désinence  de  la  3"  p.  pi.  de  l'ind.  pouvait  être  affectée 
de  cinq  manières  différentes.  Ces  derniers  exemples  et  ceux  de  la  p.  25c  nous 
en  montrent  quatre  réunies  dans  le  même  verbe  :  gcix-ent-eit-eint-dnt,  avec  le  sens 
du  présent  ;  quant  à  geixônt,  s'il  avait  pu  exister,  il  aurait  pris,  ainsi  que  ses 
congénères,  le  sens  du  parfait.  —  Enfin,  le  même  rapport  qu'on  a  remarqué 
entre  «  giss£/t  »  et  «  giexant  »  se  retrouve  entre  «  furaf  »  (ci-dessus  p.  250) 
et  «  durant  »  donné  par  un  rouleau  de  Bans  de  Tréfonds  de  1227,  conservé  à  la 


2  54  MÉLANGES 

La  fortune  de  cette  singularité,  que  nous  constatons  sans  pouvoir  en 
donner  la  raison  dès  à  présent,  a  été  grande  dans  la  langue  de  Metz  ;  ce 
produit  tératologique  y  a  fructifié  ainsi  que  dans  un  terroir  propice: 
il  s'épanouit  surtout  à  la  fin  du  xiii''  siècle  et  dans  les  deux  siècles 
suivants.  Le  Journal  de  Jean  Aubrion,  naïf  et  curieux  assemblage  de  faits 
et  traits  de  mœurs  locaux,  en  est  orné  presqu'àchacune  de  ses  phrases.  Il 
est  vrai  qu'il  ne  refuse  pas  davantage  l'hospitalité  à  mainte  et  mainte 
autre  forme  plus  ou  moins  irrégulière.  La  plus  souveraine  indifférence  pour 
la  grammaire  et  l'orthographe  a  fait  d'Aubrion  le  modèle  des  éclectiques 
en  son  genre  :  chaque  forme,  chaque  faute,  devrais-je  dire,  vient  à  son 
tour.  Voici  quelques  exemples  tirés  des  premières  pages  de  son 
journal  : 

A  la  Chandeliour  (1464)...  s'en  allit  le  s""  Jehan  de  Heu  et  emmenit  avec  lui 
et  parlit  a  la  bouche  de  Nostre  Sainct  Peire  le  Pappe  (p.  3)...  Item,  tantost  ung 
pocaprez,  la  citéenvoiet  ung  appelles  Jehan  de  Landre...  et  Venvoiont  a  Romme 
(p.  4)...  —  Fuit  débet  entre  la  cité  et  l'évescque  de  Mets.  Item...  priait  mens' 
de  Lorenne  la  cité  que  on  volcist  ung  poc  cesser...  Et  on  li  octroiont  et  cirent 
trêve...,  maix  on  ne  polt  avoir  acort  ;  et  tant  qu'il  fallit  recommencer  à  gaigier 
...  et  gaigont  on  de  fait....  Et  tant  c'on  rccommensont  a.  gzigïer  le  jour  du 
Saint-Sacrement,  il  pluit  presque  tout  le  jour... — Et  on  ne  li  refusons  mie,  maix 
oit  encore  true  ung  moix  tout  plain...  —  Et  s'y  allant  lez  sodoier  (p.  5)... 
Maix  on  se  ravisant  (p.  6)  V  —  Li  sire  Anthoine  Gremesuelz...  qant  se  vint  au 
rendre  compe,  lesdits  seigneurs  de  S.-Salvour  le  volrent  constraindre  et  le  cons- 
traindont  de  fait...,  dont  il  leur  costit  bien  cher...  Et  y  envoient  les  II  dessus 
dit,  lesquelx  rappourtant  leur  escord  et  leur  absolution  (p.  8)...  —  Passant 
parmy  la  cité  et  le  pais  bien  V'^  Bourguignon,  lesquelx  revenoient  de  France...; 
li  ung  revenoit  tout  nuit,  l'autre  tout  deiîuz,  et  l'autre  tout  à  pieds  (p.  9)... 
Et  s'en  rallont...  et  tinrent  la  journée  à  Clémery...,  et  jornont  et  puis  revinrent 
(p.  12)  etc.,  etc. 2 

Le  patois  moderne  ne  connaît  plus  cette  forme,  du  moins  avec  le  sens 
du  parfait;  elle  est  tombée  au  xvi*^  siècle,  peu  de  temps  sans  doute 
après  sa  période  de  splendeur  sous  la  plume  d'Aubrion.  Je  n'en  ai  pas 

Bibl.  de  Metz.  Furant  est,  avec  vinin/ ci-dessus,  le  seul  exemple  que  j'aie  rencontré 
jusqu'ici  de  cette  singulière  assimilation  s'exerçant,  non  plus  seulement  d'une 
personne  à  l'autre  d'un  même  temps,  mais  d'un  temps  à  un  autre.  C'est  ce 
qu'on  pourrait  appeler  une  assimilation  du  second  degré.  Ce  fait  démontre  avec 
quelle  énergie  et  quelle  promptitude  le  langage  populaire,  livré  à  lui-même,  aurait 
bientôt  simplifié,  smon  rejeté  toute  flexion,  soit  casuelle  soit  temporelle. 

1.  Remarquer  dans  tous  ces  exemples  un  sujet  collectif  sing.  gouvernant  par 
syllepse  le  verbe  au  plur.  ;  c'est  un  fait  de  syntaxe  très-fréquent  dans  les 
chartes  de  Metz.  J'en  ai  des  exemples  qui  remontent  aux  plus  anciens  textes  Ci" 
quart  du  XIII"  siècle)  ;  déjà  un  pareil  accord  a  été  signalé   dans  le  vol.  précéd., 

P-  339- 

2.  Journal  de  Jean  Aubrion,  bourgeois  de  Metz,  publié  par  M.  Lorédan  Larchey. 

Metz,  1857,  in-S". 


VARIÉTÉS   LORRAINES  25  5 

rencontré  un  seul  exemple  dans  le  Journal  de  Jean  Bauchez  ni  dans  la 
Chronique  rimée  dont  le  Journal  est  la  continuation,  et  dont  l'ensemble 
s'étend  sur  l'espace  d'un  siècle  (  1 5  5 1  - 1 6  5 1  )  ' . 

Nous  terminerons  cet  exposé  en  faisant  remarquer  que  cette  finale  -ont 
est  essentiellement  et  exclusivement  d'origine  et  d'usage  populaire  :  en 
effet,  elle  se  rencontre  surtout  dans  les  pièces  officielles  (jugements, 
rapports,  arbitrages,  proclamations,  atours,  etc.)  destinées  à  être  portées 
à  la  connaissance  du  commun,  et  partant  rédigées  dans  son  langage,  c'est- 
à-dire  en  patois  2, 

III.  —  SUR  bequehoirs. 

De  tous  les  mots  plus  ou  moins  difficiles  à  comprendre  qu'offre 
notre  texte,  le  plus  singulier,  sans  contredit,  est  le  mot  «  beque- 
hoirs ».  Dans  la  note  3  de  la  p.  3  5 1 ,  on  a  précisé  le  sens  de  ce  terme 
d'une  façon  satisfaisante,  en  s'appuyant  sur  le  contexte  ;  et  on  a  essayé 
de  le  préciser  encore  plus  en  s'appuyant  sur  l'étymologie  et  la  compa- 
raison des  idiomes  voisins.  Nos  recherches  à  ce  sujet  confirment  la 
première  partie  de  la  note  et  modifient  la  conclusion  de  la  seconde. 

Rappelons  d'abord  le  texte  : 

Encoir  [il  prirent]  de  Warrin  d'Allainl  millier  de  bequehoirs  et  .IIII.  moluesen 
prix  de  .vi.  s.  de  grois  ;  et  lou  tiennent,  per  seurtei,  d'un  roncin  de  charrate^  et 
de  .II.  milliers  de  bequehoirs,  et  d'autres  hernoix  qu'il  li  rendirent  (V,  7). 

Le  sens  de  «  harengs  saurs  «  attribué  à  «  bequehoirs  »  est  assuré  par 
les  textes  suivants  : 

La  malletoste  des  harans  et  bucqueholz  est  vendue  pour  trois  ans,  chasc'an 
.LXXIIII.  Ibz.,  commanceant  iceliuy  vendaige  en  apvril  mil  V-'  cinquante  et  ung; 
et  renchoirra  a  la  Ville  on  vendaige  qu'on  fera  en  apvril  mil  V"  cinquante 
trois  \ 

Harans  et  bacqueholz  *. 

1 .  Journal  de  Jean  Bauchez,  greffier  de  Plappeville  au  dix-septicme  sikh,  publié 
par  MM.Ch.  Abel  et  E.  de  Bouteiller.  Metz,  M.D.CCCLXIII  ;  in-8°. 

2.  Ceci  était  imprimé  quand  des  recherches  postérieures  m'ont  fait  rencontrer 
de  nombrelix  exemples  de  cette  désinence  à  une  date  plus  reculée  que  celles  qui 
viennent  d'être  rapportées.  Je  citerai  entre  autres  :  en  1269  laissant,  en  1268 
bestansont,  en  1267  vantont,  en  1253  vandont,  en  1248  aquaslont,  en  1245  tcsmoi- 
gnont,  en  1232  aquestunt.  Plusieurs  de  ces  formes  et  notamment  celle  de  1232 
existent  en  oridnal.  Par  là  donc  une  fois  de  plus  est  mise  hors  de  doute  la 
haute  antiquité  du  patois  et  confirmée  à  nouveau  notre  théorie  par  laquelle  le 
parler  populaire,  préexistant  avec  toutes  ses  franchises  et  licences,  aurait  eu 
à  subir  de  la  part  des  clercs  un  effort  de  recul  tendant  à  le  rendre  moins 
volontaire  et  plus  classique. 

3.  Archives  de  la  Ville  de  Metz,  carton  95  de  l'inventaire  Lemaire,  liasse  20: 
Etat  des  revenus  et  des  charges  de  la  Ville  de  1551  à  1552. 

4.  Ibid.,  ibid.,  1 552. 


2^6  MÉLANGES 

Enfin  dans  VHistoire  bénédictine  de  Metz  : 

«  Li  lay  de  barrant  et  de  biqueholz  (sorets)  doit XIIII  d.  «  ■ 

Nous  avons  la  source  d'où  Oberlin  a  tiré  l'article  de  son  Vocabulaire 
messin  :   «  becqholz,  harengs  sorets,  ail,  bùkings.  » 

Le  document  publié  par  les  Bénédictins  existe  aux  Archives  de  la 
ville  de  Metz  ;  il  porte  la  date  de  1230;  malheureusement  il  ne  nous  est 
parvenu  que  par  une  copie  du  xve  siècle. 

En  présence  de  l'antiquité  incontestable  de  cette  forme,  il  faut,  —  ou 
bien  rejeter  absolument  tout  rapport  de  filiation  entre  «  bequehoirs, 
bequeholz  «  et  «  Beukelsz»,  malgré  la  frappante  conformité  d'aspect  et 
de  sens  entre  ce  premier  terme  et  les  dérivés  du  second  :  ail.  biicking, 
néerl.  bœking,  pœkel,  angl.  piklcs,  etc.  ;  —  ou  bien  reculer  de  presque 
trois  siècles  la  date  de  l'existence  de  Beukelsz  et  de  l'invention  de  la 
saumure.  C'est  ce  dernier  parti  que  nous  adoptons.  A  considérer,  en 
effet,  la  nature  même  de  cette  industrie,  son  origine  toute  locale  histori- 
quement assurée,  enfin  l'identité  des  termes  par  lesquels  elle  est  désignée 
dans  des  contrées  et  des  langues  diverses,  on  concevra  difficilement  que 
toutes  ces  expressions  ne  découlent  pas  d'une  source  unique,  c'est-à- 
dire  du  nom  de  l'inventeur.  Une  invention  portant  le  nom  de  son  auteur, 
quoi  de  plus  commun  et  de  plus  juste,  alors  surtout  que,  comme  celle-ci, 
elle  a  contribué  pour  une  si  grande  part  à  la  prospérité  et  à  la  puissance 
de  tout  un  peuple  -  ?  Ainsi  «  Beukelsz  »,  que  Moréri  fait  vivre  seule- 
ment au  xv^  siècle,  doit  donc  être  reporté  au  moins  à  la  fin  du  xii^  siècle, 
puisque  la  branche  de  commerce  à  laquelle  il  a  donné  son  nom  apparaît 
ainsi  désignée  déjà  dans  le  premier  tiers  du  xiiie  siècle  et  dans  une  ville 
séparée  par  une  grande  distance  des  côtes  de  la  Hollande. 

L'origine  du  mot  «  bequehoirs  »  est  donc  certaine  autant  qu'elle  peut 
l'être  à  défaut  d'une  date  précise.  Ce  mot  existe  encore  dans  le  patois 
des  environs  de  Metz,  m'a-t-on  affirmé,  sous  la  forme  «  bichv^ais, 
bechouês  »,  au  sens  désormais  assuré  de  «  harengs  saurs  ». 

IV.   —  DOCUMENT    EN    LANGUE    VULGAIRE    DE    LORRAINE 

servant  d'appendice  au  texte  de  1338. 

La  Collection  de  Lorraine  renferme  un  certain  nombre  de  pièces  qui 
ont  trait  â  la  guerre  de  1 338.  Parmi  les  titres  qui  se  rapportent  à  cet 
événement  et  à  sa  conclusion,  divers  motifs  m'ont  fait  distinguer  celui 
qui  porte  actuellement  le  n"  67  du  III*  vol.  de  la  Collection.  Le  principal 

1.  Tome  III,  preuves,  p.  173. 

2.  Par  reconnaissance  envers  Beukelsz  ses  compatriotes  lui  élevèrent  un 
magnifique  tombeau  (Moréri),  et  tout  récemment  une  statue  a  été  érigée  en  son 
honneur  à  Bierviiet. 


VARIÉTÉS    LORRAINES  257 

intérêt  de  cette  pièce  est  d'être  la  contre-partie  du  document  publié 
plus  haut  ;  c'est  une  page  de  la  contre-enquête  dirigée  contre  le  duc 
Raoul  à  raison  des  méfaits  de  ses  hommes  d'armes.  Le  «  bourc  Saincte 
Marie  »  éprouva  les  effets  du  passage  et  peut-être  de  la  rencontre  des 
deux  partis  sur  son  territoire  :  du  chef  des  Barrois,  un  des  hommes  du 
prieuré  tué  «  sans  cause  «  (II,  29)  ;  du  chef  des  Lorrains  (bien  que 
Sainte-Marie  fût  de  Lorraine),  des  dommages  dont  la  nature  et  le  détail 
ne  sont  point  précisés,  mais  qui  durent  être  considérables,  à  en  juger 
par  le  chiffre  d'indemnité  alloué  au  plaignant  :  200  écus  d'or,  grosse 
somme  pour  l'époque. 

La  langue  de  cette  pièce  ne  diffère  pas,  dans  ses  caractères  généraux, 
de  celle  de  notre  document,  à  part  les  trois  particularités  suivantes  dont 
les  formes  analogues  ne  se  sont  point  rencontrées  dans  les  pages  publiées 
ci-dessus  : 

1 .  —  our,  désinence  de  l'infin.  de  la  5e  conjug.  grâce  au  maintien  de 
la  diphthongue  <5t  à  l'état  intensif  :  5avour  de  sapére  par  savâir-or-our; 
la  forme  pure  en  or  est  assez  fréquente  au  sud  de  la  Lorraine  et  en  Vôge; 
our  est  l'allongement  de  or;  des  deux  formes,  celle-ci  est  donc  anté- 
rieure à  celle-là  '. 

2.  —  Eu  désinence  du  part.  pas.  est  encore  dissyllabique;  la  pronon- 
ciation fait  entendre  deux  sons  distincts,  tellement  distincts  que  l'écri- 
ture témoigne  de  cette  diérèse  par  l'intercalation  de  la  spirante  h  entre 
les  deux  voyelles  :  haihne,  hahuis,  recehuis  ^. 

î.  —  La  théorie  exposée  dans  la  première  partie  de  cette  note  sur 
la  prononciation  de  la  voyelle  nasale  en  =  in  se  trouve  confirmée  par 
un  nouvel  exemple  :  et  de  la  somme  des  dis  deux  cens  escuiz  d'or 
rn'ain  tien  pour  bien  paies. 

Quidance  don  Priour  dou  boiir  Saincle-Marie^. 

Je,  fraires  Symons  d'Apprey,  prieurs  dou  bourc  Saincte  Marie  *,faiz  savoir  a 
tous  que  comme  très  haus,  nobles  et  poissans  princes  Raouls,  dux  de  Loerainne 
et  marchis,  ieùst  tenuz  a  moy  en  la  somme  de  deux  cens  escuz  d'or  pour  les 
dommaiges  que  sa  gent  m'avoient  fait  en  temps  de  la  guerre  qu'il  avoit  haihue 
au  conte  de  Bar,  les  dis  deux  cens  escuiz  j'ai  hahuis  et  recehuis  dou  dit  mon 
très  chier  sign[our]  ;   sy  ai  acquitey  et  acquitte  pour  moy  et  pour  mes  succes- 


1.  Les  chartes  de  Metz  connaissent  aussi  cette  désinence  :  ckaor  1227,  saveor 
1232,  manor  1235,  seor  1243,  etc.  et  au  XIV' siècle  ^vor,  dans  un  fragment  d'une 
Somme  contre  les  vices  qui  paraîtra  prochainement  ici-même. 

2.  Dans  ces  deux  derniers  mots,  auxquels  il  convient  d'ajouter  escuiz,  remar- 
quer la  désinence  ui,  signalée  dans  notre  texte  p.  333. 

3.  Cette  cote  est  écrite  au  dos  de  la  pièce. 

4.  Sainte-Marie-au-Bois,  prieuré  de  l'ordre  de  Prémontré;  auj.  ferme  au 
territoire  de  Vilcey  sur-Trey,  canton  de  Thiancourt  (Meurthe). 


258  MÉLANGES 

sours  au  dit  mon  très  chier  signfour]  et  a  tous  ceulx  a  cui  l'acquittance  en  puest 
app[er]tenir,  tous  les  dommaiges  dessus  dis,  et  de  la  somme  des  dis  deux  cens 
escuiz  d'or  m'ain  tien  pour  bien  paies.  En  tesmoing  de  la  quelle  chose  j'ai  mis 
mon  seel  en  ces  présentes  lettres  qui  feurent  faittes  et  données  le  juefdi  après  la 
feste  Sainct  Jeh.  Baptistre,  l'an  mil  .CGC.  XLV. 

(Orig.  parch.  scellé'.  —  Bibl.  nat.,  Coll.  de  Lorraine,  III,  67.) 


En  terminant,  nous  relèverons  une  erreur  matérielle  qui  dénature  le 
sens  d'un  passage  de  la  p.  341.  Dans  l'énumération  des  dommages 
causés  par  les  gens  d'armes  du  prévôt  de  La  Chaussée  aux  habitants  de 
Prény,  ies  plaignants  accusent  le  bris  ou  l'enlèvement  de  «  .ix.  lisacouf- 
feiz  »  ;  c'est  atouffeiz  qu'il  faut  lire,  c'est-à-dire  «  estoffés  »  ou  «  gar- 
nis »  comme  nous  dirions  aujourd'hui.  «  Atouffeiz  «  est  à  joindre  aux 
autres  exemples  du  changement  dialectal  de  e  en  a  (p.  332),  avec 
cette  différence  en  regard  de  astoienî  et  de  ascu  que  la  chute  de  Vs  latin, 
cause  de  la  prothèse  de  la  voyelle,  fait  de  atouffeiz  un  représentant  plus 
fidèle  de  la  prononciation. 

F.    BONNARDOT. 

Ces  notes  étaient  terminées  lorsque  j'ai  lu  le  travail  de  M.  Abel  Ber- 
gaigne  sur  Vanusvâra  sanskrit  2,  Y  a-t-il  lieu  d'admettre  un  phénomène 
phonétique  analogue  à  celui  de  Vanusvâra  pour  expliquer  la  désinence 
de  mots  tels  que  :  vaichen,  forsen,  freren,  enporten,  Templen,  etc.  ? 
En  d'autres  termes,  le  groupe  -en  final  et  atone  peut-il  être  considéré 
comme  une  voyelle  nasale,  dans  l'acception  rigoureuse  du  mot  ^  Nous 
ne  l'avons  pas  pensé  ;  et  si  ce  détail  n'a  pas  été  traité  dans  notre  premier 
article,  c'a  été  autant  pour  ne  pas  sortir  du  cadre  de  la  Revue  que  par 
manque  d'autres  exemples  qui  pussent  servir  de  points  de  comparaison. 

L'étude  des  formes  nouvelles  recueillies  depuis  et  surtout  la  coexis- 
tence d'une  autre  terminaison  -ei  substituée  à  -en  pour  noter  la  même 
valeur  de  prononciation,  nous  ont  confirmé  dans  notre  opinion  première. 
Il  est  certain  que  dans  tous  ces  mots  l'accent  ne  porte  ni  sur  -en  ni  sur 
-ei  ;  dès  lors  le  n  ne  s'attache  pas  à  \'e  pour  en  faire  une  voyelle  nasale  : 
il  n'a  d'autre  effet  que  de  prolonger  comme  par  une  série  d'ondulations 
le  son  sourd  de  Ve  féminin.  —  M.  Bergaigne  signale  à  juste  titre  (p.  32) 
l'existence  d'une  résonnance  nasale  dans  le  patois  de  Metz  pour  les 
mots  terminés  par  in  comme  «  chemin  »  ou  même  par  un  /  pur  comme 
<(  ami  ))  ;  mais  précisément  cette  résonnance  affecte  ici  la  voyelle  tonique 
et  n'affecte  qu'elle,  soit  en  finale,  soit  dans  le  corps  du  mot.  Il  nous 

1.  Le  sceau  conservé  presque  en  entier  porte  en  légende  :  [S.  fratrjis  Simonis 
plrioris  de]  bar  go  Sec  Marie. 

2.  Mém.  de  la  Soeiétc  de  Ungidskquc  de  Pans,  II,  3 1-38. 


ROMANCES   GALICIENNES  259 

permettra  d'ajouter  que  cette  prononciation  n'est  pas  particulière 
aux  villages  situés  au-delà  de  Metz,  mais  qu'elle  se  fait  entendre  à 
Metz  même  et  en-deçà,  et  qu'elle  a  été  générale  dans  notre  langue 
jusqu'au  milieu  du  xvie  siècle.  Ce  que  le  langage  de  Metz  offre  de  parti- 
culier en  ce  point,  c'est  que  chez  lui  cette  résonnance  est  à  la  fois  nasale 
et  mouillée.  Elle  apparaît  avec  cette  valeur  dès  les  plus  anciennes 
chartes  du  xiii*  siècle  qui  écrivent  indistinctement  la  finale  du  mot 
«  eschevin  »  p.  ex.:  eschav-in  -ig  -igné  -ing  -ingne.  De  même  pour  les 
mots  terminés  en  /  pur  :  amis  devient  aitnins  ;  les  part,  et  les  infm.  à 
même  désinence  prennent  aussi  le  n  de  résonnance  :  mins,  veninr.  Dans 
le  patois  actuel,  l'emploi  de  cette  nasalité  spéciale  s'est  tellement  géné- 
ralisé qu'elle  infecte  non-seulement  Vi  final  mais  encore  i'i  accentué 
médian,  ainsi  dans  le  mot  «  chemise  »  : 

Rewateux  met  chcmincke,  a-t-elle  bêle  ou  non  ? 
Eh  bien  !  v'iet  mes  cmias,  let  teulle  de  Fanchon*. 

Elle  s'est  même  glissée  dans  les  mots  terminés  par  le  groupe  -ier, 
dans  lequel  la  première  voyelle  a  éteint  la  seconde  :  premier,  mouîier, 
grenier,  etc.  se  disent  preumin,  motin,  guernin...  2.  — -  Enfin  cette  réson- 
nance n'est  pas  spéciale  au  pays  messin  ni  à  la  seule  voyelle  nasale 
in  ;  elle  accompagne  les  autres  voyelles  du  même  ordre  et  se  fait 
entendre  principalement  dans  les  cantons  de  montagnes  (Arrière-Côte 
bourguignonne,  Morvand,  Revermont  bressan...)  C'est  donc  un  fait  plus 
général  qu'on  ne  serait  tenté  de  le  croire  au  premier  abord. 

F.  B. 

III 

ROMANCES  GALICIENNES. 

Les  deux  romances  suivantes,  dont  la  première  est  incomplète,  ont 
été  recueillies  par  moi  àTuy^  sur  la  frontière,  de  la  bouche  de  Domingos, 
jeune  galicien  qui  s'en  allait  à  Lisbonne  pour  s'engager  comme  criado  de 
servir.  J'emploie  à  peu  près  l'orthographe  usuelle  en  Galice. 


1 .  Chan  Heuritn,  poëme  patois  messin  de  la  fin  du  XYIII^  siècle,  chant  IV, 
p.  25.  (4'  édit.,  1841.)  —  Le  titre  même  de  ce  poème  offre  un  exemple  de 
résonnance. 

2.  La  prononciation  de  cette  finale  est  si  délicate  à  saisir  et  si  difficile  à 
rendre  par  les  étrangers  que  tous  les  éditeurs  du  Chan  Hmrlin  en  ont  fait  l'objet 
d'une  note  en  tête  du  poème.  Le  dernier  en  date  (M.  Daras,  Metz,  186g  a 
même  fait  fondre  des  caractères  spéciaux  pour  représenter  ce  son  particulier, 
ainsi  que  quelques  autres  valeurs  phonétiques  propres  au  patois  messin. 


26o 


Esta  noite  de  Nadal, 
Per  ser  noite  d'alegria, 
Caminando  vay  Xosé 
Amais  a  virxen  Maria. 
Caininan  para  Belem 
Para  xegaren  con  dia. 
Quando  a  Belem  xegaron 
Toda  a  xente  dormia; 
Arrimaron-se  a  unha  pena 
0  pé  d'unha  fonte  fria. 
San  Xosé  foi  buscar  lumbre, 
Até  lumbre  non  tragia  : 
Bagaron  anxos  del  cielo 
Que  rico  lumbre  traglam. 


MÉLANGES 

I 

NADAL. 


—  Abre  las  portas,  portero, 
A  Xosé  e  a  Maria. 

—  Estas  portas  son  de  ferro, 
Non  s'abren  até  el  dia. 


San  Xosé  le  perguntaba  : 

—  Que  tal  esta  la  parida? 

—  La  parida  esta  buena, 
En  su  cama  recogida. 


A  MORTE  DE  XESUS. 


Juebes  santo,  juebes  santo, 
Très  dias  antes  de  Pascoa, 
Quando  o  Redemptor  do  mundo 
Por  seus  dicipulos  xamaba  ; 
Xamaba  por  un  e  un, 
Dous  e  dous  se  lie  xuntaba. 
Depois  que  os  tiiia  xuntos, 
D'esta  maneira  fallaba  : 
«  Quai  de  vos,  dicipulos  mios, 
Quer  morir  por  mi  manana?  » 
Miran  unos  para  otros, 
Niun  lie  voltou  palabra 
Senon  San  Xuan  Bautista, 
Padricador  da  montana. 
A  roda  da  meia  noite 
Xesus  Christo  caminaba; 
Levaba  unha  cruz  a  cuestas 
De  madeira  mui  pesada  ; 
C'uma  corda  â  garganta 
D'onde  ll'os  xudeus  puxaban  : 
Cada  puxon  que  lie  daban 
Xesus  Christo  arrodillaba. 
Xegou  ao  Monte  Calvario  ; 


Très  Marias  a  xorar  : 
Unha  era  Madalena, 
Otra  era  sua  irmana, 
Otra  era  virxen  pura, 
Que  mais  pasion  le  daba  ; 
Unha  limpaball'os  pés, 
Otra  limpaball'a  cara, 
Otra  recogia  o  sangre 
Que  Xesus  Christo  derrama. 
O  sangre  que  lie  caîa 
Caia  en  cal  sagrado  ; 
0  home  que  o  bebese 
Sera  ben  aventurado  : 
N'este  mundo  sera  rei, 
No  otro  santo  coronado. 

Quen  esta  oracion  disera 
Todos  os  vernes  do  anno 
Gafiaba  un  canto  no  cielo. 
Quen  a  sabe  non  a  di  ; 
Quen  a  oye  no  a  deprende. 
Dia  do  noso  xuizo 
Beras  que  conto  nos  ten. 


Porto,  janvier  1873. 


F.    A.    COELHO. 


COMPTES-RENDUS. 


Zum  normannischenRoIandslîede.  Inaugural-Dissertation  zurErlangung 
der  philosophischen  Doctorwùrdc  der  Georgia-Augusta  zu  Gœttingen,  von 
Hans  LoEscuHURN.  Leipzig,  Breitkopf  und  Hasrtel,  1873,  in- 18,  35  p. 

L'auteur  de  cet  opuscule  a  été  excité  à  le  composer  par  mes  recherches  sur 
l'Alexis  :  «  Nous  avons  essayé,  dit-il,  de  rechercher  si  les  doctrines  de  Paris 
trouvaient  un  appui  dans  le  plus  important  des  monuments  littéraires  de  l'ancien 
dialecte  normand,  et  quels  nouveaux  points  de  vue  ces  doctrines  ouvraient  pour 
l'appréciation  et  la  restitution  de  ce  texte.  »  Le  travail  est  fait  rapidement,  mais 
non  sans  élégance,  et  fournit  plusieurs  résultats  intéressants.  M.  Loeschhorn 
aurait  dû,  avant  d'aborder  son  sujet,  se  demander  jusqu'à  quel  point  il  était 
autorisé  à  regarder  le  Roland  comme  un  texte  normand  ;  c'est  là  une  question 
qui  est  loin  d'être  aussi  décidée  qu'il  semble  le  croire.  Mais  les  faits  dégagés  par 
l'auteur  n'en  restent  pas  moins  acquis,  et  serviront  précisément  à  déterminer  le 
dialecte  auquel  il  faut  rattacher  le  poème. 

I.  Hiatus  et  Elision.  —  V.  2777  il  suffit  de  lire  viut  mille  d'adubez  (cf.  Remania 
II,  p.  106).  — Sur  la  question  des  3*=  pers.  dusg.,M.L.  pense,  comme  M.  Th. 
Millier  (cité  en  note)  et  moi,  que  le  Roland  admet  également  -e  et  -et,  chante  et 
chantet  (voy.  Rom.  II,  105),  tandis  que  M.  Hofmann  n'accepte  que  chante, 
M.  Bœhmer  que  chantet.  —  Je  n'admets  pas  que  dans  les  vers  où  go  est  compte 
pour  une  seule  syllabe  il  faille  lire  ço  est,  en  prononçant  une  sorte  de  diphthongue  ; 
en  tout  cas  au  vers  1650  il  faut  lire  Ço  ert  uns  reis  k'ocist  en  Denemarche:  la 
leçon  de  M.  L.  Ço'rt  uns  reis  k'il  0.  e.  D.  détruit  l'hémistiche.  Les  combi- 
naisons de  ja,  ki,  u,  avec  est,  qui  ne  forment  souvent  qu'une  syllabe  se  pronon- 
çaient selon  moi  ja'st,  ki'st,  u'st,  comme  M.  L.  les  écrit'.  —  L'irrégularité  que 
M.  L.  attribue  en  concluant  au  Roland,  en  ce  qui  concerne  l'hiatus  et  l'élision, 
n'est  pas  si  grande  qu'il  le  dit;  là  liberté  du  poète  est  restreinte  à  un  petit  nombre 
de  cas,  comme  le  montre  M.  L.  lui-même. 

II.  Assonances.  —  A  propos  à'é,  M.  L.  me  fait  pour  les  mots  ert  crent  une 
critique  que  je  ne  comprends  pas,  et  que  je  reproduis  en  allemand,  faute  de  pou- 
voir la  traduire.  Je  dis  que  ces  mots,  comme  Dcus  et  autres  oià  il  devrait  y  avoir 
iè,  sont  les  seuls  oh  on  ait  un  é  venant  d'e  et  non  d'^,  et  je  le  prouve  en  mon- 
trant qu'ils  assonent  avec  les  mots  où  é  vient  de  a;  M.  L.  objecte  :   «  Miissen 

wir  diesen  cas  particulier im  allgemein  zugeben,  so  erscheint  es  doch  beden- 

klich,  denselben  fur  den  Alexius  und  aehnliche  Denkmale  in  Anspruch  zu  nehmen.  » 
Mais  c'est  pour  \' Alexis  qu'il  est  constaté.  Je  n'ai  pas  contesté  d'ailleurs  l'exis- 
tence de  la  forme  iere,  etc.  :  chaque  texte  doit  être  examiné   en  lui-même.  A  ce 

I.  M.  L.,  tout  en  admettant  un  son  mixte,  écrit  de  même  Ço  'st,  etc.  Il  devrait  écrire 
Çoest  ou  quelque  chose  d'analogue. 


262  COMPTES-RENDUS 

sujet,  M.  L.  laisse  échapper  une  erreur  grave,  et  que  j'ai  cependant  réfutée 
d'avance.  Il  trouve  dans  Philippe  de  Thaon  et  dans  Wace  ercnt  ou  crc  rimant  en 
c  et  non  en  /V,  et  comme  il  veut  que  la  vraie  forme  soit  icrcnt,  il  dit  :  «  Ces  rimes 
ne  doivent  certainement  pas  être  jugées  autrement  que  kçuners  :  parler,  kalender: 
muslrer,  etc.,  comme  signes  caractéristiques  du  dialecte  des  poètes.  »  En 
d'autres  termes,  Phil.  de  Thaon  et  Wace  faisaient  rimer  t' avec  //.  Il  est  étrange 
de  conclure  l'usage  de  Wace  de  deux  rimes  empruntées  à  Philippe  ;  mais  elles 
ne  prouvent  rien  même  pour  ce  dernier  :  leçunas  (1.  Icçuncr)  répond  à  kcûonaris 
et  n'a  pas  plus  à'ie  que  baceler  piler  sengler;  quant  à  mustrer,  je  ne  sais  où  M.  L. 
l'a  trouvé  en  rime  Sivec  kalender  :  demuster,  qui  rime  (Com;7Uf ,  p.  21)  avec  nuncier, 
a  l'air  d'être  demustrer,  mais  il  doit  être  lu  de  muslier.  La  confusion  de  é  et  ié 
n'existe  pas  en  normand  et  ne  commence  qu'avec  les  auteurs  anglo-normands 
{Alexis,  p.  80).  —  La  question  la  plus  difficile,  en  ce  qui  touche  les  assonances 
du  Roland,  celle  de  Y  ai,  n'est  pas  traitée  par  M.  L.  Il  dit,  àl't',  que  cette  voyelle 
se  trouve  en  assonance  avec  a  et  ai,  ce  qui  est  trop  dire  :  è  ne  se  trouve  natu- 
rellement qu'avec  ai.  Il  n'est  pas  plus  exact  de  dire  que  ei  et  ai  assonent  :  la 
tirade  79esten  ei.e  pur  (le  v.  963  est  altéré;  aux  deux  premiers  vers  il  faut  adop- 
ter la  correction  de  Bœhmer);à  bien  plus  forte  raison  Wn'assone-t-il  pas  avec  a  : 
partout  où  il  semble  assoner  avec  ai,  c'est  le  copiste  seul  qui  en  est  responsable, 
comme  Bœhmer  l'a  déjà  reconnu  (cf.  Romania  II,  103).  —  En  examinant  de  près 
les  assonances  en  iè,  M.  L.  a  reconnu  quelques  vers  fautifs  qui  avaient  échappé 
aux  éditeurs  ;  il  corrige  p.  ex.  135  repairier  en  reposer  (autrement  restitué  par 
M.  Gautier),  5  59  chevalier  en  baceler  (comme  je  l'ai  fait  Rom.  II,  99),  433  ne  vole: 
otricr  en  otrier  ne  volez  {Rom.  II,  109). — Dans  ses  remarques  suro^,  M.  L.  paraît 
n'avoir  pas  bien  compris  mon  raisonnement,  qu'il  veut  réfuter,  et  ne  s'être  pas 
rendu  un  compte  exact  de  l'état  des  choses.  Dire  que  oc  n'est  qu'une  autre 
orthographe  pour  0  n'a  absolument  aucun  sens.  En  fait,  la  Chanson  de  Roland 
distingue  parfaitement  les  trois  sons  venus  en  français  de  o  [oc),  de  5  (ô)  et  de  0 
(à).  Les  str.  23,  262  (Bœhmer)  le  prouvent:  l'o  de  homo,  comme  celui  de  bonus, 
hésite  entre  oc  et  ô  parce  qu'il  est  devant  une  nasale,  et  peut  très-bien  figurer  à 
la  fois  à  ces  deux  assonances.  Poet  3232  peut  facilement  être  corrigé  en  pout. 
Quant  à  ficus  315,  l'explication  que  j'ai  donnée  {feodos  - fioe{d)s)  peut  au  moins 
être  prise  en  considération  :  les  corrections  de  MM.  Hofmann  et  Loeschhorn 
sont  également  inadmissibles  (quant  au  soels  de  M.  Bœhmer,  voy.  Rom.  II,  107). 
—  J'ai  remarqué  {Alex.  82)  que  Vo  nasal  est  postérieur  dans  la  langue  à  Va  et  à 
Ye  nasal;  M.  L.  dit,  le  plus  singulièrement  du  monde,  que  «  cette  observation, 
qui  ne  s'appuie  que  sur  le  poème  artistique  de  Y  Alexis,  ne  peut  prétendre  à  s'ap- 
pliquer à  un  poème  populaire  (comme  si  les  assonances  de  Y  Alexis  ne  repré- 
sentaient pas  la  prononciation  vivante  aussi  bien  que  celles  du  Rolandl):  aussi  le 
Roland  est-il  bien  éloigné  de  la  confirmer.  »  J'attends  les  preuves,  et  je  trouve 
trois  pages  plus  loin  que  «  sur  ce  point  [la  nasalisation  de  Yô]  notre  texte  a  fait 
un  pas  de  plus  [que  YAlexis],  »  En  quoi  cela  infirme-t-il  ma  remarque?  Cette 
question  des  nasales,  la  plus  délicate  de  la  phonétique  du  Roland,  est  à  peine 
effleurée  par  l'auteur. 

Le  tableau  des  assonances  qui  termine  l'opuscule  de  M.  L.  en  est  la  partie  la 
plus  faible  :  les   contusions,  ou    au    contraire  les  distinctions  superflues,  les 


Lœschhorn,  Zum  Rolandsliede  265 

erreurs,  les  omissions  qu'on  y  remarque  font  qu'il  ne  peut  guère  être  utile.  Je 
crois  rendre  un  service,  au  lieu  de  le  critiquer  par  le  menu,  en  le  donnant  ici 
tel  qu'il  doit  être.  Je  prends  pour  base  l'édition  de  Bœhmer.  Elle  nons  offre 
291  strophes  (278  doit  être  réuni  à  277,  voy.  Rom.  II,  102,  mais  il  faut 
faire  deux  strophes  de  86)  qui  se  divisent,  non  en  25  comme  le  veut  M.  L., 
mais  en  22  assonances.  II  est  vrai  que  les  assonances  désignées  par  a,  a.e,  è, 
an,  an.e,  ô,  ù.c,  sont  complexes  et  comprennent  des  assonances  voisines,  qui 
sont  susceptibles  de  se  former  en  groupes  dans  l'intérieur  des  strophes  ou  de 
constituer  des  strophes  à  elles  seules,  mais  on  ne  peut  les  séparer  dans  un 
tableau,  parce  qu'elles  sont  souvent  réunies  sans  aucune  distinction.  Je  ne  tiens 
naturellement  aucun  compte  des  confusions  orthographiques  du  ms.  d'Oxford. 

MASCULINES.  FÉMININES. 

a*  57.  71 .87.95.  1 55.  1 58.  238.  247.      a.e*       1 3.  20.  28.  52.  58.  60.  86b. 

96.  104.  125.  129.  137.  168. 
202.  213.  218.  226.  246.  279. 
281.  287. 

an'19.  22.   24.   30.42.47.63,69.      an.e*     1.67.73.863.138.171.207. 
76.  85.   90.    100.    109.    112.    121.  224.  261.  267.  290. 

123.  128.  133.  137.  143.  164.  173. 
179.  183.  191.  195.  201.  216. 
219.  225.  229.  239. 242.  250.  253. 
289. 

en  confondu  avec  an.  en.e''     108.  120.  134.  215.  259.  273, 

285. 

é   5.  9.  II.  27.  33.  40.  54.  72.  81.     é.e       34.    55.  106.   m.   191.  237. 
84.  9:.  146.  148.  159.    178.   182.  257.  268. 

188.  198.  203.  211.  227.  284. 


1.  Deux  mots  en  ai  aux  str.  57  et  1 55. 

2.  Admet  souvent  des  mots  en  ai.e,  jamais  en  l.e  ni  en  an.e  ou  ain.e.  Au  v.  1103 
devers  les  pon  d'Espaigne,  1.  par  devers  les  porz  d'Aspe;  au  v.  3038  1.  de  la  Marche  pour 
d'Alemaigne  :  ces  deux  excellentes  corrections  sont  de  M.  Hofmann.  Au  v.  1273  au  lieu 
de  hanste  il  faut  corriger  haste. 

3.  Cette  assonance  admet  ain  (compain  24.  42.  76,  mains  loo.  289),  et  elle  a  absorbé 
en,  qui  a  cependant  encore  unetendance  marquée  à  s'en  distinguer  (cf.  Alexis, p.  36-37). 

4.  Malgré  ce  que  j'ai  dit  dans  l'Alexis  (p.  37),  je  crois  devoir  distinguer  an.e  et  en.e. 
La  première  de  ces  assonances  comprend  an.e,  aine  elagne.  Elle  exclut  a.e,  bien  que  le 
texte  paraisse  en  offrir  quelques  exemples.  V.  839  estrange  marche,  1.  marche  estrange  ; 
le  v.  précédent,  qui  n'est  pas  à  sa  place,  paraît  altéré  (Vn.  donne  une  bonne  assonance)  ; 
blasme  1801  et  reialme  2914  peuvent  rester  à  cause  de  leur  m  ;  184 1-2,  au  lieu  de  //  reis 
Charles  et  blanche  barbe  1.  Charkmagnes  et  barbe  blanche.  La  str.  267  a  sale  au  v.  3707, 
marches  au  v.  3716,  semble  bien  avoir  parle  371 5,  et  offre  au  v.  3710  prendre,  exemple 
tout  à  fait  isolé  de  i'immi.xtion  de  en.e  dans  cette  assonance  {marraines  3982  renvoie  à 
une  forme  *matrana;. 

5.  Cette  assonance  admet  ein.e.  Elle  exclut  généralement  an.e  :  chalenge  -^^(^z,  3787 
est  aussi  légitime  que  chalange  :  fiance  3786  est  une  conjecture  des  éditeurs  (enseigne 
tante  1400  est  une  fantaisie  de  M.  Bœhmer  pour  tante  enseigne).  Restent  sucurance  1405, 
contenances  3006,  espérance  141 1.  On  peut  douter  de  ce  dernier  mot,  dont  le  sens  est 
ici  singulier  ;  quant  aux  deux  autres,  serait-il  trop  téméraire  de  les  rattacher  à  continentia, 
'succurrentia  .' 


264  COMPTES-RENDUS 

ié  3.  8.  18.  26.   36.  41.    51.  59.  64.     ié.e       217.  245. 
89.  102.  1 14.  126.  131.  140.  1 53. 

160.  162.  176. 180.  184.  192.  199. 
280.  282. 

è' 46,  107.167.232.269,277.(78).     è.ei     4.  25.   ^5.  65.  75.  99.   118. 

127.  1 56.  166. 181.  189, 208. 
221.  236.  244.  270. 

ei^6.  38.  43.  79.  196.  235.  245.  249.     ei.e       78. 
256.  271.  274.  283. 

i    10.  12.  31.  35.  49.  88.  94.  loi.     i.e        7.  14.  21.  37.  39.  44. 56.  77. 
139.  1 50.  1 52.  I J7.  175.  205.  212.  122.  124.  130.  142.  172.  187. 

230.  252.  276.  194.  209.  222.  241.  248.  251. 

2^.  165.  291. 

0*45.83.  92.    116.   135.   144.   169.     ô.e       119. 
210.  23 I. 

oe''23.  262. 

0*15.  17.  32.  48.  61.  66.  68.  70.  ô.e'     2.  29.  $0.  74.  98.    113.  132. 

80.93.97.105.    115.    136.    141.  149.176.190.214.223.233. 

161.  165.    177.    185.    193.   204.  255.  258.  263. 
206.  220.  228.  234.  266. 272. 275. 

u  16.  62.  82.   117.   145.   151.   154.     u.e        103.  170.  264. 
174.  200.  260.  286.  288. 

En  résumé,  comme  travail  de  début,  la  dissertation  de  M.  Lœschhorn  mérite 
d'être  signalée.  L'auteur,  qui  a  plus  d'une  fois  à  me  critiquer,  me  traite  avec  une 
parfaite  courtoisie;  je  relèverai  une  de  ses  observations  :  «  A  la  vérité,  dit-il, 
Paris,  préoccupé  de  présenter  dans  son  livre  des  résultats  complets  et  concor- 
dants, est  entré  çà  et  là  dans  le  domaine  de  l'hypothèse  et  a  posé  des  lois  qui 
appellent  un  contrôle  sérieux  :  je  mentionnerai  seulement  la  théorie  de  la  for- 
mation des  dialectes  de  la  langue  d'oïl,  qui  manque  autant  de  vraisemblance  que 
d'analogies.  »  Voilà  un  reproche  un  peu  rude,  et  formulé  sans  réserves  :  il  m'a 
d'abord  un  peu  étourdi  ;   mais  en  y  réfléchissant,  je  me  suis  senti  rassuré  par 

1.  Cette  assonance  comprend  ai,  et  même  ain  {main  2264)  qui  peut  aussi  assoner  en 
an.  Elle  n'admet  jamais  a  ni  ei. 

2.  Cette  assonance  admet  ai.e,  mais  jamais  aine.  Il  en  résulte  que  la  ville  chimérique 
de  Gaine,  inventée  par  M.  Bœhmer  au  vers  662,  n'est  pas  admissible,  même  pour  l'asso- 
nance. M.  Gautier  lit  Gailne  (?).  Il  faut  bien  probablement  lire  avec  M.  Hofmann  Valterne 
(voy.  Rev.  crit.  1869,  t.  II,  p.  175). 

3.  Cette  assonance  ni  la  suivante  n'admettent  le  mélange  de  ai. 

4.  Le  mélange  de  ou  dans  cette  assonance  [pout  sout  out  Anjou)  n'a  rien  que  de  natu- 
rel :  cf.  Alexis,  p.  78.  U  en  est  de  même  de  oi. 

j.  Sur  cette  assonance,  voyez  les  remarques  faites  ci-dessus. 

6.  J'ai  dit  un  mot  ci-dessus  de  cette  assonance.  U  est  certain  qu'o  pur  et  on  ont  une 
tendance  marquée  à  se  séparer,  mais  il  est  impossible  de  les  distinguer  tout  à  fait.  Il  y  a 
là  une  question  dialectale,  car  des  textes  bien  postérieurs  au  Roland  ne  distinguent 
aucunement  0  de  on. 

7.  Ici  la  distinction  entre  o.e  et  on.e  est  à  peu  près  insaisissable. 


Canti  antichi  portoghesi,  p.  p.  Monaci  265 

une  considération  bien  simple  :  c'est  que  je  n'ai  pas  conscience  d'avoir  rien  écrit, 
ni  dans  l'Alexis  ni  ailleurs,  sur  la  «  formation  des  dialectes  de  la  langue  d'oil.  » 
Je  serais  donc  obligé  à  M.  L.  de  me  faire  connaître  la  théorie  invraisemblable  que 
j'ai  soutenue.  G.  P. 

Canti  antichi  portoghesi  tratti  dal  codice  Vaticano  4803,  con  traduzione 
e  note,  a  cura  di  Ernesto  Monaci.  Imola,  tip.  d'ignazio,  Galeati  1873  (Paris, 
A.  Franck).  Pet.  in-8°,  xi-32  p.  (Pcr  le  nozze  dcl  conte  Luigi  Manzoni  colla 
contessa  Francesca  Ansidci). 

Nous  annoncions  dans  la  Chronique  de  notre  précédente  livraison  que 
M.  Monaci,  l'un  des  directeurs  de  la /Î(vi5fa  di  filologia  romanza,  préparait,  avec 
l'aide  de  M.  Coelho,  la  publication  complète  du  Chansonnier  portugais  du 
Vatican,  dont  les  éditions  de  Mouraet  de  Varnhagen  n'ont  fait  connaître  qu'une 
faible  partie.  Voici  que  M.  Monaci  nous  donne  par  anticipation  quelques-unes 
des  plus  jolies  pièces  de  ce  recueil  dans  une  élégante  petite  plaquette  publiée, 
selon  le  gracieux  usage  de  l'Italie,  pour  consacrer  le  souvenir  du  mariage  d'un 
de  ses  amis.  Ces  poésies,  précédées  d'une  courte  introduction  et  accompagnées 
d'une  traduction,  sont  au  nombre  de  douze,  dont  huit  étaient  jusqu'à  présent 
inédites.  Les  neuf  premières  appartiennent,  selon  M.  Monaci,  au  genre  populaire, 
les  trois  autres  «  à  l'école  formée  en  Portugal  à  l'imitation  des  Provençaux.  » 
Ces  trois  dernières  pièces  sont  des  pastourelles  :  on  pourrait  dire  tout  aussi  bien, 
et  peut-être  avec  plus  de  probabilité,  qu'elles  ont  été  composées  à  l'imitation  des 
pastourelles  françaises.  Dans  son  introduction  M.  M.  discute  l'opinion  que  j'ai 
émise  précédemment  ici  même  (I,  120)  sur  le  caractère  de  celles  de  ces  poésies 
qui  affectent  la  forme  populaire.  La  différence  de  nos  opinions  à  ce  sujet  est  une 
nuance  délicate  au  point  d'être  à  peine  sensible.  J'ai  dit  que  ces  poésies  n'ont  de 
populaire  que  la  forme;  qu'elles  n'étaient  pas  recueillies  de  la  bouche  du  peuple 
puisque  nous  avons  les  noms  de  leurs  auteurs  ;  qu'elles  pouvaient  être  devenues 
populaires  par  la  suite,  mais  qu'elles  ne  l'étaient  pas  d'origine.  M.  M.  en  con- 
vient et  reconnaît  qu'elles  émanent  d'auteurs  qui  ont  composé  d'autres  pièces 
d'un  caractère  tout  à  fait  artistique,  dans  le  goût  de  la  poésie  provençale,  mais 
cependant  il  les  déclare  populaires  «  parce  qu'elles  sont  nées  dans  le  peuple,  et 
du  peuple  sont  passées  dans  la  littérature.  »  Pour  lors  je  perds  le  fil. 
Car,  si  M.  M.  veut  dire  simplement  que  le  genre  même  à  l'imitation  duquel 
elles  ont  été  composées  est  d'origine  populaire,  je  suis  d'accord  avec  lui,  mais 
j'ajoute  que  je  n'ai  jamais  dit  le  contraire.  Je  remarque  que  plusieurs  des  pièces 
éditées  par  M.  M.  (n"*  III,  IV,  IX)  sont  fort  analogues,  pour  le  fonds  comme 
pour  la  forme,  à  nos  anciennes  balhttcs  (voir  celles  que  j'ai  publiées  dans  mes 
Rapports,  p.  236-9)  ou  aux  baladas  provençales.  Je  n'en  conclus  pas  que  les  poé- 
sies portugaises  qui  ont  cette  forme  soient  imitées  du  français  ou  du  provençal, 
mais  qu'elles  sont  conçues  d'après  un  type  traditionnel  qui  a  dû  être  commun  à 
diverses  populations  romanes  sans  qu'on  puisse  déterminer  chez  laquelle  il  a 
été  créé. 

L'échantillon  que  M.  Monaci  nous  donne  de  son  édition  future  du  cancioneiro 
nous  le  montre  parfaitement  préparé  au  grand  et  utile  travail  qu'il  a  entrepris, 
et  nous  en  fait  vivement  désirer  la  prochaine  publication. 

P.  M. 
Romaniay  II  I  g 


266  COMPTES-RENDUS 

Sacre  Rapprezentazioni  dei  secoli  XIV,  XV  e  XVI ,  raccolte  e  illustrate 
per  cura  di  Alessandro  d'Ancona.  Firenze,  Le  Monnier,  1872,  in-12,  3  voll., 
^'-47',  469,  527  P- 

Le  théâtre  religieux  en  Italie  a  jusqu'à  présent  été  fort  peu  étudié.  Les  éditions 
du  XV*  et  du  XVI*  siècle  des  Représentations  toscanes  ont  été  surtout  appréciées 
comme  des  curiosités  bibliographiques  :  on  ne  les  a  pas  réimprimées,  et  on  ne 
leur  a  accordé,  dans  les  histoires  littéraires,  qu'une  place  extrêmement  restreinte. 
Elles  ne  méritent  nullement  cette  défaveur,  et  M.  Alexandre  d'Ancona  a  été  fort 
heureusement  inspiré  en  publiant  le  recueil,  depuis  longtemps  annoncé,  dont 
nous  rendons  compte.  Sur  une  centaine  de  rappresentazioni  qu'il  a  examinées,  il 
en  a  choisi  quarante-quatre,  qui  lui  ont  paru,  à  des  titres  divers,  le  mieux  faites 
pour  donner  de  ce  genre  dramatique  à  ses  diverses  périodes  une  idée  exacte,  et 
les  a  éditées  dans  ces  trois  jolis  volumes,  avec  le  soin  et  l'habileté  qu'on  lui  con- 
naît. Il  a  rangé  les  pièces,  —  à  défaut  de  l'ordre  chronologique  impossible  à 
déterminer  rigoureusement,  —  dans  un  ordre  fort  commode  et  naturellement 
indiqué  :  il  donne  d'abord  celles  qui  se  rapportent  à  la  Bible  (Ancien,  puis 
Nouveau  Testament),  celles  qui  sont  empruntées  à  la  Vie  des  Saints,  et  enfin 
celles  qui  ne  reposent  que  sur  des  légendes.  La  courte  préface  dont  chacune  est 
précédée  donne,  en  dehors  des  renseignements  bibliographiques,  des  indications 
sur  les  sources  et  les  ouvrages  parallèles  dans  les  diverses  littératures  euro- 
péennes, où  se  montre  l'érudition  sobre  et  précise  de  l'auteur,  et  qui,  notamment 
pour  quelques-unes  des  pièces  de  la  troisième  série,  sont  des  études  importantes 
et  enrichissent  notablement  la  littérature  comparée. 

Les  rappresentazioni  toscanes  ont  ce  caractère  semi-artistique,  semi-populaire 
qui  marque  tant  de  productions  de  la  littérature  italienne.  Leur  valeur  littéraire 
est  très-inégale  :  à  côté  d'œuvres  tout  à  fait  remarquables  on  en  rencontre  qui 
n'ont  guère  d'autre  intérêt  que  celui  du  sujet.  Dans  leur  ensemble,  elles  occupent 
une  place  à  part  dans  l'histoire  delà  dramaturgie  chrétienne:  elles  se  distinguent 
grandement  à  leur  avantage  des  mystères  français  (p.  ex.  ceux  qu'ont  publiés 
MM.  Michel  et  Jubinal)  qu'on  serait  tenté  de  leur  comparer;  elles  ont  une  ori- 
ginalité, une  liberté  d'allures,  une  saveur  locale,  une  naïveté  souvent  gracieuse 
ou  pathétique  qui  en  rendent  la  lecture  facile  et  quelquefois  très-agréable;  les 
traits  de  mœurs  contemporaines  dont  elles  sont  semées  ne  sont  pas  un  de  leurs 
moindres  charmes.  La  forme  est  à  peu  près  constamment  celle  de  Voctave,  qu'on 
trouve  en  Italie  dans  les  mystères  les  plus  anciens  qui  nous  soient  parvenus,  et 
qui,  en  elle-même  d'ailleurs  peu  dramatique,  contribue  à  donner  à  ces  drames  un 
caractère  fort  différent  des  nôtres.  La  langue,  incorrecte  et  négligée  dans  plu- 
sieurs d'entre  eux,  est  dans  beaucoup  d'autres  aussi  élégante  que  simple,  et  porte 
au  plus  haut  degré  ce  cachet  toscan  qui  suffirait  à  faire  lire  avec  plaisir  des 
œuvres  moins  intéressantes. 

Le  lecteur  est  quelque  peu  désappointé  de  ne  pas  trouver  dans  ce  charmant 
recueil  une  introduction  sur  l'âge,  l'origine,  le  caractère,  l'histoire,  etc.,  des 
Rappresentazioni,  mais  il  se  console  bien  vite  en  lisant  dans  la  préface  que  le 
travail  de  M.  d'A.  sur  ce  sujet  est  devenu  trop  considérable  pour  une  simple 
préface  et  qu'il  le  publiera  à  part.  Ce  sera  à  coup  sûr  un  livre  aussi  intéressant 


Comptes  du  roi  René,  p.  p.  Lecoy  de  la  Marche  267 

qu'instructif,  et  nous  espérons  qu'il  ne  tardera  pas  trop  à  paraître  :  l'histoire  du 
drame  religieux  dans  les  divers  pays  de  l'Europe  est  si  étroitement  connexe  que 
l'ouvrage  du  savant  professeur  de  Pise  aura  pour  toutes  les  littératures  romanes 
et  germaniques  une  valeur  considérable  ;  quant  à  la  littérature  italienne,  il  com- 
blera dans  son  histoire  une  grave  et  fâcheuse  lacune. 

G.  P. 


Documents  historiques  publiés  par  la  Société  de  l'École  des 
Chartes.  —  Extraits  des  Comptes  et  Mémoriaux  du  roi  René,  pour  servir 
à  l'histoire  des  arts  au  xv«  siècle,  publiés  d'après  les  originaux  des  Archives 
nationales  par  A,  Lecoy  de  la  Marche.  —  Paris,  A.  Picard,  1873.  — 
In-8%  xv:-368  p. 

Les  archives  de  l'ancienne  chambre  des  comptes  de  la  maison  d'Anjou  nous 
sont  parvenues  dans  un  état  de  conservation  relativement  satisfaisant.  Elles  for- 
ment aux  Archives  nationales,  dans  la  série  P,  trente-neuf  registres  in-folio  d'où 
M.  Lecoy  de  La  Marche  a  extrait  tous  les  documents  relatifs  au  roi  René  qui 
peuvent  servir  à  l'histoire  des  arts.  Le  choix  a  été  fait  très-largement  :  M.  L.  a 
souvent  dépassé  les  limites  que  son  titre  indique,  et  personne  ne  le  lui  reprochera. 
Certains  documents,  particulièrement  intéressants  (par  ex.  n°^  535  et  555)  ont 
été  admis,  bien  qu'antérieurs  à  René;  et  des  séries  entières  se  rapportent  plutôt 
à  ce  qu'on  a  appelé  l'histoire  de  la  vie  privée  qu'à  l'histoire  des  arts  proprement 
dite.  Mais  il  n'y  a  pas  lieu  de  s'en  plaindre.  L'important  est  que  les  documents 
soient  intéressants,  édités  avec  soin  et  présentés  d'une  façon  commode  pour  les 
recherches.  Ces  conditions  sont  remplies  dans  le  volume  dont  nous  rendrons 
compte.  M.  L.  a  réparti  ses  extraits  entre  sept  séries  :  I.  Édifices  d'Angers, 
IL  Bâtiments  et  domaines  d'Anjou,  IIL  Édifices  de  Provence,  IV.  Travaux 
divers,  V.  Objets  d'art,  VI.  Meubles  et  ustensiles,  VIL  Cérémonies.  Ces  titres 
un  peu  brefs  couvrent  beaucoup  plus  de  matières  que  ce  qu'ils  en  indiquent: 
ainsi  la  première  division  contient  une  bien  curieuse  suite  de  pièces  relatives  aux 
animaux  que  le  roi  René  entretenait  à  Angers  (lions,  léopards,  etc.),  qui  for- 
maient toute  une  ménagerie.  Mais  la  table  permet  de  retrouver  aisément  la  ma- 
tière qu'on  cherche.  Nous  exprimerons  en  passant  le  regret  que  M.  L.  n'ait  pas 
séparé  les  matières  des  noms  propres.  D'une  table  consacrée  spécialement  aux 
choses  il  eût  pu  faire  un  petit  glossaire  qui  eût  été  un  utile  supplément  au 
Glossaire,  des  émaux  de  feu  De  Laborde,  ouvrage  excellent  à  tous  égards,  com- 
posé à  la  suite  des  lectures  les  plus  étendues  avec  la  connaissance  la  plus  exacte 
des  choses,  mais  qui  à  été  fait  à  une  époque  oià  bien  des  textes,  maintenant  faci- 
lement acceptibles,  étaient  inconnus. 

Nous  ne  pouvons  nous  étendre  plus  longuement  sur  un  ouvrage  qui  sort  un 
peu  du  cadre  de  la  Romania;  nous  devions  pourtant  le  signaler  à  nos  lecteurs 
comme  une  mine  de  notions  sur  l'histoire  de  la  civilisation  au  XV^  siècle,  et 
comme  un  document  à  consulter  pour  la  lexicographie  française.  Disons  en  ter- 
minant que  ce  volume  est  le  premier  d'un  recueil  entrepris  par  la  Société  de 
l'École  des  chartes,  dans  laquelle  doivent  être  publiés  des  documents  de  nature 
historique  trop  longs  pour  prendre  place  dans  la  Bibliothlquc  de  l'Ecole  des 
chartes.  P.  M. 


PÉRIODIQUES. 


I.  RE^^JE  DES  LANGUES  liOMANES,  IV,  i.  —  P.  i,  Montel,  Archives  de  Mont- 
pellier, Catalogue  des  Chapellenies  (suite  et  fin).  Ce  vieil  inventaire  contient  la 
mention  d'un  grand  nombre  de  testaments  du  XIV°  siècle.  On  aimerait  à  savoir 
si  ces  documents,  ou  partie  d'entre  eux,  existent  encore  dans  les  archives  muni- 
cipales de  Montpellier.  M.  M.  donne  un  n°  d'ordre  à  chaque  article,  et  il 
fait  bien  ;  mais  souvent  (est-ce  avec  intention?)  il  coupe  en  deux  alinéas  un 
article,  assignant  un  n°  à  chaque  alinéa.  Il  y  a  comme  toujours  un  petit  glossaire 
qui  laisse  encore  trop  à  désirer.  M.  M.  est-il  bien  sûr  que  estauh  (193)  signifie 
cession?  La  forme  même  du  mot  est  suspecte  ;  ne  serait-ce  pas  quelque  chose 
comme  escambi,  qui  conviendrait  assez  bien  au  sens?  Pourquoi  M.  M.  veut-il  que 
meitat  soit  pour  mitât}  meitat  est  la  plus  ancienne  de  ces  deux  formes.  Morrent  est 
traduit  bien  peu  exactement  par  «  de  mauvaise  mine»,  voir  Lex.rom.  IV,  262, 
Paguador  n'est  pas  du  tout  «  celui  qui  paye»,  mais  «devant  être  payé,  payable.  » 
—  P.  44,  Alart,  Documents  sur  la  langue  ca^ij/a/id (suite).  Outre  plusieurs  extraits 
d'anciens  censiers  en  catalan,  appartenant  aux  archives  des  Pyrénées-Orien- 
tales, cet  article  contient  d'utiles  observations  sur  divers  textes  catalans  publiés. 
M.  A.  ne  paraît  pas  savoir  que  le  traité  de  1270-1,  publié  une  première  fois  par 
Champollion-Figeac  avec  toutes  les  fautes  qu'on  pouvait  attendre  de  cet  éditeur, 
a  été  édité  de  nouveau,  plus  correctement,  par  M.  de  Mas-Latrie  dans  ses 
Traités  de  paix  et  de  commerce...  concernant  les  relations  des  Chrétiens  avec  les  Arabes 
de  l'Afrique  septentrionale  au  moyen-âge  (1868).  —  P.  62.  Chabaneau,  Gram- 
maire limousine  (suite).  —  P.  112.  Contes  populaires,  communiqués  par  divers 
correspondants  de  la  Société  pour  l'étude  des  langues  romanes  et  édités  par 
MM.  Montel  et  Lambert.  —  P.  124,  l'abbé  Lieutaud,  Contes  populaires  proven- 
çaux. Ce  sont  plutôt  de  courtes  pièces  rimées,  dont  plusieurs  accompagnent  des 
jeux  d'enfants.  —  P.  142.  A.  Guiraud,  la  Font  putanclle,  ou  Jacques  Cœur  à 
Montpellier  ;  pièce  en  trois  actes  et  en  vers  français,  provençaux  et  languedo- 
ciens... représentée  pour  la  première  fois  à  Paris  leôoct.  1808.  —  Bibliographie. 
Compte-rendu  de  l'édition  de  Villehardouin  de  M.  de  Wailly.  —  Périodiques. 
Notice  fort  détaillée  des  numéros  3  e\.  ^àehRomania. — En  terminant  ce  compte- 
rendu,  j'ai  hâte  de  relever  une  erreur  que  j'ai  commise  dans  notre  précédent  n° 
(p.  140),  en  disant  au  sujet  d'une  note  de  M.  Chabaneau  sur  le  glossaire  qui 
fait  suite  au  Donat  provençal  publié  par  M.  Gruessard  :  «  la  correction  que 
M.  Chabaneau  propose  ne  me  paraît  pas  probable.  »  Il  y  a  eu  de  ma  part  une 
confusion  complète,  car  M.  Ch.  ne  propose  aucune  correction,  mais  se  borne  à 
dire  que  cette  glose,  «  revenir  =  meliorare  »,  sur  laquelle  la  Romania  (I,  235) 
avait  émis  des  doutes,  est  fort  intelligible.  En  quoi  M.  Ch.  a  raison,  car  revenir  a 
très-fréquemment  en  prov.  le  sens  de  «  réparer,  ranimer,  rétablir  »  comme  tra- 
duit Raynouard  (Lcx.  rom.  V,  496). 


PÉRIODIQUES  269 

IV,  2.  —  P.  209.  Charvet,  Les  coutumes  de  Remoulins.  Ce  sont  des  règlements 
de  police.  L'éditeur  fait  connaître  (p.  216)  l'existence  de  six  textes  de  ces  cou- 
tumes, le  premier  de  13^8,  le  dernier  de  1 500.  Il  ne  nous  dit  pas  pourquoi  il  a 
publié  de  préférence  le  plus  récent  de  ces  textes.  —  P.  228,  Alart,  Un  fragment 
de  poésie  provençale  du  XIII'  siècle.  M.  Alart,  répondant  à  l'appel  pressant  que 
nous  avons  adressé  {Remania  I,  401-2)  à  tous  ceux  qui  ont  occasion  de  manier 
de  vieux  parchemins,  a  inspecté  les  reliures  de  plusieurs  milliers  de  registres 
conservés  dans  les  archives  des  Pyrénées-Orientales,  et  non  tout  à  fait  sans 
profit  pour  nos  études,  car  il  y  a  découvert  200  vers  passablement  mutilés,  qu'il 
a  publiés  avec  autant  d'exactitude  que  possible.  M.  A.  n'affirme  pas  que  ce 
morceau  soit  inédit  :  il  se  contente  de  dire  qu'il  ne  l'a  pas  rencontré  dans  les 
recueils  qu'il  a  eus  à  sa  disposition,  et  que  même  supposer  qu'il  soit  connu,  un 
ms.  non  encore  utilisé  peut  fournir  de  nouvelles  leçons.  En  quoi  on  ne  peut  que 
l'approuver.  Le  fait  est  que  ce  fragment  appartient  à  l'une  des  nouvelles  de 
Raimon  Vidal  de  Besaudun,  à  celle  qui  a  été  publiée  dans  les  Gedichte  der  Trou- 
badours de  Mahn,  sous  le  n°  341.  Le  fragment  de  M.  A.  correspond  aux  pages 
29  1.  14  à  31  1,  1 1  de  cette  édition.  Cette  nouvelle  avait  été  jusqu'à  ce  jour 
trouvée  dans  deux  mss.  :  le  ms.  La  Vallière  (c'est  le  texte  reproduit  dans  les 
Gedichte)  et  le  ms.  3026  de  la  Vaticane  qui  n'est  pas  complet.  Le  début  du 
poëme  a  été  inséré  par  M.  Bartsch  dans  sa  Chrestomathie,  col.  213  et  suiv. 
M.  A,  trouvera  dans  le  texte  édité  par  M.  Mahn  la  solution  de  presque  toutes 
les  difficultés  qu'il  a  signalées  dans  ses  notes.  On  a  donc  maintenant  abondance 
de  secours  pour  donner  une  édition  critique  de  ce  curieux  petit  poëme.  Je  note  en 
passant  que  la  pièce  française  Conseillez  mi  seignor  \  D'un  jeu  parti  d'amor,  citée 
par  Raimon  Vidal  (Mahn  p.  29,  M.  .Mart  v.  62)  se  retrouve  dans  le  chanson- 
nier de  Berne  sous  le  n°  89  et  dans  le  chansonnier  20050  fol.  117.  —  P.  240, 
Barbe,  Règlement  sur  la  conduite  des  consuls  de  Bessières  (Haute-Garonne)  lorsqu'ils 
porteront  la  livrée  (1480).  —  P.  244,  Alart,  documents  sur  la  langue  catalane. 
Leude  de  Colliaoure  (1249);  leude  de  Tortosa  (1252).  —  P.  257,  Alart, 
Annonces  et  avis  de  la  foire  de  Montagnac  (Hérault)  aux  préposés  des  parcurs  de 
Perpignan  (1470-80),  —  P.  261,  Donnodevie,  Arnaud  Daubasse,  ouvrier  et  poète 
du  XVII'  siècle.  —  P.  277.  Lettres  inédites  de  l'abbé  Favre  (l'auteur  du  Siège  de 
Caderousse).  —  P-  293 ,  Martel  et  Liebich,  Contes  et  petites  compositions  populaires. 
—  P.  321.  A.  Guiraud,  La  Font  Putanelle  (fin).  —  P.  341,  Boucherie,  Authen- 
ticité de  la  forme  ves  pour  vêtus.  M.  B.  a  fait  vérifier  sur  le  ms.  la  leçon  ves  que 
j'ai  contestée  ci-dessus  p.  139.  Il  paraît  qu'il  y  a  bien  ves  et  qu'on  ne  peut  lire 
videlicet,  comme  je  l'avais  conjecturé.  Soit  !  j'ignore  ce  que  cela  peut  signifier, 
mais  en  tout  cas  il  est  impossible  d'y  voir,  au  VIII'  siècle,  une  forme  vulgaire  de 
vêtus.  —  P.  343,  Bibliographie.  Comptes-rendus  des  'Ep!ir|V£0|AaTa  publiés  par 
M.  Boucherie  dans  les  Notices  et  extraits  des  mss.  ;  —  de  l'édition  d'Adam  de  la 
Halle  de  M.  de  Coussemaker  (nous  rendrons  compte  de  cette  publication,  et  nous 
montrerons  qu'elle  a  été  faite  avec  la  plus  regrettable  négligence)  ;  —  àeV Histoire 
de  la  langue  française  de  M.  Granier  de  Cassagnac.  M.  Boucherie  accepte  les 
théories  émises  dans  cet  étrange  ouvrage,  et  trouve  que  «  le  livre  de  M.  G.  de  C. 
fait  honneur  à  sa  perspicacité  et  à  son  bon  sens.  »  Cet  éloge  ne  me  surprend 
pas  autant  qu'on  pourrait  croire,  mais  ce  qui  m'étonne  au  plus  haut  degré,  c'est 


270  PÉRIODIQUES 

de  voir  M.  B.  recommander  à  M.  Granier  la  lecture  du  travail  de  G.  Paris  sur 
l'accent  latin  dans  la  langue  française,  et  les  livres  de  Diez  et  de  M.  Littré.  Car 
enfin  les  vues  de  M.  Granier  étant  la  négation  absolue  des  principes  sur  lesquels 
reposent  les  recherches  de  MM,  Diez,  Littré  et  Paris,  je  ne  conçois  pas  quel 
usage  pourraient  faire  de  leurs  livres  MM.  Granier  et  Boucherie.  Il  ne  saurait  du 
reste  être  question  de  discuter  M.  Granier  dans  la  Romania,  et  nous  ne  pouvons 
que  renvoyer  les  personnes  qui  désireraient  être  édifiées  sur  sa  perspicacité  et  son 
bon  sens  à  l'article  publié  par  G.  Paris  dans  le  n»  19  de  la  Revue  critique  de 
cette  année.  P.  M. 

II.  Il  PROPUGXATonE,  VI,  1-2.  —  P.  5-21  et  63-89.  Articles  (posthumes) 
du  prof.  L.  Picchioni  sur  Dante;  p.  22-26,  remarques  critiques  de  M.  S.  Bet- 
tini  sur  la  Divina  Commcdia.  —  P.  27-62.  A.  Ceruti,  la  Battaglia  di  Mont'Aperti, 
intéressant  récit  contemporain  tiré  d'un  ms.  de  l'Ambrosienne  écrit  en  1440.  — 
P.  113-120.  V.  di  Giowânni,  S pecchio  di  monachi,  volgarizzamcnto  dcl  buon  secolo 
(d'un  traité  latin  d'Arnulf  de  Beauvais).  —  P.  128- 141.  Scella  di  provcrbi  itûliani 
tratti  dalla  raccolta  fatta  da  Fr.  Serdonati  che  si  trova  nella  bibl.  Magliabecchiana  ; 
on  annonce  à  ce  propos  la  publication  intégrale  du  Dizionario  dei  proverbii  de 
Serdonati.  —  P.  142-150.  V.  Imbriani^  Paralipomcni  alla  Novcllaja  milanese ; 
trois  contes.  — P.  168-235,  G.  B.  G.  Giuliari,  la  Lctteratura  veronese  al  cadere 
dcl  secolo  XV'  le  sue  opère  a  stampa  (suite). 

III.  RiviSTA  FiLOLOGico-LETTERARiA,  publicata  da  F.  Corazzini,  A.  Gemma, 
B.  Zandonella.  Cette  revue,  qui  paraissait  à  Vérone  (librairie  d//a  Mwrvj),  a 
suspendu  et  semble  avoir  terminé  sa  publication.  Nous  avons  sous  les  yeux  un 
fascicule  (vol.  II,  2-3)  qui  contient  différents  articles  de  philologie  ou  de  littéra- 
ture romane.  Une  courte  dissertation  de  M.  Zandonella  est  intitulée  Esagerazioni 
od  assurdi  intorno  alla  lingua  od  ai  dialcui  italiam  (129-132).  Est-ce  dans  une 
intention  épigrammatique  que  cet  article  suit  immédiatement  celui  de  M.  Coraz- 
zini sulla  probabile  dcrivazione  di  alcurie  forme  romanze?  Il  est  sûr  que  les  idées  de 
M.  G.  mériteraient  une  place  dans  la  liste  dressée  par  M.  Z.  :  il  nous  apprend 
par  exemple  que  daro  ne  vient  pas  de  darc  habeo,  mais  répond  au  scr.  dasjdmi 
et  au  gr.  Sâxrw,  que  sai  {di  alcun  dialetto  délia  Toscana)  ou  sci  (tu  es)  répond  au 
zend  hai\  que  0  est  un  article  provençal  qui  vient  du  grec  6,  etc.,  etc.  —  Le 
fragment  d'une  étude  de  M.  G.  Galvani  sur  Arnaut  Daniel  manque  essentielle- 
ment de  nouveauté,  bien  qu'il  y  ait  quelques  remarques  intéressantes.  Il  est 
aujourd'hui  démontré  que  le  poëme  allemand  d'Ulrich  de  Zazichoven  est  fait 
d'après  un  poëme  français  et  non  provençal  {Bibl.  de  l'Ec.  des  Chartes,  XXVI, 
(1865),  p.  250),  et  que  Dante  n'a  connu  sur  Lancelot  que  le  roman  français  en 
prose  [Comptes-rendus  de  l'Académie  de  Munich,  Classe  philos,  histor.,  séance  du 
1 1  juin  1870).  —  Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  l'article  de  M.  Rajna  (p.  65-75), 
la  Leggenda  delta  gioventà  di  Carlo  Magno  nel  decimotcrzo  codice  francesedi  Venezia, 
est  au  contraire  parfaitement  au  courant  de  tous  les  travaux  sur  le  sujet.  M.  R. 
donne  une  analyse  aussi  utile  que  bien  faite  du  poëme  franco-vénitien,  et  le  com- 
pare à  tous  les  autres  récits  des  mêmes  aventures.  Sa  conclusion  est  que  le 
rinieur  italien  a  composé  son  ouvrage  d'après  des  souvenirs  plus  ou  moins  confus 
remontant  sans  doute  à  plusieurs  versions  françaises.  Il  fait  remarquer  les  carac- 


PÉRIODIQUES  271 

tères  d'antiquité  qu'offre  çà  et  là  son  poëme,  et  signale  aussi  les  traités  dus, 
sans  doute,  au  compilateur  vénitien  lui-même,  où  perce  sous  cette  langue  et  cette 
versification  informes  un  certain  talent  et  un  art  déjà  sensible.  M.  R.  fait  res- 
sortir les  liens  étroits  qui  unissent  entre  elles  toutes  les  parties  de- la  compilation 
du  ms.  XllI  de  Venise,  et  conclut  qu'elle  est  due  tout  entière  à  un  même  auteur, 
qui  était  sûrement  italien.  Il  dit  avec  toute  raison  (p.  66)  :  «Col  Guessard  non 
avrei  certo  ritradotto  in  lingua  d'oïl  il  Macario,  col  Gautier  non  mi  sarei  accinto 
alla  ricostituzione  di  alcuni  luoghi  della  storia  giovanile  di  Carlo.  »  J'ai  dit  à 
tort  {Hist.  poèt.  de  Charkmagnc,  p.  166)  que  pour  le  Bcuvt  d'Hanslone  le  com- 
pilateur du  ms.  XIII  s'était  «  contenté  de  transcrire  très-mal  un  original  fran- 
çais. ))  M.  R.  a  prouvé  que  ce  poëme  est  italien  (dans  la  même  mesure  queBa/e 
ou  Macaire)  dans  son  grand  travail  sur  les  Rcali  di  Frauda,  dont  je  rendrai  compte 
incessamment  ici.  Ainsi  la  compilation  du  ms.  XIII  qui  comprend  Bmve,  Berte, 
Karkt,  Berte  et  Mllon,  les  Enfances  Ogier,  Oglcr,  Macaire,  et  qui  est  inachevée, 
a  été  tout  entière  composée  en  Italie,  soit  d'après  des  originaux  français  très- 
librement  traités,  soit  {Berte  et  Milon)  sans  le  secours  de  poèmes  français.  C'est  là 
un  fait  qui  ressort  maintenant  avec  évidence  et  qui  est  d'une  haute  importance 
pour  l'histoire  littéraire.  G.  P. 

IV.  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes,  XXXIV,  i.  —  P.  1-32,  L. 
Delisle,  Anciennes  traductions  françaises  de  la  consolation  du  Bo'ccc  conservées  à  la 
Bibliothèque  nationale.  Entre  les  diverses  traductions  françaises  de  la  Consolation 
de  Boëce,  il  en  est  une  que  divers  érudits  ont  attribuée  à  Charles  d'Orléans 
(celle  qui  commence  par  Celui  qui  bien  bal  les  buissons).  La  Bibliothèque  natio- 
nale en  a  récemment  acquis  un  ms.  qui,  par  son  ancienneté,  détruit  cette  attri- 
bution. A  cette  occasion,  M.  Delisle  a  été  conduit  à  passer  en  revue  les  mss. 
de  la  Bibl.  nat.  qui  contiennent  des  traductions  françaises  de  la  Consolation,  et 
son  examen  a  été  à  divers  égards  fructueux  pour  l'histoire  de  notre  littérature. 
Ces  traductions  sont  au  nombre  de  huit*.  Les  deux  plus  anciennes  sont  précédées 
d'une  dédicace  de  Jehan  de  Meun  à  Fhilippe-le-Bel.  Cependant  elles  sont  totale- 
ment différentes  :  la  première  est  entièrement  en  prose,  dans  la  seconde  les  vers 
du  latin  sont  rendus  en  vers.  Même  les  parties  en  prose  dans  les  deux  versions 
sont  aussi  dissemblables  que  possible.  Ainsi  au  début  : 

I  II 

Endementiers  que  je  tesibles  recordoie  Quant  je  me  dementoie  ainsi  et  ma  com- 
tes chosez  et  senefioie  ma  plorable  corn-  plainte  de  pleur  metoie  en  escript,  il  me 
plainte  par  office  de  grâce  2,  je  vis  sus  mon  fu  avis  que  une  dame  estoit  sur  mon  chief, 
chief  ester  une  famé  de  moult  redoutable  de  trop  grant  révérence  :  les  iex  ardans  et 
voult  :  yeux  avoit  ardans  et  regardables  dervoians  sur  touz  hommes... 
outre  la  commune  puissance   des  hommes. 

La  première  de  ces  deux  traductions  est  un  pur  mot  à  mot.  Je  ne  m'explique 
pas  la  présence  de  la  dédicace  de  J.  de  Meun  en  tête  de  l'une  et  de  l'autre, 
mais  j'aurais  plus,  de  peine  encore  à  les  supposer  toutes  deux  sorties  de  la  même 


1.  On  va  voir  tout  à  l'heure  que  ce  chiffre  doit  être  réduit  à  6,  les  n"'  III  et  VI  étant 
de  simples  remaniements  des  n'"  il  et  VIII. 

2.  Styli  officio  dans  le  latin,  il  faut  donc  lire  grafc  :  le  copiste  a  lu  grase  et   cru  bien 
faire  en  corrigeant  grâce. 


272  PÉRIODIQUES 

main.  M.  D.  ne  se  prononce  pas  sur  ce  point.  Pour  moi  je  crois  que  la  seconde 
seule  (dont  on  a  une  infmité  de  mss.)  est  de  J.  de  Meun.  —  La  troisième  des  tra- 
ductions mentionnées  par  M.  D.  me  paraît  devoir  être  écartée.  La  bibliothèque 
n'en  possède,  et  il  n'en  existe  peut-être,  qu'un  ms.,  daté  de  1397.  Cette  version 
emprunte  à  J.  de  Meun  quelques-unes  de  ses  pièces  de  vers;  et  les  parties  en 
prose  se  tiennent,  à  en  juger  par  les  fragments  rapportés  par  M.  D.,  plus  près 
qu'il  n'est  légitime  du  texte  de  Jehan  de  Meun.  Ce  n'est  donc  rien  de  plus 
qu'un  vulgaire  plagiat.  —  La  quatrième  traduction,  toute  en  vers,  est  celle  que 
M.  P.  Paris  attribue  à  Jehan  de  Cis  (Mss.  français,  V,  46  et  52).  La  cin- 
quième traduction,  œuvre  d'un  italien,  ne  s'est  rencontrée  jusqu'ici  que  dans  le 
ms.  Bibl.  nat.,  fr.  821.  La  sixième  traduction,  dont  M.  D.  ne  signale  qu'un 
ms.  (fr.  25418),  est  entièrement  en  vers.  Je  trouve  qu'elle  ressemble  singulière- 
ment à  celle  que  M.  D.  range  sous  le  n"  VIII,  les  prologues  seuls  étant  différents  : 

VI  VIII 

Chançons  et  dix  soloie  faire  Chançons  jadis  souloie  faire 

De  toutes  joyes  et  de  douceurs  ;  Quant  l'estude  estoit  en  ses  flours  : 

Encor  m'y  voulsissent  atraire  Las!  or  sui  contrains  au  contraire 

De  science  les  douces  fleurs  :  De  plaindre  mes  tristes  dolours. 

Mais  contraint  suy  tout  au  contraire  

Et  a  faire  plaintes  et  pleurs  ; 

Par  misère  ne  me  puis  taire 

De  plaindre  mes  tristes  douleurs. 

Tenu  m'a  bonne  compaignie  Au  mains  m'ont  tenu  compaignie 

En  ma  douleur,  en  ma  tristesse  En  ma  doulour,  en  ma  tristesse 

La  science  très  seigneurie  Ces  sciences  de  poetrie 

Qu'aprins  en  ma  verde  jeunesse  ;  Qu'aprins  en  ma  verde  jeunesse; 

Confort  m'a  fait  et  courtoisie.  pour  paour  ne  merencolie 

Quant  je  pensse  a  ma  flebesse  Ne  m'ont  laissié,  ains  ma  foiblesse 

Et  a  ma  dolereuse  vie  Ont  confortée  et  fait  aye 

A  mon  cuer  ai  très  grant  tristesse.  A  ma  maleureuse  vieillesce. 

Plus  loin,  la  similitude  est  plus  grande  encore  :  je  crois  donc  que  le  ms. 
25418  n'est  qu'une  copie  altérée  (et  par  places  abrégée)  de  la  version  que 
M.  D.  sous  le  n°  VIII.  —  En  septième  lieu  vient  la  traduction  en  vers  de  frère 
Renaut  de  Louhans,  dont  on  a  tant  de  mss.,  et  sous  le  n°VIII  enfin  est  classée  la 
traduction,  également  en  vers,  que  Buchon  et  M.  Kervyn  de  Lettenhove  ont 
indépendamment  l'un  de  l'autre  fie  second  longtemps  après  son  devancier) 
attribuée  à  Charles  d'Orléans.  M.  D.  montre  que  cette  attribution,  bien  qu'as- 
sez généralement  acceptée,  n'est  pas  admissible.  En  effet,  le  ms.  que  la  biblio- 
thèque vient  d'acquérir  de  cette  version  a  été  écrit  par  Raoulet  d'Orléans, 
copiste  bien  connu,  dont  la  carrière  paraît  être  comprise  entre  les  années  1367 
et  1396.  Du  moins  le  plus  récent  des  mss.  que  l'on  possède  de  sa  main  porte- 
t-il  la  dernière  de  ces  dates.  En  tout  cas,  il  est  de  toute  impossibilité  qu'il  ait 
vécu  assez  vieux  pour  copier  un  ouvrage  de  Charles  d'Orléans.  Le  ms.  fr. 
12459  de  la  Bibl.  nat.,  qui  contient  la  même  version,  conduit  à  la  même  con- 
clusion, puisqu'il  est  daté  de  1414  '.  L'ouvrage  étant  adressé  à  un  roi  Charles, 

I.  Un  autre,  daté  de  1419,  se  trouve  chez  lord  Ashburnham,  collection  Barrois  n'  266. 


PÉRIODIQUES  275 

précédemment  dauphin,  au  moment  où  ce  prince  échangeait  le  titre  de  dauphin 
contre  celui  de  roi,  M.  D.  fait  remarquer  que  ces  circonstances  ne  se  sont 
présentées  qu'à  l'avènement  de  Charles  V  et  à  celui  de  Charles  VI  (1564  et 
•  1380),  et  qu'il  faut  conséquemment  rapporter  cette  traduction  à  l'une  de  ces  deux 
dates.  On  voit  que  le  travail  de  M.  D.  débarrasse  complètement  notre  histoire 
littéraire  d'une  erreur  accréditée.  Il  a  aussi  le  mérite  de  soulever  le  premier 
diverses  questions  embarassantes,  ce  qui  est  le  meilleur  moyen  d'en  préparer 
la  solution. — P.  3  3  -46,  Ulysse  Robert,  Un  vocabulaire  latin-français  du  XIV'  siècle, 
suivi  d'un  recueil  d'anciens  proverbes.  Le  vocabulaire  et  le  recueil  sont  extraits  l'un  et 
l'autre  du  ms.  latin  8653  A  de  la  Bibl.  nat.,  qui  est  un  recueil  de  notes  et  de 
morceaux  variés  copiés  par  un  écolier  d'Arbois  (Jura).  L'intérêt  de  ces  deux 
documents  est  surtout  dans  leur  dialecte,  qui  se  présente  avec  des  caractères 
très-prononcés.  On  sait  que  les  documents  en  langue  vulgaire  de  la  Franche- 
Comté  sont  jusqu'à  présent  en  fort  petit  nombre.  D'ailleurs  le  vocabulaire 
abonde  en  mots  difficiles  et  rares.  Les  proverbes  sont  accompagnés  d'équiva- 
lents, ou  si  on  veut,  de  libres  imitations  en  hexamètres.  On  connait  déjà  plu- 
sieurs recueils  de  ce  genre  :  l'un,  tiré  d'un  msde  Leyde,  a  été  mis  au  jour  par 
M.  Zacher  (Haupt,  Zeitschrift  t.  XI).  Uu  autre  se  trouve  dans  le  ms.  Digby  53 
de  la  Bodieienne  et  a  été  décrit  dans  mon  troisième  rapport  ;  et  j'en  connais 
plusieurs  autres  jusqu'à  présent  non  étudiés,  qui  figurent  dans  la  longue  série 
des  publications  que  la  Remania  projette.  L'édition  de  M.  Robert  n'est  point 
accompagnée  des  commentaires  que  semblent  appeler  des  documents  de  ce 
genre,  mais  elle  est  exécutée  avec  soin  et  exactitude.  M.  Robert  aurait  bien 
fait,  pour  faciliter  les  références,  de  donner  un  n"  à  chacun  des  proverbes 
dont  se  compose  son  recueil.  P.  M. 

V.  Zeitschrift  fur  deutsche  Philologie,  IV,  4.  —  P.  375-400.  L. 
Tohkr,  ùl:r  die  scheinbare  Verwechslung  zivischen  Nominativ  und  Accusativ  ;  dans 
cet  article  fort  intéressant,  M.  T.  étudie  le  phénomène  en  question,  qui  tient, 
suivant  le  côté  par  lequel  on  l'examine,  à  la  phonétique,  à  l'histoire  de  la  fle- 
xion et  à  celle  de  la  syntaxe,  non-seulement  dans  les  langues  germaniques,  mais 
aussi  dans  les  langues  romanes  ;  on  pourrait  faire  à  ses  vues  diverses  objections 
et  comprendre  autrement  que  lui  certains  faits  (notamment  le  fr.  est-ce  moi  ?  et 
autres  locutions  analogues),  mais  plusieurs  de  ses  explications  sont  justes,  sa 
méthode  est  bonne,  et  le  travail  entier  mérite  d'être  lu. 

VI.  Germania,  XVIII,  I.  —  P.  41-45,  der  Maler  mit  der  schœnen  Frau, 
fragment  d'un  conte  publié  par  M.  Bartsch  et  rapproché  par  M.  R.  Kœhler 
d'autres  versions,  notamment  du  fabliau  du  Prestre  crucifié.  —  P.  115-6.  H. 
Suchier,  Anspielung  an  ein  unbekanntes  Gedicht;  une  allusion  du  Willehalm  d'Ul- 
rich de  Tûrlin  renvoie  à  un  poème  où,  parmi  d'autres  personnages,  figure 
Segremor  ;  M.  S.  pense  que  l'allusion  se  rapporte  peut-être  à  un  poème  alle- 
mand dont  Segremor  était  le  héros  et  dont  trois  fragments  se  sont  conservés. 
Ce  poème  lui-même  était  s.  d.  traduit  du  français. 

VII.  Philologial  Society.  Transactions,  1873-4.  Part.  I.  —  P.  77-94.  On 
the  old  french  labial  vowels,  by  Henry  Nicol.   Cet  essaie  qui  dans  la  pensée  de 


274  PÉRIODIQUES 

l'auteur  n'est  qu'une  esquisse,  contient  dans  ses  quelques  pages  beaucoup  de 
choses  intéressantes  et  de  bonnes  observations.  Je  regrette  que  M.  N.  n'ait  pas 
connu  mon  travail  sur  la  phonétique  de  V  Alexis;  il  est  arrivé  en  plusieurs  points 
aux  mêmes  résultats  que  moi,  et  mes  recherches,  en  lui  épargnant  du  travail, 
auraient  certainement  été  complétées  et  améliorées  par  lui.  Pour  la  distinction 
en  anglo-normand  de  a  et  de  ù,  écrits  tous  deux  u,  M.  N.  reproduit  les  raison- 
nements de  Diez  et  ajoute  quelques  faits  à  ceux  qu'il  trouvait  dans  la  Gram- 
maire romane.  En  cherchant  l'époque  oiî  Vu  latin  a  pris  en  français  le  son  actuel 
iï,  M.  N.  dit,  après  d'autres  arguments  :  «  From  French  middle  Latin  MSS. 
it  would  appear  that  this  change  must  hâve  taken  place  about  the  eigth  cen- 
tury;  »  je  serais  très-curieux  de  savoir  ce  que  l'auteur  entend  par  là.  —  Il  faut 
remarquer  que  cour(t)  ne  vient  de  cohortem  que  par  l'intermédiaire  de  la  forme 
curtcm,  seule  usitée  dès  le  plus  ancien  bas  latin  ;  tornarc,  au  contraire,  s'est  con- 
servé tel  quel  en  bas  latin  (v.  dans  Schuchardt  un  exemple  de  turnum)^  et  n'a 
perdu  son  o  que  dans  le  fr.  tourner  (les  mots  esp.  turno,  turnar,  pg.  lurno, 
roum.  turnura  viennent  du  français).  —  Ce  paper  se  termine  par  la  réfuta- 
tion de  quelques  méprises  de  M.  Payne.  G.  P. 

VIII.  Mémoires  de  la  Société  archéologique  du  Midi  de  la  France, 
t.  X.,  liv.  i  et  2. —  M.  le  D""  Noulet,  bien  connu  des  amateurs  delà  littérature 
du  Midi  de  la  France  par  son  édition  des  Joyasdel  Gay  Saber,  et  par  un  certain 
nombre  de  précieuses  dissertations  sur  divers  points  de  la  littérature  toulou- 
saine, a  fait  de  ma  notice  sur  le  roman  de  Guillaume  de  la  Barre  un  examen 
critique  qui,  tiré  à  part,  forme  une  brochure  de  29  pages.  M.  N.  regrette  que 
je  n'aie  pas  publié  le  poème  en  entier.  Cela  eût  mieux  valu  sans  doute,  mais 
l'unique  ms.  de  ce  poème  n'est  pas  dans  le  domaine  public,  et  des  motifs  de 
convenance  m'ont  déterminé  à  me  borner  à  une  simple  notice.  Du  reste,  je 
possède  du  poème  une  copie  complète,  et  on  en  trouvera  un  fragment  dans  le 
recueil  de  textes  que  j'imprime  actuellement  pour  l'usage  de  mon  enseignement 
à  l'Ecole  des  Chartes.  Les  observations  de  M.  N.  sont  d'une  valeur  variable  ; 
ainsi  il  va  un  peu  loin  lorsqu'il  annonce  qu'il  relève  dans  la  fin  du  poème,  telle 
que  je  l'ai  publiée,  «  quelques  fautes  qui  la  déparent».  Ces  fautes  se  réduisent 
à  quatre  :  deux  sont  des  erreurs  typographiques  ((juas  pour  ^uar,  des  mesura 
pour  desmesura),  et  dans  les  deux  autres  cas  la  leçon  que  j'ai  adoptée  (Nar.  où 
M.  N.  voudrait  N  Ar.  et  ^uel  où  il  veut  ^u'el)  peut  fort  bien  se  défendre.  En 
revanche,  j'ai  commis  une  faute  très-réelle  que  je  m'empresse  de  signaler  :  au 
8*  vers,  en  remontant  à  partir  de  la  date,  il  y  a  dans  le  ms.  non  pas  n'esta 
vist,  qui  ne  serait  pas  provençal,  mais  m'es  a  vist.  Le  vers  entier  doit  se  lire 
Segon  que  a  mi  [m')es  a  vist.  Puis  j'ai  tronqué  le  dernier  vers  qui  doit  être  ainsi 
rétabli  :  Amen  die  pcr  far  ma  fenida.  C'est  bien  à  tort  que  M.  N.  s'étonne  que 
je  n'aie  pas  rapproché  de  Guillaume  de  la  Barre  et  de  Chabert  les  deux  person- 
nages du  même  nom  qui  figurent  dans  la  chanson  de  la  croisade  d'Albigeois. 
On  aurait  eu  tout  droit  de  me  blâmer  si  j'avais  risqué  un  rapprochement  aussi 
peu  fondé.  Chabert  et  Guillaume  de  la  Barre  sont,  dans  le  poème  qui  porte  le 
nom  de  ce  dernier,  deux  amis  ;  dans  la  chanson  de  la  croisade  au  contraire  ce 
sont  deux  ennemis.  Chabert  est  un  partisan  du  comte  de  Toulouse  et  Guill.  de 


PÉRIODIQUES  275 

la  Barre  est  au  nombre  des  croisés.  Pour  le  dire  en  passant,  c'est  sans  la 
moindre  vraisemblance  que  M.  N.,  s'autorisant  de  La  Chesnaye-Desbois  (!),  fait 
du  Chabert  de  la  chanson  de  la  croisade  un  Normand.  On  sait  d'ailleurs  que 
les  noms  de  Chabert  et  de  Guillaume  de  la  Barre  sont  très-communs  au  Midi. 
Enfin  je  crains  que  M.  N.  m'ait  mal  compris  lorsqu'il  a  écrit  ceci  :  «  M.  P. 
Meyer  nous  permettra  de  nous  séparer  de  lui  quand  il  regrette  qu'Arnaud 
Vidal  n'ait  pas  marché  sur  les  traces  de  ses  devanciers,  en  continuant  de  se 
servir  de  la  mythologie  surannée  du  moyen-âge,  empruntée  aux  fables  du  cycle 
de  Charlemagne  et  de  la  Table-Ronde,  n  Je  n'ai  jamais  éprouvé  ni  exprimé  ce 
regret.  —  Sur  d'autres  points  au  contraire,  les  observations  de  M.  N.  sont 
utiles.  Ainsi,  je  n'avais  rien  trouvé  sur  le  Sicart  de  Montaut  à  qui  le  poème  est 
dédié:  j'avais  simplement  constaté  l'existence  d'une  famille  de  ce  nom  au  XIII* 
siècle.  M.  N.  en  retrouve  la  mention  à  une  époque  plustardive,  au  temps  où  vivait 
l'auteur  de  Guillaume  de  la  Barre.  Il  n'y  a  là  rien  que  de  vraisemblable,  encore 
qu'on  pût  souhaiter  une  autorité  meilleure  que  celle  de  La  Chesnaye-Desbois. 
La  partie  de  la  notice  de  M.  N.  qui  se  recommande  le  plus  à  l'attention  des 
romanistes  est  la  critique  du  glossaire  que  j'ai  joint  à  ma  notice  de  Guillaume  de 
la  Barre.  M.  N.  discute  et  le  plus  souvent  complète  ou  rectifie  l'interprétation 
que  j'ai  proposée  pour  trente  environ  des  mots  compris  dans  ce  glossaire.  Ses 
explications,  suggérées  par  une  connaissance  profonde  du  patois  toulousain,  et 
souvent  appuyées  de  textes  que  je  ne  pouvais  assurément  connaître,  puisqu'ils 
sont  empruntés  à  des  mss.  inédits  de  l'Académie  des  Jeux-Floraux,  sont  généra- 
lement fort  vraisemblables  et  j'en  accepte  pleinement  plus  des  deux  tiers.  Le 
travail  de  M.  Noulet  fait  voir  combien  il  est  profitable  de  comprendre  dans  un 
glossaire  même  les  mots  dont  on  n'est  pas  en  état  de  déterminer  le  sens  :  c'est 
le  meilleur  moyen  de  les  signaler  à  l'attention  des  érudits  compétents. 

P.  M. 

IX.  Tablettes  historiques  du  Velay,  paraissant  tous  les  deux  mois. 
Tome  III,  n"  4.  i"  mars  1873. —  P.  233-33  S>Ch.  Rocher,  les  Rapports  histo- 
riques de  l'église  du  Puy  avec  la  ville  de  Girone  en  Espagne.  Des  traditions  fort 
anciennes  racontent  que  le  premier  évêque  qui  fut  établi  à  Girone  quand  cette 
ville  fut  enlevée  aux  Sarrazins  (785)  fut  un  chanoine  de  l'église  du  Puy  :  de  là 
entre  les  deux  églises  une  alliance  qui  dura  tout  le  moyen-âge  et  sur  laquelle 
M.  Rocher  a  publié  de  curieux  documents.  Cette  nomination  d'un  chanoine  du 
Puy  aurait  été  faite  par  Charlemagne,  ce  qui  amène  l'auteur  à  traiter  la  ques- 
tion des  curieuses  légendes  relatives  au  grand  empereur  qu'avait  conservées  la 
ville  catalane.  J'ai  donné  ailleurs  {Hist.  poèt.  de  Charl.,  p.  279  ss.)  la  tra- 
duction des  huit  premières  leçons  (plusieurs  fois  publiées)  de  l'office  composé 
en  134^  par  l'évêque  Armand  de  Monredon  (et  non  de  Montrond)';  M.  R.  a 
retrouvé  la  neuvième  dans  un  Vidimus  du  XVI"^  siècle  et  la  donne  in  extenso. 
Cette  leçon,  plus  longue  à  elle  seule  que  les  huit  autres,  ne  s'y  rattache  que 
fort  imparfaitement,  et  paraît  plutôt  appartenir  au  récit  plus  ancien  d'où  les 
leçons  ont  été  tirées.  Ce  récit  remonterait  au  XII^  siècle,  d'après  M.  R.;  ce  ne 

I .  Qu'il  me  soit  permis  de  rectifier  un  ridicule  lapsus  memoriae  qui  m'a  fait  transporter 
{H.  p.,  p.  64)  Girone  de  Catalogne  en  Navarre. 


276  PÉRIODIQUES 

serait  pas  une  raison  pour  que  j'aie  eu  tort  de  dire  qu'il  c  porte  des  traces  de  l'in- 
fluence du  Pseudo-Turpin  et  de  falsifications  monacales,  mais  qu'il  contient  des 
traits  évidemment  anciens.  «  M.  R.  lui  attribue  une  valeur  historique  infiniment 
trop  haute  et  va  jusqu'à  soutenir  que  «  la  prise  de  la  ville  catalane  par  Char- 
lemagne  en  personne  est  un  fait  incontestable.  »  Ce  qui  est  incontestable,  c'est 
que  Charles  n'alla  qu'une  fois  en  Espagne  en  778,  et  que  la  vraie  prise  de 
Girone  eut  lieu  huit  ans  plus  tard.  La  tradition  le  fit  de  bonne  heure  assister 
en  personne  au  siège',  mais  les  textes  historiques  contemporains  ne  laissent 
aucune  place  au  doute.  Cela  ne  prouve  pas  d'ailleurs  que  le  choix  d'un  cha- 
noine du  Puy  pour  gouverner  le  nouveau  diocèse  soit  imaginaire  et  ne  soit  pas 
le  fait  de  Charlemagne  lui-mènîe.  —  Ce  mémoire  est  intéressant  et  contient  des 
renseignements  utiles;  mais  l'auteur  manque  parfois  de  précision.  Il  m'est  im- 
possible de  comprendre,  d'après  ce  qu'il  dit  p.  280,  si  la  chronique  de  Ripoll 
(dont  je  ne  connais  que  le  court  récit  miraculeux  indiqué  dans  l'H/if.  poêt.  p.  65) 
contient  une  légende  identique  aux  neuf  leçons  de  Girone,  si  une  telle  légende 
existe  autre  part  que  dans  ces  leçons,  et  si  M.  Rocher  et  l'autorité  qu'il  cite 
la  connaissent,  ou  s'ils  en  jugent  seulement  d'après  les  leçons  même,  etc.  Je  ne 
vois  rien  qui  prouve  qu'on  ait  une  rédaction  de  cette  légende  antérieure  au 
XIV"  siècle.  ■ —  Souhaitons  que  beaucoup  de  personnes  montrent  chez  nous  ce 
zèle  pour  les  antiquités  nationales  qui  a  fait  faire  à  M.  Rocher  des  fouilles 
heureuses  jusque  dans  les  Archives  de  la  cathédrale  de  Girone. 

G.  P. 

X.  Recueil  des  travaux  de  la  Société  d'Agriculture,  Sciences  et 
Arts  d'Agen,  t.  III,  2'  série. — Ad.  Magen,  Une  course  en  Quercy,  I.  Cambayrac  *. 
Nous  signalons  cet  article  à  cause  de  quelques  textes  populaires  en  patois  du 
pays  (16  kil.  au  nord  de  Cahors)  que  l'auteur  a  publiés  :  trois  récits  supers- 
titieux sur  \edrac,  un  joli  cantique  delà  Vierge  et  une  berceuse.  Il  communique 
en  outre  deux  légendes,  l'une  qui  se  rattache  aux  nombreux  contes  des 
géants,  l'autre  à  la  série  non  moins  riche  des  fontaines  miraculeusement  jaillis- 
santes. On  ne  saurait  trop  souhaiter,  disons-le  en  passant,  de  voir  se  multiplier 
de  semblables  monographies,  qui  nous  formeront  peu  à  peu  une  mythologie 
populaire,    et  nous   voudrions  que  beaucoup  de    membres    de  nos    sociétés 

1.  M.  R.  cite,  avec  raison  je  crois,  le  Fragment  de  la  Haie  {Hist.  poêt.  p.  50,  84,  465) 
comme  se  rapportant  au  siège  de  Girone.  Je  saisis  l'occasion  de  signaler  aux  lecteurs 
l'excellent  travail  de  M.  Konrad  Hofmann  sur  ce  fragment  (Académie  de  Munich, 
Classe  histor.  philosoph.^  séance  du  4  mars  1871).  M.  Hofmann  a  remis  la  prose  du  frag- 
ment en  hexamètres  qui  sont  généralement  tirés  sans  peine  du  texte,  et  il  a  fait  suivre 
cette  restitution  d'observations  fort  judicieuses  sur  le  contenu  du  poème.  Je  suis  tout  à 
fait  de  son  avis  sur  l'introduction  relativement  récente  du  nom  d'Aimeri  de  Narbonne 
dans  le  cycle  méridional,  et  j'en  étais  déjà  en  1865  :  si  j'ai  toujours  appelé  Ernaud  de 
Girone  et  les  autres  les  fils  d'Aimeri,  c'est  que  je  ne  voulais  pas  entrer  dans  une  question 
très- compliquée  qui  sortait  de  mon  sujet.  Les  héros  de  la  geste  Aimcri  ont  eu  une  exis- 
tence poétique  propre  et  indépendante  avant  d'être  tous  rattachés  à  la  même  famille  par 
le  grand  travail  cyclique  qui,  dans  cette  geste,  s'est  exercé  avec  plus  d'activité,  mais  aussi 
avec  plus  de  retouches  et  de  contradictions,  que  dans  aucune  autre.  L'existence  de  tra- 
ditions sur  Ernaud  de  Girone,  tout  à  fait  en  dehors  du  cycle  narbonnais,  est  attestée  par 
un  passage  de  Girart  de  Rossilho  (voy.  P.  Meyer,  Recherches  sur  l'épopée  française,^.  24). 

2.  Cet  article  a  été  tiré  à  part  (Agen,  Noubel,  1873,  in-8%  44  p.)  et  est  dédie  à  M. 
Tamizey  de  Larroque. 


PÉRIODIQUES  277 

savantes  de  province  suivissent  l'exemple  de  M.  Magen.  Seulement  nous  devons 
recommander  à  l'auteur  et  à  ses  imitateurs  une  grande  prudence  dans  cette 
partie  de  leur  tâche  qui  semble  la  plus  particulièrement  séduisante,  à  savoir  les 
étymologies.  Il  est  parfaitement  permis  de  laisser  un  nom  de  lieu  sans  l'expli- 
quer, et  si  on  veut  absolument  aborder  ces  problèmes  ardus,  au  moins  faut-il 
se  munir  des  instruments  et  des  méthodes  nécessaires.  La  seule  manière  de 
trouver  l'explication  d'un  nom  propre,  aussi  bien  que  d'un  nom  commun,  c'est 
de  remonter  aux  formes  anciennes  et  de  suivre  les  lois  de  la  langue.  Quand 
M.  M.  nous  parle,  p.  7,  des  «  chênes,  d'où  sans  doute  le  Quercy  tira  son 
nom,  »  il  oublie  que  ce  nom  a  pour  formes  plus  anciennes  Cacrci,  Caorci{n),  et 
se  rattache  étroitement  à  Cadurcum.  Quand  il  cherche  laborieusement  Cp.  32- 
35)  l'étymologie  de  Cambayrac,  il  s'écarte  des  règles  élémentaires  posées  par 
M.  Quicherat  dans  un  livre  que  pourtant  il  cite  :  ac  renvoie  toujours  à  un  pri- 
mitif celtique  ac{um)  ou  iac(um),  et  la  seconde  partie  du  mot  ne  peut  être  ni 
ayrakj  ni  eyraudus,  ni  payra.  On  ne  peut  non  plus  choisir  entre  Cambayrac  et 
Campayrac,  le  p  ne  se  changeant  pas  en  b  après  l'm.  Le  nom  de  cette  localité 
se  décompose  très-probablement  en  un  suffixe  (i)acum  et  un  mot  qui  a  dû 
être  anciennement  Cambar  :  c'est  le  même  que  Chambcry.  Pour  aller 
plus  loin  il  faudrait  des  formes  anciennes.  M.  M.  ne  s'en  tient  pas  à  l'étymo- 
logie immédiate  :  il  nous  offre,  p.  17,  un  petit  salmis  d'étymologies  grecques, 
latines,  persanes,  arméniennes,  qui  font  vraiment  de  la  peine.  Espérons  qu'un 
savant  aussi  judicieux  et  aussi  spirituel  sera  désormais  plus  réservé  sur  des 
matières  qu'il  n'a  assurément  pas  étudiées  à  fond.  L'étymologie  des  noms  de 
lieux  est  une  des  parties  les  plus  difficiles  de  la  linguistique  :  les  savants  l'ont 
jusqu'à  présent  à  peine  abordée.  Il  semble  que  d'un  commun  accord  on  ait 
laissé  en  réserve,  pour  un  temps  oià  nos  connaissances  seront  plus  étendues  et 
nos  méthodes  plus  sûres,  cette  tâche  aussi  compliquée  qu'intéressante.  Je 
comprends  qu'on  regrette  cette  abstention  des  philologues,  mais  elle  devrait  au 
moins  faire  comprendre  aux  personnes  qui  n'ont  pas  fait  de  la  linguistique 
l'objet  propre  de  leurs  travaux  qu'il  est  sage  de  l'imiter  jusqu'à  nouvel  ordre. 

—  Un  fait  curieux  de  localisation  d'une  légende  se  rencontre  dans  le  mémoire, 
fut  intéressant  à  divers  points  de  vue,  de  M.  Magen.  II  me  paraît  évident  que 
le  S.  Pardoux  inconnu  de  Cambayrac  est  le  S.  Pardoux  de  Guéret,  populaire 
dans  la  Marche  et  le  Limousin  au  moins  dès  le  X"  siècle  (voy.  Coudert  de  Lavil- 
latte.  Vie  de  saint  Pardoux,  Guéret,  1853),  et  par  conséquent  Cambayrac  n'a 
droit  ni  à  être  regardé  comme  le  théâtre  de  sa  sainte  vie,  ni  à  posséder  ses 
reliques,  que  revendiquent  Guéret  et  Arnac  (près  de  Sarlat).  Il  est  donc  pro- 
bable qu'il  y  a  une  fraude  à  l'origine  des  processions  de  la  châsse  de  S.  Par- 
doux  et  des  miracles  qu'elle  accomplit  encore.  Mais  le  peuple  de  Cambayrac 
a  tout  à  fait  oublié  ce  qu'était  le  patron  de  son  église,  et  a  peu  à  peu  arrangé  au 
saint  homme  une  légende  toute  locale.  G.  P. 

XL  Revue   critique  d'histoire  et  de  littérature,  janvier-mars  1873. 

—  3.  Sagas  chevaleresques,  p.  p.  Kœlbing  (G.  P.).  —  5.  Viaggio  dï  Carlo 
Magno  in  Ispagna,  p.  p.  Ceruti  (G.  P.).  —  7.  Weigand,  Traité  de  versifi- 
cation française.   —  Variétés  :  Archivio  Vcneto\   Bibliograpkia  critica  portugucza. 


278  PÉRIODIQUES 

—  10.  Gcsta  Romanorum,  p.  p.  Oesterley  (G.  P.)  —  13.  Milliet,  de  l'Origine 
du  Théâtre  à  Paris  (i}/).  —  22.  Recueil  général  et  complet  des  fabliaux,  p.  p.  A. 
de  Montaiglon  (P.  M.).  —  36.  Pitre,  Saggio  di  fiabc  siciliane  —  46.  Macé, 
Un  procès  d'histoire  littéraire;  Vaschalde,  Clotilde  de  Surville  (G.  P.). 

XIII.  LiTÉRARiscHts  Gentralbl.vtt,  1873,  janvicr-mars.  —  6.  B.  ten 
Brink,  Chaucer,  I  (ouvrage  qui  fait  époque  dans  l'histoire  des  études  sur 
Chaucer).  —  6.  Mùller,  Remarques  sur  la  langue  des  classiques  français.  — 
9.  Petzholdt,  Bibliographia  Dantca  ab  anno  M  D  CGC  LXV  (utile  complément 
de  Colomb  de  Batines  ;  M.  P.  a  écrit  en  latin  pour  faciliter  aux  Italiens  l'usage 
de  son  livre,  ce  qui  fait  dire  au  critique  :  «  Quand  donc  le  sentiment  national 
allemand  (das  deutsche  Selbstgefiihl)  sera-t-il  enfin  assez  fort  pour  que  nos 
savants  s'abstiennent  de  semblables  égards  pour  leurs  confrères  étrangers  et  les 
forcent  par  là  à  apprendre  l'allemand  s'ils  veulent  jouir  des  fruits  du  labeur 
allemand?!  ») —  11.  Mastzner  (et  Goldbeck),  Altenglische  Sprachproben.  II, 
(c'est  la  première  livraison  d'un  dictionnaire  qui  ne  se  borne  pas  aux  mots 
contenus  dans  la  chrestomathie  même,  «  mais  embrasse  toute  la  littérature  de 
l'anglo-saxon  de  la  dernière  période,  de  l'ancien-anglais  et  du  moyen-anglais;  » 
on  ne  peut  que  souhaiter  avec  le  critique  le  prompt  achèvement  d'une  œuvre 
aussi  utile). 

XIII.  Bibliographia  crttica,  fascic.  IV-VI.  —  Art.  20.  D.  José  Godoy 
Alcantara,  Ensayo  histôrico  etimolôgico  filolôgico  sobre  los  appellidos  castcllanos  : 
a  en  proposant,  il  y  a  deux  ou  trois  ans  (dit  M.  Coelho),  un  prix  pour  un  essai 
historique  et  étymologique  sur  les  noms  propres  castillans,  l'Académie  espa- 
gnole a  donné  un  bon  exemple  et  un  encouragement  pour  l'inauguration  des 
études  onomatologiques  dans  la  péninsule;   mais  en   couronnant  le  livre  de 

M.  Godoy  elle  a  montré  qu'elle  se  contentait  de  peu En  résumé,  ce  livre, 

qui  est  bien  loin  de  satisfaire  aux  exigences  de  la  science,  offre  un  certain 
nombre  de  faits  intéressants  et  éveillera  peut-être  en  Espagne  le  goût  de  sem- 
blables études.  »  —  21.  T.  Braga,  Historia  da  littcratura  portngueza ;  cet  article 
de  M.  Coelho,  qui  n'a  pas  moins  de  vingt  pages,  est  extrêmement  intéressant 
et  fait  autant  d'honneur  au  critique  qu'à  l'auteur  dont  il  parle  ;  en  effet,  bien 
que  M.  Braga  fût  et  soit  resté  un  collaborateur  assidu  de  la  Bibliographia, 
M.  C.  n'a  pas  hésité  à  relever  et  à  caractériser  avec  une  sévérité  sans  réserver 
les  défauts  de  sa  méthode  et  les  lacunes  de  son  information,  et  M.  Braga,  au 
lieu  de  s'en  formaliser,  n'a  vu  dan:  cette  critique  rigoureuse  que  l'instruction 
qu'elle  contenait.  De  pareils  procédés  sont  rares  partout  :  ils  font  bien  augurer 
du  succès  de  l'œuvre  de  régénération  intellectuelle  à  laquelle  se  sont  voués  en 
Portugal,  avec  autant  de  courage  que  de  talent,  MM.  Coelho,  Vasconcellos 
et  Braga.  M.  C.  relève  avec  raison  une  exagération  qui  m'est  échappée  en 
parlant  de  l'influence  attribuée  par  M.  Braga  aux  Goths  sur  le  développement 
de  la  nationalité  portugaise.  Il  termine  en  citant  une  critique  du  livre  de 
M.  Braga  qui  montre  quelles  idées  vagues  et  fausses  régnent  en  Portugal  sur 
l'histoire,  la  philosophie  et  la  littérature.  L'école  critique  a  à  lutter  non-seu- 
lement contre  la   malveillance  qu'éveille  partout   une  critique  indépendante  et 


PÉRIODIQUES  279 

rigoureuse,  mais  contre  une  inintelligence  satisfaite  qui  oppose  à  ses  efforts  le 
plus  rebutant  des  obstacles,  l'inertie  :  mais  il  est  impossible  qu'elle  n'exerce  pas, 
par  sa  science,  par  sa  bonne  foi,  par  son  énergie,  une  influence  considérable 
sur  la  jeunesse,  et  qu'elle  ne  se  trouve  pas  tôt  ou  tard  en  nombre  suffisant  pour 
mépriser  les  attaques  ineptes  dont  elle  est  l'objet \  — 25.  Romania,  n"  4; 
M.  Coelho,  après  avoir  fait  l'éloge  de  l'art,  de  M.  Joret  sur  les  finales  espa- 
gnoles et  l'avoir  engagé  à  traiter  de  même  les  autres  parties  de  la  phonétique 
espagnole,  lui  fait  quelques  objections,  et  annonce  une  étude  complète  sur  les 
voyelles  finales  portugaises.  —  25.  Joly,  Benoit  de  Sainte-More  et  le  roman  de 
Troie;  M.  Braga  donne  d'intéressantes  indications  sur  l'histoire  du  roman  de 
Troie  dans  la  péninsule  ibérique,  plutôt  qu'il  ne  critique  le  livre  de  M.  Joly; 
son  article  contient  un  trop  grand  nombre  de  petites  erreurs  (sans  parier  des 
fautes  d'impression),  dont  la  plus  forte  me  paraît  celle-ci  :  «  M.  Joly  a  une 
érudition  très-sûre,  et  sait  respecter  les  textes  comme  un  Guessardouun  Paul  Meyer.n 
Cf.  Rev.Crit.  1870,  1. 1,  p.  255  ss. —  28.  Trausmann  (/.  Trautmann),  Bildung 
und  Gebrauch  der  Tempora  und Modi  inder  Chanson  de  Roland;  29.  Bibliographia 
daco-romana  ;  articles  d'une  extrême  insignifiance  de  M.  Cari  von  Reinhards- 
toettner.  —  32.  Rivista  di  filologia  romanza,  I,  1;  article  intéressant  de 
M.  Coelho,  qui  juge  à  peu  près  comme  on  l'a  fait  ici  le  travail  de  M.  Canello, 
et  voit  avec  beaucoup  de  vraisemblance,  de  même  que  M.  Flechia,  un  simple 
infinitif  dans  le  chiamarc  de  la  Vita  nuova  oh  le  même  M.  Canello  a  voulu  voir 
un  parfait  du  subjonctif.  G.  P. 

XV.  Revista  G0NTIMPOR.4.NA %  livr.  1-3  (mars-mai  1873).  —  Nous  relevons 
dans  cette  revue,  qui  est  généralement  en  dehors  de  notre  cadre,  une  étude  de 
M.  V.  A.  Urechie,  sur  l'historien  Miron  Costin,  où  nous  voyons  avec  plaisir 
que  la  Romania  est  lue  en  Roumanie.  Nous  serions  heureux  si  nous  pouvions 
contribuer  .^  répandre  parmi  les  Romans  de  l'Est  le  goût  et  les  bonnes  mé- 
thodes des  études  nationales  :  le  domaine  de  la  philologie,  de  la  poésie  et  de  la 
mythologie  populaire  n'a  point  encore  été  assez  exploité  chez  eux  ni  surtout 
par  eux.  Espérons  qu'ils  rendront  bientôt  à  la  science  les  services  qu'elle  est 
en  droit  d'attendre  de  leurs  efforts. 


1.  On  ne  peut  en  avoir  une  idée  quand  on  ne  les  a  pas  vues.  La  plupart  des  injures 
adressées  à  nos  amis  sont  celles  qui  servent  en  tout  pays  aux  défenseurs  de  la  routine  : 
les  auteurs  manquent  de  politesse,  de  goût,  de  style,  et  surtout  de  patriotisme;  ce  sont 
des  «  fils  adoptifs  de  l'Allemagne,  »  ils  feraient  rougir  leurs  aïeux,  etc.  Cependant  on  ne 
va  pas  partout  jusqu'à  trouver,  comme  un  critique  de  Lisbonne  dans  un  livre  de 
M.  Vasconcellos  :  umuitas  banalidades  impertinentes,  vasta  ignorancia,  erros  crassissimos, 
plagiatos,  necedades,  muita  risivel  jactancia,  e  tudo  isto  adubado  de  chufas  grosseiras, 
insolentes,  e  por  veses  ignobeis.  »  M.  Vasconcellos  est  coupable  d'avoir  trouvé  étrange  que 
M.  le  vicomte  de  Castilho  eût  traduit  Faust  en  portugais  sans  savoir  l'allemand,  d'après 
des  traductions  françaises. 

2.  Bucarest,  typ.  Cunii,  gr.  in-8". 


CHRONIQUE. 


Voici,  d'après  le  Ccntralblatt,  la  liste  des  cours  relatifs  aux  études  romanes 
qui  se  font  en  Allemagne  pendant  le  semestre  d'été.  A  Paris_,  les  cours  sont  à  peu 
près  les  mêmes  que  ceux  du  semestre  d'hiver. 
Heidelberg.  Bartsch  :  Histoire  de  la  littérature  provençale. 

Marburg.  Sccuier,  pr.  d.  :  Introduction  à  l'étude  des  langues  modernes;  con- 
férence anglo-romane. 

Gœttingen.  Mùller  :  Provençal. 

Leipzig.  EnERT  :  Grammaire  de  l'ancien  français  ;  explication  de  poésies  proven- 
çales. 

Munich.  Hofmanx  :  Explication  de  Gïrart  de  Rossilho  ;  exercices  pratiques. 

Strasbourg.  Bcchmer  :  Histoire  des  littératures  romanes  ;  éléments  de  la  gram- 
maire provençale  et  explications  dans  la  Chrestomathie  provençale  de 
Bartsch  ;  ancien  français.  —  Ten  Brink  :  Histoire  de  la  littérature 
anglaise. 

Giessen.  Lemgkje  :  Métrique  française. 

Halle.  Gosche  :  Histoire  littéraire  du  moyen-âge.  —  Schuchardt  :  Introduc- 
tion à  l'étude  comparée  des  langues  romanes  ;  conférence  romane. 

Bonn.  DiEZ  :  Sur  l'ancienne  poésie  provençale;  les  trois  premiers  chants  des 
Lusiades.  —  Delfus  :  Grammaire  historique  du  français. 

Tùbingen.  Hollaxd  :  Grammaire  comparée  des  langues  romanes;  explication 
de  nouvelles  choisies  du  Dccamcrone;  histoire  de  la  poésie  fitalienne. 

Berlin.  Tobler  :  Histoire  de  la  littérature  provençale  ;  explication  de  la  Divina 
Commedia  ;  conférence  romane.'  —  Steinthal  :  Sur  l'histoire  des 
langues,  et  notamment  du  grec  et  du  latin,  en  considérant  spéciale- 
ment le  caractère  et  l'origine  du  romaïque  et  des  langues  romanes. 

—  Voici  le  programme  du  semestre  d'été  de  l'Académie  de  philologie  moderne  à 
Berlin  (nous  ne  mentionnons  que  les  cours  qui  se  rapportent  à  la  période 
ancienne  des  langues  et  des  littératures  romanes)  : 

Beneke  :  Prononciation  du  français  étudiée  physiologiquement  et  historiquement. — 
Lûcking  :  Grammaire  historique  du  français.  —  Mahn  :  Explication  de  Girart  de 
Rossilho  ;  explication  de  poésies  lyriques  des  troubadours.  —  Scholle  :  Interpréta- 
tion de  la  Chanson  de  Roland.  —  Schulz  :  Sur  la  langue  de  /'Ormulum.  — 
Vatke  :  Sur  les  sources  des  poèmes  de  Chaucer.  ■ —  Giubilei  :  Histoire  de  la  littéra- 
ture italienne. 

—  La  Bibliothèque  de  l'École  des  chartes  donnera  dans  un  de  ses  prochains 
numéros  le  fac-similé  et  l'édition  d'un  document  fort  intéressant  pour  les  roma- 
nistes :  c'est  une  charte  écrite  en  sarde,  à  la  fin  du  douzième  siècle,  avec  des  carac- 
tères grecs.  Il  ne  s'agit  pas  ici  d'un  papiro  d'Arborea  ;  l'authenticité  de  ce  pré- 
cieux texte  est  absolument  inattaquable. 

—  Trois  recueils  de  morceaux  choisis  de  notre  ancienne  littérature  sont  en  ce 
moment  en  préparation  à  Paris.  Le  recueil  que  M.  Meyer  a  mis  sous  presse 
comprendra  des  textes  bas-latins,  français  et  provençaux,  édités  avec  un  appa- 
ratus  criticus  complet  :  il  en  est  à  sa  dixième  feuille  ;  la  Chrestomathie  historique 
du  français  de  M.  Brachet,  dont  l'impression  est  avancée,  embrassera,  outre 
l'ancienne  langue  proprement  française,  de  nombreux  spécimens  des  patois  de  la 
langue  d'oïl;  enfin  M.  Léon  Gautier  a  entrepris  une  œuvre  du  même  genre  qui, 
si  nous  ne  nous  trompons,  aura  un  caractère  plus  particulièrement  littéraire. 

Nogent-le-Rûtrou,  imprimerie  de  A.  Gouverneur. 


FORMES    DIVERGENTES 

DE    MOTS    PORTUGAIS. 


Les  linguistes  qui,  avant  moi,  se  sont  occupés  des  formes  divergentes  ' 
me  dispensent  d'exposer  ici  des  considérations  générales  sur  le  sujet.  Je 
suppose  mon  lecteur  familier  avec  l'excellent  Dictionnaire  des  Doublets  ou 
doubles  formes  de  la  langue  française  de  M.  Brachet,  dont  j'adopte  à  peu 
près  le  plan  ;  comme  lui,  je  ne  recueille  que  les  formes  qui  ont  persisté 
dans  la  langue.  Dans  cet  article,  je  me  borne  aux  formes  d'origine 
latine  ;  mais  je  communiquerai  prochainement  à  la  Romania  une  note  sur 
les  formes  divergentes  de  mots  portugais  d'origine  non  latine. 


FORMES   DIVERGENTES  d'ORIGINE  SAVANTE. 

Je  classifie  ces  formes  d'après  leurs  différences  phonétiques. 

Les  formes  savantes  portugaises  restent  généralement  fidèles  à  l'accen- 
tuation latine  ;  au  contraire  il  peut  arriver  que  les  formes  populaires 
s'éloignent   du  type    prosodique  du   latin   classique.    Voici   quelques 


exemples  : 


Place  de  l'accent. 


a 

pop.  cadéira  sav.  cathedra  lat.  cathedra 

intéiro  fntegro  intégra 

b 

pop.  alvedrio  *  sav.  arbitrio  lat.  arbiîrium 

codéço  cytiso  cytïsus 

pddico  pudi'co  pudicus 

trévo  trifdlio  trijolium 

xofrângo  ossifraga  ossifrâga  

1 .  C'est  ainsi  que  j'appelle  les   formes  dites  généralement  doubles -for  mes  ou 
doublets. 

2.  Une  autre  forme  populaire  est  alv'dre. 

Romania,  Il  9 


282  A.   COELHO 

Cf.  Corssen,  ïiber  Aussprache  II  ^,  944  ss. 

Je  ne   connais   qu'un  exemple   où  la  forme  savante  s'éloigne  de 
l'accentuation  latine,  la  forme  populaire  y  restant  fidèle  : 
pop.  li'nde  sav.  limite  lat.  limite. 

Un  autre  cas  spécial  nous  est  offert  par  les  formes  : 
pop.  sanféna  sav.  symphoni'a         lat.  symphonia  (du  grec). 

Sanfona  est  accentué  à  la  manière  latine  ;  symphonia  reproduit  l'accen- 
tuation grecque. 

2.  Modifications  des  voyelles  toniques. 


pop.  abantesma 

sav.  phantasma 

lat 

:.  phantasma 

agosto 

amendoa 

bolla 

augusto 

amygdala 

buUa 

augustus 

amygdala 

bulla 

bolbo 

bulbo 

bulbus 

celha 

cilia 

cilia,  cilium 

cepo 
coda 

cippo 
cauda 

cippus 
cauda 

corso 

curso 

cursus 

costra 

crusta 

crusta 

dobro 
ensosso 

duplo 
insulso 

duplum 
insulsus 

escuso 

abconso 

absconsus 

febra 

fibra 

fibra 

fozes 

fauces 

fauces 

logro 

lucro 

lucrum  . 

monco 

muco 

mucus 

papel 

papyrum 

papyrum 

somma 

summa 

summa 

teima 

thema 

thema 

Les  changements 

de  a  en  Ê  dans  abantesma, 

de  e  en  ei  dans  teima  sont 

irréguliers. 

3- 

Chute  de  la  voyelle  atone  médiane. 

pop.  bispal 
caldo 

sav.  episcopal 
calido 

lat 

.  episcopalis 
calidus 

cambra 

camara 

camara 

cavilha 

clavicula 

clavicula 

coalhar 
combro  ' 

coagular 
cumulo 

coagulare 
cumulus 

composta 

composita 

composita 

I.  Il  y  a  aussi  la  forme  pop.  comoro. 


FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES 


285 


comprar 

comparar 

comparare 

contar 

computar 

computare 

conto 

computo 

computum 

copia 

copula 

copula 

erguer 

erigir 

erigere 

espelho 

especulo 

spéculum 

esmar 

estimar 

£stunare 

falla 

fabula 

fabula 

fallar 

fabular 

fabulari 

lavrar 

laborar 

laborare 

lealdade 

legalidade 

legalitate 

letrado 

litterato 

literatus 

lembrar 

memorar 

memorare 

molde 

module 

modulus 

mortandade 

mortalidade 

mortalitate 

obreiro 

operario 

operarius 

olho 

oculo 

oculus 

palavra 

parabola 

parabola 

pardo 

pallido 

palUdus 

recobrar 

recuperar 

recuperare 

rezar 

recitar 

recitar  e 

rolha 

rotula 

rotula 

sobrar 

superar 

superare 

soldo 

solido 

solidus 

voita 

voluta 
4.  Contraction. 

voluta 

pop.  aprender 

sav.  appréhender 

lat.  apprehendere 

benzer 

bendizer 

benedicere 

bésta 

balista 

balista 

coentro 

coriandro 

coriandrum 

conego 

canonico 

canonicus 

dedal 

digital 

digitale 

dedo 

digito 

digitus 

dô 

dolo 

dolus 

frio 

frigido 

frigidus 

herdeiro 

hereditario 

hereditarius 

mezinha 

medecina 

medecina 

mister 

ministerio 

ministerium 

ma 

mola 

mola 

nedio 

nitido 

nitidus 

pregador 

predicador 

predicatore 

28^ 

A.   COELHO 

prégar 

pregar 

predicare 

prenda 

prebenda 

prebenda 

quaresma 

quadragesima 

quadragesima 

quedo 

quieto 

quietus 

remir 

redemir 

redimere 

se 

séde 

sedes 

sello 

sigillo 

sigillum 

sestro 

sinistro 

sinistro 

sô 

solo 
5.  Attraction. 

solus 

pop. 

.  eira 

sav.  area 

lat.  area 

madeira 

malaria 

materia 

marceneiro 

mercenario 

mercenarius 

primeiro 

primario 

primarius 

solteiro 

solitario 

solitarius 

6,  Aphérèse  de  voyelle  ou  de  syllabe. 

pop- 

licorne 

sav.  unicorne 

lat.  unicorois 

pasmo 

espasmo 

spasmus 

sanha 

insania 

insania 

ume 

alumen 

alumen 

xofrango 

ossifraga 
7.  Apocope. 

ossifraga 

pop. 

cabido 

a 
sav.  capitulo 

lat.  capitulum 

mister 

ministerio 

ministerium 

papel 

papyro 

papyrum 

tom 

tono 

tonus 

um 

uno 

b 
sâv.  cordato 

unus 

pop. 

cordo 

lat.  cordatus 

fino 

fmito 

8.  Assimilation  de  voyelles 

finitus 

pop. 

ladainha 

sav.  litani'a 

9.  Influence  de  i\  palatal. 

lat.  litania 

pop. 

alhear 

sav.  alienar 

lat.  alienare 

appreçar 

appreciar 

appretiare 

celha 

cilio 

cilia  (pi.)  cilium 

pop. 


desenho 

esbulhar 

folha 

sanha 

nojo 

queijo 


FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES 

designio  designium 

espoliar  spoliare 

folio  folia  (pi.)  folia 


285 


msania 
nausea 
caseum 


insania 
nausea 
caseum 


10.  Adoucissement  des  momentanées  sourdes. 


abrego 

bigorna 

bodo 

cabedal 

codeço 

cuidar 

dedal 

dedo 

divida 

delgado 

empregar 

espadoa 

fadigar 

findo 

fogo 

grude 

im.nudavel 

ladainha 

ladino 

linde 

madeira 

meda 

miga 

mudo 

nado 

pessego 

pregador 

pregar 

redondo 

segredo 

vagar 


sav.  africo 

bicorne 

voto 

capital 

cytiso 

cogitare 

digital 

digito 

debito 

delicado 

implicar 

espathula 

fatigar 

finito 

foco 

gluten 

immutabilis 

litania 

latino 

limite 

materia 

meta 

mica 

muto 

nato 

persico 

predicador 

predicar 

rotundo 

secreto 

vacar 


lat. 


africus 

bicornis 

votum 

capitalis 

cytisus 

cogitare 

digitale 

digitus 

debitum 

delicatas 

implicare 

spathala 

fatigare 

finitus 

focus 

gluten 

immutabilis 

litania 

latino 

limite 

materia 

meta 

mica 

mutus 

natus 

persicus 

predicatore 

predicar  e 

rotundus 

secretus 

vacare 


1 1 .  Syncope  de  consonne  entre  voyelles, 
pop.  alhear  sav.  alienar  lat.  alienare 


286 


A.  COELHO 

amendoa 

amygdala 

amygdala 

areia 

arena 

arena 

aveia 

avena 

avena 

bainha 

vagina 

vagina' 

benzer 

bendizer 

benedicere 

besta 

balista 

balista 

cabido 

capitule 

capitulum 

cardeal 

cardinal 

cardinalis 

cheio 

pleno 

plenus 

coentro 

coriandro 

coriandrum 

colher 

colligir 

colligere 

conego 

canonico 

canonicus 

cor 

color 

colore 

cuidar 

cogitar 

cogitare 

deâo 

decano 

decanus 

dedal 

digital 

digitale 

dedo 

digito 

digitus 

espadua 

espathula 

spathula 

estiar 

estivar 

astivare 

frio 

frigido 

frigidus 

gear 

gelar 

gelare 

grâo 

grado 

grâdus 

herdeiro 

hereditario 

hereditarius 

imigo 

inimigo 

inimicus 

leal 

légal 

legalis 

lealdade 

legalidade 

legalitte 

lidimo 

legitimo 

légitimas 

limpo  (Mimpio) 

limpido 

limpidus 

meio 

medio 

médius 

mézinha 

medecina 

medecina 

miollo 

medulla 

medulla 

miudo 

minuto 

minutus 

mister 

ministerio 

ministerium 

mo  [anc.  moa) 

mola 

mola 

moimento 

monumento 

monumentum 

moio 

modio 

modius 

nedio 

nitido 

nitidus 

paço 

palacio 

palatium 

pégo 

pelago 

pelagus 

poir 

polir 

polire 

pregar 

predicar 

pradicare 

pregador 

predicador 

pradicatore 

FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAIS 

ES                      287 

prenda 

prebenda 

pmbenda 

quaresma 

quadragesima 

quadragesima 

quedo 

quieto 

quietus 

raiar 

radiar 

radiare 

raio 

radio 

radius 

remir 

redimir 

redimere 

rijo 

rigido 

rigidus 

ruido 

rugido 

rugitus 

se 

séde 

sedes 

sello 

sigillé 

sigillum 

semear 

seminar 

seminare 

sestro 

sinistro 

sinistro 

sô 

solo 

solus 

taboa 

tabula 

tabula 

teia 

tela 

tela 

termo  {anc. 

termio) 

termino 

terminus 

traiçâo 

tradiçào 

traditione 

trevoso 

tenebroso 

tenebrosus 

ume  [anc.  aume) 

alumen 

alumen 

velar,  vigiar 

vigilar 

vigilarc 

12. 

Modifications  diverses  des  consonnci 

:  simples. 

pop.  acebo 

sav 

.  aquifolio 

lat.  aquifoUum 

a-devinho 

divino 

divinus 

atrever 

attribuir 

attribuer e 

assemelhar 

assimilar 

assimilare 

bainha 

vagina 

vagina 

busaranha 

musaranha 

musaranea 

escada 

escala 

s  cala  ■ 

fozes 

fauces 

fauces 

lembrar 

memorar 

memorarc 

I.  «  Escada  pg.;  altération  de  scala,  lat.  scala}  ou  est-ce  une  syncope 
i'escalada  pour  remplacer  le  mot  escala  passé  au  sens  de  «  port  de  mer  »?  Diez, 
etym.  Wœrterb.,  IV,  128.  Comment  escalada,  que  nous  avons  en  portugais  dans 
le  vrai  sens,  arriverait-il  à  signifier  escala}  et  comment  ne  point  admettre  ici  sans 
hésiter  le  même  changement  de  /  en  d  que  nous  observons  dans  le  port,  amydo 
=  lat.  amylum  (Diez,  gramm.  V,  190,  où  sont  cités  quelques  autres  exemples 
de  la  même  relation  phonique  dans  les  langues  romanes).  Diez,  etym.  Wœrterb. 
IP,  124  ne  dérive  pas  port,  deixar  de  leixar  =  lat.  taxare  ;  mais  du  \3Lt.*desitare; 
Schuchardt,  Vole.  d.  Vulglat.  111,  74  regarde  deixar  comme  identique  avec  leixar 
et  je  crois  qu'il  a  raison.  Cela  me  rappelle  qu'un  linguiste  célèbre  a  nié  l'exis- 
tence du  changement  de  /  en  d  dans  les  langues  indo-européennes  :  «Only  let  it 
be  borne  in  mind  that  although  an  original  d  may  dvvindiedown  to  /,  no  /  in  the 
Aryan  languages  was  ever  changed  into  d,  andit  would  be  wrong  to  say  that  / 
and  d  are  interchangeable  (Max  Mùller,  Lectures  on  the  Science  of  Language 
II,  260.  London  1864).  »  Cfr.  Corssen,  uber  Aussprache,  etc.  I',  224. 


288 

A.   COELHO 

mortandade 

mortalidade 

mortalitate 

movel 

mobil 

mobilis 

nau 

nave 

navis 

nembro 

membro 

membrum 

papel 

papyro 

papyrus 

sarar 

sanar 

sanare 

•3- 

Altérations  dans  les  groupes  < 

de  consonnes. 

A.  Groupes  avec  r. 

pop. 

adro 

sav.  atrio 

lat 

:.  atrium 

agro 

acre 

acris 

cadeira 

cathedra 

cathedra 

clina,  grenha 

crina 

crinis 

costra 

crusta 

crusta 

crestar 

castrar 

castrare 

esquadrinhar 

escrutinar 

scrutinare 

graxo 

crasso 

crassus 

gruta 

crypta 

crypta 

inteiro 

integro 

integro 

logro 

lucro 

lucrum 

rasto 

rastro 

rastrum 

sagrar 

sacrar 

sacrare 

segredo 

secreto 
B.  Groupes  avec  1. 

secretus 

pop. 

,  ancho 

sav.  amplo 

lat 

.  amplus 

chantar 

plantare 

plantare 

chamma 

flamma 

flamma 

chave 

clave 

clavis 

châo 

piano 

planus 

cheio 

pleno 

plenus 

inchado 

inflado 

inflatus 

C.  Groupes  divers,  consonnes  géminées 

pop. 

.  alvitre,  alved 

rio       sav.  arbitno 

lat 

.  arbitrium 

bolha  (aussi 

bolla)         buUa 

bulla 

catrefa 

caterva 

caterva 

colheita 

collecta 

collecta 

carvâo 

carbone 

carbone 

demostrar 

demonstrar 

demonstrare 

direito 

directe 

directus 

ensosso 

insulso 

insulsus 

esburgar 

expurgar 

expurgare 

escuro 

obscure 

obscurus 

FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES 

escuso 

absconso 

absconsus  ' 

escutar 

auscultât 

aiiscidtare 

estreito 

estricto 

strictus 

feito 

facto 

factum 

franzir 

frangir 

frangere 

graxo 

crasse 

crassus 

puxar 

pulsar 

pulsare 

travesso 

transverso 

transversus 

xofrango 

ossifraga 
14.  An  ^à. 

ossifraga 

pop. 

châo 

sav 

.  piano 

lat. 

planus 

deâo 

decano 

decanus 

irmâo 

germano 

germanus 

orgào 

organo 

organum 

romà  (subst. 

;  aussi  anc. 

adj.)  romana 
1 5.  Nasalisation. 

romana 

pop 

.  enxame 

sav 

.  exame 

lat.  tripus 

monco 

muco 

mucus 

289 


trempe  tripode  '  tripus 

Trempe  et  tripode  nous  offrent  un  exemple  rare,  peut-être  unique,  de 
formes  divergentes,  dont  l'une,  populaire,  est  fondée  sur  le  cas  sujet; 
l'autre,  savante,  sur  le  cas  régime. 

II 


FORMES   DIVERGENTES   D'ORIGINE  POPULAIRE. 

Ces  formes  se  subdivisent  en  deux  classes  :  formes  parallèles  et  formes 
secondaires.  J'appelle  formes  parallèles  celles  qui  ne  proviennent  pas 
l'une  de  l'autre,  mais  ont  une  origine  commune  ;  par  exemple  port. 
diacho  e  diabo  :  diacho  ne  provient  pas  de  diabo,  non  plus  que  diabo  de 
diacho,  mais  l'une  et  l'autre  forme  sont  des  transformations  de  diabolus. 

diabolus 
diabolo 

anc.  diaboo 


diabo 


*  diablo 

1 

*  diabjo 

*  diajo 

.   I 
diacho 


I.  'Asconso,  "ascôso  (cfr.  esposo  de  sponsus,  etc.);  *  escôs  (cfr.  escuro);  escuso 
(cfr.  testemunho  ■=  testimdniumj  etc.). 


290  A.  COELHO 

J'appelle  forme  secondaire  celle  qui  provient  d'une  autre,  encore  con- 
servée dans  la  langue;  p.  ex.,  fiarde  filar.  Les  formes  parallèles  et  secon- 
daires que  nous  voyons  employées  dans  une  même  phase  ou  même 
époque  d'une  langue  s'expliquent  par  la  tendance  du  langage  à  distin- 
guer phonétiquement  les  significations  diverses  d'un  mot  et  par  l'exis- 
tence d'anciennes  phases  dialectales  confondues  aujourd'hui.  Là  où, 
comme  en  France,  les  dialectes  subsistent  et  sont  nettement  distincts, 
il  n'est  pas  difficile  de  déterminer  cette  cause  de  divergence  dans  le 
plus  grand  nombre  des  mots  où  elle  existe  ;  en  Portugal,  au  contraire, 
où  les  dialectes  ne  se  sont  jamais  détachés  nettement  du  fonds  com- 
mun, et  même  ont  perdu  leurs  anciennes  particularités,  s'ils  en  ont  eu, 
il  est  impossible  d'affirmer  que,  par  exemple,  dans  diacho  nous  ayons 
une  forme  particulière  à  une  province,  à  une  région,  et  dans  diabo  une 
forme  particulière  à  une  autre  province  ;  toutefois  il  faut  avouer  que 
cette  hypothèse  est  probable.    Contentons-nous  donc  de  l'exposition 

des  faits. 

I .  Formes  parallèles. 


artigo,  artelho 

lat.  articulas 

sav.  articulo 

alvitre,  alvedrio 

arhitrium 

arbitrio 

bodega,  botica 

apotheca 

calhandro,  calondra 

cyl  indrum 

cyiindro  ' 

chantar,  prantar 

planîare 

plantar 

diacho,  diabo 

diabolus 

chaga,  praga 

plâga 

chegar,  pregar 

plicare 

coroa;,  coronha 

corona 

fino,  findo 

finitus 

finito 

fleuma,  freima 

phlegma 

freire,  frade 

fratre 

ilha,  insua 

insula 

insula 

irmâo,  mano 

germanus 

germano 

malha,  mancha,  magoa 

macula 

macula 

mascar,  mastigar 

masticare 

piche,  pez 

pice 

renhir,  ranger 

ringi 

servente,  sergente 

serviente 

sola,  solha. 

solea 

tenro,  terno 

te  fier  0 

velar,  vigiar 

vigilare 

vigilar 

Les  deux  formes  suivantes  ont  un  emploi  grammatical  différent  : 

todo, tudo 

lat.  Mus 

1.  CalhandrOf  vase  de  nuit  de  forme  cylindrique;  calandra,  espèce  de  cucur- 
bitacée. 


FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES 

2.  Formes  secondaires. 


291 


barulho 

pour  marulho         dér.  de 

lat.  mare 

bolha 

de    bolla 

bulla 

borro 

—   burro 

burrus 

capatâo 

pour  capitâo 

capito 

caudal 

de    cabedal 

capiîalis 

cavalheiro-   cavalleiro 

caballarius 

caveira 

—  calveira 

calvaria 

combro 

—  comoro 

cumulus 

dom 

—  dono 

dominus 

feira 

—  feria 

feria 

fiar 

—  filar 

filar  e 

frei 

—  freire 

fratre 

gomitar 

pour  vomitar 

vomitare 

goraz 

—  voraz 

vorace 

gozo 

de    gosto 

gustus 

mae 

—  madré  (anc.  mare) 

matre 

mealha 

—  medalha 

metallea  ' 

nalga 

—  nadega 

*naîica  (natis) 

pae 

—  padre  '*pare) 

pâtre 

pesar 

—  pensar  (pop.?) 

pensare 

pingo 

—  pingue 

pingue 

razâo 

—  raçâo 

ratione 

ronco 

—   rouco 

raucus 

safo 

—   salve 

salvus  2 

selva 

—  silva 

silva 

sav.  bulla 


cumule 


siso         —   senso  sensus 

Les  formes  suivantes  ont  un  emploi  grammatical  un  peu  différent  : 

cera        de     cento  lat.  centum 
grâo       —    grande  grandis 

mui        —    muito  multum 

sào         —    santo  sanctus 

3.  Formes  originaires  de  cas  divers. 
Ces  formes  sont  tout  à  fait  exceptionnelles  en  portugais  ;  entre  les 

1.  Médias  Forai  d'Evora  an.  1166  {Leges  et  consuetudines  l,  395);  var.  meda- 
lias. 

2.  Cp.  Gonçavo  =  Gonçalvo  (J.-P.  Ribeiro,  Dissert.  chronol.  t.  I,  doc.  n"  LX, 
p.  273)  ;  mais  je  ne  connais  aucun  autre  exemple  du  changement  de  v  en  /  en 
port.;  au  contraire  v  pour  /  est  assez  fréquent  en  port.:  Christovdo  =  Cbristo- 
phorus,  Estevdo  =  Stephanus,  trevo  =  trifolium,  proveito  =  profectus,  ourives  == 
aurificc. 


292  A.  COELHO 

formes  divergentes  d'origine  savante  nous  avons  déjà  recueilli  un 
exemple  ;  les  seules  de  ces  formes  d'origine  populaire  que  nous  connais- 
sions sont  les  suivantes  : 

pô        de       pubis  '            et            polvora  de      pulvere  ou  pulvera 

serpe             serpens                          serpente  serpente 

virgo              virgo  2                          virgem  virgine 


III 


FORMES  DIVERGENTES  D'ORIGINE  ÉTRANGÈRE. 


1.  Formes  d^ origine  française. 


port,  chefe 

du  franc,  chef 

port,  cabo        lai 

:.  caput 

jaula 

geôle 

gaiola 

caveola 

parola 

parole 

palavra 

parabola 

l'man 

aimant 

diamante 

adamante 

chantre 

chantre 

cantor 

cantor,  cantore 

cré 

craie 

greda 

creta 

hôtel 

hôtel 

hospital 

Iwspitale 

chapiteu 

chapiteau 

capitel 

capitellum  5 

quitte 

quitte 

quedo 

quietus 

forja 

forge 

fabrica 

fabrica 

forjar 

forger 

fabricar 

fabricare 

chapeu 

chapeau 

capello 

*  cappellum 

compota 

compote 

composta 

composita 

gênerai 

général 

gérai 

generalis 

major 

major 

maior 

major 

1.  Pubis,  *  poho  (Cfr.  esp.  polvo),  *  polio ^  *  polo  (cfr.  Gonsalo   =  Gon- 
salvus  =  Gundisalvus)  ;  pô  de  *polo  comme  s6  de  solo,  etc. 

2.  Virgo  m.  l'hymen  ;  mot  populaire. 

Diabo.  Qu'he  0  que  haveis  d'embarcar  ? 
Brir.  Seiscentos  virgos  postiços 
E  très  arcas  de  feitiços, 
Que  nâo  podem  mais  levar. 

Gil  Vicente,  Auto  da  Barca  do  Inferno. 
Gil  Vicente  employé  aussi  ce  mot  dans  le  sens  de  virgen  (vierge)  dans  une 
chanson  en  espagnol  : 

Por  las  riberas  de!  rie 
Limones  coge  la  virgo,  etc. 
Limones  cogia  la  virgo 
Para  dar  ai  su  amigo. 

Obras,  éd.  Hamb.  I,  84. 
j .  D'autres  formes  portugaises  se  rattachent  encore  au  latin  capitellum  :  cabc- 
delloj  cabedel  (anc),  caudcl,  coudd,  caudilho. 


preste 

franja 

malha 

chapa 

sargento 

timbre 

caserna 

echalotta 

dama 

calandra 


FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES  29^ 

preshyieT{s.)presbyter 
fimbria  {s.)  fimbria 
medalha        metallea 
capa  cappa 

servante,  sergente  serviente 
tympano  (5.)  tympanum 
caderno         quaternuin 
ascoloniâÇs. )ascalonia 
dona  domina 

calhandro,  etc.  cylindrum 


anc.  prestre 
frange 
maille 
chape 

sergent 

timbre 

caserne 

échalotte 

dame 


calandre 
cacete  ef  casse-tête,  tous  deux  du  franc,  casse-tête. 
Le  français  est  de  toutes  les  langues  romanes  celle  qui  a  exercé  plus 
d'influence  sur  le  portugais. 

2.  Formes  d^ origine  espagnole. 

port.  Ihano  de  l'esp.  Uano  port,  chào  lat.  planus 

frente  frente  fronte  fronte 

guitarra  guitarra  (?)  cythara  [sav.)    cythara 

3 .  Formes  d'origine  italienne. 


maestro    de  Vital. 

opéra 

basso 

tiinbâl 

attitude 

dilettante 

doge 

paladino 

cantata 

ténor 

piano 


maestro 

opéra 

basso 

timballo 

attitudine 

dilettante 

doge 

paladino 

cantata 

tenore 

piano 


mestre 

obra 

baixo 

tympano  (iav 

aptidâo 

deleitante 

duque 

palatino  [sav. 

cantada 

teor 

châo 


magister 

opéra 

bassus 
,)  tympanum 

aptitudine  ' 

délectante 

duce 
)  palatinus 

cantata 

tenore 

planus 


4.  Formes  adoptées  par  les  peuples  étrangers. 

Le  mot  portugais  feitiço  (forme  savante  facticio)  s'est  introduit  dans 
le  français  sous  la  iorme  fétiche,  et  ainsi  modifié  est  revenu  dans  le  voca- 
bulaire portugais,  sans  faire  aucunement  disparaître  sa  forme  anté- 
rieure. 

Cabeceir,  que  nous  employons  pour  désigner  les  chefs  de  Dahomey, 


I.  L'ital.  attitudine  n'est  arrivé  au  portugais  que  par    l'intermédiaire  du  fran- 
çais. 


294  '^-  COELHO  —  FORMES  DIVERGENTES  PORTUGAISES 

est  le  mot  portugais  cabeceira  (de  cabeça  ==  capitia,  dér.  de  capite)  cor- 
rompu par  les  sauvages  d'Afrique. 

Il  ne  serait  peut-être  pas  difficile  de  recueillir  quelques  autres  exemples 
de  ce  tour  curieux  accompli  par  certains  mots  portugais  ;  mais  actuelle- 
ment nous  ne  pouvons  donner  que  ces  deux  exemples. 


En  terminant,  je  dois  déclarer  que  je  ne  crois  pas  avoir  épuisé  mon 
sujet,  bien  que  je  le  traite  pour  la  seconde  fois,  car  je  lui  avais  déjà 
consacré  un  essai  fort  imparfait,  essai  écrit  en  portugais  et  ne  compre- 
nant qu'environ  cent  exemples  en  partie  mal  classés. 

F. -A.    COELHO. 

Porto,  mars  1873. 


LA  PASSION   DU   CHRIST 

TEXTE  REVU  SUR  LE  MANUSCRIT  DE  CLERMONT-FERRAND. 


J'ai  donné  l'année  dernière  ici  les  renseignements  nécessaires  sur  le 
précieux  manuscrit  qui  contient  le  Saint  Léger  et  la  Passion  ' .  Le  second 
de  ces  deux  poèmes,  que  je  publie  aujourd'hui,  ne  se  prête  pas  au  travail 
que  j'ai  pu  faire  sur  l'autre.  Il  n'a  pas  seulement  été  transcrit,  comme  le 
Saint  Léger,  par  un  copiste  qui  y  a  introduit  un  grand  nombre  de  formes 
méridionales  :  il  paraît  incontestable  que  l'auteur  lui-même  avait 
employé  à  côté  les  unes  des  autres  des  formes  appartenant  à  des  dialectes 
de  langue  d'oïl  et  de  langue  d'oc.  Dans  ces  conditions,  la  restauration 
du  texte  primitif  est  impossible,  puisqu'on  ne  sait  à  quel  dialecte  il  fau- 
drait assigner  les  formes  indifférentes,  et  qu'on  ne  peut  distinguer  ce  qui 
appartient  à  l'auteur  de  ce  qui  est  le  fait  du  scribe.  D'ailleurs  la  langue 
de  la  Passion  a  été  étudiée  avec  un  soin  extrême  par  M.  Diez,  et  j'au- 
rais bien  peu  de  chose  à  ajouter  à  ses  observations.  Je  me  borne  donc  à 
publier  It  texte  exactement  tel  que  le  donne  le  ms.,  en  corrigeant  seu- 
lement quelques  lapsus  évidents  du  calamus  du  x^  siècle. 

La  versification  du  poème  est  la  même  que  celle  du  S.  Léger.  Sur  p6 
vers  dont  il  se  compose,  389  sont  construits  dans  la  forme  normale, 
c'est-à-dire  qu'ils  ont  un  accent  sur  la  quatrième  et  la  huitième  syllabe, 
et  que  la  quatrième  syllabe  termine  un  mot.  Tels  sont  les  vers  de  la 
deuxième  strophe  : 

Trenta  très  ânz      et  alques  plus, 

Des  que  carn  prés      in  terra  fut, 

Per  tôt  obréd      que  verus  déus, 

Per  tôt  sostég      que  hom  carnâls. 
La  coupe  qui,  tout  en  gardant  l'accent  sur  la  4'  syllabe,  le  fait  porter 
sur  la  pénultième  d'un  mot  à  chute  féminine,  et  par  conséquent  supprime 
l'hémistiche,  se  trouve  dans  88  vers,  p.  ex.  : 

Per  eps  los  nôstres  fu  auci's  3  b 

Si  cum  prophètes  anz  mulz  dis  7  c. 

I.  Voy.  Romania,  I,  p.  273-4. 


296  G.  PARIS 

La  coupe  normale  des  vers  latins  rhythmiques  qui  ont  servi  de  type 
aux  vers  romans  (voy.  Romania  \  29?),  et  qui  consiste  à  accentuer  la 
troisième  syllabe,  qui  est  d'ordinaire  la  pénultième  d'un  mot  à  terminaison 
féminine,  se  présente  dans  les  30  vers  suivants  : 

Cho  fud  néstra      rédemptions  4  b 

Cum  cel  âsnes      fu  amenaz  6  a 

Et  a  terra      crebantaran  1 5  d 

Cum  la  céna      Jhesus  ac  faita  23  b 

Melz  ti  fura      non  fusses  naz  38  c 

Si  l'ent  ménen       a  passiun  41  d 

Mult  lez  sémper      en  esdevint  5  3  b 

Nol  conséntunt      fellon  Judeu  56  b 

Ensems  crident      tout  li  fellon  59a 

Si  tu  lai'ses      vivre  Jhesum  59  c 

Ensems  crident      tout  li  Judeu  60  c 

De  purpûre  '       donc  lo  vestirent  62  a 

Dune  li  véstent      son  vestiment  64  b 

Ab  les  femnes      près  a  parlar  65  d 

Audez  fiUies      Jherusalem  66  a 

De  me  t'membres      per  ta  mercet  74c 

De  nos  aies      vera  mercet  77  b 

Jusque  ndna      des  lo  meidi  78  a 

Enter  mi'rra      et  aloen  87  c 

Donc  lo  pâusen      el  monument  88  c 

Que  contra  dmne      non  a  vertud  94  d 

Equi  éra      li  om  primers  95  a 

Veduz  fûre      veiades  cinc  105  b 

Ja  s'adûnent      li  soi  fidel  108  a 

Lingues  nôves      il  parlaran  115c 

Et  diables      encalceran  n  ^  d 

Il  non  débten      negun  Judeu  i2od 

Signes  fâzen      per  podestad  1 2 1  d 

Lui  que  aiude?      ne  l's  vencera  125  a 

Mercet  âias      de  pechedors  128  b 

Je  trouve  trois  vers  où  l'accent  est  sur  la  troisième,  sans  que  cette 

syllabe  soit  la   pénultième  d'un  paroxyton  ;  cette  coupe  détruit  tout 

hémistiche  : 

Sant  Johdn  lo  son  cher  amie  27  d 

Barrabânt  perdonent  la  vide  57  a 

I .  Peut-être  ce  mot  est-il  un  mot  latin,  qu'il  faudrait  alors  écrire  purpura 
et  accentuer  sur  la  dernière. 


LA  PASSION   DU  CHRIST  297 

Mais  per  vos  et  per  vostres  filz  66  d 
Dans  l'un  de  ces  trois  vers  (jyaj,  il  y  a  un  accent  marqué  sur  la 
cinquième,  ce  qui  est  tout  à  fait  contraire  à  la  règle  de  ce  rhythme.  Je 
trouve  même  deux  vers  où  la  cinquième  est,  avec  la  huitième,  la  seule 
syllabe  fortement  accentuée  du  vers  et  où  il  ne  parait  pas  possible  d'in- 
troduire une  correction  : 

Poisses  leisarai  l'en  annar  s  8  d 
Pilât  cum  audid  tais  raisons  6i  a 
Au  contraire  dans  celui-ci  :  Si  grant  près  pavors  als  Judeus  19  b,  il  est 
très-facile  de  rétablir  le  rhythme  en  intervertissant  pavors  et  près. 

Malgré  ces  exceptions  fort  rares,  on  voit  que  l'hémistiche,  avec  accent 
sur  la  troisième  ou  quatrième  syllabe,  est  de  règle  dans  les  vers  de  la 
Passion.  La  dernière  forme,  qui  divise  le  vers  en  deux  parties  parfaite- 
ment égales,  est  tellement  prédominante  qu'on  peut  l'appeler  la  forme 
normale.  Il  est  naturel  dès  lors  que  l'on  ait  traité  de  même  les  deux 
hémistiches,  et  qu'on  ait  permis  au  premier,  comme  au  second,  l'adjonc- 
tion d'une  syllabe  atone  non  comptée  dans  les  huit  syllabes  exigées  pour 
le  vers.  On  sait  que  les  vers  de  dix  et  douze  syllabes  admettent  cette 
forme  (au  moins  dans  la  poésie  épique)  pendant  tout  le  moyen-âge.  Elle 
se  retrouve,  comme  je  l'ai  dit  jadis  et  comme  l'a  montré  M.  ten  Brink 
(voy.  Romania  \,  295  )_,  pour  les  octosyllabes  dans  notre  poème.  Voici 
cinq  vers  où  je  crois  pouvoir  l'admettre  : 

Canted  avé\en      de  Jhesu  Crist  7  d  ' 

Pedra  sub  z\xre      non  laiserant  i6d2 

Corona  prénde^/      de  las  espines  62  ? 

Davan  la  porta       de  la  ciptat  67  b  4 

S'espaurir^AZ       si  de  pavor  1 00  b  s 
Il  est  vrai  que  ces  cas  ne  sont  pas  absolument  assurés,  mais  on  ne 
voit  pas  pourquoi  on  se  refuserait  à  admettre  cette  coupe  :  ce  n'est  que 
le  petit  nombre  des  exemples  qui  fait  hésiter. 

Quant  à  la  chute  féminine  du  second  hémistiche,  elle  est  fréquente  dans 
notre  poème  (20  rimes  sur  258),  tandis  qu'elle  est  exclue  à\i  Saint  Léger: 
cette  variété  dans  la  chute  des  vers  devait  rendre  l'exécution  musicale 
peu  commode  ^. 


i.Diez  (Jahrb.   VII,  367)  corrige  ce  vers  en  lisant  avicn,  mais  je   ne  puis 
admettre  cette  forme. 

2.  Diez  propose  de  lire  lairant. 

j.  Diez  {Jahrb.  VII,  368)  lit  dcls  espines,  ce  qui  peut  s'appuyer  sur  le  v.  10  a. 

4.  Diez  conjecture  Anz  la  porta. 

5.  Ce  dernier  vers  est  douteux  :  on  ne  l'obtient  que  par  une  correction. 

6.  Pour  de  plus  amples   détails  sur  la   métrique  de  la   Passion,  voy.   Diez, 
Jahrb.  VII,  369  p. 

Romania,  Il  20 


298  G.   PARIS 

Diez  a  exprimé  l'idée,  qui  paraît  plausible,  que  notre  poème  n'est 
qu'un  fragment  d'une  composition  plus  considérable  qui  racontait  toute  la 
vie  du  Christ  '.  Il  est  assez  difficile  de  déterminer  la  source  du  poète  : 
il  ne  se  borne  pas  à  l'Evangile,  et  emprunte  certains  traits  du  récit  à  des 
sources  apocrvphes  (str.  94  ss.  à  VEvangile  de  Nicodème)  :  je  suis  porté 
à  croire  qu'il  a  également  trouvé  dans  le  texte  latin  qu'il  suivait  le  fond 
des  réflexions  pieuses,  des  interprétations  symboliques  qu'il  ajoute  au 
récit,  et  de  la  courte  conclusion,  sur  la  diffusion  du  christianisme  et  les 
devoirs  des  chrétiens,  par  laquelle  il  le  termine.  Il  ne  manque  pas,  dans 
son  style  archaïque,  de  concision  ni  de  mouvement  ;  mais  on  ne  peut 
aller  jusqu'à  lui  reconnaître  un  talent  poétique  auquel  il  ne  prétendait 
pas.  Son  poème  est  un  exemple,  et  tout  à  fait  louable,  des  efforts  que 
faisait  le  clergé  pour  répandre  dans  le  peuple,  ignorant  de  la  langue 
latine,  les  récits  et  les  enseignements  qui  constituent  la  doctrine  chré- 
tienne. Le  caractère  de  l'écriture  et  de  la  langue  lui  assigne  pour  date 
le  xe  siècle  :  mais  je  ne  sais  si  on  serait  autorisé,  en  l'absence  de  preuves 
aussi  claires,  à  conclure  cette  date,  comme  l'a  fait  Champollion,  des  vers 

127  a  b  : 

Quar  fmimunz  non  est  mult  Ion, 

Et  regnum  Deu  fortment  es  prob. 
Il  est  certain  qu'on  a  -beaucoup  exagéré  la  terreur  de  l'an  mil,  et  que 
les  idées  sur  le  voisinage  de  la  fin  du  monde,  si  répandues  chez  les 
chrétiens  primitifs,  étaient  au  moins  aussi  courantes  au  ix^  siècle  qu'au  x* 
et  ne  cessèrent  pas  de  l'être  au  xi'^  ^ 

Le  poème  de  la  Passion  a  été  publié  une  première  fois,  comme 
le  Saint  Léger  et  aussi  mal,  par  Champollion-Figeac  ;  M.  Diez  en  a 
donné  en  1852,  dans  ses  Zwei  altromanische  Gedichte,  une  édition  fort 
améliorée.  En  1855,  dans  les  Gelehrîe  Anzeigen  de  l'Académie  de  Munich, 
M.  Konrad  Hofmann  a  proposé  une  série  de  corrections.  Diez  lésa  adop- 
tées presque  toutes  dans  son  second  travail  sur  notre  poème  (Jahrbuch 
fiir  romanische  Literatur,  1860,  p.  561-380),  en  a  communiqué  quelques- 
unes  dues  à  M.  Delius,  et  en  a  fait  de  son  chef  un  certain  nombre 
d'autres.  M.  Hofmann  est  revenu  à  son  tour  sur  ce  sujet  dans  les 
Comptes-rendus  de  l'Académie  de  Munich  '^séance  du  6  juillet  1867),  et  a 
traité  encore  quelques  passages  difficiles.  M.  Bartsch,  qui  avait  remanié 
quelques  vers  dans  la  première  édition  de  sa  Chrestomathie  française,  a 
donné  dans  la  seconde  les  strophes  30-89  d'après  ma  collation  — 
Le  ms.  a  confirmé  en  un  très-grand  nombre  de  cas  les  conjectures  de 

1 .  Hora  vos  die  semble  indiquer  le  début  d'une  partie  du  poème,  comme 
S.  Léger,  str.  26  :  Hore  m  oJreiz,  etc. 

2.  Voy.  sur  ce  sujet  un  bon  travail  de  dom  Fr.  Plaine  dans  la  Revue  des 
Questions  historiques,  1875,  p.   145  ss. 


LA  PASSION  DU  CHRIST  299 

MM.  Diez  et  Hofmann.  Ce  dernier  surtout  a  retrouvé  souvent,  à  travers 
les  altérations  étranges  du  premier  éditeur,  la  leçon  du  manuscrit  avec  une 
perspicacité  véritablement  divinatoire.  La  comparaison  du  texte 
restitué  avec  ses  conjectures  fait  le  plus  grand  honneur  à  sa  sagacité,  en 
même  temps  qu'elle  encourage  les  savants  à  l'imiter  :  on  voit  que  des 
conjectures  qui  peuvent  souvent  paraître  hardies  ont  grande  chance 
d'être  justifiées  quand  elles  sont  éclairées  par  une  véritable  science  philo- 
logique et  paléographique. 


LA   PASSION    DE  JÊSUS-CHRIST '. 


Je  désigne  par  Ch.  l'édition  princeps,  par  D.  celle  de  Diez,  par  D'.  le  travail 
de  Diez  dans  le  Jahrbach,  par  H.  et  H",  les  deux  articles  de  M.  Hofmann,  par 
Ds.  et  B.  les  conjectures  de  MM.  Delius  et  Bartsch.  —  Je  n'ai  pas  indiqué  les 
bizarreries  de  coupe  et  de  ponctuation  de  l'édition  princeps. 


1  Hora  vos  die  vera  raizun 
de  Jesu  Christi  passiun  : 
los  sos  affanz  vol  remembrar 
por  quecestmund  tota  salvad. 

2  Trenta  très  anz  et  alques  plus 
des  que  carn  près  in  terra  fu  : 
per  tôt  obred  que  verus  deus, 
pertotsostegque  hom  carnals. 


3  Peccad  negun  unque  non  fez, 
per  eps  los  nostres  fu  aucis  : 
la  sua  mort  vida  nos  rend, 

sa  passiuns  toz  nos  redenps. 

4  Cum  aproismed  sa  passiuns, 
cho  fud  no-stra  rédemptions, 
aproismer  vol  a  la  ciutat  : 
afanz  per  nos  susteg  mult  greus. 


I .  J'ai  traité  les  u  =  v  comme  en  français  et  non  comme  en  provençal;  j'ai  mar- 
qué par  une  apostrophe  toutes  les  lettres  supprimées  dans  les  enclitiques,  et  j'ai 
séparé  les  enclitiques  des  mots  sur  lesquels  elles  s'appuient  (sauf  pour  J^/i  tials). 
J'ai  supposé  partout  en  et  non  ne  (inde).  Le  signe  e,  à  défaut  d'autre, 
représente  l'f  cédille  que  le  ms.  emploie  assez  confusément  à  côté  d'e,  d'à  et 
d'ûe;  Ch.  met  toujours  un  e  simple  pour  e.  L'écriture  du  ms.  rend  très- 
facile  la  confusion  entre  t  et  z  d'une  part,  entre  t  final  et  r  de  l'autre.  J'ai  mar- 
qué d'un  ?  les  cas  où  j'ai  hésité,  en  choisissant  toujours  la  leçon  indiquée  par  le 
sens  ou  la  grammaire.  —  J'ai  indiqué  par  des  italiques  les  mots  entièrement  latins 
conservés  dans  le  texte  roman.  Plusieurs  de  ces  mots  ne  sont  pas  simplement  du 
fait  du  copiste  :  ils  ont  été  employés  par  l'auteur  lui-même  sous  leur  forme  latine, 
oui  est  nécessaire  à  la  mesure  (voy.  2c„  3  d  (où  l'accent  est  déplacé),  45  a  b,  78 
a,  80 d,  87c,  109  b,  I  lod,  119  c,  122  b,  1291. 

2  b.  Ch.  intcr  nos,  mais  le  fac-similé  avait  déjà  permis  à  H.  de  restituer 
in  terra. 

3  a.  Ch.  unijue. 

3  d.  Ms.  tôt?  Ch.  toi.  —  Ms.  rcdepns,  Ch.  rcdcnps. 

4  d.  Ch.  afans  per  nos  (y)  sustegiiest,  D.  ;  susteguest.  — Les  mots  mult  gr..., 
oubliés  d'abord  par  le  scribe,  ont  été  réintégrés  dans  l'interligne;  j'hésite 
pour  savoir  si  on  doit  lire  gran:  ou  greus. 


^00  G.   PARIS 

5  Cum  el  perveing  a  Betfage,  lo 

—  vil'es  desoz  mont  Olivet — 
avant  dels  sos  dos  enveied, 
un  asnç  adducere  se  roved. 


6  Cum  cel  asnez  fu  amenaz, 
delormantelzbenl'ant  parad; 

de  lor  mantelz,  de  lor  vestit  \  i 

ben  li  aprestunt  o  ss'assis. 

7  Par  sua  grand  humilitad 
Jésus  rex  magnes  sus  monted, 

si  cum  prophètes  anz  mulz  dis        ,2 
canted  aveien  de  Jesu  Crist. 

8  Anz  petiz  dis  que  cho  fus  fait 
Jhesus  lo  Lazer  suscitet, 

clii  quatre  dis  en  moniment 
jagud  aveie  toz  pudenz. 

9  Cum  co  audid  tota  la  gent 
que  Jhesus  ve  lo  reis  podenz 
chi  eps  lo  mort  fai  se  revivere, 

a    grand   honor   encontr'exi-        14 
[rent. 


I  ?, 


Alquant  dels  palmes  prendent 
[rames, 

dels  divers  alquant  las  bran- 
[ches  : 

encontr'al  rei  qui  fez  lo  cel 

issid  lo  di  le  poples  lez. 

Canten  li  gran  e  li  petit  : 
«  fili  Davit,  fili  Davit  »  ; 
palis,  vestiz,  palis,  mantels 
davant  extendent  a  ssos  pez. 

Gran  foies  aredre,  gran  davan  : 
gran  e  petit  Deu  van  laudant; 
ensobre  tôt  petit  enfan 
osanna  semper  van  clamant. 

A  la  ciptad  cum  aproismet, 
et  el  la  vid  e^lla  sgarded, 
de  son  piu  cor  greu  suspiret, 
de  ssos  sanz  olz  fort  lagrimet  : 

«  Hierussalem,  Hierussalem, 
gai  te»  dis  el  «  per  tos  péchez  ! 


5  b.  Ms.  oliucr?  Ch.  Olivet;  cf.  117  b.  —  Je  n'admets  pas,  non  plus  que  D., 
l'explication  de  H.  pour  ce  vers  et  30  b:  u  //  au  lieu  de  vil  (voy.  D2.,  p.  363). 

6  d.  Ch.  apprestunt. 

7  b.  Ch.  Jésus. 

7  c.  Ch.  ant.  —  Prophètes  est  du  féminin;  voy.  Diez,  Gramnmtik,  II,  p.  17. 

7  d.  D2.J  p.  67,  propose  avien  pour  la  mesure;  on  pourrait  aussi  lire  avren{t)\ 
mais  je  crois  que  le  vers  peut  rester  tel  quel  :  voy.  ci-dessus,  p.  297. 

8  a.  Ch.  petit. 

9  b.  Ms.  lazez?  Ch.  Lazer. 

9  b.  Ch.  que  J.  ve  l'oreis  poderz;  D.  a  déjà  restitué  lo  reis  podenz. 

9  c.  Ch.  morzfaise;  D.  conjecture,  mais  inutilement, /aii/Vf:  5f  est  ici  explétif. 

9  d.  Ms.  encontraxirent,  Ch.   eucontr'ixirent.    L'a  de  la  forme  latine  contra   a 

mangé  le  e  initial  de  exirent. 
10  a  Ch.   troncs,  ms.   ranis  ;   rama  pr.,   raime  fr.,   autorisent  ma  correction, 

nécessitée  par  la  rime. 
10  b.  Ch.  alquant  d.  0.,  ce  qui  fausse  le  vers.  Ms.  alaquant. 
10  c.  D.  encontra  l  rei.  Il  me  semble  qu'après  aller,  issir  encontre,  il  vaut  mieux 
mettre  le  régime  indirect. 

10  d.  Ms.  lodit,  Ch.  lo  di. 

1 1  c.  Ch.  vestit.  —  D2.   conjecture,  non  sans  vraisemblance,  peliz  l'une  des 
deux  fois.  —  Ms.  mantenls. 

11  d.  Ch.  estendent. 

12  a.  Ch.  aredrengan.  D.  avait  conjecturé  aredr'  et  an  davant. 
12  c.  Ch.  petiz. 

14  b.  Ch.  z'aite  dis  et,  D.  avait  conjecturé  gai  et  el. —  Ms.  pechet?  Ch.  pechet. 


LA  PASSION 

^  pensar  non  vols,  pensar  no  1' 
[poz  : 
non  t'o  permet  tos  granz  or- 
[golz. 
1 5   1)  Venrant  li  an,  venrant  li  di 
quet  t'asaldran  toi  inimic: 
il  totentorn  t'arberjaran, 
et  a  terra  crebantaran. 

[sunt 

i6  »  Los  toz   enfanz  qui  in  te 

a  maies  penas  aucidrant; 

en  tos  belz  murs,  en  tas  mai- 

[sons, 

pedra  ssub  altre  non  laiserant. 

17  >/  Li  toi  caitiu  per  totas  genz 
menad  en  eren  a  torment  ; 
quar  eu  te  fiz,  nu  m'  cogno- 

[guist  ; 

salvar  te  ving,  nu  m'  receu- 

[bist.  » 

18  Cum  cho  ag  dit  et  percuidat 
en  iemplum  deu  semper  intret  ; 
los  marchedanz  quae  in  trobet 
a  grand  destreit  fors  los  gitet. 

[tred 

19  Los  SOS  talanz  ta  fort  mons- 


DU  CHRIST  501 

que  grant  près  pavors  als  Ju- 

[deus  : 

de  dobpla  corda  l'z  vai  firend, 

tôt    lor  marched  vai   desfaz- 

[end. 

20  Felo  Judeu  cum  il  cho  vidren, 
enz  en  lor  cors  grand  an  en- 

[veie  : 
per  mais  conselz  van  demandan 
nostre  sennior  cum  tradissant. 

2 1  Lo  fel  Judes  Escarioth 

als  Judeus  vengra  en  rebost  : 

«  que  m'en  darez  ?  e  1'  vos 

[tradran , 

vostres  talenz  ademplirant.  » 

[mesdrent, 

22  Trenta  deners  dune  li  en  pro- 
son  bon  sennior  que  lotradisse: 
si  chera  merz  ven  si  petit  ! 
hanc  non  fud  hom  qui   magis 

[l'audis. 

23  Et  a  cel  di  que  dizen  Pasches, 
cum  la  cena  Jhesus  oc  faita, 
el  sus  leved  del  piu  manjer, 

a  ssos  fedels  laved  lis  pez  ; 


1 5  b.  Ms.  tjuez^  Ch.  ijuez.  —  Ch.  oi  inimic  (il  traduit  les  ennemis  !);  D,  toi. 

16  a.  Ms.  enfant?  Ch.  enfanz. 

16  c.  D.  conjecture  lairant,  mais  voy.  ci-dessus  p.  297. 

17  a.  Ms.  gcnt?  Ch.  gcnz. 
17  b.  Ch.  tormenz. 

17  d.  Ch.  siggnum;  H.  (et  Ds.)  avait  conjecturé  vig  nu  m  :  le  ms.  donne  ving 
num,  seulement  \'n,  d'abord  oubliée,  a  été  écrite  toute  petite  au-dessus  de 
la  ligne. 

18  a.  Ch.  percridat.  Je  crois  que  percuidat  est  une  faute  du  scribe  pour  precui- 
dat  ;  cf.  85  d^  et  29  a. 

18  c.  Ms.  marchedant?  Ch.  marchcdant.  D.  corrige  in  en  inz. 

18  d.  Ch.  grant.  —  Ms.  gitcz?  Ch.  gitet. 

19  a.  Ms.  talantf  Ch.  talant. 

19  b.  Sur  le  rhythme,  voy.  p.  297. 

20  b.  En  manque  dans  le  ms.  ;  D.  l'a  déjà  restitué. 

21  b.  Ch.  vcnguc]  D^.  avait  conjecturé  vcngrc  (p.  268). 

21  c  d.  D.  propose,  et  je  suis  de  son  avis,  de  lire  tiadrai  et  adcmplirai. 

22  b.  Ch.  lor,  qui  serait  admissible  comme  correction. 

23  c.  Edd.  susleved. 
23  d.  Ms.  ped. 


302  G.    PARIS 

24  Et  per  lo  pan  et  per  lo  vin 
fortsaccramentlor  commandez 
per  remembrar  sa  passiun,  29 

que  faire  rova  a  trestoz. 

2  5   De  pan  et  vin  sanctificat 
toz  SOS  fidels  i  saciet, 
mais  que  Judes  Escharioh,  3° 

cui  una  sopa  enflet  lo  cor  : 

26  Judas  cumog  manjed  la  sopa, 
diable  sen  enz  en  sa  gola  ; 
semper  leved  del  piu  manjar,        3 1 
tôt  als  Judeus  0  vai  nuncer. 


27  Jhesus  lo  bons  per  sa  pietad 
tan  dulcement  près  a  parler; 
sobre  son  peiz  fez  condurmir 
sant  Johan  lo  son  cher  amie. 

28  A  cel  sopar  un  sermon  fez, 
chi  cel  non  sab  tal  non  audid  : 
contra  l's  afanz  que  an  a  pader 


toz  SOS  fidels  ben  en  garnid. 

Alo  sanc  Pedre  perchoinded 
que  cela  nuit  lui  neiara  : 
Pedres  fortment  s'en  aduned 
per  epsa  mort  no  F  gurpira. 

Christus  Jhesus  dens'en  leved, 
Gehsesmani  vil'  es  'n  anez  : 
toz  SOS  fidels  seder  rovet, 
avan  orar  sols  en  anet. 

[menz, 
Grant  fu  li  dois,  fort  marri- 
si  condormirent  tuit  ades  ; 
Jhesus  cum  veg  los  esveled, 
trestoz  orar  ben  los  raanded. 

E  dune  orar  cum  el  anned, 
si  fort  sudor  dunques  suded 
que  cum  lo  sags  a  terra  curren 
de  sa  sudor  las  sanctas  gutas. 


5  ]  Als  SOS  fidels  cum  repadred, 


24  b.  Le  ms.  semble  bien  porter  commandez;  Ch.  commandez;  D2.  propose  (p 
375)  de  lire  au  vers  précédent  Et  per  lo  vin  ei  per  lo  pan,  mais  je  ne  sais 
si  la  rime  en  serait  meilleure. 

24  d.  Ch.  cov  p.  rova,  corrigé  par  D.  en  cove,  ce  qui  a  induit  H^.  à  proposer 
une  transposition  des  vers  c  et  d  rendue  inutile  par  !a  bonne  leçon. 

25  b.  Ms.  tôt?  Ch.  tôt. 

26  b.  Ch.  diables  enenz,  ce  que  D.  a  corrigé  en  diables  ven  enz,  Ds.  en  diables 
er  :  il  est  plus  simple  de  couper  comme  je  le  fais  avec  le  ms.  :  diabolum 
sentit. 

27  c.  Ms.  condurmiz?  Ch.  condurmiz. 

27  d.  Ch.  sou. 

28  c.  Ch.  contr'alz  a.  qu'an. 

29  a.  Le  ms.  coupe  per  cho  indcd,  comme  a  fait  Ch.  ;  H.  a  corrigé  perchoinded, 
mais  je  crois  qu'ici,  comme  18  a,  il  faut  lire  precoided ;  que  signifierait  ici 
«  demanda  »  } 

29  c.  Voy.  sur  ce  vers,  que  Diez  a  essayé  de  corriger,  l'excellente  explication 
de  H2,,  dont  j'aurais  dû  me  souvenir  à  propos  du  v.  16  a  du  Saint  Léger. 

30  a.  Edd.  s'enleved. 
30  c.  Ch.  trovct. 

30  d.  Ms.  euan  ;  edd.  c  van,  qui   ne  me  paraît  pas  donner  un  bon  sens  ;  cf. 

Luc  XXVI,  39;  Marc  XIV,  35.—  Ms.  anez?  Ch.  anez. 
3  !  a.  Ch.  Granz. 
32  a.  Ch.  Et. 

32  c.  Ms.  Ch.  curr;  D.  curren. 

33  a.  Ms.  Alsos,  Ch.  Als  sos. 


LA  PASSION 

tam  bêlement  los  conforted. 
Li  fel  Judas  ja  s'aproismed 
ab  gran  cumpannie  dels  Ju- 
[deus. 
34  Jhesus  cum  vidra  los  Judeus 
zo  lor  demandet  que  querent: 
il  !i  respondent  tuit  adun  : 
«  Jhesum  querera  Nazarenum.-» 

51;  «Eu  soi  aquel,»  zo  dis  Jhesus: 
tuit  li  felun  cadegren  jos  ; 
terce   vez  lor  0  demanded  : 
a  totas  treis  chedent  envers. 

56  Mais  li  felun  tuit  trassudad 
vers  nostre  don  son  aproismad  ; 
Judas  li  fel  ensenna  fei: 

«  Celui  prendet  cui  baisarai.  » 

57  Judas  cum  veggra  ad  Jhesum 
semper  li  tend  lo  son  menton: 
Jhesus  li  bons  no  1'  refuded^ 
al  tradetur  baisair  doned. 

[bons, 

58  «  Amicx,  »  zo  dis  Jhesus  lo 
«  pcr  que  m' trades  in  to  baisol  ? 


DU  CHRIST  503 

melz  ti  fura  non  fusses  naz 
que  me  tradas  per  cobetad.  » 

39  Armad  estèrent  evirum, 
detotasparz  presdrent  Jesum: 
no  s'  defended  ne  no  ss'  usted 
a  la  mort  vai  cum  uns  anel. 

40  Sanct  Pedre  sols  veinjar  lo  vol  : 
estrais  lo  fer  que  al  laz  og, 

si  consegued  u  serv  fellun, 
la  destre  aurilia  li  excos. 

41  Jhesus  li  bons  benred  per  mal: 
l'aurelia  al  serw  semper  saned. 
liades  mans,  cume  ladron, 

si  l'ent  menen  a  passiun. 

42  Dune  lo  i  gurpissen  sei  fedel, 
cum  el  desanz  dit  lor  aveit  : 
sanz  Pedre  sols  seguen  lo  vai , 
quar  sua  fm  veder  voldrat. 

43  Anna  nomnavent  le  Judeu 
a  cui  Jhesus  furet  menez  : 
donc  s'adunouent  li  félon, 


J3  b.  Ch.  beulement  ;  Ms.  benlcment  ;  évidemment  le  scribe  s'était  laissé  aller  à 
écrire  ben,  mot  si  fréquent,  et  il  a  oublié  d'effacer  \'n  ensuite. 

33  c.  Ms.  Judeus;  Judas  a  été  restitué  par  H2. 

34  a.  Ch.  vidrit. 

34  b.  Ms.  demandez?  Ch.  demande;  H.  a  proposé  et  D2.  (p.  564)  a  adopté 
queretz,  mais  il  semble  bien  que  zo  dépende  de  querent,  et  la  translation  de 
l'accent  sur  la  finale  n'est  pas  impossible. 

3  ^  a.  Ch.  Jésus. 

35  b.  Ch.  caden  ginon  los  (en  rejetant  los  au  v.  c);  D.  proposait  :  li  felun 
caden  ginolos. 

36  d.  Ms.  bassarai. 

37  a.  Ch.  veggnet. 

38  a.  Ms.  lo  bons  ihs  ;  cf.  D2.  p.  375. 

38  b.  Ch.  Co,  qui  ne  pourrait  être  admis  ici;  baizol. 

39  a.  Ms.  Armand. 

39  b.  Ms.  part?  Ch.  part.  —  Ch.  Jhesum. 

39  d.  Ms.  lar;  D.  la.  ' 

41  b.  Ms.  ad;  D.  al. 

41  c.  Ms.  liadens;  D.  liades. 

42  a.  Ch.  lo  gurpissen.  Au-dessus  de  lo  on  a  récrit  oi. 
42  b.  Ch.  desans.  —  Ms.  aveia,  corrigé  par  D. 

42  c.  Ch.  Seguin  ;  le  ms.  a,  au-dessus  de  \'a  de  seguen,  un  autre  petit  n  écrit 
dans  l'interligne. 


^04  G.  PARIS 

veder  annouent  près  Jhesum.  a  coleiar  fellon  lo  presdrent  ; 

ensobretot  si  l'escarnissent  : 

44  De  quant  il  querent  le  forsfait  «dinos,prophete,chit'ofedre?.> 
cum  il  Jhesum  oicisesant, 

non  fud  trovez  ne  envenguz  :        48  Fors  en  las  estras  estet  Petre  ; 
quar  el  forsfait  no  feist  neul.  al  fog  l'useire  l'seswardevet  : 

de  sa  raison  si  l'esfredet 

45  Davant  l'ested  le  pontifex,  ^^^  j^  jeu  fil  li  fai  neier. 
si  conjuret  per  ipsuni  Deu 

qu'el  lor  dissest  per  pura  fied  49  Anz  que  la  noit  lo  jalz  cantes, 

si  vers  Jhesus  fils  Deu  est  il.  terce  vez  Petre  lo  neiet  : 

IJhesus.  Jhesus  li  bons  lo  reswardet, 

46  «  Tu  eps  l'as  deit,  »  respont  lui  recognostre  semper  fit. 
Tuit  li  fellon  crident  adun  : 

«  major  forsfait  que  i  querem?  50  Petrus  d'alo  fors  s'  en  aled, 
per  lui  medeps  audit  l'avem.»  amarament  mult  se  ploret. 

[brirent  ;  Per  cio  laissed  Deus  se  neier 

47  Los  SOS  sans  ois  duncques  eu-  que  de  nos  aiet  pieted. 

43  d.  Ch.  annavent.  La  leçon  du  ms.  montre  combien  D.  a  eu  raison  de  ne  pas 
changer,  au  vers  précédent,  adunoucnt  en  adunavcnt,  mais  je  n'ose  écrire  ces 
formes  par  v  (adunovent)  ;  Va  n'est  sans  doute  qu'intercalaire  (cf.  cependant 
amout  à  côté  à'amot,  mais  ils  sont  l'un  et  l'autre  pour  amoiiet),  ou  conserve 
un  faible  vestige  du  b  latin  vocalisé  puis  absorbé  avec  Va  dans  \'o  (amabant 
=  amavant  =  amauant  =  amoant  =  amo{u)enl),  et  il  ne  s'est  peut-être 
jamais  développé  jusqu'au  v  :  le  >v  qu'on  rencontre  p.  ex.  dans  le  Pi.  0. 
(amowcnt)  me  paraît  indiquer  le  son  d'une  semi-voyelle  plutôt  que  d'une 
consonne. 

44  b.  Ch.  occifesant]  D.  occir  fesant  ;  H.  avait  retrouvé  par  divination  occii«anf. 
44  c.  Ch.  cnvengut. 

44  d.  Ch.  de  f.  n.  f.  nul.  H^.  avait  conjecturé  neul. 

45  c.  Ms.  dissets,  Ch.  disset. 

45  d.  D2.  (p.  375)  propose  pour  la  rime  de  lire  (7  est. 

47  a.  Ms.  Lo.  —  Ch.  dumques. 

47  c.  Ch.  en  sabretat  (il  traduit  :  Avec  joie). 

47  d.  Ch.  to,  D.  te;  H.  a  parfaitement  expliqué  le  vers  en  lisant  t'o  fedre,  v  t'a 
fait  cela  ». 

48  a.  Ms.  estret.  Ch.  Fins  en  las  ostias  estet.  —  Je  n'ose  admettre  estret  pour 
steterat;  cf.  83  a,  108  d.  —  Le  mot  estres  nous  offre  le  plus  ancien  exemple 
du  fr.  êtres,  sur  lequel  on  peut  voir  l'article  de  Littré. 

48  b.  Ms.  csuuardouet  ;  la  rime  exige  ici  eswardcvet,  que  D.  a  déjà  restitué. 
48  c.  Ms.  esfred;  Ch.  ajoute  et  au  commencement  du  vers  ;  H.  a  supprimé  cet 
et  et  a  corrigé  le  vers  comme  je  le  fais  aussi.  —  B.  esfreed. 

48  d.  Ch.  lo  deu  silli;  D.  sa  deu  si  li  ;  H.  avait  retrouvé  par  intuition  la 
leçon  qui  est  dans  le  ms. 

49  a.  Ch.  Ant. 

49  b.  Ms.  neiez?  Ch.  neiet. 

49  c.  Ch.  los.  D.  et  B.  ont  gardé  tos ;  voy.  le  vers  suivant. 

49  d.  Ms.  reeognostret  ;  Ch.  recognostre  et.  D.  donne  de  ce  vers  (ainsi  que  du 
précédent)  une  traduction  qui  n'est  pas  exacte;  il  signifie  «  il  le  fit  immé- 
diatement rentrer  en  lui-même,  se  repentir.  » 

50  c.  Ch.  seu  neier;  H.  avait  conjecturé  senneier,  équivalent  àscneier,  que  donne 
le  ms. 


5 1  Cum  le  matins  fud  esclairez, 
davani  Pilât  l'en  ant  menet 
fortment  lo  vant  il  acusand, 
la  soa  mort  mult  demandant. 


52  Pilaz  Erod  l'en  enviet, 
cui  des  abanz  voliet  mel  ; 
de  Jhesu  Christi  passion 
am  se  paierent  a  ciel  jorn 


LA  PASSION  DU  CHRIST  JOJ 

^6  Pilât  que  anz  l'en  vol  laisar 
no  r  consentant  fellon  Judeu  : 
vida  perdonent  al  ladrun  : 
«  aucid,  aucid  «  crident  «  Jhe- 
[sura.  » 

57  Barrabant  perdonent  la  vide, 
Jhesuminaltacruzclaufisdrent: 
«  crucifige,  crucifige  » 
crident  Pilât  trestuit  ensems. 


5  5   Lo  fel  Herodes  cum  lo  vid, 
mult  lez  semper  en  esdevint  : 
de  lui  long  temps  mult  a  audit  : 
semper  pensed  vertuz  feisis. 

^4  De  multes  vises  l'apeled  : 
Jhesus  li  bons  mot  no  l' soned; 
Judeu  l'acusent,  el  se  tais, 
ad  un  respondre  non  denat. 

5  ^   Dune  lo  despeis  e  l'escarnit 
li  fel  Herodes  en  cel  di  : 
blanc  vestiment  si  l'a  vestit, 
fellon  Pilât  lo  retrames. 


5  8  «  Cum  aucidrai  eu  vostre  rei  ?» 
zo  dis  Pilaz  «  forsfaiz  non  es  : 
rumpre  1'  farai  et  flagellar, 
poisses  laisarai  l'en  annar.  » 

59  Ensems  crident  tuit  li  fellun, 
entro  en  cel  en  van  las  voz  : 
u  si  tu  laises  vivre  Jhesum, 
non  es  amies  l'emperador.  » 

60  Pilât  sas  mans  dunques  laved, 
que  de  sa  mort  posche  s'neger  ; 
ensems  crident  tuit  li  Judeu  ; 
«  sobre  noz  sia  toz  li  péchez  !  » 


51  a.  Ch.  fut  esclairet. 

52  a.  Ch.  Pilât. 

53  b.  Ms.  abant?  Ch.  abanz. 

$2  d  Ch.  patiercnt;  H.  avait  conjecturé  paierent  :  «  il  faudrait  sur  ce  point, 
dit  D2.  p.  365,  consulter  le  ms.  »  ;  il  a  donné  raison  à  H. 

54  c.  Ch.  judeus. 
5$  a.  Ch.  despers,  D.  despeis.  —  Ms.  le  carnit,  Ch.  l'ecarnit,  D.  lescarnit. 

Ms.  ant?  Ch.  anz. 

Ch.  fellun. 
c.  Ch.  Juda^  D.  Judeu;  H.  a  deviné  vida, 
h.  Ms.  claufrisdrnt. 

a.  Ch.  imprime  :  Cum  aucidrai?  cui  vos  est  reizo?  Dis  Pilaz,  etc.,  et  traduit: 
Il  Comment  le  tuerai-je?  quelles  raisons  avez-vous  ?  »  D.  a  d'abord  rejeté  zo 
au  second  vers,  puis  il  a  proposé,  une  première  fois  en  hésitant,  une  seconde 
fois  avec  assurance  (p.  368J  la  leçon  même  qui  est  dans  le  ms. 
^8  c.  Ms.  rumplel  f. 

58  d.  Ch.  anar. 

59  a.  Ch.  fellunt. 
ji)  c.  Ch.  Jhesus. 

60  b.  Ds.  a  e.xpliqué  neger  par  «  purifier  »,  en  le  comparant  au  prov.  denear  ; 
D2.,  p.  367,  n  admet  pas  cette  explication.  Je  pense  en  effet  que  negare  peut 
parfaitement  suffire  ici  pour  le  sens,  mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  qu'il 
a  existé  en  anc.  tr.  un  verbe  nier  signifiant  nettoyer. 


<)6  a. 
S6  b. 
56  c. 
S7b. 
$8 


506  G.    PARIS 

6i    Pilât  cum  audid  tais  raisons, 
ja  lor  gurpis  nostre  sennior  ; 
donc  lo  recebent  li  fellun, 
fors  l'en  conducent  en  la  cort. 

62  De  purpure  donc  lo  vestirent, 

et  en  sa  man  un  raus  li  mes- 

[drent : 

coronaprendentdelas  espines, 

et  en  son  cab  fellun l'asisdrent. 


6  3  Femnes  lui  van  detras  seguen, 
ploran  lo  van  et  gaimentan  ; 
Jhesus  li  plus  redre  gardet. 


66 


67 


63  De  davant  lui  tuit  a  genolz 
si  s'excrebantent  li  fellon  ; 

dune  lo  saludent  cum  senior,       ^o 
et  ad  escarn  emperador. 

64  Et  cum  asez  l'ont  escarnid, 
dune  li  vestentson  vestiment, 

et  el  medeps  si  près  sa  cruz,       69 
avan  toz  vai  a  pasiun. 


ab  les  femnes  près  a  parler  : 

u  Audez,  fillies  Jherusalem, 
per  me  non  vos  est  obs  plo- 
[rer; 
mais  per  vos  et  per  vostres 
[filz 
plorez  assaz,  qui  obs  vos  es.  n 

Cum  el  perveng  a  Golgota, 
davan  la  porta  de  la  ciptat, 
dune  lor  gurpit  sa  chamisse 
chi  sens  custurae  fo  faitice  : 

Il  no  l'auseron  deramar  , 
mais  chi  l'avra  sort  an  gitad  : 
non  fut  partiz  sos  vestimenz, 
zo  fu  granz  signa  tôt  per  ver  : 

En  huna  fet,  huna  vertat, 
tuit  soi  fidel  devent  ester  ; 
lo  SOS  regnaz  non  es  devis, 
en  caritad  toz  es  uniz. 


70  E  dels  feluns  qu'eu  vos  diz  anz 


61  a.  Ch.  rasons. 

61  b.  Ch.  a  lor. 

62  b.  Ch.  rams. 

62  c.  Ch.  prendrent.  —  Voy.  sur  ce  vers  ci-dessus,  p.  297. 

62  d.  Ch.  la  misdrent.—  B.  la  sisdrent. 

63  a.  Ch.  jerwlz. 

63  b.  Ch.  JhcsLim  crebantent.  — J'avoue  ne  pas  comprendre  ce  passage  :  serait- 
ce  M  se  crèvent  (de  rire)  »  ? 

65  c.  Ms.  gardera  Ch.  gardet.  —  On  pourrait  p.-ê.  lire  g^nftr  en  faisant  dépen- 
dre cet  infinitif  de  près  a,  comme  parler. 

66  b.  Ms.  ob,  D.  obs. 

66  c.  Ch.  vostre. 

67  b.  Voy.  sur  ce  vers  ci-dessus,  p.  297.  —  B.  lit  del  ciptat,  ce  qui  est  inad- 
missible. 

67  c.  Ch.  chamisc. 

68  a.  Le  ms.  porte  aaseT. 

68  b.  Ms.  mais  aura  sort  an  gitad  (Ch.  agitad).  Malgré  la  mauvaise  leçon  de 
Ch.,  D.  a  refait  le  vers  tel  que  je  le  donne,  en  s'appuyant  sur  Jean  XIX, 
24  :  sed  sortiamur  de  illa  eu  jus  sit.  H.  a  proposé  :  Mais  aura  sort  en  an 
gitad,  où  aura  p.  ora  serait  plus  que  douteux. 

69  a.  Ch.  una  fet. 

70  a.  Ces  deux  vers  sont  parmi  les  plus  difficiles  du  poème.  Ch.  a  imprimé  E 
dels  feluns  que  u  vos  diz  Anz  lei  dei  venir  oculai  sei  (trad.  «  Et  des  félons 
dont  je  vous  parle,  ils  paraissent  venir  le  soulager  (?)  »).  Le  ms.  ne  sépare  pas 
les  vers  a  et  b,  et  donne  nettement  0  eu  laisei;  le  seul  mot  douteux  est  venir, 


LA  PASSION  DU  CHRIST  5^7 

lai  dei  venir  o  eu  laisei  :  esmes  oidi  en  cest  ahanz.  » 
quar  il  lo  fel  mesclen  ab  vin, 

nostrae  senior  lo  tenden  il.  -^  Envers  Jhesum  sos  olz  torned, 

si  piament  lui  appelled  : 

71  Cuml'anlevadsusenlacruz,  ^^  ^^    ^^  t'membres  per  ta 
dos  a  SOS  laz  penden  lasruns  ;  Pmercet 
entrecels  dos  pendent  Jhesum:  ^^^  ^^  vendras,    Christ,  en 
il  per  escarn  o  fan  trestot.  r^^^  j.gj^   „ 

72  Cum  ill'anmes  sus  en  la  cruz,       75   Respon  li  bons  qui  non  men 


gran   fan    escarn^   gran    cri 


[tid, 


fduizun-  ^^^  ^"  ^P^^  "^°^^  5ém/7er   fu 


ensobre  toz  uns  dels  ladruns 


[plus: 


el  escarnie  rei  Jhesum.  <'  eu  t'o  promet,  oi  en  est  di 

ab  me  venras  in  paradis.  « 
7  j  Respondet  li  altre  :  «^  Mal  i  diz; 

el  mor  a  tort,  ren  non  forsfez  ;       76  0  deus,  vers  rex,  0  Jhesu  Crist, 
mais  nos  a  dreit  per  colpas  tal  don  nosfai  per  ta  mercet, 

[granz  chi  per  huna  confession 


qu'on  pourrait  peut-être  lire  uemr.  Voici  les  corrections  et  explications 
proposées  :  D.  lit  eu  pour  u  au  premier  vers  et  ajoute  :  «  mais  pour  le 
second  je  ne  sais  qu'en  faire.  »  H.  lit  anz  lui  doi  vcnjro  eu  l'aisei,  «  deux 
vinrent  devant  lui  avec  le  vinaigre  »  ;  mais  outre  que  cette  leçon  prête  à  de 
graves  objections  (v.  D2.,  p.  565),  il  ne  s'agit  pas  ici  de  vinaigre.  B. 
imprime  :  E  dels  feluns  (jue  eu  vos  diz  ?  An:  lai  dei  venir  0  eu  laisei,  presque 
comme  je  fais  aussi.  —  Je  traduis  :  «  Et  quant  au.v  félons  dont  je  vous  ai 
parlé  auparavant,  je  dois  revenir  là  où  j'ai  laissé  ».  Laisei  pour  laisai  a  plus 
d'un  analogue  dans  le  ms.,  et  aussi  la  rime  de  a{i)  avec  an  (voy.  44  a  b). 
Cependant  j'ai  encore  des  doutes. 

70  d.  Ch.  Nostre  sennior. 

71  b.  Ch.  pendent  larruns. 

71  c.  Le  ms.  a  l'abréviation  habituelle  ihfn,  queCh.  rend  ici  par  Jehsum. 

72  b.  Ch.  cridaran,  dont  D.  a  fait  eridazun.  Ce  mot  est  inconnu  en  roman,  et 
je  crois  qu'il  faut  lire  avec  le  ms.  cri  duizun,  en  admettant  un  déplacement 
de  l'accent.  B.  en  fait  un  seul  mot,  criduizun,  qu'il  traduit  par  «  cri,  Ges- 
chrei  »,  mais  comment  explique- t-il  la  forme  de  ce  mot? 

73  c.  Ch.  non. 

73  d.  Ch.  es  mes.  Ces  deux  fautes  de  Ch.  donnaient  à  ces  deux  vers  un  sens 
tout  à  fait  autre  que  le  véritable;  H.,  en  suivant  le  texte  de  l'évangile,  a 
restitué  la  leçon  du  ms. 

74  a.  Ms.  toned,  Ch.  torned. 

74  c.  Ch.  par  \  le  ms.  a  l'abréviation  J»,  qui  plus  d'une  fois  dans  notre  texte 

doit  être  nécessairement  résolue  en  per. 
74  d.  Ch.  reng. 
7^  b.  Ch.  qu'en  e  m.  se  par  su  p.;  le  ms.  a  sep,  avec  les  signes  d'abréviation 

qui  en  font  sempcr,  mais  il  a  bien  su,  qui    est  une  faute  du  copiste  pour  /;/. 
76  a.  Le  second  0  manque   dans  le  ms.  ;   D.   le  supplée  avant  vers,   mais  le 

rhythme  s'y  oppose  ;  B.  lit  comme  je  l'ai  fait  ici. 
76  b.  Ch.  aital  don  fais  ;  le  ms.  porte  en  effet  fais,   mais  il  faut  Â"'  ;   quant  à 

ce  que  Ch.  a  pris  pour  ai,  c'est  un  signe  pour  moi  inintelligible  (il  ressemble 

à«),  qui  a  été  écrit  au-dessus  d'un  mot  effacé.  Le  sens  et  le  vers  demandent 

nos,  que  je  supplée. 


Î08  G.    PARIS 

vide  perdones  al  ladrun  ; 

77  Nos  te  laudam  et  noit  et  di  : 
de  nos  aies  vera  mercet  ; 

tu  nos  perdone  celz  pecaz  g 

qu'e  nos  vedest  tua  pietad. 

78  Jusque  nona  des  lo  meidi 
trestot  cest  mund  granz  noiz 

[cubrid  ; 
fui  lo  solelz  e  fui  la  luna, 
post  que  Deus  filz  suspensus 
[fure. 

79  Ad  epsa  nona  cum  perveng, 
dune   escrided   Jhesus   granz 

[criz; 
hebraice  fortment  lo  dis  : 
«  Heli,  heli,  per  que  m'  gul- 
[pist  ?  » 

80  Uns  dels  felluns  chi  sta  iki 


82 


sus  en  la  cruz  li  ten  l'azet  ; 
Jhesus  fortmen  dune  recridet  : 
le  spiritus  de  lui  anet. 

Cum  de  Jhesu  l'anma  'nanet, 
tant  durament  terra  crollet  ; 
roches fendient,  chedentmunt, 
sepulcra  sant  obrirent  mult, 

Et  mult  corps  sant  en  sun  exut, 
et  inter  omnes  sunt  vedud  ; 
qui  in  templum  Dei  cortine  pend 
jusche  la  terra  per  mei  fend. 

De  laz  la  croz  estet  Marie 
decuiJhesusveracarnpresdre: 
cum  cela  carn  vidra  mûrir, 
qualagre  dolno  l'sab  om  vius. 


84  Ela  molt  ben  sab  remembrar 


76  c.  Ms.  hunua,  Ch.  hum  va,  d'où  D.  a  tiré  humil,  et  H.  humila.  B.  Wihumla, 
mais  huna  pour  una  se  trouve  ailleurs  dans  notre  poëme,  et  me  semble  con- 
venir au  moins  aussi  bien  au  sens. 

76  d.  Ch.  omet  vide.  Ainsi  défigurés  par  Ch.,  ces  vers  ont  embarrassé  les  édi- 
teurs. D.  propose  :  Chi  humil  fai  conjession  Perdones  tu  cum  al  ladrum;  H'., 
qui  lit  humila  au  v.  c,  supplée  colpa  au  lieu  de  vide  que  donne  le  ms.  :  il 
n'est  pas  donné  à  tout  le  monde  de  se  tromper  de  cette  façon. 

77  d.  Ms.  vetdest.  Ch.  cjue  nos  ne  dest.  D.  propose  Qu'en  nos  vedes  per  tua 
pietad;  H.  rede{n)st.  Je  comprends  «  qu'en  nous  verrait  {vidisset)  ta  misé- 
ricorde. » 

78  d.  Ch.  fues.  D.  avait  conjecturé /ureL 

79  d.  Ch.  gurpist. 

80  a.  Ch.  del. 

80  b.  Ch.  trenlazet  (qu'il  traduit  par  «  le  perça  de  sa  lance  »).  D.  s'était 
approché  de  la  leçon  du  ms.  en  proposant  trais  azet,  Ds.  un  peu  plus  en 
conjecturant  ren  l'azet,  mais  H.  l'a  retrouvée  :  ten  l'azet. 

80  d.  Ch.  lo. 

81  a.  Ch.  l'anm  n'ananet. 

81  c.  Il  me  semble  qu'on  peut  conserver  la  leçon  du  ms.  fendient,  que  D.  et  B. 
changent  en  fendirent. 

81  d.  Ch.  sanz  (et  p.-ê.  le  ms.  a-t-il  sanz,  cf.  ci-dessus,  p.  299).  H.  propose 
s'anz;  cf.  Matth.  XXVII,  ^2. 

82  a.  Ch.  sans  ;  ms.  plutôt  5i7n5.  —  Ms.  Ch.  exit,  D.  exut. 
82  b.  Ms.  oins,  résolu  par  Ch.  en  omnis. 

82  c.  Ch.  qu'in. 

82  d.  H.  jusches  a  terra;  je  crois  qu'on  peut  garder  la  leçon  du  ms. 

83  a.  Ch.  cruz. 

85  d.  Ch.  inls.  D.  conjecture  vils,  et  H^.  remarque  :  «  Il  ne  semble  pas  du 
tout  possible  de  trouver  pour  inls  une  autre  correction  que  17/5,  à  moins  de 
changer  toute  la  rime  iD.  avait  aussi  songé  à  nuls)  et  alors  aussi  mûrir 
au  vers  précédent.  »  Le  vius  du  ms.  est  vivus. 


LA   PASSION 

de  soa  carn  cum  Deus  fu  naz; 

ja  l'vedes  ela  si  morir, 

el  resurdra,  cho  sab  per  ver. 

8  s  Mais  nemperro  granz  fu  li  dois 

chi  traverset  per  lo  son  cor  : 

nulz  om  mortalz  no    1'  pod 

[penser; 

sanz  Symeons  l'ot  percogded. 

86  Joseps  Pilât  mult  a  preiat 

lo  corps  Jhesu  qu'el  li  dones: 
a  grand  honor  el  l'en  portet, 
en  SOS  chamsils  l'envelopet. 

87  Nicodemus  de  U'altra  part 
mult  unguement  li  aportet  : 
enter  mirra  et  aloen 

quasi  cent  livras  a  donad. 

88  A  grand  honor  de  ces  pimenz 
l'aromatizen  cuschement  ; 
dune  lo  pausen  el  monument 
G  corps  non  jag  anc  a  cel  temps . 

89  La  soa  madré  virge  fu, 


DU  CHRIST  ?09 

et  sen  peched  si  portet  lui  : 
SOS  munument  fure  toz  nous, 
anz  lui  no  i  jag  unque  nulz 
[om. 

90  Non  fuc  assaz  anc  als  felluns  : 
davant  Pilât  trestuit  en  van  : 
«  nos  te  praeiam,  per  ta  mer- 

[cet, 
gardes  i  met,  non  sia  emblez  ; 

9 1  «  Quar  el  zo  dis  que  resurdra 
et  al  terz  di  vius  pareistra  : 
emblat  l'avran  li  soi  fidel, 

a  toz  diran  que  revisquet. 

92  ))  Granz  enavem  agud  errors  : 
or  en  avrem  pece  majors.  « 
Armaz  vassals  dune  lor  livret, 
lo  monument  lor  comandet. 

9^  Christus  Jhesus,  qui  deus  es 
[vers, 
qui  semperfn  et  semper  es, 
ja  fos  la  chars  de  lui  aucise, 
regnet  pero  cum  anz  se  feira. 


84  c.  Ch.  ja  l  Vit  les  ela,  ce  qui  a  été  conservé  par  les  éditeurs. 

85  d.  Ms.  loi,  que  D.  a  changé  en  lo  ;  il  propose  aussi  l'og. 

86  a.  Ms.  preiar?  Ch.  preiar ;  D.  preiat. 
86  b.  H2.  coupe  que  lit  dones. 

88  a.  Ms.  pimenc. 

88  d.  H^.  lit  ant  aeel  temps.  —  Ms.  corsp. 

89  a.  Ch.  son. 

90  a.  H.  Wtfut. 

90  d.  Ms.  mer?  Ch.  mer;  D.  met. 

91  a.  Ch.  dii. 

91  c.  Ms.  emblar?  Ch.  cmblar;  D.  admet  cette  forme  ^mi/ar /'dura»  et  la  compare  à 
l'usage  espagnol  :  dir  nos  han  etc.,  mais  cette  construction,  qui  n'est  que  le 
futur  roman  résolu  en  ses  éléments,  ne  peut  se  composer  que  d'un  infinitif  et 
du  présent  de  l'indicatif  du  verbe  habere,  non  du  futur  de  ce  verbe,  composé 
lui-même  par  le  même  procédé.  On  trouve,  il  est  vrai,  dans  certains  textes 
romans,  des  exemples  du  futur  de  habere  construit  ainsi  avec  un  infinitif  ; 
mais  ce  sont  des  textes  appartenant  à  des  dialectes,  et  bien  postérieurs  au 
nôtre. 

92  c.  Ms.  armdaz  ;  D.  armaz. 

93  a.  Ch.  Jthsus  (cf.  sur  71  c). 

95  c.  Ch.  charn.  Les  deux  dernières  lettres  de  ce  mot  sont  très-peu  nettes  ;  on 

peut  lire  charns  ou  chans  ou  chars. 
95  d.  Ch.  regnet  pocians(?)se  fena.  H2.  a  conjecturé  regnet   peroc  imanz  ne  fina, 


^  10  G.   PARIS 

94  Qua  e  l'enfern  dune  asalit,  mas  que  son  sang  et  soa  carn  : 
fort  Satanan  alo  venquet  :                   de  cel  enfern  toz  los  livret, 
per  soa  mort  si  l'a  vencut                   en  paradis  los  arberget. 

que  contra  omne  non  a  vertud. 

98  Et  al  terz  di  lo  mattin  clar, 

95  Equi  era  li  om  primers  cum  li  soleilz  fo  esclairaz, 

el  soi  enfant  per  son  pecchiad ,  ^res  femnes  van  al  monument  : 

et  li  petit  tuit  et  li  gran  ^olt   cars  portavent  ungue- 

equi  estevent  per  mulz  anz  ;  fmenz, 

96  Quarancnonfonulomcarnals  99  Li  angeles  Deudecel  dessend, 
en  cel  enfern  non  fos  anaz,  ^i  s'aproismet  al  monument  : 
usquevenguesqui,  senspecaî,  ^^^  ^  regard  cum  focs  ardenz, 
per  toz  solses  comuna  lei.  ^  cum  la  neusblancs  vestimenz. 

97  Argent  ne  aur  non  i  donet,  100  Enpasque  l'vidren  les  custodes 

leçon  qui  contient  au  moins  le  per  (f)  du  ms.  —  Le  sens  est  :  «  il  règne 
malgré  cela  comme  il  fit  auparavant  (i^  explétif).  »  La  barre  du  p  est  assez 
effacée  dans  le  ms.;  il  donne  cû. 

94  a.  Ch.  Quand,  a  salit  (le  ms.  porte  asalit).  J'avoue  ne  pas  comprendre  ce 
vers.  Si  on  lit  avec  Ch.  Quand,  on  a  un  sens  qui  ne  va  guère  :  le  poète 
doit  naturellement  raconter  (jue  Jésus  est  descendu  aux  enfers,  et  non  pas 
s'exprimer  ici  comme  s'il  l'avait  déjà  dit.  Mais  que  peut  signifier  ^ua  ? 
Salir  (cf.  it.  satire  «  monter  »)  ne  convient  pas  trop  bien  non  plus  à  la  des- 
cente aux  enfers  ;  au  contraire  il  est  dit  partout  que  Jésus  attaqua  l'enfer, 
et  le  vers  suivant  est  conçu  dans  le  même  ordre  d'idées. 

94  c.  Ch.  por. 

94  d.  Ch.  not  vertud.  D.  corrige  no  te. 

95  a.  Ms.Ch.  Et  qui;  Ds.  et  H.  avaient  rétabli  E^ui.  L'explication  donnée  par 
D.  de  ce  passage  est  fausse. 

95  b.  Ms.  ens  fant.  Ch.  et  soz  enffant;  D.  avait  retrouvé  soi. 
95  c.  Ms.  omet  tmt.  D.  conjecture  petitct,  H.  et  tuit  li  petit  :  ces  deux  correc- 
tions ont  ie  défaut  de  mettre  un  accent  marqué  sur  la  cinquième  syllabe. 

95  d.  Ms.  Ch.  et  qui;  voy.  95  a. 

96  b.  Ch.  /or. 

96  d.  Ch.  sol  f es.  —  Solses  est  l'imp.  du  subj.  de  solre  (solvere). 

97  c.  Ms.  deg,  D.  de.  —  Ms.  liudret  :  Vu  écrit  dans  l'interligne  était  destiné 
à  remplacer  le  d,  mais  le  scribe  a  oublié  d'effacer  cette  lettre.  —  Ms.  nos, 
mais  le  vers  suivant  montre  qu'il  faut  los. 

c)-j  à.  Ch.  nos. 

98  b.  Ms.  omet  //  ;  Ch.  eum  soleil:  soes  esclairaz  ;  D.  propose  cum  lo  s.  sorz  e.  ; 
H2.  a  très-bien  deviné  que  soc:  était  verksen  pour  Joes,  mais  tro.Tipé  par 
Ch.  qui  répète  deux  fois  6-,  et  par  une  autre  faute  de  lecture  de  Ch.  7S  d, 
il  n'a  pas  trouvé  la  bonne  leçon. 

99  a.  Ms.  Langelcs.  D^.  p.  370  admet  que  l'auteur  prononçait  <j/îg«/e5  en  trois 
syllabes  ;  mais  //  (qui  est  la  forme  normale  du  nom.  de  l'art,  pour  notre 
poème)  n'éiide  pas  son  /  à  cette  époque  (voy.  Alexis  p.  32). 

99  d.  Ms.  blanc. 

100  a.  Ce  vers  et  le  suivant  sont  très-difficiles.  En  supposant  que  custodes  soit 
une  forme  latine  pour  le  mot  réel  covstou  p.  ex.,  il  est  malaisé  d'expliquer 
la  forme  les  de  l'art.,  qui  est  plutôt  le  féminin.  Mâ'S  si  custodes  est  custodias, 
il  n'y  a  plus  de  rime.  D'autre  part  le  vers  b  est  trop  long.  Peut-être  taut-il. 


LA  PASSION  DU  CHRIST                                               3I  I 

s'espauriren  si  de  pavor  lo^  «  A  sos  fidels  tôt  annunciaz, 

que  quaisses    mort    a    terra  mas  vos  Petdrun  noioblidez; 

[vengren  en  Galilea  avant  en  vai, 

de  grand  pavor  que  sobr'  els  allô  l'vetran  o  dit  lor  ad.  » 

[vengre. 

,        ,j     r         1      ,  104  Elles d'equicumsunttornades, 

ICI   Sus  en  la  peddre  h  angel  set,  ,u        i               ,              j 

,        ,      ,             j.  Jnesuslasasenpr  encontradas; 

SI  parlet  a  las  femnes,  dis  :  ,                    '^       ,          . 

*^         .         .  dune  reconnussent  le  senmor, 

«  vos,  neient  ci  per  que  cre-  .  ,,  ,                     , 

r       .  SI  ladorent  cum  redemptor. 

[ment,  ^ 

que  Jhesum  Christ  ben  reque-  ,  q  5  lo  nostre  seindrœ  en  eps  ce!  di 

[ret.  veduz  furae  veiades  cinc  : 

102  .)  Anaz  en  es  et  non  es  ci  ;  primera  l'vit  santa  Mari», 

tôt  a  complit  quanque  vos  dis .  jg  ^ui  sept  diables  forsmedre  ; 
venez  veder  lo  loc  voiant 

0  li  SOS  corps  jac  desabanz.  106  Empres  lo  vidren  celles  duass 


en  corrigeant  au  v.  a  //  coustou,  lire  au  v.  b,  comme  je  l'ai  déjà  proposé 
{Alexis,  p.  52),  s'espauriren  si  de  pavor  (voy.  ci-dessus  p.  299).  Mais  le 
meilleur  serait  sans  doute  de  lire  :  Les  custodes,  en  pas  chc  /'  vidren.  De  pavor 
SI  s'espauriren. 

100  b.  Ms.  Ch.  morz. 

100  d.  Ms.  soblel;  Ch.  sob  loi  ;  D.  sob  lor. 

loi  a.  Je  lis  /;'  angel(s)  pour  la  même  raison  que  99  a. 

ICI  b.  Ch.  a  las  femnes  si  parlet  {dis  rejeté  au  vers  suivant). 

ICI  c  d.  Je  reproduis  ces  vers  tels  qu'ils  sont  dans  le  ms.  (Ch.  crenient)  sans 
les  comprendre.  Les  conjectures  de  D.  et  de  H.  me  paraissent  également 
sans  vraisemblance.  Je  reporte  au  v.  b  le  mot  dis,  que  Ch.  met  au  commen- 
cemen*  du  v.  c,  mais  je  ne  crois  pas  que  le  v.  b  fût  construit  comme  il 
semble  l'être  ici. 

102  b.  Ms.  cjuunque,  edd.  qu'unque. 

102  c.  D.  change  voi^nf  en  voiat;  mais  ne  peut-on  admettre  le  verbe  voiar  au 
sens  neutre  :  «  être  vide,  vacarc  ?  » 

105  a.  Ms.  fidel. 

103  d.  Ch.  verran. 

104  b.  Ch.  senps.  Avec  cette  leçon  tombe  un  des  mots  nouveaux  que  D.  avait 
signalés  dans  notre  texte. 

104  c.  Ch.  reconnaissent. 

10^  a.  Ch.  nostre  seinhe  :  D.  s'étonne  de  trouver  aussi  anciennement  cette  forme 
abrégée;  H.  dit  :  «  Dans  ce  seinhe  semble  se  cacher  la  forme  primitive  du 
français  postérieur  sire,  à  savoir  sinre,  qui  a  été  provençalisé  dans  seinke  à 
l'exception  de  l'r  finale.  »  La  forme  du  ms.  vient  se  placer  désormais  à  côté 
du  scndra  des  Serments  ;  elle  est  meilleure  en  ce  qu'elle  contient  dans  sa 
première  syllabe  la  représentation  du  /  (senj'r  sejn(d)rc)  qui  a  changé  1'^:  de 
senior  en  'dans  le  fr.  sire.  Sire  est  d'ailleurs  une  forme  parallèle,  obtenue  par 
les  intermédiaires  sejnre  sinre,  et  qui  n'a  pas  passé  par  les  formes  à  d  inter- 
calaire. 

105  b.  Ch.  fu  ivera  des  :  ces  deux  mots,  dénués  de  sens,  avaient  été  corrigés 
par  D.  en  vegades. 

105  c.  Ch.  Marie. 

105  d.  Ms.  sep,  D.  sept.  —  Ch.  for  medre. 

106  a.  Ch.  duas. 


^12 


G.   PARIS 


del  munument  cum  se  retor- 
[nent ; 
Petdres  lo  vit  en  eps  cel  di, 
ab  lui  parlet,  si  l'conjaudit. 

[ser, 

107  Envers  lo  vesprae,   envers  lo 
doi  lo  revidren  soi  fidel  : 
castel  Emaus  ab  els  entret, 
ab  els  ensemble  si  sopet. 

108  Ja  s'adunent  li  soi  fidel, 

ja  dicent  tuit  que  vius  esteit. 
Cum  il   menaven  tal  raizon, 
Jhesus  estet  en  met  trestoz  : 

1 09  (c  Pax  vobis  siî  »,  dis  a  trestoz  ; 
<(  eu    soi    Jhesus  qui   passas 

[soi  : 

vedez  mas  mans,  vedez  mos 

[peds, 

vedez  mo  laz,  qu'ifuiplagaz.» 


iio  Fortment  sun  il  espaventet  : 
il  li  non  credent  que  aia  carn  ; 
zo  pensent  il  que  entre  els 
le  spiriîus  aparegues. 

1 1 1   Mel  e  peisons  equi  manget, 
en  veritad  los  confirmet  : 
sa  passion  peisons  îostaz 
et  lo  mels  signa  deitat. 

I  î  2  Alques  vos  ai  deit  de  raizon 
que  Jhesus  fez  pro  passion  : 
tôt    no    l'vos    pose    eu   ben 
[comptar, 
no  l'podnulom  de  madré  naz, 

113  A  SOS  fidels  quaranta  dis 

per  mulz  semblanz 

ensembl'ab  els  bec  e  manjed, 
de  regnum  Deu  semper  parlet. 


106  c.  Ms.  Ch.  Perders. 

106  d.  Ch.  5/7  con  l'audid  ;  ce  n'est  pas  une  des  moins  heureuses  restitutions  de 
H.  d'avoir  retrouvé  dans  ces  mots  le  s'il  conjaudit  qui  est  en  toutes  lettres 
dans  le  ms.  —  D.  lisait  si  con  l'audit. 

107  a.  Ch.  vespre. 

107  b.  Ms.  dune.  H.  garde  dune  et  change  soi  en  doi  :  la  leçon  que  j'adopte  me 
semble  plus  naturelle. 

107  cd.  Ms.  Ch.  el.  D.  els. 

108  b.  Ms.  era  ;  D^.  conjecture  esteit,  que  j'ai  cru  devoir   mettre  dans  le  texte. 

108  d.  Ch.  en  mez. 

109  d.  Ms.  plagas. 

1 10  c.  Ms.  d. 

MIC  Ms.  Ch.  passions  ;  Ch.  tostas. 

1 1 1  d.  Ms.  omet  et.  —  Le  sens  de  ces  deux  vers  est  évidemment  :  «  Le  poisson 
rôti  fLuc  XXIV,  42  :  partcm  piscis  assi  et  favum  mcUis)  signifie  sa  passion 
et  le  miel  sa  divinité;  »  signa  au  v.  d  sert  pour  les  deux  vers.  —  Ch. 
ayant  imprimé  au  v.  d  lo  mels  signa  de  deitat  a  obscurci  cette  construction 
tort  claire.  D.  voulait  d'abord  lire  testât  au  v.  c  pour  testas  ;  il  a  accepté 
ensuite  l'explication  de  Ds.  qui  reconnaît  dans  tostaz  la  traduction  Atassus; 
seulement  i!  signale  «  l'imperfection  de  la  phrase.  »  H2.  rétablit  la  phrase 
en  lisant  au  v.  d  signave  pour  signa  de,  mais,  par  une  singulière  contra- 
diction, il  revient  pour  le  v.  c  au  testât  de  D. 

112  a.  Ms.  Ch.  dedeit  ;  D.  deit. 

113  a.  Ch.  quarante. 

1 1  j  b.  Ch.  per  mult  semblant.  —  H2.  propose  de  terminer  le  vers  par  conversât  il; 

au  moins  faudrait-il  converset.  Je   préférerais  se  monstret  il  {manifestavit  se 

Jean,  XXI,  i). 
113  c,  Ch.  bit,  qui  étonnait  D. 


LA   PASSION 

1 14  E  per  es  mund  roa  l's  allar, 
toz  babtizar  in  trinitad  : 

qui  lui  credran  cil  erent  salv, 
qui  no  l'cretran  seran  damnât. 

1 1 5  Signes  faran  li  soi  fidel 
quais  el  abanz  faire  soleit  ; 
lingues  noves  il  parlaran 
et  diables  encalceran  ; 

1 16  Si  alcuns  d'els  beven  veren, 
non  avra  mal,  zo  sab  per  ver  ; 
sobre  malabdes  mans  metran 
et  sanitad  a  toz  rendran. 

1 1 7  Sus  en  u  mont  donches  montet 
que  Holivet  numnat  vos  ai  : 
levet  sa  man,  si  l's  benedis  ; 
vengre  la  nuvols,  si  1'  coUit. 

118  E  lor  vedent  montet  en  cel  : 
ad  dextris  Deu  Jhesus  se  set; 
d'equi  venra  toz  judicar, 

ad  toz  rendra  e  ben  e  mal. 


DU  CHRIST  31? 

1 19  Li  soi  fidel  en  son  tornat. 

Al  dezen  jorn  ja  cum  perveng, 

Spiritus  Sanctus  sobr'els  chad, 

si  l's  enflamet  cum  fugs  ar- 

[denz  : 

120  II  desabanz  sunt  aserad, 

de  Crist  non  sabent  mot  parlar; 
en  pas  che  veng  vertuz  de  cel , 
il  non  dobten  negun  Judeu. 

1 2 1  Per  toz  lenguatgesvanparlan, 
las  virtuz  Crist  van  annuncian; 
no  lorpodom  viuscontrastar: 
signes  fazen  per  podestad. 

[mund  : 

122  Espandud  sunt  per  tôt  ces 
regnum  Dei  nuncent  per  tôt  ; 
per  tôt  convertent  pople    et 

[gent; 

Christs  Jhesus  est  per  tôt  ab 

[elz. 

125   Lo  Satanas  dol  en  a  grand  : 

als  Deu  fidels  fai  durs  afanz  : 


1 14  a.  Ms.  roal.  Ch.  coal,  ce  qui  a  donné  lieu  à  des  conjectures  peu  heureuses 
de  D.  et  Ds.;  H2.  a  retrouvé  encore  ici  la  bonne  leçon,  roah. 
14  b.  Ch.  tôt. 
14  c.  Ch.  l'incredran. 
1 1  h.  Ms.  solia,  Ch.  soliet. 

16  c.  Ms.  sobret,  D.  sobre. 

17  b.  Ch.  d'olivet. 

17  c.  Ms.  sil,  D.  si  Is. 

18  b.  Ms.  es  set,  D.  se  set.  —  Ch.  Jhcsu. 

18  c.  Ms.  qui  ;  Ch.  (]ui  venra  nos  toz  judiear. 

19  c.  Ch.  elz.  —  Dans  la  glose  où   Ch.  a  lu   De  ce  lodi  dicent  pentecostem,   je 
lirais  plutôt  De  glo  di  (?). 

120  a.  Sur  ce  vers  et  le  suivant^  D.  remarque  :  «  Le  sens  de  ces  vers  n'est  pas 
clair  pour  moi  »  ;  H.  propose  aferad  (pour  esferad),  «  les  disciples  sont  effa- 
rouchés »  ;  Ds.  a  indiqué  eserar,  «  enfermer  »,  qui  convient  parfaitement 
au  contexte  :  avant  la  descente  de  l'Esprit,  les  apôtres  avaient  peur,  se 
tenaient  enfermés,  et  n'osaient  dire  un  mot  du  Christ.  Seulement,  comme  le 
fait  remarquer  D . ,  aserat  peut  fort  bien  rester. 

120  c.  Ch.  en  Pasche  (c.  à  d.  à  Pâques);  c'est  H.  qui  a  restauré  ce  vers  en 
coupant  simplement  e;!  pas  che,  «  dès  que  »  ;  cf.  100  a. 

121  a.  Ms.  Ch.  lot  lengatgues,  D.  lenguatges. 
121c.  Ch.  nuls  (ms.  uius,  comme  83  d  et  124  b). 

122  a.  Ms.  Spandut. 

122  c.  Ms.  gent  et  popu  ;  Ch.  gent  et  pople  ;  D.  pople  et  gent. 
122  d.  Ms.  Xpistus. 

Romania,  II  21 


^14  G.   PARIS  —  LA  PASSION  DU   CHRIST 

alcans  en  cruz  fai  soslevar,  que  part  aiam  ab  los  fidels. 
alquanz  d'espades  degollar, 

J27  Quar  finimun/.non  estmult  Ion 

124  Et  los  alquanz  fai  escorcer,  etre^/zumDeufortmentestprob: 
alquanz  en  fogvius  trébucher,  dontre  nos  lez,  facam  lo  ben, 
et  en  gradilie  l's  fai  toster,  gurpissemmundetsompeccad. 
alquanz  ap  petdres  lapider. 

128  ChristusJesus,quimansensus, 

125  Lui  que  aiude  ?  nu  l's  vencera  :  mercet  aias  de  pechedors  : 
cum  peis  lor  fai    il   creisent  en  tais  raizons  si  an  mespraes, 

[mais  ;  per  ta  pitad  lo  perdones. 
lo  cap  a  crut  et  vegurad, 

per  tôt  es  mund  es  adhorad.  129  Te  posche  vendre  graciae 

davant  to  paire  gloris  ! 

126  Nos  cestespugnes  non  avem;  sant  spiritum  posche  laudar 
contra  nos  eps  pugnar  devem,  et  nunc  per  tôt  in  secula  ! 
fraindre  devem  noz  voluntaz,  Amen. 


123  c.  Ms.  los  leuar,  Ch.  los  Icvar,  D.  soslevar. 

124  a.  Ms.  El. 

124  b.  Ms.  alquant?  Ch.  alquanz. 

124  c.  Il  faut  citer  au  moins  ici  la  traduction  de  Ch.  Il  imprime  Et  m  gradi  li 
els  fait  oster,  et  traduit:  «  Et  au  plus  grand  nombre  fait  ôter  les  yeux  «;  D. 
a  rétabli  facilement  le  texte  et  le  sens. 

125  a.  Ms.  lui  (ou  p.  ê.  liu)  que  aiude  [ou  p.-é.anide,  amdé)  nuls  uencera.  Ch.  iw- 
dra^  leçon  qui  a  donné  lieu  à  diverses  conjectures.  Je  comprends:  «  A  quoi 
cela  lui  sert-il  (au  diable).?  il  ne  les  vaincra  pas.  » 

125  b.  Ch.  crecient. 

125  c.  Ms.  el.  —  J'avoue  ne  pas  bien  comprendre  dans  ces  deux  vers  le  sens  de 
cap  (mais  je  rejette  la  con|ecture  de  H.,  çap  pour  cep),  ni  celui  à'adhorad. — 
Je  ne  puis  me  décider  à  lire  avec  D2.  p.  366  acrut  p.  a  crut  :  le  parfait  ne 
me  semble  pas  ici  à  sa  place.  Ne  peut-on  pas  admettre  un  participe  fort 
crut  comme  aparut,  à  côté  de  creu  aparcu  ? 

126  a  b  c.  Ms.  ave,  devê;  Ch.  aven,  deven. 

126  c.  Ms.  frainde,  nostra  ;  Ch.  nostra  ;  D.  propose  nos,  qui  est  nécessaire  pour 
le  vers  ;  seulement  je  préière  écrire  noz. 

126  d.  Ms.  ab  nos  dcu  fidels;  H^.  propose  absos  fidels. 

127  b.  Ch.  e  l  (pour  et). 

127  c.  Ms.  drontre.  J'ai  corrigé  le  dontre  de  S.  Léger  35  d  en  dcntro,  mais  j'ai 
eu  tort  :  ce  mot  et  le  nôtre  se  prêtent  un  mutuel  appui.  Diez  pense  que 
dontre  vient  de  dum  intérim,  qui  existe  en  français  sous  ta  forme  plus  entière 
domcntre  :  drontre  n'est  donc  qu'une  faute  de  lecture.  Cf.  Diez,  Et.  VVt.',  I, 
mentrc.  —  Ms.  facâ,  Ch.  faça,  D.  façan. 

127  d.  Ms.  gurpissê,  Ch.  gurpissen.  —  Ch.  sem. 

128  a.  Ms.  man  ;  Da.  mans  (p.  369). 
128  c.  Ms.  raizon,  am;  Ch.  mtspres. 

128  d.  Ch.  pietad.  Ms.  lo  avec  un  signe  au-dessus  où  je  ne  reconnais  pas  l'abré- 
viation de  r;  Ch.  lor.  —  Ces  deux  vers  me  paraissent  inacceptables  pour 
l'assonance.  Je  lirais  volontiers  :  Si  an  niespres  en  tal  raison,  Per  ta  pitad 
perdone  lo  (ou  lor). 

129  a.  Ch.  resdre  gracia. 
129  b.  Ch.  gloria. 

129  c.  Ms.  sanz?  Ch.  sans.  Gaston  Paris. 


DEL  TUMBEOR  NOSTRE-DAME. 


On  sait  que  l'Eglise,  au  moyen-âge,  n'a  pas  considéré  comme  au-des- 
sous de  sa  dignité  de  s'occuper  des  ménestrels,  des  jongleurs  et  des 
histrions  de  divers  genres.  Tandis  qu'elle  donnait  l'absolution  à  ceux  qui 
récitaient  des  chansons  de  geste,  ceux  qui  faisaient  ces  tours  de  sal- 
timbanques, plus  ou  moins  décents,  dont  se  divertissait  tant  le  moyen- 
àge,  avaient  à  redouter  son  excommunication.  Mais  la  grâce  ne  tient 
pas  toujours  compte  des  décisions  les  plus  solennelles. 

L'un  de  ces  ménestrels,  dégoûté  du  monde,  s'était  retiré  dans  le 
couvent  de  Clairvaux.  Tout  ce  qu'il  possédait,  il  l'avait  donné  pour  servir 
Jésus-Christ  et  la  Vierge  sa  mère.  La  société  où  il  venait  d'entrer 
devait  sans  doute  lui  paraître  singulière  et  pénible  ;  les  règles  sévères 
de  l'ordre,  le  silence  imposé,  les  messes  et  les  offices,  tout  cela  était 
étranger  à  notre  convers.  Quoiqu'il  fût  animé  de  la  piété  la  plus  vive,  il 
ne  pouvait  prendre  part  au  service  divin,  ne  sachant  ni  le  Pater  nosîer, 
ni  le  Credo,  pas  même  VAve  Maria.  Tourmenté  par  la  pensée  qu'il  était 
un  membre  inutile  de  la  congrégation  et  qu'il  mangeait  sans  rien  faire 
le  pain  qu'elle  lui  donnait,  craignant  aussi  d'être  chassé  du  couvent  pour 
avoir  à  retourner  dans  le  monde  des  pécheurs,  il  s'adressa  à  la  Vierge 
compatissante  que  jamais  on  n'implora  en  vain.  Pendant  que  les  cloches 
invitaient  à  l'office,  il  entra  dans  une  (f  croûte  «  où  il  y  avait  un  autel 
de  la  Sainte-Vierge.  Il  lui  raconta  longuement  sa  perplexité,  lui  disant 
combien  il  aimerait  la  servir  et  la  prier.  Mais  il  ne  savait  comment  s'y 
prendre.  A  défaut  d'autres  hommages,  ne  pourrait-il  faire  pour  elle  la 
seule  chose  qu'il  sût  faire?  Aussitôt  que  cette  idée  lui  fut  venue,  il 
s'empressa  de  la  mettre  à  exécution  :  il  ôte  sa  robe,  et,  revêtu  d'une 
simple  cotte,  il  fait  devant  la  Vierge  tous  les  tours  qu'il  avait  coutume 
d'exécuter  devant  la  foule  curieuse.  Il  continua  ce  même  manège  long- 


3l6  W.   FŒRSTER 

temps,  tant  qu'enfin  un  des  frères  du  couvent,  surpris  de  ne  pas  le 
voir  à  la  messe^  l'épia  et  découvrit  son  secret.  Après  avoir  été  témoin 
de  ce  singulier  service  divin,  il  s'empressa  d'aller  en  faire  part  à 
l'abbé.  Celui-ci,  qui  en  croyait  à  peine  ses  oreilles,  se  rendit  dans  la 
crypte  et  arriva  pour  voir  un  miracle  touchant:  comme  le  pauvre  jon- 
gleur, ayant  fmi  par  perdre  connaissance  de  fatigue,  était  tombé  au  pied 
de  l'autel,  Marie  descendit  du  ciel  accompagnée  de  sa  suite  d'anges,  et 
avec  une  «  touaille  »  en  guise  d'éventail,  elle  se  mit  à  éventer  doucement 
son  ménestrel  qui  ne  s'en  apercevait  pas  '.  Bientôt  après  le  jongleur 
mourut  et  les  anges  emportèrent  son  âme  dans  le  séjour  des  bienheureux. 
Telle  est  dans  ses  traits  principaux  l'histoire  de  ce  ménestrel  méprisé  : 
elle  est  remarquable  à  la  fois  par  sa  simplicité  et  sa  candide  na'iveté.  Si 
le  sujet  fait  sourire  en  lui-même,  l'innocence  enfantine,  la  foi  ardente,  le 
renoncement  absolu  à  la  vie  mondaine  dont  le  récit  est  empreint,  sur- 
passent tout  ce  que  peut  imaginer  l'âme  la  plus  pieuse,  et  prend  la  forme 
de  la  plus  charmante  poésie.  Si  c'est  un  témoignage  éclatant  de  foi, 
c'est  plus  encore  un*  vrai  joyau  poétique. 

Cette  pièce  se  trouve  dans  le  manuscrit  de  l'Arsenal  B.  L.  fr.  n"  285 
ff.  1 32' a-i  ^^'' b.),  et  nous  avons  été  étonné  de  ne  pas  la  rencontrer 
dans  les  Miracles  de  Marie  de  Gautier  de  Coinci,  qui  pourtant  aussi  nous 
raconte  une  faveur  de  la  Vierge  à  un  jongleur.  N'ayant  pas  rencontré  ce 
morceau  dans  l'édition  de  l'abbé  Poquet,  nous  l'avons  cherché  en  vain 
dans  cinq  manuscrits  que  la  Bibliothèque  nationale  possède  du  même 
ouvrage  et  dans  deux  textes  latins  des  MiraculaB.  M.V.,  et  nous  ne  som- 
mes pas  en  état  d'en  indiquer  la  source,  bien  que  l'auteur  prétende  avoir 
puisé  dans  les  vies  des  anciens  Pères.  Peut-être  quelqu'un  sera-t-il  plus 
heureux  que  nous  dans  ces  recherches.  Outre  ce  manuscrit,  il  doit  y 
en  avoir  un  autre  dans  une  des  bibliothèques  de  Paris,  car  Carpentier 
cite  s.  V.  tomhare  dans  ses  additions  au  glossaire  de  Ducange  quinze 
vers  de  la  même  pièce,  «  ex  manusc.  miraculis  B.  M.  V.  libro  primo  )\ 
mais  nous  n'avons  pas  pu  le  trouver.  En  tout  cas  ce  ne  saurait  être  le 
manuscrit  de  l'Arsenal  dont  nous  avons  tiré  notre  pièce,  parce  que 
son  contenu  est  en  désaccord  avec  le  titre  donné  par  Carpentier  et  que 
déjà  ces  quinze  vers  offrent  quelques  variantes  au  texte  que  nous 
publions. 

Le  manuscrit  est  fort  maltraité  :  environ  quatorze  feuilles  ont  été 
coupées  ^  La  plupart  des  miniatures  ont  été  enlevées,  au  grand  dommage 
du  texte.  On  trouvera  la  table  des  pièces  contenues  dans  ce  volume  dans 
la  notice  des  manuscrits  du  Roman  des  Sept  Sages,  faite  par  Leroux  de 

1.  Tel  est  le  sujet  de  la  miniature  qui  se  trouve  dans  le  manuscrit  au  bas  de  la 
première  colonne    ija'")  de  !a  page  où  commence  notre  poëme. 

2.  Ce  sont  les  ieuilles  2,  3.  8,  23,  56,  43,  51,  52,  53,  501,  554-357' 


DEL  TUMBEOR  NOSTRE   DAME  ]\-J 

Lincy,  qui  a  aussi  déterminé  d'une  manière  certaine  la  date  du  manuscrit 
en  prenant  comme  année  de  son  exécution  celle  qui  est  la  première  dans 
le  calendrier  perpétuel  au  commencement  du  volume,  c'est-à-dire  1268. 

Il  n'y  a  pas  d'indices  qui  permettent  de  retrouver  l'auteur  ni  de  déter- 
miner exactement  le  lieu  et  l'époque  où  il  a  vécu.  La  langue  nous  auto- 
torise  néanmoins  à  lui  attribuer  comme  date  approximative  la  fm  du 
xii"  siècle,  et  le  dialecte  est  celui  de  l'île  de  France;  mais  le  copiste,  qui 
a  du  reste  traité  le  texte  avec  respect,  paraît  avoir  été  originaire  de  la 
Picardie.  A  la  vérité,  il  n'a  que  rarement  mis  /:  au  lieu  de  ch  et  ch  au 
lieu  de  ç  dans  les  cas  où  le  picard  emploie  ces  lettres;  mais  il  a  régu- 
lièrement, à  trois  exceptions  près,  changé  en  s  picard  le  z  du  français. 
Le  glossaire  présente  quelques  mots  remarquables  parmi  lesquels  nous 
citerons  les  suivants.  Fuster  (au  vers  112  ,  qui  signifie  ordinairement 
'ravager',  se  présente  ici  dans  le  sens  de  'fureter,  fouiller.'  On  en  trou- 
vera un  exemple  dans  Ste-Palaye  :  'Lors  fist  fuster  tout  le  chaste! 
a  scavoir  que  le  chevalier  estoit  devenu.'  Rom.  de  Perceforest  vol.  5, 
fol.  ICI''»  col.  2.  —  V.  141  îenve  (=  tenuis)  se  trouve  dans  un  des  der- 
niers sermons  de  saint  Bernard.  —  V.  263  son  ses  (==  satis"),  locution 
assez  fréquente,  appuyée  d'un  grand  nombre  d'exemples  dans  Ste-Palaye. 
—  V.  509  bersaire  au  lieu  de  bersail,  cf.  Ducange  s.  v.  hersa. 

Je  prends  ici  l'occasion  de  remercier  M.  Gaston  Paris,  aux  lumières 
duquel  j'ai  eu  plusieurs  fois  recours  '. 


Es  vies  des  anciens  pères, 
La  ou  sont  bonesles  materes, 
Nos  raconte  [on]  d'un   examplel: 
Jo  ne  di  mie  c'aisi  bel 
^  N'ait  on  oi  par  maintes  fois, 
Mais  cil  n'est  pas  si  en  desfois 
Ne  face  bien  a  raconter. 
Or  vos  voil  dire  et  aconter 
D'un  ménestrel  que  li  avint. 


10 


1 1  aia  tant  et  tant  revint 


En  tant  maint  lieu  et  despendi. 
Qu'en  .].  saint  ordre  se  rendi, 
Por  le  siècle  que  li  anoie. 
Chevals  et  robes  et  monoie 

i  ^  Et  quanqu'il  ot  trestot  i  mist, 
Et  del  monde  si  se  demist. 
Conques  puisnes'i  vout  ramordre. 
Por  ce  se  mist  en  cel  saint  ordre. 
Si  con  l'en  dit,  en  Clerevaus. 

20  Quant  rendus  se  fu  cil  dansieaus 
Qui  si  estoit  bien  acesmes 


?.' 


I .  Je  dois  à  l'obligeance  de  mon  ami  M.  Cornu  le  rapprochement  d'un  conte 
ui  fait  partie  des  'Traditions  et  légendes  de  la  Suisse  romande',  Lausanne  et 
'aris  1872.  De  même  que  le  frère  du  couvent  se  scandalise  de  ne  pas  voir  le 
ménestrel  à  l'oifice  et  l'epie  jusqu'à  ce  qu'il  le  trouve  servant  Dieu  et  Marie  à  sa 
façon,  de  la  même  manière  le  curé  de  Naters,  dans  la  Messe  à  Alctsch,  voyant 
qu'un  montagnard  ne  descendait  jamais  à  l'office,  va  un  dimanche  le  visiter  à  son 
chalet,  mais  ne  le  trouve  pas  :  il  était  avec  sa  femme  et  une  partie  de  sa  famille 
autour  d'une  grande  pierre  sur  laquelle  un  ange  disait  la  messe.  Un  récit  tout 
semblable  existe  aussi  dans  la  Gruyère. 

Leçons  fautives  du  manuscrit.  V.  6  cis.  —  20  cis. 


5'8 

Et  beaus  et  gens  et  bien  formes, 
Si  ne  sol  faire  nul  mestier, 
Dont  on  eust  laiens  mestier; 

25  Car  n'ot  vescu  fors  de  tumer 
Et  d'espringier  et  de  baier  : 
Treper,  saillir,  ice  savoit, 
Ne  d'autre  rien  il  ne  savoit, 
Car  ne  savoit  autre  leçon, 

30  Ne  'pater  noster'  ne  chançon, 
Ne  le  'credo'  ne  le  salu, 
Ne  rien  qui  fust  a  son  salu. 


Quant  en  cel  ordre  fu  rendus, 
Si  vit  ces  gens  si  haut  tondus» 

3  5  QH'  P^""  ^'o"^  s'entreraisnoient 
Et  des  bouches  mot  ne  sonoient  : 
Si  quida  bien  certainement 
Qu'il  ne  parlaissent  altrement. 
Mais  tost  en  fu  hors  de  doutance, 

40  Car  bien  sot  que  par  penitance 
Estoit  lor  parole  en  desfois, 
Dont  il  se  taisent  a  le  fois, 
Si  c'a  lui  meisme  revint 
Que  sovent  taire  li  covint. 

45  Et  il  si  debonairement 
Se  taisoit  et  si  longement 
Que  ja  tote  jor  ne  parlast, 
S'on  a  parler  nel  commandast, 
Si  que  sovent  en  eut  grant  ris. 

50  Cil  fu  entr'eus  tos  esbahis, 
Car  ne  savoit  dire  ne  faire. 
Dont  on  eust  laiens  afaire  ; 
S'en  fu  moût  tristes  et  covers  : 
Vil  ces  moines  et  ces  convers, 

55  Cascun(s)  servoit  Deu  cha  et  la, 
De  tel  office  con  il  a  : 
Il  vit  les  prestres  as  auteus, 
Car  lor  offices  estoit  tex, 
Les  diakes  as  ewangilles, 

60  Les  soudiakes  as  vigilles  ; 
Et  as  epistles,  quant  lieus  est, 
Li  acolite  resont  prest, 
Li  un(s)  dist  vers,  l'autre  leçon, 
Et  as  sautiers  sont  li  clerçon, 

65  Et  li  convers  as  misereles 

—  Ensi  ordenent  lor  quereles  — 
Et  li  plus  nice  as   patrenostres. 


W.    FŒRSTER 

Par  officines,  par  encloistres 
Garda  partot  et  sus  et  jus, 

70  Et  vit  par  ces  angles  repus 

Cha  .V.  cha  .iij.  cha  .ij.   cha  un. 
Bien  remira,  s'il  pot,  cascun  : 
L'un  ot  plaindre,  l'autre  plorer, 
L'autre  gémir  et  sospirer. 

75  Si  se  merveille  que  il  ont: 

«  Sainte  Marie,  »  fait  il  dont  [nent 
«  C'ont  ces  gens  que  si  se  demai- 
»  Et  si  faite  dolor  demainent? 
»  Trop  corecie  sontjCeme  samble, 

So  »  Quant   si    grant  duel  font  tôt 
[ensamble. 
»  Sainte  Marie,  »  lors  a  dit 
«  He  !  las  dolans,  que  ai  jodit! 
»  Je  quit  qu'il  prient  Deu  merci. 
»  Mais  jo  caitis  que  fas  jo  ci } 

85   »  Qu'il  n'a  chaiens  issi  chaitif 
t)  Que  tôt  ensi  con  par  estrif 
»  Ne  serve  Deu  de  son  mestier. 
»  Mais  jo  n'eusse  ci  (nul)  mestier, 
»  Car  jo  ne  fas  ne  jo  ne  di. 

90  »  Bien  fui  caitis,  quant  me  rendi, 
»  Car  jo  ne  sai  bien  ne  proiere, 
»  Chi  vois  avant  et  chi  ariere; 
»>  Jo  ne  fas  ci  fors  que  muser 
1)  Et  viandes  por  nient  user. 

95   »  Se  jo  de  ce  sui  perceus, 
))  Jo  serai  malement  déchus. 
»  On  me  metra  as  cans  la  fors, 
»  Et  io  sui  ci  un[s]  vilains  fors, 
»  Et  si  ne  fas  ci  fors  mangier. 

100  »  Bien  sui  caitis  en  haut  solier.  « 
Lors  pleure  por  vengier  son  duel, 
Bien  volsist  estre  mors  son  vuel  : 
«  Sainte  Marie  »  fait  il  «  mère  ! 
»  Car  proies  vo  soverain  père 
105   »  Par  son  plaisir  que  il  m'avoit, 
»  Et  que  si  bon  conseil  m'envoit 
»  Que  lui  et  vos  puisse  servir, 
»  Si  que  jo  puisse  deservir 
»  Les  viandes  que  chaens   preng, 
iio  rt  Car  jo  sai  bien  que  jo  mespreng.» 


Quant  il  se  fu  démentes  tant, 
Tant  vait  par  le  mostier  fus- 


21  que.  —  22  formez.  —  3  5  Et.  —  66  queres.  —  71.  iiij.  —  102  mort 


DEL  TUMBEOR 

Qu'en  une  crote  s'enbati,       [tant 
Près  d'un  autel  si  se  quati, 

115  Et  al  plus  qu'il  puet  s'i  enlorme. 
Desor  l'autel  estoit  la  forme 
De  ma  dame  sainte  Marie. 
Il  n'ot  mie  voie  esmarie, 
Quant  il  ilueques  asena, 

120  Non  voir,  que  Dex  l'i  amena, 
Qui  bien  set  les  siens  asener. 
Quant  il  ot  la  messe  sonner, 
Si  sailli  sus  tes  esbahis  : 
«  Hai,  ))  fait  il  «  con  sui  trais  ! 

125   »  Or  dira  ja  cascuns  sa  laisse, 
»  Et  jo  sui  ci  .i.  bues  en  laisse 
»  Qui  ne  fas  ci  fors  que  broster 
»  Et  viandes  por  nient  gaster. 
»  Si  ne  dirai  ne  ne  ferai  ? 

1 50  »  Par  la  mère  Deu,  si  ferai, 
»  Ja  n'en  serai  ore  repris  : 
»  Jo  ferai  ce  que  j'ai  apris, 
»  Si  servirai  de  mon  mestier 
»  La  mère  Deu  en  son  mostier  : 

1 3  j   »  Li  autre  servent  de  canter 
»  Et  jo  servirai  de  tumer.  » 

Sa  cape  oste,  si  se  despoille, 
Deles  l'autel  met  sa  despoille, 
Mais  por  sa  char  que  ne  soit  nue 

140  Une  cotele  a  retenue 

Qui  moût  estoit  tenve  et  alise  : 
Petit  vaut  miex  d'une  chemise; 
Si  est  en  pur  le  cors  remes. 
Il  s'est  bien  chains  et  acesmes; 

145  Sa  cote  çaint  et  bien  s'atorne; 
Devers  l'ymage  se  retorne, 
Moût  humblement  et  si  l'esgarde: 
«  Dame,»  fait  il,  «en  vostre  garde 
»  Gommant  jo   [et]   mon  cors  et 
[m'ame. 

I  JO  »  Douce  roine,  douce  dame, 
»  Ne  despisies  ce  que  jo  sai, 
»  Car  jo  me  voil  mètre  a  l'asai 
»  De  vos  servir  en  bone  foi, 
»  Se  Dex  m'ait,  sans  nul  desroi. 

155  »  Jo  ne  vos  sai  canter  ne  lire, 
I)  Mais  certes  jo  vos  voil  eslire 


NOSTRE   DAME  JI9 

»  Tos  mes  biaus  gieus  a  esliçon. 
»  Or  soie  al  tuer  de  taureçon 
»  Qui  trepe  et  saut  devant  sa  raere. 

160  »  Dame  qui  n'estes  mie  amere 
t)  A  cels  qui  vos  servent  a  droit, 
»  Quelsquejo  soie,  por  vos  soit.  t> 
Lors  li  commence  a  faire  saus 
Bas  et  pctis  et  grans  et  haus, 

165  Primes  deseur  et  puis  desos, 
Puis  se  remet  sor  ses  génois 
Devers  l'ymage  et  si  l'encline  : 
«  He  !»  fait  il  «très  douce  roine! 
»  Par  vo  pitié,  par  vo  francise 

170  I)  Ne  despisies  pas  mon  servise.  » 
Lors  tume  et  saut  et  fait  [par]  feste 
Le  tor  de  Mes  entor  la  teste. 
L'image  encline,  si  l'aore. 
De  quantqu'ilonques  puetTonore; 

175  Apres  li  fait  le  tor  françois 
Et  puis  le  tor  de  Chanpenois, 
Et  puis  li  fait  le  tor  d'Espaigne 
Et  les  tors  c'on  fait  enBretaigne, 
Et  puis  le  tor  de  Loheraine: 

180  De     quantqu'il    cnques   puet    se 

[paine. 
Apres  li  fait  le  tor  romain, 
Et  met  devant  sen  front  sa  main 
Et  baie  trop  mignotement. 
Et  regarde  moût  humblement 

186  L'ymage  de  la  mère  Deu. 

«  Dame  »  fait  il  «  ci  a  bel  geu: 
»  Je  ne  le  fas  se  por  vos  non, 
»  Se  Dex  m'ait,  ce  ne  fas  mon, 
»  Et  por  vo  fil  trestot  avant  ; 

190  I)  Ce  os  bien  dire  et  si  m'en  vant 
»  Que  jo  n'i  ai  point  de  déduit  ; 
))  Mais  jo  vos  serf  et  si  m'aquit  : 
»  Li  altre  servent  et  jo  serf. 
»  Dame,  ne  despisies  vo  serf, 

!95   »  Car  jo  vos  serf  por  vostre  joie. 
»  Dame,  vos  estes  la  monjoie 
»  Ki  racense  trestot  le  mont.  » 
Lors  tume  les  pies  contremont 
Et  va  sor  ses  .ij.  mains  et  vient 

200  Que  de  plus  a  terre  n'avient. 
Baie  des  pies  et  des  ex  plore. 


170  seruice.  —  171-2  Texte  donné  par  Carpcnder  :  Lors  tume  et  saut  et  fait 
grand  feste.  Le  tour  de  Mes  fait  à  la  teste. 


520 


W.   FŒ 


«  Dame  »  fait  il  «  jo  vos  aore 
»  Del  cuer,  del  cors,  des  pies,  des 
[mains, 
»  Car[jo]  nesai  ne  plus  ne  mains. 

20^   I)  G'iere  avant  mais  vo  menestrex: 
»  Il  Ganteront  laiens  entr'ex, 
»  Et  jo  vos  venrai  ci  déduire. 
»  Dame,  vos  me  poes  conduire  : 
»  Por  deu,  ne  me  voillies  despire.  » 

2  10  Lors  bat  sa  cope  ;  si  sospire 
Et  plore  moût  très  tenrement, 
Que  ne  sot  orer  altrement; 
Lors  torne  ariere  et  fait  .i.  saut  : 
«  Dame  «  fait  il  «  se  Dex  me  saut 

21 5  »  Cestui  ne  fis  jo  onques  mais: 
»  Cil  n'est  mie  por  les  malvais 
»  Ains  est  trestos  por  les  noviax. 
»  Dame!  con  aroit  ses  avieax, 
»  Qui  avoec  vos  porroit  manoir 

220  «  En  vostre  glorious  manoir  ! 
»  Por  Deu,  dame,  herbergies  m'i, 
»  Jo  sui  a  vos,  ne  mie  a  mi.  » 
Dont  li  refait  le  tor  de  Mes 
Et  tume  et  baie  tôt  ades; 

22^  Et  quant  il  ot  les  cans  haucier, 
Si  se  commence  a  esforcier  : 
Aine  tant  con  la  messe  dura, 
Ses  cors  de  danser  ne  fina 
Ne  de  treper  ne  de  saillir, 

230  Tant  qu'il  fu  si  al  défaillir, 
Qu'il  ne  pot  estre  sor  ses  pies, 
Ains  est  a  terre  trebucies, 
Si  chai  jus  de  fine  laste  : 
A!si  con  sains  ist  de  haste, 

2}f)  Ist  la  suor  de  chief  en  chief 
De  lui,  des  pies  deci  al  chief. 
«  Dame,  »  fait  [ilj  «  ne  puis  plus 
[ore, 
»  Mais  voir  je  revenrai  encore.  » 
De  calor  samble  tos  espris. 

240  II  a  sen  vestement  repris  ; 
^  Quant  fu  vestus,  si  se  leva, 
L'ymage  encline,  si  s'en  va. 
«  A  Deu,  «   fait  il,  «  trcs  douce 
[amie, 
»  Por  Deu  ne  vos  deshaities  mie, 


RSTER 

245   »  Car  se  je  puis,  jo  revenrai, 
»  A  cascune  ore  vos  voirai 
»  Si  bien  servir, cui  qu'il  en  poist, 
»  Se  bel  vos  est  et  il  me  loist.  » 
Dont  s'en  va  regardant  l'image  : 

250  «  Dame  »  fait  il  «   con  grant  da- 

[mage 
»  Que  jo  ne  sai  tos  ces  sautiers  ! 
))  Jo  les  desise  volentiers 
»  Por  vostreamor.tresdoucedame. 
»  A  vos  commant   mon   cors    et 
[m'ame.  » 

2<j<)    /^^ele  vie  mena  granment, 
V^C'a  cascune  ore  outreement 
Aloit  rendre  devant  l'image 
Et  son  servise  et  son  homage. 
Car  a  merveilles  li  plaiboit 

260  Et  si  volentiers  le  faisoit. 
Que  ja  jor  ne  fust  tant  lasses 
Qu'il  peust  bien  faire  son  ses 
D'esbanoier  la  mère  Deu  : 
Ja  ne  volsist  faire  altre  geu. 

265  On  savoit  bien  sans  nule  doute. 
Qu'il  aloit  tos  jors  en  la  croûte. 
Mais  hom  en  terre  ne  savoit, 
Fors  Deu,  que  fu  qu'il  i  faisoit, 
N'il  nel  volsist  por  tôt  l'avoir 

270  Que  tos  li  mons  peust  avoir 
Que  nus  seust  son  errement 
Fors  Damedeu  tôt  seulement. 
Car  bien  croit,  lues  c'on  le  saroit, 
Con  de  laiens  le  chaceroit 

275  Et  c'on  le  remetroit  al  monde 
Qui  de  pechies  trestot  soronde. 
Et  il  volsist  miez  estre  mors 
Qu'es  pechies  se  fust  mais  amers. 
Mais  Dex  ki  sot  s'entencion 

280  Et  sa  très  grant  conpunction 
Et  l'amor  por  cui  il  le  tait, 
Ne  volt  mie  celer  son  fait, 
Ains  volt  li  sire  et  consenti 
Que  l'ovraigne  de  son  ami 

285  Fust  seufej  et  maniîestee. 
Por  sa  mère  qu'il  ot  festee, 
Et  por  ce  que  cascuns  seust 


210  Lors.  —  2 lé  cis.  —  235  en  cief.  —  247  qui  quil.  —  251   tôt.  —  266 
tôt.  —  281  Qui...  por  qui. 


DEL  TUMBEOR 

Et  entendist  et  coneust 

Que  Dex  ne  refuse  nului 

290  Qui  par  amors  se  met  en  lui, 

De  quel  mestier  qu'il  onques  soit, 
Mais  qu'il  aint  deu  et  face  droit. 

Quidies  vos  or  que  Dex  prisast 
Son  servise,  s'il  ne  l'amast  ? 

295  NeniiT'ne  quant  que  il  tumoit  ; 
Mais  il  prisoit  ce  qu'il  l'amoit. 
Asses  pênes  et  traveillies, 
Asses  junes,  asses  veillies, 
A[s]ses  plores  et  sospires^ 

500  Et  gemissies  et  aores, 
Asses  soies  en  diciplines. 
Et  a  meses  et  a  matines. 
Et  dones  quanque  vos  aves, 
Et  paies  quanque  vos  deves, 

505  Se  Deu  n'  âmes  de  tôt  vo  cuer, 
Trestot  cil  bien  sont  gete  puer, 
En  tel  manière,  entendes  bien. 
En  plain  salu  ne  valent  rien: 
Car  sans  amor  et  sans  pite 

]\o  Sont  tôt  travail  por  nient  conte. 
Dex  ne  demande  or  ne  argent 
Fors  vraie  amor  en  cuer  de  gent, 
Et  cex  aime  Dex  sans  faintise. 
Por  ce  prisoit  Dex  son  servise. 


5'S 


Ensi  fu  11  bons  hom  lonc  tans. 
Jo  ne  vos  sai  nonbrer  les  ans 
Que  li  bons  hom  fu  si  a  aise, 
Mais  par  tans  ert  moût  a  mesaise  : 
Car  .i.  moines  garde  s'en  prist 

320  Qui  en  son  cuer  moût  le  reprist 
De  ce  c'a  matines  ne  vient  ; 
Si  se  merveille  que  devient, 
Et  dist  que  mais  ne  finera 
Dus  c'a  cel[e]  ore  qu'il  saura 

52^  Quels  hom  il  est  et  dont  il  sert 
Et  a  coi  il  son  pain  dessert. 
Li  moines  tant  le  portraita, 
Tant  le  sui,  tant  le  gaita, 
Qu'il  li  vit  tôt  apertement 

550  Faire  son  mestier  plainement, 
Alsi  con  jo  dit  le  vos  ai  : 


NOSTRE    DAME  52  1 

>(  Par   foi,  )>  fait  il,   «  cil  a   bon 

[May 

i>  Et  plusgrant  feste,  ce  me  sainble, 

»  Que  nos  n'aions  trestot  ensamble. 

335   ))  Or  sont  li  autre  en  orisons, 
»  Et  en  labor  par  les  maisons, 
»)  Et  cil  baie  alsi  fièrement 
»  Con  s'il  eust  .c.  mars  d'argent. 
»  Il  fait  bien  son  mestier  a  droit, 

340  »  Et  si  nos  paie  ce  qu'il  doit: 
»  Çou  est  asses  bêle  costume  : 
»  Nos  li  cantons  et  il  nos  tume  ; 
»  Nos  li  paions  et  il  nos  paie  : 
»  Se  nos  plorons,  il  nos  repaie. 

34^   »  Car  le  veist  or  li  covens, 
»  Si  con  jo  fas,  par  tex  covens 
»  Que  jo  junaise  jusc'a  nuit! 
»  Il  n'i  aroit  nului,  je  quit, 
»  Qui  de  rire  se  tenist  mie, 

350  >)  S'il  veoient  ceste  arramie 
»  De  cest  caitif,  que  si  se  tue, 
»  Qui  de  tumer  si  s'esvertue, 
»  Qu'il  n'a  de  lui  nule  pitance. 
»  Dex  li  atort  a  penitance, 

ji,5  5   »  Car  il  le  fait  sans  mal  engien, 
»  Ne  jo  certes  a  mal  nel  tien(g). 
»  Car  il  le  fait,  si  con  jo  croi, 
»  Solonc  son   sens  en  bone  foi, 
»  Car  il  ne  veut  mie  estrehuisex.» 

360  Ce  vit  li  moines  a  ses  ex, 
A  totes  les  eures  del  jor. 
Comment  il  oevre  sans  sojor. 
S'en  a  asses  ris  et  jue. 
Car  il  en  a  joie  et  pite. 

-,(,{     k    l'abe  vient  et  se  li  conte, 
/\De  chief  en  chieftotli  aconte, 
Alsi  con  vos  oi  avez. 
L'abes  s'en  est  en  pies  levez 
Et  dist  al  moine:  «Or  vos  taisies, 

570  »  Et  si  ne  l'escandelissies, 

»  Sorvostre  ordre  le  vos  commant, 
»  Et  si  tenes  bien  cest  commant 
»  Que  vos  n'en  parles  fors  a  moi  ; 
»)  Et  nos  rirons  veoir  andoi, 

37^    »  Si  verrons  que  ce  porra  estre, 


313  deu.  —  314  seruice.  —  332  cis.  —  346  tel. 


!22 


»  El  prierons  le  roi  celestre 
»  Et  sa  très  douce  chiere  mère, 
I)  Qui  tant  est  preciouse  et  clere, 
I)  Qu'ele  deprit  par  sa  doucor 

380  »  Son  fil,  son  père,  son  segnor, 
n  Qu'il  en  cest  jor  veoir   me  laist 
»  Celé  ovraigne,  se  il  li  plaist, 
»  Si  que  Dex  en  soit  plus  âmes 
B  Et  libons  hom  n'en  soit  blasmes, 

jSj  »  Et  se  il  li  plaist  ensement.  » 
Lors  s'en  vont  il  tôt  coiement, 
Si  se  mucierent  sans  trestor 
Près  de  l'autel  en  .i.  destor, 
Si  que  cil  ne  s'en  donc  garde. 

390  L'abes  et  li  moines  regarde 
Trestot  l'ofice  del  convers, 
Et  les  tors  qu'il  fait  si  divers, 
Et  respring[ijer  et  le  baler, 
Et  vers  l'image  rencliner, 

39^  Et  le  treper  et  le  saillir. 
Tant  que  il  fu  al  défaillir. 
En  si  grant  laste  si  s'esforce, 
Qu'il  le  covient  chair  a  force, 
Si  s'est  assis  si  tre[s]  lassez 

400  Que  d'ahans  est  tos  tressues, 
Si  que  la  suors  en  dégoûte 
Tôt  contreval  par  mi  le  croûte. 
Mais  en  brief  tans,  en  terme  cort, 
Sa  douce  dame  le  socort 

405  Que  il  servoit  tôt  sans  mençoigne. 
Bien  sot  venir  a  sa  besoigne. 


W.  FŒRSTER 

Dont  s'aprestent  de  lui  servir 
Force  qu'il  voirent  deservir 
Le  servise  que  fait  la  dame. 
Qui  tant  est  preciouse  geme; 

423  Et  la  douce  roine  france 
Tenoit  une  touaille  blance, 
S'en  avente  son  ménestrel 
Moût  doucement  devant  l'autel. 
La  france  dame  deboinaire 

430  Le  col,  le  cors  et  le  viaire 
Li  avente  por  refroidier  : 
Bien  s'entremet  de  lui  aidier  : 
La  dame  bien  s'i  abandone. 
Li  bons  hom  garde  ne  s'en  donc, 

43  5  Car  il  ne  voit,  si  ne  set  mie 
Qu'il  ait  si  bêle  compaignie. 


l; 


'abes  esgarde  sans  atendre 
lEt  vit  de  la  volte  descendre 
Une  dame  si  gloriouse, 

410  Aine  nus  ne  vit  si  preciouse 
Ne  si  ricement  conree[e], 
N'onques  tant  bêle  ne  fu  née  : 
Ses  vesteures  sont  bien  chieres 
D'or  et  de  preciouses  pieres; 

41 5  Avoec  l(u)i  estoient  li  angle 
Del  ciel  amont  et  li  arcangle 
Qui  entor  le  ménestrel  vienent, 
Si  le  solacent  et  sostienent. 
Quant  entor  lui  sont  arengie, 

420  S'ot  tôt  son  cuer  asoagie  : 


Li  saint  angle  forment  l'onorent, 
Que  avoec  lui  plus  ne  demo- 
Et  la  dame  plus  n'i  sojorne,     [rent, 
440  De  Deu  le  segne,  si  s'en  torne, 
Et  li  saint  angle  le  conduient 
Qui  a  merveilles  se  deduient 
De  regarder  lor  conpaignon, 
N'atendent  mais  se  l'eure  non 

445  QH^  ^^^  '^  ë^^  ^^  ^^^^^  ^'^> 
Et  k'il  aient  s'arme  ravie. 

Et  ce  vit  l'abes  sans  defois 

Et  ses  moines  bien  .iiij.  fois  ; 

Que  cascun[e]  eure  i  àvenoit, 

450  Que  la  mère  Deu  i  venoil 

Por  son  home  aidier  et  socorre. 
Car  ses  homes  set  bien  rescorre. 
S'en  ot  l'abes  joie  moût  grant, 
Car  il  estoit  forment  engrant 

455  Qu'il  en  seust  la  vérité. 

Mais  or  li  a  bien  Dex  mostre 
Que  li  services  li  plaisoit 
Que  ses  povres  hom  demostroit. 
Li  moines  en  fu  tos  confus, 

460  D'angoise  embrase  comme  fus. 
A  l'abe  dist  :  «  Sire,  merci  ! 
»  C'est  .j.  sains  hom  quejovoi  ci. 
»  Se  j'ai  de  l[u]i  rien  dit  a  tort, 
»  Drois  est  que  mes  cors  li  res- 
[tort. 


432  socorre.  —457  faisoit. 


DEL  TUMBEOR 

46^  »  Si  m'en  cargies  la  penitance, 
»  Car  proudum  esl  tôt  sans  dou- 
[tancc. 
»  Bien  l'avommes  de  lot  parchut, 
»  Ne  devons  mais  estre  déchut.  » 
Dist  li  abes  :  «  Vos  dites  voir. 

470  »  Dex  le  nos  a  fait  bien  savoir, 
»  Qu'il  l'aime  de  très  fine  amor. 
»  Or  vos  commant  jo  sans  demor, 
»  Et  en  vertu  d'obédience, 
»  Que  vos  ne  chaes  en  sentence, 

475  *  Qb^  v°s  ''  ho'"^  "'^"  parles 
»  De  ce  que  vos  veu  aves, 
»  Se  ce  n'est  a  Deu  et  a  moi.  » 
«  Sire  »  fait  il  «  et  je  l'otroi.  » 
A  ces  paroles  s'en  retornent, 

480  En  la  volte  plus  ne  sojornent. 
Et  li  bons  hom  n'est  arestus, 
Ains  a  ses  drapieaus  revestus, 
Quant  il  et  fait  tôt  son  mestier  : 
Si  va  juer  par  le  mostier. 

CjTant  c'un  petit  après  avint 

Que  li  abes  manda  celui 

Qui  tant  de  bien  avoit  en  lui. 

Quant  il  oi  c'on  le  mandoit, 
490  Et  que  l'abes  le  demandoit, 

Si  fuses  cuers  si  très  plain[s]  d'ire, 

Conques  ne  sot  qu'il  peust  dire. 

((  He  las,  »  fait  il,  «  encuses  sui  : 

»  Jamais  n'iere  jor  sans  anui 
495   »  Ne  sans  traval  [ne]  ne  sans  honte, 

»  Car  mes  seruises  rien  ne  monte. 

»  Jo  ne  quit  pas  que  a  Deu  plaise, 

»  Ha,  las!  ains  quit  qu'il   li    des- 
[plaise, 

B  Car  la  vérité  s'en  descuevre. 
500  »  Quidoie  jo  que  si  faite  oevre 

»  Que  jo  faisoie  et  [si]  fait  gieu 

»  Deuscent  plaire  a  Damedieu? 

»  Nenil,  il  ne  li  plaisent  rien. 

»  He,  las!  jo  ne  fis  onques  bien. 
^05  »  Las,  que  ferai .ï*  las,  que  dirai.? 

»  Bieax  1res  dous  Dex,  que  deven- 
[drai.? 


NOSTRE  DAME  525 

))  Or  serai  jo  mors  et  honis, 

»  Or  serai  de  chaens  banis, 

»  Or  reserai  mis  al  bersaire, 

510  »  La  hors  au  monde  al  grant  mal 

[faire, 
»  Douce  dame  sainte  Marie, 
»  Con  ma  pensée  est  esmarie  ! 
»  Ne  sai  a  cui  jo  me  conseil, 
»  Dame,  venes  a  mon  conseil. 
j  1 5  )i  Très  dous  Dex,  car  mesocores  ! 
»  N'atargies  riens,  ne  dcmores, 
»  Et  s'amenes  vo  mère  avoec  ; 
»  Por  Deu,  ne  venes  point  senoec: 
»  Si  me  venes  andoi  aidier, 
520  »  Car  jo  ne  sai  certes  plaidier, 
»  On  dira  ja  isnelement 
»  Al  premier  mot  :  aies  vos  ent. 
»  Dolans  1  que  porrai  jo  respondre 
»  Quant   jo    ne  sai   .i,  mot  des- 
[pondre? 

525  «  Que  vaut  ce }  aler  m'i  covient,  » 
Plorant  devant  l'abe  en  vient, 
Si  que  ses  visages  en  moitié; 
Plorant  devant  l[u]i  s'agenoille: 
«  Sire,  «  fait  il,  «  por  Deu  merci! 

550  »  Voles  me  vos  chacier  de  ci? 
»  Dites  quantque  vos  commandes, 
»  Jo  ferai  quantque  vos  voldres.  » 
Fait  li  abes  :  «  Jo  voil  savoir 
»  Et  voil  que  vos  me  dites  voir. 

55  ^   )i  Vos  aves  ci  grant  pièce  este 
»  Et  par  iver  et  par  este, 
»  Si  voil  savoir  de  coi  serves 
»  Et  a  coi  vo  pain  deserves.  » 
»  He  las,  »  dist  il,  «  bien  le  savoie 

540  1)  Que  tost  seroie  mis  a  voie, 
»  Puis  c'on  saroit  tôt  mon  afaire, 
»  C'on  n'aroit  plus  de  moi   que 
[faire, 
«  Sire,  I)  fait  il  «  si  m'en  irai  : 
»  Caitis  sui  et  caitis  serai, 

54J  »  Aine  de  tos  biens  ne  fis  demie.» 
Dist  l'abes  :  «  Ce  ne  di  jo  m.ie, 
»  Ainçois  vos  requier  et  déniant, 
»  Et  après  ce  jo  vos  comant 
«  Et  en  vertu  d'obédience, 


486  cum.  —  513  qui. 


524 

^^0  »  Que  vos  tote  vo  conscience 
»  Me  contes,  et  de  quel  mestier 
»  Vos  nos  serves  en  no  mostier.  » 
«  Sire  »  fait  il  «  coin  m'aves  mort  ! 
»  Con     cil     commandemens    me 
[mort  !  » 

5  <)  5  Lors  li  conte,  qu'il  que  soit  grief, 
Sa  vie  tôt  en  chief  de  chief, 
Si  que  mot  a  dire  n'i  laisse, 
Ains  li  dist  tôt  a  une  laisse 
Ensi  con  jo  vos  ai  conte. 

j6o  Tôt  li  a  dit  et  raconte, 

A  mains  jointes  et  en  plorant; 
Les  pies  li  baise  en  sospirant. 


l: 


i  sains  abes  vers  lui  s'adrece, 
(Tôt  en  plorant    a  mont   l'en 
[drece: 

56^  Les  ex  li  a  ans  .ij.  baisies: 

«  Frère,  »  dit  il,  «  or  vos  taisies, 
»  Car  jo  vos  ai  bien  en  covent, 
«  Que  vos  seres  de  no  covent. 
«  Dex  doinst  que  nos  soions  del 
[vostre, 

570  )i  Tant     puissonfs]    deservir     el 
[nostre! 
»  Moi  et  vos  serons  bon  ami. 
))  Beax  dous  frère,  proies  por  mi, 
»  Et  jo  reproierai  por  vos. 
»  Et  si  vos  pri,  mes  amis  dous, 

^7^   r)  Et  commant,  sans  nule  faintise, 
»  Que  vos  plainement  cel  servise 
»  Fachies,  si  con  vos  fait  l'aves, 
»  Et  encor  miex,  se  vos  saves.  « 
'(  Sire,  »  fait  il,  «  est  ce  a  certes.?» 

580  «  Oil  »  ce  distliabes  «certes.  « 
Se  li  carga  en  penitance, 
Que  il  ne  soit  plus  en  doutance. 
Dont  fu  li  bons  hom  si  très  lies, 
Si  con  raconte  li  dities, 

585  C'a  paines  sot  il  que  devint: 
A  force  seoir  le  covint  ; 
Tos  en  est  pales  devenus. 
Quant  ses  cuers  li  fu  revenus, 
De  joie  el  ventre  li  tressaut 
^90  Si  aigrement  c'uns  mais  l'asaut, 
Dont  il  morut  asses  briefment. 


W.  FŒRSTER 

Mais  molt  très  debonairement 
Fist  son  servise  sans  sojor 
Et  main  et  soir  et  nuit  et  jor, 

^9^  Que  onques  eure  ri'i  perdi, 
Jusc'a  dont  qu'il  amaladi. 
Car  si  grans  max  l'i  tint  por  voir 
Qu'il  ne  se  pot  del  lit  movoir. 
Si  l'en  fu  merveilles  a  ente 

600  De  ce  qu'il  ne  paioit  sa  rente: 
C'est  ce  que  plus  le  destraignoit. 
Car  son  mal  mie  ne  plaignoit. 
Mais  ce  qu'il  estoit  en  doutance 
Qu'il  ne  perdist  sa  penitance, 

605  Por  ce  qu'il  ne  se  traveilloit 
De  tel  travail  con  il  soloit  : 
Trop  li  sanbloit  qu'il  fust  uisex. 
Li  bons  hom  qui  poi  ert  visex, 
Prioit  deu  qu'il  le  receust, 

610  Ains  c'uiseuse  le  deceust. 
Car  si  très  grant  doloir  avoit 
De  son  afaire  c'on  savoit, 
Que  ses  cuers  ne  le  pot  porter: 
Gésir  l'estuet  sans  déporter. 

615  Li  sains  abes  forment  l'oneure. 
Il  et  si  moine(s)  cascun[e]  eure 
Li  vont  canter  devant  son  lit. 
Et  il  avoit  si  grant  délit, 
De  ce  qu'on  li  cantoit  de  Dieu, 

620  Qu'il  ne  presist  mie  Pontieu, 
Qui  tôt  li  volsist  aquiter. 
Tant  li  plaisoit  a  escouter. 
Bien  fu  confes  et  repentans. 
Mais  totes  voies  fu  doutans. 

62<j^  Et  que  vaut  ce?  a  la  parfin 
Le  covint  il  aler  a  fin. 


L'abes  i  fu  et  tôt  si  moine, 
Maint  prestre  i  ot  et  maint 
[canoine, 
Quil'  esgardent  moût  humblement, 
650  Et  virent  tôt  apertement 
Un  miracle  très  merveilleus. 
Car  il  virent  tôt  a  lor  ex. 
C'a  son  tenir  furent  li  angle, 
La  mère  Deu  et  li  arcangle, 
65  <,  Qui  entor  lui  sont  arengie. 
D'autre  part  sont  li  esragie, 


5^  cis.  —  581  carge.  —  597  grant  mal.  —  601  usex.  —  616  ses  moines. 


DEL  TUMBF.OR  NOSTRE    DaME 


Li  anemi  et  li  diable, 

Por  l'ame  avoir,   n'est  mie  fable. 

Mais  por  nient  i  ont  atendu, 

640  Ne  tant  coitie  ne  [tant]  tendu, 
Que  ja  en  s'ame  n'aront  part. 
Atant  li  ame  s'en  départ 
Del  cors,  mais  n'est  mie  dechute, 
Car  la  mère  Deu  l'a  rechute; 

645  Et  li  saint  angle  qui  i  sont 
Gantent  de  joie,  si  s'en  vont, 
El  ciel  l'enportent  par  covens 
Et  ce  vit  trestos  li  covens 
Et  tôt  li  autre  qui  la  furent. 

6^0  Or  sorent  il  tôt  et  conurent 
Que  De.x  ne  voloit  plus  celer 
L'amor  de  son  bon  bacheler, 
Ains  voloit  que  cascuns  seust 
Les  biens  de  l[u]i  et  coneust. 

655  Grant  joie  et  grant  merveille  en 
[orent  : 
Le  cors  moût  hautement  honorent, 
Si  l'enportent  en  lor  mostier, 
Hautement  font  le  Deu  mestier. 
N'i  a  celui  ne  cant(e)  ou  lise 

660  Ens  el  cuer  de  la  maistre  glise. 


A 


moût  grant  honor  l'enterrèrent, 


^25 

Comme  cors  saint  puis  le  garde- 
[rent. 
Et  lors  lor  dist  sans  coverture 
Li  abes  tote  l'aventure 

665  De  lui  et  de  tote  sa  vie, 
Ensi  con  vos  l'aves  oie, 
Et  tôt  ce  qu'il  vit  en  la  croûte. 
Li  covens  volentiers  l'escoute  : 
«  Gertes  «  font  il   «    bien  fait  a 
[croire; 

670  »  On  ne  vosen  doit  pas  mescroire, 
»  Gar  la  vérités  le  tesmoigne. 
»  Bien  est  proves  a  la  besoigne; 
»  N'i  afiert  mais  nule  doutance, 
»  Qu'il  n'ait  laite  sa  penitance.  » 

675  Grant  joie  en  ont  laens  entr'ex. 

Ensi  fina  li  menestrex : 
Buer  i  tuma,  buer  i  servi, 
Gar  haute  honor  i  deservi, 
A  cui  nule  ne  se  compère. 

680  Ge  nos  racontent  li  saint  père 
Qu'ensi  avint  ce  ménestrel. 
Or  prions  Deu,  il  n'i  a  tel. 
Qu'il  nos  doinst  lui  si  bien  servir, 
Que  s'amor  puisson[s]  deservir. 

685  Explicit  del  tumeoi . 


Chi  fine  li  tumbeor  (sic)  nostrc  dame. 

Wilhelm  Fœrster. 


64^  que.  —  66 1  A  manque.  —  679  qui. 


MÉLANGES. 


I. 

ÉTYMOLOGIES  ITALIENNES  ET  ROMANES. 

I.    VERONE. 

(c  Vérone,  fu  già  detto  per  Terrazzo  ',  Loggia,  Andito,  Corridojo. 
Oggidî,  specialmente  in  Contado,  chiamano  verone  quella  specie  di  ter- 
razzino,  o  pianeroltolo  con  parapetto,  o  ringiiiera,  in  capo  ad  una  scaia 
esterna,  parallela  al  muro.  »  Caréna,  Vocabolario  Domesîico,  II,  §  2. 

«  Vérone.  i°  Terrazzo  '  0  Loggia.  2°  Fra  gli  uomini  di  campagna, 
si  dice  ad  un  piccol  terrazzo  coperto,  nel  quale  termina  la  scala  di  fuori 
e  PER  cui  s'entra  nel  secondo  piano  della  casa.  ))  Fanfani,  Vocah. 
d.  Lingua  Italiana. 

Diez,  Étym.  Wœrterbuch  II  a  dit  de  ce  mot  :  «  Un  mot  qui  a  à  peu 
près  le  même  sens  est  androne,  gr.  àvopwv,  appartement  des  hommes,  de 
àrr,p  :  pourquoi  n'aurait-on  pas  transporté  ce  mot  en  latin  en  substi- 
tuant vir  au  mot  grec,  vir-on  verone}  »  Sans  méconnaître  ce  qu'il  y  a 
d'ingénieux  dans  cette  hypothèse  de  l'illustre  maître,  je  me  permets  de 
proposer  ici  une  autre  dérivation  de  ce  mot,  qui  me  semble  plus  natu- 
relle. 

Xvoptbv  ne  signifiait  chez  les  Grecs  que  «  locus  domicilii  angustior 
LONGiTUDiNE,  in  quo  viri  plurimum  morabantur  »  (Festus  p.  19).  En 
latin  andron  a  pris  le  sens  de  «  passage  entre  deux  murs  ou  deux  cours 
de  la  maison  »  'Freund)  :  les  Romains  furent  probablement  amenés  à 
cette  altération  du  sens  par  la  forme  étroite  et  longue  de  Vi-il^Cr/  grec,  et 
non  par  ce  que  ces  passages  étaient  appropriés  au  seul  usage  des  hommes. 
Les  Romains,  ne  pensant  plus  à  l'étymologie  de  àvï:wv,  ont  dû  sans 
doute  encore  moins  songer  à  en  faire  une  imitation  superflue  et  barbare. 
D'ailleurs  s'ils  l'avaient  faite,  on  s'attendrait  à  en  trouver  quelque  trace 


I.  La  première  signification  est  déterminée  plus  exactement  par  Tommaséo,D(z. 
dci  sinonirni  n"^  1690  :  "  Specie  di  terrazza  scoperta,  con  spalletta,  e  che  sporge 
in  fuori  dalla  parete  di  una  casa,  a  cui  si  ha  accesso  da  una  0  pià  stanzc.  » 


ÉTYMOLOGIES  ITALIENNES  ET  ROMANES  ^27 

en  latin  ;  car  elle  se  serait  produite  pendant  que  vir  était  encore  du  lan- 
gage populaire. 

Dans  Vérone,  qui  se  trouve  déjà  en  ancien  italien  (p.  e.  dans  le  poème 
de  VlntelUgenza,  Ozanam,  Documents  inédits  etc.  p.  358  '),  je  vois  un 
précieux  reste  des  anciens  idiomes  italiques.  L'ombrien  vero,  l'osque  veru 
signifie  «  porte  »  (d'une  ville),  voy.  Sophus  Bugge  dans  la  Zeitschrift  f. 
vergl.  Sprachf.  XIX  p.  456.  S'il  n'a  pas  aussi  signifié  porte  de  maison, 
il  a  pu  facilement  prendre  ce  sens.  Or  l'idée  fondamentale  de  verone  est 
probablement  «  entrée,  passage.  «  L'étymologie  italique  se  prête  donc 
bien  au  sens.  Le  mot  veru,  porte,  étant  répandu  dans  une  grande  partie 
de  l'Italie,  a  pu  passer  dans  le  latin  populaire  ;  comme  il  sentait  trop  la 
province,  il  ne  fut  pas  admis  dans  la  langue  écrite.  Le  primitif  veru  ne 
put  se  maintenir  longtemps  à  côté  des  mots  latins  veru  (broche)  et  vTrus 
(vrai);  mais  le  dérivé  ver'on,  formé  à  l'analogie  de  andron,  n'offrait  pas 
cette  difficulté  ;  il  avait  surtout  sa  raison  d'être  chez,  les  campagnards,  qui 
conservent  si  volontiers  les  vieux  usages.  C'est  ainsi  que  le  mot  verone  a 
pu  survivre  à  l'extinction  des  idiomes  italiques. 

2.  voTO  (vide). 

M.  Diez  a  déjà  traité  de  ce  mot,  Etyni.  Wœrterhuch  lia;  il  avait 
reconnu  comme  le  plus  naturel  de  comparer  voto,  votare  à  l'anc.  fr.  vuid^, 
vuidier  et  à  l'angl.  void  ;  mais  la  difficulté  de  concilier  le  /  italien 
avec  le  d  des  autres  langues  romanes  et  du  latin  viduus  Ç^vuidus]  l'a 
déterminé  à  y  renoncer  et  à  avoir  recours  au  participe  volto,  étymologie 
qui  semble  inadmissible  pour  la  forme  et  peu  probable  pour  le  sens. 

Voici  comment  j'explique  le  t  du  mot  italien.  Voto  vient  de  votare 
(comme  porto  pour  portatd)  et  celui-ci  de  l'ancien  voitare  (cité  par 
M.  Diez),  comme  co^^re  vient  de  coiWe  (Nannucci ,  Manuale  p.  304), 
a.  fr.  cuidier,  romanche  quitar,  esp.  cuidar,  et  à  peu  près  comme  piato 
vient  de  'piaiîo,  romanche  plaid  (Ascoli,  Saggi  ladini  p.  80).  L'ancien 


1.  Boccace,  cité  par  Tommaséo  1.  c.  :  io  fard  volcnticri  fare  un  Utticello  in  sul 
verone  che  è  allalo  alla  sua  camcra...  e  guivi  mi  dormira. 

2.  Les  formes  des  dialectes  italiens  citées  par  M.  Diez,  piémontais  void,  lom- 
bard vœid,  sarde  boidu,  correspondent  aux  formes  latines  apportées  par  M.  Ascoli, 
Saggi  ladini  :  romanche  vid  p.  27,  engadinois  uœd  (vœd)  181.  234,  à  Fondo  et 
a  Revô  (Val  di  Non^  vuèid,\erhe  vueidar,  ncidar,  voidar  ■^i-j.  528,  frioulan  vuêid, 
ucd  49^.  Toutes  ces  formes  remontent  à  'vuidus.  M.  A.  hésite  avec  raison  à 
comparer  vid  directement  à  vuoto  :  d'abord  ;  pour  ie  de  uo,  lat.  «i,  est  bien  rare, 
et  puis  les  autres  dialectes  ladins  offrent  des  traces  de  l'ancienne  diphthongue  ui, 
commune  aux  autres  langues  romanes  ;  enfin  vuoto  vient  de  voto  pour  voito  et  ne 
contient  pas  d'o  latin.  Le  toscan  offre  pour  ce  mot  une  formation  que  ne  semblent 
pas  partager  les  autres  dialectes  italiens  ni  romans,  à  l'exception  du  sarde,  dont 
la  forme  septentrionale  boita  (à  càié  de  boiddu)  paraît  formée  d'un  verbe  *boitare; 
Spano  ne  donne  pour  le  verbe  que  isboidare  (Logudoro),  sbuidai  (dial.  mérid.). 


328  MÉLANGES 

voitare  vient  à  son  tour  de  'vuid'tare  pour  'viduitare,  formé  comme 
nobilitare,  cf.  pour  le  t  l'ital.  peîare  (peditare),  l'anc.  it.  cubiîare  (*cupi- 
ditarej,  le  fr.  hériter,  romanche  harîar  (hereditare,  Ascoli  1.  c.  98).  Le 
français  vuidier,  vider,  le  prov.  voidar,  le  cat.  vu  v^ar  semblent  venir  direc- 
tement de  viduare.  Cependant  il  y  a  la  possibilité  que  ces  mots  remon- 
tent également  à  vuid'tare,  puisque  d't  peut  donner  aussi  d,  témoin  l'it. 
credare,  l'esp.  heredar  =^  fr.  hériter. 

].  ARGANO  grue,  crone. 

M.  Diez,  Wœrterb.  l,  fait  venir  ce  mot  roman  de  ip'^dxr^ç,  ergàta. 
Comme  cette  dérivation  offre  des  difficultés,  je  vais  en  proposer  une 
autre  que  j'ai  déjà  indiquée  dans  les  Mémoires  de  la  Sociéié  de  linguistique. 
Le  grec  ^épavo;  signifie  «  grue  »  (l'oiseau)  et  «  grue  »  ^=  crone  (allem. 
kranich,  krahri),  voy.  Curtius,  Grundziige  der  Griech.  Etym.  n"  129.  Il 
semble  que  chez  les  Gaulois  ce  mot  a  eu  la  forme  garanos,  cf.  tarvos 
TRiGARANOS  dans  une  inscription  conservée  aux  Thermes  de  Cluny  ;  il 
faut  y  voir  le  mot  celtique  correspondant  à  ^épavoc  plutôt  qu'un  emprunt 
grec.  Ce  garanos  a  pu  être  connu  aussi  aux  autres  pays  celtiques.  Gdrano 
est  devenu  drgano  principalement  par  l'influence  de  ôrgano  :  comme 
simple  métathèse  le  cas  serait  trop  isolé;  le  lat.  argentum  pour *argentum 
(osque  aragetud  abl.,  sansc.  ragata)  ne  présente  qu'une  analogie  impar  • 
faite.  —  Argano  ne  peut  venir  de  organo,  dont  il  est  toujours  distingué 
par  les  dialectes  italiens. 

4.    CAVELLE,  COVELLE,  cjuidvis. 

cf.  Diez  Wœrterb  II  a,  Blanc,  Ital.  Gram.  p.  335.  Plusieurs  choses 
indiquent  dans  ce  mot  une  origine  pronominale  :  d'abord  le  sens  qui  est 
«  une  chose  quelconque  »,  «  un  rien  »  ;  ensuite  le  manque  d'article  qui 
empêche  de  penser  à  des  expressions  comme  'non  m'importa  un  cavolo' 
Diez  Gram.  III  2  41 5,  ou  à  l'espagnol  'cuantova\  un  cabello'  Diez  ibid. 
Blanc  1.  c.  se  demande  si  covelle  peut  venir  de  'cosa  velles',  ce  qui  a  l'air 
hybride,  mais  qui  s'approche  assez  du  sens.  Je  préfère  y  vokquid  velles  «ce 
que  tu  voudrais»,  «  tout  ce  que  tu  voudras.»  On  l'aura  substitué  dans  le 
langage  populaire  au  classique  quidvis.  On  se  serait  attendu  à  'chevoglia, 
"cavogUa,  cf.  qualsivogUa,  cat.  quisvulla  Diez  Gram.  II?  454.  Mais  l'an- 
cienne forme  velleiS;  a  pu  se  maintenir  ici  précisément  parce  qu'on  ne  la 
comprenait  plus.  Au  commencement  on  a  dû  dire  "chevelleo^m^^l  devenu 
tantôt  cavelle  par  la  tendance  à  prononcer  a  la  première  voyelle  atone, 
tantôt  covelle  par  l'influence  de  la  labiale  suivante. 

J.  Storm. 
Christiania,  le  17  juin  1873. 


PROSTHÈSE  EN  FRANÇAIS.   —  M'iCr  EN  PATOIS  ^2Çf 

II 

UNE  PROSTHÈSE  APPARENTE  EN  FRANÇAIS. 

Le  vocabulaire  hagiologique  de  l'abbé  Cl.  Chastelain,  inséré  en  tête 
du  dictionnaire  de  Ménage,  contient  un  certain  nombre  de  noms  de 
saints  qui  ont  l'air  d'avoir  pris  en  français  un  ch  (ou  un  g)  prosthétique. 

Anemundus  Saint  Chaumond, 

Annianus  Saint  Chignan. 

Amantius  Saint  Chamant. 

Hilarius  Saint  Chelvis,  Saint  Gely. 

Eligius  Saint  Chelis. 

Agatha  Sainte  Chapte. 

Eparchius  Saint  Chipar. 

C'est  le  groupe  et  de  sanctus  qui  a  pris  le  son  d'un  ch  et  qui  est  venu 

se  placer  en  tête  du  nom  suivant.  On  a  le  même  changement  de  et  en 

eh  dans  les  mots  allécher  (allectare),  cacher  (coactare),  empêcher  (impac- 

tare),/Zec/!/V  (flectëre).   L'orthographe  Saincte  Apthe,  donnée  par  l'abbé 

Chastelain  à  côté  de  Sainte  Chapte  (Sancta  Agatha),  nous  montre  le 

changement  en  voie  de  s'accomplir. 

Michel  Bréal. 

III 

MIER  (MERUS)  DANS  LES  PATOIS. 

Le  mot  mier,  si  fréquemment  employé  en  vieux  français,  existe  encore 
à  notre  connaissance  en  deux  patois  modernes  :  le  w^allon  et  le  picard. 
Le  dictionnaire  wallon  de  Grandgagnage  nous  donne  les  deux  expres- 
sions mierseû  mierdiseù  «  tout  seul  »,  et  mier  long  dans  si  stanrer  fin  mier 
long  «  s'étendre  tout  de  son  long  ».  Les  Satires  picardes  de  Hector  Cri- 
non,  laboureur,  poète  et  sculpteur  'Péronne,  imprimerie  Recoupé, 
1863),  présentent  l'expression  mernu  (mère  nudus)  :  il  s'agit  de  jeunes 
filles  trop  amoureuses  de  la  danse  : 

Quand  i  devrot  aller  tout  fin  mernu. 

Haut  qu'ess  fille  ail  danse  el  long  d'el  nu. 

Michel  Bréal. 

IV 

NOMS  DE  PEUPLES  PAÏENS  DANS  LA  CHANSON  DE  ROLAND. 

Le  grand  épisode  de  la  Chanson  de  Roland  qui  s'intercale  entre  le 
retour  de  Charlemagne  à  Roncevaux  et  la  prise  de  Saragosse,  et  qui 

Romania^  II  22 


^JO  MÉLANGES 

raconte  la  bataille  entre  l'empereur  des  Francs  et  Vamiral  de  Babylone 
(c'est-à-dire  du  Caire,  cf.  v.  2626),  contient,  entre  autres  éléments 
étrangers  au  reste  du  poème,  une  curieuse  énumération  des  nations 
païennes  qui  forment  les  trente  <(  échelles  »  de  l'armée  de  Baligant.  Ces 
noms  sont  de  deux  genres  :  ou  bien  le  poète  mentionne  le  pays  ou  la 
ville  d'où  proviennent  les  combattants,  ou  bien  il  les  appelle  par  leur 
ethnique  propre.  Dans  les  deux  séries,  plusieurs  noms  sont  parfaitement 
intelligibles,  comme  par  ex.  cels  de  Jéricho,  ou  bien  les  Erinines,  les 
Mors,  les  Nigres,  les  Pers,  les  Tnrs,  les  Huns,  les  Hungres.  Mais  les  noms 
obscurs  sont  beaucoup  plus  nombreux.  Génin  a  renoncé  à  les  expliquer: 
«  C'est,  dit-il,  un  problème  que  je  lègue  à  l'Académie  des  Inscriptions  et 
à  la  Société  de  Géographie.  »  M.  d'Avril  avoue  que  ses  recherches  ne 
lui  ont  fourni  aucun  résultat.  M.  Léon  Gautier,  après  avoir  proposé  un 
petit  nombre  d'explications,  oppose  aux  autres  une  fin  de  non-recevoir. 
«  Que  penser,  dit-il  [Ch.  de  Roi  II,  217),  des  Bios,  des  Bruns,  des 
Son,  des  Gros,  des  Leus?  Ce  ne  sont  sans  doute  que  des  sobriquets 
empruntés  à  la  physionomie  extérieure  des  païens.  D'autres  noms  sont 
encore  plus  fantaisistes...  Les  Pinceneis,  les  Boiteras,  les  Sorbres,  les 
Ormaleus  et  les  Eugiez...  tous  ces  vocables  me  paraissent  peu  explicables, 
et  je  suis  bien  loin  de  partager  l'idée  de  M.  d'Avril,  disant  :  «  Il  n'est 
»  guère  admissible  que  le  trouvère,  si  exact  dans  ses  mentions  géogra- 
))  phiques  relatives  à  la  France,  ait  imaginé  arbitrairement  les  noms  des 
»  pays  sarrazins.  Je  crois  que  ces  noms  se  rattachent  tous  '  !)  à  quelque 
;)  souvenir  et  à  quelque  tradition.  »  Si  l'on  veut  bien  relire  l'énuméra- 
tion  précédente,  on  se  convaincra  aisément  que  l'imagination  y  a  eu  le 
plus  grand  rôle,  n 

Je  partage  l'opinion  de  M.  d'Avril  et  non  celle  de  M.  Gautier,  et  je 
vais  l'appuyer  en  donnant  l'explication  de  quelques-uns  de  ces  noms 
jusqu'à  présent  incompris  ou  mal  compris.  Je  ferai  d'abord  remarquer 
que  la  liste  de  Roland  semble  bien  porter  les  caractères  d'une  rédaction 
antérieure  aux  croisades.  Les  connaissances  de  l'auteur  sur  l'Asie  parais- 
sent des  plus  vagues,  comme  le  montrent  des  expressions  telles  que  cil 
de  Jéricho  ou  la  gent  Samuel  ;  il  ne  nomme  que  les  peuples  les  plus 
connus,  comme  ceux  que  j'ai  cités  tout  à  l'heure.  Au  contraire,  il  a  puisé 
une  partie  de  sa  nomenclature  dans  ses  connaissances  relatives  aux 
peuples  païens  qui,  à  l'orient  de  l'Europe,  étaient,  aux  \x%  x*  et 
xi'^  siècles,  en  lutte  constante  avec  les  chrétiens.  Ces  peuples  se  divisent 
pour  nous  en  deux  grandes  familles,  les  Slaves  et  les  Tartares  :  il  va 
sans  dire  que  notre  poète  n'y  regarde  pas  de  si  près.  Voulant  opposer 
à  Charlemagne,  qui  guide  toute  la  chrétienté,  toute  \a  païenie  sous  les 
ordres  de  Baligant,  il  a  énuméré  confusément  toutes  les  nations  infidèles 
qu'il  connaissait.  Au  milieu  des  altérations  de  son  texte,  voici  encore 


NOMS  DE  PEUPLES  PAÏENS  DANS  le  Roland  J^I 

quelques  noms  qu'il  est  facile  de  discerner  comme  appartenant  à  l'un  ou 
à  l'autre  de  ces  deux  groupes  '. 

I.  Slaves.  Le  nom  même  de  cette  grande  race  se  trouve  deux 
fois,  sous  les  formes  Esdavoz  (5225)  et  peut-être  Esclavers  (3245, 
0.  Clauers,  Vs.  Esclaners)  ou  Esclamers  (cf.  Klammen  dans  Conrad,  Cla- 
nierse  dans  le  Stricker-  :  plus  tard,  à  côté  de  la  forme  Escler,  qui  est  de 
beaucoup  la  plus  usitée,  on  trouve  EscLim  et  Esclamor.  —  On  ne  peut 
méconnaître  dans  les  Sorbres  et  les  Sort  du  v.  3226  le  mot  Sorabe  ou 
Sorbe,  dans  deux  représentations  différentes.  —  Les  Micenes,  dont  le 
poète  fait  une  description  si  bizarre  (v.  3221  ss.),  sont  bien  probable- 
ment les  Milceni,  Miheni,  Milciani  {Mihane  dans  la  Descripîio  civitatum  et 
regionum  ad  septentrionalem  plagam  Danubiiap.  Zeuss,  die  Deuîschen  und  ihre 
Nachbarsî£inme,  p.  600),  que  nous  trouvons  aux  ix"^  et  x*"  siècles  établis 
dans  la  Haute-Lusace  (Zeuss,  p.  645)  et  qui  paraissent  (sans  que  je  sois 
en  état  de  l'affirmer)  avoir  perpétué  leur  nom  dans  celui  de  la  Misnie. 
Ce  rapprochement  explique  pourquoi  leur  nom,  écrit  en  trois  syllabes, 
ne  compte  dans  le  vers  que  pour  deux  :  il  doit  être  prononcé  Miçnes,  et 
est  traité  comme  imagerie  et  autres  semblables.  Il  est  donc  inutile  de  cor- 
riger avec  M.  Hofmann  Micenes  en  Micene.  Quant  à  ceux  qui  ont  vu  dans 
ces  sauvages  des  habitants  de  Mycènes,  il  est  inutile  de  les  réfuter.  — 
A  propos  des  Leutis  (v.  5205,  3360),  M.  Gautier  se  borne  à  dire  qu'«  on 
a  prétendu  à  tort  que  ce  sont  des  Lithuaniens.»  Une  explication  plus  plau- 
sible a  été  donnée  il  y  a  bien  longtemps  par  Reiffenberg  qui,  d'après 
Mone,  fait  des  Leutis  des  habitants  de  la  Lusace  ou  Lausitz  (voy.  Phil. 
Mouskes,  II,  xxv;.  Ce  n'est  pourtant  point  encore  la  bonne  interpréta- 
tion ;  c'est  une  confusion  qui  s'est  faite  souvent  d'ailleurs,  en  Allemagne 
même,  et  anciennement,  entre  les  Lusici  (Lmsizi  dans  la  Descriptio)  et 
les  Lutici  (Ljuticzî).  Ces  derniers,  appelés  aussi  Luîicii,  Liuîici,  Luiticii, 
Leuticii,  Lutizi,  sont  les  mêmes  que  les  Wilzes,  et  habitaient,  entre  les 
Obotrites  et  les  Pomorans,  dans  le  grand  duché  actuel  de  Mecklembourg. 
Je  pourrais  citer  un  grand  nombre  d'endroits  o\x  il  est  parlé  p.  ex.  de  la 
durissima  gens  Luticensis  (Pertz,  IX,  4^),  ou  des  barbari  qui  Liutici 
vocantur  (Pertz,  XVII,  18).  Mais  je  me  bornerai  à  diux  passages  d'Adam 
de  Brème  qui  établissent  l'identité  dont  il  s'agit  :  Leuticios  qui  alio  nomine 
Wilzi  dicuntur  (Penz,WU,  312),  et:  ab  illis  Wilzi,  a  nobis  dicuntur  Leutici 
(Ib.  p.  344}.  On  voit  que  le  nom  et  la  terreur  des  Leutis,  restés  si  popu- 
laires dans  toutes  nos  chansons  de  geste  ^,  avaient  pénétré  dans  les  pays 

1 .  Je  ne  puis  me  servir  que  du  ms.  d'Oxford,  n'ayant  pas  sous  la  main  l'édi- 
tion de  Vn.  donnée  par  M.  Ho'.mann  ;  l'épisode  de  Baligant  manque  dans  la 
Karlamagnùs-Saga.  Les  renouvellements  ont  complètement  transformé  le  pas- 
sage ou  défiguré  les  noms,  Çà  et  là  on  peut  tirer  quelque  secours  de  la  ver- 
sion allemande  de  Conrad. 

2.  Les  exemples  français  sont  innombrables.  Je  citerai   ce  vers  de  Girart  de 


332  MÉLANGES 

romans,  par  une  phrase  de  la  Chronique  du  Mont-Cassin  (Pertz,  VII, 
805)  où  il  est  parlé  de  l'empereur  Lothaire  qui  perplura  annorum  curricula 
Leuticos  expugnans  siib  romano  imperio  redegerat,  et  par  un  morceau  curieux 
de  Raoul  Glaber,  plein  d'ailleurs  d'étranges  méprises,  ou^il  placeà  l'extré- 
mité de  la  Rhétie  {sic)  la  gens  Leuticorum  barbara,  omni  crudelitate  ferocior 
(Pertz,  VII,  68).  —  Au  v.  3225,  au  lieu  de  de  Bruns  et  d'Esclavoz 
M.  Hofmann  lit  de  Ros,  c'est-à-dire  de  Russes,  et  cette  correction,  fon- 
dée sur  le  ms.  de  Venise,  se  fortifie  par  le  fait  que  Conrad  parle  égale- 
ment de  Rosse.  —  Je  suis  bien  convaincu  que  les  Leus  (v.  32  58)  ne  sont 
pas  des  «  loups  »,  mais  je  n'oserais  y  reconnaître  avec  certitude  des 
Leclis  ou  Polonais.  — J'hésiterais  encore  plus,  malgré  la  tentation,  à  voir 
dans  les  Ormaleis  'Ormaleus  ^245,  mais  Ormaleis  est  assuré  au  v.  3284 
par  l'assonance)  les  Jarmenses  ou  habitants  slaves  de  l'Ermland,  appelé  Or- 
maland ôâns  les  textes  Scandinaves;  1'/  fait  ici  partie  du  mot  land  et  non 
du  nom  ethnique.  —  Ce  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  que  le  pays  de 
Bruise  (v.  3245),  qui  fournit  la  huitième  «  échelle,  )>  et  où  M.  Gautier  a 
eu  ridée  assez  inattendue  de  reconnaître  Brousse  en  Asie-Mineure,  est 
la  Prusse  {Borussia,  Bruzzia).  Conrad  aussi  p.  275)  nomme  die  Prussen. 
On  voit  que  ce  n'est  pas  d'hier  que  les  Français  et  les  Prussiens  se  ren- 
contrent sur  les  champs  de  bataille. 

II.  Tartares.  On  a  reconnu  sans  peine  les  Huns,  les  Hungres  (v.  5254) 
et  les  ^v^r^  (v.  3242).  Une  autre  identification,  quoique  moins  appa- 
rente, n'est  pas  moins  sûre  ;  je  veux  parler  des  Pinceneis  (v.  3241).  Ce 
nom,  sous  des  formes  assez  altérées,  se  retrouve  dans  des  poèmes  plus 
récents.  Ainsi  dans  la  partie  inédite  du  Partonopeus,  qui  raconte  des 
guerres  entre  les  Sarrazins,  on  lit  :  Ja  l'ont  pris  Sarrasin  ou  Pinçonart  ou 
Rox  ' .  On  parle  aussi  du  pays  de  Pincernie  ou  de  Pinçonie  :  Demain  venra 
le  roy  de  Pyncernie,  Qui  C.  M.  Turs  a  en  sa  compagnie  (Foulque  de  Candie, 
p.  32;  add.  124);  A  la  traversera  GoUasferir,  un  roi  félon  qui  Pinçonie 
tint  fOarin,  I,  40);  La  sesme  esciele  fist  Baudus  d'Aumarie,  XX.  milliers  ot 
de  cels  de  Pinçonie  [Aliscans,  éd.  Jonckbloet,  v.  5356^1;  Cette  désignation 
a  passé  avec  d'autres,  des  anciens  poèmes,  et  peut-être  du  Roland  même, 

Rossilho,  que  me  signale  P.  Meyer  ;  on  y  voit  les  Leutis  à  côté  de  peuples 
allemands  :  Lhi  Bûvier  et  Ihi  Saisnc  et  Ihi  Lectïs  (éd.  Hofmann,  v.  2162;  le  ms. 
d'Oxford  donne  Letis). 

1.  Carpentier,  qui  me  fournit  ce  passage,  n'a  rien  compris  à  Pinçonart.  Il 
cite  le  mot  sous  pencerna  :  il  aurait  pu  renvoyer  à  Pincinmiti,  qui  est  un  peu 
plus  loin.  Pyncenart  est  indiqué  par  Tarbé  dans  l'index  de  Foulque  de  Candie, 
mais  ne  se  trouve  pas  dans  les  fragments  qu'il  a  imprimés. 

2.  Le  texte  du  manuscrit  de  l'Arsenal,  suivi  dans  l'édition  de  MM.  Guessard 
et  de  Montaiglon  (p.  153),  donne  paienk  ;  mais  le  texte  de  ce  ms.  est  ici  très- 
inférieur  à  celui  des  autres  :  il  lit  dans  notre  passage  sisme,  et  xx.>",  qui  fausse 
le  vers  ;  il  passe  deux  «  échelles  »  (après  le  v.  5079  et  après  le  v.  5081),  etc., 
etc. 


NOMS  DE  PEUPLES  PAÏENS  DANS  LE  RoUnd  ^35 

à  la  tradition  postérieure  comme  un  simple  nom  qui  amusait  peut-être 
par  son  aspect  comique,  mais  dont  on  ne  devinait  plus  le  sens.  Auxix''et 
X*  siècles,  ce  nom  avait  une  signification  des  plus  claires  pour  les  habitants 
de  l'orient  de  l'Europe  :  il  désignait  la  plus  puissante  et  la  plus  féroce  des 
tribus  tartares  qui  dévastaient  sans  cesse  les  provinces  chrétiennes.    Il 
s'agit  en  effet  des  Petchènègues  (gr.  Ua'.T^-.vây.oi),  désignés  de  bonne 
heure  par  une  forme  nasalisée,  et  parfois,   comme   dans   Pincernie, 
augmentée  d'une  r  intercalaire.  Ainsi,  dans  un  discours  adressé  à  un  chef 
païen,  Eckehard  de  S.  Gall  fait  dire  à  Otton  :  Non  te  Thurcopolomm  tuo- 
rum  vel  Pincinnatorum  mulîitudo  défendit  (Pertz,  VI,  212)  ;  l'auteur  d'une 
chronique  de  Cremsmùnster  nous  parle  de  la  Gens  Ungarorum...  a  Pincer- 
natis  propulsa  fPertz,  IX,  $52)  ;  la  forme  Pinciniatiri  est  donnée  par  une 
chronique  polonaise  (Pertz,  IX,  430).  Ce  nom  avait  pénétré  en  France, 
comme  le  montre  ce  passage  de  Hugues  de  Fleuri  (Pertz,  IX,  392)  : 
Imperium  Orientale  a  Tiircis  et  Pincenatis  graviter  infestabatur.  Mais  ce  qui 
prouve  que  la  terreur  inspirée  par  ces  barbares  fut  bien  grande,  c'est 
que  leur  nom  devint,  comme  celui  des  Sarrazins,  la  désignation  géné- 
rale des  ennemis  de  la  chrétienté:   une  charte  de  1096,  citée  par  Du 
Cange,  est  datée  d'Angers,  anno  qao  innumerus  populus  ibat  in  Jérusalem 
ad  depellendam  Pincinnatorum  perfidiae  persecutionem.  Les  passages  aux- 
quels Du  Cange  renvoie  à  ce  propos,  et  qu'on  pourrait  accroître,  mon- 
trent que  les  pèlerins,  dans  leur  passage  par  les  pays  danubiens,  eurent 
fort  à  souffrir  de  ces  tribus  sauvages  qui  n'avaient  jamais  adopté  la  vie 
sédentaire,  et  qui,  toutes  réduites  qu'elles  étaient,  faisaient  encore  de 
terribles  razzias.  Encore  au  xir'  siècle,  l'auteur  de  Vltinerarium  Ricardi, 
qui,  pour  la  partie  de  son  ouvrage  oii  il  raconte  la  croisade  de  Frédéric 
Barberousse,  a  suivi  des  sources  allemandes,  réunit,  parmi  les  hordes  que 
l'empereur  eut  à  combattre  dans  ces  régions,  Huni  et  Alani,  Bulgares  et 
Pincenates  ''éd.  Stubbs,  p.  44).  Mais  cette  mention  des  Pinceneis  (p.-ê. 
vaudrait-il  mieux  lire  Pincenas  ou  Pincenaz)   est  la  dernière  que  j'aie 
rencontrée.  Battus  à  plusieurs  reprises  par  d'autres  peuples  tartares,  et 
notamment  par  les  Magyares  qu'ils  avaient  lancés  sur  l'Europe,  les  Pet- 
chènègues furent  peu  à  peu  absorbés  par  eux  ;  leur  nom  n'a  laissé  aucune 
trace  '  dans  le  pays  qu'ils  ont  longtemps  occupé  (côtes  occidentales  de 
la  mer  Noire' ,  et  ce  n'est  pas  de  prime  abord  qu'on  lui  a  restitué  l'hon- 
neur de  figurer  à  la  fois  dans  les  Nibelungen  -  et  dans  la  Chanson  de 
Roland. 

1 .  S'il  était  bien  assuré  que  les  Grecs  aient  appelé  aussi  les  Petchènègues 
BÉccroi,  on  pourrait  retrouver  leur  nom  dans  celui  de  la  Bessarabie  ;  mais  c'est 
ce  qui  me  paraît  fort  incertain. 

2.  Dic  wilden  Pcsancerc  (Bartsch,  1340).  Je  ne  sais  qui  a  trouvé  cette  iden- 
tification, que  donnent   également  Bartsch  et  Zarncke  ;  ni    Mùller  ni  Lùbben 


3)4  MÉLANGES 

Les  quarante  noms  ou  environ  que  nous  offre  la  liste  du  Roland  ne 
sont  encore  expliqués  qu'à  moitié  ;  il  est  à  espérer  qu'on  trouvera  le 
mot  de  celles  de  ces  énigmes  que  les  bévues  de  copistes  n'ont  pas  ren- 
dues pour  toujours  indéchiffrables.  Le  résultat  que  nous  possédons  est 
déjà  intéressant.  Il  nous  montre  que  la  France  et  la  Germanie,  après  le 
démembrement  de  l'empire  carolingien,  ont  vécu  longtemps  encore  d'une 
vie  commune  :  l'armée  de  Charles  ,  à  côté  des  Bretons,  Poitevins, 
Auvergnats,  Lorrains  et  Bourguignons  ',  comprend  les  Bavarois  et  les 
Alemans  ;  les  «  barons  de  France  »  sont  encore  des  Francs  autant  que 
des  Français  2;  les  Slaves  et  les  Tartares  sont,  avec  les  Sarrazins,  les 
ennemis  communs.  Au  reste,  ce  point  de  vue  devait  être  bien  plus  sen- 
sible dans  les  formes  du  poème  antérieures  à  celle  qui  nous  est 
parvenue  :  car  il  est  clair  que  celle-ci  appartient  à  une  époque  un 
peu  plus  récente  que  celle  oh  l'Europe  présentait  cet  aspect.  Je 
n'en  veux  citer  ici  d'autres  preuves  que  le  rôle  donné  aux  Normands 
qui,  au  lieu  d'être  comptés,  comme  ils  devraient  l'être,  parmi  les  pires 
ennemis  des  chrétiens,  figurent  dans  leurs  rangs,  d'une  manière  bien 
effacée,  mais  sans  qu'on  puisse  les  en  exclure,  car  ils  forment  à  eux 
seuls  une  «  échelle  «.  Le  remanieur  qui  leur  a  donné  cette  place 
a  dû  faire  subir  à  son  texte,  au  point  de  vue  ethnographique  où 
nous  nous  plaçons  ici,  bien  d'autres  altérations.  Il  est  probable  que  la 
plupart  des  anciens  noms  ne  lui  représentaient  plus  grand  chose  :  quels 
sont  ceux  qu'il  a  conservés,  ajoutés  ou  modifiés  ?  C'est  ce  que  nous  ne 
saurons  sans  doute  jamais.  Mais  une  étude  attentive  du  ms.  de  Venise, 
des  traductions  allemandes  et  des  textes  renouvelés  permettrait  peut-être 
de  restituer  l'un  ou  l'autre  de  ceux  qui  étaient  dans  son  texte  et  que  les 
scribes  seuls  en  ont  fait  disparaître  3. 

G.  P. 


Wœrterbuch  zu  der  Nib.  Not,  1854)  "^  '^  connaissent. 

1 .  Il  est  singulier  que  notre  poème,  ni  ici  ni  dans  l'énumération  des  juges  de 
Ganelon,  ne  dise  un  mot  des  Lombards  ou  Italiens.  Turpin  connaît  à  Ronce- 
vaux  «  quatre  marquis  de  Lombardie.  » 

2.  Il  semble  que  les  diverses  mentions  des  Saisnes  ou  Saxons  appartiennent  à 
deux  couches  différentes.  Au  v.  2921  (cf.  2330)  ils  sont  rangés  avec  \es  Hungrcs 
et  les  Bugres  parmi  les  ennemis,  les  gen:  averses,  et  aux  v.  3900,  3993,  ils  figu- 
rent avec  les  Baivers,  les  Alemans,  les  Prisons  et  autres  Tiedeis  parmi  les  juges  de 
Ganelon.  Des  chansons  de  geste  bien  postérieures  au  Roland  continuent  cepen- 
dant la  première  tradition,  et  font  de  Saisnc  le  synonyme  de  Sarrazin. 

3.  On  a  vu  plus  haut  les  Ros.  Il  y  a  des  raisons  de  croire  que  les  Pomcranicns 
ou  Pomorans,  ces  voisins  des  Leutu,  étaient  aussi  mentionnés. 


UN  MANUSCRIT  DE  GuHlaume  d'Orange  J55 

V 

LE  MANUSCRIT  DE  GUILLAUME  D'ORANGE 
ANCIENNEMENT  CONSERVÉ  A  SAINT-GUILLEM  DU   DÉSERT. 

Le  manuscrit  des  chansons  de  Guillaume  d'Orange  qui  a  été  connu  le 
premier  est  celui  qui  se  trouvait  jadis  dans  les  archives  du  monastère  de 
S.-Guillem  du  Désert.  Nous  en  devons  la  première  notion  à  Guillaume 
Catel,  qui  en  donne  la  description  suivante  dans  son  histoire  des  Comtes 
de  Tolose,  1623,  p.  50  ').  «  J'ay  rencontré  depuis  n'agueres,  dans  les 
)>  Archifs  du  Monastère  sainct  Guillaume  le  désert,  vn  grand  tome  escrit 
))  en  vers  François  contenant  la  vie  de  sainct  Guillaume  le  désert  :  ce 
»  Hure  est  fort  ancien  et  a  esté  mal  gardé,  il  est  manque  de  plusieurs 
))  cayers,  et  la  pluspart  des  feuillets  sont  deschirés.  Or  il  contient  quatre 
))  traictés,  l'vn  est  appelle  les  enfances  de  Guillaume.  Apres  est  le  Couron- 
»  nement  de  Louys,  qui  est  Louys  le  Débonnaire  ;  le  troisième  est  le  char- 
))  roy  de  Nismes,  et  la  fm  est  le  Moniage  de  Guillaume.  »  Un  passage  des 
Mémoires  de  l'Histoire  du  Languedoc  par  G.  Catel,  1633,  p.  549,  complète 
celui  que  nous  venons  de  citer:  «  J'ay  vn  ancien  Roman,  escrit  à  la  main, 
))  de  la  vie  de  Guillaume  au  Cort-nés,  qui  est  nostre  Guillaume, 
))  qui  raconte  comme  il  chassa  les  Sarrasins  tant  de  la  ville  de  Nismes.... 
1)  que  de  la  ville  d'Orenge.  Le  Roman  qui  contient  vn  grand  volume, 
»  escrit  de  lettre  fort  antique  en  vieux  François,  fort  mal-aisé  d'en- 
»  tendre  à  cause  de  son  antiquité,  est  divisé  en  plusieurs  liures.  » 

M.  Léon  Gautier  (Epopées  françaises,  III  p.  47)  avance  que  ce  manus- 
crit est  perdu.  Je  crois  être  en  état  de  prouver  que ,  loin  d'être 
perdu,  le  manuscrit  en  question  se  trouve  à  la  Bibliothèque  Natio- 
nale sous  le  numéro  774  du  fonds  français  (anc.  71863,  fonds  de  Colbert 
1377).  La  description  de  Catel  convient  parfaitement  à  ce  manuscrit, 
où  nombre  de  feuillets  sont  déchirés  ou  enlevés.  C'est  d'après  les  titres 
des  branches  qui  existent  encore  (fol.  17'^  3  3*^61  183  ■=)  que  Catel  a 
divisé  le  manuscrit  en  quatre  parties.  Il  n'a  omis  que  les  branches  qui 
n'ont  pas  de  titres  {la  Prise  d'Orenge,  fol.  41''  et  le  Covenant  Vivien  i. 
71  ^),  et  celles  qui  ont  perdu  leurs  premiers  feuillets  'les  Enfances  Vivien, 
la  bataille  d'Aliscans,  le  Moniage  Renoart,  Fouque  de  Candie)  lesquels 
partant  manquaient  déjà  du  temps  de  Catel.  Ce  ms.  est  bien  connu 
depuis  longtemps,  et  M.  Paulin  Paris  en  a  donné  une  soigneuse  descrip- 


I .  Les  renseignements  de  Catel  ont  été  résumés  par  les  auteurs  des  Acta  Sanc- 
torum,  28  mai  p.  81 1,  et  par  Clarus  (Volk),  Herzog  Wilhelm  von  Atjuitanien,  p. 


3j6  MÉLANGES 

tion  (dans  les  Manuscrits  français  VI,  p.  135-144).  C'est  aussi  celui 
d'après  lequel  M.  Jonckbloet  a  donné  tous  les  textes  de  son  édition  des 
chansons  de  Guillaume  (La  Haye  1854),  et  dont  M.  Conrad  Hofmann  a 
fait  usage  pour  son  analyse  du  Moniage  Guillaume.  En  partie,  on  peut 
comparer  les  passages  du  Moniage  imprimés  par  Catel  (Mémoires  p.  570- 
i)  à  l'extrait  de  M.  Hofmann  (Uber  ein  Fragment  des  Guillaume  d'Orenge 
p.  58-59).  J'ai  comparé  le  passage  entier  publié  par  Catel  au  Moniage 
du  manuscrit  774  fol.  223  ^,  et  toutes  les  différences  que  j'ai  rencontrées 
se  bornent  à  l'orthographe.  Mais  Catel  écrit  le  même  vers  une  fois  Li 
Glorieus  U  Rois  de  Majesté  [Histoire  p.  51),  l'autre  fois  Li  glorieux  li  Roy  s 
de  maiesté  [Mémoires  p.  549),  il  lit  le  même  mot  une  fois  print  [Histoire 
p.  51),  l'autre  fois  prist  [Mémoires  p.  549);  donc  il  n'a  pas  rendu  exacte- 
ment l'orthographe  de  son  manuscrit. 

La  concordance  du  ms.  et  des  passages  cités  par  Catel  est  celle-ci  : 

Ms.  fol. 


I  a  =  Catel, 

Hist.    p.     5 1  ; 

I  c  =   — 

Mém. p.  568; 

23^=    — 

-        567; 

25  a=  — 

-        568; 

27C=    — 

—        567; 

28^=    — 

-       08; 

—  =    — 

Hist.  p.     5 1  ; 

33c=    — 

—        51,  52  et  A/cm.  p.  549,  568 

71  a  =    — 

—      $1  ; 

93  ^-    — 

Mém.  p.  568; 

J'ajoute  en  terminant  que  partout  le  ms.  on  lit  des  remarques  écrites  par 
une  main  du  xvi"  ou  du  xvii^  siècle  qui  pourrait  bien  être  celle  de  Catel  ; 
qu'en  outre  un  certain  nombre  des  passages  indiqués  dans  le  tableau  qui 
précède  sont  dans  le  ms,  marqués  d'un  trait  de  la  même  encre  que  les 
remarques: 

Hermann  Suchier. 


CORRECTIONS 


SUR  QUELQUES  PASSAGES  DES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES. 


On  ne  peut  que  s'accorder  à  reconnaître  la  haute  importance  des 
deux  ouvrages  publiés  par  M.  Guessard  sous  le  titre  de  Grammaires 
provençales.  Ce  qui  rehausse  surtout  le  prix  de  la  seconde  édition  (Paris, 
1858),  ce  sont  les  tableaux  de  verbes  et  de  rimes  qui  y  ont  été  ajoutés, 
lesquels  suivent  le  traité  de  Ugues  Faidit.  Ils  rendraient  les  plus  grands 
services  à  la  lexicologie  romane  et  par  suite  aussi  à  l'étymologie,  si  le 
texte  que  nous  en  avons  n'était  pas  dans  un  état  si  mauvais  que  l'atten- 
tion la  plus  minutieuse  est  nécessaire  à  celui  qui  en  fait  usage.  C'est 
pour  cela  que  l'on  a  déjà  de  divers  côtés  cherché  à  corriger  ces  séries 
de  mots  à  l'aide  de  connaissances  acquises  ailleurs  de  la  langue  pro- 
vençale. Mais  néanmoins  on  n'a  pas  encore  tellement  fait  qu'il  ne  reste 
de  nombreux  endroits  qui  éveillent  à  bon  droit  la  défiance.  M.  Guessard 
paraît  s'être  borné  à  reproduire  les  leçons  du  ms.  bonnes  ou  mauvaises  ; 
nous  devons  quelques  corrections  excellentes  à  Diez,  dont  le  Diction- 
naire étymologique,  dès  la  seconde  édition,  et  dont  les  Glossaires  citent 
souvent  Ugues  Faidit,  en  rétablissant  parfois  tout  d'abord  le  texte  allégué 
comme  témoignage.  Le  comte  Galvani,  il  y  a  deux  ans,  à  l'occasion  de 
sa  défense  contre  l'attaque  dont  il  avait  été  l'objet  de  la  part  de 
M.  Guessard,  a  publié  un  nombre  considérable  de  corrections,  qui  en 
partie  du  moins  méritent  l'approbation,  et  non  pas  seulement  lorsqu'elles 
s'accordent  avec  celles  de  Diez,  qui  du  reste  lui  étaient  inconnues  '  ; 
enfin  M.  Gaston  Paris  a  proposé  dans  la  Romania  {},  234-6)  des  chan- 
gements qui  certainement  obtiendront  une  approbation  générale,  mais 
qui  en  partie  déjà  avaient  été  présentés  dans  l'écrit  du  comte  Galvani. 
Il  serait  bien  à  désirer  que  tout  ce  que  l'on  a  fait  pour  rétablir  un  texte 
digne  de  confiance  fût  recueilli  et  ajouté  à  la  prochaine  réimpression 
après  une  nouvelle  vérification  sur  les  manuscrits.  L'édition  de  M.  Gues- 


I.  Difisa  Jel  conte  Giovanni  Galvani  dalle  accuse  direttegU  dal  professorc 
F.  Guessard,  Modena  1871.  Estratto  dagli  opuscoli  religiosi,  ietterarj  e  morali, 
série  III,  tomi  III  e  IV. 


?38  CORRECTIONS 

sard  sera,  dit-on,  prochainement  épuisée  :  il  est  donc  probable  qu'on 
fera  une  nouvelle  impression  de  ces  deux  monuments  :  puisse-t-elle 
répondre  au  vœu  que  nous  exprimons  !  Voici  quelques  nouvelles  correc- 
tions que  je  propose,  faites,  comme  les  précédentes,  sans  l'aide  des 
manuscrits,  mais  en  utilisant  parfois  Rochegude,  qui  a  incorporé  dans 
son  Glossaire  occitanien  le  glossaire  latin-provençal  (ou  plutôt  proven- 
çal-latin) qu'il  a  trouvé  dans  un  manuscrit  de  Paris,  et  qui  est  une 
copie  du  ms.  de  la  Laurentienne,  XLI,  42  (il  dit  à  tort  34),  voy.  sa 
préface  p.  l.  Rochegude  ne  cite  pas  le  texte  latin,  mais  le  traduit  toujours 
en  français.  Il  a  commis  certainement  quelques  erreurs,  il  est  probable 
aussi  que  parfois  il  n'a  obtenu  le  mot  latin  qu'il  traduit  qu'en  corrigeant 
la  leçon  du  ms.  ;  malgré  cela,  aussi  longtemps  que  le  contenu  des  manuscrits 
ne  sera  pas  exactement  connu,  son  témoignage  conservera  de  la  valeur. 

29  b.  «  Carcelar,  portare  sarcinam  cum  asinis  ».  Il  faut  lire  carreiar, 
fr.  charrier. 

30  a.  «  Distringar,  occasionem  omnem  dare  «.  Rochegude  a  lu  de 
même.  Il  traduit  un  peu  librement  par  «  donner  du  temps  i).  Honnorat, 
selon  son  habitude,  a  pris  ce  qu'il  trouvait  dans  Rochegude  comme 
argent  comptant.  Il  faut  sans  doute  lire  destriguar  qui  existe  encore  en 
gascon  dans  le  sens  de  «  contrarier,  empêcher,  arrêter  ».  Dans  le  recueil 
de  rimes,  64  a,  destriga  est  traduit  par  «  impedit».  Lisez  offensionem^. 

^2  a.  i(  Oscar,  ditare».  De  même  Rochegude  «  enrichir  »;  néanmoins 
il  n'est  pas  nécessaire  de  voir  dans  oscar  un  mot  inconnu  ;  c'est  le 
terme  que  Raynouard  a  traduit  justement  par  «  ébrécher  »  et  qu'il  est 
facile  de  confirmer  par  des  exemples  (voy.  Flamenca  7883,  las  espazas 
....  oscan,  les  épées  s'ébrèchent;  Gir.  de  Ross.  2647  los  brans  oscatz). 
Ce  mot  pouvait  être  traduit  convenablement  par  dentare. 

7,2  b.  (.<■  Refiudar,  refutare  ».  Raynouard  ayant  trouvé  refuydar,  la 
leçon  refuidar,  selon  la  lecture  de  Rochegude 2,  est  assurée;  peut-être 


1 .  [Je  ne  crois  pas  cette  correction  probable  :  elle  donne  un  mauvais  sens  et 
laisse  subsister  omnem  où  est  évidemment  la  difficulté.  La  copie  que  nous  avons 
à  Paris  (fonds  latin  7534),  porte  occasione  mot  darc,  au-dessus  de  moe  il  y  a 
un  trait.  Un  paléographe  des  plus  expérimentés  me  suggère  occasionem  more, 
qui  me  paraît  très-satisfaisant.  —  Ce  ms.  de  Paris  est  celui  dont  Rochegude 
s'est  servi.  C'est  la  copie  du  ms.  de  la  Laurentienne  XLI,  42.  Je  ne  sais 
pas,  n'ayant  pas  vu  l'original ,  jusqu'à  quel  point  cette  copie  est  e.xacte  : 
je  me  borne  à  noter  que  le  Dictionnaire  des  rimes  n'y  commence  qu'au  milieu 
de  la  rime  en  itz,  au  mot  iransitz  (éd.  Guessard,  p.  53  b.)  C'est,  comparative- 
ment à  l'édition,  une  lacune  d'une  douzaine  de  pages  ;  je  ne  sais  si  elle  existait 
déjà  dans  l'original.  Puis,  vers  la  fin  du  même  dictionnaire,  la  traduction  latine 
des  mots  provençaux  est  omise.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  va  voir  que  cette  copie 
donne  souvent  le  moyen  de  contrôler  les  corrections  de  M,  Tobler  et  souvent 
aussi  les  confirme  d'une  façon  certaine.  —  P.  M.] 

2.  [C'est  en  effet  ce  que  porte  le  ms.  de  Paris.  —  P.  M.J 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  3  39 

faut-il  expliquer  la  forme  provençale  comme  formée  sur  refui  (refugium), 
de  même  que  en  italien  fiuîare  a  influé  sur  rifiutare. 

3  3  a.  «  Roiicar,  turpiter  cum  gula  barrire  ».  Le  mot  catalan  et  espa- 
gnol roncar  ayant  la  même  signification,  de  même  que  le  provençal 
moderne  rouncd,  on  peut  écrire  avec  assurance  roncar  [rhonchus,  rhon- 
chare,  rhonchissare). 

3  3  è.  «  Trepar,  manibus  ludere».  L'addition  manihus,  que  Rochegude 
ne  paraît  pas  avoir  eue  devant  les  yeux  et  qui  ne  se  retrouve  plus  à  la 
traduction  du  nom  et  du  verbe  ireps  (47  b),  est  fort  suspecte. 

33  b.aTombar,  tomareo.Ce  dernier  mot  n'est  sans  doute  qu'une  autre 
forme  du  premier,  laquelle  est  d'ailleurs  connue  ;  la  traduction  cadere 
(p.  $4!?  «  ioms,  cadas  »)  a  été  omise. 

35  fl.  «  Mesprendre,  derelinquere  ».  Il  faut  lire  delinquere,  comme  on 
le  voit  par  de  nombreux  passages  et  par  le  tableau  des  rimes  fp.  49  h)^ 
où  mespres  est  bien  traduit  par  deliquit;  mais  reprehensus  doit  être  rayé. 

35  a.  (.(  Antreprendre,  ante  prendere  ».  On  voit  souvent  dans  nos  deux 
recueils  que  an  est  écrit  pour  en,  comme  en  français  :  p.  41  antreval, 
p.  $0  Valantines  et  p.  49  antepres,  c'est-à-dire  entrepres,  qui  là  est  rendu 
exaciement  par  interceptas,  intercepit.  Il  est  à  supposer  que  p.  35  aussi 
ce  qui  avait  été  placé  d'abord  comme  une  forme  parallèle  de  antreprendre 
est  devenu,  par  une  erreur  facile  à  comprendre,  la  traduction  '. 

35  h.  (.i  Refrire,  resonare  ».  De  même  Rochegude;  mais  nous  ne  con- 
naissons au  sens  de  resonare  que  refrinher  (non  pas  refrinhar,  ainsi  que 
Raynouard  écrit)  ou  rejrimar  (Mahn,  Ged.  280,  i),  d'où  le  substantif 
refrim.  Il  faut  probablement  écrire  recoquere. 

36  ^.  «  Estremir  vel  eschovir,  tremefacere  »;  puis  «  escemir,  escernir; 
perficere  »  ;  puis  «faillir,  delinquere.  »  On  cherche  en  vain  dans  Roche- 
gude ce  verbe  étrange  eschovir^.  Peut-on,  à  côté  de  estobezirÇstupescere), 
estobezens,  estobezimen  qu'il  cite  et  dont  il  prouve  l'existence  par  des 
exemples,  admettre  une  forme  estobir  {=  lat.  stupere,  it.  stupire),  qui 
pourrait  à  la  rigueur  être  mise  sur  la  même  ligne  que  tremefacere  (les 
traductions  doivent  ici,  comme  on  sait,  très-souvent  être  entendues  cum 
grano  salis.  ?  Ou  bien  a-t-il  lu  escharir?  Il  donne  pour  escarit,  je  ne  sais 
sur  quel  fondement,  entre  autres  sens,  celui  d'«  effrayé,  éperdu». 
Peut-être  faut-il  unir  eschausir  avec  escernir  de  la  glose  suivante,  et  y 
remplacer  perficere  par  perspicere.  Rochegude  au  reste  a  trouvé  aussi  esce- 
rnir, mais  il  le  traduit  par  diminuer,  s'évanouir,  rapportant  probable- 
ment à  ce  mot  la  traduction  delinquere.  Le  mot  provençal  est  à  ma  con- 


1.  [M.  de  Paris  u  antcprcndrc,  interprendere.  »  —  P.  M.] 

2.  [Eschovir  ne  se  trouve  pas  dans  le  ms.  de  Paris,  non  plus  qu' escernir;  il  y 
a  :  «  estremir  tremefacere,  escernir  perficere  ».  —  P.  M.] 


540  CORRECTIONS 

naissance  d'ailleurs  inconnu;  il  appartiendrait  à  sem,  it.  scemo,  lat.  semis. 

56  b.  «  Glotir,  glucire  »,  1.  gliitire. 

37  a.  «  Paluezir,  paluescere  ».  Les  deux  fois  il  faut  lire  //  au  lieu 
de  lu. 

^y  b.  «  Revenir,  meliorare  ».  La  glose  est  à  coup  sûr  correcte.  M.  G. 
Paris  (Romania  1,235)  ^^  s'est  pas  souvenu  que  revenir  en  beaucoup  d'en- 
droits signifie  «  se  guérir,  se  rétablir  »  ;  c'est  à  cet  emploi  du  mot  que 
pensait  ici  l'auteur  ainsi  que  p.  58  1?  :  «  revenguz,  melioratus  '  ». 

41  b.  «  Caltz,  calix»,  1.  calx.  Le  latin  calix  ne  se  trouve  en  français  et 
en  provençal  qu'avec  l'accent  déplacé,  voy.  Diez,  Alîrom.  G/.,  p.  113 
(Traduction  p.  105). 

41  b.  «  Teiralhz,  temptorium  ».  Rochegude  a  lu  avec  raison  territo- 
rium,  car  il  traduit  par  territoire. 

42  a.  «  Tams,  par  ».  Nous  lisons  lettre  pour  lettre  la  même  chose 
dans  Rochegude,  qui  ici  n'a  ni  traduit  ni  même  indiqué,  comme  il  aurait 
pu  le  faire  au  moyen  d'italiques,  qu'ici  par  n'est  pas  un  mot  français  ; 
Honnorat  ne  fait  que  rester  conséquent  avec  lui-même  en  disant  :  «  tams, 
prép.  vl,  (c.-à-d.  vieux  langage),  par  ».  On  pourrait  penser  à  tampir  ou 
îampar,  mais  il  est  difficile  de  mettre  par  d'accord  avec  ces  mots  ;  au 
nom  de  Cams  (c.-à-d.  Cham)  on  aurait  ajouté  Cham  ou  bien  nomen 
proprium. 

42  b.  «  Mans,  mandavit  »,  1.  mandatum. 

42  b.  «  Demans,  petitis  »,  \.  petas  (comme  41  b  «  entais,  in  luto  mi- 
tatis  »  au  lieu  de  mittas)  ou  petitio  ;  de  même  la  traduction  de  desmans 
doit  être  mandes  contra. 

42  b.  «  Tans,  ad  tentoria  paranda,  tentes  etcotex  ambonis  ».  Ici  aussi 
on  ne  peut  rétablir  la  bonne  leçon  sans  quelque  violence;  tentes  est  la 
répétition  oiseuse  et  de  plus  corrompue  de  tantus  de  la  glose  précédente  ; 
le  reste  sera  :  cortex  arboris  ad  coria  paranda. 

43  a.  «  Tancs,  pannum,  lignum  acutum  ».  Rochegude  dit  :  tronc 
d'arbre,  écharde,  chicot.  J'ignore  comment  il  a  obtenu  le  premier  sens; 
il  est  sans  doute  arrivé  au  dernier  par  la  leçon  parvum  lignum  acutum  qui 
s'accorde  aussi  avec  la  signification  moderne  de  ce  mot.  Dans  les  Leys 
d'Am.  I,  216,  le  mot  est  employé  dans  un  sens  tout  différent  et  difficile 
à  déterminer. 

43  b.  «  Gollarz,  ardens  in  gula  ».  Qu'il  faille  lire  goliarz,  avec  Roche- 
gude, c'est  ce  que  montrent  les  Leys  d^A.  III,  98,  qui,  d'accord  avec  ce 
que  la  traduction  donne  à  entendre,  considèrent  ce  mot  comme  un  com- 
posé de  go/a  et  de  ardre. 

I.  [Cette  observation  a  déjà  été  faite  par  M.  Chabaneau  dans  la  Revue  des' 
langues  romanes,  voy .  ci-dessus,  p.  268.  —  P.  M.] 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  J4I 

43  b.  «  artz,  ardens  »,  1.  ardes. 

43  b.  «  baucs^  quod  ponitur  supra  manica[m]  cultelli  ».  Le  mot  qui 
est  expliqué  ici  comme  garniture  ou  virole  du  manche  du  couteau  est  en 
tout  cas  le  même  mot  que  le  français  bou.  C'est  à  tort  que  Diez  en  nie 
l'existence  •Wœrt.,  3'"  éd.,  II,  232,  et  Altrom.  Gloss.,  p.  39). 

43  ''.  «  Naiics,  illud  quod  porci  comedunt  ».  En  provençal  moderne 
l'auge  aux  porcs  se  dit  nau  (dérivé  naucada,  le  contenu  d'une  auge;  ;  il 
faudra  remplacer  ^uod  par  in  quo. 

44  fl.  «  Blaus,  bludus  vel  aëreus  »,  1.  lividus^  comme  Rochegude 
semble  avoir  lu. 

44  b.  «  Escoriatz,  scoriatus  ».  Le  /  du  mot  provençal  doit  être  consi- 
déré comme/;  Rochegude  :  «  Escorgatz,  écorcé,  scorticatus  »;  la  traduc- 
tion devra  être  excoriatus,  le  participe  du  verbe  par  lequel  escortegar  est 
traduit  p.  30  b. 

45  a.  uBaias,  insipidus  ».  Rochegude  a  bagas,  garçon,  insipide;  il 
confond  ainsi  deux  mots  qu'il  aurait  dû  séparer  et  qui  sont  en  italien 
bagascio  et  baggiano.  C'est  au  second  que  nous  avons  affaire  ici. 

45  a.  «  Fas,  fanum  »  auraient  dû  être  écrits  par  M.  Guessard  avec 
des  majuscules,  étant  des  noms  propres  (Fano,  ville  d'Italie). 

45  b.  «  T^j^ea,  insultus  »,  de  même  Rochegude.  Faut-il  peut-être  lire 
tarées,  dont  la  forme  et  la  signification  correspondraient  exactement  au 
vfr.  tariier,  exciter,  attaquer  ? 

45  b.  «  Bavecs ,  baveca  quod  de  facili  movetur  »,  Rochegude  a 
«  Bareca,  barecs,  ce  qu'on  ôte  aisément  »,  et  plus  loin  :  «  Bavec,  épi- 
lepsie,  grand  bavard.  Bavec  roina,  peson,  romaine.  »  Il  faut  ajouter  un 
adjectif  en  provençal  moderne  barec,  dont  la  signification  est  «  niais  » 
selon  Honnorat.  Le  texte  de  Bernart  de  Venzenac  que  cite  Raynouard 
(Lex.  rom.  II  203  ,n'a  certainement  pas  bien  été  compris  par  lui  et  semble 
favoriser  le  sens  de  balance;  malheureusement  cette  poésie  n'est  pas 
encore  imprimée  '. 

45  b.  «  Encexs,  exsequeris  ».  C'est  exceceris  qu'il  faut  lire  :  il  y  a 
p.  64  d[  «  encega,  excecat  ». 

45  b.  «  Fleis,  fit  contentus  ».  Le  mot  provençal  doit  être  un  subjonctif; 
il  faut  donc  lire  sit  au  lieu  de  fit  ;  c'est  le  verbe  provençal  employé  à  la 
forme  réfléchie  que  l'auteur  a  voulu  traduire. 

45  b.  «  Le/5,  lectus  ».  Le  mot  qui  vient  de  lectus  ne  peut  pas  être 
dans  la  série  des  rimes  où  nous  trouvons  leis;  l'endroit  auquel  il  appar- 
tient est  parmi  les  rimes  en  ethz  larg,  50  b.  C'est  legis  qu'il  faut  lire  au 
lieu  de  lecîas. 

I.  [Elle  se  trouve  dans  Mahn,  Gcdichte,  n"  280,  d'après  le  ms.  de  Sir  Th. 
Phillipps,  dont  la  leçon,  pour  le  vers  en  question,  est  confirmée  par  les  autres 
mss.  que  j'ai  vus.  —  P.  M.] 


^42  CORRECTIONS 

45  b.  «  Meis,  misit  ».  Rochegude  a  la  bonne  leçon  :  miscet ;  au  latin 
misit  correspond  mes,  qui  se  trouve  aussi  49  1^.  La  même  faute  se  répète 
p.  64  /',  où  intermisit,  qui  explique  antrebresca,  doit  être  remplacé  par 
intermiscet;  Rochegude  a  «  entrebescar,  mêler,  entrelacer  ». 

46  a.  «  Panelz,  parvus  panis  vel  banda  »;  Rochegude  aussi  dit  «  bande 
d'étoffe  ))  ;  malgré  cela  je  suppose  qu'il  faut  barda  '. 

46  a.  «  Barutelz,  stamina  ad  purgandum  farinam  »,  1.  crumina^. 

47  a.  «  Gens,  pulcher  velpulchra».  Le  féminin  àegensest  genta;  mais 
pulchret  de  pulchrare  (Ugutio)  correspondrait  au  subjonctif  de  gensar. 

48  a.  «  Moiniers,  molinarius  )>,  1.  moliniers. 

48  a.  «  Saumatiers,  custos  saumarii».  On  serait  tenté  d'écrire  savmariers, 
cependant  on  rencontre  aussi  en  ancien  fr.  sometier  à  côté  de  somelier 
(=  fr.  mod.  sommelier);  voy.  Romania  II,  244. 

48  b.  «  Colliers,  collo  ferens  ».  Il  faut  sans  doute  écrire  colliers  qui  en 
ancien  français  signifie  aussi  porte-faix  et  n'y  a  pas  1'/  mouillée.  Les 
plus  anciens  monuments  distinguent  régulièrement  coller  ''coUare)  de 
collier  (*collarius). 

48/7.  «  Sabtiers,  calciamenta  faciens  »,  1.  sabatiers. 

48  b.  «  Rainiers,  miles  qui  non  habet  nisi  unum  rocinum  ».  La  bonne 
leçon  est  rociniers  ou  ronciniers,  que  Rochegude  mentionne  avec  raison 
comme  un  terme  de  mépris,  mais  sans  le  traduire.  On  doit  entendre 
unum  comme  article  indéfini  ;  le  rocinus  est  opposé  au  dextrarius  qui  ne 
doit  pas  manquer  au  vrai  miles. 

48  b.  «  Ciriers,  cirarius  vel  citharista  ».  Le  cerisier,  que  l'on  s'attend 
à  trouver  parmi  les  arbres  fruitiers,  se  dit  cerier;  pourtant  il  n'y  aurait 
rien  à  objecter  à  une  forme  cirier;  mais  je  ne  sais  pas  comment  l'un  ou 
l'autre  de  ces  mots  pourrait  désigner  le  joueur  de  guitare.  De  cidra  ou 
sedra  (Bartsch,  Denkm.  95,  5)  peut  dériver  cidrier,  sedrier,  mot  qui  ne 
saurait  être  en  même  temps  le  nom  d'un  arbre,  à  moins  qu'il  eût  existé 
un  mot  tel  que  cedrier  du  même  sens  que  cèdre  (citrus) . 

48  b  «  Sorbiers,  sorbarius,  vel  corbellarius  ».  Il  faut  probablement 
lire  sorbellarius  ayant  le  même  sens  que  sorbarius,  c.-à.-d.  sorbus. 

48  b  «  Mespoliers,  vespo  vel  (/.  nespoliers]  esculus  ».  Le  glossaire  de 
Lille  traduit  aussi  nef/lier  par  esculus. 

48  b  «  Poliers,  larius  ».  M.  G.  Paris  a  proposé  pullarius;  on  pourrait 
aussi  penser  à  lanius.  Rochegude  paraît  avoir  rapproché  de  ce  mot  le 
mendax  qui  est  à  sa  place  deux  gloses  plus  loin  :  il  traduit  polier  par 
menteur. 

i.  [Je  suis  persuadé  que  la  leçon  banda  est  excellente.  La  bcndcesi,  comme  on 
sait,  une  partie  du  costume  de  la  femme,  couvrant  la  partie  inférieure  du  visage; 
voy.  le  glossaire  de  Flamenca  au  mot  banda,  et  Romania  I,  417,  note. —  P.  M.] 

2.  [Stamina  doit  être  gardé.  Il  s'agit  de  bluteaux  laits  en  étamine.  —  P.  M.j 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  ^4:; 

49  a  «  Verps,  lupus  d.  Je  suppose  qu'il  faut  lire  guerps  :  linquis. 

49  a  «  Aderms,  inhabitabilem  facis  »,  1.  faclas. 

49  b  «  Aertz,  inheret  ».  Rochegude  traduit  aussi  par  la  troisième  per- 
sonne; cependant  le  verbe  provençal,  à  ce  qu'il  me  paraît,  ne  peut  être 
qu'à  la  seconde  ;  1.  inhœres. 

49  b  «  Ences,  incendis  ».  Il  faut  lire  incendit. 

50  i2  «  Pôles,  Appulli  »,  1.  «  Polhes,  Apuli  ».  —  Au  lieu  de  «  Ter- 
tones,  Tertonenses  »  il  faut  sans  doute  lire  Torîones,  Tortonenses,  car  il 
n'est  pas  probable  que  la  forme  latine  Dertona  se  soit  conservée  aussi 
longtemps.  Est-ce  à  notre  glose  que  Rochegude  a  pris  «  Tortoira,  Tortose 
en  Catalogne  »?  Les  «  Saones,  Savonenses  »  sont  les  habitants  de  Savone; 
la  forme  latine  doit  être  corrigée  en  conséquence. 

50  1?  «  Methz,  médius  vel  contemptus  ».  Les  deux  derniers  mots 
appartiennent  à  la  ligne  suivante,  où  despethz  est  traduit  par  dispecîus 
(1.  despectus).  Tout  de  suite  après  il  faut  remplacer  expectatum,  la  traduc- 
tion de  respethz,  par  exspectatio,  de  même  que  inîricatiin,  traduction  de 
tries,  p.  5 1  a,  par  intricatio. 

50  a  «  Esplethz,  habens  usum  fructum  »,  1.  habeas. 

5 1  a  «  Canzics,  increpatio;  canzics,  increpes  ».  De  même  Rochegude 
qui  traduit  cancicz  par  réprimande,  etc.  L'existence  de  ce  mot  paraît 
néanmoins  douteuse;  au  contraire  caussigar  {de  caussa,  soulier)  «  fouler 
avec  le  soulier  »  est  conservé  dans  un  parlimen  bien  connu  et  est 
encore  en  usage  aujourd'hui  ;  on  a  sans  doute  pour  le  traduire  forgé  de 
crepida  'qui  équivaut  pour  le  sens  au  prov.  caussa)  un  dérivé  increpidare. 
Il  faudrait  donc  corriger  :  «  Caucixs,  increpidatio  »  et  «  increpides.  » 

<^\  a  ((■  Afics,  oneraris  ».  Le  mot  latin  devrait  être  au  subjonctif;  mais 
onereris  serait  aussi  une  mauvaise  traduction.  Obnitaris  au  contraire 
donne  de  la  manière  la  plus  exacte  le  sens  de  ajics  dans  une  construction 
réfléchie. 

52  ^  «  Latis,  latine  vel  latinus  ».  Après  latine  il  faut  intercaler  loqua- 
ris;  comp.  5 1  ^  «  latinar,  latine  loqui  »  '. 

$2  a  ciFcnis,  debilis».  Rochegude  a  lu  de  même.  Faut-il  changer/en/V 
enfemnis  et  lui  attribuer  la  signification,  qui  n'a  pas  été  relevée,  de 
«  efféminé  »  ? 

53  ^  «  Solorius,  solitarius  ».  Rochegude  a  «  solorius,  solitaire  »  et  de 
plus  «  solorla,  noble,  unique,  supérieur  »  ;  malgré  cela  je  tiens  que 
soloriu  ne  peut  être  accepté  sans  un  témoignage  assuré,  et  je  suppose 
qu'il  faut  écrire  «  solulius,  solutivus  ». 

53  a  «  Furius,  amens  ».  Furius  est  encore  une  forme  impossible  que 

1 .  [La  leçon  du  ms.  me  paraît  très-acceptable  sans  addition  d'aucun  genre. 
—  P.  M.] 


^4  CORRECTIONS 

Rochegude  cette  fois  ne  confirme  pas,  mais  il  doit  peut-être  à  notre 
glossaire  «  auriu,  emporté,  fougueux  '  », 

5  5  i;  (c  Vols,  voluit  «,  1.  volvit;  de  même  «  sols,  soluit  »,  1.  solvit. 

5  3  t  «  Moiols,  cifus  ^  vitreus  ».  La  signification  de  vase  à  boire,  qui  est 
celle  du  latin  modiolus,  n'a  pas  encore  été  attribuée  jusqu'à  présent  au 
mot  provençal  qui  en  est  sorti;  néanmoins  elle  paraît  lui  appartenir  dans 
le  passage  d'Arnaut  Daniel  (Mahn,  Ged.  425  ou  1284,  3;  que  cite  Ray- 
nouard,  IV,  244,  qui  fait  à  cet  endroit  deux  contre-sens.  Si  vitreus  est 
exact  ou  s'il  faut  lire  vitellus  (moyeu),  c'est  ce  que  je  ne  veux  pas 
décider.  Rochegude  dit  siphon  (à  tort),  sans  rien  ajouter  qui  indique  la 
matière  ? . 

54^  «  Molhz,  perfundas,  humectes  ».  Aqua  qui  n'a  aucun  sens  dans 
la  glose  précédente  doit  être  mis  à  côté  de  perfundas,  Comp.,  p.  65 
b  a  molha,  aqua  perfundit  ». 

54  fl  «  rohlz  (1.  rolliz,  lignum  cum  quo  furnus  fingitur  ».  Quel  bois 
il  faut  entendre  ici,  c'est  ce  qu'il  serait  difficile  d'imaginer,  A  ce  que 
je  suppose,  nous  avons  ici  le  mot  sur  lequel  a  été  calqué  le  bas-latin 
roilla,  cité  par  Carpentier,  et  dont  l'anc.  fr,  roi7//gr  est  un  dérivé  fréquent. 
Le  premier  signifie  sans  doute  «  traverse  »,  le  second  a  le  sens  assuré  de 
«  charpentier  »,  de  même  roilleïs  comme  adjectif  a  la  signification  de 
«  charpenté  »,  comme  substantif  de  «  charpente  ».  Le  provençal  mo- 
derne roi  «  tronc  d'arbre  »  que  Carpentier  cite  et  que  Honnorat  connaît 
également,  doit  vraisemblablement  en  être  séparé.  Ce  mot  se  présentant 
sous  la  forme  roui,  n'a  donc  pas  un  0  lare,  comme  Ugues  Faidit  l'attribue 
à  rolhz,  et  son  /  n'est  pas  marqué  comme  mouillé.  Si  ce  que  je  viens 
de  dire  est  juste,  il  faut  peut-être  mettre  murus  au  heu  de  furnus  et 
entendre  une  cloison  4. 

55  fc  «  ores,  quedam  herba  ».  A  quelle  plante  avons-nous  à  faire?  le 
mot  n'est  certainement  pas  identique  avec  orge,  par  quoi  Rochegude  le 
traduit.  Honnorat  donne  ^or_gue?  au  sens  d'«  agaric  oronge»,  où d,  comme 
dans  l'ancien  provençal  dorca  «  cruche  »  pourrait  être  prothétique. 
Orchis  ne  parait  nulle  part  avoir  été  populaire  5. 

55  t  «  Estorcs,  evellas  »,  Rochegude  a  lu  de  même;  on  ne  peut 
songer  à  un  composé  de  îorquere,  parce  que  Vo  de  estorcs  est  fermé  ; 

1 .  [Assurément  :  «  Aurius,  amens,  »  ins.  de  Paris.  —  P.  M.] 

2.  C'est-à-dire  scyphus,  comme  «  naps,  cifus  «  40  a. 

3.  [Ms.  de  Paris  vitreus,  et  avant  ce  mot,  des  points,  pour  indiquer  un  mot 
non  lu.  —  P.  M.] 

4.  [Il  me  semble  qu'il  ressort  de  la  glose  «  lignum  cum  quo  furnus  fingitur  « 
un  sens  excellent  :  celui  de  charpente  cintrée  destinée  à  la  construction  d'une 
voûte  en  cul  de  four.  11  n'y  a  donc  rien  à  corriger.  —  P.  M.] 

5.  [Je  trouve  «  orgues,  hièble  »  dans  le  Catalogue  botanitjue  de  M.  G.  Azais. 
—  P.  M.] 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  345 

peut-être  faut-il  lire  cscorcs,  qui  serait  le  subjonctif  de  escorgar,  mais  qui 
serait  insuffisamment  traduit  par  evellas  :  il  faudrait  ajouter  pellein. 

5  5  /?  «  Renous,  renovus  »,  1.  rénoves.  —  «  Plous,  pluit  »,  1.  plais. 

5  $  h  Parmi  les  mots  en  ors  lare  nous  en  trouvons  deux  que  nous 
aurions  rangés  parmi  ceux  qui  ont  ors  estrcit,  (iors,  orapanni»  (normand 
ut),  et  «  tors,  pars  »  (it.  tàrso,. 

55  ^  «  Pors,  portus  ».  Au  latin  portas  correspond  portz,  qu'on  trouve 
p,  56  /'  à  la  note,  et  p.  65  b.  Il  faut  lire  porrus  '. 

55  /;  «  Fors,  foras  vel  punctus.  »  Fors  peut  être  outre  l'adverbe 
qu'on  connaît  [foras),  le  subjonctif  de  forar,  et  doit  comme  tel  être 
traduit  par  pertandas. 

56  è  «  Bortz,  manuum  sonus.  »  Rochegude  n'a  rien  de  pareil;  la  litté- 
rature ne  paraît  pas  non  plus  présenter  le  mot  dans  un  sens  de  cette 
nature  ;  mais  nothas,  falsas,  sont  trop  éloignés. 

56  b  «  Borns,  pomum  tentorii.  »  C'est  aussi  ce  que  l'auteur  du  Glos- 
saire occitanien  a  lu;  peut-être  y  avait-il  à  l'origine  nomen  territorii? 

57  a  «  Coatz,  cultus  vel  paries  ».  Au  lieu  du  second  il  faudra 
mettre  patiens  dans  le  sens  du  provençal  sofren,  du  vieux  fr.  soffrant  (cocu) . 

57  /?  ((  Potz,  potest  »,  1.  potes. 

57  t  «  Regotz,  recurvitas  capillorum  »,  leçon  qui  peut  être  correcte, 
mais  Rochegude  traduisant  «  tresses,  boucles  de  cheveux  »,  ne  saisit 
pas  la  pensée  de  Hugues  Faidit.  Le  sens  sera  plutôt  «  sommet  de  la 
tête  ».  Pyegotz  paraît  être  pour  regortz,  qu'on  rencontre  souvent  en  ancien 
français  avec  le  sens  de  tourbillon  et  qui  a  aussi  un  0  ouvert  (rime  avec  fort) . 
La  forme  regot  dans  Ren.  de  Mont.  1 09,  1 9,  est  pour  moi  un  peu  douteuse. 

57  b  «  Trebucs,  calige  tracate  »;  1.  truncate. 

57  t  «  Claucs,  clausus  ».  Peut-être  «  cazucs,  caducus  »  ? 

S"]  b  «.  Calucs,  curtum  habens  visum  ».  Diez  [Wœrt.  II 5)  s'en  tient  à 
cette  traduction,  et  avec  raison,  ainsi  que  le  prouve  l'endroit  du  Brev. 
d'Amor  (v.  5102)  auquel  il  renvoie.  Dans  la  Grammaire,  ^^  éd.  II,  512, 
il  suit  Rochegude,  qui  traduit  le  mot  par  camard,  sans  doute  pour  avoir 
lu  nasum  au  lieu  de  visam^. 

58  fl  «  Aturs,  conaris  »,  1.  coneris. 

58  fl  «  Urcs,  partus;  Tares,  genus  Saracinorum  ».  Rochegude  traduit 
le  premier  de  ces  mots  par  «  cri  de  l'ours  »  et  comme  on  rencontre 
urgare  pour  désigner  le  cri  de  l'ours  (voy.  Wackernagel,  Voces  var. 
anim.  p.  60  et  104;,  ce  peut  être  juste.  Dans  le  texte  de  M.  Guessard, 
comme  il  arrive  souvent,  la  traduction  paraît  avoir  été  omise  ;  partus 
(c.-à.-d.  Parthus)  devra  être  uni  au  mot  suivant. 

1.  [Parus  dans  le  ms.  de  Paris.  —  P.  M.J 

2.  [Il  y  a  nasum  dans  le  ms.  de  Paris.  —  P.  M.] 

Romania,  II  2J 


^46  CORRF.CTIONS 

58  i?  ((  Grutz,  farrum  ».  Rochegude  traduit  «  farce,  hachis  »,  et  paraît 
donc  avoir  lu  farsum  ' . 

59  ti  «  l'as,  unus;  us,  unus  ».  Un  changement  est  ici  encore  indis- 
pensable; la  première  de  ces  gloses  est  probablement  «/u5,  fusus»;  peut- 
être  faut-il  lire  aussi  dans  Raimon  Vidal,  p.  77,  à  l'avant-dernière  ligne, 
fus  au  lieu  de  lus,  parce  que  ce  dernier  mot  lundi)  ne  se  rencontre  guère 
au  pluriel  et,  si  l'auteur  avait  trouvé  bon  de  le  citer,  il  n'aurait 
pas  manqué  de  l'accompagner  des  autres  jours  de  la  semaine  en  s^. 

59  a  «  Estancs  0  estanques,  liges  ».  Plus  haut,  p.  40  a,  estacs  est  tra- 
duit par  liges;  c'est  d'après  cela  qu'il  faut  corriger  ici;  tança  et  estanca, 
p.  63  t,  sont  traduits  exactement  par)zrmfl/ et  rÊ///7da^uflm. 

61  b  aAcantela,  latus  déclinât».  Rochegude  a  «.acantelar,  recogner», 
ce  qui  n'est  guère  admissible  :  le  verbe  ne  saurait  avoir  un  autre  sens 
que  acanîar,  dont  le  subjonctif  acans,  p.  42  h,  est  traduit  par  in  latus 
déclines  "i. 

62  b  (.(  Anualha,  inertia  »,  1.  nualha. 

62  b  i(  Morallia,  quod  pendet  in  vecte  ».  Galvani  rapproche  avec 
raison  ce  mot  du  fr.  moraillon;  ajoutons  encore  que  l'article  moralha 
du  Lexique  roman  doit  être  corrigé  en  conséquence. 

62  b  «  Tartalha,  loquitur  fréquenter  et  pretiose  »,  a  été  admis  par  Diez 
dans  son  Dictionnaire;  le  dernier  mot  néanmoins  est  certainement  faux 
et  doit  être  remplacé  selon  toute  apparence  par  precipitose,  ou  plutôt, 
d'après  p.  29  a  (bretoneiar),  par  impetuose. 

62  b  «  Falha,  quidam  ludus  tabularum  ».  Roquefort  donne,  au  mot 
faille,  un  passage  où  il  y  a;oer  a  totes  failles,  mais  sans  l'expliquer. 

63  y  «  Abranca,  capit  vimen  ».  D'après  M.  Galvani  le  ms.  porterait 
vimine;  c'est  peut-être  «  vi  »  qu'il  faut  lire. 

63  fc  «  Manca,  mulier  amissa  »,  Rochegude  «  femme  perdue  »,  ce  qui 
fait  contre-sens,  il  faudra  intercaler  manu  avant  amissa;  comp.  mancs  et 
esmancs  (auferas  manum),  p.  43  a. 

64  b  «  Esca,  esca  cara  cani  »,  1.  data  cani  (?) 

64  b  «  Escaira,  quadrum  distrue  »,  1.  in  quadrum  distribue  (partage' . 
64  b  «  Rossa,  runcia  »,  1.  ruhida. 

Poursuivre  toutes  les  corrections  dont  le  traité  de  Raimon  Vidal  a 
besoin  nous  mènerait  trop  loin  ;  qu'il  me  suffise  d'en  présenter  seulement 
quelques-unes  qui  doivent  empêcher  des  erreurs  de  fait. 


1.  [La  traduction  est  laissée  en  blanc  dans  le  ms.  de  Paris.  —  P.  M.] 

2.  [Probablement  «  lus.  lucius  ».  —  P.  M.] 

^.  [En  effet,  le  ms.  de  Paris  a  «  in  latus  déclinât,    n  il  y  a  un  pâté  sur  in, 
mais  on  lit  tout  de  même.  —  P.  M.J 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  347 

P.  77,  il  est  impossible  que  le  grammairien  ait  admis  res  parmi  les 
mots  qui  ont  s  fixe  à  la  finale  ;  il  faut  sans  doute  mettre  à  la  place  ros, 
que  Faidit,  il  est  vrai,  ne  comprend  pas  dans  la  série,  mais  que  les 
Leys,  II,  1 58,  n'ont  pas  négligé  de  citer.  Au  lieu  du  mot  inconnu  gems 
il  faudra  écrire,  d'accord  avec  Faidit,  fems  dont  \'s  fixe  de  même  que  les 
dérivés  du  vieux  irancâis  fimbrier,  fembroy  et  le  yerhe  feinbrer  supposent 
une  déclinaison /mu5,  femoris.  Il  faut  aussi  remplacer  condus  par  conclus. 
Au  lieu  de  Pais,  p.  78  il  faudra  écrire  Paris,  le  considérant  ici  comme 
nom  de  personne,  tandis  qu'au  commencement  de  la  série  établie  par 
R.  Vidal,  il  doit  être  pris  comme  nom  de  lieu.  Faidit,  p.  10,  ne  met 
Paris  qu'une  fois,  mais  le  traducteur  dit  civitas  vel  proprium  nomen  viri. 

P.  85.  Dicis  (1.  dis  ou  ditz)  en  P.  Vidal  verge per....  e  galisc  per  galesc. 
Après /jer  il  manque,  dit  la  note,  un  mot  dans  les  manuscrits;  Galvani 
pense  à  verga,  mais  néglige  de  vérifier  les  formes  citées  comme  fautives 
dans  P.  Vidal:  il  ne  les  y  eût  pas  trouvées,  car  elles  n'y  sont  pas; 
en  revanche  nous  trouvons  galics  à  la  rime  dans  Peire  d'Alvergne,  dont 
le  nom  est  facile  à  découvrir  dans  P.  Vidal  verge  '.  Voici  le  passage  : 

Per  qu'  ieu  n'am  mais  so  que  n'ai  qu'esser  reis 
Ni  ducs  ni  coms  d'Escotz  ni  de  Galics. 

C'est  là  qu'il  aurait  dû  dire  d'après  le  grammairien  Galecs  (pour 
Galescs  ?) . 

Adolf  TOBLER. 

Berlin,  le  21  mars  187^ 


Le  traité  de  Raimon  Vidal  de  Besalu  nous  est  parvenu  en  assez 
mauvais  état,  comme  le  donne  à  entendre  M.  Tobler  dans  les  lignes  qui 
précèdent.  Les  deux  mss.  qui  nous  l'ont  conservé,  l'un  à  la  Lauren- 
tienne,  l'autre  à  la  Riccardienne  2,  sont  passablement  corrompus,  et 
diffèrent  à  tel  point  qu'on  hésite  souvent  à  corriger  l'un  avec  l'aide  de 
l'autre.  M.  Stengel  annonce  ?  la  prochaine  publication  d'un  mémoire  sur 
les  grammaires  d'Ugo  Faidit  et  de  Raimon  Vidal,  pour  lequel  il  a  étudié 
les  mss.  d'Italie  :  je  suis  persuadé  que  de  toute  façon  ce  travail  fera 


1 .  [C'est  la  leçon  du  ms.  de  la  Laurentienne,  sauf  qu'il  y  a  ("du  moins  selon 
la  copie  de  Paris,  dicis  et  non  pas  dicis  qui  n'est  qu'une  faute  d'impression.  La 
correction  est  du  reste  indiquée  par  la  variante  du  ms.  Riccardi,  rapportée  p.  86 
de  l'édition.  —  P.  M.]  ^^         ^ 

2.  Je  ne  compte  pas  le  ms.  de  Paris,  simple  copie  du  ms.  de  la  Lauren- 
tienne. 

5.  Sur  la  couverture  du  premier  n»  de  la  la  Rivista  di  Filologia  romanza. 


548  CORRECTIONS 

disparaître  bien  des  difficultés,  mais  je  crois  pouvoir  dire  qu'en  ce  qui 
concerne  particulièrement  Raimon  Vidal,  le  meilleur  moyen  d'éclaircir 
son  petit  traité,  ce  serait  d'en  publier  in  extenso  et  en  regard  les  deux 
textes,  je  dirais  volontiers  les  deux  rédactions.  Il  y  aurait,  à  en  juger 
parles  notes  de  l'édition  de  M.  Guessard,  bien  des  passages  inintelli- 
gibles, mais  des  leçons  corrompues  textuellement  reproduites  laissent 
souvent  transparaître  le  vrai  texte,  et  le  traité  est  assez  court  pour  qu'on 
puisse  se  passer  le  luxe  d'une  double  reproduction. 

Le  fait  même  qu'il  existe  deux  leçons  du  même  opuscule  équivaut  à 
dire  qu'il  a  subi  dans  l'un  des  deux  un  remaniement,  et  c'est  une  preuve 
de  plus  du  succès  qu'il  a  obtenu  au  moyen-âge.  Ce  succès  l'a  amené 
d'Espagne,  où  il  a  selon  toute  apparence  été  composé  pour  les  beaux 
esprits  de  la  cour  de  Pierre  II  d'Aragon,  jusqu'en  Italie,  les  deux  mss. 
de  Florence  étant  d'origine  italienne.  On  comprend  qu'il  a  pu  subir  en 
route  bien  des  altérations.  Mais  il  ne  faut  pas  désespérer  d'en  retrouver 
quelque  texte  en  Espagne  :  si  pauvre  en  manuscrits  que  soit  ce  malheu- 
reux pays,  on  retrouvera  peut-être  le  recueil  signalé  par  Jaime  de  Villa- 
nueva  comme  contenant  les  «  Règles  de  trobar  compuestas  por  Raimon 
Vidal  de  Besalu,  y  expUcadas  por  Jofre  Foxa  '.  n 

En  attendant,  celui  qui  veut  expliquer  ce  texte,  ce  que  je  fais  chaque 
année  à  l'École  des  chartes,  est  bien  obligé  d'avoir  recours  à  la  critique 
conjecturale.  Voici  donc  quelques  conjectures  que  je  joins  à  celles  de 
M.  Tobler.  Je  laisse  de  côté  bien  entendu  tout  ce  qui  tient  à  la  correc- 
tion grammaticale,  me  bornant  à  dire  à  cet  égard  qu'on  pourrait  très- 
légitimement  corriger  les  fautes  contre  la  déclinaison  qui  abondent  dans 
les  deux  mss.  ;  il  est  même  fâcheux  de  laisser  le  troubadour  grammairien 
sous  le  poids  de  ces  mêmes  fautes  qu'il  savait  si  bien  découvrir  dans  les 
écrits  des  autres.  On  pourrait  aussi,  avec  tout  avantage,  efïacer  les  traces 
d'orthographe  italienne,  en  écrivant  quar,  que,  etc.,  au  lieu  de  qar,  qe; 
de  même  paraula,  et  non  paraola,  etc. 

P.  69,  l.  4,  «  com  devon,  segre  la  drecha  maniera  de  trobar  »,  je 
propose  deu  cm,  ce  qui  n'est  mêm^  pas  une  correction  (deuô).  A  la  vérité 
devon  peut  ici  se  soutenir,  à  cause  à'aquelz  qui  précède  et  auquel  on  peut 
le  rapporter.   Mais  la  même  raison  n'existe  pas  pour  les  passages  sui- 


I .  Jaime  Villanueva,  Viaje  literario  a  las  Iglesias  de  Espana,  xviii,  232.  D'après 
Villanueva  ce  ms.  se  serait  trouvé  à  la  bibliothèque  des  Carmes  déchaussés 
de  Barcelone,  et  Terres  Amat  dit  la  même  chose  plus  sommairement  dans  ses 
Mcmorias  au  nom  Foxa.  Mais  il  semble  résulter  d'une  note  de  M.  Mila, 
Tiovad.  en  Esp.,  p.  478,  que  ce  ms.  ne  se  retrouve  plus.  —  On  a  bien  souvent 
cité  le  passage  où  le  marquis  de  Santillane  parle  de  Raimon  Vidal  et  de  la 
«  continuacion  de!  trnbar  hecha  por  Jufrc  de  Foxa  «  que  mentionne  aussi  le 
marquis  Enrique  de  Villena,  voy.  Wolf,  Studien,  p.  237-8. 


SUR  LES  GRAMMAIRES  PROVENÇALES  349 

vants  du  même  traité  :  même  page,  dernière  ligne  du  premier  alinéa  : 
«  Per  qu'ieu  vos  dig  que  en  deguna  ren...  non  devon  ren  ostar...  »;  — 
p.  79  I.  6  du  bas,  «  devon  dir  »  (il  y  a  deu  hom  dans  le  même  cas,  deux 
lignes  plus  bas:  ;  de  même  p.  8i  1.  6  dizon  doit  être  lu  diz  om. 

P.  70  au  milieu  de  la  page,  auzion  n'est  pas  possible,  il  faut  auzon,  au 
présent. 

Même  page,  un  peu  plus  bas  :  «  leu  non  die  ges  que  totz  los  homes 
))  del  mon  puesca  far  prims  ni  entendenz,  ni  que  fassa  tornar  de  lor 
))  enveitz  senz  plana  paraula  ».  Voilà  une  phrase  qui  ne  manque  jamais 
d'arrêter  court  mes  meilleurs  élèves.  Je  crois  que  le  moyen  d'en  tirer 
un  sens  est  de  lire  cnviîz  au  lieu  à.'envehz^  puis  on  construira  :  «  ni  que 
»  plana  paraula  fassa  tornar  senz  de  lor  envitz  »,  c.-à.-d.  :  «  ni  qu'une 
»  simple  parole  ait  le  pouvoir  de  les  rendre  sensés  malgré  eux».  Toute- 
fois, c'est  un  peu  contourné. 

P.  71  au  milieu  :  «...  quar  non  sabon  lor  lenga;  per  que  mielz  lo 
conois  »,  corr.  la. 

P.  72,  1.  1  de  l'avant-dernier  alinéa:  u  Las  paraulas  substantivas  son 
aiso  com...  »  1.  aisi. 

P.  73,  au  dernier  alinéa  :  (c  ...  en  romans  totas  las  paraulas  del 
»  mont...  son  masculinas  0  femininas  0  comunas  0  de  lur  entendemen, 
))  aisi  com  ieu  vos  ai  dig  desus.  En  petitas  en  fora  que  pot  hom  abreu- 
»  jar...  »  Il  y  avait  dans  la  première  édition  petit  us  que  M.  Guessard  a 
bien  fait  de  corriger  en  petitas,  d'après  le  ms.  Riccardi,  mais  le  passage 
n'est  tout  de  même  pas  clair.  Je  mettrais  une  simple  virgule,  après 
desus  et  je  continuerais  :  «  las  petitas  en  fora  »  c.-à.-d.  «  à  l'exception 
des  petits  mots  »  ;  et  en  effet,  les  exemples  cités  plus  loin  sont  de  très- 
petits  mots  :  bon,  mal,  bel.  Le  en  que  j'ai  souligné  est  visiblement  une 
anticipation  de  celui  qui  suit  à  un  mot  d'intervalle. 

P.  74  1.  I  et  2  je  ponctuerais  :  «  ...  son  masculinas  ....  en  romans, 
»  d'aquest  dos  cas  en  fora...  » 

Même  page,  1.  4  du  bas  :  Si  totz  n'est  pas  satisfaisant,  il  faut  sitôt, 
«  quoique  ». 

P.  7$  1.  9  et  suiv.,  ponctuez  :  «  mas,  per  so  que  li  nominatiu...  non 
»  s'alongan  mas  per  cels  que  an  la  drecha  parladura,  ni  li  nominatiu  plural 
»  non  s'abreujon  mas  per  cels  que  an  la  drecha  parladura,  vos  voil...  » 

Ibid.  Le  premier  vers  cité  est  ainsi  écrit  et  ponctué  :  «  Ben  s'estai, 
donpna,  ardimenz  ».  Il  faut  :  «  Ben  s'estai  a  dompna  ardimenz  ».  C'est 
du  reste  ('sauf  estai  et  non  s'estai)  la  leçon  que  Raynouard  a  adoptée  en 
publiant  le  texte  de  cette  pièce. 

Ibid.  Le  dernier  vers  de  cette  page  doit  plutôt  se  lire  :  «  E  vos,  dompna, 
pros  franch'  e  de  bon  aire.  )> 

P  76.  Le  vers  de  B.  de  Ventadour  :  Ar  me  consilhatz  senhor,  est  le 


5  50  CORRECTIONS 

premier  d'une  pièce  qui  se  trouve  dans  1 7  chansonniers  qui  se  réduisent 
à  1 5,  comme  le  dit  en  note  M.  Guessard,  si  on  compte  pour  un  ceux 
dont  nous  avons  deux  exemplaires.  Mais  nulle  part  je  ne  trouve  la  leçon 
de  Raimon Vidal.  856  'fol.  57;  poneAcosselhatz  mi,  LaVallière  (pièce 479) 
Ar  m'acossellialz,  Venise  f.  62;  Ara  m'escoutatz,  le  ms.  Giraud  fpièce  CIV) 
Aras  consseilhatz,  et  tous  les  autres  Aram  ''ou  Eram  cosselhatz.  C'est,  je 
crois,  la  leçon  qu'il  faudrait  rétablir,  ou  peut-être  celle  de  La  Vallière. 

P  77  1.  I  «  en  entendement  en  féminin  »  est  une  faute  qui  se  trouve 
dans  la  copie  de  Paris,  sinon  ailleurs;  il  faut  de  au  lieu  du  second  en. 
Mais,  1.  5  du  bas,  vol  est  une  faute  d'impression  pour  vos. 

P.  78  1.  7  «  car  son  acusatiu  singular  »  ;  p.  79I.  12  du  bas,  «  per  so 
car  trobares...  Dans  ces  deux  cas  le  sens  exige  cant.  » 

P.  78  I.  20  ((  bon  sap  le  venirs  j),  plutôt  bom. 

P.  80  I.  8  du  bas,  cette  phrase  :  «  Aquestasson  cellas  ^paraulas}  que 
»  hom  dis  plus  d'una  guiza  en  totz  locs  »,  me  paraît  aller  directement 
contre  la  pensée  de  l'auteur  :  je  proposerais  donc  l'intercalation  de  [non] 
avant  dis. 

P.  82  1.  12  du  bas,  il  faut  couper  et  ponctuer  ainsi  :  «  0  qui  dizia  : 
Acjuel  reîrac  de  vos  gran  mal  ». 

P.  84  les  quatre  vers  de  Peire  Vidal  sont  presque  inintelligibles,  rien 

n'est  plus  facile  que  de  les  corriger  à  l'aide  del'éd.  de  M.  Bartsch,  p.  1 5. 

Ibid.  1.  8  du  bas  «  (je  dels  melhors  'trobadors)  n'atrobaria  hom  assatz 

»  mais...  de  malvasas  paraulas  mal  dichas  »,  cette  leçon  n'est  pas 

inadmissible,  mais  pourtant  je  soupçonne  que  l'original  portait  qued  sis. 

Ibid.  dernier  alinéa.  Il  y  a  de  l'obscurité  pour  moi  dans  cette  phrase  : 
i(  Las  autras  paraulas  del  verb,  per  so  car  ieu  non  las  poiria  totas  dir 
»  sens  gran  affan,  totz  hom  prims  las  deu  ben  esgardar.  Et  eu  cant  aug 
»  parlar  las  gents  d'aquella  terra,  e  demant  a  cels  que  an  la  parladura 
»  reconoguda  e  ques  gaston,  on  li  bon  trobador  las  an  dichas  ».  La 
leçon,  assez  différente  du  ms.  Riccardi,  qui  est  partiellement  citée  en 
note,  donne  à  croire  qu'il  y  a  dans  notre  texte  une  omission  de  quelques 
mots.  Cependant  cela  n'est  pas  bien  sûr  et  on  pourrait  corriger  : 
«...  las  deu  ben  esgardar  cant  au  parlar...  reconoguda,  e  qu'esgart  om 
»  on  li  bon...'  » 

P.  M. 
\ 

\ 

I.  Ms.  de  Paris  :  c  qucs  gas  bon! 


COMPTES-RENDUS. 


I  Reali  di  Francia.  Volume  I.  Ricerche  intorno  ai  Reali  di  Francia  per 
Pio  Raj.na,  seguile  dal  libro  délie  Storie  di  Fioravanle  edal  cantare  di  Bovo 
d'Antona.  Bologna,  Romagnoli,  1872,  in-8°.  xx-^éSp.  —  Prix:  11  fr.  35. 
(Collezionedi  opère  inédite  0  rare  dei  primi  tre  secoli  délia  Lingua.) 

Les  Reali  di  Francia,  cette  grande  compilation  de  romans  en  prose  relatifs 
à  des  souverains  plus  ou  moins  historiques  de  la  France,  sont  encore 
aujourd'hui  le  livre  le  plus  populaire  de  l'Italie.  Cette  popularité  même  les  a  fait 
longtemps  dédaigner  des  savants,  qui  n'ont  reconnu  que  très-récemment  leur 
importance  pour  l'histoire  littéraire.  On  les  apprécia  d'abord,  comme  il  est 
arrivé  d'habitude  en  Italie,  au  point  de  vue  du  langage  :  la  langue,  qui  chez 
nous  est  ce  qui  rebute  le  plus  dans  les  productions  du  XIV  et  du  XV»^  siècle, 
en  forme  pour  nos  voisins  le  principal  attrait.  C'est  comme  testo  di  lingua  que 
Gamba,  en  1826,  donna  des  Reali  une  édition  revue  sur  l'édition  princeps 
(Modène,  i486).  Les  critiques  allemands,  surtout  Schmidt  et  Ranke,  étudièrent 
les  premiers  les  Reali  à  un  autre  point  de  vue,  et  en  apprécièrent  diversement 
la  valeur  pour  le  développement  de  la  poésie  épique  en  Italie.  J'ai  essayé,  dans 
mon  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  de  préciser  un  peu  plus  la  place  de  ce 
curieux  recueil  dans  l'histoire  de  l'épopée  carolingienne.  Voici  maintenant  la 
science  italienne  qui  s'empare  à  son  tour  de  ce  sujet  qui  lui  était  de  droit  dévolu. 
Les  Reali  vont  être  publiés  dans  un  texte  reconstitué  bien  plus  soigneusement 
que  celui  de  Gamba,  c'est-à-dire  revu  sur  les  manuscrits,  et  ce  texte  est  précédé 
d'un  gros  volume,  déjà  paru,  de  M.  Pio  Rajna,  qui  contient  une  introduction 
développée.  Cette  tâche  ardue  et  complexe  ne  pouvait  être  confiée  à  de  meil- 
leures mains  qu'à  celles  du  jeune  et  savant  critique  dont  les  études,  depuis  quel- 
ques années,  ont  déjà  renouvelé  tant  de  chapitres  de  l'histoire  de  la  poésie  caro- 
lingienne en  Italie  :  on  ne  pouvait  trouver  ailleurs,  réunies  au  même  degré,  l'indé- 
pendance des  idées  et  la  réserve  des  jugements,  l'érudition  spéciale  et  le  goijt 
délicat,  la  patience  à  toute  épreuve  pour  des  recherches  souvent  fastidieuses  et 
l'aptitude  à  en  dégager  des  conclusions  d'un  intérêt  général.  Aussi  le  travail  de 
M.  R.  laisse-t-il  bien  loin  derrière  lui  tout  ce  qu'on  a  écrit  sur  ce  sujet  et  for- 
mera-t-il  désormais  la  base  de  tout  ce  qu'on  pourra  en  dire  encore. 

Je  me  permettrai,  avant  d'exposer  les  principaux  faits  dont  M.  R.  a  enrichi 
la  science,  d'adresser  à  .sa  méthode  une  critique  générale.  Il  me  paraît  un  peu 
trop  préoccupé  de  donner  à  des  études  qui  sont  et  doivent  être  arides  pour  la 
majorité  des  lecteurs  une  forme  littéraire  et  agréable.  Il  ne  présente  pas  ses  idées 


5  52  COMPTES-RENDUS 

et  ses  conclusions  dans  l'ordre  le  plus  naturel  et  de  la  façon  la  plus  simple;  il 
les  dispose  avec  un  art  qui  se  laisse  un  peu  voir  et  dont  le  lecteur,  si  je  ne  me 
trompe,  le  dispenserait  parfois  volontiers.  Son  style,  toujours  très-élégant,  l'est 
peut-être  aussi  un  peu  trop,  et  tombe  çà  et  là  dans  la  mollesse.  Il  me  semble 
qu'avec  plus  de  décision  et  de  netteté,  M.  R.  aurait  non-seulement  gagné  des 
pageSj  mais  mis  en  relief  plus  vivement,  à  certains  endroits  au  moins,  ses  pen- 
sées et  ses  découvertes.  Des  divisions  plus  marquées  et  plus  nombreuses  auraient 
aussi  rendu  plus  facile  l'orientation  dans  les  chapitres  parfois  très-longs  dont  se 
compose  son  livre'. 

Les  Reali  di  Francia,  dans  la  forme  où  ils  ont  été  imprimés  mille  fois  depuis 
le  XV°  siècle,  comprennent  six  livres.  Les  livres  IV  et  V  sont  consacrés  à  Beuve 
d'Hanstone  ;  le  livre  VI  renferme  trois  romans,  Berta,  Mainetto  et  Orlandino  ;  enfin 
les  trois  premiers  livres  forment  évidemment  un  tout  à  part,  qui  raconte  l'his- 
toire de  toute  une  race  de  rois  de  France  antérieure  à  Pépin,  père  de  Charle- 
magne.  Ainsi  le  compilateur  a  réuni  à  Beuve  d'Hanstone,  outre  les  trois  romans 
du  livre  VI,  une  compilation  antérieure. 

I 

C'est  par  l'examen  de  cette  première  partie  que  débute  M.  Rajna,  et  dès  les 
premiers  pas  il  nous  communique  de  précieuses  trouvailles.  II  a  rencontré  dans 
deux  manuscrits  de  Florence  un  roman  en  prose,  intitulé  Fioravanie,  qui  lui 
paraît  avoir  été  l'original  des  livres  Mil  des  Rcali.  Les  raisons  qu'il  donne  sont 
convaincantes.  Les  Rea/i  présentent,  il  est  vrai,  des  additions  et  des  divergences 
considérables  :  M.  R.  attribue  les  unes  et  les  autres  à  la  fantaisie  du  dernier 
compilateur,  et  ne  croit  pas  qu'il  ait  eu  d'autres  sources  que  son  imagination.  II 
fait  exception,  naturellement,  pour  la  légende  de  Constantin  et  Saint  Silvestre, 
insérée  au  début  des  Reali,  et  qui  est  empruntée  aux  Acta  fabuleux  Sihestris 
papac.  Pour  le  reste,  le  critique  paraît  avoir  raison,  peut-être  cependant  fau- 
drait-il admettre  plus  souvent  qu'il  ne  le  fait  que  le  compilateur  avait  sous 
les  yeux  un  texte  du  Fioravante  autre,  et  parfois  meilleur  ou  plus  complet,  que  le 
nôtre.  Ainsi,  dans  un  cas  où  la  divergence  entre  Fioravante  et  les  Rcali  ne  vient 
pas  du  caprice  du  compilateur,  M.  R.  remarque  qu'un  épisode  qui  se  trouve 
dans  le  Floovcnt  français  manque  dans  Fioravante  et  reparaît  dans  les  Reali  ;  il 
en  conclut  (p.  io6)  que  le  compilateur  «  avait  sous  les  yeux  ou  dans  la  mémoire 
un  autre  texte  encore  que  Fioravanto);  n'est-il  pas  aussi  naturel  de  supposer  que 
ce  chapitre  se  trouvait  dans  le  texte  de  Fioravante  que  suivait  le  compilateur  •} 
—  Grâce  à  la  découverte  de  M.  Rajna,  la  question  des  origines  de  cette  partie 
des  Reali  se  déplace,  et  porte  maintenant  sur  le  Fioravante.  Ce  roman,  que  M.  R.  a 
publié  en  entier  avec  le  plus  grand  soin,  en  appendice  à  son  mémoire,  comprend 


1 .  Disons  en  passant  que  l'absence  de  tout  titre  courant  ne  facilite  pas  l'usage  de  ce 
volume. 

2.  Je  ne  crois  guère  non  plus  que  le  compilateur  des  Reali  ait  lu  les  lais  de  Marie  de 
France  (p.  82).  Ici  d'ailleurs  M.  R.  admet  aussi  qu'on  peut  expliquer  les  rapports  qu'il 
signale  entre  les  Reali  et  le  Lai  del  fresne  en  supposant  que  le  compilateur  avait  sous  les 
yeux  un  meilleur  texte  du  Fioravante.  Mais  en  outre  ces  rapports  ne  me  paraissent  pas 
aussi  frappants  qu'à  lui;  voy.  ci-de.<;sous,  p.  354. 


RAJNÂ,  /  Reali  di  Francia  5  5  ^ 

87  chapitres  ;  il  est  écrit  dans  une  langue  extrêmement  simple  et  archaïque,  et 
M.  R.  ne  se  trompe  sûrement  pas  en  le  faisant  remonter  au  moins  à  la  première 
partie  du  XIV°  siècle.  Il  contient  (voy.  p.  59)  cinq  grands  morceaux  :  l'histoire 
de  Fiovo  (c.  1-16),  —  les  aventures  de  Fioravante  (17-60),  —  l'histoire  de  Dru- 
giolina  (femme  de  Fioravante)  et  de  ses  fds  (61-77),  —  la  guerre  d'Octavien 
(fils  de  Fioravante)  en  Orient  (78-84),  —  la  légende  du  roi  Gisbert  (85-86),  — 
plus  deux  chapitres  (83  et  87)  consacrés  à  des  généalogies.  —  Il  est  extrême- 
ment probable  a  priori  que  tous  ces  récits  ont  une  source  française,  et  nous  ver- 
rons tout  à  l'heure  que  nous  possédons  des  textes  français  pour  plusieurs 
d'entre  eux.  Mais  M.  Rajna  va  plus  loin  :  il  regarde  le  Fioravante  tout  entier,*-, 
tel  qu'il  est  et  se  comporte,  comme  traduit  du  français,  et  d'un  roman  en  prose,  i 
Je  ne  suis  disposé  à  admettre  ni  l'une  ni  l'autre  de  ces  hypothèses.  M.  R.  \\ 
remarque  lui-même  qu'on  ne  connaît  pas  de  romans  français  en  prose  du  cycle 
carolingien  antérieurs  au  XIV  siècle,  et  que  la  plupart  sont  du  XV°  ;  «  mais, 
ajoule-t-il  (p.  35-36),  l'argument  se  dénonce  comme  plus  spécieux  que  vrai  dès 
que  l'on  considère  que  nous  trouvons,  à  partir  du  Xll^  siècle,  plusieurs  récits  de 
la  Table-Ronde  mis  en  prose.  »  Il  n'y  a  point  du  tout  de  parité  entre  les  deux  cas  : 
les  romans  de  la  Table-Ronde  ont  été  on'gf/ï^iVfmcnf  rédigés  en  prose,  et,  même  mis 
en  vers,  ont  toujours  été  destinés  à  être  lus  ;  les  chansons  de  gestes  n'ont  été 
dérimées  que  quand  leur  véritable  vitalité  avait  pris  fin  :  au  XIII^  siècle  elles 
étaient  encore  chantées.  Les  formules  que  signale  M.  R.  et  qui  se  retrouvent  en 
effet  dans  les  romans  du  cycle  breton,  comme  «  ara  dicie  la  conto,  ora  lascia  la 
conta,  etc.  »  ont  dû  être  empruntées  par  le  compilateur  italien  aux  livres  de  la 
Table-Ronde  qui  étaient  traduits  avant  lui  en  italien.  —  Je  dis  le  «  compilateur 
italien»,  car  je  ne  crois  pas,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  que,  même  en  vers,  le F/or*?- 
vante  tel  quel  ait  existé  en  français.  Ce  roman  fait  une  place  considérable  à  cette  1 
conception  d'une  famille  de  traîtres,  continuant  ses  noirceurs  pendant  plusieurs 
générations,  et  désignés  sous  le  nom  générique  des  «  Mayençais  »,  conception 
que  j'ai  reconnue  et  que  je  persiste  à  tenir  pour  spécialement  italienne.  Les  rai- 
sonnements que  m'oppose  M.  R.  (p.  46  ss.)  ne  me  font  que  peu  d'impression  : 
il  ne  s'agit  pas  de  savoir  si  ce  nom  de  «  Mayençais  «  donné  aux  traîtres  est  une 
innovation  plus  ou  moins  considérable  et  plus  ou  moins  conforme  à  l'esprit  de  la 
tradition  française,  mais  si  elle  est  caractéristique  pour  les  productions  italiennes. 
Or  c'est  le  cas,  et  j'ajouterai  que  l'innovation  ne  se  borne  pas  au  nom  :  quelle  que 
soit  la  tendance  des  poèmes  français  à  rattacher  l'un  à  l'autre  les  traîtres  qui 
jouent  dans  un  si  grand  nombre  de  récits  un  rôle  stéréotypé,  ils  ne  l'ont  jamais 
poussée  aussi  loin  et  développée  avec  autant  de  conséquence  que  le  font  les  Ita- 
liens, et  notamment  l'auteur  du  Fioravante  :  dans  les  chansons  conservées  qui 
correspondent  à  telle  ou  telle  partie  de  la  compilation  italienne,  nous  ne  la  trou- 
vons pas  à  beaucoup  près  aussi  marquée.  Ce  serait  donc  le  compilateur  français 
traduit,  d'après  M.  R.,  dans  le  Fioravante,  qui  aurait  donné  dans  les  récits  qu'il 
réunissait  une  importance  prépondérante  à  ce  trait.  Mais  on  ne  peut  l'admettre, 
parce  que  nous  le  retrouvons  tout  aussi  accusé  dans  des  ouvrages  italiens  anté- 
rieurs au  Fioravante  (le  ms.  XIII  de  Venise)  ;  ce  n'est  donc  pas  un  Fioravante 
français  qui  a  introduit  les  «  Mayençais  »  en  Italie,  c'est  parce  qu'ils  étaient 
déjà  en  possession  de  la  tradition  italienne  qu'ils  ont  pénétré  dans  le  Fioravante. 


?54  COMPTES-RENDUS 

—  On  est  d'autant  plus  autorisé  à  regarder  le  roman  italien  comme  compilé  en 
Italie  qu'il  s'y  rencontre  des  traits  que  M.  R.  est  bien  obligé  de  regarder  comme 
italiens  :  il  en  signale  un  des  plus  curieux,  c'est  une  légende  toute  romaine,  qui 
se  trouve  déjà  dans  les  Mirabilb  Urbis  Romac  (œuvre  que  je  crois  bien  antérieure 
au  XII'  siècle),  et  qui,  par  voie  de  tradition  populaire  plutôt  que  par  l'inter- 
médiaire de  ce  livre,  a  été  recueillie  dans  notre  roman  '. 

Je  regarde  donc  le  Fioravantc  comme  une  compilation  écrite  en  Italie  d'après 
un  certain  nombre  de  poèmes  français.  Ces  poèmes  appartenaient  à  toute  une 
série  qui  ne  nous  est  parvenue  en  général  que  sous  une  forme  assez  moderne,  et 
dont  plusieurs  se  sont  perdus  ;  ce  sont  les  poèmes  consacrés  aux  rois  de  France 
antérieurs  à  Pépin.  Nous  ne  possédons  guère  que  Floovent  dans  une  forme  qu'on 
peut  encore  reporter  au  XII"  siècle  :  les  autres,  Charles  le  Chauve,  Ciperis  de  Vi- 
neraus,  Octavien,  ne  remontent  qu'au  XIV'=  ;  d'autres,  comme  Mirmant ,  n'existent 
plus  qu'en  islandais.  Le  roman  italien  a  l'avantage  de  s'appuyer  souvent  sur 
des  textes  meilleurs  que  ceux  que  nous  avons,  ou  même  de  nous  représenter 
seul  des  poèmes  perdus.  Je  vais  rapidement  examiner,  à  la  suite  de  M.  R.,  les 
cinq  grands  épisodes  dont  se  compose  le  Fioravanîe. 

I.  Fiovo.  On  possède  à  la  Bibl.  Nat.  (Lat.  8516)  une  traduction  latine,  faite 
au  XYIII'  siècle,  de  la  saga  islandaise  de  Flovent,  qui  est  encore  inédite  ;  en  tète 
se  trouvent  ces  renseignements  :  Historia  hcec  neutiquam  commentis  constat  qu'ibus 
ingeniosi  viri  delectari  soient,  quia  Magister  Simon  invenit  eam  in  urbe  Francité  Lion*, 
camque  inlinguam  Franciscam  stylo  admodumelegantitransfudit.  Historia  hac  agit  de 
primo  Francorum  rege  qui  verum  Deum  coluiî  ejusque  legibus  obtemperavit.  Hic 
Constantini  ex  sororc  ncpos,  nomme  Flovent,  fuit,  etc.  On  a  déjà  remarqué  que 
cette  histoire  ressemble  moins  à  celle  du  Floovent  du  poème  français  de  ce  nom, 
qu'à  celle  de  son  grand-père  Fiovo  dans  les  Reali.  M.  Rajna  montre  que  la 
ressemblance  entre  la  Flovent-Saga  et  le  Fiovo  est  encore  bien  plus  grande  si 
on  étudie  ce  dernier,  non  dans  les  Reali,  mais  dans  le  Fioravantc.  Les  renseigne- 
ments très-maigres  qu'il  avait  sur  la  saga  islandaise  lui  ont  suffi  pour  établir 
cette  coïncidence,  mais  ne  lui  ont  pas  permis  de  la  préciser  absolument. 
Le  roman  islandais  et  le  roman  italien  ne  sont  pas  tout  à  fait  des  traduc- 
tions d'un  même  original,  mais  de  deux  rédactions  assez  voisines  en  cer- 
tains endroits,  assez  divergentes  en  d'autres.  La  comparaison  montrerait  en 
outre  que  la  saga  (traduite  en  latin  avec  une  grande  fidélité)  se  tient,  comme  le 
font  d'ordinaire  les  traductions  islandaises,  très-près  de  l'original  français,  tandis 
que  l'italien  arrange,  abrège  ou  allonge  beaucoup.  —  Malgré  ces  divergences, 
les  deux  versions  remontent  à  une  même  source  première,  qui  est  siirement, 
comme  le  dit  M.  R.  (p.  63),  le  poème  auquel  le  troubadour  Bertrand  de  Paris 
fait  allusion  au  XIII<=  siècle  '. 

1.  M.  R.  ne  raisonne  pas  aussi  bien  qu'il  en  a  l'habitude  quand,  trouvant  dans  le 
roman  italien  un  trait  qui  lui  paraît  provenir  d'une  légende  locale  française,  il  en  conclut 
(p.  85)  que  l'original  du  Fioravantc  n'a  pas  été  composé  en  Italie.  L'argument  ne  vaut 
que  pour  le  pcème  d'où  cet  épisode  est  tiré.  De  même  p.  48. 

2.  M.  R.  (p.  50)  attribue  au  traducteur  latin  l'interprétation  de  magister  par  «  maître 
d'école  »;  elle  se  trouve  dans  un  seul  manuscrit  de  l'islandais  (sur  quatre  qui  contiennent 
ce  passage)  lequel  ajoute  après  Lion  :  ubi  schol£  pr<efuit,  d'après  les  indications  fort 
soigneuses  du  traducteur  latin. 

3.  Voy.  la  préface  de  Floovant. 


RAJNÂ,  i  Reali  di  Francia  ?  5  5 

II.  Fioravanie.  Tandis  que  l'auteur  des  R^a/i,  en  empruntant  l'histoirede  Fiovo 
au  prédécesseur  que  lui  a  découvert  M.  Rajna,  l'a  remaniée  complètement,  il  a 
reproduit  avec  une  fidélité  presque  constante  les  aventures  de  Fioravante  telles 
qu'il  les  trouvait  dans  le  livre  de  ce  nom.  Ces  aventures  ne  ressemblent  qu'en 
gros  à  celles  du  Floovmt  français  qui  nous  est  parvenu  ;  mais  ce  poème,  comme 
tant  d'autres,  a  existé  sous  bien  des  formes  différentes,  et  ce  serait  se  tromper 
que  d'attribuer  à  l'imitateur  italien  toutes  les  divergences  que  son  œuvre  pré- 
sente avec  le  poème  français.  C'est  ce  que  prouve  le  fragment,  malheureusement 
fort  court,  d'un  Floovent  néerlandais,  publié  par  M.  Bartsch  {Germania,  IX,  407 
ss.),  qui  a  certains  traits  en  commun  avec  l'italien  :  p.  ex.  le  haut  baron  que 
Floovent  offense  au  commencement  du  récit,  et  qui  s'appelle  SfWc/îa/ en  français, 
se  nomme  ici  Saluaerd,  et  Sahvdo  dans  le  Fioravante  et  lés  Reali.  —  M.  Rajna 
remarque  d'ailleurs  fort  bien  que  l'histoire  de  Fiovo  et  celle  de  Fioravante  ne 
sont  au  fond  que  des  variantes  d'un  même  récit  :  une  ramification  aussi  abon- 
dante et  aussi  ancienne  semble  indiquer  une  souche  bien  antique. 

III.  Drugioima.  M.  R.  a  très-bien  vu  que  l'histoire  de  Drugiolina  et  de  ses  fils 
est  une  des  nombreuses  variantes  des  récits  si  populaires  au  moyen-âge  sur  l'épouse 
injustement  persécutée,  et  il  a  reconnu  aussi  qu'un  lien  des  plus  étroits  rattache 
ce  roman  à  celui  de  Florent  et  Octavien.  Le  poème  français  du  XIV"  siècle,  main- 
tenant analysé  dans  le  tome  XXVI  de  ['Histoire  littéraire,  est  Mèïement  représenté 
par  le  roman  allemand  en  prose  que  M.  R.  a  comparé  au  récit  italien.  Le  savant 
critique  trouve  que  ce  dernier  offre  en  général  un  caractère  plus  primitif  :  il  est 
en  effet  probable  qu'il  remonte  à  un  poème  français  plus  ancien.  L'introduction 
propre  au  texte  italien,  et  que  M.  R.  rapproche  d'un  lai  de  Marie  de  France, 
se  retrouve  dans  un  très-grand  nombre  de  récits  du  moyen-âge  (voy.  entre  autres 
la  préface  de  Reiffenberg  au  Chevalier  au  Cygne),  et  je  ne  trouve  pas  les  rapports 
entre  le  Lai  del  Fresne  et  l'italien  assez  frappants  pour  faire  croire  que  le  gracieux 
poème  de  Marie  ait  été  connu  de  l'auteur  de  Fioravante. 

IV.  Les  guerres  d'Octavien  en  Orient.  Inventé  par  le  compilateur  italien  ou 
tiré  d'un  original  français  (les  parallèles  ne  manquent  pas),  cet  épisode,  assez 
court  d'ailleurs,  est  en  tout  cas  d'un  intérêt  très-mince. 

V.  La  légende  de  Gisbert.  Gisbert  au  fier  visage,  roi  de  France,  se  sent  un 
jour  tellement  orgueilleux  de  sa  valeur,  de  sa  richesse  et  de  sa  puissance,  qu'il 
crie  à  Dieu  :  «  Je  ne  te  crains  plus.  »  A  peine  a-t-il  prononcé  cette  parole  cri- 
minelle qu'il  est  couvert  de  lèpre  :  obligé  d'abandonner  son  royaume,  il  se  retire 
au  plus  profond  d'une  forêt  où  il  paît  l'herbe,  nu  et  bientôt  velu  comme  une 
bête  fauve.  Enfin  Dieu,  touchéde  son  repentir,  le  guérit  et  lui  rend  son  royaume. 
Ce  récit  est  un  de  ceux  qui  montrent  combien  les  compilations  italiennes  con- 
tiennent d'anciens  poèmes  français,  disparus  chez  nous  et  transportés  au-delà  des 
Alpes  à  une  époque  sans  doute  fort  reculée.  Aucun  poème  français  n'est  consacré 
au  roi  Gisbert,  mais  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  une  allusion  à  ses 
aventures  dans  ce  passage  de  Gaidon,  jusqu'ici  inexpliqué  :  Gaidon,  emporté  par 
une  juste  colère,  se  laisse  aller  à  proférer  des  menaces  contre  Charlemagne, 
quand  le  vieux  Riol  lui  adresse  de  sévères  réprimandes  et  lui  dit  entre  autres  : 

Vueuls  tu  sambler  un  Girbert  qui  ja  fu. 
Qui  guerroia  contre  le  roi  Jhesu, 


3  56  COMPTES-RENDUS 

Et  nostre  sire,  par  la  soie  vertu, 
8i  $  Le  fist  mucier  dedens  le  crues  d'un  fust?... 
818  Plus  que  Girbert  pot  guerroier  Jhesu 

N'avroies  tu  contre  Karlon  vertu... 

Resambler  vueuls  Girbert  le  desraé 

Qui  guerroia  contre  meisme  Dé, 
825  Et  quant  Jhesus  le  vit  si  asoté. 

Ne  li  laissa  ne  chastel  ne  cité. 

Ne  bore  ne  ville,  donjon  ne  fermeté  ; 

El  crues  d'un  fust  la  le  fist  il  entrer, 

Puis  l'en  gieta  par  si  grant  poesté 
■     830  Par  une  foudre  qu'il  le  fist  avueugler  '. 

On  voit  que  cette  allusion  nous  a  conservé  une  forme  plus  primitive  du   récit, 
et  des  détails  qui  ont  été  adoucis  par  la  version  italienne. 

En  terminant  Fexamen  de  cette  première  partie  des  Reali  qui  répond  au  Flora- 
vante,  je  dois  dire  un  mot  d'une  appréciation  de  M.  Rajna  et  revenir  sur  une 
question  que  j'ai  déjà  touchée.  Le  savant  critique,  embrassant  d'un  coup  d'œil 
tous  ces  poèmes  relatifs  aux  rois  plus  ou  moins  fabuleux  de  la  première  dynastie 
française,  qui  délivrent  régulièrement  la  France  ou  l'Europe  des  païens  qui  les 
ont  envahies  et  soumettent  au  christianisme  d'innombrables  nations  sarrazines, 
se  demande  quels  sont  le  caractère  primitif,  l'inspiration  et  l'origine  de  semblables 
récits.  «  Dans  l'histoire  de  France,  telle  que  nous  la  présente  le  Fioravante,  je 
crois,  dit-il  (p.  56),  voir  l'expression  des  sentiments  qui  animaient  la  population 
romane  en  face  des  barbares  venus  du  nord.  Latins  et  Gaulois  s'étaient  peu  1 
peu  fondus  en  un  seul  peuple,  en  partie  grâce  à  cette  merveilleuse  puissance 
d'assimilation  pour  laquelle  Rome  est  unique  au  monde,  en  partie  par  l'effet  du 
joug  commun  auquel  ils  se  trouvaient  soumis.  Il  est  donc  naturel  qu'ils  ressen- 
tissent vivement  la  honte  d'être  gouvernés  par  une  race  étrangère  et  moins  civi- 
lisée, et  qu'ils  fussent  portés  à  se  représenter  à  eux-mêmes  l'histoire  du  passé, 
non  telle  qu'elle  était,  mais  telle  qu'ils  auraient  voulu  qu'elle  fût.  Cette  facilité 
à  échanger  la  réalité  pour  les  fantaisies  de  l'imagination,  ce  besoin  de  se  faire 
illusion  à  soi-même  en  caressant  des  fictions  pures  dont  on  connaît  la  vanité,  est 
un  phénomène  bien  commun  et  qui  nous  donne  la  clef  de  beaucoup  de  légendes. 
Dans  le  cas  qui  nous  occupe,  nous  voyons  que  les  conquêtes  germaniques  ont 
complètement  disparu  du  récit  du  Fioravante,  ou  plutôt,  à  dire  le  vrai,  nous 
nous  sentons  portés  à  reconnaître  les  races  du  Nord  dans  l'armée  conduite 
devant  Paris  par  ce  roi  de  Saxe,  qui  est  défait,  privé  de  ses  possessions  et  fina- 
lement tué  par  celui  qui  est  le  meilleur  représentant  de  la  race  latine.  »  Il  est 
bien  difficile  d'atteindre  avec  quelque  sûreté,  dans  des  récits  du  genre  de  ceux 
qui  nous  occupent,  le  fond  qu'a  voulu  toucher  ici  M.  R.  ;  combien  les  mêmes 
faits  changent  d'aspect  quand  on  déplace  le  point  de  vue,  c'est  ce  que  montre 
le  jugement  tout  à  fait  opposé  porté  par  un   savant  allemand.   M.   Koelbing,   à 

I.  812  c  a  G.,  b  c  Gibert  {Girbert  et  Gibert  ne  sont  que  des  formes  adoucies  de  Cis- 
bert).  —  825  Je  préfère  cette  leçon,  qui  est  dans  c,  à  celle  de  a  b  :  l'ot  ainsi  malmené. 
—  828  a  En,  c  trous,  a  b  le  fist  aprez  e.  —  829  c  sa  gr.  p.  —  830  a  un  effondre,  c  tout 
le  fist  a. 


RAJNA,  /  Reali  di  Francia  ^  57 

propos  du  poème  (perdu  en  français)  de  Mirmant,  dont  il  a  récemment  publié  la 
version  islandaise  et  qui  appartient  absolument  à  la  même  catégorie  que  les 
romans  compilés  dans  Fioravante,  parle  de  tout  ce  cycle  (qu'il  rapproche  lui- 
même  des  Reali),  comme  «  essentiellement  germanique  dans  son  origine  (Ridda- 
rasœgur,  p.  XLVIII).  »  —  Pour  moi,  je  crois  que  l'opinion  de  M.  Kœlbing  est 
plus  rapprochée  peut-être  de  la  vérité  que  celle  de  M.  Rajna,  mais  elle  devrait 
être  singulièrement  expliquée  et  restreinte.  Les  puissants  rois  mérovingiens  ont 
donné  lieu  à  des  récits  épiques  qui  ont  dû  exister  et  en  allemand  et  en  roman  : 
sous  les  noms  de  Fiovo,  Floovent,  Floevier,  se  cachent,  non  pas,  comme  le  pense 
M.  R.,  Constance  Chlore  (ou  Floriis)  et  sa  famille,  mais  ks  Chlodio,Chlodovech, 
Chlotochari  que  les  textes  historiques  eux-mêmes  nous  présentent  parfois  sous  les 
noms  de  F/o^/oviu5  Flodoarius,  etc.'.  Ces  récits  ont  survécu  de  beaucoup,  en 
s'altérant  sans  cesse,  au  souvenir  des  circonstances  oili  ils  étaient  nés,  et,  soit  qu'ils 
eussent  d'abord  exprimé  l'orgueil  de  la  victoire  germanique,  soit  qu'ils  eussent 
servi  aux  Romans  vaincus  à  adoucir  l'amertume  de  leur  défaite,  soit  qu'ils 
eussent  incarné  surtout  les  sentiments  de  l'église  chrétienne  devant  la  conversion 
des  barbares,  ils  ne  furent  bientôt  plus  que  des  contes  dénués  de  toute  significa- 
tion historique.  Çà  et  là  quelque  trace  de  l'ancienne  idée  qu'ils  ont  incorporée 
peut  encore  se  discerner  avec  beaucoup  d'attention.  Ainsi,  si  les  premiers  rois  de 
France  sont  rattachés  à  la  famille  de  Constantin,  on  reconnaît  là  la  tendance 
des  Mérovingiens,  et  notamment  de  Chlodovech,  à  s'allier  aux  empereurs  d'Orient  ; 
les  récits  sans  cesse  renouvelés  de  guerres  contre  les  Saisnes  nous  ont  conservé 
le  souvenir  de  la  rivalité  perpétuelle  entre  les  Francs  et  leurs  frères  restés  païens^ 
comme  le  mariage  avec  Justamont(voy.  Hist.  poêt.  deCharkm.,  p.  221)  de  la  fille 
de  Floovent  rappelle  la  réelle  communauté  d'origine  qui  existait  entre  les  deux 
peuples.  Mais  ces  poèmes,  renouvelés  par  tant  de  générations  successives,  ont 
garoé  un  très-petit  nombre  de  ces  traits  primiti.''s,  et  ne  sont,  dans  leur  carac- 
tère général,  que  des  romans  d'aventure,  qui  n'ont  même  pas  conservé,  comme 
les  premiers  Carolingiens,  certaines  données  traditionnelles  immuables  ;  plusieurs 
d'entre  eux  ne  sont  même  pas  des  transformations  d'anciens  écrits  :  ce  sont  des 
inventions  pures  et  simples,  jetées  du  XII'  au  XIV*  siècle  dans  le  moule  banal 
fourni  par  les  poèmes  antérieurs.  Le  peu  de  véritable  tradition  qu'on  peut  tirer 
de  ces  compositions  aventureuses,  en  les  réduisant  dans  le  creuset  de  l'analyse 
critique,  ne  saurait  être  obtenu  que  par  une  étude  à  la  fois  complète  et  spéciale. 
Ajoutons  que  pour  ceux  qui  n'existent  qu'en  italien  il  y  a  une  difficulté  de  plus 
à  retrouver  le  noyau  originaire  dans  les  modifications  plus  ou  moins  grandes 
qu'ils  ont  dû  subir. 

Ceci  m'amène  au  second  point  que  je  veux  traiter.  J'ai  dit  dans  VHist.  poêt. 
que  les  Reali  n'étaient  en  somme  qu'un  recueil  de  poèmes  franco-italiens  mis  en 
prose.  M.  R.  me  conteste  absolument  cette  proposition,  comme  la  plupart  de  ! 
celles  que  j'ai  avancées  dans  ce  livre  sur  l'épopée  carolingienne  en  Italie.  Pour  ce 
qui  concerne  le  Fioravante,  il  veut  y  voir,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  une  simple 
traduction  d'un  roman  français  en  prose,  ce  qui  est  inadmissible.  C'est  très-pro- 


I .  On  sait  que  hl,  hr  germanique  (■=  fr.  chl,   chr)  peuvent  donner  en  fr.  fl,  fr.  Cf. 
Diez,  1,  321-2.  D'ailleurs  à  côté  de  Floevier  on  trouve  Cloevier. 


358  COMPTES-RENDUS 

bablement  une  compilation  de  poèmes  isolés,  due  à  un  Italien  ;  mais  j'irai  plus 
loin  :  je  ne  vois  pas  du  tout  pourquoi  ces  poèmes  n'auraient  pas  appartenu  à  la 
période  franco-italienne,  c'est-à-dire  n'auraient  pas  été  composés  en  Italie,  dans 
cette  singulière  langue  mélangée  de  français  et  d'italien  dialectal  qu'on  commence  à 
connaître  assez  bien.  Tous  les  arguments  que  donne  M.  R.  pour  rendre  ce  fait 
peu  vraisemblable  prouvent  uniquement  ce  que  personne  ne  conteste,  à  savoir 
l'origine  française  des  récits.  Mais  quand  on  compare  un  des  épisodes  du  Fioravante 
à  un  récit  correspondant  hors  de  l'Italie,  le  Fiovo  au  Flovcnt,  le  Fioravante  pro- 
prement dit  au  Floovant,  la  DrugioUna  à  VOctavm,  on  est  frappé  d'y  retrouver 
les  traits  les  plus  saillants  et  pour  ainsi  dire  la  marque  de  la  fabrique  franco- 
italienne  :  à  côté  de  traits  qui  semblent  primitifs,  de  divergences  qui  paraissent 
parfois  reposer  sur  des  erreurs  de  mémoire,  on  remarque  des  altérations  voulues, 
destinées  surtout  à  mettre  en  relief  ce  que  j'ai  appelé  l'idée  cyclique.  Sans  doute, 
comme  le  rappelle  M.  R.,  cette  idée  a  existé  aussi  en  France,  mais  elle  n'y 
présente  pas  les  caractères  que  nous  offrent  le  Fioravante  et  les  poèmes  franco- 
italiens.  On  ne  peut  méconnaître  p.  ex.  une  main  italienne  dans  la  manière  dont 
l'histoire  de  Drugiolina  est  rattachée  à  celle  de  Fioravante  (auquel  elle  est  primi- 
tivement tout  à  fait  étrangère)  par  le  rôle  prêté  à  la  fille  de  Salardo,  à  Rizieri, 
à  Balante.  J'ai  déjà  dit  que  l'intervention  perpétuelle  des  «  Mayençais  «  n'est 
pas  un  caractère  moins  significatif.  En  dehors  même  de  ces  traits  généraux, 
l'allure  du  récit  donne  la  même  impression.  On  essaierait  vainement  de  remettre 
en  vrai  français  la  prose  du  Fioravante,  et  il  me  semble  qu'elle  se  laisserait  résoudre 
sans  trop  de  peine  en  une  série  de  poèmes  franco-italiens  analogues  à  ceux  du 
ms.  XIII  de  Venise.  Les  transitions  même,  dont  j'ai  dit  un  mot  ci-dessus, 
empruntées  peut-être  dans  leur  forme  aux  romans  de  la  Table-Ronde,  sont 
esquissées  dans  la  compilation  vénitienne  ;  voy.  p.  ex.  le  début  de  la  Berta  que 
nous  publierons  incessamment  :  Oldu  avez  de  Bovo  et  cornent  avoit  fine...  en  ceste 
punto  de  lui  avron  lasere,  et  de  li  rois  Pépin  buem  est  qe  vu  sage  com  primamant  Jo 
marié.  La  remarque  de  M.  R.  qu'on  trouve  des  récits  analogues  aux  nôtres  en 
France,  mais  nulle  autre  part  en  Italie  que  dans  le  Fioravante  et  les  Reali,  n'a 
pas  naturellement  grande  valeur  :  il  a  suifi  d'un  ms.,  analogue  au  ms.  XIII  de 
Venise  et  contenant  les  événements  antérieurs  à  Beuve  d'Hanstone  (par  lequel 
celui-ci  commence),  pour  servir  de  guide  au  prosateur.  En  somme,  je  ne  donne 
pas  la  question  comme  tranchée,  mais  je  crois  qu'une  étude  dirigée  impartiale- 
ment dans  ce  sens  rendra  très-vraisemblable  la  solution  à  laquelle  je  m'arrête  : 
c'est  que  le  Fioravante,  —  base  unique  de«  premiers  livres  des  Reali,  —  est  une 
compilation,  faite  sans  doute  en  Toscane,  d'après  une  série  de  poèmes  franco- 
italiens  déjà  soumis  à  un  travail  cyclique  et  formant  un  ensemble  analogue  au 
Pépin  etCharleniagnc  (ms.  XIII  de  Venise). 


Le  livre  IV  des  Reali  di  Francia  est  consacré  à  Beuve  d'Hanstone.  Les  poèmes 
français  sur  ce  héros,  par  une  bien  regrettable  disgrâce  du  sort,  ont  été  jusqu'ici 
absolument  négligés.  Aucun  n'est  imprimé,  et  VHistoirc  littéraire  s'étant  occupée  de 
cette  chanson  dès  son  XVIIl"  volume,  la  notice  qu'elle  lui  a  consacrée  est  absolument 


RAJNA,  /  Reali  di  Francia  559 

insuffisante.  C'est  cependant  un  des  plus  beaux  sujets  d'étude  critique  et  litté- 
raire que  nous  offre  notre  ancienne  poésie  :  M.  Rajna  a  l'honneur  de  l'avoir 
abordé  le  premier.  Son  long  travail  sur  Bcuve  d'Hanstone  (p.  1 14-218)  se  divise 
en  deux  parties;  dans  la  première  il  recherche  les  origines  et  les  formes 
anciennes  de  ce  beau  poème,  dans  la  seconde  il  étudie  les  versions  italiennes. 
La  première  partie  nous  montre  donc  l'habile  critique  sur  un  nouveau  et  plus 
large  terrain,  où  nous  le  retrouvons  original,  attentif  et  pénétrant.  Il 
s'est  heurté  dès  l'abord  à  une  question  fort  compliquée,  celle  de  la  nationalité 
même  du  poème.  D'après  une  tradition  unanime,  Hanstone  est  Southampton  en 
Angleterre;  le  poème  français  (que  M.  R.  a  pu  étudier  dans  un  bon  ms.  de 
Venise)  place  expressément  la  scène  en  Angleterre,  et  des  sentiments  profondé- 
ment anglais  (ou  anglo-normands)  s'y  font  jour,  comme  le  remarque  fort  juste- 
ment M.  R.  ;  mais  d'autre  part  une  foule  de  circonstances  semblent  indiquer  le 
continent  comme  théâtre  de  l'action  et  patrie  des  personnages  :  les  deux  plus 
frappantes  sont  que,  dans  ces  mêmes  poèmes  où  Hanstone  est  placée  en 
Grande-Bretagne,  Beuve  parle  à  plusieurs  reprises  de  «  douce  France  »  comme 
de  son  pays,  et  que  Mayence,  où  habite  le  traître  meurtrier  du  père  de  Beuve, 
est  située  assez  près  de  Hanstone,  et  qu'on  va  de  l'une  à  l'autre  sans  jamais 
avoir  besoin  de  passer  la  mer.  M.  R.  pense  que  le  récit,  originaire  des  contrées 
rhénanes,  a  été  transporté  en  Angleterre,  où  une  fausse  assimilation  de  Hanstone 
à  Hampton  l'a  décidément  naturalisé  ;  le  poème  que  nous  possédons  aurait  été 
composé  en  Angleterre  sous  l'empire  de  cette  idée,  mais  le  poème  vénitien  que 
M.  R.  a  découvert  et  publié,  et  qui  ne  dit  pas  un  mot  de  l'Angleterre,  remonte- 
rait à  une  source  plus  antique.  L'hypothèse  est  plausible,  et  toute  cette  recherche 
est  fort  bien  menée  ;  mais  à  vrai  dire,  pour  arriver  à  des  résultats  décisifs,  il 
faudrait  étendre  un  peu  plus  que  n'a  pu  le  faire  M.  R.  le  champ  de  l'investiga- 
tion. Il  existe  (chez  M.  A. -F.  Didot)  un  manuscrit  français  de  Beuve  qui  paraît 
contenir  un  texte  plus  ancien  que  les  autres  ;  le  poème  anglais  de  Sir  Bevis  ne 
doit  pas  être  négligé,  et  il  semble  surtout  indispensable  de  connaître  la  version 
islandaise,  malheureusement  encore  inédite  \  Je  suis  porté,  quant  à  moi,  à 
regarder  Beuve  d'Hanstone,  dans  ses  traits  essentiels,  comme  une  forme  très- 
altérée,  notamment  dans  la  géographie,  d'un  poème  germanique  d'une  haute 
antiquité.  Mais  ce  sont  ces  traits  essentiels  et  vraiment  primitifs  qu'il  faudrait 
d'abord  établir.  —  La  publication  de  M.  Rajna  y  aidera  beaucoup,  par  l'analyse 
du  Beuve  du  ms.  Xlll  de  Venise,  dont  on  ne  connaissait  que  les  rubriques  %  et 
surtout  par  l'édition  d'un  autre  poème  franco-italien,  complètement  inconnu, 
qu'il  a  découvert  à  la  Laurentienne  de  Florence,  et  qu'il  a  publié  à  la  fin  de  son 
volume  avec  un  soin  digne  de  tout  éloge.  Il  en  apprécie  fort  bien  la  langue  bizarre  : 
«  Cette  langue  est  bien  différente  de  celle  de  la  version  contenue  dans  le  ms.  de 


1.  Le  conte  russe  de  Bova  Karokvitch,  dont  j'ai  parlé  dans  VHist.  poèt.,  mériterait 
d'être  examiné.  Il  a  sûrement  une  source  italienne,  et  c'est  probablement  le  Buovo  d'An- 
tona  en  octaves  ;  cependant,  outre  les  traits  qu'il  a  ajoutés  ou  altérés,  il  semble  parfois 
se  rapprocher  davantage  du  Reali  ou  même  du  Bovo  italien.  Je  n'en  parle  d'ailleurs  ici 
que  d'après  le  souvenir  d'une  lecture  rapide. 

2.  J'ai  dit  par  erreur  [H.  poét.  p.  166),  comme  le  remarque  M.  R.,  que  pour  Beuve  le 
compilateur  «  s'était  contenté  de  transcrire  très-mal  un  original  français.  »  Tous  les  poèmes 
du  ms.  Xlll  sont  des  compositions  proprement  franco-italiennes  (cf.  Romania,  II,  271). 


■^6o  COMPTES-RENDUS 

Saint-Marc.  Si  dans  ce  dernier  on  peut  dire  que  le  fond  est  français  et  que  les 
formes  dialectales,  bien  qu'innombrables,  doivent  être  considérées  comme  acci- 
dentelles, dans  l'autre  au  contraire  le  fond  est  fourni  par  le  dialecte  vénitien  et 
les  formes  françaises  sont  accidentelles  et  rares.  C'est  en  somme  un  jargon  peu 
différent  de  celui  du  Ramardo  c  Lesengrimo  publié  par  Teza^,  et  proche  parent  du 
dialecte  que  nous  connaissons  par  les  documents  que  M.  Mussafia  a  publiés  et  com- 
mentés avec  son  habileté  accoutumée.  »  De  fait,  les  poèmes  franco-italiens  ordi- 
naires, le  Bovo  vénitien  et  les  textes  publiés  par  M.  Mussafia  nous  offrent  trois 
moments  successifs  dans  l'évolution  de  cette  langue  littéraire  qui,  dans  le  Vénitien 
et  le  Trévisan,  eut  au  XIV°  siècle  une  sorte  de  rapide  et  passagère  floraison  '. 
Ce  Bovo  n'est  pas  seulement  curieux  comme  langue  :  le  récit  s'y  présente  avec 
une  simplicité,  une  violence,  une  barbarie,  qui  peut-être  sont  en  partie  attri- 
buables  au  jongleur  trévisan  qui  l'a  composé*,  mais  qui  semblent  bien  remonter  en 
partie  à  un  antique  original  français.  Comparez  avec  la  scène  des  Reali  où  Dru- 
siana  demande  à  Beuve  de  lui  donner  la  guirlande  qu'il  a  conquise  au  tournoi  ', 
la  même  situation  dans  Bovo  ;  je  cite  quelques  vers  de  ce  passage  pour  donner 
une  idée  du  style  et  du  langage.  Beuve  a  refusé  une  première  fois  (v.  521  ss.)  : 

E  la  çentil  polçela  li  à  molto  cridà  : 
«  Fiol  de  putana,  »  ela  dito  li  à... 
«  Si  tu  no  me  averè  quela  çoia  donar , 
Tuti  li  drapi  me  vederè  squarçar; 
Dirô  a  mio  pare  che  me  volivi  sforçar  ; 

El  te  farà  cun'  un  laro  apicar » 

La  çentil  dona  prexe  Bovo  a  guardar; 
Tanto  li  plaxe,  de  lu  no  se  po  saciar; 
De  lu  baxar  li  ven  gran  voluntà. 
«  Dio  te  dia  mal,  fiai  de  puta  gadal  *! 
Se  la  çoia  no  m'averè  in  cavo  fermar, 
Ça  me  vederi  vu  tuta  straçar.  » 
Bovo  l'olde,  non  po  altro  far. 

1.  Ce  poème  singulier  est  presque  tout  entier  rimé  en  a,  et  M.  R.  remarque  qu'encore 
aujourd'hui  cette  rime  est  presque  exclusivement  employée  dans  les  productions  de  certains 
chanteurs  populaires  propres  à  la  Vénétie,  et  connus  sous  le  nom  bizarre  de  torototela- 
lorotota.  Les  distiques  qu'ils  improvisent  sont  tous  faits  sur  ce  modèle  (p.  128)  : 

Quel  signor  de  quel  gran  bafi  qualche  cosa  el  me  darà 

L'é  un  pochino  picoleto  ma  de  prima  qualità. 

Remarquons  que  c'est  le  rhythme  exact  de:  anciens  vers  populaires  latins  : 
Mille  Persas,  mille  semel  Sarmatas  occidimus  ; 

Mille,  mille,  mille,  mille  mille  Francos  quaerimus. 

2.  Des  grossièretés  comme  celles  du  v.  1282  ne  se  trouveraient  jamais  dans  un  poème 
français. 

j.  L.  IV,  c.  14  :  «  E  ad  ogni  parola  Agostino  (=  Buovo)  s'inchinava  e  Drusiana 
sospirava.  Aveva  Buovo  la  ghirlanda  in  capo,  Drusiana  gliela  dimandô  ;  Agostino  li 
rispose  :  «  Questa  ghirlanda  non  fa  per  voi,  perché  ella  è  da  saccomano;  »  ma  alla  fine 
se  la  levô  del  capo  e  posela  sopra  una  sedia.  Drusiana  volea  ch'egli  di  sua  mano  gliela 
ponesse  in  capo,  e  di  questo  ella  lo  pregava,  ma  egli  per  timoré  e  per  vergogna  ch'avea 
non  la  voile  porre  in  testa  ne  in  mano  a  Drusiana.  Finalmente  ella  prese  questa  ghirlanda 
e  sospirando  tornô  alla  sua  caméra.  » 

4.  Remarquez  ce  mot,  qui  est  la  forme  romane  la  plus  pure  de  ce  gadalis  celtique, 
indiqué  ici  (II,  238)  par  M.  Tobler  comme  l'étymologie  du  pr.  gazai,  fr.  jael. 


RAJNA,  i  Reali  di  Francia  361 

La  çoia  in  man  elo  brancha  ; 
Apresso  la  dona  ello  andà, 
E  cole  man  in  testa  metuda  li  l'a  ; 
E  la  polçela  braço  al  colo  li  çità, 
Estrietamente  ch'ela  lo  baxà. 

Une  autre  trouvaille  moins  importante  de  M.  R.  est  celle  d'un  poème  sur 
Beuve,  dû  à  un  Florentin  nommé  Gherardo,  et  conservé  à  la  Magliabecchiana. 
Avec  le  6fuv«  franco-italien,  le  Bovo  vénitien,  le  poème,  populaire  en  Italie  depuis 
des  siècles,  de  Buovo  d'Antona,  et  le  livre  IV  des  Reali,  cela  fait  cinq  versions 
italiennes  de  ce  récit  *.  C'est  à  étudier  leurs  rapports  qu'est  consacrée  la  seconde 
partie  du  travail  de  M.  R.  Il  a  apporté  dans  ces  récherches  arides  une  patience 
à  toute  épreuve  :  loin  de  simplifier  outre  mesure  les  problèmes  difficiles  qu'il 
avait  à  résoudre,  il  a  insisté  sur  leur  complication,  parfois  peut-être  au-delà  du 
nécessaire.  Je  ne  le  suivrai  pas  dans  cette  discussion  serrée,  dont  les  résultats 
sont  les  suivants  :  le  Buovo  d'Antona  en  octaves  est  une  traduction  du  Bovo  véni- 
tien, avec  des  additions  de  l'invention  du  poète  toscan  et  quelques  emprunts  de 
détail  faits  au  Beiivc  franco-italien  ;  l'auteur  des  Reali  s'est  servi  du  poème  vénitien,  du 
poème  franco-italien,  et  en  outre  du  poème  français  (que  M.  R.  appelle  anglo- 
normand  ')  :  quant  à  Gherardo ,  il  aurait  utilisé  les  quatre  formes  italiennes 
antérieures  et  en  outre  le  poème  français.  La  première  de  ces  conclusions  paraît 
la  plus  incontestable,  et  elle  renverse  à  coup  sûr  une  des  propositions  de  mon 
étude  sur  les  poèmes  carolingiens  en  Italie  :  j'ai  pensé,  avant  les  travaux  qui 
ont  éclairé  ces  questions  difficiles,  que  l'histoire  primitive  de  l'épopée  française 
en  Italie  se  divisait  en  trois  phases  :  1°  poèmes  franco-italiens  composés  dans  le 
nord  de  la  Péninsule  ;  2°  romans  en  prose  tirés  de  ces  poèmes  et  dont  les  Reali 
seraient  le  type;  3"  poèmes  toscans  composés  sur  les  romans  en  prose.  M.  R. 
conteste  ici  surtout  cette  dernière  thèse  :  il  démontre  que  le  Buovo  d'Antona  ne 
vient  pas  du  texte  en  prose,  mais  directement  du  Bovo  vénitien  :  c'est,  comme 
il  le  dit,  un  fait  important  et  qui  modifie  toute  notre  conception  du  développe- 
ment de  la  poésie  épique  italienne.  Il  attaque  aussi,  comme  pour  le  Fioravante, 
ma  seconde  thèse,  à  savoir  que  les  romans  en  prose  viennent  des  poèmes  franco- 
italiens  :  il  cherche  à  établir  que  l'auteur  des  Reali  s'est  aussi  servi  du  poème 
français.  Je  ne  conteste  pas  la  possibilité  du  fait,  d'autant  plus  qu'il  a  pu  exister 
du  Beuve  des  textes  italianisés  comme  ceux  que  nous  possédons  pour  l'Aspremont, 
mais  je  crois  qu'en  général  M.  R.  prolonge  trop  l'influence  directe  des  poèmes 
français  sur  les  romanciers  italiens  :  c'est  une  question  que  j'aurai  lieu  d'examiner 
ici  quelque  jour  en  parlant  de  ses  belles  études  sur  l'histoire  de  la  Chanson  de 
Roland  en  Italie.  Au  reste,  pour  tous  ces  points  où  M.  R.  renverse  ou  rectifie 
ce  que  j'ai  avancé  dans  VHist.  poét.  de  Charlemagne,   qu'il  me  soit  permis  de 

1.  «  In  verità  la  mente  si  confonde  a  cercare  le  ragioni  di  tanto  favore  »,  dit  M.  R. 
(p.  217).  Je  n'en  suis  pas  si  surpris  que  lui  :  le  fond  des  aventures  de  Beuve  est  un  des 
plus  beaux  sujets  épiques  du  moyen-âge. 

2.  Je  laisse  de  côté  la  question  des  rapports  des  Reali  avec  le  Buovo  d'Antona;  d'après 
M.  R.  il  faut  nécessairement  que  le  prosateur  ait  connu  le  poète  ou  le  poète  le  prosateur; 
mais  je  n'ai  pas  pu  comprendre  à  laquelle  des  deux  hypothèses  il  s'était  définitivement 
arrêté.  Le  tableau  qu'il  donne  p.  218  indiquerait  que  c'est  le  roman  en  prose  qui  a  mis 
le  poème  à  profit. 

Ro mania,  II  24 


362  COMPTES-RENDUS 

répéter  ce  que  j'ai  écrit  ailleurs'  en  parlant  d'un  autre  travail  de  l'auteur,  où  il 
me  contredisait  avec  autant  de  politesse  et  de  décision  qu'il  le  fait  encore. 
«  Essayant  le  premier  de  mettre  un  peu  d'ordre  dans  le  chaos  de  la  vieille 
poésie  épique  italienne,  j'ai  été  obligé  de  marquer  plus  fortement  qu'il  n'aurait 
peut-être  fallu  les  points  saillants  qui  devaient  servir  de  jalons  aux  recherches, 
mais  je  ne  me  suis  jamais  dissimulé  ce  que  mon  schéma,  fait  d'ailleurs  loin  de 
la  plupart  des  documents  indispensables,  avait  de  hâtif  et  de  provisoire,  et  j'ai 
invité  les  savants  italiens  à  le  compléter  et  à  le  rectifier.  » 

Il  y  a  cependant  un  point  dont  j'ai  déjà  dit  un  mot  plus  haut,  et  sur  lequel  je 
ne  cède  pas  aussi  facilement  :  c'est  la  question  des  «  Mayençais.  »  M.  R.  y 
revient  encore  à  propos  des  contradictions  géographiques  qu'il  relève  dans 
l'histoire  de  Beuve.  S'étonnant  de  voir  le  traître  Doon  de  Mayence  parmi  les 
vassaux  d'Angleterre,  il  dit  (p.  124)  :  «  La  mauvaise  renommée  des  Mayençais 
—  j'emploie  un  mot  introduit  par  nos  romanciers  —  tire  sans  aucun  doute  son 
origine  de  la  trahison  de  Roncevaux  ;  par  conséquent  tous  les  récits  relatifs  à 
cette  famille  félonne  doivent  appartenir  au  cycle  de  Charlemagne.  »  M.  R. 
me  permettra  de  lui  dire  qu'on  est  surpris  de  trouver  sous  la  plume 
d'un  critique  comme  lui  des  assertions  aussi  insoutenables ,  émises  avec 
autant  de  placidité  que  si  elles  n'avaient  pas  été  réfutées  d'avance.  Non,  mille 
fois  non,  la  mauvaise  réputation  des  Mayençais  ne  vient  pas  de  la  trahison  de 
Roncevaux,  puisque  c'est  en  Italie  seulement  qu'on  leur  a  attribué  cette  trahison, 
à  une  époque  bien  postérieure  à  la  célébrité  en  France  du  Doon  de  Mayence  de 
Beuve  d'Hanstone  ;  la  mauvaise  réputation  des  Mayençais  en  Italie  vient  unique- 
ment de  la  confusion  de  ce  Doon  de  Mayence  avec  le  Doon  de  Mayence  auteur 
de  la  grande  geste  dont  les  traîtres  font  aussi  partie,  et  cette  confusion  s'est 
produite  dans  la  période  franco-italienne.  Quand  on  trouvera,  en  dehors  de  cette 
période  et  de  ce  domaine,  Ganelon  appelé  Ganelon  de  Mayence,  je  retirerai  ce 
que  j'ai  écrit  à  ce  sujet,  mais  non  auparavant.  M.  R.,  pour  nous  prouver  que  la 
conception  des  «  Mayençais  »  n'est  pas  absolument  italienne,  nous  dit  que  déjà 
dans  divers  textes  français  les  traîtres  forment  une  geste  à  part,  qui  ne  se  confond 
pas  avec  celle  des  vassaux  simplement  rebelles:  sans  doute  c'est  une  idée  française 
que  celle  de  la  geste  des  traîtres,  mais  elle  n'a  reçu  qu'en  Italie  le  nom  de  geste 
de  Mayence,  et  ce  nom  ayant  dans  la  confusion  que  je  viens  d'indiquer  une 
explication  aussi  simple  que  naturelle  2,  je  ne  vois  pas  pourquoi  on  veut  la  con- 
tester sans  avoir  l'ombre  d'une  preuve  à  lui  opposer. 

Le  livre  V,  le  plus  court  et  le  moins  important  du  recueil,  raconte  la  vengeance 
que  les  fils  de  Beuve  tirent  de  sa  mort.  M.  R.  est  porté  à  y  voir  une  simple 
invention  du  compilateur  :  un  petit  poème  en  octaves  sur  le  même  sujet  est  tiré 


i.  Rev.  Cr/MSyo,  t.  I,  p.  221. 

2.  Cette  explication  peut  très-bien  être  admise  sans  qu'on  accepte  pour  cela  l'hypo- 
thèse d'après  laquelle  la  confusion  se  serait  produite  pour  ta  première  fois  dans  le  ms. 
XIll  ;  P.  Meyer  (Recherches  sur  l'épopée  française,  p.  43-44)  a  opposé  de  bonnes 
raisons  à  cette  hypothèse.  Mais  Beuve  d'Hanstone  ayant  été  populaire  en  Italie  de  très- 
bonne  heure,  et  l'idée  de  la  geste  de  Doon  de  Mayence  remontant  au  moins  au  commen- 
cement du  XIll'  siècle,  la  confusion  des  deux  Doon,  qui  a  eu  pour  suite  le  nom  de 
a  Mayençais  »  donné  aux  traîtres,  a  pu  facilement  s'y  produire. 


RAJNA,  i  Reali  di  Francia  363 

de  la  prose  et  celte  fois  justifie  mon  opinion,  trop  absolue,  sur  le  rapport  des 
poèmes  de  ce  genre  aux  romans  en  prose. 

III 

Le  sixième  livre  des  Rcali  comprend  trois  histoires  bien  distinctes  :  BerU  au 
grand  pied,  Maiiut,  Bcrlc  et  Milon.  Ces  trois  histoires  ont  été  traitées  par  les 
chanteurs  franco-italiens,  et  nous  possédons  dans  le  ms.  XIII  de  Venise  une 
version  de  chacune.  M.  R.  montre  que  l'auteur  des  Reali  a  eu  sous  les  yeux  ces 
poèmes  franco-italiens,  mais  il  s'attache  surtout  à  prouver  qu'il  ne  les  a  pas  eus 
uniquement  sous  les  yeux.  Je  ne  le  suivrai  pas  dans  ses  déductions,  faites,  comme 
à  l'ordinaire,  avec  beaucoup  de  soin  et  de  méthode  :  je  ferai  seulement  quelques 
observations  de  détail. 

I.  Berte.  —  Les  raisons  par  lesquelles  M.  R.  essaie  d'établir  que  l'auteur  des 
Reali  a  connu  le  poème  d'Adenet  ne  m'ont  point  convaincu  :  je  ne  crois  pas, 
en  thèse  générale,  que  des  oeuvres  aussi  récentes  que  celles  de  ce  poète  (seconde 
moitié  du  XIII"  siècle)  aient  exercé  aucune  influence  sur  le  développement  de  la 
poésieépique  en  Italie. — Dansl'histoiredelaconceptiondeCharles^HfUHf/z^r,  relatée 
avec  une  remarquable  ténacité  par  un  grand  nombre  de  versions  de  notre  récit, 
j'ai  vu  un  trait  fort  ancien,  qui  se  serait  originairement  rapporté  à  Charles- 
Martel,  et  qui  aurait  indiqué  symboliquement  une  naissance  illégitime.  M.  R. 
n'y  voit  qu'un  jeu  de  mots  provoqué,  pour  Charles-Martel  comme  pour  son 
petit-fils,  par  leur  nom  même  (Karl  =  carrum).  J'ai  de  la  peine  à  admettre  cette 
explication  en  trouvant  la  mention  relative  à  Charles-Martel,  «  Iste  fuit  in  carro 
natus,  »  dans  une  chronique  du  VIII°  siècle,  et  l'anecdote  sur  Charlemagne  dans 
les  plus  anciennes  formes  de  notre  légende  :  l'étymologie  fantaisiste  n'est  pas  si 
primitive.  —  Je  puis  mètre  trompé  en  regardant  l'épisode  du  pavillon  brodé 
par  Berte  (c.  IX)  comme  très-ancien  dans  son  histoire;  ce  n'est  pas  toutefois  sans 
raisons  que  j'ai  émis  cette  opinion  ;  mais  la  discussion  de  ce  point  m'entraînerait 
trop  loin  pour  le  moment. 

II.  Mainet.  —  La  complication  des  sources  des  Reali  est  ici  plus  grande  que 
partout  ailleurs;  M.  R.  passe  assez  rapidement  sur  ce  sujet,  mais  non  sans  qu'on 
voie  qu'il  en  a  étudié  tous  les  aspects. 

III.  Berte  et  Milon.  —  Le  poème  franco-italien  du  ms.  XIII  qui  raconte  les 
amours  de  Berte,  sœur  de  Charlemagne,  avec  le  duc  Milon,  leur  fuite,  leur  vie 
errante  et  cachée,  et  finalement  leur  réconciliation  avec  Charlemagne,  m'a  semblé 
ladis  être  d'invention  purement  italienne.  M.  R.  est  du  même  avis,  et  cependant 
il  m'est  survenu  depuis  quelques  doutes  à  ce  sujet.  Les  aventures  du  père  de 
Bernard  del  Carpio  et  de  sa  mère,  sœur  d'Alfonse  le  Chaste,  ont  avec  celles  des 
parents  de  Roland  une  ressemblance  frappante,  qui  s'augmente  considérablement 
si  on  se  rappelle  que  la  mère  de  Bernard,  dans  la  légende  la  plus  ancienne, 
était,  comme  celle  de  Roland,  sœur  de  Charlemagne  et  non  d'Alfonse  (voy. 
Hist.  poét.,  p.  206).  Il  semble  que  les  juglares  espagnols  aient  ici  attribué  au 
héros  national  les  aventures  du  héros  français.  D'autre  part,  la  première  ren- 
contre de  Roland  avec  son  oncle  dans  Girard  d'Amiens  (Hist.  poét.,  p.  479)  rap- 
pelle singulièrement  et  l'intrusion  et  l'attitude  du  petit  Roland  à  Sutri  dans  les 


364  COMPTES-RENDUS 

textes  italiens;  mais  tandis  que  dans  Girard  cet  épisode  s'explique  mal  et  n'a 
aucun  lien  avec  le  reste  * ,  il  est  dans  le  ms.  XIII  et  les  récits  qui  lui  ressemblent 
important  et  caractéristique.  Nous  avons  perdu  un  si  grand  nombre  de  nos  vieux 
poèmes  que  le  silence  de  tous  ceux  qui  nous  restent  sur  cette  aventure  ne  prouve 
pas  qu'elle  ait  été  inconnue  en  France;  et  nous  serions  d'autant  plus  portés  à 
penser  qu'originaire  de  notre  pays,  elle  a  trouvé  asile  en  Italie,  que  nous  avons 
vu  déjà  plus  d'un  poème  fort  ancien,  oublié  ici,  conservé  de  l'autre  côté  des 
Alpes,  et  que  Bcrta  e  Milonc,  si  ce  poème  ne  venait  pas  de  France,  nous  offrirait 
un  exemple  unique  dans  la  grande  compilation  où  il  figure  et  dans  le  premier 
âge  de  la  poésie  franco-italienne  2. 

IV 

Le  savant  critique  que  je  suis  pas  à  pas  consacre  un  chapitre  spécial  aux 
généalogies  qui  tiennent  une  si  grande  place  dans  le  livre  singulier  qu'il  étudie. 
Il  les  compare  avec  celles  que  fournit  le  Fioravante  et  avec  d'autres  qui  se  trou- 
vent dans  divers  ouvrages  italiens.  Si  on  embrasse  d'un  regard  toutes  ces  généa- 
logies italiennes  (sans  tenir  compte  des  Mayençais)  et  qu'on  les  oppose  aux 
généalogies  qui  se  déduisent  des  poèmes  français,  on  voit  que,  dès  l'origine  et 
sans  exception,  elles  en  diffèrent  par  deux  traits  :  l'un  est  la  soudure  de  la  geste 
de  Monglane  et  de  celle  de  Clermont  (distraite  de  la  geste  française  de  Doon  de 
Mayence)  à  la  geste  du  roi;  l'autre,  intimement  lié  au  premier  et  bien  plus  impor- 
tant, est  l'intrusion  dans  la  grande  famille  des  Royaux  de  France  de  Beuve 
d'Hanstone  et  de  sa  famille.  Cette  fusion  du  cycle  tout  particulier  de  Beuve  avec 
le  grand  cycle  national  est  absolument  inconnue  en  France  ;  on  ne  la  trouve  ni 
dans  les  poèmes  sur  Beuve  ni,  à  plus  forte  raison,  dans  ceux  qui  célèbrent  les 
héros  vraiment  français  :  c'est  une  innovation  italienne,  qui  atteste  l'antiquité  de 
la  transplantation  de  Beuve  d'Hanstone  en  Italie  et  aussi  celle  de  la  tendance 
cyclique  chez  les  Italiens,  et  qui  en  même  temps  fortifie  singulièrement,  il  faut  en 
convenir,  mon  hypothèse  sur  la  fusion  en  un  seul,  par  les  jongleurs  italiens,  du 
traître  Doon  de  Mayence  dans  Beuve  et  du  loyal  héros  du  même  nom,  chanté 
dans  les  poèmes  français  comme  auteur  de  la  troisième  grande  geste.  —  M.  R. 
remarque  avec  raison  que  la  généalogie  du  Fioravante,  qui  a  conservé  le  souvenir 
d'un  changement  de  dynastie  entre  Pépin  et  les  rois  antérieurs,  a  par  cela  même 
un  caractère  plus  ancien  que  celle  des  Reali,  qui  a  effacé  ce  trait  :  on  retrouve 
des  vestiges  analogues  de  traditions  réellement  historiques  dans  certains  poèmes 
français,  mais  déjà  isolés  et  peu  conipris  (voy.  Hïst.  poct.,  p.  221). 


Caractères  particuliers  des  Reali.  —  Valeur  littéraire.  —  Auteur.  Date.  Tel  est  le 
titre  de  cette  dernière  partie  du  livre  de  M.  Rajna,  dont  je  suis  obligé  de  parler 


1.  Roland,  qui  ici  est  le  fils  légitime  de  Milon  et  de  Berte,  sœur  chérie  de  l'empe- 
reur, se  revêt  d'habits  grossiers  pour  pénétrer  dans  la  salle  oii  Charles  prend  son  repas  : 
pourquoi  ?  Dans  les  récits  italiens,  tout  a  sa  raison  d'être. 

2.  L'Entrée  en  Espagne  et  la  Prise  de  Pampelunt,  qu'elles  soient  ou  non  du  même 
auteur,  appartiennent  visiblement  à  une  autre  période. 


RAJNA,  i  Reali  di  Francia  365 

rapidement  à  mon  grand  regret,  car  presque  tout  ce  que  dit  l'auteur  mériterait 
d'être  signalé.  Il  caractérise  fort  judicieusement,  à  mon  avis,  en  la  comparant 
aux  romans  en  prose  français,  avec  les  différences  amenées  par  les  différences 
de  culture  dans  les  deux  pays,  cette  vaste  compilation  qui  a  été  si  diversement 
jugée.  Toutes  ces  pages  sont  à  lire  et  forment  un  très-bon  chapitre  d'une  histoire 
de  la  littérature  italienne.  M.  R.  est  sévère  pour  le  compilateur;  il  lui  refuse  les 
idées  beaucoup  trop  élevées  dont  l'a  gratifié  un  éminent  historien  (Ranke)  et  la 
perfection  artistique  qu'un  critique  ingénieux  (M.  Hillebrand)  a  bien  voulu  admi- 
rer dans  son  œuvre.  Il  lui  reste,  comme  titre  de  gloire,  l'immense  popularité 
qu'il  a  su  acquérir  %  et  qu'il  ne  doit  certes  pas  uniquement  au  fond  de  ses  récits, 
car  dans  l'immense  matière  épique  française  il  n'a  pas  fait,  tant  s'en  faut,  les 
meilleurs  choix,  et  a  remanié  tout  ce  qu'il  a  touché.  Les  causes  de  cette  popu- 
larité, et  les  traits  qui  donnent  à  l'ouvrage  un  caractère  si  particulièrement 
italien,  auraient  pu,  semble-t-il,  être  étudiés  un  peu  plus  subtilement  que  ne  l'a 
fait  M.  Rajna. 

En  revanche  on  lui  doit  la  découverte,  inespérée  mais  certaine,  de  l'auteur  de 
ce  vaste  travail.  C'était  un  homme  qui  ne  plaignait  pas  sa  peine,  car  outre  les 
six  livres  des  Rcali,  il  a  composé  VAspromontc  en  trois  livres,  les  Narbonnals  en 
sept,  et  YAiol  (qui,  imprimé,  forme  deux  volumes),  et  Hugue  d'Auvergne,  et  Guerino 
il  Meschino,  et  sans  doute  d'autres  encore.  Il  était  Florentin  (non  point  Romain 
ou  Lombard  comme  le  supposait  Gamba),  vivait  à  la  fin  du  XIV  siècle  et  au 
commencement  du  XV',  et  s'appelait  Andréa  da  Barberino.  '<  Un  plus  infatigable 
refaiseur  de  romans  chevaleresques  n'a  jamais  existé  et  n'existera  jamais  (p.  313).» 
Ce  qu'il  devait  connaître  de  versions  antérieures  est  inconcevable,  quand  on 
songe  à  toutes  les  sources  que  M.  R.  a  découvertes  pour  les  seuls  Realh.  Il  résulte 
d'observations  que  j'ai  faites  jadis  et  que  confirme  la  découverte  de  M.  R.  que 
l'auteur  des  Rcali  regardait  VAspromontc  comme  en  étant  la  suite  nécessaire  :  les 
autres  romans  d'Andréa  (plus  le  Rinaldo,  la  Spagna,  la  Seconda  Spagna^  mais 
sauf  Guerin  il  Meschino)  continuent  à  leur  tour  ce  dernier  roman.  Est-ce  à  dire, 
comme  je  l'avais  pensé,  que  deux  au  moins  d'entre  eux,  VAsprcmont  et  l'Espagne 
(Hist.  poét.  p.  182),  doivent  être  considérés  comme  faisant  partie  intégrante  des 
Reali  et  figurer  dans  les  éditions  de  ce  recueil  avec  le  titre  de  septième  et  hui- 
tième livres?  M.  R.  ne  le  pense  pas,  et  il  donne  de  bonnes  raisons  pour  ne  pas 
admettre  mon  hypothèse  dans  cette  dernière  discussion.  L'essentiel,  c'est  qu'on 
reconnaisse  le  lien  étroit  qui  existe  entre  ces  trois  ouvrages  :  quant  à  la  disjonc- 
tion où,  malgré  ce  lien,  l'auteur  paraît  avoir  voulu  les  tenir,  l'explication  à  mon 
sens  la  plus  naturelle  c'est  qu'il  avait  composé  VAspromontc  antérieurement  aux 
Reali,  et  qu'il  a  écrit  ce  dernier  ouvrage  pour   servir  d'introduction  à  l'autre; 


1.  '.(  Cette  popularité  est  merveilleuse...  Il  n'y  a  pas  un  coin  de  l'Italie  où  Fiovo  et 
Fioravante  soient  inconnus  ;  tous  les  Italiens  que  j'ai  interrogés  m'ont  attesté  ce  fait  pour 
leurs  provinces  respectives  ;  on  cite  des  libraires  qui  se  sont  enrichis  à  force  de  mauvaises 
réimpressions  de  ce  livre  ;  et  il  n'est  pas  rare  que  sur  les  murailles  de  quelque  ville  suffi- 
samment cultivée,  comme  Modène,  on  lise  une  annonce  ainsi  conçue  :  o  Questa  sera  il 
loro  servo  burattinaro  rappresenta  Buovo  d'Antona,  terza  parte  dei  Reali  di  Francia 
(p.  309).  » 

2.  M.  R.  les  divise  en  cinq  séries  :  poèmes  français,  —  poèmes  franco-italiens,  — 
poèmes  vénitiens,  —  romans  en  prose,  —  poèmes  toscans  en  octaves. 


j66  COMPTES-RENDUS 

ayant  l'intention  de  le  placer  en  tête,  il  ne  s'est  pas  fait  scrupule  de  dire  :  corne 
l'historia  tocca  scgucndo,  en  parlant,  dans  les  Rcali,  de  faits  qui  ne  devaient  être 
racontés  que  dans  VAspromonte  '. 

En  terminant  cet  article  déjà  bien  long,  si  je  jette  un  regard  sur  l'ensemble  du 
vaste  travail  entrepris  et  mené  à  bonne  fin  par  le  jeune  savant  italien,  je  regrette 
de  ne  pouvoir  insister  un  peu  encore  sur  le  rare  mérite  et  les  qualités  de  tout 
genre  qu'il  a  montrées  dans  une  tâche  souvent  ingrate;  je  regrette  surtout  de  ne 
pas  mettre  en  relief,  par  quelques  considérations  générales,  l'utilité  de  cette 
tâche  et  l'intérêt  des  résultats  acquis  par  cette  étude  intelligente,  patiente  et 
lumineuse.  Mais  ces  vues  trouveront  leur  place  ailleurs,  et  elles  s'applique- 
ront mieux  à  l'ensemble  de  la  littérature  épique  en  Italie  qu'à  la  seule  compila- 
tion des  Reali.  Toutefois,  celle-ci  contient  tous  les  caractères  intéressants  et 
essentiels  de  cette  littérature,  si  obscure  encore,  si  curieuse  dans  son  développe- 
ment que  nous  commençons  à  connaître,  si  splendide  aux  XV'  et  XVI<=  siècles 
dans  son  triple  et  suprême  épanouissement  (Pulci,  Bojardo,  Arioste).  Il  y  a 
quelques  années,  toutes  les  périodes  de  cette  littérature,  sauf  la  dernière,  étaient 
enveloppées  dans  une  nuit  et  surtout  dans  une  indifférence  profonde.  Grâce  à 
quelques  travaux  tout  récents,  parmi  lesquels  ceux  de  M.  Rajna  occupent  incon- 
testablement le  premier  rang,  la  lumière  se  fait  peu  à  peu  :  au-dessous  des 
palais  charmants  de  la  Renaissance  la  science  découvre  des  étages  superposés  de 
fondations;  on  reconstitue  anneau  par  anneau,  bien  qu'il  y  ait  encore  des 
lacunes,  cette  chaîne  mystérieuse  qui  rejoint  le  Roland  furieux  à  la  Chanson  de 
Roland.  La  France  et  l'Italie  ont  un  égal  intérêt  à  ces  études  qu'elles  conduisent 
en  commun,  et  nous  nous  plaisons  à  trouver  dans  le  passé  et  à  reprendre 
aujourd'hui,  avec  les  différences  d'allures  et  de  génie  qui  marquent  dans  les 
deux  pays  la  poésie  des  vieux  temps  et  aussi  la  critique  de  nos  jours,  la  colla- 
boration à  une  même  œuvre.  Grâce  aux  efforts  loyaux  faits  des  deux  côtés  des 
Alpes,  on  arrive  à  des  résultats  essentiellement  identiques,  et  la  brillante 
épopée  de  Florence  et  de  Ferrare,  que  la  France  n'a  pas  produite  mais  dont 
elle  a  fourni  la  base,  nous  apparaît  maintenant  à  tous  comme  ce  qu'elle  est 
véritablement  :  la  forme  italienne  de  la  matière  de  France. 

G.  P. 


Ganti  popolari  veneziani,  raccolti  da  Dom.   Giuseppe  Beuxon'i.  Venezia, 
tip.  Fontana-Ottolini,  1872,  in-18  (douze  fascicules  de  seize  pages  chacun). 

Voilà  des  chants  populaires  recueillis  sans  prétention  et  avec  la  plus  grande 
sincérité.  Le  collecteur  n'en  a  aucunement  altéré  la  forme,  il  ne  s'est  pas  soucié, 
comme  il  le  dit  dans  un  avertissement  de  quatre  lignes,  de  refaire  les  vers  qui 
clochent,  d'éliminer  les  mots  toscans,  etc.  Cette  réserve  donne  à  son  recueil  une 
valeur  réelle  comme  document,  et  elle  n'empêche  pas  que  la  grande  majorité  des 

I.  M.  R.  termine  par  quelques  remarques  intéressantes  sur  l'Altissimo,  cet  improvisa- 
teur florentin  qui  versifia  les  Reali.  Il  trouve  dans  une  strophe  de  ce  poète  la  confirmation 
d'une  conjecture  qui  lui  avait  fait  antérieurement  attribuer  la  Spagna  en  vers  à  Antonio 
Pucci. 


BERNONi,  Canti  popolari  veneziani  367 

pièces  qu'il  nous  donne  ne  soient  excellentes  et  bien  authentiquement  vénitiennes. 
Elles  se  divisent  en  pièces  lyriques  et  épiques.  Les  pièces  lyriques  sont  des  qua- 
trains d'une  forme  assez  particulière  :  le  plus  souvent  les  deux  derniers  vers 
(décasyllabiques)  riment  ensemble,  les  deux  premiers  n'ont  pas  de  rime  ;  assez 
souvent  le  premier  est  en  même  temps  le  quatrième  ;  on  trouve  encore  d'autres 
combinaisons.  Voici  des  exemples  qui  donnent  en  même  temps  des  échantillons 
de  la  poésie  : 

Vustu  che  te  lo  diga?  te  lo  digo; 

La  tua  bochina  la  voria  basare  ; 

E  quando  t'6  basa  la  boca  e'I  viso, 

More  contento  e  vago  in  paradiso. 

Vesparo  sona,  e  l'amor  mio  non  viene; 
0  che  l'è  morto,  0  qualchedun  lo  tiene  ; 
O  che  l'è  morto,  0  che  l'è  soterà, 
0  una  ladra  d'amor  me  l'a  robà. 

Oh  Dio  del  siel,  che  lo  podesse  fare 
Un  pèto  d'oro  imbotonà  d'arzento  ! 
Che  lo  podesse  aprire  e  po  serare, 
Vedar  da  mi  a  lu  chi  è  piu  contento  ! 

No  te  fidar  de  l'albaro  che  piega, 
Ne  de  la  dona  quando  la  te  giura  ! 
La  te  impromete  e  po  la  te  denega  : 
No  te  fidar  de  l'albaro  che  piega. 

Sta  note  el  mio  gardin  xè  stato  averto, 
Tute  le  rose  m'è  state  rubate  ; 
Ma  se  credesse  ch'el  fusse  el  mio  amore, 
Ghe  donariâ  le  rose  e  anca  el  cuore. 

El  primo  baso  che  m'6  messo  a  darte, 
Bêla,  ti  te  smarivi  i  bel  colori  : 
Bêla,  no  te  smarir  quel  bei  colori, 
Che  i  primi  basi,  xè  basi  d'amore. 

Il  y  a  aussi  des  huitains,  et  même  des  pièces  plus  longues,  comme  celle-ci, 
que  M.  d'Ancona  a  rapprochée  de  la  chanson  du  Misanthrope  : 

El  grando  Turco  m'a  manda  a  ciamare, 
Assiô  che  t'abandona,  anema  mia  ; 
No  te  abandonaria,  zentil  mia  dama, 
Gnanca  s'el  me  douasse  la  Turchia  ; 
Se  i  me  donasse  Franzia  co  Parigi, 
El  nobile  castel  de  Mont'AlbanOj 
La  rica  ciesa  de  Santo  Luigi, 
Co  tuto  lo  tesoro  Veneziano  ; 
Se  i  me  donasse  una  barcheta  e  un  toro, 
Pelo  per  pelo  unâ  pezza  de  pano, 
Se  i  me  donasse  anca  un  monte  d'oro, 
La  Zeca,  l'Arsenale  e'I  Buçintoro. 


j68  COMPTES-RENDUS 

Nous  relèverons  comme  d'un  intérêt  particulier  les  chansons  contenues  notam- 
ment dans  le  2'  fascicule  et  qui  sont  toutes  vénitiennes  ;  on  y  trouve  des  allusions 
à  des  rivalités  parfois  assez  brutales  entre  les  divers  quartiers.  —  II,  84  nous 
remarquons  ce  quatrain  : 

E  una  e  do  e  tre  e  quatro  e  sinque  ; 
E  sie  e  sete  e  oto  e  nova  e  dièse  ; 
E  nove  e  oto  e  sete  e  sie  e  sinque  ; 
E  quatro  e  tre  e  do  e  una  e  guente. 

C'est  à  peu  près  le  refrain  qui  forme  la  seule  partie  authentique  du  fameux 
Chant  (basque)  d'Altabiçar  (cf.  Revue  Critique,  1866,  t.  II,  p.  221). 

M.  Bernoni  nous  donne  aussi  des  chansons  de  jeux  d'enfants,  des  berceuses, 
des  prières,  etc.  Les  nombreux  chants  épiques  ne  sont  pas  la  partie  la  moins 
intéressante  de  cet  intéressant  recueil.  M.  d'Ancona,  dans  un  article  de  ['Archivio 
Veneto,  a  donné  pour  la  plupart  de  ces  chants  des  rapprochements  avec  ceux  du 
Monferrat  et  par  là  avec  d'autres.  Nous  nous  bornerons  à  remarquer  que  plu- 
sieurs sont  certainement  d'origine  française. 

G.  P. 

La  Manière  de  langage  qui  enseigne  à  parler  et  à  écrire  le  français.  Modèles 
de  conversation  composés  en  Angleterre  à  la  fin  du  XIV^  siècle  et  publiés 
d'après  le  ms.  du  Musée  britannique,  Harl.  3988.  Paris,  Franck,  1873, 
paginé  375-408  (Extrait  de  la  Revue  critique,  numéros  complémentaires  de 
l'année  1870). 

La  publication  de  la  Revue  critique  ayant  été  suspendue  après  nos  premiers 
désastres,  les  directeurs  de  ce  recueil  ont  dû  en  1871  et  1872  se  mettre  en 
mesure  de  compléter  le  second  semestre  de  1870,  dont  quelques  numéros' 
seulement  avaient  paru.  Comme  d'autre  part  la  Revue  avait  repris  son  cours 
régulier  à  partir  du  i"  janvier  1872,  on  a  cru  opportun  de  compléter  l'année 
1870  à  l'aide  de  dissertations  ou  de  textes  inédits  d'une  certaine  étendue.  L'un 
des  textes  choisis  a  été  celui  dont  nous  allons  dire  quelques  mots.  C'est  une 
sorte  de  traité  pratique  de  la  conversation  française  composé  pour  les  Anglais  et 
par  un  Anglais  à  la  fin  du  XIV'  siècle.  Il  est  daté,  à  la  fin,  de  Bury-Saint- 
Edmunds,  la  veille  de  la  Pentecôte  1396.  On  ne  saurait  déterminer  avec  certi- 
tude si  le  nom  Kirnyngton  qui  se  trouve  écrit  à  la  fin  du  traité,  est  celui  du 
copiste  ou  celui  de  l'auteur.  L'unique  manuscrit  connu  de  cet  opuscule  est  con- 
servé dans  la  bibliothèque  Harléienne,  au  musée  britannique,  sous  le  n°  3988. 
C'est  un  bien  curieux  petit  ouvrage  :  d'abord  au  point  de  vue  de  la  langue,  car  il 
renferme  bien  des  exemples  de  termes  techniques,  de  noms  d'animaux,  etc.,  qui 
sont  à  recueillir  pour  le  vocabulaire  de  notre  ancienne  langue;  puis,  et  surtout, 
pour  l'histoire  des  mœurs  au  XIV*  siècle.  Il  est  d'ailleurs  amusant  et  les  conver- 
sations dont  il  se  compose  ont  un  grand  air  de  vérité.  L'homme  à  qui  nous 
devons  ce  petit  ouvrage  n'était  dénué  ni  d'intelligence,  ni  d'esprit  d'observation. 
Çà  et  là  sont  intercalées  quelques  pièces  de  vers  dont  une  ou  deux  ont  assez  le 
caractère  populaire.  A  la  suite  du  traité,  l'éditeur  a  ajouté  quelques  extraits 
d'un  ms.  de  la  fin  du  XV*  siècle,  conservé  au  collège  d'Ail  Soûls  (Oxford)  qui 
contient  des  formules  de  lettres  françaises  et  divers  morceaux   relatifs  à  l'étude 


BRAGA,  Epopêas  da  raça  mosdrabe  569 

du  français.   Le  ms.  Harléien  et  celui  d'Ail  Soûls  paraissent  être  restés  ignorés 
jusqu'à  la  présente  publication. 

Dans  une  introduction  de  quelques  pages  l'éditeur  a  réuni  tout  ce  qu'il  a  pu 
trouver  de  renseignements  sur  les  traités  composés  en  Angleterre  jusqu'à  Pals- 
grave,  pour  faciliter  l'étude  du  français.  Cette  petite  brochure  est  donc  un 
document  à  consulter  pour  l'histoire  de  notre  langue  en  Angleterre. 

Epopêas  da  raça  mosarabe,  por  Théophile  Braga.  Porto,  imprensa 
portugueza-editora.  1871.  In-12,  vij-378  p. 

M.  Braga  poursuit  avec  un  zèle  des  plus  louables  la  grande  tâche  qu'il  s'est 
imposée,  celle  d'écrire  une  histoire  complète  de  la  littérature  de  son  pays.  Le 
contenu  de  ce  volume  est  très-varié.  En  huit  chapitres,  M.  B.  nous  fait  l'his- 
toire des  différents  éléments  qui  se  retrouvent,  selon  lui,  dans  la  poésie  popu- 
laire portugaise  ;  il  examine  les  légendes  dont  le  souvenir  est  conservé  dans  la 
trop  célèbre  chanson  du  Figueiral  et  expose  le  développement  des  écoles  pro- 
vençale et  italienne.  Enfin  le  dernier  chapitre  est  consacré  à  l'histoire  de  la 
renaissance  de  la  poésie  nationale  amenée  par  l'influence  du  romantisme  anglais 
et  français. 

Nous  n'avons  pas  ici  l'intention  de  discuter  les  nombreuses  théories  émises  par 
M.  B.  dans  ce  livre.  Nous  nous  bornerons  à  quelques  observations  de  faits. 

Dans  le  ch.  intitulé  aVestigios  da  poesia  gothica  no  povo  portugucz^  »  se  trouvent 
des  exemples  intéressants  de  coutumes  populaires,  que  M.  B.  rapproche  avec 
raison  de  celles  des  peuples  germaniques.  Wolf  avait  déjà  traité  ce  sujet  dans 
son  Bcitrag  zur  Rechtssymbolik  mis  spanlschen  Quellcn,  Vienne,  1865.  M.  B., 
qui  ne  paraît  pas  connaître  ce  travail,  y  trouvera  de  quoi  compléter  ses 
recherches.  —  Le  mot  malato,  employé  dans  une  romance  portugaise  qui  répond 
à  la  foib  aux  deux  castillanes  :  A  caza  va  el  cabalkro,  et  De  Francia  partiô  la  nina, 
aurait  un  sens  spécial  d'homme  appartenant  à  une  classe  opprimée,  d'après 
M.  B.,  celle  du  godo-lite.  Il  ressort  au  moins  des  exemples  cités  par  Santa 
Rosa  (Elucidario,  etc.,  s.  v.  malato,  malatia),  que  ce  mot  s'applique  en  général, 
dans  les  anciens  textes  juridiques,  à  toute  personne  qui  vit  sous  le  nnindium  d'un 
plus  puissant:  ainsi  soit  celui  qui  vit  sur  les  terres  d'un  domaine  protégé  par  ce 
dernier,  moyennant  une  redevance,  soit  le  mineur  qui  est  encore  sous  la  puis- 
sance paternelle.  Or,  rien  de  semblable  ne  se  trouve  exprimé  dans  la  romance 
en  question  :  il  s'agit  tout  simplement  pour  la  niria  d'inspirer  au  chevalier  une 
vive  répulsion,  afm  de  lui  échapper  et  se  moquer  ensuite  de  sa  couardise.  Le 
mot  est  donc  bien  traduit  par  «lépreux»-.  —  Je  n'ai  rien  trouvé  dans  le  ch.  III 
sur  l'élément  arabe  dans  la  poésie  populaire  portugaise  qui  jetât  un  nouveau  jour 
sur  la  question.  Il  n'est  plus  permis  de  croire  aujourd'hui  à  l'origine  arabe  du 


1.  On  y  voit  p.  104  un  tableau  des  mots  Scandinaves  passés  dans  le  portugais  qui  sera 
supprimé,  nous  n'en  doutons  pas,  dans  une  nouvelle  édition. 

2.  |Le  sens  du  mot  et  de  la  romance  est  d'ailleurs  mis  hors  de  doute  par  la  compa- 
raison des  chansons  espagnole,  française  (Gasté,  Chansons  normandes,  n"  xliii)  et  pro- 
vençale (Arbaud,  II,  90),  où  il  s'agit  sans  discussion  possible  d'un  «  malade  »,  d'un 
«  méseau  ».  Cf.  Revue  critique  1866,  II,  290.  —  G.  P. 


370  COMPTES-RENDUS 

vers  octosyllabique  espagnol;  M.  B.  ignore  ce  qui  a  été  écrit  de  plus  élémen- 
taire sur  l'histoire  de  la  versification  romane.  —  Tout  ce  qui  est  dit  du  mot 
aravia  n'a  aucune  portée.  Sur  ce  que,  aujourd'hui,  on  nomme  aux  Açores  tous 
les  chants  populaires  des  aravias,  M.  B.  a  édifié  une  théorie  qui  se  résume  ainsi 
(p.  264)  :  le  peuple  nommait,  au  moyen-âge,  ses  chants,  aravias,  tandis  que  les 
érudits  leur  donnaient  le  nom  de  romance,  à  cause  du  mépris  qu'ils  leur  por- 
taient. Les  exemples  cités  à  l'appui  se  réduisent  en  fait  à  un  seul,  tiré  de  la 
relation  d'un  père  jésuite,  missionnaire  en  Inde  et  au  Japon  au  XVII'  s.,  oi!i  l'on 
lit  :  «  Elle  começou  a  entoar  hua  aravia,  de  que  nada  Ihe  entendemos  »  (p.  134). 
C'est  peu  :  partout  ailleurs,  aravia  ne  signifie  pas  autre  chose  que  la  langue 
arabe,  ou  dans  certains  cas  un  jargon  inintelligible.  En  résumé,  nous  pensons 
que  le  sens  donné  au  mot  aravia  aux  Açores  est  d'introduction  récente,  et  que 
ce  sont  les  érudits  et  non  le  peuple  qui  ont  appliqué  aux  romances  un  nom  qui, 
dans  l'une  de  ses  acceptions,  était  pris  en  mauvaise  part.  En  général,  l'exposi- 
tion de  M.  B.,  dans  tout  le  cours  de  ce  chapitre,  manque  de  clarté  et  de  préci- 
sion ;  que  veut  dire  cette  phrase,  par  ex.  :  «  A  forma  epica  dos  romances  é  uma 
niodificaçâo  do  genio  germanico  sob  a  influencia  do  lyrismo  e  dos  cantos  arabes  )> 
(p.  134).''  —  P.  2^4.  M.  B.  reproduit  une  romance  qui  a  pour  sujet  l'amour 
malheureux  de  Virgile  pour  la  fille  d'un  roi,  dernière  forme  prise  par  la  légende 
de  ce  personnage  merveilleux*.  Dans  son  histoire  de  la  poésie  populaire  portu- 
gaise, il  la  donnait  comme  une  traduction  de  la  romance  castillane  ;  on  lui 
affirme,  nous  dit-il  maintenant,  qu'elle  se  chante  ainsi  dans  la  province  de 
Beira-Baixa.  «  M.  B.  fera  bien  de  s'adresser  directement  à  la  tradition  orale, 
car  cette  version,  qui  ne  présente  aucune  variante  avec  celle  des  romanceros  du 
XVI^  s.,  ne  laisse  pas  d'être  un  peu  suspecte. 

En  résumé,  cette  nouvelle  publication  de  M.  B.  est  loin  d'être  sans  valeur  ; 
toutefois  nous  engageons  vivem.ent  l'auteur  d'un  nombre  de  travaux  déjà  si  con- 
sidérable, à  écrire  avec  moins  de  précipitation  et  à  peser  davantage  la  valeur  des 
arguments  dont  il  appuie  ses  théories.  Qu'il  se  garde,  en  outre,  de  témoigner 
une  trop  grande  confiance  à  des  écrivains  qui,  trop  souvent,  l'ont  fait  tomber 
dans  de  graves  erreurs  (Edélestand  Du  Méril  entre  autres),  et  il  arrivera  ainsi  à 
remplir  de  la  façon  la  plus  satisfaisante  le  beau  programme  qu'il  s'est  tracé. 

A.  M.-F. 


1.  Voy.  Comparetti,  Virgilio  nel  medio  evo,  II,  1 57.  Ce  savant  préfère  la  leçon  du  vers  9 
en  mesa  à  en  misa  ;  je  crois  le  contraire.  Lv.'S  mots  via,  corner  mis  cabalkros  —  cabal- 
leros,  via,  corner  demandent  plutôt  en  misa,  qui  est  du  reste  dans  le  Cane.  d'Anvers  sans 
date. 


PÉRIODIQUES. 


I.  Revue  des  langues  romanes,  IV,  3.  —  P.  353,  Alart,  Documents  sur 
la  langue  catalane  (suite).  Cet  article  contient  plusieurs  documents  qui  servent  à 
faire  connaître  l'état  du  catalan  du  Roussillon  sous  le  règne  de  Jacques  I"  de 
Majorque  (1276-1311):  ce  sont  des  règlements  de  police,  des  tarifs  de  péage, 
tous  textes  dont  l'intérêt  n'est  pas  seulement  linguistique.  Entre  autres  figure  la 
leude  de  Perpignan,  document  important  pour  l'histoire  du  commerce  des  draps, 
dont  une  mauvaise  copie  avait  déjà  été  publiée  dans  la  Revue  des  Sociétés  savantes 
en  1864.  Mais  tout  en  reconnaissant  qu'une  nouvelle  édition  était  nécessaire,  on 
trouvera  sans  doute  d'un  goût  douteux  la  phrase  où  M,  A.  mentionne  comme 
une  «  mauvaise  chance  «  pour  le  document  en  question  le  fait  d'avoir  été  com- 
muniqué au  Comité  des  travaux  historiques.  Ce  comité  a  mis  au  jour  dans  ces 
dernières  années  un  certain  nombre  de  documents  en  langue  du  midi,  qui,  pour 
la  correction,  ne  sont  peut-être  pas  trop  au-dessous  des  publications  de  M.  Alart. 
L'observation  du  zélé  archiviste  des  Pyrénées-Orientales  a  surtout,  dans  le 
cas  présent,  le  défaut  de  manquer  de  nouveauté,  ayant  déjà  été  faite  au  Comité 
et  par  un  membre  du  Comité,  il  y  a  plus  de  sept  ans'.  Je  dois  ajouter  que  mal- 
gré toute  la  peine  que  s'est  donnée  M.  A.  il  reste  encore  à  faire  pour  l'interpréta- 
tion du  tarif  en  question.  Ainsi  Albenton  (p.  370)  ne  peut  raisonnablement  être 
Alençon,  c'est  naturellement  Aubenton  (Aisne).  Les  teks  del  Garb  sont  des  toiles 
du  Maroc.  Roax  que  M.  A.  range  (p.  382)  sous  Arras,  est  peut-être  l'anc. 
fr.  Roais,  c'est-à-dire  Edesse.  Banyoles  (p.  382)  pourrait  bien  être  Bagnols 
(Girà).  Mestreviles,  Mostivallers  (p.  384)  doit  être  Montivilliers  (Seine-Inférieure), 
Bons  draps  gris  à  Montcvillier,  lit-on  dans  le  Dict  des  Pays^.  —  P.  386.  Ch.  de 
Tourtoulon,  Les  Derniers  troubadours  de  la  Provence,  d'après  M.  P.  Meyer.  Compte- 
rendu  très-bienveillant  du  mémoire  que  j'ai  publié  de  1869  à  1871  dans  la 
Bibliothèque  de  l'École  des  chartes.  Des  observations  de  M.  de  T.,  les  unes  se 
rapportent  à  l'explication  historique  des  pièces  que  j'ai  tirées  du  ms.  Giraud, 
les  autres  aux  textes  mêmes  qui  sont  souvent  bien  corrompus.  Entre  ces  der- 
nières il  en  est  une  qui  me  paraît  très-sure,  c'est  l'explication  du  mot  nays  que 


1.  M.  Alart  en  trouvera  l'expression  assez  mitigée  mais  cependant  suffisamment  claire 
au  procès-verbal  de  la  séance  du  8  janvier  1866  [Revue  des  Sociétés  savantes,  4"  série, 
III,  2ij)-  Dans  un  rapport  imprimé  dans  le  volume  suivant  (IV,  76)  feu  Bourquelot  a 
proposé  diverses  corrections  au  texte  édité  avec  une  si  incontestable  incompétence  par 
M.  Ed.  de  Barthélémy. 

2.  A.  de  Montaiglon.  Poésies  françaises  des  XV  et  XVI'  siècles,  V,  115. 


372  PÉRIODIQUES 

j'ai  tenté  de  corriger  (g  VIII,  pièce  i,  v.  21),  ignorant  qu'il  signifiât  «  auge  », 
sens  qui  convient  fort  bien  au  passage.  Pour  le  reste,  les  remarques  philologi- 
ques de  M.  de  T.  me  paraissent  généralement  assez  contestables.  Ainsi  les  doutes 
qu'il  émet  sur  l'origine  provençale  du  ms.  Giraud  ne  sont  aucunement  justifiés. 
M.  de  T.  ne  veut  pas  qu'un  copiste  provençal  du  XIV^  siècle  ait  jamais  pu 
employer  los  comme  forme  de  l'article  masc.  plur.  au  cas  sujet.  Cette  forme 
selon  lui  est  «  antipathique  »  au  dialecte  de  la  Provence.  Si  M.  de  T.  veut  bien 
vérifier  le  fait  qu'il  avance  dans  n'importe  quel  texte  écrit  en  Provence  du  XIV' 
au  XVIe  siècle,  il  verra  qu'il  est  dans  l'erreur*.  J'ai  aussi  bien  de  la  peine  à  croire 
que  pendant  tout  le  XIII'  siècle  le  dialecte  de  Montpellier  n'ait  eu  dans  les  noms 
et  les  adjectifs  qu'une  seule  forme  pour  chaque  nombre  ;  cela  n'est  vrai  que  pour 
la  fin  du  XIII'  siècle,  et  il  en  a  été  de  même  à  peu  près  partout*.  Recrezensa  ne 
peut  aucunement  signifier  «  déférence  »  ;  comp.  le  fr.  recréant.  Ni  ueimais,  ni 
jamais  n'ont  le  sens  négatif  que  leur  attribue  M.  de  T.,  etc.  En  revanche  les 
remarques  de  M.  de  T.  sur  les  circonstances  assez  obscures  auxquelles  fait  allu- 
sion la  tenson  entre  Pierre  et  Guilhem,  sont  précieuses,  et  permettent  de  fixer  à 
la  fin  de  l'année  1 280  la  date  d'une  pièce  que  j'avais  placée  avec  moins  de  précision 
«  peu  après  1276  ».  M.  de  T.  a  sans  doute  aussi  raison  contre  moi  lorsqu'il 
attribue  à  Pierre  III  d'Aragon  et  non  pas  à  Jacques  le  Conquérant  la  paternité 
du  bâtard  d'Aragon  avec  lequel  Rostanh  Bérenger  échange  les  couplets  que 
M.  Tobler  a  expliqués  avec  une  si  remarquable  sagacité'.  —  P.  403.  Charvet, 
Deux  quittances  en  langue  romane  délivrées  par  les  abbesses  du  monastère  de  Sainte-, 
Claire  d'Alais  au  XIV  siècle.  Elles  sont  de  la  fin  du  XIV«  siècle  et  présentent  peu 
d'intérêt.  Pourquoi  l'éditeur  met-il  un  sic  après  les  mots  per  l'arma?  Dans  la 
seconde  quittance  bufici  doit  évidemment  se  lire  hufici,  et  n'a  par  conséquent 
rien  à  faire  avec  benufici,  forme  qui,  d'ailleurs,  serait  bien  incorrecte.  — 
P.  407.  Chabaneau,  Grammaire  limousine.  Nous  espérons  que  cet  excellent 
travail  sera  tiré  à  part,  nous  en  rendrons  compte  alors  avec  le  soin  qu'il  mérite. 
—  P.  424.  Ch.  de  Tourtoulon,  Note  sur  une  variété  du  sous-dialecte  de  Montpel- 
lier. Sert  d'introduction  à  un  petit  poème  composé  par  un  habitant  de  Lansar- 
gues.  —  P.  4^9,  A.  Montel  et  L.  Lambert,  Contes  et  petites  compositions  popu- 
laires. La  principale  des  pièces  contenues  dans  cet  article  est  celle  que 
M.  Damase  Arbaud  a  publiée  sous  le  titre  de  Serenados*,  avec  un  commentaire 
que  les  nouveaux  éditeurs  ont  reproduit  à  peu  près  en  entier-  sans  reconnaître 
suffisamment  leur  emprunt.  —  P.  475.'  La  Bibliographie  se  compose  du  compte- 
rendu  de  la  Remania,  n*  5.  M.  Boucherie  y  présente  des  critiques  souvent  fon- 
dées sur  le  texte  de  la  Prise  de  Rome,  publiée  par  M.  Grœber.  Je  suis  d'accord 


1.  Ainsi  dans  un  règlement  pour  la  vente  du  vin,  rédigé  à  Tarascon  en  1422,  «  losditz 
depputatz  »  (Bartsch,  Chrest.,  388,  }8);  <■<.  los  hostaliers  »  {ibid.  390,  13).  C'est  la 
règle  dans  tous  les  textes  où  l'usage  de  la  déclinaison  à  deux  cas  est  perdu,  aussi  bien  en 
Provence  qu'ailleurs.  Je  sais  bien  qu'actuellement  en  provençal  on  dit  li  et  non  pas  los 
(et  c'est  là  ce  qui  induit  en  erreur  M.  de  T.),  mais  je  ne  crois  pas  que  cet  usage  soit 
antérieur  au  xvii'  siècle. 

2.  Abstraction  faite  bien  entendu,  de  la  poésie  qui  a  conservé  bien  plus  tard  l'obser- 
vation de  la  déclinaison  à  deux  cas. 

}.  Voy.  Romania,  I,  268. 

4.  Chants  popul.  de  la  Provence,  I,  220. 


PÉRIODIQUES  ^75 

avec  M.  B.  lorsqu'il  pense  que  le  parti  le  plus  sûr  pour  l'éditeur  de  ce  poème 
eût  été  de  n'en  point  tenter  la  restitution.  Cela  dit,  je  crois  que  sur  deux  ou 
trois  points  on  peut  risquer  la  défense  de  M.  Grceber.  Ainsi,  v.  153,  M.  B.  lui 
reproche  à  tort  de  n'avoir  pas  corrigé  bruit  en  brusle;  certes  bruire  n'est  pas  un 
mot  inconnu.  Mais  il  y  a  des  restitutions  à  faire  dans  ce  texte,  et  les  meilleures 
ne  seront  pas  toujours  celles  qui  changeront  le  plus  la  leçon  du  ms.  Ainsi  v.  65 
le  ms.  porte  :  Aine  le  temps  ne  fu  trovè  de  Adam  ly  premier,  ce  qui  n'a  pas  de 
sens.  La  correction  de  M.  Grœber  qui  démantibule  le  vers  :  Mieldre  ne  fu  trovée 
aine  Adam  li  premier,  esl  inconciliable  avec  le  sens  constant  de  aine.  Il  faut  évi- 
demment, avec  de  faibles  changements  :  Aine  tel  ne  fu  trovèe  des  Adam  le 
premier.  D'autres  fois  la  restitution  consiste  dans  la  simple  suppression  d'une 
correction  de  l'éditeur.  Ainsi  on  lit  v.  217:  Par  x.  fois  M.  payen,  autant  furent 
esmè;  alors  que  le  ms.  porte  pour  le  second  hémistiche  a  itant  sunt  esmé,  qui  n'avait 
aucun  besoin  d'être  corrigé.  Mais  je  ne  veux  pas  faire  en  ce  moment  la  critique 
de  l'édition  de  M.  Grœber. —  En  terminant  son  compte-rendu  M.  Boucherie  se 
demande  sur  quoi  je  me  fonde  pour  affirmer  que  «  baud  qui  signifie  gaillard, 
vigoureux,  ne  peut  aucunement  venir  de  validus.  «  Je  me  fonde  tout  simplement 
sur  ce  fait  incontesté  que  le  mot  en  question  venant  de  l'allemand  bald,  ne  peut 
pas  venir  en  même  temps  d'un  mot  latin,  d'autant  plus  que  ce  mot  latin  convient 
médiocrement  pour  la  forme  et  ne  convient  pas  du  tout  pour  le  sens. 

P.  M. 

II.  RivrsTA  Di  FiLOLOGi.\  ROMANZ\,  I,  2.  —  P.  73,  Manzoni,  il  Canzoniere 
Vaticano  3214;  description  de  ce  précieux  chansonnier  italien,  avec  l'impression 
du  premier  vers  de  chaque  pièce  et  l'indication  des  recueils  où  se  trouvent  celles 
qui  ont  été  publiées  ;  à  la  fin  sont  données  les  pièces  inédites,  parmi  les- 
quelles un  sonnet  de  Dante.  —  P.  91,  Mussafia,  Osservazioni  sulla  «  Sloria  di 
alcuni  participa,  etc.  »  de  M.  Canello,  article  publié  dans  le  n°  I  de  la  Rivista 
(voy.  Romania  II,  140)  ;  M.  M.  ne  discute  pas  la  théorie  fondamentale  de 
M.  Canello;  il  fait  sur  son  travail  d'excellentes  remarques  de  détail,  et  lui 
conteste,  avec  toute  raison,  le  droit  de  conclure  de  l'existence  de  formes 
romanes  celle  de  formes  latines  semblables.  Je  ne  suis  pas  d'accord  avec  Diez, 
suivi  par  M.  M.,  sur  les  mots  français  fente,  pente,  tente,  ponte,  tonte;  ce  sont 
bien  pour  moi  de  véritables  participes.  —  P.  98,  Cornu,  deux  Histoires  villa- 
geoises en  patois  vaudois.  Ces  deux  anecdotes,  composées  il  y  a  environ  trois 
quarts  de  siècle  par  le  pasteur  Bridel,  offrent,  d'après  M.  Cornu,  un  bon  spéci- 
men du  patois  vaudois  ;  il  les  a  réimprimées  avec  une  orthographe  tout  à  fait 
bonne  et  les  a  fait  suivre  d'un  glossaire  complet  et  soigneux,  qui  rend  cette 
publication  fort  utile.  —  P.  113,  Pitre,  Nuovo  Saggio  di  Fiabe  e  Novelle  popo- 
lari  Siciliane;  M.  P.,  qui  annonce  pour  cette  année  un  grand  recueil  de  contes 
populaires  siciliens,  en  donne  à  la  Rivista  dix  qui  (sauf  un)  ne  figureront  pas 
dans  ce  recueil.  Le  présent  article  ne  contient  que  le  premier,  dont  le  fond 
était  déjà  connu  par  M'"  L.  Gonzenbach,  mais  dont  la  forme  nous  a  paru 
excellente  et  bien  populaire.  —  P.  122  ss.  Variétés.  M.  Coelho  explique  avec 
évidence,  par  le  galicien  ancien  et  moderne  clie  pour  te,  une  forme  cha  qu'il 
faut  maintenant  lire  ch'a  (—  te  a),  qui  était  fort  embarrassante  dans  une  vieille 


374  PÉRIODIQUES 

chanson  portugaise';  M.  Stengel  indique  les  éditions  déjà  données  du  document 
sarde  publié  dans  le  n°  I  (voy.  Romania  II,  141  j  et  communique  à  ce  sujet  quel- 
ques observations  de  M.  Delius.  —  P.  125,  Comptes-rendus  :  articles  de 
M.  Morel-Fatio  sur  la  Biblioteca  catalana,  bien  peu  avancée  jusqu'à  présent 
{Romania,  I  271);  de  M.  Monaci  sur  Martin,  Examen  critique  des  mss.  du  roman 
de  Renart  \  de  M.  Canello  sur  d'Ovidio,  SuW  origine,  etc.  (voy.  Romania,  I, 
492),  avec  une  liste  intéressante,  bien  qu'elle  prête  à  diverses  critiques,  des 
mots  italiens  qui  offrent  une  double  forme  reproduisant  le  nominatif  et  l'accusatif 
latin.  —  P.  134,  Périodiques.  —  P.  136,  Notizie. 

G.  P. 

III.  Il  Propugnatore,  VI,  3. —  P.  282,  L.  Gaiter,  il  Dialetto  di  Verona  nel 
sccolo  di  Dante,  article  qui  contient,  au  milieu  d'idées  parfois  vagues  ou  erro- 
nées, des  faits  intéressants  et  utiles.  —  P.  325,  F.  Zambrini,  dei  Dialetti  roma- 
gnuoli  in  génère  e  del  faentino  specialnunte;  remarques  qui  portent  surtout  sur  le 
dictionnaire  de  Morri.  —  P.  336,  XV  Canzoni  populari  in  dialetto  Titano  (Tito, 
prov.  de  Basilicate,  district  de  Potenza),  publiées  par  M.  Imbriani.  —  P.  350, 
A.  d'Ancona,  Venti  sonetti  inediti  del  sec.  XIII ;  M.  d'Ancona  va  publier  les 
poésies  inédites  du  XIII"  siècle  que  contient  le  précieux  manuscrit  du  Vatican 
3793  ;  il  en  détache  ces  vingt  curieux  sonnets,  dont  il  signale  ainsi  très-juste- 
ment le  principal  intérêt  :  «  Essi  appartengono  àd  autori  fiorentini  délia  seconda 
meta  del  dugento,  la  cui  maniera  poetica  sta  tra  la  forma  sicula  e  provenza- 
leggiante  equella  del  dolce  stil  nuovo.  »  Mais  en  eux-mêmes  ces  sonnets,  publiés 
avec  tout  le  soin  possible,  méritent  d'être  lus,  et  ceux  de  Chiaro  Davanzati 
sont  très-curieux  pour  les  mœurs  du  temps,  en  même  temps  qu'ils  ont  une 
belle  et  simple  forme.  —  P.  372-406,  F.  Liverani,  Lexicografia  italiana;  liste 
de  mots  qui  manquent  dans  la  dernière  édition  de  Du  Gange,  tirés  pour  la  plu- 
part de  chartes  italiennes  que  Henschel  n'a  pas  pu  connaître  ;  il  y  a  dans  le 
nombre  des  mots  intéressants  et  même  importants,  mais  beaucoup  ne  le  sont 
que  comme  offrant  des  formes  phonétiques  ou  grammaticales  qu'il  n'était  pas 
dans  le  plan  de  Du  Gange  de  recueillir  et  qu'il  ne  faudrait  pas  lui  reprocher 
d'avoir  omises,  même  s'il  les  avait  connues.  Ges  formes,  —  comme  par  exemple 
cambio  etc.,  employés  à  tous  les  cas,  —  seraient  d'ailleurs  bien  mieux  à  leur 
place  dans  une  grammaire  que  dans  un  lexique,  ou  du  moins  devraient  être 
rangées  dans  un  ordre  grammatical.  La  liste  de  M.  L.  n'en  est  pas  moins  utile, 
et  il  serait  à  désirer  qu'on  publiât  souvent  des  suppléments  de  ce  genre,  qui 
prépareraient  peu  à  peu  une  nouvelle  édition  du  Glossarium.  L'auteur  ferait 
mieux  de  s'abstenir  d'étymologies.  —  P.  406-431,  G.  Vanzolini,  Somma  délie 
penitenze  di  fra  Tommaso  d'Aquino,  ancienne  traduction.  —  On  nous  permettra 
de  faire  remarquer  à  nos  lecteurs  la  variété  et  la  valeur  des  articles  qui  compo- 
sent cet  intéressant  fascicule.  G.  P. 

IV.  Bibliothèque  de  l'École  des  chartes,  XX,  XIV,  2,  3. — P.  232-240, 


I .  Nous  nous  apercevons  au  dernier  moment  que  la  même  explication  a  été  donnée,  et 
d'une  manière  plus  complète  encore,  par  M.  Mussafia,  lahrb.f.  rom.  lit.  VI,  218. 


PÉRIODIQUES  ^75 

d'Arbois  de  Jubainville,  Deux  documents  latins  inédits,  IX',  VII'  siècle.  Suite 
d'observations  sur  la  grammaire  des  deux  documents  publiés  par  l'Académie  de 
Berlin  qui  ont  été  l'occasion  de  l'article  inséré  dans  les  Mélanges  de  notre  qua- 
trième n°  (ci-dessus  I,  483).  Les  opinions  exprimées  par  M.  d'A.  de  J.  ne  nous 
paraissent  pas  toutes  à  l'abri  de  la  contestation.  Son  travail  était  du  reste 
rédigé  avant  le  nôtre  et  n'a  pas  mis  à  profit  les  faits  nouveaux  que  nous  a  four- 
nis le  texte  du  ms.  de  Saint-Germain-des-Prés.  —  P.  183,  compte-rendu  par 
M.  Pannier  de  l'Histoire  des  origines  de  la  langue  française  de  M.  Granier  de 
Cassagnac. 

V.  Mémoires  de  la  Société  de  Linguistique  de  Paris,  II,  2. —  P.  80- 
144,  J.  Storm,  Remarques  sur  les  voyelles  atones  du  latin,  des  dialectes  italiques 
et  de  l'italien  :  travail  d'une  grande  importance  et  d'une  haute  valeur.  Dans  la 
première  partie,  l'auteur  rectifie,  au  moyen  d'un  examen  des  faits  plus  appro- 
fondi, diverses  opinions  de  M.  Corssen,  et  introduit  d'une  façon  toute  nouvelle 
dans  l'appréciation  des  phénomènes  romans  l'étude  du  latin  archaïque  et  des 
anciens  dialectes  de  l'Italie;  dans  la  seconde  partie,  il  analyse,  au  point  de  vue 
du  traitement  des  atones,  l'italien  avec  plus  de  précision  qu'on  ne  l'avait  fait,  et 
les  dialectes  modernes  pour  la  première  fois  (il  ne  parle  pas  de  ceux  de  l'Emilie). 
Nombre  de  points  intéressants  de  phonétiqne,  de  grammaire  et  d'étymologie 
sont  abordés  chemin  faisant.  L'auteur  est  parfois  un  peu  prompt  à  affirmer, 
un  peu  hardi  dans  ses  conjectures;  mais  il  fait  preuve,  d'un  bout  à  l'autre  de 
ce  long  mémoire,  d'une  instruction  étendue,  d'une  rare  puissance  d'attention 
et  d'un  sens  philologique  très-juste.  —  P.  171-176,  H.  Gaidoz,  Fagne,  fange, 
hôte  Venn,  Finnois.  La  première  partie  de  cet  article  a  seule  de  l'intérêt  pour 
nous  ;  M.  G.  y  met  hors  de  doute,  par  des  rapprochements  de  noms  de  lieux, 
la  parenté  signalée  par  M.  d'Arbois  de  Jubainville  (Mém.  de  la  Soc,  II,  70-2) 
entre  l'ail,  fania  et  les  mots  fr.  fagne,  faigne,  fange. 

G.  P. 

VI.  Zeitschrift  fur  vergleichende  sprachforschu.xg.  XXI.  Neue  Folge,  I, 
4  et  5,  1875.  —  P.  289-340.  Abhandlungen  ûber  die  romanischen  mundarten  der 
Sûdwcst  Schweiz.  —  Cette  publication  de  M.  Haefelin,  qui  ouvre  une  série  de 
recherches  sur  les  patois  de  la  Suisse  romane,  lesquelles  vont  paraître  successi- 
vement dans  la  Zeitschrift,  est  le  premier  travail  scientifique  qui  ait  été  entrepris 
à  leur  égard.  Ces  premières  études  sur  le  patois  du  canton  de  Neuchâtel  sont 
d'autant  plus  méritoires  que,  comme  l'auteur  le  dit  (p.  291),  l'ancien  lanf^age 
est  sur  le  point  de  s'éteindre.  Car  il  lui  a  fallu  déjà  interroger  les  personnes 
âgées,  qui  maintenant  seules  conservent  encore  dans  sa  pureté  un  dialecte  qui 
était  la  langue  de  presque  toute  la  société  au  commencement  de  ce  siècle.  Comme 
M.  H.  a  choisi  un  journal  pour  y  publier  son  travail,  pensant  obtenir  par  ce  moyen 
des  indications  et  des  conseils  de  la  part  de  ceux  qui  s'intéressent  à  ces  études, 
je  profiterai  de  cette  invitation  pour  indiquer  les  modifications  qu'il  serait  bon 
qu'il  y  apportât  à  l'avenir.  L'auteur  ne  traite  pas  les  dialectes  du  Jura  bernois, 
qui  suivent,  dit-il,  des  lois  toutes  différentes  dans  leur  développement.  Espérons 
qu'après  s'être  préparé  par  ses  études  sur  le  dialecte  de  Neuchâtel,  il  accordera 


376  PÉRIODIQUES 

son  attention  aux  patois  des  vallées  jurassiennes,  tâche  qui  lui  sera  facilitée  par 
les  documents  littéraires  assez  importants  qu'ils  possèdent.  —  Après  nous  avoir 
parlé  de  la  préparation  à  son  travail,  dont  il  a  rassemblé  lui-même  la  plupart 
des  matériaux,  il  indique  les  sources  écrites  où  il  a  puisé  (p.  292,  293)  :  I,  lexi- 
ques ;  II,  textes.  Puis  il  établit  les  groupes  dialectaux,  au  nombre  de  cinq, 
qu'il  sera  probablement  obligé  de  modifier  avec  le  temps.  Ce  sont  ceux  :  I,  de 
la  Neuveville  le  long  des  pentes  du  Chaumont  en  s'avançant  vers  Neuchâtel 
(patois  de  Lignières  ;  patois  du  vignoble  du  nord-est)  ;  II,  patois  du  Val-de- 
Ruz  ;  III,  patois  des  montagnes  (les  environs  du  Locle,  la  Chaux-de-Fonds,  la 
Sagne,  la  Brevine  etc.);  IV,  patois  du  Val-de-Travers  ;  V,  de  Neuchâtel  en 
se  dirigeant  vers  le  canton  de  Vaud  (patois  du  vignoble  du  sud-ouest  ;  patois  de 
la  Paroisse).  Il  est  regrettable  que  l'auteur  n'ait  pas  traité  ces  cinq  variétés  d'un 
même  dialecte  d'une  manière  synoptique  comme  il  l'a  fait  pour  le  suffixe  ûticum 
p.  301 .  Cela  n'aurait  pas  fait  de  difficultés  et  le  travail  aurait  gagné  en  clarté  et 
en  brièveté.  —  Vient  ensuite  l'exposition  de  son  système  orthographique,  qui 
est  ce  qui,  dans  ces  recherches,  contentera  le  moins  le  philologue.  Au  lieu  de  se 
servir  dans  ses  transcriptions  des  signes  généralement  admis  dans  la  science, 
comme  ceux  proposés  par  Lepsius  dans  le  Standard  alphabet,  il  a  mieux  aimé 
inventer  un  système  de  sa  façon,  qui  n'a  pas  le  mérite  de  la  simplicité  qui 
seul  pourrait  le  justifier  :  il  est  au  contraire  aussi  compliqué  qu'il  peut  l'être. 
Sans  parler  de  chaque  lettre  une  à  une,  je  remarquerai  que  1'^  ouvert  est  regardé 
par  M.  H.  comme  \'c  normal,  puisque  c'est  de  tous  les  e  le  seul  qui  n'ait  aucun 
signe  diacritique.  Cet  emploi  de  \'c  ouvert  est  contraire,  à  ma  connaissance,  à 
l'usage  reçu  dans  toutes  les  grammaires,  où  l'on  est  habitué  à  ne  donner  aucune 
marque  particulière  à  l'e  fermé.  On  sait  qu'en  français  les  diphthongues  appa- 
rentes sont  des  sons  véritablement  simples:  M.  H.  n'a  pas  manqué  d'imiter  ce 
défaut  de  l'orthographe  française  et  de  rendre  eu  (=  ce  ail.)  par  les  mêmes 
lettres.  Eu  étant  un  son  simple  devait  être  représenté  par  un  signe  unique.  La 
même  remarque  s'applique  à  ou  {=  u  lat.  et  des  langues  rom.  méridionales)  qui 
est  pris  au  français.  La  diphthongue  au  étant  un  son  double,  c'est-à-dire  a  -\-  «, 
pour  être  conséquent,  M.  H.  devrait  l'écrire  comme  font  certaines  personnes  en 
Provence  par  aou.  Pour  /  mouillé,  l'auteur  se  sert  de  ly.  Il  vaudrait  mieux 
employer  un  signe  unique  analogue  à  celui  qui  est  reçu  pour  Vn  mouillé.  Les 
signes  qui  désignent  les  sifflantes  surtout  auraient  pu  être  de  beaucoup  simplifiés. 
En  un  mot,  tout  le  système  orthographique  est  à  refaire,  et  il  y  a  d'excellents 
guides  qui  fournissent,  sinon  toutes  les  indications  nécessaires,  du  moins  assez 
pour  en  établir  un  beaucoup  plus  simple  que  celui  dont  l'auteur  s'est  servi.  Si 
chacun  veut  faire  une  orthographe  à  sa  façon  dans  les  travaux  de  phonétique, 
nous  aurons  bientôt  un  désordre  qui  fera  perdre  un  temps  précieux  à  ceux  qui 
s'occupent  d'études  dialectales.  —  La  première  partie  de  l'étude  de  M.  H.  traite 
de  la  phonétique  des  voyelles  (p.  297-340)  qui  sont  considérées  avec  soin  selon 
les  différentes  places  qu'elles  peuvent  avoir  dans  les  mots.  L'auteur  nous  avertit 
plus  haut  que  le  fr.  a  eu  une  grande  influence  sur  le  dialecte  de  Neuchâtel.  Son 
devoir  était  donc  de  se  garder  des  mots  d'origine  étrangère  qui  introduisent  de 
l'irrégularité  dans  la  phonétique.  Il  ne  l'a  pas  toujours  fait,  ainsi  que  le  montrent  les 
exemples  suivants  que  je  relève,  parce  qu'ils  pourraient  faire  naître  d'autres  erreurs. 


PÉRIODIQUES 

MOTS  SAVANTS  OU  FRANÇAIS. 


377 


adora  298, 

enfirmitâ  298, 

acre  299, 

animô  302, 

/  cède  307, 

entyê  m.,  entyera  i.  307, 

/  n/c,  308, 

i  nïyo  ?09, 

yîgue  309,  ^10,  figa^M,  312, 

)>  '«/l'nf  310,)  'encline  312, 

djustice  311,  312,  2Uif/c£  313, 

avjr/a  311,  312, 

familge  311,  312,  313,  314, 

parece,  pareice,  327  (pigritia), 

mervelye  311, 

prodize  313, 

prodizo  314,  prodige  359, 

amateur  3 14,  31^,  316, 

;7jfe«r  314, 

serviteur  315, 

amoïireû  3 1 6, 

doùloùreu  3  16. 


314,  315,  316,  317,  318,  il  faut 
admettre  une  influence  du  fr.  comme 
elle  a  lieu  sur  ces  mêmes  mots  dans 
le  canton  de  Vaud,  où  le  son  eu 
n'existe  que  dans  un  seul  mot.  Il 
faut  ajouter  à  ces  mots  ardeur,  fa- 
veur, vigueur,  315,  3 16  ;  neu,  demeu- 
re 317,  tirent  leur  irrégularité  de 
l'infl.  du  fr. 

caduc,  cadeu  319,  320,  321, 

nature  319, 

djuste  320,  zuste  322, 

lutte  320,  322, 

purge  320,  purze  322, 

audo  321. 

Les  différentes  formes  de  commodus 
sont  des  formes  à  demi  savantes. 

ôppëti  327, 

ogmatâ,  ôgmentâ  328, 

admirable  334, 

âme,  dma  334, 

odacheù  338, 


Dans  les  mots  cateur,  couleur,  koneur     éloge,  eloze  338,  339. 

On  désirerait  souvent  des  explications  plus  étendues  sur  la  genèse  des  formes. 
Celles  qu'on  trouve  ne  sont  pas  toutes  très-vraisemblables  :  ainsi,  p.  3 1 1,  M.  H. 
pense  que  dans  les  formes  telles  que  fam'na,  far'na,  ep'na,  l'accent  a  passé 
d'abord  sur  la  pénultième  et  qu'ensuite  \'i  est  tombé.  L'explication  la  plus  natu- 
relle et  qui  est  confirmée  par  les  mêmes  mots  (p.  3 13)  fdmëna,  fârëna,  épëna,  est 
que  î  s'est  changé  régulièrement  en  ë  (=  £  muet),  son  si  faible  que,  ne  pouvant 
soutenir  l'accent,  il  l'a  rejeté  sur  la  syllabe  précédente.  On  sait  qu'en  français 
aucun  e  muet  n'est  accentué.  —  La  forme  poaibye,  p.  3 18,  prouve  clairement  que 
l'antécédent  qu'il  donne  à  pubye  3 1 5  (  =  populus)  et  qui  serait  eu,  n'a  pas  existé. 
Il  y  a  eu  contraction  des  deux  sons  en  un  seul .  —  Les  mots  leivrô,  peivrô,  baire^ 
qui  sont  donnés,  p.  312^  314,  comme  des  formes  exceptionnelles,  doivent  être 
regardés  comme  réguliers.  —  Gorge,  322,  de  gurges,  étymologie  proposée  par 
Diez,  est  incertain.  —  Cauda  donnant  coua  devrait  se  trouver  à  0  long,  parce 
qu'on  sait  que  de  très-bonne  heure  en  latin  vulgaire  ce  mot  se  prononçait  coda 
(Comp.  le  prov.  coa).  —  Un  des  phénomènes  les  plus  curieux  du  dialecte  de 
Neuchâtel  serait  d'avoir  des  mots  accentués  sur  l'antépénultième,  p.  ex.  c'ë'nëvo 
p.  325.  Yena-t-il  aussi  dans  le  canton  de  Vaud?  —  Cacon,  p.  327,  àtquisqueunus, 
est  une  étymologie  qui  n'est  prouvée  que  par  celle  d'un  autre  mot  d'une  incerti- 
tude trop  grande  pour  que  je  puisse  l'admettre.  —  Les  formes  verbales  fouran, 
souran,  regardées  comme  des  parfaits  {=fuerunt,  sa puerunt)  sont  bien  plus  proba- 
blement des  plus-que-parfaits.  —  Je  doute  que  dans  foti,  hêtre  p.  340,  le  r  soit 
introduit  pour  supprimer  le  hiatus.  Comp.  le  gruérin  fogi  oh  ç  =  th  angl. 
correspond  à  st  latin.  J.  Cornu. 

Romania,  Il  2  J 


378  PÉRIODIQUES 

P.  434-461.  H.  Schuchardt.  Romanische  Sprachwissenschaft.  Aus  Zcitschriften. 
Le  savant  professeur  de  Halle  annonce  l'intention  de  dépouiller  désormais  régu- 
lièrement dans  la  Zeitschrift  les  principales  publications  relatives  à  la  linguistique 
romane,  et  notamment  les  périodiques.  Il  débute  par  l'analyse  critique  d'un 
mémoire  fort  intéressant  de  M.  Zupitza,  paru  dans  le  tome  XII  du  Jahrbuch  fiir 
romanische  Literatur,  du  fasc.  II  des  Romanische  Studicn  de  M.  Bœhmer  (voy. 
Romania  I,  394),  et  des  deux  premières  livraisons  de  la  Romani^î.  Je  me  permettrai 
de  relever  deux  ou  trois  observations  qui  me  concernent.  M.  Sch,  accepte  mon 
étymologie  de  faile,  mais  s'étonne  avec  raison  que  je  n'aie  pas  cité  le  pg.  festo, 
sous  lequel  Diez  parle  du  mot  français  ;  c'est  que  j'ai  rédigé  ma  note  sans  avoir 
encore  la  troisième  édition  du  Dict.  étymologique  ;  il  faut  joindre  aux  formes 
indiquées  le  mot  portugais,  qui,  comme  le  fr.,  se  présente  sous  la  forme  masc. 
festo  et  fém.  Jesta,  et  qui  a  dû  exister  aussi  en  espagnol  (où  s'est  conservé  le 
verbe  enhiestar).  —  M.  Sch.  m'avertit  que  c'est  en  reproduisant  sans  faire  atten- 
tion une  phrase  de  lui  que  j'ai  placé  Constantin  Porphyrogénète  (905-9^9)  au 
VII*  siècle  {Rom.  I,  10,  n.  6).  Il  réclame  contre  l'opinion  que  je  lui  prête  (Rom. 
I,  i)  sur  la  parenté  de  Roma  et  de  Ranmes  (je  la  lui  ai  attribuée,  non  point 
induit  en  erreur  par  Corssen,  mais  à  cause  de  son  hypothétique  Ravima,  qui 
semblait  créé  tout  exprès  pour  produire  à  la  fois  Roma  et  Ramnes).  La  faute 
d'impression  continuité  pour  non-continuité  a  déjà  été  corrigée  (Rom.  I,  p,  239, 
509).  —  Espérons  que  M.  Sch.  continuera  cette  intéressante  revue. 

G.  P. 

VII.  RE^^JE  DES  Sociétés  savantes,  Septembre-Octobre  1872.  —  P.  285. 
Rapport  de  M.  Michelant  sur  la  proposition  faite  par  M.  Bonnardot  de  publier 
dans  les  Documents  inédits  un  recueil  de  textes  lorrains*. 

Novembre-Décembre  1872.  —  P.  414.  Rapport  de  M.  Rathery,  sur  une  série 
de  36  chansons  populaires  (en  français)  du  Morbihan,  recueillies  aux  environs  de 
Vannes,  et  communiquées  par  M.  Rosensweig. 

V,  Janvier-Février  1873.  —  P.  67.  Rapport  de  M.  P.  Meyer  sur  trois 
chartes  du  Beauvaisis,  communiquées  par  M.  Desjardins.  L'une  de  ces  chartes 
(1308)  fait  mention  deVencis  ou  ancis  (avortement),  l'un  des  cas  de  haute  justice; 
une  autre  (1158)  nous  donne  le  plus  ancien  exemple  connu  du  mot  c'cAd/d^  ; 
«  virgas  ad  vineas  sustentandas  que  vulgo  hescaraz  appellantur.  » 

VIII.  Revue  de  Gascogne,  XIV,  7  (juillet).— P.  293-508.  P.  Meyer,  la  Chan- 
son de  Girart  de  Roussillon,  traduite  vour  la  première  fois  d'après  le  ms.  d'Oxford 
(suite).  C'est  le  troisième  article  :  les  deux  premiers  ont  paru  dans  la  même 
revue  en  nov.  1869  et  avril  1870.  La  partie  traduite  s'étend  actuellement  jus- 
qu'au vers  2532  du  ms.  de  Paris,  éd.  Hofmann  (p.  8oderéd.  de  M.  Francisque 
Michel).  La  traduction  complète  d'un  poème  d'environ  10,000  vers,  qui  serait 
inintelligible  sans  de  nombreuses  notes,  ne  pouvant  prendre  place  dans  une 
revue,  on  a  dû  se  borner  pour  certaines  parties  à  une  simple  analyse.  Le  texte 
suivi  est,  comme  l'indique  le  titre,  le  ms.  d'Oxford,  mais  les  autres  mss.  n'ont 
point  été  négligés.  Les  principes  qui  ont  guidé  le  traducteur  dans  le  choix  des 


I .  Cette  proposition  a  été  adoptée  par  le  Comité  des  travaux  historiques. 


PÉRIODIQUES  n9 

leçons  sont  ceux  qu'il  a  exposés  en  1869  dans  le  Jahrbiichfiir  rowanische  Litcratur. 
Parmi  les  notes  qui  accompagnent  les  morceaux  traduits  dans  le  présent  n"  de 
la  Revue  de  Gascogne,  il  en  est  une  qui  offre  de  l'intérêt  pour  l'histoire  de  l'épo- 
pée française:  celle  qui  concerne  la  légende  de  Senebrun  de  Bordeaux  (éd. 
Hofmann,  v.  1867). 

IX.  Petite  Revue  des  Birliophiles  Dauphinois,  Grenoble,  Ed.  Allier. 
N"*  V  à  Vin  (Mars  1870,  —Avril  1873).  —  Cet  intéressant  recueil,  inter- 
rompu par  suite  de  la  guerre,  reprend  maintenant  sa  publication  et  la  continuera, 
nous  l'espérons,  avec  régularité.  Il  renferme  presque  en  chaque  numéro  des 
documents  qui  sont  de  nature  à  intéresser  les  personnes  qui  s'occupent  de  phi- 
lologie romane.  Ainsi  le  n*  4  contenait  le  texte  en  langue  vulgaire  de  la  coutume 
de  Saint-Vallier  (1204),  document  important  pour  l'étude  des  dialectes  de  la 
langue  d'oc.  Dans  le  présent  fascicule,  qui  répond  à  quatre  numéros,  nous 
signalerons  p.  95-103,  une  notice  de  M.  C.  U.  Chevalier,  sur  un  missel  de 
l'église  de  Die,  imprimé  en  1499,  dont  on  ne  connaît  que  deux  exemplaires.  II 
s'y  trouve  diverses  proses,  dont  cinq,  propres  au  Dauphiné,  sont  réimprimées 
par  M.  l'abbé  Chevalier.  —  P.  103-107.  Le  directeur  de  la  Petite  Revue, 
M.  Gariel,  publie  les  statuts  d'un  ordre  de  sainte  Catherine,  jusqu'à  ce  jour 
inconnu.  C'est  un  document  du  XIV''  siècle,  rédigé  en  français,  mais  plein  de 
traces  du  dialecte  dauphinois.  On  sait  que  les  textes  de  ce  dialecte  sont  rares. 

X.  Revue  DE  Marseille  et  de  Provence.  —  Avril  1873.  P.  169-187. 
V.  Lieutaud,  Lou  Rourtiûn  d'Arle.  Il  y  a  à  la  bibliothèque  de  Méjanes  (Aix), 
trois  volumes  du  siècle  dernier,  cotés  809-1 1 ,  qui  contiennent  sous  le  titre  assez 
approprié  de  Chaos  d'Arles  une  suite  de  documents  de  tout  genre  sur  Arles.  Ces 
documents  paraissent  extraits  des  archives  d'Arles*.  Entre  autres  se  trouve 
«  lou  rouman  d'Arles  »  que  publie  M.  Lieutaud,  et  dont  il  indique  le  contenu 
ainsi  qu'il  suit  :  «  C'est  une  espèce  de  grossier  résumé  d'un  long  poëme,  qui 
»  devait  contenir  la  fondation  de  cette  ville  (Arles),  la  Passion  de  Notre-Seigneur, 
»  la  vengeance  qu'en  tire  Titus  pendant  que  Vespasien  habite  les  bords  du  Rhône, 
))  la  mort  de  Pilate,  la  prédication  de  l'évangile  par  saint  Trophime...  Puis 
»  vient  Maugis,  le  sorcier  bien  connu  de  l'histoire  poétique  Charlemagne,  qui 
»  bâtit  jadis  les  arènes*.  L'empereur  retourne  ensuite  à  Rome  accompagné  des 
»  meilleurs  d'Arles.  Les  Sarrasins  en  profitent  pour  s'emparer  de  la  ville,  et  n'en 
»  sont  chassés  qu'après  moult  (51c)  combats  du  grand  Charles...  « 

M.  L.  pense  que  ce  morceau  est  extrait  d'un  poëme  en  alexandrins,  auquel 
appartenait  aussi  l'histoire  de  Tersin  que  j'ai  mise  au  jour  dans  le  premier 
numéro  de  la  Remania.  Ces  propositions  sont  très-vraisemblables.  Il  est  de 
fait  que  les  mêmes  personnages  (le  roi  Thibaut,  le  roi  Andegier,  le  roi  Carbuyer 
et  sa  femme  Borriana',  le  comte  Bigart),  figurent  dans  les  deux  textes,  et  que 
les  deux  récits  coïncident  pour  une  partie,  l'expédition  de  Charlemagne  en  Pro- 

1.  Voy.  Mouan,  Catalogue  raisonné  des  manuscrits  concernant  la  ville  d'Arles  (Aix, 
1847),  p.  59-60. 

2.  Ceci  est  fort  douteux.  Je  ne  vois  guère  de  raison  d'identifier  «  lo  fil  de  Magin  que 
las  Arenas  fes  complir  »  avec  Maugis. 

3.  Loriana  dans  le  Rouman  d'Arles. 


JSO  PÉRIODIQUES 

vence  ;  mais  il  faut  que  l'un  des  deux  récits  ait  été  fortement  remanié,  car  dans 
la  partie  où  le  fonds  est  le  même,  les  difTérences  de  narration  sont  très-notables. 
Le  récit  remanié  est  évidemment  Tcrsin,  car  le  rouman  d'Arles  suit  assez  exacte- 
ment son  original  perdu  pour  en  avoir  bien  souvent  conservé  des  vers  entiers. 
C'est  une  copie  (une  très-mauvaise  copie,  il  est  vrai)  presqu'autant  qu'une  tra- 
duction en  prose.  On  en  jugera  par  ces  quelques  lignes  du  début  ;  je  souligne 
les  rimes  :  «  Quant  Vespasian  e  Tite  ac  conquista-  la  terra  d'otre  mar  o  de 
»  Jérusalem,  Gentils  li  guerregron  la  villa  de  Jérusalem,  et  el  va  la  lur  donar  et 
»  autregar  ;  pueys  s'en  tornet  a  Roma  a  la  nobla  sieutti/,  e  cant  son  paire  lo  vi 
n  el  li  a  demander  :  Digas  mi  filh,  com  aves  tant  esut  ?  Han  vostren  las  fais 
»  Jurieux  contraster,  ni  desveddî  la  terra  que  non  la  cias  \n\.rat?...  »  On  voit 
que  la  forme  originale  se  devine  assez  pour  qu'on  puisse  sans  témérité  en  entre- 
prendre la  restitution.  M.  L.  a  donc  essayé  de  remettre  en  vers  ce  morceau.  Sa 
tentative,  fort  imparfaite  dans  la  Revue  de  Marseille,  a  été  notablement  améliorée, 
grâce  à  des  suggestions  amies,  dans  le  tirage  à  part  qui  a  été  fait  de  ce  travail. 
Néanmoins,  il  reste  encore  bien  à  faire,  non-seulement  pour  la  correction 
grammaticale,  beaucoup  trop  négligée  par  M.  L.,  mais  pour  le  sens.  Toute- 
fois, avant  de  se  livrer  aux  conjectures,  il  faudrait  avoir  épuisé  les  sources 
manuscrites.  Et  c'est  ce  qui  n'est  pas  fait.  Car  enfin  le  texte  sur  lequel  le  com- 
pilateur du  Chaos  d'Arles  a  fait  au  siècle  dernier  sa  copie,  doit  exister  encore 
dans  ces  archives  municipales  d'Arles  qui  sont  si  riches  et  si  mal  connues.  Et  en 
tout  cas,  outre  la  copie  du  Chaos  d'Arles,  il  y  en  a  deux  autres  que  M.  L.  men- 
tionne en  note,  p.  175,  et  qu'il  a  trouvées  pendant  l'impression  de  son  travail.  Je 
reviendrai  du  reste  sur  les  questions  que  soulève  le  rouman  d'Arles  dans  une 
notice  que  j'ai  l'intention  de  publier  un  jour  sur  un  Arlésien  peu  connu,  et 
pourtant  fort  intéressant,  Bertran  Boisset.  P.  M. 

XI.  Revue  critique  d'Histoire  et  de  Littérature,  Avril-Juillet  1873. — 
89.  Strùmpell,  Die  ersten  Bibeliibersetzungen  der  Franzosen  (Marie  Hyacinthe), 
opuscule  à  tous  égards  détestable.  —  97.  Granier  de  Cassagnac,  Histoire  des 
origines  delà  langue  française  (G.  P.).  —  112.  Maspons,  Lo  Rondallayre  (Th.  de 
Puymaigre),  cf.  Romania  I,  257.  —  122.  Pitre,  Studi  di  poesia  populare  (Th. 
de  Puymaigre).  —  129.  Adam  de  la  Halle,  Œuvres  complètes  publiées  par  M.  de 
Coussemaker  (Bonnardot).  Le  critique  montre  que  dans  cette  édition  le  texte  et 
la  transcription  de  la  musique  originale  laissent  également  à  désirer. 

XII.  LiTERARiscHES  Centralbla'i r ,  1873,  Avril-Juillet.  —  14.  Scheler, 
Dictionnaire  d'êtymologie  française,  2«  édition.  Caix,  Saggio  sulla  storia  délia  lingua 
t  dei  dialetti  d'Jtalia.  —  15.  Ascoli,  Archivio  glottologico  italiano,  vol.  I^"".  —  16. 
Bourguignon,  Grammaire  de  la  langue  d'oïl  (ouvrage  de  seconde  main).  —  20. 
Ville-Hardouin,  publ.  par  M.  de  Wailly.  — 23.  Storm,  De  romanske  Sprog  og 
Folk.  Lœschhorn,  Zum  normannischen  Rolandsliede  (cf.  ci-dessuse  p.  261). 

XIII.  BiBLiOGRAPHiA  CRiTiCA,  fasc.  VII-VIII.  —  Art.  54,  Musicas  c  cancôes 
populares  colligidas  da  tradiçâo,  par  Adelino  Antonio  das  Neves  e  Mello  (art.  de 
M.  Braga  :  le  recueil  ne  comprend  que  des  cantigas  soltas).  —  42.  Monaci,  Canti 
antichi  portoghesi  (premier  et  très-intéressant  article  de  M.  Braga). 


CHRONIQUE. 


La  collection  des  Documents  inédits,  qui  depuis  plusieurs  années  n'avait  publié 
aucun  texte  intéressant  pour  l'étude  de  nos  antiquités  littéraires,  s'enrichira 
prochainement  de  deux  volumes  qui  seront  bien  venus  des  romanistes.  Dans  le 
premier  sera  éditée  par  M.  Fr.  Michel  la  traduction  française  du  psautier  que 
contient  un  ms.  bien  connu  de  Trinity  Collège,  Cambridge.  Les  variantes  du 
ms.  B  N.  Lat.  8846  seront,  toutes  sans  exception,  données  en  note.  Ces  deux 
exemplaires,  les  seuls  connus  de  cette  version  du  psautier  %  ne  présentent  au 
reste  que  des  différences  purement  orthographiques.  Ce  sont  l'un  et  l'autre  des 
psautiers  quadripartita  tels  que  celui  de  Bamberg,  décrit  dans  k  Serapmm  du  i  j 
nov.  1865,  et  la  glose  française  est  placée  entre  les  lignes  de  la  version  dite 
Hebraa.  Le  plan  suivi  par  l'éditeur  est  celui  qui  a  été  déterminé  dans  un  rap- 
port lu  au  Comité  des  travaux  historiques  en  décembre  1869  (voy.  Revue  des 
Sociétés  savantes,  5"  série,  I,  11  et  70).  L'impression  en  est  arrivée  actuellement 
jusqu'à  la  23*  feuille,  qui  se  termine  avec  le  psaume  CIL 

La  seconde  des  publications  romanes  que  doivent  contenir  les  Documents  inédits, 
est  un  poème  en  vers  français  de  huit  syllabes  composé  par  un  auteur  nommé 
Ambroise  sur  l'expédition  de  Richard  Cœur  de  Lion  en  Palestine.  L'unique  ms. 
de  ce  poème,  conservé  au  Vatican,  avait  été  plus  d'une  fois  signalé  à  l'attention 
des  érudits  :  M.  Keller  en  avait  même  édité  le  début  dans  son  Romvart  (p.  4 1 1  -24), 
mais  la  valeur  historique  n'en  avait  pas  été  reconnue  jusqu'à  MM.  G.  Monod  et 
G.  Paris  qui  ont  récemment  proposé  au  Ministre  de  l'instruction  publique  la 
publication  de  ce  précieux  ouvrage  dans  les  Documents  inédits.  Cette  proposition 
a  été  adoptée  par  le  Comité  des  travaux  historiques  dans  sa  séance  du  9  juin 
dernier,  après  lecture  d'un  rapport  dont  nous  donnons  ici  un  extrait  qui  fera 
comprendre  en  quoi  consiste  l'intérêt  de  l'ouvrage  2. 

«(  Depuis  longtemps  on  avait  signalé  un  passage  du  Chronicon  Terra  Sanctce, 
ouvrage  anonyme  attribué  sans  raison  à  Raoul,  abbé  de  CoggeshaP,  où  il  est 
fait  allusion  à  un  récit  français  sur  l'expédition  de  Richard  :  «  Si  quis  plenius 


1 .  On  connaît  au  contraire  un  assez  grand  nombre  de  copies  de  la  version  dont  le  ms. 
d'Oxford  publié  par  M.  Fr.  Michel  en  1860  est  le  meilleur  type.  Le  rapport  dont  il  est 
question  un  peu  plus  loin  en  mentionne  cinq  mss.,  mais  depuis  l'auteur  de  ce  même  rapport 
en  a  retrouvé  deux  autres. 

2.  Ce  rapport  paraîtra  dans  un  prochain  numéro  de  la  Revue  des  Sociétés  savantes. 

J.  Voy.  Sir  Th.  Duffus  Hardy,  Descriptive  Catalogue  of  materials  relating  to  the  His- 
tory  0]  Great  Britain  and  Ireland,  II,  456. 


j82  CHRONIQUE 

»  scire  desiderat,  légat  librum  quem  Domnus  Prior  Sanctae  Trinitatis  de  Londo- 
»  niis  ex  Gallica  lingua  in  latinum,  tam  eleganti  quam  veraci  stylo,  transferri 
»  fecit'.  »  Le  livre  du  prieur  de  la  Trinité  de  Londres,  auquel  il  est  ici  fait 
allusion,  c'est  indubitablement  V It'tnerarium  Pcregrinorum  et  Gesta  régis  Ricardi, 
lasource  principale  de  l'histoire  de  l'expédition  de  Richard  en  Palestine,  ou- 
vrage attribué,  par  Gale  et  par  ceux  qui  l'ont  suivi,  à  Geoffroi  Vinsauf. 
M.Stubbs,  le  dernier  éditeur  de  l'Itinéraire  %  a  fait  une  juste  application  du 
passage  précité  du  Chronicon  Terra  Sancta,  et  s'en  est  servi  concurremment  avec 
d'autres  arguments,  pour  retirer  à  Geoffroi  Vinsauf  un  ouvrage  qu'il  convient 
de  restituer  à  Richard,  prieur  ou  chanoine  de  la  Trinité  de  Londres'.  Mais  il 
ne  veut  pas  aller  plus  loin  :  il  admet  avec  le  Chronicon  que  Vltinèraire  est 
l'œuvre  de  Richard,  mais  il  rejette  absolument  l'autorité  de  cette  même  chronique 
lorsqu'elle  affirme  que  Richard  n'a  fait  que  traduire  en  latin  un  ouvrage  fran- 
çais '.  Pour  lui  ['Itinéraire  est  une  composition  parfaitement  originale,  et  il  en 
déduit  longuement  les  raisons,  parmi  lesquelles  il  en  est  qui  à  première  vue 
semblent  assez  spécieuses.  Tout  au  plus  admettrait-il  que  l'auteur  avait  écrit  en 
français  des  notes  d'après  lesquelles  il  aurait  ensuite  rédigé  son  ouvrage  en  latin. 
Ces  raisons  paraissent  n'avoir  soulevé  aucune  objection,  et  Sir  Th.  Duffus 
Hardy  les  admet  pleinement  \ 

»  Si  bien  déduite,  et  à  divers  égards  si  intéressante  que  soit  l'argumentation  à 
laquelle  s'est  livré  M.  Stubbs,  elle  est  radicalement  renversée  par  l'apparition  du 
poème  dont  MM.  Monod  et  Paris  nous  proposent  la  publication.  De  l'examen 
auquel  votre  commission  s'est  livrée,  résulte  la  confirmation  la  plus  complète  de 
l'opinion  exprimée  par  M.  Monod  dans  sa  lettre,  à  savoir  aue  Vltinerarium  n'est 
autre  chose  que  la  traduction  élégante  et  exacte  du  poème  a'Ambroise.  Sauf  que 
le  traducteur  latin  a  modifié  en  certains  endroits  l'ordre  du  récit ,  il  lui  eût  été 
difficile  d'être  plus  fidèle.  L'auteur  du  Chronicon  Terra  Sancta  avait  donc  raison. 
C'est  ainsi  que,  selon  la  juste  observation  de  M.  Monod,  k  une  œuvre  remar- 
quable que  l'on  croyait  jusqu'ici  appartenir  exclusivement  à  l'historiographie  an- 
glaise, est  restituée  à  la  nôtre.  »  Pour  constater  par  une  preuve  en  quelque 
sorte  palpable  le  rapport  de  Vltinerarium  latin  à  son  original  français,  votre 
com.mission  croit  devoir  placer  en  regard  l'un  de  l'autre  le  texte  latin  et  le  texte 
français  de  deux  passages  pris  en  deux  parties  différentes  du  récit.  (Nous  n'en 
rapporterons  qu'un  ici.) 

»  Ce  qui  suit  a  trait  à  l'assaut  de  Daron  : 


Ms.  du  Vatican,  fol.  68  c. 

Et  il  se  misent,  ço  me  semble, 
En  la  maistre  tur  tuit  ensemble; 
Mais  de  grand  mal  se  porpenserent 
Qui  lor  chevals  esjareterent 
Et  que  li  crestiens  eussent  ° 
Ne  que  chevalchier  les  peiissent. 
La  gent  Dieu  el  chaste!  montèrent. 
E  cil'  qui  primes  i  entrèrent 
Seguins  Barrez  fud  li  premiers. 


Hinerarium  V,  xxxix  (édit.  Stubbs,  p.  354). 

Turcos  a  ruina  fugientes  raptim  nostri 
insequuntur  casdentes;  qui  resistere  non  va- 
lentes  se  intromiserunt  in  turrim  principa- 
lem  ;  nequissimo  quidem  usi  consilio  : 
universos  equos  suos,  ne  alienum  cédèrent 
in  usum ,  prius  subnervaverant.  Ipsis 
fugientibus,  nostri  viriliter  ingrediuntur  in 
castrum  ,  quorum  primus  erat  Seguinus 
Barrez  cum  armigero  suo  Ospiardo*;  ter- 


1 .  Ce  texte  a  été  cité  notamment  par  M.  de  Mas  Latrie  dans  son  «  Essai  de  classifica- 
tion des  continuateurs  de  Guillaume  de  Tyr  » ,  Biblioth.  de  l'École  des  chartes,  j"  série, 

I,  56. 

2.  En  1864,  dans  la   collection  des  Chronicles  and  Memorials  of  Great  Britain  and 
Ireland. 

}.  C/iano(n€  d'après  Nicolas  Trivet;  voy.  Stubbs,  Introduction,  p.  xl-xlj. 
4.  Introduction,  p.  Iv  et  suiv. 
<i.  Descriptive  Catalogue,  II,   J05. 

6.  Sic,  corr.  Que  li  crestien  nés  eussent. 

7.  Corr.  De  cils? 

8.  Espiardo,  dans  un  autre  ms.,  ce  qui  s'accorde  avec  le  français. 


CHRONIQUE  583 

Et  Espiarz  uns  escuiers;  tius  intrantium  Petrus  erat  de  Garstonia»; 

Ne  se  tint  pas  de  Seguin  loinz.  alii    quaniplurimi  postea  quorum  jam  no- 

Li  tierc  fud  Pieres  li  Gascoinz  ;  mina    exciderunt.     Baneria     Stephani    de 

E  d'autres  en  i  pot  aveir  Longo  Campo  prima  mûris  eminebat  impo- 

Dont  je  ne  poi  les  nons  saveir.  sita  ;    secunda    comitis    Leicestriï  ,    tertia 

Puis  i  entrèrent  les  banieres  ;  Andreae  de  Chavegni,  quarta   Reimundi  filii 

Si  n'i  ot  de  plusors  manières  :  principis.  Genuenses  etiam  et  Pisani.... 

Estiene  de  Longchamp  première 

I  entra,  si  n'iert  pas  entière. 

Et  anceis  esteit  '-  molt  depcciée 

(E)  après  icele  (i)  fud  dresciée 

La  '  le  conte  de  Leicestre  ; 

E  de  aseûr  mur  (mult  ?)  a  destre 

Fud  l'Andriu  de  Chavigni  mise  ; 

E  ovec  celé  i  fud  (celé)  assise, 

Après,  la  mon  seignor  Reimont, 

Le  filz  le  Prince,  el  mur  amont . 

E  cil  de  Gienne  e  cil  de  Pise.... 

»  La  traduction  latine  est  partout  de  cette  exactitude.  On  remarque  que  le 
traducteur  conserve  presque  toujours  les  noms  sous  leur  forme  vulgaire,  ne  se 
hasardant  à  traduire  que  ceux  dont  l'équivalent  latin  était  facile  à  trouver. 

«  Il  devra  donc  être  admis  dorénavant  que  toute  la  valeur  attribuée  jusqu'à 
ce  jour  à  Vltincrarium  doit  être  reportée  à  son  original.  C'est  cet  original  qui 
devient  la  principale  source  de  l'histoire  de  la  troisième  croisade,  la  traduction 
latine  n'ayant  plus  qu'une  importance  accessoire  ,  et  ne  pouvant  être  uti- 
lisée que  pour  aider  à  l'interprétation  du  texte  français  qui,  ne  nous  ayant  été 
conservé  que  par  un  seul  manuscrit,  présente  çà  et  là  des  obscurités  et  même 
des  lacunes.  » 

—  M.  le  D""  Fœrster^  de  Vienne,  l'éditeur  du  fabliau  du  Tombcor  Nostre  Dame, 
que  renferme  le  présent  n'  de  la  Romania,  va  publier  prochainement  une  édition 
du  poème  de  Richart  le  bel  dont  l'unique  ms.  est  à  Turin,  et  qui  n'est  connu 
jusqu'à  présent  que  par  les  analyses  de  M.  Scheler  et  de  M.  Casati  ;  voy.  Revue 
critique,  '868,  art.  269. 

—  M.  de  Wailly  achève  l'impression  d'une  nouvelle  édition  de  Joinville,  qui 
contiendra  le  texte  restitué  déjà  édité  par  le  même  savant  pour  la  Société  de 
l'Histoire  de  France  en  1868,  et  la  traduction  littérale  qui  accompagne  l'édition 
de  1867.  Cette  édition  sera  publiée  chez  Didot  dans  le  format  et  avec  les  carac- 
tères du  Villehardouin. 

—  La  Société  de  l'Histoire  de  France  vient  de  mettre  sous  presse  chez  M.  Gou- 
verneur l'édition  de  la  Chanson  de  la  Croisade  d'Albigeois  préparée  par 
M.  P.  Meyer.  Cette  édition,  avec  la  traduction,  les  notes,  les  tables,  se  compo- 
sera de  deux  volumes.  La  Société  espère  voir  paraître  le  premier  au  commence- 
ment de  l'année  prochaine. 

—  Nous  avons  reçu  le  prospectus  d'une  Société  qui  se  forme  en  Angleterre 
pour  l'étude  des  patois  anghh  (English  Dialect  Society)  *.  L'objet  de  cette  Société 

I.  M.  Stubbs  rejette  en  variante  la  bonne  leçon  Gasconia. 
1.  Corr.  crt. 

3.  Corr.  Ccle. 

4.  Nous  traduisons  à  dessein  dialect  par  patois  :  l'anglais  n'a  que  dialect  pour  corres- 
pondre à  dialecte  et  à  patois.  Ayant  deux  mots  à  notre  disposition,  il  est  commode 
de  réserver  l'un  (dialecte)  à  l'état  ancien  de  la  langue,  et  l'autre  {patois)  à  son  état 
moderne. 


384  CHRONIQUE 

est  d'abord  d'établir  un  lien  entre  les  personnes  qui  s'intéressent  aux  patois 
anglais,  puis  de  recueillir  les  moyens  de  faire  des  publications  qui  pourront  être 
l'œuvre  collective  de  plusieurs  membres.  Le  nom  de  M.  W.  Skeat,  le  secrétaire 
de  cette  Société,  l'éditeur  avantageusement  connu  de  Piers  Plowman  et  de  maint 
autre  ouvrage  en  ancien  anglais,  est  un  sûr  garant  de  la  direction  vraiment 
scientifique  qui  sera  donnée  aux  travaux  de  cette  Société.  Chez  nous  aussi,  il  y 
a  quelques  années,  il  avait  été  question  de  la  fondation  d'une  Société  ayant  pour 
but  l'étude  de  nos  patois.  M.  Burgaud  des  Marets,  qui  en  avait  eu  l'idée,  n'a 
pu,  à  cause  de  l'état  de  sa  santé,  donner  suite  à  ce  projet.  Cependant  il  serait 
à  désirer  que,  soit  par  des  travaux  collectifs,  soit  par  des  publications  isolées, 
la  France  se  tînt  en  cet  ordre  d'études  au  niveau  des  pays  voisins.  Aussi  accueil- 
lons-nous avec  satisfaction  la  nouvelle,  que  nous  apporte  la  chronique  du  dernier 
numéro  de  la  Revue  des  langues  romanes,  d'une  mission  accordée  à  MM.  Brin- 
guier  et  de  Tourtoulon,  «  à  l'effet  de  déterminer  la  limite  qui  sépare  la  langue 
d'oc  de  la  langue  d'oïl.  »  Ce  n'est  pas  que  nous  pensions  que  ce  but  précis 
puisse  être  pleinement  atteint  :  deux  langues  de  même  origine  se  fondent  pour 
ainsi  dire  l'une  dans  l'autre  à  leur  point  de  rencontre,  de  telle  sorte  que  la  ligne 
de  démarcation  ne  peut  être  tracée  que  d'une  façon  assez  arbitraire,  mais  il  est 
impossible  que  la  recherche  de  cette  limite  un  peu  fugitive  ne  conduise  pas,  en 
dehors  même  du  but  qu'on  se  propose,  à  des  résultats  intéressants. 

—  Notre  collaborateur,  M.  le  D""  Joh.  B.  Storm,  vient  d'être  nommé  pro- 
fesseur des  langues  anglaise  et  romanes  à  l'Université  de  Christiania.  Dans  le 
semestre  qui  commence  en  Norwège,  au  mois  d'août  1873,  il  expliquera  pen- 
dant deux  heures  par  semaine  la  Chanson  de  Roland,  et  pendant  une  heure  les 
premiers  chants  de  la  Divina  Commedia. 

—  La  Bibliothèque  de  la  ville  de  Dijon  a  reçu  récemment  (juin  1869)  en 
don,  de  M.  Queneau  d'Aumont,  un  précieux  manuscrit  qui  contient,  malheu- 
reusement non  sans  lacunes,  les  deux  branches  principales  des  Loherains,  le 
Garin  et  le  Girbert.  Ce  manuscrit,  qui  comprend  aujourd'hui  97  feuillets  à  deux 
colonnes,  et  qui  garde  encore  son  ancienne  reliure  en  bois  recouvert  de  peau, 
a  été  écrit  au  XIII«  siècle,  et  paraît,  d'après  un  examen  tout  à  fait  superficiel 
des  formes  du  langage,  avoir  été  exécuté  dans  la  partie  sud-est  de  la  Lorraine. 
Le  texte  semblerait  se  rapprocher  du  ms.  de  Berne  plus  que  des  autres.  Nous 
espérons  que  le  savant  et  obligeant  bibliothécaire  de  Dijon,  M.  Guignard,  don- 
nera de  ce  manuscrit  une  notice  détaillée. 


ERRATA  DU  PRÉCÉDENT  NUMÉRO. 

P.  248,  ligne  avant-dernière  des  notes  :  ainde,  I.  inde.  P.  257,  r*  ligne  de 
la  charte  :  savoir,  1.  savour.  Ibid.,  dernière  ligne  des  notes  :  Thiancourt, 
I.  Thiaucourt. 

P.  201,  Vocabulaire  de  Blandin  de  Cornouailles.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  proposer 
aucune  correction  pour  le  mot  alan.  C'est  l'esp.  alano  qui  maintenant  signifie 
dogue  ;  cf.  Du  Cange,  alanus.  Ce  mot  apporte  donc  une  preuve  nouvelle  de 
l'origine  catalane  du  roman  de  Blandin. 

Nogent-le-Rotrou,  imprimerie  de  A.  Gouverneur. 


LE    FONTl    DEL    NOVELLINO. 


Raccogliendo  in  maggior  copia  che  finora  da  altri  non  si  facesse  ', 
notizie  risguardanti  l'origine  délie  varie  narrazioni  onde  si  compone 
l'antico  libro  detto  il  NovcUino,  stimo  non  disulile,  anzi  necessario,  pre- 
mettere  qualche  cenno  sul  tempo  in  che  esso  dovette  esser  compilato,  e 
se  fu  opéra  di  molti  o  di  un  solo,  e  in  taie  ultimo  caso  chi  questi  possa 
essere,  riferendo  compendiosamente  le  diverse  opinioni  messe  fuori 
da  quanti  fmora  ebbero  occasione  di  trattare  siffatto  argomento. 


E  prima  d'ogni  altra  cosa  è  da  sapere  come  il  Novellino  o  Libro  di 
novelle  e  di  bel  padar  gentile  non  sia  giunto  a  noi  in  una  sola  ed 
unica  forma,  ma  in  più  e  diverse,  e  come  le  differenze  fra  testo  e  testo 
non  siano  soltanto  di  frasi  e  di  parole,  ne  di  maggiore  o  minor  ampiezza 
del  racconto,  ma  anche  talvolta  sostanziali  e  di  materia,  trovandosi 
nell'  uno  novelle  che  ail'  altro  mancano  del  tutto.  E  se  pochi  anni  addie- 
tro  poteva  dirsi,  che  i  testi  si  riducessero  a  due  soli,  il  Gualîeruzziano 
cioè,  e  il  Borghiniano,  ora  a  questi  conviene  aggiungerne  altri  due  che 
denomineremo  Panciatichiano-Palatino  e  Marciano. 

Il  primo  di  questi  quattro  testi  è  rappresentato  dalla  stampa  fattane 
dal  letterato  fanese  Carlo  Gualteruzzi,  in  Bologna  nell'anno  152$,  nelle 
case  di  Girolamo  Benedetti,  ad  esortazione  di  Pietro  Bembo  ^  col  titolo  : 

1.  Il  Dv^LOP, Gesch.d.  prosadicht.ûb.  v.  F.  Liebrecht  (Berlin,  Muller,  185 1) 
è  colui  che  più  ampiamente  ha  trattato  l'argomento  (pagg.  211-14),  ma  le 
Novelle  da  lui  illustrate  neile  fonti  non  superano  il  numéro  di  quindici.  Noi  ne 
illustriamo  ben  novantasette  di  tre  testi. 

Cogliamoqui  da  bel  principio  l'occasionedi  ringraziare  il  D'  Rinaldo  Kohler, 
bibliotecario  di  Weimar,  in  cui  la  dottrina  è  pari  alla  bontà,  dell'  ajuto  che  ci 
ha  porto,  comunicandoci  preziose  notizie  sulle  fonti  di  alcune  novelle. 

2.  «  11  quale  ne  teneva  una  copia  procurataglida  Giulio  Camillo,  e  ricavata  in 
detta  città  (di  Bologna)  da  un  buon  testo  a  penna.  Ci  manca  il  mezzo  di  sapere 
se  il  Gualteruzzi  facesse  uso  nella  sua  edizione  délia  copia  del  Bembo,  oppure 
de!  testo  da  cui  tal  copia  era  ricavata.  »  Prefazione  di  G.  B.  Gmo  alla  edizione 

Romania,  Il  26 


^86  A.  d'ancona 

Le  Cienîo  Novelle  Antike.  E  cotesta  è  anche  la  prima  edizione  del  nostro 
libro,  perché  è  ormai  dimostrato  da  una  Lezione  di  Vincenzio  Follini  ' 
che  si  ingannano  a  partito  coloro  che  notano  due  anteriori  edizioni 
florentine  del  monastero  di  Ripoii,  datate  del  1482  e  83,  laddove  invece 
trattasi  di  una  sola,  e  del  Decamerone.  E  i  nuovi  dubbj  risollevati  in  pro- 
posito  dal  prof.  Francesco  Longhena  ^,  furono  di  récente  appieno  dis- 
sipati  dall'  esame  più  accurato  che  Domenico  Carbone  5,  ebbe  a  fare 
deir  esemplare  ambrosiano.  Medesimamente  l'altra  edizione  che  volevasi 
anteriore  pur  essa  alla  bolognese  4^  e  che  si  conservava  nella  biblioteca 
dei  Conti  di  Camposampiero  in  Padova,  meglio  esaminata  risultô  essere, 
non  altrimenti  che  1'  esemplare  ambrosiano,  una  riproduzione  fatta  dal 
Gualteruzzi  0  da  altri,  ma  senza  alcuna  nota  ne  di  luogo  ne  di  stampa- 
tore  ne  di  anno,  délia  edizione  del  1525  5.  Intanto,  corne  non  sappiamo 
se  il  manoscritto  del  quale  si  valse  il  Gualteruzzi  era  copia  di  quello  del 
Bembo,  cosî  ignoriamo  se  il  codice  fiorentino  délia  Palatina,  segnato  di 
numéro  LVII  (numerazione  vecchia  133-36)  e  che  concorda  mirabil- 
mente  colla  edizione  del  Benedetti  ^,  sia  quello  al  Gualteruzzi  apparte- 
nuto  :  che  se  non  fosse,  si  potrebbe  dire  che  la  stampa  del  1525 
rappresenta  tre  codici,  dei  quali  due  perduti,  uno  tuttavia  in  essere  7. 

L'altra  forma  del  Novellino  è  quella  che  trovasi  nella  edizione  giuntina 
del  1 572,  curatada  Vincenzio  Borghini,  econdotta  da  lui  sopra  untesto 
ch'ei  si  affanna  a  gridare  migliore  del  gualteruzziano,  ma  che  riteniamo 
soltanto  come  più  récente.  Diciotto  sono  le  novelle  ^  che  mancano  in 
questa   stampa    confrontata  coU'  antécédente,  e  la  lezione  di  tutte  è 

di  Torino,  Morano,  1802,  p.  XXIII. 

La  lettera  di  ringraziamento  del  Bembo  a  Giulio  Camille  è  nel  vol.  III,  lib,  III 
deir  Epistolario. 

1.  Lezione  sopra  due  edizioni  del  sec.  XV.  Firenze,  183 1. 

2.  Vedili  in  Zambrini,  Le  opère  volgari  a  stampa  dei  sec.  XIII  e  XIV.  Bologna, 
Romagnoli,  1866,  p.  267. 

3.  Prefazione  alla  edizione  del  Novellino,  Firenze,  Barbera,  186S,  p.  X. 

4.  Zeno,  Annotazioni  aW  Eloquenza  Italiana  dtl  Fontanini,  Venezia,  Pas- 
quali,  1753,  II,  181. 

5.  Zambrini,  op.  cit.  p.  267. 

6.  È  del  sec.  XV,  e  viene  indicato  dal  Sig.  Carbone,  p.  XV.  Concorda  colla 
edizione  del  Gualteruzzi,  seconde  nota  il  Carbone,  p.  XII,  anche  il  cod.  fram- 
mentarie  magliabechiano  in-4''  del  sec.  XVI  segnato  dei  numeri  10,  194,  ma 
monce  délie  ultime  trenta  novelle. 

7.  Ai  cedici  che  riproducone  la  lezione  gualteruzziana  aggiungiame  il  3214. 
Vaticane  del  quale  ci  dà  in  queste  mémento,  notizia  il  sig.  L.  Manzoni  (Rivista 
di  Filologia  romanza,  p.  72),  dicendoci  che  al  dritte  délia  quinta  carta  di  esse 
codice  «  comincia  il  titole  délia  prima  nevella,  cui  fanno  seguite  tutte  le  altre 
cento  con  l'erdine  in  che  trevansi  nell'  edizione  del  Benedetti  del  1525.  » 

8.  Cieè  la  VI,  VII,  XII,  XVI,  XVII,  XVIII,  XXXVI,  XXXVII,  XXXIX, 
LIV,  LVII,  LXII,  LXXV,  LXXXVI,  LXXXVII,  LXXXVIII,  XCI,  XCIII, 
del  teste  gualteruzziano.  La  LXII  trovasi  per5,  con  qualche  varietà  di  lezione, 
dope  la  Dichiarazione  di  alcune  voci  antiche. 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  387 

generalmente  diversa  dalla  gualteruzziana,  sia  per  varietà  di  testo,  sia 
per  arbitrio  dell'  editore.  Certo  il  Borghini  parla  sempre  di  un  alîro 
testo,  di  un  nuovo  testo  venutogli  aile  mani  '  ;  ma  non  pochi  dubitano 
che  egli,  pur  giovandosi  in  qualche  caso  di  un  altro  codice  con  sole  varietà 
di  lezione^  e  (probabilmente  pervolere  dell'  Inquisizione)  3  espungendo 
varie  novelle ,  queste  rispigolasse  poi  quà  e  là  in  altri  libri^  anche  meno 
antichi  del  Novellino,  per  giungere  cosi  a  rifare  il  numéro  délie  cento. 
Ad  ogni  modo,  un  codice  che  riproduca  non  solo  nel  dettato,  ma  an- 
che negli  argomenti  délie  novelle,  l'edizione  del  Borghini,  corne  pur  ve 
n'  ha  tuttavia  che  riproducono  esattamente  quella  del  Gualteruzzi,  a 
tutt'  oggi  non  si  è  trovato. 

Il  testo  Panciatichiano-Palatino  primamente  scoperto  dal  prof.  Ales- 
sandro  Wesselofsky,  fu  da  noi  che  ne  avevamo  preso  copia  délia  parte 
inedita,  e  publicatone  qualche  saggio  4,  indicato  ail'  ottimo  amico  ed 
egregio  bibliofilo  Giovanni  Papanti.  Egli  ne  trasse  ventitrè  narrazioni, 
délie  più  che  cento  che  il  codice  contiene,  dando  naturalmente  la  pre- 
ferenza  aile  novelle  di  lezione  raolto  diversa  dalla  vulgata  0  nuove  del 
tutto,  e  formandone  cosî  una  bene  accetta  aggiunta  al  suo  Catalogo  dei 
NovelUeri  Italiani  5. 

Finalmente  va  anche  ricordato  il  codice  Marciano(cl,  VI,  no  CCXI), 
già  posseduto  da  Jacopo  Morelli  e  trascritto  nel  sedicesimo  secolo,  dal 
quale  il  sig.  Andréa  Tessier,  trasse  fuori  e  pubblico  per  occasione  di 
nozze  6,  alcune  novellette  inédite.  Secondo  l'accurato  bibliofilo  vene- 
ziano  la  lezione  di  questo  codice  supererebbe  in  bontà  non  solo  lastampa 
borghiniana,  ma  anche  la  gualteruzziana.  Noi  non  possiamo  discorrerne 
se  non  per  reminiscenze  di  una  rapida  ispezione,  dalla  quale  rilevammo 
che  questo  codice  conserva  il  numéro  del  cento,  ne  difïerisce  dal  testo 
gualterruzziano  se  non  per  lievi  varietà  di  lezione.  E  quanto  aile  novelle  di 


1 .  Prefazione  a  nome  dei  Giunti,  e  Lettera  CXXVII  delle  Prose  Florentine  ; 
nella  edizione  torinese,  pag.  XLV  segg. 

2.  Il  EoLLiNi  (Disscrtazione,  negli  Opuscoli  detti  di  Borgognissanti,  vol.  V) 
sembrerebbe  credere  poco  ail'  esistenza  di  questo  codice,  quando  dice  che  del 
Novellino,  il  Borghini  «  fu  piuttosto  corruttore  che  correttore.  ;> 

3.  Ci6  congetlura,  con  rnolta  probabiiità,  il  Carbone,  Prcfaz.  p.  XII.  Circa 
le  stesso  tempo,  per  voler  délia  Inquisizione,  usciva  a  luce  il  Decamcrone  cz%\vdi\.Q 
dallo  stesso  Borghini. 

4.  La  Novella  di  Messer  Dianese  e  di  Messcr  Gigliotto.  Per  nozze  Zambrini- 
Della  Volpe,  Pisa,  Nistri,  1868.  Due  Novelle  Antichissime  inédite.  Pubblicazione 
fatta  sulla  nostra  copia  dal  Prof.  Pietro  Ferrato,  Venezia,  Clementi,  i868. 

5.  Catalogo  dei  NovelUeri  italiani  in  prosa  raccolti  e  posseduti  da  Giovanni 
Papanti,  Livorno,  Vigo,  1871.  L'Appendice  ha  numerazione  a  parten  di 
pagg.  LU. 

6.  Novelluzzc  traite  dalle  cento  antiche  secondo  la  lezione  di  un  codice  manoscritto 
délia  r.  biblioteca  marciana,  Venezia,  Merlo,  1868.  Per  nozze  Zambrini-Della 
Volpe.  Edizione  di  LXX  esemplari. 


^88  A.  d'ancona 

altro  argomento,  questo  è  da  notarsi,  che  le  rubriche  rimangono  sempre 
le  stesse,  se  anche  varia  il  racconto.  Cosi  madonna  Agnesina  e  il  piovano 
Porcellino  restano  protagonisti  délie  Novelle  LVII^  e  LIV-',  quantunque  si 
racconti  di  loro  altro  che  nel  testo  gualteruzziano  :  medesimamente  la 
nov.  LXXXVII''  ha  sempre  l'intitolazione  à'uno  che  si  ando  a  confessare; 
ma  l'avventura  narrata  è  diversa.  Ma  e  di  questo,  e  dell'  intero  pancia- 
tichiano-palatino  potremo  meglio  giudicare  quando  il  sig'  Papanti 
metterà  in  atto  il  suo  disegno  di  riprodurre  il  Novellino  secondo  le 
varie  lezioni  offerteci  dai  codici  che  ne  sono  sparsi  per  le  biblioteche  '. 

Aspettando  dunque  maggiori  e  più  minute  notizie  da  accurati  raffronti 
dei  codici,  noi  opineremmo  intanto  che  il  testo  Gualteruzziano  e  i  codici 
Marciano  e  panciatichiano-palatino  sieno  di  più  remota  antichità  2,  e  che 
la  stampa  borghiniana  ci  offra  una  lezione  quà  e  là  posteriormente  raffaz- 
zonata  :  sicchè  la  forma  primitiva  dell'  opéra  si  contenga  in  quelli,  e 
specialmente  nel  gualteruzziano,  piuttosto  che  nella  edizione  del 
Borghini. 

Le  prove  di  questa  nostra  asserzione  facilmente  si  traggono  anzitutto 
dal  confronto  del  dettato  ;  e  basta  invero  paragonare  fra  loro  i  luoghi 
ove  la  stampa  del  Giunti  differisce  da  quella  del  Benedetti  e  dalla  lezione 
del  codice  panciatichiano,  per  convincersi  che  la  lezione  borghiniana  è 
posteriore  e  rammodernata.  Più  difficile  puô  sembrare  l'assegnare  una 
data  précisa  aile  compilazioni  che  riteniamo  per  più  antiche  ;  ma  se  una 
più  piena  ed  esatta  cognizione  délia  nostra  letteratura  del  15°  secolo,  e 
insieme  la  sana  critica  non  ci  permettono  di  riconoscere  col  Gualteruzzi 
nel  Novellino,  «  la  più  antica  di  tutte  le  cose  in  prosa  volgare  J,  »  tutta- 
via  noi  riteniamo  che  indizj  certi  délia  età  abbastanza  rimota  in  cui  fu 
scritto,  si  possano  desumere  dai  personaggi  onde  si  fa  in  esso  menzione, 
nessuno  dei  quali  oltrepassa  la  fme  del  dugento.  Non  sarà  forse  in  vano 
speso  il  tempo  e  lo  studio  a  ricercare  l'età  probabile  nella  quale  fu  posto 
insieme  un  libro,  che  puô  dirsi  incominciare  la  lunga  e  copiosà  série  dei 
novellieri  italiani  4. 


1.  Il  Carboxe,  p.  XVI,  ricorda  anche  un  cod.  laurenziano  miscellaneo  mem- 
branaceo  in  foglio ,  del  principio  del  sec.  XV  segnato  di  n»  139  (Gadd. 
reliq.),  contenente  solo  trenta  novelle.  A!  Papanti  noi  indicammo  un  codice 
Magiiabech.  già  strozziano,  cl.  XXV,  n"  513  contenente  parecchie  narrazioni  del 
A^ovr/Z/no,  Ira  le  quali  talune  inédite,  che  in  numéro  di  dieci  furono  stampate  nella 
citata  aggiunta  al  vol.  I  del  Catalogo.  Il  Vocab.  délia  Crusca  cita  un  cod.  Pier 
del  Nero  già  Guadagni  n°  i63,oraPalatino  312  (V.  Tav.  dcllc  Abbrmal.,  p.  123. 
Firenze,  Cellini,  1862). 

2.  Più  sotto  diremo  le  ragioni  per  le  quali  al  Gualteruzziano  facciamo  succé- 
dera secondo  in  ordine  il  cod.  Marciano,  e  terzo  il  Palatino. 

3.  Dedica  a  Mons.  Goro  Gheri. 

4.  Alla  stessa  età  mostrano  di  appartenere  anche  i  cosi  detti  Conû  Martelliani, 
o  di  antichi  cavalicri  (ediz.  Fanfani,  Firenze,  Baracchi,  1851,  e  in  Nannucci, 
Manuale,  II  85-93,  ^^iz.  Barbera).  Ma  essi  sono,  conforme  osserva  anche  il 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  ^89 

Prendendo,  adunque,  l'edizione  del  Gualteruzzi,  troveremo  nella 
novella  XXXV'',  ricordato  maestro  Taddeo:  ese  questi  è,  corne  sembra, 
il  célèbre  medico  fiorentino,  è  noto  corne  ei  morisse  nel  1 295  '.  Ma  di  lui 
non  si  parla  corne  di  persona  defunta,  e  perciô  non  è  necessario  ritenere 
che  la  novella  sia  posteriore  ail'  anno  sopranotato  ;  e  trattandosi  di  per- 
sona cosî  célèbre  ai  suoi  dî,  non  parrà  impossibile  che  l'arguta  risposta, 
poco  dopoessere  stata  pronunziata,  si  divulgasse  anche  fuori  di  Bologna, 
ove  Taddeo  tenne  scuola  sino  dal  1260  2, 

La  Novella  XL-^  ricorda  Saladino  voino  di  corte;  e  se  questi  è,  come 
congettura  il  Manni  5 ,  una  persona  stessa  con  Saladino  di  Pavia , 
avremmo  qui  un  poeta  che  allô  stile  provenzaleggiante  délie  sue  rime 
si  appalesa  del  mezzo  del  secolo  decimoterzo  ;  il  che  sarebbeci  anche 
confermato  dal  notare  che  la  scena  del  racconto  è  in  Sicilia  ove  concor- 
revano,  durante  il  regno  degli  Svevi,  i  poeti  che  aderivano  alla  maestà  di 
quel  principi  4  e  alla  loro  forma  di  poetare. 

Ne  molto  più  oltreci  conduce  l'altro  poeta,  Migliore  degli  Abati,  men- 
zionato  nella  novella  LXXX-',  dappoichè  Carlo  d'Angiô,  presso  il  quale  è 
fatto  riparare,  morî,  come  è  generalmente  noto,  nel  1285,  ma  tenne  il 
reame  fmo  dal  1266. 

Nella  novella  XLI'%  è  menzionato  un  Messer  Paolo  Traversari,  che 
dallo  storico  ravennate  Gerolamo  Rossi,  suUa  fede  di  antichi  documenti, 
è  fatto  morire  nel  1 240  5. 

Il  Marco  Lombardo  délia  novella  XLIV^,  è  probabilmente  quellostesso 


Bartoli  (I  primi  duc  secoli  delta  Icttcrat.  ital.  Milano,  Vallardi,  p.  293),  prette 
imitazioni  e  riduzioni  da!  francese  0  dal  provenzale,  ne  solo  i  Conti  che  trattano 
del  Re  giovane  0  di  Folco  di  Candia,  ma  anche  gli  altri  del  ciclo  cavalleresco 
trojano  e  romano.E  anche  il  Libro  dci  Sctte  Savj  èda  porsi  alla  fine  del  dugento: 
ma  nella  edizione  nostra  (Pisa,  Nistri,  1864)  crediamo  aver  provato  come  csso 
sia  traduzione  dal  francese.  Nel  NovelHno  invece,  sebbene  alcune,  anzi  moite 
novelle,sienc  imitâte  0  tradotte  da  altre  lingue,  l'idea  délia  compilazione  è  origi- 
nale, e  originali  sono  pure  moite  altre  délie  novelle  ond'  essoè  composto. 

1.  Il  Mazzucchelli  nelle  annotazioni  aile   Vite  di  Filippo  Villani   lo   fa 
nascere  nel  1225.  Giovanni  Villani  pone  la  sua  morte  nel  1303,  ma  I'Alidosi 
vuoi  che  morisse  nel  1299,  e  il  Biscioni  «  con  forti  documenti  ha  sostenuto  per 
cosa  certa  (Mazzucch.  op.  cit.)  »  che  ciô  seguisse  nel  1296.  A  Giovanni  Vil- 
lani   si  possono  contrapporre  le  autorità  di  Ricgobaldo  Ferraresk  (R.  It 
Script.  IX,  143,  2^5)  e  deirÂNONiMO  Cesenate  (Id.  Id.  XIV,  1 1 1  2),  che  ne  pon 
gono  la  morte  al  95  :  data  accolta  dal  Sarti  e  dal   Tiraboschi.   Nel  1293 
Taddeo  era  invitato  a  Venezia  da  quel   comune,    come  si  legge  in  Ro.manin 
Storia  di  Venez.,  II,  397. 

2.  Sarti,  De  prof,  bonon.  I,  i,  467, 

3.  Libro  di  Novelle  e  di  bel  parlar  gcntile,  ecc.  Firenze,  Vanni,  1778,  I, 
169. 

4.  Dante,  De  Vulg.  eloq.  I,  12. 

^.  «  1240  :  sexto  Idussextiiis  Paulus  TraversariusRavennae  decessit,  sepultus 
est  in  divae  Mariae  cognomento  Rotundae  temple,  suinma  ac  pêne  regia  funeris 
pompa.  »  lib.  VI. 


jç)o  A.  d'ancona 

uomo  di  cône  introdotto  da  Dante  nel  XVr  del  Purgatorio,  e  che  in  quel 
canto,  a  scapito  dei  tempi  presenti,  esalta  i  passati,  anteriori  immediata- 
mente  a  quelli  in  che  Federigo  ebbe  briga  fra  l'Adige  e  il  Po.  Sono 
codesti  probabiimente  i  tempi  délia  prima  gioventù  di  Marco,  dei  quali 
egli  serbava  più  bella  e  cara  memoria;  e  che  ci  riconducono  verso 
il  1250.  E  se  vogliasi  in  questo  Marco  Lombarde  vedere  pure  quello 
stesso  uomo  di  corîe  che  è  nominato  dal  Villani  ',  come  profetante  pros- 
sima  caduta  al  Conte  Ugolino,  perché  a  lui  non  mancava  se  non  Tira  di 
Dio,  senza  dire  che  qui  puô  trattarsi  di  un  aneddoto,  appropriato  dalla 
tradizione  a  persona  célèbre,  e  fors'anco  gia  morta,  e'  converrà  sempre 
risalire  alquanto  indietro  dall'  anno  1288  in  cui  ilfatto  è  narrato;  poichè 
il  cronista  riferisce  la  risposta  di  Marco,  come  fatta  un  poco  innanzi  :  e  in 
niun  tempo  cadrebbe  meglio  che  tra  l'82  e  l'84,  quando  veramente  la 
potenza  di  Ugolino  fu  al  colmo. 

Nel  XIV"  del  Purgatorio  sono  pur  anco  ricordati  Lizio  da  Valbona  e 
Rinieri  da  Calboli  che  danno  argomento  alla  Novella  XLVII  ;  ed  è  noto 
che  ambedue  sono  citati  dal  poeta  a  testimonio  délia  cortesia  e  dei  bel 
costumi  che  regnavano  in  Romagna  nella  prima  meta  del  dugento. 

Di  due  vescovi  troviamo  fatta  parola  ;  delFuno,  ed  è  Aldobrandino 
che  tenne  la  sede  di  Orvieto  dal  1271  al  79,  nella  novella  XXXIX-^  ^  ; 
diMangiâdoreî,  vescovo  di  Firenze  dal  125 1  al  74,  nella  novella LIV^ 4. 

Altrove,  nella  novella  LXXXVIIP  si  ricorda  un  potestà  di  Firenze, 
Castellano  de'  Cafferi  mantovano  ;  e  questi  fu  a  taie  ufficio  condotto, 
secondo  avverail  Manni  s,  nell'  Agosto  del  1240. 

E  del  secolo  decimo  terzo  sono  pure  i  protagonisti  di  altre  novelle  :  il 
primo  (i  121-H90)  ed  il  secondo  Federigo  (i  194-1250^,  il  Re  vecchio 
(m.  1 189)  eil  Re  giovane  d'Inghilterra  (i  1 56-1 183),  Riccardo  cuor  di 
Leone  (11  $7-1 199),  il  Saladino  d'Egitto  (1137-9?),  Ezelino  da 
Romano  (i  194-1259)  "5,  il  re  Currado  (1228-1254),  Carlo  d'Angiô 


1.  Villani,  VII,  120. 

2.  «  Aldobrandinus  sive  Ildebrandinus  e  nobilissima  Cavalcantia  familia... 
subletus  urbevetanus  episcopus  anno  1271  ...  haud  sine  sanctimoniaelaude  illam 
rexit  usque  ad  annum  1279,  quo  tempère  Florentiae  e  vivis  exemptus  est, 
die  30  mensis  Augusti.  »  Ughelli,  Ital.  sacra,  I,  col.  1472. 

3.  L'edizionedel  Tosi,  Milano,  1825,  p.  73,  scrive  erroneamente  «  il  vescovo 
mangiadore.  « 

4.  Ughelli,  liai.  Sacra,  III,  121. 

5.  M.VNNI,  ed.  citât.  II,  1 19. 

11  Manni,  I,  182,  vorrebbe  che  il  Giacopino  Rangone  délia  novella  XLIII, 
fosse  un  figlio  di  Gherardo  potestà  di  Bologna  nel  1245;  ma  al  Parenti  (Scclta 
di  Novelle  Antichc,UoàenR,  Soliani,  1826,  p.  83),  ciô  pare  incerto  «  essen- 
dovi  stato  più  di  un  Giacopino  Rangone  circa  il  tempo  a  cui  si  riferiscono  queste 
novelle.  »  Ma  potrebbe  essere  il  Podestà  di  Firenze  nel  1260. 

6.  G.  B.  Ghioosserva  che  di  Ezelino  si  tratta  nelle  novelle  XXXI  e  LXXXIV, 
e  dali'  esser  detto  nella  seconda  che  Ezelino  fu  preso  'e  morto  nella  battaglia  di 


LE  FONTi  DEL  NovelUno  391 

(1220-128^),  Raimondo  di  Provenza  (1 198-1245),  Imberal  dal  Balzo 
(m.  1229?)  ',  lo  Schiavo  da  Bari^  ed  altri  assai. 

Nel  testo  borghiniano  troviamo  invece  altri  personaggi,  appartenenti 
al  secolo  decimoquarto.  Tali  sarebbero,  ad  esempio,  Corso  Donati 
(nov.  XVa),  morte  nel  1 308,  e  Uguccione  délia  Faggiuola  (nov.  XV^), 
morto  nel  1 3 19,  dei  quali  le  gesta  e  la  rinomanza  spettano  più  ch'  altro 
al  trecento.  Certo  potrebbe  opporsi  che  Corso  comincia  ad  apparire 
nelle  storie  colla  battaglia  di  Campaldino  (1289)  e  col  tumulto  contre 
Giano  délia  Bella  (1295),  ma  la  novella  parrebbe  riferirsi  al  tempo 
(i  300-1)  in  che  il  barone  fu  in  esilio  ?.  Anche  di  Uguccione  cominciasi 
a  parlare  nello  scorcio  del  dugento  4;  nel  92,  egli  è  già  potestà  in 
Arezzo,  enel  97,  capitano  générale  dei  Ghibellinidi  Romagna  :  ma  nella 
novella  vediame  Uguccione,  non  solo  padre,  ma  invecchiaîo,  sicchè  siam 
costretti  ad  assegnarla  al  secolo  decimoquarto. 

Nella  stessa  novella  XV^  borghiniana  si  dice  di  un  G.  da  Gamine.  E 


Cassano,  ne  arguisce,  torse  un  poco  troppo  arditamente,  che  la  prima  fu  scritta 
vivante  il  féroce  signore,  e  l'aitra  dope  morte  :  ma  che  ad  ogiii  modo,  e  qui 
consentiremmo  più  volentieri  con  lui,  ambedue  furono  composte  «  intorno  alla 
meta  del  sec.  XIII,  poco  più  poco  meno.  »  Prefaz.  ail'  ediz.  torinese 
pag.  VIII. 

1.  Siniscalco  del  Venasino  nel  1233.  Vedi  Papon,  Hist.  de  Provence,  II,  313; 
Galvam,  Osscrvaz.   sulla  poesia  dei  Trovatori,  Modena,  Soliani,    1829,  p.  497. 

2.  L'Ambrosoli,  Manual.  délia  Letterat.  (Firenze,  Barbera,  1866,  vol.  I,  p.  50), 
per  notizia  a  lui  comunicata  dal  Prof.  Nova,  ci  fa  sapere  che  qui  non  trattasi 
di  une  schiavo,  ma  di  un  Michael  Sclavus  che  nel  925  fu  in  Bari  catapàno  e 
perciô  anche  giudice  supremo.  Il  signor  Pierotti  (Le  Ccnto  Nov.  Ant.,  Milano, 
Bettoni,  1869,  pag.  16),  osserva  che  schiavo  potrebbe  essere  corruzione  di 
scabino,  e  cita  la  Cronaca  del  Volturno  dove  trovansi  menzionati  Ansericum  scla- 
bum,  Josephum  sclabum.  E  infatti  il  Muratori  [Antiq.  M.  Aev.  X),  scrive  :  Nisi 
alii  ibi  sclabi  sunt,  nisi  Scabini.  L'articolo  preposto  alla  parola  e  le  frasi  del  novel- 
liere,  confortano,  dice  il  Sig.  Pierotti,  questa  spiegazione.  Certo  è  che  presso  i 
nostri  antichi,  lo  schiavo  di  Bari  divenne  un  tipo  di  perfetta  giustizia  e  di 
sapienza,  corne  si  vede  dal  Barrerino  (Re^gimcnti  dclle  donne,  p.  I),  e  dalla 
Dottrinadello  Schiavo  di  Bari  (ed.  Zambrini,  in  Scella  di  curiosità  n"  XI).  La  cita- 
zione  storica  dell'  Ambrosoli  e  la  filologica  del  Pierotti,  sfuggirono  al 
Wesselofsky  quando  in  un  suo  articolo  intorno  ad  alcuni  testi  dei  dialetti  dell' 
Alla  Italia  (Propugnatore,  vol.  V.),  andô  cercando  il  perché  di  cotesto  epiteto 
di  schiavo. 

3.  Anche  nelle  nov.  XXI Va  e  XXV»  del  Papanti  vien  ricordato  Corso  Donati  : 
ma  dalla  XXIIIa  in  poi  coteste  novelle  sono  tratte  non  più  dal  panciatichiano- 
paiatino,  ma  dal  cod.  strozziano-magliab.  Dal  quale  proviene  anche  la  XXXIIa 
ove  si  mcnziona  Madonna  Felice  moglie  di  Messer  Ugo  da  Ricasoli.  Di  Ughi 
Ricasoli  molti  sono  ricordati  dal  Passerini  {Genealog.  dclla  famiglia  Ricasoli, 
Firenze,  Cellini,  1861),  ma  escludendo  quello  che  lU  monaco  (p.  48),  restereb- 
bero  uno  fiorito  verso  il  121 5,  altro  morto  nel  1310,  e  un  terzo  morto  nel  1297, 
che  ebbe  in  dominio  il  castello  gentilizio  di  Ricasoli  di  cui  fa  parola  la  novella. 
Questo  è  forse  il  marito  di  Madonna  Felice  :  ma  bisognerebbe  sapere  anche 
qualche  cosa  su  Guido  di  Messer  Ubertino  dei  Pazzi  e  su  Monaldo  da  Soffena, 
forse  il  poeta,  de'  quali  pur  dice  cotesta  stessa  novella. 

4.  Trova,  Del  veltro  allegorico  de'  Ghibellini,  Napoli,  Vaglio,  1856,  p.  10. 


JC)2  A.    D'aNCONA 

qui  molto  ha  almanaccato  il  Manni  ',  traltandosi  di  designazione  fatta 
colla  solainiziale,  e  potendovisi  nascondere  sotto  o  Guecello  o  Gherardo 
od  altri  ancora  délia  illustre  famiglia.  Di  Guecelli  sembra  che  se  ne 
abbiano  due  :  uno  dei  quali  obiit  in  mense  augusti  1272  ;  ma  questo  non 
potrebbe  esser  il  contemporaneo  e  l'amico  di  Corso  Donati,  corne  la 
novellace'l  rappresenta.  Ei  deve  esser  dunque,  0  Guecello  figlio  di  Ghe- 
rardo e  fratello  di  Madonna  Gaja,  0  anche  Gherardo  stesso.  Di  Guecello 
abbiamo  memorie  posteriori  al  1 3 1 2  2;  ma  poichè  il  passo  suona  a  questo 
modo  :  Messer  G.  da  Camino  poco  innanzi  ch'  egli  morisse  avendo  dato  a 
Messer  Corso  quattromila  lib.  per  ajuto  alla  sua  guerra,  egli  è  chiaro  par- 
larsi  qui  di  Gherardo  il  buono,  vivo  ancora  nel  1 300,  perché  corne  taie 
ricordato  da  Dante  3,  e  in  stato  perciô,  di  ajutar  Corso,  pugnante  per 
ritornare,  corne  ei  vi  riuscî  (1301),  in  patria,  fidandosi  ai  Neri,  a 
Bonifacio,  a  Carlo  di  Valois. 

Più  sicuri  saremmo,  seguendo  il  Manni  4,  circa  l'età  in  che  visse  Ric- 
ciardo  dei  Manfredi  délia  nov.  XVI'^  borghiniana,  poichè,  ei  dice  che 
dagli  storici  se  ne  parla  come  di  Signore  di  Faenza  all'anno  1336  *. 
Ma  men  certe  ci  pajono  le  affermazioni  dei  Manni  ^  circa  il  Cecchino  de' 
Bardi  capitano  di  guerra  a  S.  Miniato  (nov.  XVI^)  che  egli  identifica  con 
un  Cecco  q.  Geri  de'  Bardi,  nominato  in  un  atto  dei  13137.  E  sem- 
plici  congetture  confessiamo  esser  quelle  dello  stesso  erudito,  quando  ei 
ritrova  nel  Messer  Passuolo,  pur  délia  stessa  XVP  novella,  il  Messer 
Passa  dei  fu  Zato  Davanzati,  di  cui  si  parla  in  atti  pubblici  dei  1 303  s. 

Con  maggiore  0  minor  certezza  per  gli  anni  precisi,  ci  sembra  perciô 

1.  1,84;  eSigilli,  XV,  118. 

2.  Barozzi,  Accenni  a  cose  vende  nel  poema  di  Dante,  in  Dante  e  il  suo  secolo, 
p.  805. 

3.  Purgat.  XVI. 

4-  I,  ^7-        . 

5.  Diremmo  piuttosto  1339,  perché  se  nel  1 329,  «  diexxvi  Augusti,  Rizardus, 
Tinus  et  Sichinus  omnes  de  Manfredi  reversi  sunt  Faventiam,  »  Ricciardo  fu,  da 
solo,  tiranno  di  Faenza  nel  1339  :  «  die  vu  Januarii  1559,  Rizardus  de  Man- 
fredi ascendit  palatium  Faventiae  »  (Cronica  brcviora,  in  Mittarelli,  Accessiones, 
Venetiis,  1771,  col.  326).  Egli  mori  nell'  «  anno  1340,  xiii  Augusti:  D.  Rizar- 
dus de  Manfredis  ex  hanc  vitam  migravit  {Id.  id.).  »  La  novella  dice  che  «  avea 
si  fatto  che  in  Faenza  ne  in  Forli  non  gli  era  rimaso  amico.»  Parrebbe  quasi  da 
queste  parole  che  Ricciardo  fosse  anche  signore  di  Forli  :  ma  Forli  fu  sempre  in 
quel  tempo  degli  Ordelaffi  0  délia  Chiesa  (Boxoi.i^  ht.  di  Forli,  1661,  p.  140-2): 
e  perciô,  0  deve  dire  Imola  di  cui  Ricciardo  si  era  impossessato  innanzi,  0  deve 
accennare  ad  amici  e  fautori  che  potesse  avère  in  Forli. 

Neila  Novella  si  ricorda  anche  Francesco  da  Calboli  consigliere  di  Ricciardo, 
che  potrebbe  essere  quel  «  Franciscum  de  Calbolo  episcopum  sasenatem,  »  dei 
quale  parlano  ail'  anno  1334  gW  Annales  œsenates  (in  Murat.  RR.  It.  SS.  xix, 

"$9)- 

6.  I,  89. 

7.  Manni,  SigiUi,  XXV,  10 j. 

8.  I,  89. 


LE  FONTI  DEL  Novclllno  395 

che  per  tutti  questi  personaggi  délia  versione  borghiniana,  siamo  fuori 
del  secolo  decimoterzo,  e  ai  principj  almeno  del  decimoquarto. 

Più  lungo  discorso  richiederebbe  il  determinare  il  tempo  e  i  fatti  a  cul 
si  riferisce  la  novella  LXV-"  del  testo  borghiniano,  nella  quale  si  narra  di 
due  ciechi  vissuti  a  Parigi  quando  «  il  re  di  Francia  avea  una  guerra  col 
Conte  di  Fiandra,  dove  ebbe  tra  loro  due  grandi  battaglie  di  campo,  là 
ove  moriro  molti  buoni  cavalieri,  ed  altra  gente  dall'  una  parte  e  dall' 
altra,  ma  le  più  volte  il  re  n'  ebbe  il  peggiore  ;  )>  e  tanto  pur  dice,  con 
poca  varietà  di  dettato,  la  XIV^  panciatichiana  nella  stampa  del  Papanti. 
Il  Manni  qui  annota  che  il  fatto  avvenne  nei  1383  ',  e  rimanda  al 
lib.  VIII,  cap.  7j  di  Giovanni  Villani.  Vero  è  che  qui  àvvi  un  errore 
materiale  di  stampa,  dovendosi  invece  di  1385,  leggere  1303.  Il 
Lami  ^  poi,  appoggiandosi  a  questa  novella  per  affermare  l'anteriorità 
dell'  Avventuroso  Ciciliano  di  Buson  da  Gubbio  sul  nostro  libro,  porta 
una  data  quasi  consimile  a  quella  del  Manni,  cioè  il  1 304,  quando  ter- 
miné per  trattato  la  guerra  in  che  i  Francesi  furono  sconfitti  a  Cour- 
trai,  e  vincitori  a  Mons-en-Puelle.  Più  oltre  andrebbe  il  Robert  J, 
sostenendo  che  la  novella  debba  esser  stata  scritta  verso  il  1328,  dopo 
la  vittoria  di  Cassel.  Ora,  poichè  la  narrazione  trovasi  anche  nel  testo 
panciatichiano,  che  noi  riteniamo  del  secolo  decimoterzo,  è  da  vedere 
se  veramente  questa  narrazione  debba  riferirsi  invece  agli  anni  del 
decimoquarto.  Noi  vorremmo  esser  pjù  esperti  di  storia  francese,  e 
poter  perciô  con  tutta  sicurezza  affermare  una  data  diversa  dalle  sopra 
citate  ;  :^a  pur  vediamo  che  nel  1 296,  già  ferveva  aspra  lotta  tra  Filippo 
il  Bello  e  il  Conte  di  Fiandra,  e  neppur  ci  meraviglieremmo  se  la  guerra 
di  che  si  fa  qui  menzione  fosse  quella  che  arse  nel  1 2 1 3  tra  Filippo 
Augusto  e  il  conte  Fernando  *,  ne  ad  essa  disconverrebbe  quel  che  dice 
la  novella,  che  cioè  le  più  volte  il  re  n'  ebbe  la  peggio,  corne  puô  dirsi 
infatti  che  avvenisse  innanzi  la  gran  vittoria  di  Bovines. 

Possiamo  dunque  concludere  che  nei  testi  da  noi  ritenuti  per   più 


i.  II,  24. 

2.  Appendice  alla  Illustrazione  storica  del  Boccaccio  scritta  da  D.  M.  Manni, 
Milano,  Pirotta,  1820,  p.  12. 

j.  Fables  inédites,  etcc.  Paris,  182^,  I,  p.  CCIV.  A  pag.  CXLVIII  il 
RuHERT  assevera  che  il  Romanzo  di  Renan  le  contrefait,  ove  pur  trovasi  la 
novella  dei  due  ciechi,  ha  due  diverse  redazioni  :  l'una  del  1322,  l'altra  poste- 
riore  al  1328  :  nella  prima  la  scena  è  posta  a  Roma  ed  è  il  Papa  che  dà  idue 
pani,  nella  seconda  si  tratta  di  Filippo  re  di  Francia.  Il  Robert  sostiene  che  il 
Novettino ède\h  fine  del  sec.  XIV,  ed  une  deisuoi  argomenti(p.  CCIV)  è  che  il  re 
^iovjrtc  d'Inghilterra  non  puô  essere  se  non  il  Principe  Nero,morto  verso  il  1576. 
Ora  il  re  Giovane  è  figlio  di  Enrico  II  ;  e  bastava,  per  non  confonderlo  col  Prin- 
cipe AVro,  notare  corne  nella  nov.  XIX»  si  dica  che  Bertram  dal  Bornio  era  suo 
consigliere  ed  amico. 

4.  H.  Martin,  Hist.  de  France,  Paris,  Furne,  1861,  IV,  p.  73  e  segg. 


394  A.  d'ancona 

antichi,  niun  fatto  e  niuna  persona  sono  menzionati  che  oltrepassino  il 
finir  del  dugento  :  laddove  invece  dell'  età  posteriore  sono  i  testi  e  le 
persone  del  testo  borghiniano.  Per  ciô,  gli  argomenti  addotti  dal  Lami 
a  provare  l'anteriorità  dell'  Avventuroso  Ciciliano,  sicchè  il  NoveUino  sia 
a  posteriore  ail'  anno  1311e  1313,6  forse  compilato  intorno  al  1325,0 
1 330',  »  non  hanno  molto  peso,  essendo  tutti  poggiatisul  nominare  che 
si  fa  nella  XV^,  Uguccione  délia  Faggiuola  «  che  fiori  nel  1313  e 
seguenti_,  »  e  nella  LXV»,  la  surricordata  guerra  tra  Fiandra  e  Francia. 
Or  queste  novelle  non  appartengono  al  testo  gualteruzziano  ;  e  quanto 
ail'  ultima,  comune  al  borghiniano  e  al  panciatichiano,  abbiam  visto  che 
sia  da  pensarne. 

Ne  maggior  valore  ha  un  altro  argomento  proposto  dal  Lami  per  la 
novella  délia  cavalleria  del  Saladino(LIaborghin.),  che  trovasi  anche  nel 
romanzo  di  Messer  Bosone  da  Gubbio.  Riferiamo  qui  le  précise  parole 
dell'  uomo  erudito,  nella  seconda  délie  sue  Cinque  leîtere  sd  Decame- 
rone.  «  Il  racconto  délia  cavalleria  del  Saladino,  scrive  egli,  è  copiato 
colle  stesse  parole  del  Romanzo  :  e  se  nel  NoveUino  il  nome  di  chi  lo  fè 
cavalière,  e  diè  la  gotata  al  Saladino,  è  Messer  Ugo  di  Tabaria,  è  mani- 
festo  segno  che  Bosone  non  prese  quel  racconto  dal  NoveUino,  poichè  ei 
lo  fa  di  Messer  Ulivo  di  Fontana,  ed  altre  cose  vi  frammischia  che  nel 
NoveUino  non  sono  ;  e  secondo  lui,  quello  che  fece  cavalière  il  Saladino 
e  che  gH  diè  la  gotata,  fu  Gian  di  Berrî,  e  non  Messer  Ugo  di  Tabaria. 
Imperciocchè  chi  rubô  questa  novella,  trasferî  a  Messer  Ugo  di  Tabaria, 
corne  più  alto  signore  e  più  célèbre,  quello  che  Bosone  dice  di  Gian  di 
Berrî.  Oltre  che  non  è  verosimile  che  uno  il  quale  compone  un  lungo 
Romanzo,  voglia  inserirvi  un  pezzo  preso  taie  quale  da  un  altro  :  ma 
sembra  più  probabile  che  uno  il  quale  raccoglie  fatti  spezzati,  prenda 
qualche  pezzo  da  un  opéra  lunga.  Arroge,  che  la  dicitura  e  lo  stile  di 
quel  fatto  è  in  tutto  uniforme  a  quello  che  lo  précède  e  che  lo  seguita  in 
quel  Romanzo.  Onde  non  si  puô  dubitare  che  sia  tutta  narrativa  origi- 
nale di  Bosone  2,  « 

Or  noi  diciamo  che  davvero  non  riesce  molto  facile  dal  cangiamento 
dei  nomi  rinvenire  il  «  manifeste  segno  »  che  sa  scorgervi  il  Lami  dell' 
anteriorità  del  romanzo  suUa  novella  :  e  neanche  ci  pare  che  l'esser  in 
questa  appropriato  ad  Ugo  da  Tabaria  ciô  che  Bosone  riferisce  a  Gian  di 
Berrî,  abbia  sua  chiara  ragione  nell'  esser  il  primo  «  più  alto  signore  e 
più  célèbre  »  del  secondo;  dappoichè,  corne  osservô  anche  G.  F.  Nott, 
editore  dell'  Avventuroso  ciciUano  5,  la  diflferenza  non  da  altro  procède  se 

1.  Op.  cit.  p.  13. 

2.  Op.  cit.  p.  1 2,  13. 

3.  Fortunatus  Siculiis  ossia  l'avvcnturoso  Ciciliano,  di  Busone  da  Gubbio.  Ro- 
manzo storico  scritto  ne!  MCCCXI,  ed  ora  per   la   prima  volta  publicato  da 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  Î95 

non  dall' avère  l'autore  délia  novellaseguito  strettamenteil  testo  francese, 
dal  quale  invece  si.  dilungô  il  daGubbio,  per  accrescere  le  avventure  dei 
cavalieri  da  lui  posti  in  scena.  E  quanto  ail'  altro  argomento,  esser  cioè 
più  facile  che  chi  raccoglie  fatti  spezzati  prenda  qualche  episodio  da  un' 
opéra  lunga,  anzi  che  il  contrario,  noi,  senza  voler  discutere  la  bontà 
assoluta  di  cotai  dottrina,  noteremo  soltanto  pel  caso  nostro,  come 
VAvveniuroso  ciciliano  sia,  a  confessione  pur  anco  dell'  editore  ',  un  intar- 
sio,  un  accozzo  di  fatti  diversi,  e  di  episodj  quà  e  là  raggranellati.  Ne 
migliore  argomento  si  potrebbe  ricavar  dall'  esame  dello  stile,  dacchè 
non  è  esatto  ciô  che  il  Lami  asseverô  circa  l'identità  di  forme  fra  la 
novella  e  il  romanzo;  i  quali  invece^  fraloro  differiscono,  o  convengono 
solo  in  quanto  derivano  ambedue  dal  primitivo  testo  francese  -. 

Ad  ogni  modo  poi,  dacchè  la  novella  délia  cavalleria  del  Saladino 


G.  F.  Nott.  Firenze,  ail'  insegna  di  Dante,  1832.  V.  a  pag.  274. 

1.  Pag.  274. 

2.  Poniamo  qui  a  confronte  un  brano  secondo  i!  testo  francese  àtW  Ordcnc  de 
Cha'alerk  (m  Barbazan-Méon,  FiîWwux,  etc.  Paris,  Crapelet,  1808,  1,66),  e 
secondo  le  versioni  italiane  del  Borghini,  di  Bosone,  e  del  Doni. 


Testo  Francese 
Après  deus  espérons  li  mist 
En  ses  deus  pies,  et  si  li  dist  : 
Sire,  tout  autressi  isniaus 
Que  vos  volez  que  vos  chevaus 
Soit  de  bien  corre  entalentez, 
Quant  vous  des  espérons  ferez, 
K'il  voist  par  tout  isnelement, 
Et  cha  et  là  à  vo  talent, 
Senefient  chist  esperon, 
Qui  doré  sont  tout  environ, 
Que  vous  aiiez  bien  en  corage 
De  Diu  servir  tout  vostre  éage  ; 
Car  tuit  li  chevalier  si  font 
Qui  Diu  aiment  de  cuer  parfont, 
Adès  le  servent  de  cuer  fin. 
Moult  plaisoit  bien  Salehadin. 
Après  li  a  chainte  l'espée. 
Salehadin  a  demandée 
La  senefiance  del  branc. 
Sire,  fet-il,  chou  et  garant 
Contre  l'assaut  de  l'anemi,  etc. 

Bosone 
Appresso  gli  calzô  un  pajo  di  sproni 
d'oro,  e  si  gli  disse  :  Signiore,  questi  sproni 
ci  significano  che  tutti  altresi  justi  e  altresi 
intalentati  come  noi  vogliamo  che  i  nostri 
cavalli  siano  alla  richiesta  di  nostri  sproni, 
altresî  justo  e  altresi  intalentato  dovete 
essere  voi  al  nostro  Signiore  servire,  ed 
a  fare  i  suoi  comandamenti.  Appresso  ciô 
si  gli  cinse  una  spada  col  porno  e  1'  elsa 
d'oro,  e  poscia  gli  disse  :  Signiore,  questa 
spada  ci  significa  sicurtà  incontro  al  diavolo 
etc. 


Testo  Borghini 
Appresso  gli  calzô  uno  sprone  d'oro  ovvero 
dorato,  e  si  gli  disse  :  Signore,  questo 
sprone  ci  significa  che  tutto  altresi  iusti  e 
altresi  intalentati,  come  noi  vogliamo  che  i 
nostri  cavalli  siano  alla  richiesta  de'  nostri 
sproni,  altresi  iusti  e  altresî  intalentati  do- 
vemo  essere  a  nostro  Signore  ed  a  fare  i 
suoi  comandamenti.  Appresso  ciô  gli  cinse 
una  spada,.  e  poscia  gli  disse  :  Signore, 
questa  spada  ci  significa  sicurtà  contro  il 
diavolo,  etc. 


Doni 
Appresso  gli  calzô  uno  sperone  d'oro 
0  dorato,  e  gli  disse  :  Signore,  questo 
sprone  ci  significa  altresi  giusti  e  altresi 
intalentati,  come  noi  vogliamo  che  nostri 
cavalli  siano,  dovete  voi  essere  a  nostro 
Signore  servire,  ed  a  fare  i  suoi  comanda- 
menti. Appresso  ciô  gli  cinse  una  spada,  e 
poscia  gli  disse  :  Signore,  questa  spada  ci 
significa  securtà  contro  al  diavolo,  etc. 


396  A.  d'ancona 

non  trovasi  nel  testo  gualteruzziano,  a  determinare  l'età  récente  del 
Novellino  non  puô  certo  giovare  un  argomento  tratto  dalla  compilazione 
che  provammo  seconda  in  ordine  di  tempo. 


Quando  a  determinar  l'età  del  Novellino  si  fosse  tenuto  il  metodo  che 
fmora  abbiamo  seguito,  curando  sempre  di  distinguere  le  due  prin- 
cipali  lezioni,  coloro  i  quali  intorno  a  questo  stesso  argomento  scris- 
sero  finora  e  disputarono,  non  sarebbero  certo  stati  tanto  discordi 
fra  loro,  e  cosî  nelle  loro  sentenze  perplessi.  Troviamo  in  fatti,  che  essi, 
presi  tutti  insieme,  alla  compilazione  di  questo  libro  assegnano  un 
tempo  che  va  dalla  fine  del  duodecimo  secolo  alla  meta  del  decimoquarto, 
fissandone  alcuni  la  data  al  1 193,  altri  al  1350,  altri  agli  anni  intermedj, 
e  i  più  con  linguaggio  sempre  titubante  ;  indizio  certo  di  ipotesi  puramente 
cervellotiche,  non  poggiate  sopra  alcun  valido  argomento  di  fatto.  E 
invero  pel  Zannetti  '  e  poi  per  l'editore  Torinese  -  vi  ha  nel  Cenio  No- 
velle  un  racconto  scritto  vivente  Ezelino  da  Romano,  ed  altro  dopo  la 
sua  morte,  cioè  «  intorno  alla  meta  del  sec.  XIII,  poco  più,  pocomeno»: 
e  «  tutta  la  série  debbe  dirsi  venutaalla  lucedal  1250  al  1 300,  0  in  quel 
torno.  ))  Lionardo  Salviati  vuole  invece  che  alcune  «  nascessero  in- 
nanzi  a  Dante  ;  «  altre  mostrino  «  del  secol  d'oro  esser  fattura,  e  altre 
giudicar  si  possano  dell'  età  del  Boccaccio,  e  di  quelle  ve  n'  ha  che  scritte 
furono  dopo  la  caduta  délia  favella  3  )>  :  il  che  ci  condurrebbe  fors'  anco 
più  oltre  délia  meta  del  trecento.  Pel  Lami  è  dimostrato,  quai  «  legit- 
tima  conseguenza  »  dei  raffronti  fatti  coU'  Avventuroso  Ciciliano,  che 
«  iliVovÊ//j/2oèposteriore  ail'  anno  1 3 1 1  e  1313,6  forse  compilato  intorno 
al  1325  0  1330;  e  quindl  si  conosce  erroneo  il  sentimento  di  Lionardo 
Salviati  che  pensa  poter  esser  anteriore  al  1 300,  e  del  sig'  Manni  che  lo 
crede  nato  innanzi  sino  a  Dante  Alighieri,  vale  a  dire  al  1265,  quando 
in  esso  sono  tante  cose,  accadute  tutte  posteriormente  a  questo  tempo. 
Si  potrebbe  perô  forse  dire  che  qualche  novella  è  più  antica  del  1 300, 
per  essere  stata  presa  quella  délia  cavalleria  del  Saladino  dal  romanzo 
di  Messer  Bosone,e  quindi  si  verificherebbeche  sien  più  d'uno  gli  autori 
del  Cenîo  Novcllc^.»  Ma  di  ciô  che  ha  qui  detto  sul  conto  di  lui  il  Lami,  si 


1.  Novelliere  Ital.,  Venezia,  1754,  I,  Prefaz.  p.  XIV.  Il  Tirabosghi  (Stor. 
dclla  Letterat.  dal  MCCC  al  MCCCC,  lib.  III,  cap.  2,  !^  s^),  dice,  citando 
questa  prefazione  :  «  ove  perô  non  sembranii  abbastanza  provato  ch'  esse  siano 
scritte  poco  dopo  la  morte  di  Ezelino  da  Romano.  » 

2.  Pag.  VIII-IX. 

j.  Avvertimenti  dclla  lingua,  lib.  II,  c.  15. 
4.  Appendice,  etc.,  p.  13. 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  Î97 

difende  Domenico  Maria  Manni,  asserendo  che  le  sue  parole  furono  maie 
interpretate,  e  ch'  egli  mai  non  disse  composto  il  NovelHno  innanzi  alla 
nascita  di  Dante  :  ma  bensî  aver  pensato  e  scritto  «  che  la  maggior  parte 
degli  avvenimenti  narrati  in  quest'  opéra  erano  in  iscrittura  avanti  che 
posta  fosse  in  carta  la  Divina  commedia,  la  quale  il  Salviati  negli  Avverîi- 
menti  crede  terminata  nel  i  ?2i  '.  » 

Al  Lami  che  tanto  giù  scende  nei  tempi,  puô  opporsi  il  Perticari,  il 
quale,  con  affermazione,  corne  tant'  altre  délie  sue,  vaghissima  e  non 
confortata  di  prove,  risale  assai  addietro,  opinando  che  «  le  più  antiche 
di  tali  novelle  fossero  scritte  alla  corte  dei  Ciciliani,  quando  vi  furono 
gittate  le  prime  fondamenta  délia  lingua  illustre,  di  cui  è  perfetto  sino- 
nimo  il  parlar  gentile  ^.  »  Marc'  Antonio  Parenti  crede  invece  che 
parecchie  fossero  scritte  «  sul  declinare  del  dugento,  e  tutte  l'altre  poi 
più  0  men  tardi,  nel  secolo  successivo,  prima  che  fosse  pubblicato  il 
Decamerone  del  Boccaccio  5.  » 

Molto  più  oltre  va  l'egregio  sig''  Domenico  Carbone  volendo 
provare  che  più  d'uno  è  autore  del  NovelHno,  e  che  alquanto  novelle 
«  sono  antichissime,  e  furono  scritte  suUo  scorcio  del  XII  secolo,  ed 
altre  per  contrario  toccano  la  fmedeltrecento4.«  Ci  sia  lecito  di  fermarci 
alquanto  ad  esaminare  questa  sentenza  di  un  critico  cosî  assennato  e  cosî 
esperto  nelle  cose  dell'  antica  nostra  letteratura,  tanto  più  che  egli  fa 
ciô  che  molti  altri  non  han  fatto,  cioè  vuol  sorreggere  le  sue  asserzioni 
con  argomenti  desunti  dalla  storia. 

Nota  adunque  il  sig.  Carbone  come  nel  cod.  Laurenziano  n»  139, 
dopo  le  parole  :  ruppesi  la  triegua  e  ricominciossi  la  guerra,  colle  quali  fmisce 
la  XXV^  novella  gualteruzziana,  si  leggono  ancora  queste  ahre  :  la  quale 
ancora  non  ha  fine.  Ora,  argomenta  il  Carbone  «  le  guerre  di  Saladino  coi 
Cristiani  délia  terza  crociata  ferveano  ancora  nel  1189,  e  la  novella 
dovette  esser  scritta  in  quel  torno,  0  ad  ogni  modo  prima  délia  morte 
del  célèbre  Soldano,  la  quale  fu  nel  1 193.  »  Ma  ei  ci  sembra  che  si 
voglia  cosî  riportare  la  novella  a  tempi  troppo  remoti,  e  nei  quali  forse 
nessun  altro  monumento  troverebbesi  di  scrittura  volgare  in  prosa.  Or 
qui  è  probabile  trattarsi  di  una  glossa  introdotta  dall'  amanuense,  scri- 
vente  in  tempo  nel  quale  era  guerra  fra  i  Cristiani  ed  i  Saraceni  d'Egitto. 

1.  Prefaz.  pag.  5.  Proseguendo,  dice  il  Manni  :  «  Maggiormente  sembra  che 
si  apponesse  circa  ail'  età  controversa  di  quest'  opéra,  0  per  meglio  dire  non 
concordemente  da  ognuno  ravvisata,  il  célèbre  Antonmaria  Salvim  che  ha 
sommi  meriti  colla  Repubbiicaletteraria,  ne' Di5corii  Accademici.'))  Quai  fosse  l'opi- 
nione  del  Salvim  non  è  detto  :  ne  mi  è  riuscito  trovarla  dando  una  scorsa  ai 
titoli  dei  Discorsi  :  chè  quanto  a  leggerli  non  mi  ci  sento  proprio  il  coraggio. 

2.  Opère,  Lugo,  1822,  II,  239. 

3.  Prefazione  ail'  ediz.  modenese  del  26,  p.  XVIII. 

4.  Prefazione  ail'  ediz.  fiorentina  del  Barbera,  1868,  pag.  VI. 


398  A.  d'ancona 

Non  parebbe  al  Sig.  Carbone  che,  senza  risalire  alla  fine  del  XII  secolo, 
coteste  parole  :  la  quale  ancora  non  ha  fine  avrebber  potuto  uscir  dalla 
penna  di  chi  ricopiasse  la  novella  verso  il  1245,  allorquando  San  Luigi 
crociavasi  coi  suoi  cavalieri,  contro  il  Soldano  d'Egitto  ?  Questa  nuova 
guerra,  questa  settima  crociata  non  poteva  al  menante  apparire  quasi 
una  continuazione,  e  un  episodio  délia  lotta  incominciata  sullo  stesso 
terreno  fin  dai  tempi  del  Saladino?  Di  più  ancora  :  non  poteva  quella 
glossa  esser  introdotta  nei  tempi  in  cui  Niccolo  IV  (1289),  invano  ban- 
diva  un'  altra  volta  la  croce,  e  già  stavan  per  cadere  Tolemaide  e 
S.  Giovanni  d'Acri,  ultimi  refugj  délia  cristianità  in  Oriente,  ultimi 
baluardi  del  regno  franco  di  Palestina  ? 

Andando  innanzi,  nota  il  Sig.  Carbone  come  la  novella  LX^  gualte- 
ruzziana,  parlando  di  Messer  Alardo  concludasi  con  queste  parole  : 
«  E  fu  diliberato  Messer  Alardo  di  ci6  ch'  avea  promesso,  e  rimase  con 
glialtri  nobili  cavalieri,  torneando  e  facendoarme,  si  come  la  rinoineaper 
lo  monda  si  carre  sovente  di  grande  boutade  e  d'oltramaravigliose  prodezze.  » 
Queste  parole  certamente  non  sono  molto  chiare  :  ma  accordiamo  pure 
al  Sig"'.  Carbone  che  fossero  scritte  «  vivente  ancora  il  prode  connestabile 
di  Sciampagna,  e,  come  si  ritrae  da  tutto  il  racconto,  certamente  dopo 
il  1265,  quando  Carlo  d'Angiô  era  già  stato  coronato  in  Roma  re 
di  Sicilia  e  di  Puglia,  0  forse  quando  più  la  fama  délie  prodezze  di 
Alardo  carreva  per  il  manda,  eperciô  verisimilmente  verso  il  1268,  poco 
dopo  la  battaglia  di  Tagliacozzo,  ave  senz'  arme  vinse  il  veccbio  Alardo.^y 
Accettiamo  pure  la  data  del  1268  per  questa  novella,  la  quale  potrebbe 
certamente  esser  stata  scritta  in  taie  anno,  sebbene  l'intera  compilazione 
del  libro  sia  per  noi  posteriore  ;  e  seguitiamo  a  riferire  le  parole  del 
Sigr  Carbone  :  «  Finalmente  in  quella  di  Messer  Beriuolo  cavalière  di 
corte  (LVIII»  G.),  è  nominato  Messer  Brancadoria  che  nel  1308  era 
anco  vivo,  e  signoreggiava  in  Genova  con  Opicino  Spinola.  »  Eviden- 
temente  qui  il  Sig'  Carbone  è  stato  indotto  in  errore  da  Dino  Compagni 
che  parlando  nella  sua  Cranica  dell'  entrata  di  Arrigo  VII  di  Lucem- 
burgo  in  Genova  neir  Ottobre  del  1 3 1 1  scrive,  ed  è  scusabile  l'errore  in 
un  florentine,  ch'  ei  fu  ricevuto  da  Messer  Branca  Doria  che  tenea  allora 
la  città,  «  dal  quale  onoratamente  fu  ricevuto  e  giurô  obedenza  '.  )>  Il 
vero  è  che  fino  dal  1 306,  erano  capitani  e  rettori  di  Genova  Opizzino 
Spinola  e  Barnaba  Doria  figlio  di  codesto  Branca,  E  Branca  certamente 
viveva  nel  1 300,  e  in  corpa  parea  vivo  ancor  di  sopra  quando  Dante  ne 
poneva  l'anima  nella  ghiacciaja  infernale  e  un  diavolo  in  sua  vece  avea 
preso  possesso  délie  membra  di  lui  2  :  ma  probabilmente  egli  era  già 

1.  Libro  III,  p.  97,  deir  ediz.  del  Carbone,  Firenze,  Barbera,  1868. 

2.  Inferno,  XXXIII. 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  J99 

vecchio,  se  sei  anni  appresso  un  suo  figliuolo  poteva  esser  capo  di 
parte  e  rettore  délia  Repubblica,  e  se  nell'  82  egli  aveva  comprato  terre  dai 
Malaspina  in  Sardegna,  e  nel  90  dal  comune  di  Genova  '.  Notisi  poi  che 
nella  novella  non  parlasi  punto  di  lui  corne  di  persona  defunta,  e  proba- 
bilmente  il  fatto  avvenne  nella  sua  gioventù,  quando  più  nell'  animo 
poteva  la  cortesia  e  l'onesto  costume  che  non  la  cupidigia  e  l'ira , 
consigliato  dalle  quali  si  fece  poi  uccisore  del  suocero  Michel  Zanche. 
Aggiungasi  in  fine,  che  un  altro  Branca  Doria  figlio  del  q.  Manuelino,  e 
non  di  Niccolô,  trovasi  menzionato  circa  questi  stessi  tempi,  cioè 
nel  1 287,  nelle  carte  genovesi  *.  Per  tutte  queste  cagioni  non  sapremmo 
nella  présente  novella  vedere  fatti  appartenenti  indubbiamente  al 
secolo  XIV,  e  potremmo  ritenere  invece  che  quello  che  vi  è  narrato 
risalga  al  1280  incirca. 

Segue  poi  il  Sigr  Carbone  dicendo  che  nella  novella  L-'  gualteruzziana 
«sidiscorredi  Maestro  Francesco  Accorso,  ilquale,  secondo  che  si  legge 
nelle  Vite  di  Filippo  Villani,  morî  in  Bologna  nel  1309;  ne  a  tal  anno 
s'acqueta  il  Mazzucchelli,  dotto  annotatore  di  quelle  Vite,  al  quale  per 
ragionevoli  induzioni  e  riscontri  sembra  incontrastabile  ch'  egli  vivesseal- 
quanio  dopo  il  1317)).  É  verissimo  che  il  Villani  scrive  esser  morte 
Francesco  «  nell'  anno  délia  grazia  1 309,  e  délia  vita  sua  sessantotto  ?;  » 
ed  è  vero  che  il  Mazzucchelli  ne  vorrebbe  protratta  la  morte  a  dopo  il 
1^17,  fondandosi  sul  fatto  che  di  lui  si  hanno  commentarj  a  costituzioni 
pontificie  pubblicate  soltanto  in  detto  anno.  Se  non  che,  subito  dopo, 
egli  soggiunge  il  dubbio  se  cotesti  commentarj  sieno  del  nostro,  0  non 
piuttosto  di  «  quell'  altro  Francesco  Accorso  figliuolo  di  Accorso  da 
Reggio,il  quale  al  riferire  del  Panziroli  nel  lib.  II,  al  cap.  XLII,  era  pro- 
fessore  di  leggi  in  Bologna  circa  il  1 340.  »  E  sebbene  il  Mazzucchelli  si 
scusi  del  portar  sentenza  definitiva,  per  non  avère  avuto  sott'  occhi  quei 
commentarj,  conclude  col  dire  che  «  quando  si  avessero  ad  avanzare  in 
questa  oscurità  le  nostre  conghietture,  diremmo  quelle  portarci  a  cre- 
derli  di  altro  autore  4.  «  E  più  esplicito  ancora  è  il  sommo  Savigny, 
scrivendo  che  «  il  sesto  e  le  clémentine  sono  posteriori  a  Francesco 
d 'Accorso  :  d'altronde  il  suo  nome  non  esiste  in  veruna  délie  edizioni  di 

1.  Canale,  Nuova  ht.  délia  Repubb.  di  Genova,  Firenze^,  Le  Monnier  1860, 
vol.  III,  p.  108,  373. 

2.  Debbo  questa  notizia  al  cortese  Cav.  L.  T.  Belgrano  ,egretario  délia 
società  Ligure  di  storia  patria.  Il  documento  è  nel  Tola,  Codex  diplom.  Sar- 
dina,  I,  402. 

3.  Avvertasi  che  nella  edizione  del  Villani,  secondo  il  teste  latine  lauren- 
ziano  pubblicate  dal  Galletti  (Flerentiae,  Mazzoni,  1847,  p.  23)  si  legge  : 
«  Hic  Benoniae  obiit  anne  gratiae  MCCXCVIII,  ->  e  1'  editere  malamente  ag- 
giunge  fra  parentesi  :  «  imme  MCCCIX.  »  È  inutile  dunque  allegare  il  teste 
del  Villani  in  favore  délia  data  1309. 

4.  Nota  80. 


400  A.  d'ancona 

quella  raccolta  ' .  E  alP  erronea  data  che  farebbe  Francesco  morte 
nel  1 309,  si  contrappongono  le  ricerche  del  P.  Sarti  *  che  «  ha 
provato  con  sicuri  monumenti  5  «  esser  egli  morto  nel  1293.  Certo 
doveva  egli  esser  morto  già  nel  1300,  perché  Dante  che  meglio  di 
Filippo  Villani  puà  dirsi  suo  contemporaneo,  a  torto  0  a  ragione,  lo 
poneva  in  Inferno  fra  i  sodomiti  4.  Resta  poi  a  notarsi  che  il  fatto  che 
di  lui  si  narra  essendo  accaduto  al  ritorno  «  dinghilterra  ove  era  stato 
lungamente,  »  va  posto  fra  ilfmire  del  1281  e  il  principio  dell'  82,  poi- 
chè  in  questo  tempo  ei  si  congedè  da  Eduardo  I,  e  fece  ritorno  in  patria. 
Osservisi  per  ulîimo  che  di  Francesco  non  si  parla  punto  nella  novella 
in  modo  da  potere  inferire  che  trattisi  di  persona  già  morta  :  e  se  anche 
l'aneddoto  possa  non  esser  vero  s,  sebbene  non  discordante  dall'  indole 
sua  cupida  di  danaro,  è  dato  supporre  che  si  diffondesse  in  Italia  dal 
momento  appunto  del  suo  ritorno. 

Crediamo  con  ciô  di  aver  ridotto  al  loro  vero  valore  gli  argomenti  del 
Sig.  Carbone,  e  mostrato  insieme  che  la  compilazione  del  Novellino  non 
va  portata  ne  troppo  addietro,  sino  alla  fme  del  XII,  ne  troppo  innanzi, 
fino  alla  meta  del  XIV  secolo.  Ripeteremo  dunque,  per  concludere,  non 
es  servi  nel  Novellino,  nella  sua  più  antica  e  genuina  compilazione, 
nessuna  memoria  di  fatti  e  persone  che  oltrepassi  il  fmire  del  secolo 
XIII,  laddove  invece  nel  Novellino,  giusta  la  sua  posteriore  rimanipo- 
lazione,  troviam  ricordati  personaggi  ed  avvenimenti  délia  prima  meta 
del  decimoquarto.  E  perciô  possiamo  ritenere,  il  libro  esser  stato  scritto 
0  messo  insieme  verso  la  fme  del  dugento,  eforse  nel  penultimo  décen- 
nie 6,  e  poi  rimutato,  se  sono  esatte  le  notizie  raccolte  dal  Manni  e  più 
sopra  compendiosamente  riferite,  verso  il  13407:  dato  sempre  e  non 
concesso,  che  la  lezione  borghiniana  risponda  a  un  teste. 

III 

Indicato  il  tempo  nel  quale,  seconde  egni  probabilità,  fu  scritto  e 

1.  Storia  del  diritto  romano  nel  Medio  Evo,  traduz.  italiana,  Firenze,  Batelli, 
1844.  Cap.  XLIII,  vol.  II,  parte  II,  p.  1 56. 

2.  De  Prof,  bonon.,  181. 

3.  TiRABOSCHi,  St.  dell.  Lett.  It.  dal  MCLXXXIII,  fino  al  MCCC,  lib.  II, 
cap.  IV.  §  21. 

4.  Inferno,  XV,  1 10. 

^.  Savigny,  op.  cit.,  pag.  154. 

6.  Il  FoLLiNi  (Dissertai,  citata),  detto  di  non  attenersi  al  testo  del  Borghini  che 
colle  sue  surrogazioni  non  permise  «  ai  letterati  un  poco  accorti  di  poter  credere 
quella  collezione  tanto  antica  n  soggiunge  :  «  lo  parlo  délie  vecchie  edizioni  ge- 
nuine,  secondo  le  quali  credo  che  si  possa  stabilire  la  sua  età  verso  il  1280.  « 
E  di  questo  giudizio  dà  anche  la  ragione  che  il  Novellino  «  non  hâ  punto  profit- 
tato  délia  nobilissima  ed  eccellentissima  musa  »  di  Dante. 

7.  Poniamo  questa  data  média  per  rispetto  a  Ricciardo  Manfredi. 


LE  FONTI  DEL  NoVClUnO  4OI 

posto  insieme  il  Novellino,  sorge  altra  dimanda,  se  cioè,  un  solo  o  più 
ne  siano  gli  autori.  Il  Sig''  Carbone  avendo  ammesso  che  la  novella  XX V^ 
dovesse  esser  scritta  prima  del  1193,  e  che  altre  spettino  al  principiare 
del  1 300,  naturalmente  si  chiede  se  «  chi  metteva  mano  a  queste  novelle 
fin  dai  tempi  del  Saladino,  puô  egli  esser  quel  medesimo  il  quale  settanta 
e  più  anni  dopo  novellava  di  Carlo  d'Angiô  e  di  Alardo  il  vecchio  »,  e 
se  «  pur  concedendo  ch'  ei  cominciasse  a  scrivere  da  bambino,  potè 
egli  essere  ancora  tanto  longevo  da  raccattar  notizie  di  personaggi  che 
varcarono  cogli  anni  il  trecento  «.  Naturalmente  ei  risponde  in  modo 
negativo  a  questa  dimanda,  e  precisamente  col  dire  :  «  non  è  dunque 
uno  solo  l'autore  del  Novellino  '.«  Or  tutto  ciô  cade  senz'  altro,  se,  come 
noi  opiniamo,  e  come  ci  sembra  vero,  le  parole  mancanti  nel  testo  gual- 
teruzziano  délia  novella  XXV»,  sono  glossa  di  un  menante  che  copiava  il 
Novellino  verso  il  1289,  ripetute  poi  dal  seconde  copista  del  codice  lau- 
renziano  nel  quattrocento.  Caduto  questo  argomento,  nuUa  vieta  che 
l'autore  del  libro  sia  un  solo. 

Ma  già  innanzi  al  Carbone,  e  indittivi  da  altri  argomenti,  vediamo 
altri  aver  scritto,  il  Novellino  non  esser  opéra  di  un  solo  autore,  ma, 
per  usar  le  parole  del  Borghini  ^  «  di  varie  persone  piacevoli  ed  inge- 
gnose  )).  Dietro  il  quale  G.  B.  Ghio,  pur  notando  che  parecchie  novelle 
((  furono  scritte  intorno  al  medesimo  tempo,  e  da  una  stessa  mano,  » 
aggiunge  che  «  la  stessa  cosa  non  avviene  di  tutte,  perché  se  varie  sono 
quelle  che  rassomigliansi  nello  stile,  sono  anche  varie  quelle  in  cui  osser- 
vasi  di  stile  un  gran  divario,  ond'  e'  si  puô  con  tutta  certezza  giudicare 
ch'  elle  ne  uscirono  tutte  ad  un  tempo,  ne  tutte  di  una  medesima  penna, 
e  che  alcune  pajono  alquanto  più  antiche,  ed  alcune  meno  5.  »  E 
più  oltre  scrive  pure  che  «  coloro  che  tali  novelle  composero  »  dovet- 
tere  essere  «  varie  persone  piacevoli  ed  ingegnose  4.  »  Cosi  anche  il 
Carbone  ritiene  che  «  manifestamente  gli  autori  dovettero  essere  diversi 
e  di  diverso  tempo,  non  solo  per  la  variazionedello  stile,  come  già  notava 
il  Borghini,  la  quale  dalla  novella  dello  schiavo  di  Bari  a  quella  di  Bito 
e  Ser  FruUi  è  infmita,  ma  più  ancora  perché  alquante  di  esse  sono  anti- 
chissime,  e  furono  scritte  suUo  scorcio  del  duodecimo  secolo,  e  altre  per 
contrario  toccano  la  fme  del  trecento  s.  «  E,  per  passarmi  d'altri,  anche 
l'ultimo  editore  del  Novellino,  il  Sig.  Avv.  Giovanni  Pierotti  scrive,  pre- 
ludendo  alla  edizione  bettoniana,  palesarsi  «  a  prima  giunta  non  esser 
(il  libro;  tutto  d'una  mano  e  di  un  tempo  •>  e  conclude  che  «  ad  un  pri- 


l. 

2. 

3- 
4- 
S- 

P.  VII. 

Prefazione  giuntina  (ediz.  Torin.  p.  LUI) 

P.  VlII. 

p.  IX. 

P.  VI. 

Romania,  II 

27 


402  A.    D'aNCONA 

mitivo  numéro  di  novelle  possono  esser  state  aggiunte  più  altre  di  mano 
diversa,  del  medesimo  tempo e  di  altri  '.)> 

Adunque,  secondo  questi  critici,  la  principal  ragione  per  tener  il 
Novellino  opéra  di  più  mani,  è  la  diversità  dello  stilefra  novellae  novella. 
Vedremo  più  oltre  quanto  possa  valere  quest'  argomento  ;  intanto  giova 
notare  corne  sieno  stati  posti  innanzi  alcuni  nomi  di  antichi  scrittori, 
ritenuti  probabili  autori  del  libro,  o  di  parte  délie  novelle  ond'esso  si 
compone. 

L'editore  torinese  del  1802  ricorda  come  ci  fosse  chi  avesse  con- 
ghietturato  poterne  esser  stati  autori  «  Brunetto  Latini,  Dante  da 
Majano,  Francesco  da  Barberino,  e  simiglianti  altri  ;  »  ma  aggiunge 
nulla  più  esser  queste  che  ipotesi  senza  fondamento,  perché  se  essi 
«  avesser  disteso  tutte  le  cento  novelle  0  alcune  di  esse,  sarebbesene  fra' 
testi  a  penna  délie  loro  rime  e  prose  trovata  qualche  traccia,  e  medesi- 
mamente  qualche  copia...;  ma  questo  segno,  ch'  io  mi  sappia,  non  s'è 
ancora  osservato  *.  «  Di  Dante  da  Majano  non  so  veramente  che  alcuno 
abbia  mai  detto  esser  lui  l'autore  del  Novellino  :  ripetutamente  invece, 
ciô  fu  asserito  e  di  Brunetto  Latini  e  di  Francesco  da  Barberino. 

Ma  il  Ghio  segue  escludendo  il  Latini,  perché  «  non  avendo  egli 
lasciato  alcune  prose  in  lingua  toscana,  non  c'  è  ragione  che  porti  a 
opinare  ch'  egli  in  quella  lingua  abbia  scritto  novelle  5.  »  A  questa 
ragione,  veramente  non  troppo  valida,  non  saacquetarsi  ilSig.  Carbone, 
scrivendo  che  «  con  induzione  più  sicura  »  si  potrebbe  asserire  il  Latini 
aver  cooperato  alla  compilazione  del  libro,  dacchè  «  i  due  racconti  di 
Papirio  (novella  LXVII^  G.)  e  di  Trajano  (novella  LXIX^  G.)  trovansi  con 
lieve  mutazione,  e  nelle  Cento  Novelle  e  nel  Flore  dlFllosofi  eài  molti  savj, 
grazioso  libretto  che,  secondo  il  Nannucci4,èindubbiamente  del  maestro 
di  Dante  5.  )>  Cosî,  Brunetto  non  sarebbe  già  autore  0  compilatore  di 
tutto  il  Novellino,  ma  dai  suoi  scritti  sarebbesi  scelto  qualche  cosa  da 
inserire  nelle  Cento  Novelle.  E  che  coteste  due  narrazioni  sieno  copia 
dell'  una  scrittura  dall'  altra,  lo  sostenne  anche  recentissimamente  il  mio 
dotto  e  carissimo  amico  Prof.  Adolfo  Bartoli,  ponendo  fra  loro  a  con- 
fronto  le  due  lezioni  del  Flore  e  del  Novellino  ^.  Tuttavia  non  sapremmo 
con  lui  convenire,  nel  negare  che  ambedue  potesser  trarre  da  Paolo 
Orosio  la  designazione  di  «  uomo  fortissimo,  desideroso  di  battaglie  «  o 
di  «  uomo  potentissimo  e  savio  e  dilettissimo  molto  in  battaglie  »  con 


1.  P.  XII,  XIV. 

2.  Pag.  IX. 

?.  Pag.  XVII. 

4.  Manuale  délia  letterat.  del  primo  secolo,  Firenze,  Barbera,  1858,  II,  300. 

5.  Prefaz.  p.  VIII. 

6.  I primi  due  secoli delta  letteratura  italiana,  Milano,  Valiardi,  1873,  pag.  293. 


LE  FONTi  DEL  NovelUno  40? 

che  essi  traducono  quel  belUcosissimus  ac  strenuissimus  dello  slorico 
affricano  ',  che  manca  in  Macrobio  e  nei  Gesîa  Romanorum  ^.  Quai  diffi- 
coltà,  infatti,  che  gli  autori  del  NovelUno  e  del  Flore,  conoscessero  un 
autore  cosî  diffuso  corne  nell'  età  média  era  Orosio,  e  che  circa  codesti 
tempi  era  tradotto  anche  dal  volgarizzatore  del  Tesoro,  messer  Bono 
Giamboni  5  ?  Ne  anche  potremmo,  in  senso  assoluto,  accettar  la  norma 
che  il  testo  più  ampio  sia  sempre  il  più  antico,  e  moderno  il  più  brève, 
e  che  percio  il  NovelUno  abbia  copiato  il  Flore.  Ma,  anche  ammettendo 
che  la  cosa  procéda  corne  vorrebbero  il  Carbone  e  il  Bartoli,  e  vera- 
mente  il  nostro  sia  plagiario  dell'altro,  resta  a  sapere,  ed  è  questo  che  al 
présente  deve  importarci,  se  l'autor  del  Flore  sia  «  indubbiamente  » 
Brunetto  Latini,  I  Codici  magliabechiano  e  laurenziano  di  che  si  valse  il 
Nannucci  non  portano  il  nome  di  Brunetto  :  lo  porta  bensî,  ma  aggiunto 
damano  posteriore,  un  codice  marciano,  indicato  dal  Morelli4,  il  quale, 
nel  Catalogo  farsettiano,  ebbe  a  notare  come  un  manoscritto  délia 
Chigiana,  da  noi  pur  veduto,  e  che  ci  è  parso  del  secolo  XIV  J,  porti 
chiaramente  il  nome  del  maestro  di  Dante.  Ma  a  ciô  è  da  opporre  come 
il  codice  farsettiano  e  ilchigiano  portino  il  titolo  di  «  Secondo  filosofo, 
volgarizzato  da  Brunetto  Latini  ;  »  e  perciô,  ammessa  anche  per  auten- 
tica  la  paternità  suggeritaci  da  questi  due  soli  manoscritti,  dei  quali  l'uno 
ha  copiato  l'altro,  sarebbe  da  provarsi  che  Brunetto  sia  volgarizzatore 
anche  del  Flore,  e  che,  come  sostiene  il  Nannucci,  le  Sentenze  dl  Secondo 
e  le  Vite  del  Fllosofi,  formino  tutt'  un  corpo,  sieno  fin  da  principio,  e  non 
per  posteriore  aggiunta,  un'  opéra  sola.  Il  Sig.  Cappelli,  con  argo- 
menti  molto  calzanti,  ma  che  qui  non  è  il  caso  di  ripetere,  ha  dimo- 
strato  invece,  non  «  esservi  titolo  valevole  a  farci  credere  di  ser  Bru- 
netto l'intera  stesura  del  Flore  <'.  » 

Similmente  di  poco  peso  cipajono,  a  far  Brunetto  autore  del  NovelUno 
0  di  alcune  narrazioni  in  esso  contenute,  le  prove  tratte  dalP  averlo 
chiamato  Giovanni  Villani  «  cominciatore  e  maestro  in  digrossare  i 
Fiorentini  e  farli  scorti  in  ben  parlare  «,  e  dal  confrontare  queste  parole 
col  titolo  apposto  al  nostro,  di  «  libro  di  bel  parlar  gentile  7;  «  come 
anche  dalP  avère  Filippo  Villani  chiamato  Brunetto  «  motteggevole...  e 

1.  Histor.  III,  15. 

2.  Ved.  Trattato  de  rcgiminc  rcctoris  di  Fra  Paolino  Minorita,  pubbl.  da 
Adoifo  Mussafia,  Vienna,  Tendier,  1868,  p.  130. 

3 .  Délie  storie  contra  li  pagani  di  Paolo  Orosio,  volgarizzamcnto  di  Bono  Giam- 
boni, pubbl.  dal  Dott.  Francesco  Tassi.  Firenze,  Baracchi,  1849. 

4.  Vedi  anche  un  art.  del  P.  Sorio  nell'  Etruria  I,  347. 

5.  Numerato  nella  Chigiana,  L,  VII,  267. 

6.  Fiore  di  Filosofi  c  di  molli  savi.  Bolosna,  Romagnoli,  1865,  Prefaz. 
p.  XVI. 

7.  Vedi  la  confutazione  di  questa  sentenza  nella  Prefaz.  ail'  ediz.  torinese^ 
p.  XVIII. 


^04  A.  d'ancona 

di  certi  motti  piacevole  abbondante  «  e  «  di  sermone  piacevole,  il  quale 
spesso  moveva  a  riso  >  :  »  ché  sarebbe  dare  un  troppo  preciso  significato 
a  parole  che  in  se  medesime  hanno  soltanto  un  valore  generico,  e  riguar- 
dano  non  lo  scrittore,  bensi  il  parlatore. 

Un  altro  nome  è  stato  per  la  prima  volta  messo  fuori  dal  Sig.  Carbone, 
ed  è  quello  di  Ser  Andréa  Lancia  notajo  e  scrittore  Fiorentino  del  secolo 
decimoquarto  ^,  dappoichè  vi  ha  identità  fra  tre  novelle  del  teste  bor- 
ghiniano  e  tre  narrazioni  inscrite  dal  Lancia  nel  suc  «  amplissimo  e  bel 
commente  »  inedito  del  volgarizzamento  del  Rimedio  d'Amore  di  Ovidio  '. 
Queste  novelle  sono  la  V^  cioè  il  conto  «  corne  per  subita  allegrezza 
uno  si  morîo;  »  la  LIX^,  «d'una  bella  provvedenza  d'Ipocras  per  fuggire 
il  pericolo  per  la  troppa  allegrezza,  «  e  la  O,  del  re,  che  «  per  mal 
consiglio  délia  moglie  accise  i  vecchi  del  suo  reame.  »  Non  piccole  dif- 
ferenze  di  forma  corrono  perô  fra  il  testo  borghiniano  e  quello  offertoci 
dal  Sig.  Carbone  in  sostituzione  dell'  antico  4,  ne  saprei  trovar  nessun 
argomento,  e  niuno  ne  indica  neppure  il  solerte  editore,  dal  quale 
desumere  l'anteriorità  del  Lancia  sul  testo  borghiniano  del  Novellino. 
A  noi  basta  notare  soltanto  come  queste  novelle  appartengano  tutte  tre 
a  quel  testo  che  più  sopra  provammo  esser  ricompilazione  dell'anteriore, 
rappresentatoci  nella  edizione  del  Gualteruzzi. 

Ed  è  pure  una  sostituzione  del  testo  borghiniano  quella  novella  (XCIP) 
di  Tito  Manlio  Torquato,  délia  quale  il  Sig.  Carbone  5  assevera  che  è 
presa  «  a  verbo  dall'  antico  volgarizzamento  délie  prima  deçà  di 
Livio  6;  »  se  non  che  ciô  riguarda  più  lo  studio  délie  fonti,  che  non  la 


1.  Prefaz.  del  Carbone,  p.  VIII. 

2.  Vedi  neir  Etruria,  anno  I,  p.  i8,  e  seg.  un  articolo  biografico  e  bibliogra- 
fico  del  Colomb  de  Batines  su  Andréa  Lancia.  In  esso  si  citano  alti  privati  e 
pubblici  del  Lancia  dal  1515  a!  13^1,  e  oltre.  L'  Etruria  ha  pur  pubblicato,  I, 
367,  un  volgarizzamento  ai  legge  suntuaria  fiorentina  del  1355,  fatto  da!  Lancia 
nel  56.  E  nello  stesso  giornale  a  pag.  140  e  segg.  è  anche  una  Lezione  intorno 
alla  opère  di  A.  Lancia  di  Luigi  Bencini. 

3.  Carbone,  Prefaz.,  p.  VIII. 

4.  Testo  Borghini.  Testo  Carbone. 

Fue  uno  giovane  Re  in  una  isola  di  mare,  Uno  giovane  re  fue  in  un  isola  di  mare, 

di  grandissima  forza  e  di  gran  potere,  es-  di  grande  forza  e  di  grande  podere,  ma 
sendo  molto  giovane  quanto  per  terra  molto  era  giovane  quanto  per  terra  gover- 
governare.  E  quando  cominciô  a  regnare  si  nare.  Quando  cominciô  a  regnare  si  toise 
toise  per  moglie  una  giovane  donzella  ed  per  moglie  una  giovane  donzella  sottile  e 
artificiosa  e  sottile  in  maie  più  che  in  bene  artificiosa  in  maie  etc. 
etc. 

5.  Prefaz.,  p.  IX. 

6.  Veramente  vi  è  qualche  differenza  fra  il  volgarizzamento  antico  edito 
dal  Dalmazzo,  e  il  testo  Borghiniano.  Eccone  un  esempio. 

Testo  Borghini  Testo  Dalmazzo  (II,  163). 

Spesse  volte    facevano    badalucchi    per  Spesse    volte    facevano   badalucchi    per 

occupare  il  ponte  che  era  nel  miluogo  :  no  occupare  il  ponte,  e  leggermente  nol  poteano 

'1  potea  leggermente  prendere  l'una  parte  prendere  l'una  parte  né  l'altra.  Allora  venne 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  405 

ricerca  dell'  autore  0  compilatore  del  Novellino.  Per  ultimo  notiamo, 
corne,  seconde  il  Sig.  Carbone  ',  Mons.  Borghini  «  manifestamente 
prese  dalle  prose  antiche  del  Doni  la  novella  del  Saladino,  lasciatone  il 
principio  e  la  fine  ^.  «  Ma  ciô  non  riguarda  l'autore  0  compilatore  del 
Novellino,  bensî  i  libri  a  cui  il  Borghini  ebbe  ricorso  per  supplire  le 
novelle  del  testo  gualteruzziano  da  lui  ommesse  nella  stampa. 

Resta  adesso  che  diciamo  qualche  cosa  intorno  a  Francesco  da  Barbe- 
rino.Ilprimo  a  porre  innanzi  il  nome  di  questo  autore  fu  Federigo  Ubal- 
dini  nella  Vita  del  Barberino,  preposta  ai  Documenti  d'Amore,  e  queste 
ne  sono  le  précise  parole  :  «  Trasse  ancora  dal  Provenzale  argomento 
da  ricrear  gli  anirai,  imitando  nel  nome  e  nel  soggetto  il  Flore  de'  nobili 
déni  del  Monaco  di  Montalto,  con  chiamarne  un  suo  Flore  di  Novelle  : 
ma  smarrito  il  volume,  il  titolo  ci  dà  campo  da  rintracciare  qualcuna  délie 
sue  novelle  tra  quelle  Cento^  che,  quasi  primizie  délia  politezza  toscana, 
vanno  attorno.  Ci  avvertisce  il  Salviati,  che  quelle  sono  nate  da  più 
autori  in  diverse  età  :  abbiam  poi  sentore  che  possa  esservene  intramessa 
alcuna  del  Barberino,  dalla  denominazione  che  tra  le  altre  hanno  nel 
testo  di  Carlo  Gualteruzzi  le  Cento,  di  Flore  dl parlare  :  e  dal  dire  Messer 
Francesco  nelle  Chlose,  che  nel  suo  Flor  dl  Novelle  fa  spesso  menzione 
délie  nuove  astuzie  di  Guglielmo  di  Bergadam,  e  non  so  che  di  Messer 
Beriola,  de'quali  ambedue  si  leggono  distinte  novelle  traie  Cento.  Dipiù 
si  legge  in  questo  libro  del  Barberino  scritta  una  Canzone  distesa  per  un 
cavalière  nell'  istesso  caso  che  è  la  novella  ottantesima  tra  le  suddette, 
délia  damigella  di  Scalot;  poichè  il  cavalière,  siccome  avvenne  alla 
damigella,  si  morî  del  mal  d'amore.  E  siccome  colei  voile  aver  dopo 


ne  l'altra.  Allora  venne  uno  de'  Galli   a  uno  de'  Galli  a  mezzo  il  ponte,   il  quale 

mezzo  il  ponte  con  grande  burbanza,  che  avea     il    corpo    molto  bello   e    grande    a 

molto  era  bello   del  corpo  a  grande  mara-  maraviglia,  e  gridô  ad   alta  voce   :  Venga 

viglia,  e  gridô   ad  alta  boce  :  vegna   in-  innanzi  il  più  forte   di  tutti  i    Romani,   e 

nanzi  il  più  forte  di  tutti  i  Romani,  e  com-  combattasi  meco,  acciô  che   la    fine   délia 

battasi  meco  a  corpo  a  corpo,  acciocchè  la  nostra  battaglia  rnostri  quale  gente  sia  più 

fine    délia   nostra    battaglia   rnostri    quale  da  pregiare  in  fatti  d'arme.  1  principi  de' 

gente  sia  più  da  pregiare  in  fatti  d'arme.  giovani  si  tacettero   grande  pezza,  avendo 

Li  principi  de'  Romani  si  tacenno  grande  onta  di   rifiutare  la   battaglia,  e  non   vo- 

pezza,  abbiendo  onta  ciascuno  di  rifiutare  lendosi   alcuno   mettere   innanzi    al  primo 

la  battaglia  e  dottando  d'imprendere  primo  pericolo,  etc. 
l'ultimo  pericolo,  etc. 

Per  spiegare  queste  differenze,  il  Prof.  D.vlmazzo  dice  che  la  novella  fu  copiata 
da  un  ms.di  seconda  dettatura  0  recensione. 

1.  Prefaz.  p.  IX. 

2.  È  vero  che  la  Novella  è  più  lunga  nel  Doxi  che  nel  Borghini,  ma  non  si 
potrebbe  dire  che  il  Borghini  i'abbia  smozzicata  in  principio  e  in  fine,  special- 
mente  trovando  nel  cod.  Palat.  Panciatich.  n°  38,  p.  150,  una  versione  anche  più 
corta  che  quella  borghiniana.  Infatti  essa  comincia  dalle  parole  :  «  Primiera- 
mente  il  suo  corpo  e  la  sua  barba  ii  fece  più  bellamente  apparecchiare  »  e  va 
fino  alla  fine  con  lievissime  differenze  dalla  stampa.  II  cod.  mostra  essere  del 
sec.  XIV,  seconda  meta. 


4o6  A.  d'ancona 

morta  una  lettera  a  lato  che  propalasse  alla  corte  del  re  Artù  esser  ella 
trapassata  per  la  poca  corrispondenza  in  amore  di  Lancellotto;  cosî 
scorgendosi  in  mano  del  defunto  cavalière  la  canzone,  fu  palesato  chi 
per  sua  crudeltà  il  conduceva  a  tal  fine.  Sicchè  per  la  similitudine  di 
quelli  accidenti,  corne  per  l'altre  cose,  ragionevomente  puô  la  nostra 
considerazione  circa  le  dette  novelle  in  affermazione  trasmutarsi.  Anche 
la  confessione  fatta  dal  Boccaccio  di  non  esser  egli  stato  l'inventore  di 
ogni  sua  novella,  e  che  non  iscrisse  se  non  le  raccontate  da'  più  antichi 
(che  si  vede  in  prova  da  quelle  ch'  egli  estrasse  dalle  Cento  di  sopra  in- 
dicate)  ciammonisce,che  tra  le  tolte,  ve  ne  potesse  esser  parte  di  Messer 
Francesco  '.  » 

L'argomento  addotto  per  primo,  che,  cioè,  parecchi  sieno  gli  autori 
del  Novellino  perché  esso  ha  anche  il  titolo  di  Flore,  che  soleva  in  quegli 
antichi  tempi  appropriarsi  appunto  aile  compilazioni  fatte  da  libri  diversi, 
non  basta  a  farci  certi  che  per  entro  vi  sieno  anche  narrazioni  tolte  dal 
Barberino.  Certo  il  Novellino  è  un  Flore  ;  basta  gettare  un'  occhiata 
aile  notizie  che  seguono  intorno  aile  Fonti  del  Novellino,  per  persuaderci 
che  l'autore  raccoglieva,  compilava,  spigolava  da  varie  parti,  attingeva 
a  diverse  sorgenti.  Egli  è  soltanto  l'ignoranza  di  tante  e  cosî  diverse 
fonti,  quella  che  probabilmente  indusse  l'Ubaldinia  sospettare  una  stretta 
parentela  fra  il  Novellino  e  Topera  al  Barberino  attribuita,  che  sola  era 
allora  nota  corne  simigliante  nella  materia,  al  nostro  libro.  Del  resto, 
che  il  Barberino  veramente  componesse  cotesto  Flore  dl  Novelle,  non  mi 
pare  abbastanza  provato  dalle  sole  parole  dell'  Ubaldini  :  e  bisognerebbe 
meglio  conoscere  quel  commento  latino  ai  Docimentl  che  disgraziata- 
mente  giace  inedito  nella  Barberiniana,  non  lontano  ormai  da  total  dis- 
truzione  2. 

Poco  peso,  come  ognun  vede,  puô  aver  l'altro  argomento  dell'  Ubal- 
dini, dedotto  dalT  esser  menzionati  presso  il  Barberino  due  perso- 
naggi  che  avrebber  avuto  parte  nel  suo  Flor  di  Novelle  3,  e  che  si  rinven- 

1.  Dd  Reggimento  e  de  costumi  dclk  donne  di  M.  F.  da  Barberino.  Milano, 
Silvestri,  1842,  p.  22, 

2.  Nei  brani  pubblicatine  dal  Prof.  Bartsch  (nel  Jarhrbuch  /.  roman. 
Utcrat.Xl,  43  e  segg.),  vien  citato  questo  Fior  di  Novelle,  ma  dal  conteste  non  si 
ricava  se  sia  scrittura  dell'  autore  :  «  Et  de  hoc  scripta  aligna  in  libro  Florum 
novellanim  sepius  allegato.  »  Altrove  cita  «  dicta...  domini  Guill'i  de  Berga- 
damo  »  e  le  «  illusionibus  domini  Guill'i  de  Bergadam.  «  P'\h  innanzi  è  detto  : 
«  Dicit...  monachus  de  Montaldo  provincialis  etcc.  Hoc  quidem  dictum  reperii 
cum  suis  multis  pulcris  circa  principium  illius  libri  provincialis  cujus  est 
rubrica  talis  :  Flores  dictorum  nobllium  provincialium.  »  Finchè  non  si  esamini  il 
cod.  non  mi  libererô  dal  sospetto  che  il  Flos  novcllarum  e  i  Flores  dictorum  nobi- 
lium  provincialium  del  Monaco  non  siano  la  stessa  cosa. 

3.  Negli  estratti  del  Bartsch  veggo  menzionato  il  Bergadam  e  un  libre  in 
oui  ne  è  fatto  parola,  ma  non  si  rileva  se  il  libro  sia  del  Barberino  0  d'altri, 
perché  è  citazione  monca  (fol.  9,  v°)  :  «  Ut  corda  eorum  crescere  facias,  recita  de 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  407 

gono  anche  nel  NovelHno,  dacchè  bisognerebbe  esser  certi  che  si  trai- 
tasse non  solo  délie  stesse  persone,  ma  anche  dei  medesimi  fatti  :  e 
neanche  questo  potrebbe  forse  bastare  ' . 

L'altra  prova  délia  somiglianza  fra  il  caso  del  cavalière  e  quelle  délia 
dama  di  Scalot,  ognun  vede  come  non  abbia  alcun  peso  ;  e  cosi  anche 
l'ultima  parte,  riguardante  il  Boccaccio,  sebben  non  appartenga  al 
proposito  nostro,  puô  servire  a  mostrare  come  l'autore  non  proce- 
desse  sempre  nei  suoi  ragionamenti,  a  fil  di  logica. 

Marcantonio  Parenti,  preludendo  alla  edizione  modenese  del  Novel- 
Hno, riferisce  come  «notabili  »  le  congeiture  dell'  Ubaldini  :  ma  annun- 
ziando  che  in  fme  del  volume  si  leggeranno  alquante  novelle  senza  dubbio 
composte  dal  Barberino,  nelle  quali  si  potrà  «  ravvisar  la  sembianza 
délie  altre  antecedenti  che  sono  scritte  con  maggior  grazia  e  semplicità  », 
soggiunge  giudiziosamente  :  <f  ma  bisogna  avvertire  che  quanto  più  si 
rétrocède  verso  la  primitiva  naturalezza  del  dire^,  tanto  è  più  facile  ris- 
contrar  somiglianza  anche  fra  scritti  di  autori  diversi  ;  essendo  vero  sin- 
golarmente  per  que'  primi  tempi,  che  parla  più  spesso  il  secolo  che  lo 
scrittore  2. 

Ma  chi  più  animosamente  e  ripetutamente  sostenne,  allargandola, 
l'ipotesi  dell'  Ubaldini,  fu  il  Conte  Giovanni  Galvani,  testé  rapito  agli 
studj  délie  nostre  antiche  lettere,  nei  quali  fu  compétente  ed  autorevole 
quanto  pochi  altri  dell'  età  nostra.  Egli  fmo  dal  1840,  pubblicava  una 
sua  Lezione  5  intitolata  :  Del  probabile  auîore  del  Centonovelle  antico.  Note- 
voie  ci  sembra  in  essa  l'aver  cominciato  col  negare  di  riconoscervi, 
come  il  Salviati  e  tanti  altri  dappoi,  «  una  raccolta  di  novelle  scritte  da 
più  autori  ed  in  tempi  diversi,  mentre  esse  invece  mi  sembrano  eviden- 
temente  di  un  colore  uniforme,  e  di  una  lingua  similissima  a  se  mede- 
sima  4.  ))  Efm  qui  andiamo  perfettamenle  d'accordo  coU' illustre  critico. 
Cominciamo  invece  a  discordare  alquanto  da  lui  quando  ei  vi  scorge 
«  nella  giacitura  del  periodo,  ne'  trapassi  e  nelle  frasi  la  prosa  proven- 


magnificis  gestis  precedentium...  et  de  multis  bellis  ex  TiîoLivio,  et  de  brevibus 
dictis  Beltram  del  Born^  Bernaurd  del  Ventador  ,  Guill'i  Aesmar ,  domini 
Raymundi  de  Andegavia,  Giraut  de  Brune!  et  multorum,  de  quibus  hoc  libro 
reperies  ex  provincialibus  mentionem,  et  de  illusionibus  domini  Guill'i  de  Ber- 
gadam  aliquantum.  »  Non  potrebbe  1'  hoc  libro  riferirsi  al  commente  stesso  mar- 
ginale ? 

1.  Questo  Messer  Beriola  potrebbe  esser  lo  stesso  che  Messer  Beriuolo  nomi- 
nato  nella  Nov.  LVII  G.  Ma  non  potrebbe  anche  aver  l'Ubaldini  equivocato 
col  trovatore  Peirols,  se  per  avventura  questi  fosse  citato,  fra  i  tanti,  nei 
commento  barberiniano? 

2.  Prefaz.  p.  XIX. 

3.  Lezioni  accadcmiche  del  C.  Giovanni  Galvam,  Modena,  Vincenzi  e  Rossi, 
1840,  II,  195. 

4.  Id.  id.j  p.  197. 


4o8  A.  d'ancona 

zale  »  tanlo  da  parer  di  leggere  una  délie  vitedei  Trovatori  di  Provenza. 
Opinando  dunque  che  l'aulore  dovesse  essere  un  solo,  e  che  questo 
fosse  da  cercare  fra  quelli  che  maggiormente  ebbero  conoscenza  délia 
lingua  d'oc,  il  Galvani  riprende  a  sostenere  l'ipotesi  dell'  Ubaldini,  pur- 
chè  essa  sia  applicata  al  testo  gualteruzziano,  non  ail'  altro  nel  quale 
trova  non  solo  «  rimutato  il  colore  al  linguaggio  »  ma  anche  «  introdotte 
novelle  affatto  nuove,  ed  evidentemente  posteriori  forse  di  uno  o  due 
secoli  aile  rimanenti.o  Se  non  che,  mentre  l'Ubaldini  si  era  contentato  di 
asserire  che  nel  Novellino  si  potrebbe  trovare  «  qualcuna  «  délie 
narrazioni  raccolte  dal  Barberino  nel  suo  Flore,  il  Galvani  va  più  oltre, 
e  giudica  che  «  l'antico  Cenîonovelle  n  posto  a  confronto  col  Reggimento 
délie  donne,  mostri  essere  «  frutto  délia  medesima  mente  e  dettato  dell' 
istessissima  penna,  «  E  poichè  a  tal  sentenza  lo  induce  sopra  tutto  la 
somiglianza  dello  stile_,  egli  porta  in  prova  una  narrazione  del  Novellino 
ed  una  del  Reggimento  ;  e  quindi  a  maggiomente  mostrare  che  il  primo  fu 
«  dettato  sulla  falsariga  provenzale,  e  perô  da  un  intimo  e  profondo 
conoscitore  di  quella  favella,  il  che  varrà  forse  quanto  il  dire...  che  fu 
con  tutta  possibilité  dettato  da  M.  Francesco  da  Barberino'  »,  tras- 
ceglie  dalle  antiche  biografie  dei  Trovatori  alcune  che  ei  traduce  imi  - 
tando  lo  stile  del  Novellino  :  e  fmisce  colle  augurarsi  di  poterlo  veder 
presto  ristampato  col  titolo  di  :  Fiore  di  novelle  di  Messer  Francesco  da 
Barberino.  Ma  qui  egli  avverte  che  per  le  ripetute  testimonianze  dei 
buoni  costumi  del  Barberino  non  gli  «  reggerebbe  l'animo  »  di  attri- 
buirgli  anche  le  novelle  «  sozze  e  villane,  e  lontane  da  ogni  bella  leg- 
giadria  di  costume.  »  Perciô  consigliando  che  «  queste  si  gettassero  al 
mondezzajo,  »  vorrebbe  riempire  i  vuoti  che  ne  risultrebbero,  con  altre 
novelle  tolte  ai  Reggimenti. 

Ecco  dunque  il  Barberino  fatto  autore  di  tutto  il  libro,  salvo  tuttavia 
délie  novelle  oscene,  le  quali  resterebbe  a  sapere  corne  e  da  chi  sieno 
State  introdotte  nell'  opéra  di  Messer  Francesco,  cacciandone  altre  di 
più  onesto  argomento. 

Ma  nel  1 870,  il  Galvani  stampando  il  suo  Novellino  provenzale,  ossia 
Volgarizzamento  délie  antiche  vitarelle  dei  trovatori,  scritte  già  in  lingua 
d'ocda  Ugo  di  S.  Ciro,  da  Michèle  délia  Torre  e  da  altri^,  e  ampliando  per 
tal  modo  l'esperimento  fatto  nella  Lezione,  sembra  contraddire  aile  cose 
in  quella  ammesse,  riconoscendo  nel  Centonovelle  «  due  parti  abbastanza 
distinte  fra  loro,  l'una  cioè,  più  antica  dell'  ahra...  e  quest'  una  ricalcata 
affatto  sul  Provenzale  ?.  »  Non  sono  più  dunque  soltanto  le  novelle 


1.  P.  207. 

2.  Bologna,  Romagnoli,  1870. 

3.  P.  VI. 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  409 

oscene  le  quali  non  appartengono  al  Barberino,  ma  altre,  che  non  si 
dice  per  quai  ragione  vi  si  trovino  frammischiate.  Non  è  più  dunque, 
corne  nella  Lezione  apertamente  si  sosteneva,  un  solo  l'autore  del  Novel- 
lino  ;  e  il  Galvani  ritorna  cosî  senz'  altro  ail'  ipotesi  dell'  Ubaldini,  che 
cioè  «  qualcuna  «  fra  le  cento  potrebbe  esser  fattura  del  Barberino. 

A  questa  sentenza,  avvalorata  dal  nome  e  dall'  autorità  del  chiaro 
modenese,  e  ormai  ritenuta  dalla  maggior  parte  degli  studiosi  e  dei 
critici;,  cominciô  ad  opporsi  il  Sig.  Carbone  ',  osservando  che  le  novelle 
de'  Documcnti  d'amore,  «  a  gran  pezza  non  aggiungono  la  sveltezza,  il 
candore  e  la  vita  che  si  ammira  ne'  più  de'  racconti  del  NovelHno.  E  se 
pur  qualche  cosa  di  Messer  Francesco  vi  ha  (chè,  essendovi  dentro  fiori 
di  più  prati,  non  è  inverisimile),  è  da  credere  che  l'autore  del  Reggi- 
mento  délie  donne  non  vi  recasse  ne  i  più  belli,  ne  i  più  odorosi^.  » 

Ottime  considerazioni  sono  quelle  colle  quali  il  Prof.  Bartoli  respinge 
l'ipotesi  relativa  al  Barberino.  L'  essere  il  NovelHno  scritto  secondo 
asserisce  il  Galvani,  «  suUa  falsariga  provenzale  »  non  importa,  quando 
pur  cio  si  debba  riconoscere,  che  Messer  Francesco  ne  sia  autore; 
dacchè  «  la  letteratura  occitanica  fu  notissima  in  ItaHa  nel  secoloXIII.  « 
Ne  puô  ammettersi,  prosegue  il  Bartoli,  cotesta  assoluta  sentenza  intorno 
aile  fonti  unicamente  provenzali  del  NovelHno,  chè  dentro  vi  ha  di  tutto. 
Ne  la  faccenda  va  ahrimenti,  paragonando  lo  stile  del  Cenîo  Novelle  a 
quello  del  Barberino.  Pviportiamo  qui  per  intiero  il  retto  giudicio  dell' 
amico  nostro  in  questo  proposito  :  «  Il  Barberino  è  per  il  più,  assai 
largo  nei  suoi  racconti  :  qualche  volta  persino  ridondante  di  parole  5  : 
egli  accarezza  il  suo  argomento,  e  di  più  dice  in  più  luoghi  chi  gli  ha 
narrato  la  storiae  donde  1'  ha  tratta.  Nel  NovelHno,  nulla  di  tutto  questo. 
Ancora,  le  novelle  del  Barberino  sentono  di  letterato  :  rarissimi  vi  sono 
i  costrutti  irregolari,  corretta  la  lingua.  Il  NovelHno  invece,  per  la 
maggior  parte,  ha  sapore  tutto  popolare  :  ci  è  quasi  sprezzo  délia  forma, 
corre  precipitoso,  non  ha  mai  vezzi,  dice  le  cose  in  fretta,  e  le  dice 
bene,  non  già  perché  chi  scrive  rifletta  ail'  arte  propria,  ma  perché 
quelle  forme  gli  escono  spontanée  dalla  penna,  gli  sono  naturali,  le  ha 
vive  sul  labbro,  e  le  lascia  andar  giù  con  una  noncuranza  che  diventa  il 
suo  pregio.  Che  un  letterato  quale  era  il  Barberino  potesse  scrivere 


1 .  Il  Sig.  PiERROTi  invece  che  misefuori  la  sua  edizione  un  annodopo  il  Carbone, 
accetta  l'ipotesi  dell'  Ubaldini  e  de!  Galvani,  ritenendo  che  al  Barberino  «  moite 
novelle  appartengano»  e  specialmente  quelle  di  stile  più  vivace,  di  immagini  piii 
serene  e  gentili,  che  narrano  di  armi  e  di  amore  0  di  nuove  cortesie.  «  Di  più 
aggiunge  che  «  a  ritenere  cio  ne  conforta  l'onestà  che  sempre  servô  il  Bar- 
berino nelle  sue  scritture,  e  direi  quasi  un'  alterezza  signorile  (p.  XIII).» 

2.  P.  VIII. 

3.  «  Vedi  per  es.  nel  principio  della  novelia  di  Gioietta,  quante  parole  per 
dirci  le  buone  qualità  di  Corrado  !  « 


410  A.  d'ancona 

cosî,  a  noi  sembra  impossibile  :  quella  popolarità  délia  forma,  quella 
oggettività  che  sono  le  qualità  più  spiccate  del  libro,  diventerebbero  un 
fenomeno  inconcepibile  se  esso  dovesse  ascriversi  ad  un  autore  solo  e  ad 
un  letterato.  Il  Novellino  rappresenta  la  novella  popolare  nel  suo  stato 
embrionico  :  è,  quasi  diremmo,  quello  che  fu  lo  scénario  per  la  commedia 
dell'  arte  :  è  anonimo,  perché  tutti  v'  hanno  portato  il  loro  tributo,  corne 
tutti  vi  attingono  argomenti  al  novellare.  Il  Barberino  invece  offre 
l'esempio  del  racconto  passato  a  traverse  una  mente  che  pensa,  che  cura 
Tarte,  che  scrive  per  un  fme  determinato.  Ci  è  in  lui  uno  svolgimento  ; 
egli  segna  un  passo  ulteriore  nella  via  dove  poi  lasceranno  orme  da 
giganti  i  novellieri  del  sec.  XIV  '.  » 

Queste  osservazioni  ci  pajono  giustissime,  e  noi  vi  aderiamo  intera- 
mente.  Chi  legge  le  narrazioni  sparse  dal  Barberino  per  entro  l'opéra 
sua  maggiore,  troverà  una  vera  e  notevol  difîerenza  da  esse  a  quelle 
del  nostro  libro,  per  rispetto  allô  stile  ;  il  quale  sebbene  non  sia  sempre 
ad  un  modo  nei  varj  racconti  del  Novellino,  pure  ha  sempre  un  nerbo, 
una  rapidità,  une  spigliatezza  di  cui  invece  non  è  traccia  nel  modo  di 
narrare  di  Messer  Francesco.  Lasciamo  stare  che  le  narrazioni  del  Bar- 
berino sono  piuttosto  esempj  che  novelle  vere  e  proprie,  perché  ciô 
dériva  dall'  essere  introdotte  in  un  libro  didattico,  ove  non  sono  vera- 
mente  se  non  prove  e  modelli  da  proporre  altrui,  perché  si  segua  una 
virtù  0  si  fugga  un  vizio.  Ma  sopratutto  vi  è  questa  differenza,  che  il 
Barberino  il  più  délie  volte  parla  in  persona  propria,  evocando  le  proprie 
rimembranze  e  citando  i  luoghi  ove  il  fatto  avvenne  ed  egli  ne  ebbe  con- 
tezza,  e  le  persone  a  cui  udî  narrarlo  2_,  e  questa  è  consuetudine  non 

1.  Op.  cit.,  p.  296. 

2.  Citiamo,  quantunque  per  esser  tirata  a  soli  26  esemplari,non  sia  nelle  mani 
di  niolti,  la  splendida  edizione  délie  Novelle  di  Messer  Francesco  da  Barberino  traite 
dal  libro  del  Reggimento  e  de  costiimi  délie  donne,  messa  in  ordine  dal  chiaris. 
Comm.  Fr.  Zambrixi,  offerta  da  Giovanni  Papanti  per  le  nozze  Bongi  —  Ra- 
nalli,  nel  1868,  e  stampata  a  Bologna  nella  Tipografia  del  Progresse.  A  pag.  17 
si  legge  :  «  Fui  una  fiata  in  Vinegia.  Vedemmo  una  bella  donna  ecc.  »  A  pag. 
22:  «  lo  mi  ricordo  ch'  io  vidi  una  fiata  una  gentil  donna.  »  —  A  pag.  31. 
«  Essendo  io  alla  detta  Badia,  ecc.  »  A  pag.  54  :  «  Essendo  io  una  fiata  a 
Parigi,  dissemi  uno  cavalière,  ec.  »  A  pag.  62  :  «  Passandome  per  Alvernia, 
fummi  mostrato  presso  a  N.  D.  del  Poggio  un  castello  del  nome  del  quale  non 
mi  ricorda,  ecc.  «  —  A  pag.  79  :  «  Ebbe  in  quella  contrada  seconde  mi  disse 
uno  canonico  délia  chiesa  maggiore,  ecc.»  A  pag.  91  :  «  Ricordami  che  si  man- 
tenne  più  bella  la  madré,  ecc.  »  A  pag.  92  :  «  Io  pur  la  vidi  invecchiare,  ecc.  » 
A  pag.  95  :  «  Vid'  io  questa  non  so  come,  divenir  bianca.  »  Altre  volte  si 
citano  le  fonti  :  a  pag.  38:  «  Nel  libro  di  Madonna  Mogias  d'Egitto...  si  dice 
ecc.  »  A  pag.  42  :  «  Racconta  Pietro  Vidale...  et  adduce  di  ciô  un  esemplo.  » 
A  pag.  45  :  «  Leggesi  nel  libro  di  Madonna  Mogias  d'Egitto  del  quale  si  fa  di 
sovra  menzione  ecc.  »  A  pag.  59  :  La  contessa  di  Dio...  sicondo  ch'ella  dice  in 
un  suo  trattato  ecc.  »  E  notisi  che  le  novelle  non  sono  più  di  XXII,  sicchè 
puô  dirsi  costante  l'uso  del  Barberino  di  citare  0  un  libro  0  le  proprie  rimem- 
branze per  autenticar  la  novella. 


LE  FONTi  DEL  NovelHno  41 1 

dipendente  dalP  intreccio  délie  novelle  nell'  opéra  del  Reggimento,  ma 
usanza  propria  dell'  autore,  délia  quale  nulla  di  simigliante  trovasi  nelle 
cento  narrazioni  del  NovelHno. 

Esclusi  adesso  dal  poter  essere  autori  in  tutto  0  in  parte,  del  NovelHno, 
gli  scrittori  dei  quali  fmora  abbiamo  fatto  ricordo,  potrebbe  ragionevol- 
mente  dimandarci  il  lettore  se  noi  crediamo  che  il  NovelHno  sia  opéra  di 
un  solo,  e  se  avremmo  un  qualche  nome  da  porre  innanzi. 

Valevoli  ragioni  per  negare,  0  almen  dubitare,  che  il  NovelHno  possa 
esser  opéra  di  un  solo,  confessiamo  di  non  trovarne.  L'unico  argomento 
che  potrebbe  a  ver  un  qualche  peso,  sarebbe  quello  che  si  trae  dallo  stile  : 
e  già  a  sazietà  è  stato  ripetuto  dal  Borghini  in  poi  esservi  «  varia- 
zione  dello  stile  '  »  da  una  novella  ail'  altra  ;  e  correre,  dice  il  sig'' 
Carbone,  infmita  «  differenza  dalla  novella  dello  Schiavo  da  Bari  a 
quella  di  Bito  e  Ser  Frulli^;  »  anzi,  aggiunge  il  sig.  Pierotti,  «da  quella 
délia  daraigella  di  Scalot  a  quella  del  martore  che  andô  alla  cittadeî.  » 
Il  che  noi  non  neghiamo,  anzi  aggiungeremo  che  taluna,  ad  esempio 
quella  del  mercatante  che  recava  berrette  (nov.  XCVIII^),  ha  poca  piii 
ampiezza  del  titolo  stesso  di  altre  narrazioni. 

Ma  tal  differenza  fra  novella  e  novella  proviene,  secondo  noi,  da  altre 
ragioni,  cioè  dalle  varie  fonti  aile  quali  attinse  l'autore.  E  certo,  a  chi 
ben  guardi,  tutte  le  novelle,  quai  più  quai  meno,  dimostrano  la  stessa 
forma  costante  di  brevità,  forse  anche  perché,  come  noi  abbiamo 
sempre  opinato,  e  come  altri  disse  pure  recentemente4,  coteste  dove- 
van  essere  più  ch'altro,  tracce,  appunti  offerti  al  valente  novellatore  5, 
perché  giovandosi  di  quelli,  colla  viva  voce  ampliasse  poi,  arricchisse, 
svolgesse  gli  aridi  sunti,  rimpolpasse  e  rinsanguasse  questi  scheletri  di 
racconti. 

Ma,  nell'  esser  cosî  stringato,  chi  stendeva  in  sulla  carta  queste 
novelle,  non  tanto  forse  obbediva  ad  un  chiaro  e  prestabilito  concetto^ 
quanto  piuttosto  soggiaceva  alla  propria  inesperienza,  che  non  con- 
cedevagli  di  amplificare  la  tela,  ritrarre  tutti  i  particolari  del  fatto  e 
allegrarli  colle  grazie  dell'  arte.  Ricordiamoci  che  quando  il  NovelHno 


1.  Prefaz.  alla  ediz.  giuntina  (ediz.  torinese  pag.  LUI). 

2.  Prefaz.  pag.  VI. 

3.  Prefaz.  pag.  XII. 

4.  Carbone,  Prefaz.,  p.  I,  Bartoli,  op.  cit.,  p.  296. 

5.  Nella  nov.  XXX  a  dicesi  che  «  Messer  Azzolino  aveva  une  sud  novellatore 
il  quale  facea  favolare  quando  erano  le  notti  grandi  di  verno.  »  E  la  LXXXIX 
dice  di  una  brigata  di  cavalieri  che  «  cenavano  una  sera  in  una  gran  casa  fioren- 
tina,  et  aveavi  un  uomo  di  corte  il  quale  era  grandissime /<îVd//afor«;  quando 
ebbero  cenato,  comiciô  una  novella  che  non  ne  venia  meno.  » 

6.  Tuttavia  è  da  notare  che  lo  scrittore  nel  Proemio  quasi  si  accusa  di  mis- 
chiare  i  fiori  «  intra  moite  altre  parole.  » 


412  A.    D'aNCONA 

dovè  esser  scritto,  la  prosa  italiana  non  era  ancora  formata.  I  più  degli 
scritti  in  prosa  di  codesta  età  sono  traduzioni  dal  latino  classico  e  dal 
latino  volgare,  o  da  altre  favelle  neo  latine,  e  più  o  meno  ne  ritraggono 
l'indole.  Più  nobile  è  il  dettato  o  più  disadorno,  secondo  le  qualità  dell' 
originale.  Bisogna  giungere  a  Dante,  a  Dino,  al  Boccaccio  per  trovare 
una  prosa  italiana,  chenelle  sue  forme  e  nellesue  movenze,  faccia  vedere, 
anche  nell'  imitazione,  l'intento  e  il  criterio  letterario  di  chi  la  composue. 
Gli  altri  scritti  originali  innanzi  al  Convito,  alla  Cronica,  al  Decamerone, 
sono,  in  générale,  timidi  esperimenti,  nei  quali  manca  il  periodo,  e  il 
collegamento  dei  costrutti  è  cosa  ignota. 

Uomo  di  svegliato  ingegno  ed  arguto,  ma  non  letterato,  era  certo 
il  compilatore  del  nostro  libro  :  ed  una  prova  l'abbiamo  nelle  novelle  che 
quasi  certamente  sono  sue,  ch'ei  non  trasse  cioè,  da  nessun  altro  autore, 
ma  dalla  tradizione  orale.  Quelle  infatti  di  uomini  ed  usi  fiorentini,  come 
la  novella  di  Messer  Castellano  da  Cafïeri  (LXXXVIIP),  dell'  uomo  di 
carte  che  comincià  una  novella  che  non  venia  meno  (LXXXIX''),  del  marîore 
di  villa  che  andava  a  citîade  (XCV),  e  forse  ancole  altre,  d''uno  che  era  ben 
fornito  a  dismisuraÇLXXXVl''),  d'uno  che  siandàa  confessareÇLXXXVW'), 
d'una  buona  femmina  che  avea  fatto  una  fine  crostaîa  (XCIP),  d'un  villano 
che  si  andà  a  confessare  (XCIIP),  d'un  mercatante  che  porto  vino  oltre  mare 
in  bottia  due  palcora  (XCVIP),  e  àdV  altro  che compero  ben etîe  (XCYIU^'), 
le  quali  tutte  ci  sembrano  di  soggetto  fiorentino,  sono  appunto  fra  le  più 
magre  narrazioni  ',  sia  ch'  ei  non  sapesse  svolgerle,  perché  Parte  man- 
cavagli,  sia  anche  perché,  pel  bisogno  proprio  e  degli  altri  novellatori, 
bastavagli  ritrarre  i  punti  principali,  la  sostanza  del  racconto,  lasciato 
ogni  inutile  ornamento  da  banda. 

Ma  questa  stessa  brevità,  trovasi,  quasi  propria  dei  tempi  e  degli 
ingegni,  anche  in  altri  novellieri  di  quella  età.  La  Disciplina  clericalis  e  i 
Gesta  Romanorum,  cioè  le  due  più  insigni  raccolte  di  novelle  dell'  età 
média,  e  che  al  nostro  autore  non  erano  certo  ignote  ^  hanno  pur 
esse  più  o  meno  lo  stesso  carattere.  Or  si  capisce  che,  abbreviando  uno 
novella  già  compendiata,  dovesse  il  nostro  famé  una  cosa  assai  magra  e 
scarna,  ma  più  ampio  riuscisse  quando  avesse  innanzi  un  esemplare 
maggiormente  svolto. 

Fra  i  tanti  esempj  che  si  potrebbero  addure,  noto  uno  che  mi  si  offre 
primo  alla  scelta,  perché  sul  bel  principio  dell'  opéra  :  ed  è  la  novella 
del  re  che  «  fece  nodrire  un  suo  figliuolo  dieci  anni  in  luogo  tenebroso, 

1 .  Fanno  eccezione  soltanto  la  novella  di  Bito  e  ser  Frulli  (XCVIa)  e  la  bclla 
novella  d'amore  (XCIXa). 

2.  Ciè  si  vede  dalle  notizie  sulle  fonti  délie  Novelle.  Del  reste  l'autore  indica 
implicitamente  queste  ed  altre  simiglianti  raccolte  dicendo  ne!  proemio  di  fare 
«  secondo  che  per  lo  tempo  passato  hanno  fatto  già  molti  altri.  » 


LE  FONT!  DEL  NovelUnO  4I5 

e  poi  li  mostrô  tutte  le  cose,  e  più  li  piacque  le  femmine  (Nov.XIV).  » 
Per  ammettere  questa  novella  nel  suo  florilegio  poteva  l'autore  nostro 
ricorrere  a  moite  versioni.  Anzi  tutto  eravi  il  testo  latino  délia  Leggenda 
che  dice  cosî  :  Quidam  rex  filios  mares  habere  non  poterat.  Unde 
vehementer  tristis  erat,  et  hoc  infelicitatem  esse  non  modicam  aestimabat. 
Qui  cum  in  huiusmodi  esset  anxietate,  nascitur  ei  filius.  Et  super  hoc 
gavisus  est  gaudio  magno.  Dixerunt  autem  ei  peritissimi  medicorum, 
quod  si  infra  decem  annos  solem  vel  ignem  viderit,  omnino  lumine  pri- 
vabitur.  Hoc  enim  oculorum  illius  positio  significabat.  Rex  itaque  ut 
audivit  talia,  fertur  speluncam  in  quadam  petra  excidisse,  et  ibi  filium 
cum  nutricibus  suis  inclusisse,  ut  nullo  modo  usque  ad  completionem 
annorum  lucis  claritatem  videret.  Finitis  autem  decem  annis,  de  antre 
puer  educitur  nullam  mundialium  rerum  per  visum  habensnoticiam.  Tune 
iubet  rex  omnia  sibi  secundum  genus  exhiberi  et  ostendi  ei  :  viros  qui- 
dem  in  uno  loco,  alibi  vero  mulieres.  Hic  aurum  et  argentum,  ibi  mar- 
garitas  et  lapides  preciosos,  vestes  splendidas  et  ornamenta,  currus 
preciosos,  cum  equis  regalibus  frena  aurea  habentibus  et  purpura  coper- 
tis,  et  ascensores  armatos,  et  armenta  boum  et  grèges  ovium.  Et,  ut 
breviter  dicam,  omnia  secundum  ordinem  et  genus  ostenderunt  puero. 
Interrogante  vero  ipso,  quid  horum  unumquodque  vocaretur,  régis 
ministri  uniuscuiusque  appellationem  indicaverunt.  Cum  autem  mulierum 
nomen  discere  anxie  quaereret,  fertur  spatarius  régis  ludendo  dixisse, 
daemones  eas  esse  quae  seducunt  homines.  Cor  autem  pueri  illarum  desi- 
derio,  plus  quam  caeteris  rébus  anhelabat.  Ostensis  igitur  sibi  omnibus, 
ad  regem  reduxerunt  eum.  Tune  interrogat  rex  filium,  quid  amplius 
amaret  ex  omnibus  quae  viderat.  Quid  (inquit)  pater,  aliud  nisi  daemones 
illos  qui  seducunt  homines  ?  NuUius  enim  horum  quae  mihi  hodie  demons- 
trata  sunt,  sicut  illorum  amicitia  exarsit  anima  mea.  Et  miratus  est  rex 
ille  in  verbo  pueri.  Et  vide  quam  tyrannica  res  est  amor  mulieris.  Et  tu 
igitur  non  aliter  putes  superare  te  posse  filium  tuum,  nisi  hoc  modo  '.  » 
A  me  sembra  pero  che  il  compilatore  del  Novellino  dovesse  tenere  innanzi 
agli  occhi,  non  già  cotesto  testo,  del  quale  invece  si  valse  Pantico  vol- 
garizzatore  italiano  ^  del  Barlaam  e  Josafat,  ma  un  altro  in  che  abbiamo 
già  una  vera  e  propria  novella  di  per  se  stante,  e  staccata  dal  reste 

1.  Questo  testo  è  auello  che  va  sotte  il  nome  del  Trapezunzio,  ma  il  Bar- 
THius  (Advers,  c.  10)  I'Oudin  (I,  1750)  e  tutti  i  critici  unanimemente  le  credono 
più  antico,  e  postogli  il  nome  del  Trapezunzio  dallo  stampatore  solo  per  mag- 
giormente  accreditarlo.  Noi  citiamo  seconde  l'edizione  :  S.  J.  Damascëni,  Hist.  de 
vilis  et  rébus  gestis  Sanctor.  B.  et  J.  ecc.  (Antverpiae,  Bellerum,  cap.  30,  p.  261). 
E  il  testo  concorda  abbastanza  col  greco  del  Boissonnade,  Anecd.  graeca.,  IV, 
268,  e  col  posteriore  volgarizzamento  latino  del  Billio  (in  Rosweid,  Vitae  pa- 
trum,  Antverpiae,  MDCXV,  p.  313). 

2.  Roma,  Mordacchini,  1816,  p.  105. 


414  A.    D ANCONA 

délia  Leggenda.Forse  il  suo  esemplare  fu  il  testo  stampato  dal  Wright'  ; 
e  se  non  questo  per  l'appunto,  altro  che  molto  lo  assomiglia.  Ad  ogni 
modo  una  di  tali  version!,  separate  già  dalla  leggenda  e  compendiate,  il 
nostro  ridusse  ancora  a  maggior  brevità  :  e  supponendo  che  il  suo 
innanzi  fosse  la  novella  édita  dal  Wright,  vediamo  corne  ei  dovesse 
procedere. 

«  Legimus  de  rege  quodam,  quia  filios  mares  non  haberet,  tristaba- 
tur  valde;  cui  natus  est  filius,  et  gavisus  est  gaudio  magno  valde.  » 
Tutto  ciô  è  espresso  dal  nostro  soltanto  colle  parole  :  a  A  uno  re  nacque 
uno  figliuolo.  « 

((  Dixerunt  autem  régi  periti  medicî  quod  filius  ejus  talis  erat  disposi- 
tionis,  quod  si  solem  vel  ignem  videret  infra  X  annos,  lumine  oculorum 
privaretur.  »  E  il  nostro  abbreviatore  :  «  I  savi  strologi  providero  ch'  elli 
stesse  anni  dieci  che  non  vedesse  in  sole.  » 

«  Quo  audito  rex,  filium  suum  in  speluncas  cum  nutricibus  inclusit, 
ita  quod  usque  ad  X  anno  luminis  claritatem  non  vidit.  »  Al  nostro  basta 
il  dire  :  «  Allora  il  fece  nutricare  e  guardare  in  tenebrose  spelonche.  » 

«  Et  tune  puero  de  spelunca  educto  cum  rerum  mundialium  nullam 
haberet  notitiam,  praecepit  rex  ostendere  ei  omnia  quae  sunt  in  mundo, 
secundum  genus  suum,  videlicet  viros  seorsum,  muheres,  equos  :  in  alio 
loco  aurum,  argentum,  et  lapides  preciosos,  et  omnia  quae  delectare 
possunt  oculos  intuentium.  »  Tutto  ciô  è  più  brève  nella  nostra  novella  : 
«  Dopo  il  tempo  detto,  lo  fece  trarre  fuori,  et  innanzi  a  lui  fece  met- 
tere  moite  belle  gioie,  e  di  moite  belle  donzelle...  « 

«  Cum  autem  puer  quaereret  nomina  singulorum,  et  ventum  esset  ad 
mulieres,  quidem  régis  servus  respondet  ludendo  :  Istae  sunt  daemones, 
homines  seducentes.  « 

Qui  vi  ha  nelP  italiano  una  differenza  la  quale  potrebbe  indurre  il 
sospetto  che  il  nostro  compilatore  o  non  avesse  precisamente  questo 
testo  sott'  occhi,  o  più  naturale  gli  paresse  che  altri  al  giovinetto  dicesse 

i  nomi  délie  cose  :  «  tutte  cose  nominando  per  nome,  e  dettoli  le 

donne  essere  demoni.  )> 

(c  Cor  vero  pueri  illarum  desiderio  plusquam  caeteris  rébus  anhelabat. 
Cumque  rex  quaereret  a  puero,  quod  magis  ex  omnibus  quae  videret 
amaret,  respondit  :  magis  diligo  daemones  illos  qui  homines  seducunt, 
quam  omnia  alia  quae  vidi.  Ecce  quomodo  hominis  natura  in  hac  parte 
prona  est  ad  lapsum  ;  et  iccirco  qui  volunt  esse  continentes,  necesse  est 
ut  fugiant  mulieres.  » 

La  Novella  :  «  E  poi  li  domandaro  quale  d'esse  li  fosse  piii  graziosa. 


I.  A  Sélection  of  Latin  storics,  London,  1842,  p.  7. 


LE  FONTi  DEL  NovelUno  41 5 

Rispose  :  i  demoni.  Allora  lo  re  di  ciô  si  maravigliô  molto  dicendo  :  che 
cosa  è  tirannia  e  bellore  di  donna  '  !  » 

Ripeto  che  se  non  questa  versione  appunto,  il  modello  su  cui  lavo- 
rava  abbreviando  il  compilatore  del  NovelUno,  doveva  essere  certo  un 
altro  sunto  délia  narrazione  inserita  nella  leggenda  di  Balaam,  Se  dun- 
que  le  narrazioni  del  NovelUno  sono  alcune  più  ampie  délie  altre,  non  è 
perché  fosser  scritte  in  diversi  tempi,  e  quelle  maggiormente  svolte  in 
tempi  di  maggior  coltura,  ma  perché  il  nostro,  che  sapeva  restringere 
non  allargare,  aveva  dinnanzi  a  se  testi  or  più  corti  or  più  lunghi  :  e 
quando  poi  faceva  di  suo,  corne  nelle  novelle  di  soggetto  fiorentino, 
seguiva  la  natura,  anzi  la  possibilità  sua. 

Ma  questo  primo  getto  non  contenta  tutti  i  copiatori  e  lettori  dell' 
opéra;  e  in  cotesta  età,  nella  quale  non  avevansi  le  dottrine  che  noi 
abbiamo  sulla  propriété  letteraria,  eil  libro  era  un  po'  di  tutti,  ben  presto 
altri  vi  poser  le  mani  a  ricomporlo  e  variarlo.  Colui  che  scrisse  il  codice 
Marciano  serbô  le  rubriche  del  testo  primitivo,  sostituendo  altre  avven- 
ture  dei  medesimi  personaggi  ricordati  nei  titoli,  e  nello  stile  fece  sol- 
tanto  lievi  modificazioni.  L'autore  délia  lezione  panciatichiana  allargô 
alquanto  le  novelle  2,  diede  loro  più  ampia  forma  e  maggior  svolgimento5, 
anzi  distrusse  l'unità  dell'  opéra  superando  il  numéro  délie  cento,  e 
frammischiando  quà  e  là  pezzi  del  Flore  del  Fllosofi. 

L'autore  délia  lezione  borghiniana  si  sarebbe  invece  contentato   di 


1.  Una  forma  totalmente  diversa,  che  si  discosta  dalle  fonti  original!  non  solo 
nelle  riflessioni,  ma  nelle  ragioni  stesse  astrologiche  del  celare  che  fa  il  padre 
il  figliuolo,  sostituendovi  un  esperimento  per  sapere  «  come  nasce  l'amore  tra 
l'uGmo  e  la  femmina  »  trovasi  nella  nov.  XIXa  del  cod.  panciatichiano,  seconde 
la  stampa  del  Papanti.  Tali  varietà  dal  comune  testo  médiévale,  indicano  una 
posteriore  e  più  libéra  versione,  che  serve  di  passaggio  a  quella  délie  oche  nella 
introduzione  alla  gior.  IV  del  Dccamerone. 

2.  Sono  in  ci5  discorde  dall'  amico  Prof.  Bartoli  (op.  cit.,  p.  288-9),  che 
vorrebbe  anteriore  il  testo  panciatichiano  appunto  perché  più  ampio.  Egli  dice 
non  «  potrebbe  supporsi  che  sul  testo  Gualteruzzi  altri  in  quei  tempi  medesimi 
avesse  composto  per  esercizio  rettorico  un  più  diffuso  componimento.  »  Qui  perô 
non  ci  ha  che  fare  la  rettorica,  e  io  farei  torto  alla  dottrina  del  Bartoli  citando- 
gli  molti  casi,  simili  a  questo  ch'  egli  nega  d'ammettere,  comunissimi  nella 
letteratura  médiévale.  —  «  Da  una  parte,  prosegue  il  Bartoli,  abbiamo  uno 
scheletro,  dall'  altro  ci  sta  davanti  una  persona  viva  »  Siam  d'accordo  ;  e  Io 
scheletro  riceve  via  via  ossa  polpe  e  sangue  :  cosî  accade  in  moltitudine  di  casi, 
nelle  opère  letterarie:  far  di  un  uomo  uno  scheletro  e  non  altro,  è  opéra  di  anâ- 
tomisti. 

5.  Vedi  ad  es.  la  Novella  di  Narciso  (Gualt.  XLVIa)  che  il  codice  panciati- 
chiano narra  due  volte  :  l'una  con  semplici  varianti,  l'altra  con  più  ampio  svol- 
gimento  (Nov.  Xa,  Papanti).  Anche  la  novella  tratta  dal  Barlaam  vi  è  narrata 
due  volte  :  una  come  nel  Gualteruzzi,  0  presso  a  poco,  l'altra  come  si  vede  nella 
XIXa  del  Papanti.  Un'  altra,  quella  di  Migliore  degli  Abati,  è  pur  due  volte  nel 
cod.  con  variazioni  insignificanti.  Qualche  novella  del  Gualteruzzi  è  nei  cod. 
panciat.  divisa  in  due. 


41 6  A.  d'ancona 

sostiluire  alcune  novelle  ad  altre,  introducendo  lievi  variazioni  nel  rac- 
conto  '  e  nello  stile.  Ma  che  veramente  vi  sia  un  testo  antico  il  quale 
corrisponda  alla  stampa  borghiniana,  è  cosa  di  cui  molli  dubitano,  e 
maggiore  argomento  di  dubitarne  ce  lo  dà  appunto  il  vedere  come  le 
diversità  si  riducano  a  sostituzioni  di  novelle  e  a  modificazioni  di  stile 
non  sempre  rilevanti;  laddove  se  esso  fosse  davvero  un  Novellino  rifatto 
del  secolo  xiv,  probabilmente  avrebbe  una  forma  anche  pii!i  ampliata  di 
quella  del  codice  pancialichiano. 

Non  vi  ha  dunque,  a  parer  nostro,  autorevol  cagione  di  dubitare  che 
il  Novellino  sia  opéra  di  un  solo  autore.  Certo,  chi  lo  compilé  prendeva 
di  quà  e  di  là,  metteva  insieme  un  florilegio  di  esempj  e  di  fatti  :  ma 
come  sarebbe  venuto  fuori  il  Cenîo novelle,  che  ha  per  intento  di  far 
«  memoria  di  alquanti  fiori  di  parlare,  di  belle  cortesie  e  di  belli  risposi 
e  di  belle  valentie,  di  belli  donari  e  di  belli  amori^  )>  se  uno  non  avesse 
avuto  taie  concetto,  se  uno  solo  non  l'avesse  messo  in  esecuzione  ?  Che 
se  altri  furon  dappoi  che  mularono  l'ordine  délie  novelle,  o  altre  ne  inter- 
polarono  o  ne  cangiarono  il  dettato,  ciô  prova  appunto  che  il  libro  era 
già  stato  in  altro  modo  messo  insieme  da  uno,  chiamisi  esso  autore  o 
se  vuolsi,  compilatore. 

È  autore  lo  diremmo,  notando  come  ebbe  un  intento  chiaramente  indi- 
cato  nel  Proemio,  sobbarcandosi  alla  fatica  «  a  prode  et  a  piacere  di 
coloro  che  non  sanno  e  desiderano  di  sapere  »,  e  augurando,  e  quasi 
profetando,  che  altri  «  di  cuore  nobile  e  di  intelligenza  sottile  »  potrebbe 
«  per  lo  tempo  che  verra  per  innanzi  »  prender  l'opéra  sua  a  modello. 
Or  questo  proemio,  e  l'essersi  proposto  di  raccoglier  novelle  che,  con 
esso,  arrivassero  al  numéro  di  cento',  determinano  chiaramente  l'unità 
deir  opéra,  e  meritano  a  chi  la  scrisse  il  nome  di  autore.  Non  perô  gli 


1.  Vedi  ad  es.  la  Novella  (LXXXIIJa  G.)di  Cristo  e  del  tesoro,  che  nel  testo 
Borgh.  (LXXXIIa)  è  narrata,  e  con  sostanziaii  difFerenze,  di  un  Romito. 

2.  Novella  I. 

3.  Il  BoRGHiNi,  Prefaz.  (ediz.  torin.  p.  LI)  negando  ail'  opéra  il  nome  pos- 
tule dal  Gualteruzzi  di  Ccnto  Novelle  Antiche,  dice  :  «  non  pure  nello  scritto  in 
penna  non  abbiamo  mai  trovato  alcuno  con  tal  titolo,  ma  neanche  non  abbiamo 
in  penna  perô  nessun  veduto  col  nu.nero  di  cento  appunto.  »  A  questo  erronea 
asserzione  risponda  il  cod.  Palat.  n"  57  che  conticne  le  novelle  numerate  dall' 
I  al  100  e  riscontra  mirabilmente  coH'  antica  stampa  del  Benedetti  (Carbone, 
éd.  cit.j  p.  XVI);  e  cento  appunto  sono  le  Novelle  del  cod.  Vaticano,  3214.  Anche 
il  cod.  mutilo  magliabechiano  concorda,  a  delta  del  Carb(jne(p.  XII)  colla  stampa 
del  Benedetti,  salvo  la  mancanza  délie  ultime  trenta.  Tuttavia  il  Sig.  Carbone 
accetla  (éd.  cit.  p.  X)  la  supposizione  del  Borghini,  e  dice  averne  avuto  «  pie- 
nissima  riprova  »  dal  cod.  Laurenziano  139.  «  dove  le  novelle  sono  poco  più  di 
trenta,  non  seguitano  in  lulto  l'ordine  délie  stampe,  non  hanno  rubrictie  ne 
numerazione  alcuna,  e  sono  senza  fallo  da  riputarsi  tra  le  più  anliche  »  Esclu- 
derebbe  il  Sig.  Carbone  l'ipotesi  che  qui  si  avesse  soltanto  una  scella  del  Cento- 
novelle  primitive? 


LE  FONTl  DEL  NoVClUnO  417 

disconverebbe  quelle  di  compilatore,  chi  avverta  corn'  ei  radunasse  la 
materia  da  varie  parti,  e  quasi  ne  facesse  un  mosaico  di  pezzi  presi  quà 
e  là.  Le  notizie  che  seguono  a  questo  Ragionamento  sono  state,  non 
senza  fatica,  da  noi  raccolte  appunto  per  mostrare  le  moite  fonti  aile 
quali  il  nostro  dovette  attingere.  Noi  non  pretendiamo  in  ogni  caso  aver 
indicato  quella  a  cui  egli  dovette  precisamente  ricorrere  ;  noi  segnaliamo 
soltanto  la  fonte  che  ci  è  nota  corne  anteriore  ail'  età  nella  quale  il  libre 
dovette  esser  composto. 

Cominciando  dal  Borghini  ',  fu  detto  e  ripetuto  che  moite  délie  novelle 
provengono  dal  provenzale  ;  e  ciô  veramente  è  probabile  per  quelle  del 
Re  Giovane  (XIX^),  di  Riccardo  cuor  di  leone  (XX%  LXXVP),  di  Rie- 
car  Loghercio,  grande  gentiluomo  di  Provenza  (XXXIP),  di  Messer  Imbe- 
ral  dal  Balzo,  grande  castellano  di  Provenza  (XXXIIP),  di  Guglielmo  di 
Bergdam,  nobile  cavalière  di  Provenza  (XL!!-"*),  del  medico  di  Tolosa 
(XLIX^j,  di  Carlo  d'Angiô  (LX^),  e  di  Messer  Alamanno  (LXIV^);  ma 
nessun  testo  occitanico  ci  rimane  per  approvare  cotesta  sentenza  con 
sicuri  raffronti.  Moite  altre  ne  debbono  provenire  dal  francese^,  che  gli 
studj  odierni  han  mostrato  quanto  almeno  il  provenzale,  familiare  e  dif- 
fuse in  Italia  durante  il  secole  xiii°.  Ma  la  maggior  quantità  dériva  cer- 
tamente  da  raccolte  latine  :  délie  quali  sopravive  soltanto  una  piccola 
parte,  ma  ci  è  date  studiarne  la  forma  e  l'indole  nei  Gesta  e  nella  Disci- 
plina. Che  se  il  Galvani?  ebbe  a  dire,  esser  il  dettato  del  Novellino,  nelP 
andamento,  nel  costrutto,  nel  fraseggiare  e  nelle  parole,  provenzale 
schietto  e  maniato,  e  ciô  per  la  gran  simiglianza  che  in  sul  loro  primo 
nascere  avevano  le  due  lingue  sorelle,  aile  quali  pur  potrebbesi  aggiun- 
gere  la  lavella  d'oil,  e'  sarebbe  più  a  buon  dritto  da  asserire  che  tutte 
tre  queste  lingue,  ne  tante  forse  nelle  voci  quanto  nella  sintassi,  rasso- 
migliavane  in  quel  prime  loro  manifestarsi,  al  latine  volgare.  Questo  che 
diciamo  latine  volgare,  e  perciô  distinguiame  dal  classico  e  letterario, 
anche  dell'  età  più  tarda  e  corretta,  fu  durante  l'età  média  con  egual  faci- 
lita inteso  in  ogni  règione  delP  Europa  cristiana,  ma  specialmente  fra  le 
genti  nee-latine.  Esse  era  scritte  per  tutte,  non  per  una  sola  di  queste 


1.  Dichiarazionc  dellc  Voci:  iettera  S.  (ediz.  Torin.,  p.  LXXIII). 

2.  Dal  francese  probabiimente  derivano  moite  che  pur  non  sono  di  soggetto 
francese.  Le  novelle  traite  dai  romanzi  cavallereschi  sono  composte  probabiimente 
su  esemplari  francesi  (IV,  IX,  XIII,  XVIII,  XXVII,  XXVIII,  XLV,  XLVl, 
LXIII,  LXV,  LXXXI,  LXXXII).  Anche  quelle  del  Re  Giovane  e  di  Riccardo 
d'Inghilterra  posson  venire  dalla  lingua  d'oc  corne  da  quella  d'oil.  Soggetto  fran- 
cese hanno  quello  del  Borghesc  di  Francia  (XXVIa),  quella  délia  costuma  che  era 
nello  reame  di  Francia  (XXVIlIa),  quella  degli  astrologi  di  Parigi  (XXIXa), 
quella  di  Messer  Roberto  Ariminimonte  (Remiremont?)  in  Borgogna  (LXIJa), 
ecc. 

5.  Novellino  provenzale,  p.  VI. 

Romania,  Il  28 


41 8  A.  d'ancona 

schiatte  e  nazioni,  e  adoperato  particolarmenle  nelle  opère  ascetiche,  di 
dottrina  e  di  diletto,  destinate  aile  classi  popolari  o  mezzane.  Questo 
siffatto  latino  fu  il  tipo,  l'esempio,  il  modello  al  quale  si  conformarono 
per  lungo  tempo  gli  scrittori  volgari  délie  tre  principali  favelle  uscite 
dallo  stesso  ceppo.  Generalmente  esso  ha  quella  brevità,  anzi  quelia 
stessa  aridità  di  forme  che  trovasi  nel  nostro  libro;  quello  stesso  modo 
di  comporreun  periodo  colle  parole  strettamente  indispensabili,  non  col- 
legando  fra  loro  i  periodi,  ma  facendo  punto  ad  ogni  proposizione.  Si 
compari  qualche  narrazione  délie  Gesta  o  délia  Disciplina,  con  un  rac- 
conto  del  Novcllino,  e  ciô  basterà  a  persuadere  che  quest'  ultimo  con- 
fronta assai  più  col  dettato  di  quelle  che  non  con  una  prosa  contempo- 
ranea  provenzale  o  francese  :  e  si  dovrà  per  lo  meno  conchiudere,  che 
le  manifeste  somiglianze  fra  le  tre  prose  hanno  la  loro  ragione  nella 
respettiva  somiglianza  di  ciascuna  col  latino  volgare  dell'  età  média. 

Ne  mancano  altri  fatti  che  ci  conducano  a  credere,  provenire  la  mag- 
gior  parte  délie  narrazioni  del  Novellino  da  testi  di  latino  popolare.  Chi 
ha  letto  i  Gesta  Romanomm  avrà  certo  notato  corne  i  racconti  general- 
mente vi  principino  in  questa  forma  :  Pompeus  regnavit,  Titus  regnavit, 
Quidam  imperator  regnavit,  César  regnavit,  ecc.  Or  chi  non  vede  la  riprodu- 
zione  di  questo  modo  di  principiar  la  narrazione,  nelle  formule  colle 
quali  principiano  i  racconti  del  Novellino  :  «  Saladino  fu  Soldano  (nov. 
XXV")  :  Riccar  Loghercio  fu  signor  dell'  Illa  (XXXI Pj,  Narcis  fu  molto 
buono  e  bellissimo  cavalière  (XLVP);  Socrate  fu  nobile  filosofo  di 
Roma  (LXP),  Papirio  fu  romano  (LXVIPj»,  e  simili?  Cosî  anche  taluni 
passi  del  Novellino  si  intendono  avendo  ricorso  ad  un  testo  latino.  Veg- 
gasi  ad  esempio  questo  brano  di  novella,  che  par  malamente  incastrato 
in  altra  nel  testo  borghiniano  :  «  Moite  volte  si  conduce  l'uomo  a  ben 
fare,  a  speranza  di  merito  o  d'altro  suo  vantaggio,  più  che  per  propria 
virtù,  perciô  è  senno  da  cui  l'uomo  vuole  alcuna  cosa,  nietterlo  prima  in 
speranza  di  bene,  anzi  che  faccia  la  domanda.  La  vecchia  consigliô  che 
non  potea  riavere  un  suo  tesoro,  ecc.  (LXXIV).  »  Chi  sia  e  donde 
venga  fuori  «  la  vecchia  »  non  s'intende,  salvo  ricorrendo  al  testo  latino, 
donde  il  compilatore  toglieva  la  materia  abbreviandola,  e  ove  è  scritto: 
(c  Vetula  jusserit vetula  surrexit  et  inquit,  ecc."  « 

IV 

Ma  se  uno  solo  dovette  essere  l'autore  o  compilatore  délia  prima  forma 
del  Novellino,  chi  sarà  egli,  se  non  fu  niuno  di  quelli  da  altri  supposti  ? 
Noi  diciamo  subito  che  nol  sappiamo,  e  che  ogni  congettura  ci  par 


I.  Disciplina  clericalis,  Parisiis,  1824,  p.  91-9. 


LE  FONTI  DEL  NOVClUnO  419 

vana  ed  inutile.  Questo  solo  ci  sembra  certo,  ch'  ei  non  fu  letterato,  ma 
ch'  ei  dovette  esser  native  di  Firenze,  e  probabilmente  di  parte  ghibel- 
lina. 

Diciamo  ch'  ei  non  fu  letterato,  ma  intendiamo  dire  letterato  di  profes- 
sione.  Non  fu  ne  un  chierico,  ne  un  retore,  ne  un  grammatico, 
ne  un  poeta,  come  Arrighetto,  o  Brunetto  o  Francesco  da  Bar- 
berino  :  fu  un  popolano,  un  mercante,  come  molti  ve  n'era  allora 
in  Firenze,  che  aveva  letto  quasi  tutti  i  libri  sui  quali  si  formava  la 
cultura  in  cotesta  età  ';  donde  potevansi  ritrarre  bei  fatti  di  cavalleria  e  be- 
gli  esempj  di  cortesia  e  di  valore,  e  bei  motti.  Conosceva  la  Bibbia,  onella 
vulgata  0  nei  Fioreîti  che  n'erano  stati  estratti,  come  si  vede  dalle 
novelle  di  Davide  (nov.  VI-''),  di  Salomone  (VII"),  di  Balaam  (XXXVI"), 
di  Aminadab  (XI P)  :  conosceva  le  leggende  cristiane,  come  è  chiaro  da 
quelle  di  S,  Paolino  (XVP")  e  di  Pietro  tavoliere  (XVIP),  ne  gli  erano 
ignote  le  tradizioni  spurie  che  correvano  fra  il  volgo,  nelle  quali  Cristo 
si  accompagna  con  un  giullare  (LXXV)  0  co'  suoi  discepoli  corre  il 
mondo  ammaestrando  al  bene  (LXXXIIP).  La  Mitologia  gli  forniva  i 
personaggi  di  Narciso  (XLVP)  e  di  Ercole  (LXX"),  e  a  quella  délie 
favole  mitologiche  accoppiava  anche  la  notizia  degli  apologhi,  eredati  da 
Esopo  0  inventati  nell'  età  média,  come  quello  délia  volpe  e  del  mulo 
(XCIV^j.  La  Greciaglisuggerivainomidi  Melisus(XXXVIIP),di  Socrate 
(LXP),  di  Diogene  (LXVP),  di  Aristotile  (LXVIIP),  filosofi;  di  Filippo 
(III),  di  Aulix  (VHP)  reggitori  di  popoli  :  di  Roma  ricordava  egli  il 
giovane  Papirio  (LXVIP),  Trajano  (LXIX''),  Seneca  (LXXP),  Catone 
(LXXIP).  Rimembranza  délie  Crociate  si  trova  nelle  novelle  del  Sol- 
dano  e  di  Fabrac  (IX^),  di  Saladino  (XXV"),  del  Soldano  e  il  giudeo 
(LXXIIPy.  Molto  più  sapeva  egli  dei  varj  cicli  cavallereschi  di  cotesta 
età,  e  probabilmente  quel  ch'  ei  ridiceva  délie  cose  greche  e  romane 
veniva  il  più  da  Romanzi  anzichè  da  storie.  Certo  la  menzione  ch'  ei  fa 
délia  guerra  Trojana  (LXXXP)  e  dei  fatti  d'Alessandro  flV",  XIIP, 
XXVIP)  più  che  da  scritti  dell'  antichità  classica,  proviene  da  scritture 
romanzesche  dell'  età  média.  Il  ciclo  carolingio  gli  parlava  con  Carlo- 
magno  (XVI IP),  il  brettone  coi  suoi  maggiori  eroi,  Merlino  (XXVP), 
Lancillotto  (XXVIIP,  XLV"),  Meliadus  (LXIIP),  Tristano  e  Isotta 
(LXV"j,  e  la  Dama  di  Scalot  (LXXXIPj. 

Ma  più  che  tutto  conosceva  egli  i  costumi  e  gli  uomini  dell'  età  précé- 
dente a  quella  nella  quale  viveva,  e  dei  quali  i  pregi  e  la  fama  si  erano 
andati  col  tempo  accrescendo,  tanto  da  famé  l'età  eroica  dell'  impero  e 


I.  Qualche  cenno  sulla  cultura  popolare  nel  300  e  sui  fontidi  essa,  applicabile 
del  resto  anche  ai  tempi  antécédent!,  ho  dato  nello  scritto  :  Una  pocsia  ed  una 
prosa  di  Antonio  Paca,  inserito  nel  Propugnatore,  1870,  disp.  V,  VI. 


420  A.  d'ancona 

del  feudalismo.  Allora  infatti  l'autorità  impériale  erasi  mostrata  in  tutta  la 
sua  forza,  specialmente  per  opéra  del  primo  e  del  secondo  Federigo,  ne 
l'avevano  fiaccata  i  contrasti  délia  Chiesa  e  dei  Comuni.  Alla  fine  del 
dugento  l'età  précédente  era  conosciuta  nelle  tradizioni  che  n'eran 
rimaste  e  che  la  poesia  aveva  illeggiadrite.  Dante  pur  esso,  esalta  volen- 
tieri  i  magnanimi  principi  svevi';  vorrebbe  veder  rinnovarsi  una  Corte 
come  quella  di  Federigo,  ove  i  dotti  fossero  accolti  ed  onorati,  e  si  for- 
masse una  lingua  culta,  aulica,  letteraria,  e  rifiorissero  i  bei  costumi  che 
regnavano  in  Lombardia  prima  che  questa  si  sottraesse  ail'  autorità  cesa- 
rea^.  Anche  il  nostro  autore,  quantunque  popolano  e  fiorentino,  ma  pro- 
babilmente  perché  Ghibellino  anch'  esso',  ripetutamente  esalta  le  belle 
imprese,  la  saviezza,  la  cortesia,  la  magnanimità  dei  due  maggiori  Svevi 
{U%  XXP  XXIP,  XXIIP,  XXIV%  XXX%  LIX%  XC%  O)  e  del  Re  Cur- 
rado  (XLVIIP).  Ammiratore  délie  regali  costumanze,  volta  in  favella 
volgare  e  diffonde  anche  fra  noi  le  memorie  sulla  larghezza  e  sul  valore 
del  Re  Giovane  (XIX'',  XX-"*)  e  sulla  prudenza  e  l'ardire  di  Riccardo 
d'Inghilterra  (LXXVP)  ;  ne  l'esser  partigiano  degli  Svevi  gli  vieta  di 
ricordare  le  usanze  cavalleresche  di  Carlo  «  quando  era  conte  di  Angiô  » 
(LX").  In  un  ordine  inferiore,  ma  partecipando  per  nascita  o  per  costumi 
0  per  ufficj  a  cotesta  splendida  famiglia  feudale,  stanno  i  tiranni,  i 
grandi  signori,  e  i  rettori  délie  città  come  Ezzelino  da  Romano  (XXP, 
LXXXIV'').  Paolo  Traversaro  (XLP),  Giacopino  Rangone  (XLVP), 
Lizio  di  Valbona  e  Rinieri  da  Calboli  (XLVIP),  Castellano  de'  CafFeri 
LXXXVIIP);  i  baroni  e  cavalieri,  come  Riccar  Loghercio  (XXXIP), 
Imberal  del  Balzo  (XXXIIP)  e  Roberto  d'Ariminimonte  (LXIT')  ;  i  prelati, 
come  il  Vescovo  Aldobrandino  (XXXIX''),  e  il  Vescovo  Mangiadore 
(LIV*);  gli  uomini  di  corte,  come  il  Saladino  (XL*  ,  Marco  Lombarde 
(XLIV%  LV»),  Beriuolo  (LVIIP'),  e  Bito  fiorentino  XCVP)  ;  i  giurespe- 
riti,  come  Bulgaro  e  Martino  (XXIV)  e  Francesco  d'Accorso  (L*)  ;  i 
medici,  come  Mastro  Giordano  (XP),  Mastro  Taddeo  (XXXV*)  e  quel 
da  Tolosa  (LXIX*);  gli  astrologi  délia  scuola  di  Parigi  (XXIX"),  e 
infine,  i  trovatori  e  poeti,  Guglielmo  di  Bergdam  (XLIP),  Messer  Ala- 
manno  (LXIV"),  e  Migliore  degli  Abati  (LXXX*).  A  compiere  la  descri- 
zione  di  cotesta  società,  non  mancano  altri  personaggi  degli  infimi  gradi, 
le  donnicciuole,  come  Madonna  Agnesina  (LVIT'),  e  la  comare  délia 
crostata  (XCII*);  il  prête  spicciolo,  come  il  piovan  Porcellino  (LIV); 


1.  Vulg.  Elocj.  I,  12,  Purgat.  3. 

2.  Purgat.  XVI. 

5.  Abbiam  supposto  che  il  Novellino  potesse  esser  scritto  tra  il  1280  e  il  90. 
I  Ghibellini  furono  pacificati  coi  Guelfi  e  rimessi  in  Firenze  nel  78  e  79,  e  furono 
fiaccati  soitantOj  come  parte  politica,  colla  battagiia  contre  i  Ghibellini  d'Arezzo 
neir  89  a  Campaldino. 


LE  FONTI  DEL  NoVClUnO  42  I 

gli  studenti  (LVl-'"),  i  mercanti  (XCVII%  XCVIIP),  i  popolani  (XCVP), 
le  genti  di  contado  (XCV^) ,  e  perfino  la  cortigiana  (LXXXVI-^). 

Cosî  questo  libro  che,  a  primo  aspetto,  potrebbe  parère  nulla  più  che 
un  repertorio  di  bei  fatti  e  di  motli  arguti,  è  anche  un  ritratto  délia  vita 
dei  tempi,  fatto  da  un  popolano  di  vivace  ingegno  e  di  svariate  letture, 
quali  erano  gli  artieri  di  Firenze  al  tempo  délia  sua  maggior  prosperità 
e  cultura.  Ch'  ei  mettesse  insieme  il  suo  libro  pel  popolo,  corne  opinô  il 
Ghio',  e  per  far  passare  altrui  piacevolmente  il  tempo,  non  credo  :  direi 
piuttosto  volesse  con  esso  compilare,  corne  già  avvertimmo,  un  manuale 
pei  bei  favellatori,  un  memoriale  per  gli  uomini  di  corte,  sicchè  special- 
mente  ne  ricevessero  incremento  i  bei  costumi  e  le  usanze  cortesi  délie 
residenzeprincipesche^.  Più  che  alla  letteratura  popolare,  WNovdlino  spetta. 
alla  cortigiana,  E  se  appartenesse  alla  prima,  vi  si  parlerebbe  più  di  mira- 
coli  che  di  negromanzia  (XX P),  ne  certo  vi  avrebbe  luogo  la  novella 
dai  tre  anelli  (LXXIII^),  e  quella  di  Dio  e  del  giullare  (LXXV^')-  Ne  il 
supporre  popolano  e  fiorentino  il  nostro  autore  puô  farci  ritenere  impossi- 
bile  che  ei  scrivesse  a  preferenza  pei  grandi  ;  o  almeno  soltanto  perché 
il  popolo  s'ingentilisse  ed  émulasse  i  grandi  :  e  il  crederlo  anche  Ghibel- 
lino  5  induce  a  congetturare  che  ei  volesse  cogli  esempj  raggiungere  lo 
stesso  fine  a  cui  Francesco  da  Barberino  tendeva  colle  dottrine  e  coi 
precetti.  Del  resto,  più  tardi  noi  vediamo  Franco  Sacchetti,  sebbene 
fiorentino  e  guelfo  nell'  anima,  trarre  argomento  aile  sue  novelle  sopra- 
tutto  dai  costumi  dei  signori  e  dei  tirannelli,  e  mettere  invece  in  burla 
l'inesperienza  e  la  rozzezza  dei  popolani  chiamati  al  governo  délie  armi 
e  al  reggimento  délie  pubbliche  faccende^. 

Che  l'autore  fosse  di  Firenze  parmi  potersi  desumere  anche  da  questo, 
che  le  poche  novelle  di  costumanze  non  cavalleresche,  ma  popolari  e 
casalinghe  (LIV%  XCV^,  XCIX»),  sono  di  argomento  fiorentino.  Ne  la 
sana  critica  e  la  retta  conoscenza  délia  nostra  storia  letteraria  ci  lasce- 

1 .  «  Sarei  inclinato  a  credere  che  colore  che  tali  novelle  composero,  fossero 
varie  persone  piacevoli  ed  ingegnose  che  le  scrivessero  nello  schietto  e  bel  modo 
che  in' quel  felici  tempi  délia  Repubblica  fiorentina  parlavasi,  non  per  farla  da 
letterati,  ma  per  contarle  al  volgo,  e  porgergli  cosi  materia  di  trattenimento 
nelle  ore  vote  e  nojose,  e  massimamente  nella  sera  in  tempo  d'  inverno.  n  Pre- 

2.  «  Meglio  che  al  popolo  si  volge  ai  baroni  ed  ai  cavalieri,  e  dalle  loro  avven- 
ture  più  spesso  tragge  argomento  di  novelle  e  di  esempj.  »  Pierotti,  prcfazione, 
p.  XIV. 

3.  Ghibellino  lo  riconoscono  i  più  :  v.  fra  gli  altri,  Ferr.vrio,  Prcfazione  ail' 
ediz.  dei  classici,  1804,  p.  VIII. 

4.  Vedi  ad  es.  le  Novelle  di  Castruccio  (Va),  di  Ridolfo  da  Camerino  (Vlla, 
XXVIIIa,  XLa,  XLIa),  e  di  molti  altri  capitani  di  ventura  e  signorotti  ;  e  per 
contro,  le  novelle  degli  ambasciadori  senesi  (XXX)  di  quelli  del  Casentino 
(XXXIa),  dei  tre  fiorentini  al  tempo  délia  guerra  di  Pisa  (XXXVIa;,  di  Agnolo 
di  Ser  Gherardo  (LXIVa),  di  Messer  Rinaldello  dell'  Oreno  (CXXVII^),  ecc. 


422  A.    D'ANCONA 

rebbe  supporre  dettato  fuori  di  Firenze  al  finir  del  dugento,  un  libro 
scritto  come  il  nostro.  Certo  le  altre  citlà  d'italia,  e  neppur  quelle  di 
Toscana,  possedevano  ancora  un  linguaggio  come  questo,  povero  bensi 
nei  suoi  congegni  grammatical!  e  sintattici,  ma  preciso,  schietto,  efficace, 
naturalmente  élégante.  Nel  che  ci  pare  che  tutti  vadano  d'accordo  gli 
scrittori  ed  i  critici,  riconoscendo  unanimemente  la  fiorentinità  dell' 
autore':  e  se  taluno  sognô  esser  il  Novtllino  opéra  di  fra  Guidotto  da 
Bologna^,  fu  questa  una  supposizione  campata  per  aria,  e  dettata  proba- 
bilmente  soltanto  da  boria  municipale. 

Ed  ora  il  lettore  che  ci  ha  fm  quà  pazientemente  seguîto,  voglia  gettar 
un'  occhiata  sulle  notizie  che  seguono,  lequali  non  saranno  inutili  adargli 
un  chiaro  concetto  del  Novellino  e  del  modo  com'  esso  venne  dal  suo 

autore  composto. 

A.  d'Ancona. 
{La  suite  prochainement.) . 


1.  Prcfaz.  torinese,  pag.  XIII-XV,  XIX.  Prcfaz.  del  Ferrario  alla  ediz. 
Milanese,  p.  VIII. 

2.  Il  Zambrini  a  pag.  266.  del  suo  Catalogo  dcllc  opère  volgari  a  stampa,  ecc. 
ci  da  la  notizia  che  il  Sig"  Giansante  Varrini  in  un  suo  discorso  su  Jacopo 
dclla  Lana  voile  sostenere  che  il  Novellino  fosse  di  fra  Guidotto.  Ignoro  quali 
fossero  le  ragioni  addolte  in  favor  di  questa  ipotesi,  anzi  se  pur  se  ne  adducano: 
dirô  soltanto  come  è  perfin  dubbio  se  Guidotto  scrivesse  in  volgare  il  suo  Fiore 
di  Rettorica.  V.  la  citata  op.  del  Zambrini,  p.  213.  Ne  dubitarono,  come 
avverte  il  Na>nucci,  Mcmualc  II,  116,  anche  il  Salvini,  il  Salviati,  il  Co- 
lombo :  anzi  un  codice  citato  dal  Nannucgi,  accusa  il  frate  Bolognese  di  pla- 
gio  deir  opéra  scritta  primamente  dal  Giamboni. 


\ 


EXPLICATION 

DE  LA  PIÈCE  DE  PEIRE  VIDAL 

DROGOMAN  SEINER  S'AGUES  BON  DESTRIER. 


Si  le  lecteur  veut  bien  se  reporter  au  t.  I,  p.  104,  de  la  Romania,  il 
y  verra  que  j'explique  par  le  catalan  la  forme  îornau  qui  se  rencontre 
dans  le  texte  imprimé  d'une  pièce  de  Peire  Vidal.  Je  renonce  à  cette 
explication.  Ce  n'est  pas  qu'en  elle-même  elle  soit  erronée  :  il  n'est  point 
douteux  que  si  tornau  est  la  vraie  leçon,  on  ne  saurait  y  voir  autre 
chose  que  ce  que  j'y  ai  vu,  à  savoir  une  forme  catalane,  mais  il  me 
paraît  certain  aussi  que  cette  leçon  n'est  pas  la  bonne.  C'est  ce  que  j'es- 
saierai de  démontrer.  Et  pour  réparer  plus  complètement  ma  faute,  je 
donnerai  de  la  poésie  oi!i  figure  cette  forme  contestable  un  texte  nou- 
veau, tel  qu'il  résulte  de  la  comparaison  des  mss.,  et  j'y  joindrai  une 
traduction  et  un  commentaire  détaillé.  On  verra  que  cette  pièce  présente 
un  certain  nombre  de  difficultés  qui  jusqu'à  présent  n'ont  point  été  réso- 
lues ni  même  aperçues.  Comme  elle  a  pris  place  dans  la  Chrestomathie 
provençale  de  M.  Bartsch,  il  y  a  lieu  de  croire  qu'elle  passe  souvent 
sous  les  yeux  des  personnes  qui  se  livrent  à  l'étude  du  provençal. 
Les  professeurs  qui  ont  l'habitude  de  l'expliquera  leurs  élèves  ne  me  sau- 
ront pas  mauvais  gré  de  leur  avoir  fourni  une  leçon  toute  faite". 

La  pièce  de  Peire  Vidal  Drogoman  seiner  stagnes  bon  destrier  nous  a  été 
conservée  par  onze  manuscrits,  à  savoir  : 

B.  N.  fr.  854f.  45^  —        Laur.  xc  f.  67. 

—  8$6f.  35.  —        Riccardi2909f.  71  ^w. 

—  12474  f.  61.  —        Modène  pièce  49 1 . 

—  i$2iif.  143.  —        Mac Carthy  (à  Chelten- 

—  22543  pièce  389.  ham). 

—  Vat.  5232  f.  213.  Ms.  de  l'abbé  Plà  p.  85. 


1.  C'est  du  reste  pour  le  fonds,  avec  quelques  développements  de  plus,  une 
de  mes  leçons  de  l'été  dernier. 

2.  Je  ne  compte  pas  12473,  identique  à  854. 


424  P-   MEYER 

Je  ne  connais  pas  le  texte  des  trois  derniers  de  ces  mss.  Le  premier 
vers  de  la  leçon  du  ms.  de  Modène  m'est  connu  par  la  notice  que 
M.  Mussafia  a  publiée  de  ce  ms.  en  1867,  et  je  constate  qu'il  y  a  pour 
ce  premier  vers  identité  entre  ce  ms.  et  le  ms.  854.  L'un  et  l'autre  ont 
la  bonne  leçon,  qui  est  plus  ou  moins  corrompue  ailleurs.  Les  huit 
autres  textes,  dont  j'ai  des  copies  sous  les  yeux',  se  répartissent  entre 
deux  classes  ainsi  qu'il  suit  : 

>1  I  =  B.  N.  854.  B  1  =B.  N.  856. 

/l  2  =  B.  N.  1)21 1.  fi  2  =  B.  N.  22543. 

A  3  =  Vat.  5232. 

i4  4  =  Laur.  xc. 

A  5  =  Rie.  2909. 

y4  6  =  B.  N.  12474. 

Les  six  premiers  mss.  vont  bien  ensemble.  C'est  sans  hésitation  que 
j'en  forme  une  seule  classe,  d'oii  peut  se  tirer,  comme  on  le  verra  tout  à 
l'heure,  un  texte  de  beaucoup  supérieur  à  celui  que  présentent  les  deux 
autres  mss.  Je  ne  suis  pas  aussi  sûr  que  6  i  et  fî  2  forment  bien  réelle- 
ment une  classe  à  part.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'ils  diffèrent  notable- 
ment de  la  classe  ^,  mais  ils  sont  loin  d'être  d'accord  entre  eux  deux. 
Ce  qui  me  conduit  à  les  mettre  ensemble,  c'est  qu'ils  offrent  a  peu  près 
la  même  leçon,  et  une  leçon  évidemment  fautive,  pour  le  passage  que 
j'ai  tenté  l'an  dernier  d'expliquer  par  le  catalan.  Il  y  a  dans  B  i  Que 
cridon  tug  :  Ad  espazas  îornau  !  et  dans  B  2  Que  îotz  cujon  ad  espazas  tor- 
nar.  Assurément,  ces  deux  leçons  ne  sont  pas  pareilles  (la  seconde  fausse 
la  rime),  mais  toutefois  elles  ont,  si  on  les  compare  à  la  leçon  des  mss. 
de  la  première  classe,  un  air  de  famille  qui  ne  peut  guère  être  dû  au 
hasard. 

Le  texte  donné  par  M.  Bartsch  dans  son  édition  de  P.  Vidal  (p.  60), 
puis  dans  sa  C/ir«?omâ!f/z/ê  (col.  107),  n'est  que  la  reproduction,  avec 
quelques  corrections  insignifiantes,  du  texte  donné  par  Rochegude 
[Paru,  occit.,  p.  187),  et  Rochegude  avait  suivi  principalement,  pour 
l'ordre  des  couplets  comme  pour  les  leçons,  le  ms.  856(01).  C'est,  comme 
on  le  verra  tout  à  l'heure,  une  leçon  très-remaniée,  qui  n'a  aucune 
autorité.  L'édition  qui  suit  est  faite  d'après  les  mss.  de  la  première 
famille. 

B.  N.  fr.  854  f.  45  {A\),  1 521 1  t.  253  (.42),  Vat.  5232  f.  213  (^3),  Laur,  xc 
f.  67  (/44),  Rie.  2909  f.  71  bis{A<^),  B.  N.  Ir.  12474  fol.  61  (.46),  856  f.  35 
(61)  22543  P'^ce  389  (B2).  —  Les  couplets  V  et  VII  manquent  dans  A6  et 


I.  Je  dois  à  l'obligeance  de  M.  Guessard  les  copies  tirées  des  ms.  du  Vatican, 
de  la  Laurentienne  et  de  la  Riccardienne. 


PEiKE  v\D^L,  Drogoman  seiner  425 

dans  A6  et  dans  Bi  ;  l'ordre  des  couplets  dans  Bi   est  1,  V,  II,  III,  VII, 
IV,  VI,  et  dans  B2  I,  IV,  VI,  III,  II.  L'envoi  ne  se  trouve  que  dans  Bi. 

I   Drogoman  seiner,  s'agues  bon  destrier 

En  fol  plag  foran  intrat  mei  guerrier  : 

C'aqui  mezeis  cant  hom  lor  me  mentau 

Mi  temon  plus  que  caillas  esparvier, 

E  non  preson  lor  vida  un  denier, 
6  Tan  mi  sabon  fer  e  salvatg'  e  brau. 

11  Cant  ai  vestit  mon  fort  ausberc  doblier 

E  cent  lo  bran  quem  det  En  Gui  l'autrier, 
La  terra  crola  per  aqui  on  vau  ; 
E  non  ai  enemic  tan  sobrancier 
Que  tost  nom  lais  las  vias  el  sentier, 

1 2  Tan  me  dopton  can  senton  mon  esclau. 

III  D'ardimen  vail  Rotlan  et  Olivier, 

E  de  domnei  Berart  de  Mondesdier  ; 
Car  soi  tan  pros  per  aco  n'ai  bon  lau. 
Que  sovendet  m'en  venon  messatgier 
Ab  anel  d'aur,  ab  corde  blanc  e  nier, 
18  Ab  tais  salutz  don  totz  mos  cors  s'esjau. 

IV  En  totas  res  semble  ben  cavalier  ; 
Sim  soi,  e  sai  d'amor  tôt  son  mestier 
E  tôt  aisso  c'a  drudari'  abau. 

Cane  en  cambra  non  vitz  tan  plazentier 
Ni  ab  armas  tân  mal  ni  tan  sobrier  ; 
24  Don  m'ama  em  tem  tais  que  nom  ve  ni  m'au. 

V  E  s' eu  agues  caval  adreit  corsier, 


I  A^  se  a.,  A2  A^  A6  Bi  B2  s'eu  (ou  s'ieu)  a.  ;  A^  s'a.  mon  b.  —  2  Bi 
omet  fol;  A\-<)  foron  ;  A-^  AG  Bi  tuich  (ou  tug)  m.  g.,  ôi  li  m.  g.  —  3  Bi 
C'aisi  m.,  Bi  Aissi  m.,  A]  Que  aqi  eus,  A2  Ce  qex  c,  A6  Com  tôt  aqo.  — 
4  Al  A2  A6  B2  cailla.  —  5  /16  Ni  non  p. 

7  A6  m.  bon  a.,  Bi  B2  m.  blanc  a.;  A2  C.  ieu  ai  v.  m.  a.  —  S  Ai  E  tenc, 
A]  E  teing  ;  A2  Bi  62  d.  Gigo.  —  9  /I2  ylj  Bi  B2  on  ieu  v.  —  10  A\  A2 
A^  Bi  E  (/I3  Ni)  non  ai  ges  e.  t.  sobrier,  62  Qu'el  mon  non  ay  e.  t.  sobrier. 

—  Il  A^  A6  Bi  la.  via,  62  lo  cami.  —  12  >16  mi  temon. 

14  fi2  be  part  de  Monleydier;  Bi  E  de  donas  Bernât  de  San  Lesdier.  — 
15  Bi  E  quar  sui  pros,  B2  S'  ieu  me  soi  près  ;  A2  per  aico,  A4,  p.  aicho,  Aj 
p.  aisso;  A6  tan  bons  p.  aiço.  —  16  ^14  Qe  soven  me  v.;  Bi  Moût  mi  venon 
soven  li  m.,  B2  Que  l'autre  jorn  me  venc  un  m.  —  17  AiA2A]Ah  anels  ;  ^3 
AG  e  c,  A2  et  ab  cordons  blanc  e  niers,  Bi  b.  0  nier;  la  place  de  ce  vers  à  été 
laissée  en  blanc  dans  B2.  —  18  /l 5  tal  salut;  B2  que  t.;  A4  A^  Bi  tôt  mon 
cor;  AG  E  .m.  s.  de  qe  m. 

19  A2  seblieu  b.  —  20  A2  d'amar  ;  AG  Bi  t.  lo  m.  —  21  A\  c'a  drechura. 

—  22  A4  non  vi  ;   A2   C'a.  en  c.  non  ac,  i  A^  Ane  en  c.  non  ac.  —  23   A4 
B\  Bi  tan  fer.  —  24  AG  B\  B2  Don  tais  mi  tem  q'aras  n. 


426  p.  MEYER 

Suau  s'estes  lo  reis  part  Balaguier 
E  dormis  se  planamen  e  suau  ; 
Qu'eul  tengr'  en  patz  Proens'  e  Monpeslier, 
Que  raubador  ni  malvatz  rocinier 
30  Nol  rauberan  mais  Autaves  ni  Grau. 

VI  E  sil  reis  torn'  a  Tolosa  el  gravier, 

E  n'eis  lo  coms  e  siei  caitiu  dardier, 

Que  tôt  jorn  cridon  :  Aspa!  et  Orsau  ! 

D'aitan  me  van  qu'eu  n'aurail  coip  premier, 

E  i  ferrai  tan  queis  n'intraran  doblier, 
j6  Et  eu  ab  lor,  qui  la  porta  nom  clau. 

VII  E  s'eu  consec  gelos  ni  lauzengier 

C'ab  fais  conseil  gaston  l'autrui  sobrier 
E  baisson  joi  a  presen  et  a  frau, 
Per  ver  sabran  cal  son  li  colp  qu'eu  fier  : 
Que  s'avian  cors  de  fer  0  d'acier 
42   No  lur  valra  una  pluma  de  pau. 

VIII  Na  Vierna,  merce  de  Monpeslier, 
En  raina  sai  amaretz  cavalier, 
45   Don  jois  m'es  mais  cregutz  per  vos,  Deu  lau. 

I.  Seigneur  Drogoman,  si  j'avais  un  bon  destrier,  mes  ennemis  se  trouveraient 
en  une  mauvaise  passe  ;  car  à  peine  ont-ils  entendu  mon  nom,  qu'ils  me  craignent 
plus  que  les  cailles  l'épervier,  et  ils  n'estiment  pas  leur  vie  un  denier,  tant  ils 
me  savent  fier,  sauvage  et  féroce! 

II.  Quand  j'ai  vêtu  mon  fort  haubert  double,  et  ceint  l'épéequeGuim'a  donnée 
naguère,  la  terre  tremble  sous  mes  pas  ;  et  je  n'ai  ennemi  si  orgueilleux  qui  ne 
me  laisse  promptement  chemin  et  sentier,  tant  on  me  redoute  quand  on  entend 
mon  pas. 

26  ^4  A^  Bi  per  B.;  ^14  A<^  Balaguer,  A-}  Balaugier,  A2  Balancier.  —  28 
Bi  Quieulh,  A}  Qeil,  Ai  A2  A4  ^4$  Quel.  —  29  .4 1  resoiner.  Ai  rasonier.  — 
30  /Il  A2  Non  raubeson.  A-}  Non  rauberen,  Bi  Non  rauberon  ;  A\  A^  r.  ni 
autaves,  A2  r.  mataves  ;  A^  r.  vias  altas,  A^  r.  mais  altavez,fîi  mais  Venaissi. 

51  i43  fîi  Sil  r.  torna  a.  —  32  ^2  E  vers,  Bi  El  c.  eix  fors  ;  A6  ni  siei  c. 
^4  e  li  c,  A^  ab  ses  c,  Ô2  ab  son  cortes  d.  —  33  A<)  Dune  t.,  /I3  Qe  t.  c. 
i4spara  A6  Q.  t.  j.  c.  e  ^spa;  Ao  Ossau,  A^  deorsau  ;  Bi  Que  c.  tug  ad 
espazas  tornau,  B2  Que  totz  cujon  ad  espazas  tornar.  —  34  i4i  .42  De  tan, 
A6  D'aqest  mi  v.  q'aura  lo,  B2  De  tant  me  lau  per  colps  premiers  (avec  un 
blanc  avant  per)  ;  A()  q'eu  n'agra  colps.  —  3  5  /16  E  ferrai.  Ai  A^  E  ferai  ;  .42 
Bi  B2  E  farai  ;  Ai  A2  A^  que  n'intraran  (.42  intreran),  A6  quez  entreran,  A^ 
que  nesparan  Bi  queis  n'intren  a  d.,  B2  que  n'iesco  a  d.  obliers.  —  36  B2  Et 
ieu  meteis;  Ai  A2  A6  que  (qe,  c). 

37  .4 1  E  ieu  ;  Bi  E  si  c.  janglos.  —  38  /I2  A5  Bi  sabrier,  .44  A<^  saber. 
—  39  Al  A^  A5  Et  abaisson,  Bi  E  gaston  ;  A^  joi  e  joven  a  f.,  Bi  ab  cnjan 
et  ab  f.  —  40  Bi  sabra.  — 41  A^  A<,  col,  Bi  Q^s'i  avia  col  defrer(iic). —  42 
A3  valran,  A5  valeran,  Bi  Noilh  valria. 

44  Corr.  En  Rainiers  ar  ? 


PEiRE  VIDAL,  Drogoman  seiner  427 

III.  Pour  la  hardiesse,  je  vaux  Rolant  et  Olivier,  pour  la  galanterie  Berart 
de  Montdidier'.  Ma  prouesse  me  vaut  si  bonne  renommée,  que  souvent  il  me 
vient  des  messagers,  avec  un  anneau  d'or,  avec  un  cordon  blanc  et  noir  2,  avec 
des  saluts'  qui  me  remplissent  le  cœur  de  joie. 

IV.  En  toutes  choses,  je  me  montre  chevalier.  Aussi  le  suis-je,  et  je  sais  tout 
ce  qui  convient  à  druerie,  car  jamais  vous  ne  vîtes  si  charmant  en  chambre  [de 
dame],  ni,  les  armes  à  la  main,  si  terrible  ni  si  puissant;  et  pour  cela  m'aime  et 
me  redoute  tel  qui  ne  voit  ni  ne  m'entend. 

V.  Et  si  j'avais  un  cheval  qui  tût  bon  coursier,  le  roi  [Alphonse]  vivrait 
tranquille  vers  Balaguer,  et  dormirait  doucement  et  paisiblement,  car  je  lui  main- 
tiendrais en  paix  la  Provence  et  Montpellier;  tellement  que  brigands  et  cavaliers 
de  rencontre*  ne  lui  dévasteraient  pas  l'Autaves  ni  la  Crau  : 

VI.  Et  si  le  roi  marche  sur  Toulouse,  dans  la  grève,  et  si  le  comte  en  sort 
avec  ses  misérables  dardiers  qui  ne  cessent  de  crier    Aspa  !  Ossau  !  je  me  vante 


1 .  Bérart  de  Montdidier  figure  en  plusieurs  chansons  de  geste  ;  mais  ce  n'est 
guère  que  dans  les  Saisncs  de  Jehan  Bodel  qu'il  justifie  par  ses  amours  avec 
Helissent  de  Cologne,  la  réputation  que  lui  attribue  P.  Vidal.  Toutefois,  quel- 
ques vers  de  Fkrabras  (2124  et  suiv.,  cf.  3281),  nous  le  présentent  comme  le 
type  du  chevalier  aimant  à  dosnoier. 

2.  Cf.  Daude  de  Prades,  En  un  sonet  (Parn.  occit.  p.  87)  : 

Ja  no  i  man  letra  ni  sagel 
Nim  done  cordon  ni  anel... 
et  Ugo  Brunenc,  Pois  l'adreitz  tems  (Mahn,  Ccdichte,  t.  I",  n"  84,  et  p.  200)  : 
Qu'ieu  vi  d'amor  quel  gaug  el  ris  el  sen, 
Coblas  e  motz,  cordo,  anel  e  gan, 
Solian  pagar  los  amadors  .j.  an. 
Voir  encore  P.  Vidal  lui-même  en  une  autre  de  ses  pièces  {Bartsch,9, 37-8), 
Raimou  de  Miraval,  dans  Lex.  rom.  \,   424,  etc.   Ces  cordons  ont  pu   être 
(rien  de  plus  naturel)  ceux  que  les  dames  portaient  à  leur  cou.  Matfre  Ermen- 
gaut  dit  dans  sa  chanson  Drcg  de  natura  comanda,  qu'il  veut  aimer  la  dame  la 
plus  belle 

Que  a  son  col  portes  cordo 
Ni  en  son  cap  velh  ni  benda. 
Mais  il  est  sûr  aussi  que  les  dames  savaient  faire  de  jolis  cordons  brodés  pour 
ceux  à  qui  elles  désiraient  marquer  leur  bienveillance.  Nous  possédons  encore  un 
de  ces  gages  d'amour.   Il   sert  d'attache  au  sceau  de  Richard  cœur  de  Lion, 
appendu  à  une  charte  de  1 190.  M.  L.  Delisle  l'a  décrit  dans  la  Bibliolhcquc  de 
l'Ecole  des  chartes,  3,  IV,  56  ss.,  et  a  publié,  en  la  complétant,  l'inscription 
suivante  qui  est  brochée  dans  la  soie  même  de  ce  cordon  : 
Je  sui  druerie, 
Ne  me  dunez  mie. 
Ki  nostre  amur  deseivre. 
La  mort  pu[ist  receivre]. 
M.  Delisle  a  donné  des  raisons  très-plausibles,  tirées  des  circonstances  rappor- 
tées dans  la  charte,   pour  justifier  l'emploi  de  ce  cordon  comme  attache  de 
sceau . 

5.  Des  lettres  d'amour,  peut-être  des  pièces  de  vers  analogues  au  salut  dont 
il  question  dans  Flamenca. 

4.  Mot  à  mot,  M  gens  montés  sur  des  roncins,  »  qui  étaient  aux  chevaliers, 
montés  sur  des  destriers,  ce  que  les  francs-tireurs  sont  à  l'armée  régulière. 


428  p.  MEYER 

de  porter  le  premier  coup,  et  j'y  frapperai  de  telle  façon  qu'ils  rentreront  deux 
fois  plus  vite',  et  moi  avec  eux  si  on  ne  me  ferme  pas  la  porte. 

VII.  Et  si  j'atteins  quelqu'un  de  ces  jaloux,  de  ces  intrigants  qui  en  dessous 
attaquent  la  supériorité  d'autrui,  et,  ouvertement  comme  en  cachette,  abaissent 
joie,  vraiment  ils  sauront  quels  sont  les  coups  que  je  frappe,  car  leur  corps  fût-il 
de  fer  ou  d'acier,  ce  ne  leur  vaudrait  une  plume  de  paon  ! 

Dame  Vierna,  la  merci  de  Montpellier,  et  vous  seigneur  Rainier,  maintenant 
vous  aimerez  un  chevalier*,  et  de  ce  que  par  vous  mon  bonheur  s'est  accru,  je 
rends  grâces  à  Dieu. 

Je  veux  maintenant  revenir  sur  quelques-unes  des  leçons  nouvelles 
que  j'ai  adoptées,  afin  de  montrer  que  non-seulement  elles  sont  autorisées 
par  les  mss.,  ce  que  montre  suffisamment  la  série  des  variantes,  mais 
encore  qu'elles  présentent  le  sens  le  meilleur. 

Mais  tout  d'abord,  un  mot  sur  la  métrique.  On  remarquera  que  dans 
cette  pièce,  l'hémistiche  n'est  point  régulièrement  placé,  comme  c'est 
l'usage  presque  constant  des  troubadours  qui  ont  employé  le  vers  déca- 
syllabique,  après  la  quatrième  syllabe.  Ainsi  les  vers  i,  2,  9,  sont 
coupés  après  la  cinquième  syllabe.  Il  en  est  autrement  chez  M.  Bartsch, 
qui  imprime  ces  trois  vers  ainsi  qu'il  suit  : 

Drogoman  senher,  s'eu  agues  bon  destrier, 
En  fol  plag  foran  intrat  tuit^  mei  guerrier... 
La  terra  crotla  per  aqui  on  eu  vau. 

Ce  sont  là  des  vers  de  chanson  de  geste,  ayant  à  l'hémistiche  une 
syllabe  atone  qui  ne  compte  pas  dans  la  mesure.  M.  Bartsch  signale 
justement  ce  fait  (voy.  sa  préface,  p.  lxxiii)  comme  tout  à  fait  excep- 
tionnel. En  réalité,  c'est  une  faute  des  mss.  auxquels  il  s'est  fié. 
M,  Bartsch  lui-même  a  cité  (Préface,  l.  /.)  toute  une  série  de  vers  qui 
présentent  exactement  la  même  coupe  que  le  premier  vers  de  mon 
texte  :  Drogoman  seiner  \  s'agues  bon  destrier.  D'une  façon  générale 
on  peut  dire  que  P.  Vidal,  bien  qu'il  observe  en  général  la  règle  qui 
dans  les  vers  décasyllabiques,  place  l'hémistiche  après  la  quatrième  syl- 
labe, coupe  souvent  son  vers  après  la  cinquième  ou  même  après  la 
sixième,  sans  jamais  admettre  (ce  que  font  les  chansons  de  geste)  une 
syllabe  atone  en  surcroît  à  l'hémistiche. 

1.  Doblicr  est  ici  une  expression  proverbiale,  dont  le  sens  général,  au  moins, 
est  assez  clair.  Peut-être  faudrait-il  adopter  la  leçon  de  B  a  doblier  ;  cf.  ces  vers 
de  la  chanson  de  la  croisade  d'Albigeois  (7888-90J  : 

Senher  coms  de  Montfort,  cent  merces  vos  refer 
Car  en  tant  pauca  d'ora  m'avetz  fait  thesaurier 
De  l'aver  de  Tholoza  quem  donatz  a  doblicr. 

2.  Je  traduis  d'après  la  correction  proposée  en  note. 

3.  Tuk  dans  le  texte  (p.  60),  mais  li  dans  la  préface  (p.  Lxxni). 


PEiRE  VIDAL,  Drogoman  seiner  429 

La  forme  strophique  de  cette  poésie  (six  vers  décasyllabiques  rimant 
en  aab  aab)  n'est  pas  commune.  Aussi  est-il  intéressant  de  la  rencontrer 
dans  une  pièce  qu'un  ms.  (856  fol.  44)  attribue  à  P.  Vidal  :  Aissi 
m'ave  cum  cet  qu'a  senliors  dos.  Comme  trois  autres  ms.  (854  f.  147, 
Cheltenham  f.  105  et  Riccardi  2814  p.  243)  la  placent  sous  le  nom 
de  Peire  Milon,  on  ne  peut  qu'approuver  M.  Bartsch  de  l'avoir  rangée 
(p.  130  de  son  édition)  parmi  les  poésies  dont  l'attribution  à  Peire 
Vidal  n'est  pas  certaine.  Toutefois  il  faut  convenir  que  la  forme  du 
couplet  fournit  un  argument  en  faveur  de  ce  troubadour.  —  Un  sirventes 
de  Sordel,  Qaan  qu'icu  chantes  d'amor  ni  d'alegrier  {Archiv,  xxxiv,  197) 
nous  ofïre  non-seulement  la  même  disposition  strophique,  mais  les  mêmes 
rimes  {ier,  au).  On  ne  peut  hésiter  à  y  voir  une  imitation  de  la  pièce  de 
de  P.  Vidal. 

Maintenant  examinons  le  fonds  de  cette  pièce  qui  a  grandement  besoin 
d'un  commentaire  historique.  Bien  qu'elle  ait  été  traduite  en  totalité  ou 
en  partie,  et  commentée  par  MM.  Diez',  Bartsch 2,  Milâ3,  on  verra 
qu'il  y  restait  encore  bien  des  points  à  éclaircir,  et  le  lecteur  pourra  juger 
par  là  de  ce  qui  reste  à  faire  pour  parvenir  à  une  intelligence  complète 
des  poésies  des  troubadours. 

Le  premier  mot,  Drogoman  (drogman,  truchement)  est  un  nom  de 
convention,  et  nous  ne  savons  pas  quel  était  le  personnage  que  Peire 
Vidal  désigne  ainsi  au  premier  vers4.  Mais  nous  savons  très-bien  ce 
qu'il  lui  demande.  Il  lui  demande  un  cheval,  un  vrai  cheval  de  che- 
valiei",  un  destrier,  non  pas  un  palefroi.  Il  ne  faut  se  faire  d'illusions  là- 
dessus  :  toutes  ces  démonstrations  belliqueuses,  toute  cette  éloquente 
bravade  reviennent  à  ceci  :  Je  voudrais  bien  avoir  un  beau  cheval.  Plus 
tard,  après  son  voyage  enterre  sainte  avec  Richard  Cœur-de-Lion,  on  voit 
notre  poète  mener  un  train  de  vie  qui  suppose  qu'il  n'a  plus  besoin  de  se 
mettre  en  frais  d'imagination  pour  obtenir  un  cadeau  :  à  la  mort  du  comte 
de  Toulouse  Raimon  V  (i  194)  il  a  des  chevaux,  plusieurs  chevaux, 
puisque  sa  biographie  nous  apprend  qu'en  signe  de  deuil  il  leur  fit  cou- 
per à  tous  la  queue  et  les  oreilles.  Mais  à  l'époque  où  fut  écrite  la  pièce 
Drogoman  seiner,  vers  1 181,  notre  troubadour  n'était  pas  encore  lancé. 
La  date  de  cette  pièce  se  déduit  en  efïet,  avec  exactitude,  on  l'a  remar- 
qué depuis  longtemps  s,  des  allusions  fort  claires  de  P.  Vidal  à  la  guerre 

1.  Leben  u.  Wcrkc  d.  Troub.,  p.  155. 

2.  Peire  Vidal's  Lieder,  p.  xiv. 

3.  Los  Trovadores  en  Espana,  p.  106. 

4.  Il   figure  encore  dans  une  autre  pièce,  voy.  Bartsch,  P.   Vidal's  Lieder, 

p.  XV. 

j.  Diez,  Leben  u.  Werke  d.  Troub.,  p.  155. 


4^0  p.   MEYER 

qui  eut  lieu  de  1 179  à  1 181  entre  le  roi  d'Aragon  Alphonse  II  et  Rai- 
mon  V,  comte  de  Toulouse',  le  même  de  qui  la  mort,  douze  ou  treize 
ans  plus  tard,  inspira  à  notre  troubadour  une  si  vive  douleur.  Cette 
guerre,  dont  les  faits  sont  assez  mal  connus,  exerça  ses  ravages  en  des 
endroits  fort  distants  :  d'une  part  sur  les  confms  des  États  du  roi  d'Ara- 
gon et  du  comte  de  Toulouse,  notamment  dans  le  sud  du  Toulousain,  et 
d'autre  part  sur  les  bords  du  Rhône,  du  côté  de  la  Camargue.  C'est 
qu'en  effet  le  roi  d'Aragon  avait  pour  allié  son  frère,  le  comte  de  Provence 
Raimon  Berenger  III,  qui  périt  dans  une  embuscade  en  1 181,  et  de  la 
sorte  le  comte  de  Toulouse  avait  à  se  défendre  au  sud  et  à  l'est.  Ces 
remarques  sont  utiles  pour  l'intelligence  de  ce  qui  va  suivre. 

Les  allusions  de  P.Vidal  à  la  guerre  du  roi  d'Aragon  sont  précisément 
contenues  dans  les  passages  où  mon  texte  diffère  le  plus  du  texte  reçu 
jusqu'à  ce  jour.  On  va  voir  que  les  leçons  nouvelles  que  je  propose  se 
justifient  non-seulement  par  l'autorité  du  plus  grand  nombre  des  mss. , 
mais  encore  par  des  arguments  géographiques  et  historiques.  Au 
deuxième  couplet  des  éditions  de  Rochegude  et  de  M.  Bartsch,  on  lit 

(d'après  fîi)  : 

Que  raubador  ni  malvat  ^  rocinier 
No  rauberan  mais  Venaissi  ni  Crau. 

Venaissi  est  bien  peu  autorisé,  n'ayant  pour  lui  qu'un  ms.  De  plus  il  en 
résulte  un  sens  qui  n'est  pas  satisfaisant.  Le  Venaissin  ne  confine  point 
à  la  Crau  :  il  y  a  entre  les  deux  tout  le  territoire  de  Château-Renard, 
de  Tarascon,  d'Orgon,  de  Saint-Rémy,  etc.  De  plus,  contre  les  incur- 
sions des  bandes  d'aventuriers  venant  du  côté  de  la  Camargue  (ce  qui 
est  le  cas  ici),  le  Venaissin  était  protégé  par  la  Durance  et  par  les  villes 
que  je  viens  de  citer,  qui  toutes  étaient  plus  ou  moins  fortifiées.  La  leçon 
que  j'adopte  d'après  le  plus  grand  nombre  des  mss.,  Autaves  ou  Altaves  5, 
satisfait  au  contraire  pleinement  au  sens.  Je  ne  peux  pas  faire  un  grave 
reproche  aux  éditeurs  de  ne  l'avoir  point  adoptée,  car  il  ne  leur  était 
guère  possible  de  se  rendre  compte  de  ce  nom  de  lieu.  Il  ne  figure  pas 
dans  le  cartulaire  de  Saint-Victor;  je  ne  l'ai  rencontré  dans  aucun  livre 
imprimé,  et  si  je  suis  en  état  de  le  déterminer  c'est  grâce  à  des  circons- 
tances assez  étrangères  à  mes  études  actuelles.  L'Autavès  est  le  nom 
d'une  partie  /^proprement  d'un  des  clos)  du  territoire  de  Tarascon,  située 
à  l'est  de  cette  ville.   Il  figure  à  la  première  page  du  Tarif  du  prix  des 


1.  Vaissète,  éd.  orig.  III,  55-6. 

2.  Malvat  est  une  mauvaise  correction  des  éditeurs  :  il  faut  garder  le  malvatz 
des  mss.,  ce  mot  conservant  le  r  à  tous  les  cas  ;  voy.  R.  Vidal  dans  Guessard, 
Grammaires  provençales,  p.  76. 

3 .  Il  est  à  peine  besoin  de  faire  remarquer  que  matavcs  >A^  et  vias  allas  (/!*) 
sont  des  corruptions  de  ni  autaves^  ni  ataves. 


PEiRE  VIDAL.  Drogoman  seiner  4^  1 

biens  fonds  du  Terroir  de  la  ville  de  Tarascon,  ensuite  de  l'estimation  faite 
dans  le  cadastre  de  1718,  clos  par  clos,  m.d.cc.xxiii,  27  pages  in-80. 
Actuellement  encore  ce  nom  est  conservé,  avec  une  altération  dont  les 
exemples  ne  sont  pas  rares,  par  un  mas  appelé  le  Tavez  qui  est  situé  à 
deux  kilomètres  environ  de  la  route  de  Tarascon  à  Saint-Remy,  à  peu 
près  en  face  de  Laurade.  VAutavès  paraît  avoir  été  au  moyen  âge  un 
territoire  assez  étendu,  dont  les  habitants  formaient  une  communauté  à 
part,  tout  en  dépendant,  pour  la  juridiction,  tantôt  de  Tarascon,  tantôt 
de  Saint-Remy.  Je  trouve  dans  l'inventaire  imprimé  des  archives  de 
Tarascon  :FF  i)  la  mention  de  «  Lettres  de  Louis  et  Jeanne,  comte  et 
»  comtesse  de  Provence,  au  sénéchal  de  Provence,  lui  exposant  que 
i)  les  habitants  d'Autavès,  de  la  viguerie  de  Tarascon,  ont  demandé  à 
»  être  distraits  de  la  juridiction  de  Saint-Remy  et  réunis  au  ressort  de 
))  celle  de  Tarascon'  ».  Je  publie  ci-dessous  en  note  le  plus  ancien  texte 
que  j'aie  rencontré  sur  VAutaves  :  c'est  une  charte  d'Alphonse  II,  comte 
de  Provence.  On  n'en  possède  guère,  et  le  lecteur  sera  sans  doute  bien 
aise  d'avoir  l'occasion  d'en  lire  une  2. 

1 .  Entre  1346  et  1362,  dates  extrêmes  des  pièces  comprises  dans  la  liasse 
FF  I.  La  date  précise  se  trouve  dans  la  charte,  et  se  trouvait  aussi  dans  mon 
inventaire  manuscrit,  mais  naturellement,  les  commis  du  ministère  de  l'Intérieur 
ont  eu,  selon  leur  usage,  l'intelligente  attention  de  la  supprimer  lors  de  l'im- 
pression. Voir  ce  que  je  dis  là-dessus,  Bibliothcqut  de  l'Ecole  des  chartes,  6^  série 
(1865),  I,  65  et  suiv. 

2.  In  Dei  nomine,  anno  incarnationis  ejusdem  millesimo,  ducentesimo  octavo, 
mense  febroarii,  presentibus  et  futuris  sit  manifestum  quod  nos  Ildefonsus,  Dei 
gracia  comes  etmarchio  Provincie,  concedimus,  donamus  et  titulo  perfecte  dona- 
cionistiadimus,  par  nos  etperomnessuccessoresnostros  in  perpetuum,  vobis  omni- 
bus militibus  etprobis  hominibusde  Laurada  et  vestris  successoribus,  et  ibi  {inibi?) 
modoet  in  anteacommorantibus,  franchitatem  et  libertatem  omnium  empremiarum, 
scilicet  toltarum,  albergarum,  quistarum,  et  omnium  aliorum,  exceptis  calvacatis 
quas  nobis  et  successoribus  nostris  facere  tenemini  quomodo  alla  terra  à'Altavts 
ipsas  nobis  faciet,  et  exceptis  justiciis  tamen  justis  quas  nobis  et  nostris  succes- 
soribus retinemus.  Et  est  sciendum  quod  propter  franchitatem  albergarum,  quis- 
tarum et  empremiarum  et  omnium  aliorum,  vos  predicti  et  vestri  successores 
dabitis  nobis  et  nostris  successoribus  annuatim  in  festo  Sancti  Michaelis  .do. 
solidos  illius  monete  que  in  Ahavcs  eril  curribilis  pani  et  vino.  Et  mandamus 
firmiter  quod  nullus  noster  bajulus,  quicumque  sit  et  fuerit,  sit  ausus  ibi  magis 
accipere  nisi  quod  supradictum  est;  et  ab  omnibus  illis,  illud  salvent,  custodient 
et  deffendant.  Et  si  quis  hanc  cartam  predicte  libertatis  infringerit,  iram  et  indi- 
gnacionem  nostram  se  noverit  incursurum.  Et  ad  majorem  securitatemet  auctori- 
tatem  hanc  franchitatem  fecimus  sigillo  nostro  corroborari.  Actum  est  hoc  in 
Castro  Tharasconis,  in  via  publica  ante  scalerium  staris  domnicomitis.  Testes  : 
Rostagnus  de  Carboneriis,  hoc  temporis  bajulus  dicti  comitis  in  Altaves, 
Alfan  (})  de  Carboneriis,  Raymundus  Gaucelm  claudicans,  Poncius  Gaucelm, 
Hugo  Gaucelm,  Guilhermus  de  Tharascon,  Hugo  de  Lobeiras,  Poncius  de 
Lobeiras,  Guillelmus  de  Rosso,  R.  Maurel,  Guillelmus  Ranoli,  etego  Guillelmus, 
domni  comitis  notarius,  [qui]  mandato  ejusdem  hanc  composui  et  scripsi  et  sigillo 
suo  sigillavi,  et  hoc  meum  signum  posui.  Et  hoc  factum  fuit  quando  Gasaudus 
Manstot,  Benedos  et  Dodo  erant  consules  illo  anno. 

Archives  de  Tarascon    AAi  {Livre  rouge)  fol.  cxxxij. 


4^2  p.   MEYER 

Couplet  VI.  C'est  ici  que  se  trouve  le  cri  de  guerre  ad  espazas  tornau 
que  j'ai  essayé  d'expliquer  par  le  catalan.  Mais,  dans  cette  hypothèse, 
j'étais  obligé  de  placer  le  cri  de  guerre  (que  je  croyais  catalan)  dans  la 
bouche  des  adhérents  du  roi  d'Aragon,  tandis  que  la  construction  de  la 
phrase  amène  plus  naturellement  à  l'attribuer  aux  caitius  dardiers  du 
comte  de  Toulouse,  lesquels  apparemment  ne  parlaient  pas  catalan. 
Puis,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  ad  espazas  tornau  est  la  leçon  d'un 
seul  ms.  (61),  tandis  que  la  leçon  Aspa  et  Orsau  est  donnée  par  la  ma- 
jorité des  mss.  Enfin  Aspa  et  Orsau  est  un  cri  de  guerre  qui  est  ici  parfai- 
tement à  sa  place,  comme  on  va  le  voir.  Les  cris  de  guerre  (voy.  la 
xi*^  dissertation  de  Du  Cange)  étaient  en  général  des  noms  de  lieux. 
Celui-ci  rappelle  les  vallées  d'Aspe  et  d'Ossau.  Orsau  est  bien  la  forme 
ancienne  du  nom,  comme  on  peut  s'en  convaincre  en  recourant  au  Dic- 
tionnaire topographique  du  département  des  Basses-Pyrénées  de  M.  Paul 
Raymond,  au  mot  Ossau.  Or  rien  ne  paraîtra  plus  naturel  qu'un  tel  cri 
de  guerre  dans  la  bouche  des  dardiers,  si  on  considère  que  la  Navarre,  à 
laquelle  on  pouvait  rattacher  les  vallées  voisines  d'Aspe  et  d'Ossau,  a  été 
renommée  au  moyen  âge  pour  ses  guerriers  combattant  avec  le  dard. 
Ainsi,  dans  Girart  de  Rossillon  : 

Mentre  Girarz  paraule  dels  Escharrans 

Qui  portent  catre  dars  entre  lor  mans 

E  sunt  plus  acorsat  que  cers  per  plans... 

(Ms.  d'Oxford,  fol.  41,  Mahn.,  Ged.  II,  86;  ms.  de  Paris,  éd.  Hofmann,  v.  1708-9, 
éd.  Michel,  p.  J4). 

Les  Escharrans,  ce  sont,  comme  le  nom  l'indique,  les  Basques.  On  voit 
par  ce  texte,  non-seulement  que  le  dard  était  leur  arme  favorite,  mais 
aussi  qu'ils  étaient  renommés  pour  leur  vitesse  à  la  course.  Et  de  fait, 
nous  disons  encore  «  courir  comme  un  basque  ».  On  lit  encore  dans  le 

même  poème  : 

Iste  bataille  fu  a  un  dimarz, 

Quel  Nâvar  e  li  Bascle  lancent  lor  darz. 
(Ms.  d'Oxf.,  fol.  92;  ms.  de  Paris,  éd.  Hofm.,  v.  4567-8,  éd.  Mich.,  p.  144;  ms.  de 
Londres,  éd.  Mich.,  p.  346). 

Guillem  de  Tudèle  parle  des  Gascons  du  comte  de  Toulouse  «  que 
«  son  bon  dardasier,  »  (v.  115).  D'autres  textes  réunis  par  M.  Fr. 
Michel  dans  ses  notes  sur  le  poème  de  la  guerre  de  Navarre  (p.  430) 

L'original  de  cette  pièce  n'existe  plus.  Dans  le  Livre  rouge,  elle  est  précédée  de  cette 
rubrique  :  Quod  albergua  de  Laurata  exigatur  de  moneta  curribili  publiée  in  Autavesio. 
C'est  un  document  bien  intéressant  et  sur  lequel  on  pourrait  faire  un  curieux  commen- 
taire. Ainsi  le  Rostagnus  de  Carboncriis  mentionné  comme  témoin  est  le  même 
qui  figure  dans  la  chanson  de  la  croisade  d'Albigeois  (v.  4254)  au  nombre  des  partisans 
du  comte  de  Toulouse.  Hugo  de  Lobeiras,  connu  par  bien  d'autres  documents,  doit  avoir 
quelque  rapport  avec  le  Hugues  de  Lobières  de  J.  de  Notre-Dame  (Vies  des  plus  célèbres 
et  anciens  poètes  provençaux,  p.  84),  etc. 


PEiRE  VIDAL,  Drogoman  seiner  43? 

nous  montrent  la  réputation  des  arbalétriers  gascons  persistant  jusqu'au 
xvi«  siècle. 

Envoi  (coupl.  VIII).  Pour  ne  se  trouver  que  dans  un  seul  de  nos 
mss.,  l'envoi  n'en  est  pas  moins  parfaitement  authentique.  Seulement 
l'unique  leçon  que  nous  avons  me  paraît  corrompue  en  un  point.  Je  ne 
comprends  pas  du  tout  le  en  raina  du  deuxième  vers.  M.  Bartsch  traduit 
dans  le  glossaire  de  son  édition  raina  par  «  streit  »  ;  mais  quel  sens  peut- 
on  faire  sortir  de  là  ?  Rainier  c'est  d'après  la  vie  de  Peire  Vidal,  le  nom 
que  le  poète  et  l'un  de  ses  protecteurs,  Barrai  de  Marseille,  se  donnaient 
mutuellement.  Ils  s'appelaient  l'un  l'autre  «  Rainier,  »  tout  comme 
Guilhem  de  Saint-Didier,  la  marquise  de  Polignac  et  un  troisième  per- 
sonnage s'appelaient  entre  eux  «  Bertran  ».  Cet  usage  de  désigner  par 
le  même  nom  deux  ou  trois  personnes  n'est  certainement  pas  fait 
pour  faciliter  l'intelligence  des  poésies  des  troubadours,  mais  ce  n'était 
pas  là  non  plus  le  but  auquel  on  tendait.  Barrai,  autrement  dit  Rainier, 
était  l'époux  de  Vierna  dont  le  vrai  nom  était  Alazais,  à'o\x  il  résulte 
que  ces  deux  pseudonymes  se  montrent  souvent  ensemble  dans  les 
pièces  de  P.  Vidal'. 

J'ai  maintenant  quelques  explications  à  fournir  au  sujet  du  nom  même 
Vierna.  J'écris  avec  M.  Bartsch  et  ses  devanciers  na  Vierna,  et  non  pas 
comme  le  voudrait  M.  Suchier  n'Avierna.  C'est  ici  même  [Romania,  II, 
96)  que  M.  Suchier  a  émis  son  opinion  :  je  crois  qu'il  s'est  trompé,  et  je 
vais  le  lui  montrer.  M.  Suchier  a  trouvé  dans  une  pièce  de  la  fin  du 
X"  siècle  publiée  par  D.Vaissète  Avierna  (édition  originale.  II,  preuves, 
pièce  cxxvi),  d'où  lui  est  venue  l'idée  de  faire  entrer  cette  forme  dans 
P.  Vidal.  Mais  d'abord,  avant  de  condamner  Vierna,  M.  Suchier  aurait 
dû  chercher  si  ce  nom  ne  se  présentait  pas  en  des  cas  où  il  fût  impos- 
sible de  lire  n'Avierna.  La  moindre  recherche  lui  aurait  fourni  des 
exemples  à  foison.  En  voici  quelques-uns  que  je  recueille  dans  les  pre- 
miers cartulaires  qui  me  tombent  sous  la  main  :  Cart.  deBeaulieu,  n"  xciv, 
acte  rédigé  entre  10^2  et  1060:  «  Geraldus  et  uxor  mea  Vierna.  )> 
—  Cart.  de  Domène  (Lyon,  1859),  n"  183  :  «  ...  cum  uxore  Bosonis 
nomine  Viernay);  n°  200:  «...  Humbertus  miles  et  uxor  mea  Vierna.  » 
Ces  deux  pièces  sont  de  la  seconde  moitié  du  xi=  siècle.  — Cart.  de  N.-D. 
de  Saintes  (dans les Car/u/^/r^s  inédits  delà  Sizinfo/zge publiés  par  M.  l'abbé 

Grasilier),  n°  167,  vers   1 1 17  :  « pro  filia  sua  Vierna  nomine.»  — 

Cart.  de  Saint-Guillem,  aux  archives  de  l'Hérault,  fol.  1 5  3  r°  (cf.  Gall. 
Christ..,  VI,  591  B),  pièce  de  1 170  :  «  Sacramentum  Vierne.  Zai  aujas, 
»  om  que  as  num  Bernad,  abbas  de  saint  Guillem  de  Gello,  eu  Vierna 
»  de  Breisac...  »  —  La  même  dame   (je  crois  du  moins  que  c'est 

I.  Voir  édit.  Bartsch,  n°s  20,  32,  43. 

Romania,  Il  29 


4M  P*  MEYER 

la  même)  est  mentionnée  dans  un  acte  de  1204  conservé  au  Trésor 
des  chartes  (Teulet,  n"  722)  :  «  ...  quam  medietatem  mater  mea  Vierna 
»  ...vel  ex  successione  matris  mee  Vierne:..»  —  Une  autre  Vierna  figure 
dans  une  pièce  de  1208  (Teulet,  n"  862).  —  Une  «  Vierna  monacha  » 
est  mentionnée  dans  le  nécrologe  de  Saint-Robert  de  Cornillon  (publié 
par  M.  l'abbé  C.-U.  Chevalier,  Grenoble;  1868)  à  la  date  du  25  mai. 

C'est  au  point  que  Vierna  paraît  avoir  été  un  nom.  des  plus  fré- 
quents dans  le  Midi  de  la  France  au  moyen  âge.  Dans  aucun  des  cas 
que  j'ai  cités  il  n'est  possible  de  lire  Avierna.  Je  suppose  donc  M.  Suchier 
revenu  de  son  erreur  et  disposé  à  admettre  la  légitimité  de  Vierna^. 
Reste  Avierna  fourni  par  D.  Vaissète  :  «  Sicardus  vicecomes,  filius 
Avierna...  «  Eh  bien!  si  la  lecture  de  D.  Vaissète  est  bonne,  il  faut 
écrire  en  cet  endroit,  non  Avierna,  mais  Aujerna  avec  un  j  consonne 2. 
Ceci  me  fournit  ^occasion  d'exposer  un  point  de  phonétique  provençale 
qui  jusqu'à  présent  n'a  pas  été  complètement  étudié,  quoiqu'il  y  ait  à 
cet  égard  de  très-bonnes  choses  dans  Diez  {Gram.,  3*  édit.  1,  185,  274.) 
Le  type  latin  du  prov.  Aujerna,  mal  à  propos  écrit  par  D.  Vaissète 
Avierna,  c'est  Audierna,  le  même  nom,  sauf  le  suffixe,  qu'Audiardis.  Or 
Audierna  a  été  prononcé  de  deux  façons  différentes  :  1°  Aud-i-erna,  le  i 
comptant  pour  une  syllabe,  et  le  d  se  conservant  parce  qu'il  est  origi- 
nairement précédé  d'une  consonne  (A/diardis)  qui  s'est  ultérieurement 
vocalisée  (Andiardis)  ;  cette  forme  se  rencontre  en  provençal,  et 
M.  Suchier  en  a  cité  un  exemple  tiré  d'une  pièce  d'Arnaut  Daniel  ;  — 
2°  Audjerna,  comme  audiam  =  auja,  diurnum  =  jorn,  et  tant  d'autres 
mots  où  le  groupe  di,  suivi  d'une  voyelle  devient)  consonne?.  Dans  ce 
cas  le  d  est  virtuellement  compris  dans  le  j,  mais  ne  s'écrit  pas.  On 

1.  Vierna  figure  encore  dans  un  nom  de  lieu  :  0  le  pont  de  Vierna  »,  près  de 
Saint-Gilles,  est  mentionné  dans  la  traduction  provençale  d'un  acte  de  1257  (A.  de 
Lamothe,  Coutumes  de  Saint-Gilles,  Alais,  1873,  p.  72).  Je  ne  trouve  pas  ce  lieu 
dans  Cassini,  et  il  n'a  pas  été  relevé  par  M.  G.  Durand  dans  son  Dictionnaire 
topographi(jué  du  département  du  Gard.  —  Enfin,  il  y  aussi,  comme  nom  d'homme, 
Viernus;  par  exemple  un  Natalis  Vicrnus  dans  un  état  des  redevances  de  l'abbaye 
de  Notre-Dame  de  Saintes,  n°  253  (Grasilier,  Cartul.  de  la  Saintonge). 

2.  Si  l'on  veut,  /  palatal,  ou  4- 

3.  En  français,  il  faut  établir  pour  ce  groupe  di,  suivi  d'une  voyelle,  une 
distinction  qui  n'a  pas  lieu  en  provençal,  sinon  en  béarnais  et  en  gascon,  qui  me 
paraissent  se  comporter  à  cet  égard  comme  le  français.  C'est  qu'en  français, 
pour  que  le  susdit  groupe  di  prenne  le  son  y,  comme  en  prov.,  il  ne  suffit  pas 
qu'il  soit  suivi  d'une  voyelle  :  il  faut  encore  qu'il  vienne  à  la  suite  d'une  con- 
sonne. C'est  le  cas  de  viridarium,  qui  donne  vergier  aussi  bien  en  français  qu'en 
provençal".  Mais  que  di  soit  précédé  d'une  voy.,et  aussitôt  une  différence  se  ma- 
nifeste entre  la  langue  d'oc  et  la  langue  d'oil,  la  première,  admettant  le  /'  con- 
sonne, et  la  seconde  le  i  semi-voyelle  (ou  y),  ainsi  : 

lat.  audiamus,  prov.  aujam,  fr.  oyons, 

*  On  a  aussi  en  prov.  verdier,  mais  c'est  viridarium  {'  viriderium.) 


PEiRE  VIDAL,  Drogoman  seiner  45^ 

m'objectera  peut-être  que  cette  prononciation  est  purement  conjecturale, 
que  je  n'en  ai  pas  de  preuve  directe.  Je  réponds  que  si  cette  preuve  me 
manque  pour  Audierna-Aujerna,  je  l'ai  pour  Audiardis,  ce  qui  vaut  autant: 
la  prononciation  Au-di-arîz,  en  trois  syllabes  est  assurée  par  plusieurs 
textes,  entre  autres  par  un  vers  de  P.  Vidal  (édit.  Bartsch,  pièce  46,  v. 
46);  et  d'autre  part  la  prononciation  Aujartz  l'est  par  la  forme  Augiardis 
(inter  pratum  Augiardis  Brune,  ex  parte  una...)  que  je  relève  dans  une 
charte  à  moi  appartenant,  rédigée  en  1299  à  Barbezieux  ou  dans  les 
environs.  J'ajoute  que  ce  n'est  pas  seulement  après  le  d  que  1'/  peut  dans 
les  mêmes  mots  ou  rester  i  voyelle  ou  devenir;  consonne,  mais  que 
la  même  dualité  de  prononciation  s'observe  aussi  bien  en  d'autres  cas. 
Ainsi  on  a  sapia  et  sapja  (ou  sapcha),  apropiar  et  apropjar  (ou  apropchar) 
cambiar  et  camjar,  enrabiar  et  enrabjar,  comiat  et  comjat,  etc.' 

Mais,  me  dira-t-on,  s'il  faut  dire  Aujerna  et  non  A-vi-erna,  comment 
expliquez-vous  Vierna  ?  —  Par  une  aphérèse  à^Audierna.  Les  aphérèses 
sont,  comme  on  sait,  fréquentes  dans  les  noms  de  personnes 2,  aussi  la 
difficulté  n'est-elle  pas  là.  Le  point  délicat  est  le  passage  de  Diema  à 
Vierna.  Je  crois  cette  mutation  possible,  sans  oser  cependant  l'affirmer 
absolument,  car  je  n'en  ai  que  ces  deux  exemples  assez  faibles  :  un 
ruisseau  du  Gard,  appelé  maintenant  l'i4;2^/o/e,  figure  sur  la  carte  des  états 
de  Languedoc  sous  ce  nom  La  Vionne  :  son  nom  latin,  conservé  par  une 
inscription  antique,  est  diIona.  Un  mas  du  département  de  l'Hérault  est 
appelé  tantôt  Mas  de  Vianne  et  tantôt  Mas  de  Diane  J, 

Une  autre  question  est  de  savoir  si  le  prov.  Audierna  est  le  même  nom 
que  le  fr.  Odierne.  M.  Suchier  ne  paraît  pas  concevoir  le  moindre  doute 
là-dessus.  Il  tient  tellement  les  deux  noms  pour  identiques  qu'il  emploie 
indifféremment  l'un  pour  l'autre.  Ainsi  il  nous  dit  que  l'épouse  de  Rai- 
mon  l'ancien,  comte  de  Tripoli  (f  1 1 5 1)  s'appelait  Audierna:  Guillaume 

—  videamus,  —  vejam,  —  voyons, 

—  radiare,  —  rajar,  —  rayer, 

—  mcdia,  —  meja,  — meie,  moie. 

—  medianum,  —  mejan,  —  moyen. 

Je  ne  cite  pas  gladiolum,  fr.  glaïeul,  parce  que  la  forme  prov.  glaujol,  et 
même  l'anc.  fr.  ghgel  (voir  Littré)  semblent  renvoyer  à  un  intermédiaire  glavioliim. 
—  Je  suis  assez  porté  a  croire  que  dans  certains  cas,  le  nom  propre  Mcyer, 
qu'il  conviendrait  alors  de  prononcer  Meyè  (comme  au  reste  on  fait  dans  le 
midi),  vient  de  mediarlus  (plus  exactement  "medierius),  et  correspond  au  prov. 
megier,  colon  partiaire. 

1 .  Cette  dualité  de  prononciation  est  constatée  pour  sapia  et  cambiar  dans  les 
Leys  d'amors,  III,  46.  Pour  comiat,  comjat,  voy.  le  glossaire  de  Flamenca,  sous 
camiat. 

2.  Voy.  là-dessus  les  remarques  de  M.  Mowat  dans  les  Mémoires  de  la  Société 
de  linguistique  de  Paris,  I,  181,  ou  ses  Noms  propres  anciens  et  modernes  (Paris, 
1869,  p.  jî. 

j.  Voy.  les  dictionnaires  topographiques  du  Gard  et  de  l'Hérault. 


436  P-   MEYER 

de  Tyr  dit  Hodierna^.  L'identité  des  deux  noms  est  probable,  mais  non 
tout  à  fait  hors  de  doute.  Dans  Audierna  comme  dans  Auda,  Audiartz,  le 
rfvient  à  la  suite  d'un  /  vocalisé  [A\diardis,  etc.)  et  c'est  pour  cela  qu'il 
subsiste  pur  :  placé  entre  deux  voyelles  d'origine  il  se  serait  affaibli  en 
z  comme  dans  audire  =  auzir.  Pour  ce  cas  les  lois  phonétiques  sont  les 
mêmes  en  français,  d'où  il  suit  que  dans  les  provinces  de  langue  d'oil 
nous  devrions  avoir  Audierne  :  non  pas  Odierne,  car  l'o  français  ne  peut 
se  tirer  du  latin  al.  Et  par  le  fait  Audierne  se  rencontre  dans  le  Nord*. 
Il  serait  donc  possible  ({u'Odierne  ou  Hodierne  eût  une  autre  origine. 
Mais  laquelle  ?  Si  ce  nom  est  simplement  l'adj.  latin  hodierna  devenu  nom 
propre,  comment  expliquer  la  persistance  du  d?  Ce  serait  d'ailleurs,  au 
point  de  vue  du  sens,  une  étymologie  bien  bizarre  pour  un  nom  qui 
paraît  avoir  été  usité  dans  tous  les  pays  de  langue  d'oïl  3 .  Ce  sont  là 
des  difficultés  que  je  soumets  aux  méditations  de  M.  Suchier. 

Paul  Meyer. 


I  L.  XII,  ch.  IV  ;  I.  XXI,  ch.  v.  —  Je  ne  sais  pas  sur  auelle  autorité  se 
fonde  Du  Cange,  pour  appeler  cette  dame  «  Odiartc  ou  Hodierne  »,  Familles 
d'Outremer,  p.  482. 

2.  «  Audierna,  uxor  Ricardi  Coc  »,  en  1207  dans  les  jugements  de  l'Échiquier 
de  Normandie,  n°  20  du  Recueil  formé  par  M.  Delisle  {Notices  et  Extraits  des 
mss.  t.  XX). 

3.  Il  y  a  jusqu'à  huit  Hodierne  dans  l'Index  des  Familles  d'Outremer  de  Du 
Cange  publiées  par  M.  Rey  ;  mais  ici  comme  en  beaucoup  d'autres  cas,  l'éditeur 
a  dédoublé  des  personnages,  et,  vérification  faite,  ces  huit  femmes  se  réduisent 
à  six.  —  Une  Hodierne  de  Nogent  figure  dans  un  acte  de  12 12  (Delisle,  Catal. 
des  actes  de  Ph.  Aug.  n°  1372).  —  Une  Odierna  est  mentionnée  dans  une  enquête 
faite  en  Bretagne  entre  121 1  et  1230  environ  (Teulet,  Layettes  du  Trésor,  n° 
1061,  la  classe  sans  raison  suffisante  à  121 3).  —  Je  trouve  à  Reims  deux  Ho- 
dierna (Varin,  Arch.  admin.  de  Reims  I,  859,  et  Arch.  lêgisl.,  Statuts  I,  81,  a); 
—  une  près  de  Chartres  (Cartul.  de  Saint-Père  de  Chartres  p.  569);  —  une  autre 
près  de  Palaiseau  {Cart.  de  N.-D.  des  Vaux  de  Cernay,  n^^  382  et  384),  etc.  Enfin 
Hodierne  a  été  employé  comme  nom  d'homme  :  il  y  eut  à  Reims  à  la  fin  du  XIV« 
siècle  et  au  commencement  du  XV«  un  bailli  de  ce  nom  (Varin,  Arch.  de  Reims, 
Table  des  matières). 


VOCABULAIRE 

DU    PATOIS    DU    PAYS    MESSIN 

TEL   qu'il   est   ACTU-ELLEMENT    PARLÉ   A   RÉMILLY 

(Ancien  département  de  la  Moselle,  canton  de  Pange). 


Ce  petit  vocabulaire  ne  contient  pas  tous  les  mots  du  patois  de 
Rémilly.  J'ai  dû  faire  un  choix  et  j'y  ai  seulement  admis  : 

1°  Les  mots  qui  n'existent  pas  dans  la  langue  française  (prenant  le 
dictionnaire  de  Littré  pour  base). 

2°  Un  certain  nombre  de  mots  qui,  ne  différant  du  français  que  pho- 
nétiquement, peuvent  à  première  vue  n'être  pas  reconnus,  et  qui, 
rapprochés  les  uns  des  autres,  peuvent  servir  à  faire  comprendre  la 
phonétique  de  ce  patois. 

3°  Un  certain  nombre  de  mots  dont  les  sons  ou  combinaisons  de  sons 
peuvent  intéresser  les  linguistes. 

4°  Un  petit  nombre  de  formes  de  flexion. 

J'ai  recueilli  tous  ces  mots  de  la  bouche  de  personnes  de  la  localité', 
et  j'ai  cherché  à  les  rendre  exactement  en  me  servant  du  système  ortho- 
graphique suivant,  dont  les  principes  sont  que  toute  lettre  écrite  doit 
être  prononcée  et  qu'un  seul  son  doit  être  rendu  par  une  seule  lettre 
(à  ce  dernier  principe  j'ai  cru  devoir  faire  deux  ou  trois  exceptions 
pour  ne  pas  introduire  trop  de  signes  nouveaux). 

VOYELLES. 

a,  é,  è,  i,  0  ont  la  même  valeur  qu'en  français. 

à  a  un  son  intermédiaire  entre  a  et  è.  (C'est  un  son  particulier  dont  je 

ne  connais  pas  d'équivalent  dans  d'autres  langues.) 
e  se  prononce  partout  comme  e  français  dans  chemin, 
u  =  ou 

I .  M,  Nicolas  Butin,  particulièrement,  m'a  prêté  un  concours  utile. 


4î8 

ii  =  u 

â,  1,  ô,  U  =  â,  î,  ô,  où 

à,  ï,  ô      =  an,  in,  on 


ROLLAND 


CONSONNES. 


b,  chy  d,  /,  y,  /,  m,  n,  p,  r,  v,  y,  z  ont  la  même  valeur  qu'en  français, 
de  même  que  /,  //  mouillées  précédées  d'un  i 

c     a  partout  la  valeur  de  k 

g    a  partout  la  valeur  de  gu 

h    est  toujours  aspirée 

hh  est  une  h  très-aspirée,  se  prononçant  comme  le  hha  arabe.  On 
l'obtient  en  essayant  de  prononcer  deux  h  consécutives. 

n    =gn 

-~  représente  une  résonnance  nasale,  correspondant  à  l'anusvâra  sans- 
crit '  ;  résonnance  analogue  à  celle  que  font  entendre  les  méri- 
dionaux dans  aman,  les  anglais  dans  mutton. 

s     a  partout  la  valeur  de  ç 


âb'éhh  individu  maladroit,  embar- 
rassé. 

âbiaut'é  éblouir. 

âbuié  éparpillé,  répandu. 

achat'  mal  venu,  chétif  (se  dit  des 
enfants). 

àciap'  courroie  qui  sert  à  attacher 
le  cheval  de  dehors  avec  le  che- 
val qui  est  à  la  main. 

âcral'é  (s')  enfoncer  dans  un  terrain 
humide. 

àdi'é  aider. 

âdi'é  chenet,  landier. 

âdro  endroit. 

afâ  enfant. 

âfé  enfer. 

àfohlin'é  enrager,  endiabler  {j'àfo- 
hcn\  j'enrage). 

àgô  gond  de  porte. 


àhh  aise. 

àh'ié  aisé. 

ahô  ourlet. 

àhôché  mettre  dedans  avec  force. 

alï  aller  (jï  vrà,  j'irai,  /a  vrà,  je 

m'en  irai. 
âlè  ainsi,  comme  ca. 
àlhhat'  oseille. 
aliaf  aHse. 
aliaîi  alisier. 
àlir'  choisir. 
alôdrèl'  hirondelle. 
aluaf  alouette. 
an  ânesse;  âne  en  général. 
ànay'é  (s')  s'ennuyer. 
âpâf  allumer. 
âpri"  allumé. 
âprem'  seulement. 
âptë  emporter. 
àr  air. 
araill'  oreille. 


I.  Cf.   Abel   Bergaigne,  De /rt   valeur  phonétique  de  /'anusvara  sanscrit  {Mé- 
moires de  la  Société  de  hnguistique.  Tome  II,  i*"^  fasc). 


VOCABULAIRE  DU 

àrièy'  aire  de  grange. 

àfnë  éreinter,  (j'àr'én'  j'éreinte). 

art'élw  mite,  artison. 

artis'  vétérinaire. 

âsan'  ensemble. 

às'écomme  ceci,  de  cette  manière-ci. 

âîër  entre. 

âtonii  entonnoir. 

âtr'é entrer  (y 'â/èV  j'entre). 

âtrèfq'é  dessaisonner,    cultiver   en 

trèfle. 
àtrèy'  cimetière. 
àtun'  bêta. 
auèn'  avoine. 
auoy'  aiguille. 
auo,  auc  avoir  (/'  a,  j'ai;  V  é,  tu 

as;  /'  ë,  il  a;  ;'  èvà,  nous  avons; 

v'  èvo,  vous  avez;  /'  ô,  ils  ont; 

y  a  èviï,  j'ai  eu. 
ay'  oui. 
âz'  on  (avec  le  verbe  au  pluriel, 

âz'  ô,  on  a). 


B 


ba  crapaud 

bâ  baiser  (mot  enfantin). 

bacal'  belette. 

bacè;  bacès'  boiteux;  boiteuse. 

bacès'  bécasse. 

baccsië hoher  {je  bacès\  je  boite). 

bacli'  bô  pic,  pivert. 

bâché  frapper. 

baciu  bûcheron. 

bacô  lard. 

bâgard'  garde  champêtre. 

bàhië  baiser. 

baluaf  charançon 

bàsèl'  fille 

bau  trou  d'eau,  mare. 

bauë  aboyer. 

bé  beau. 

bëg'naf  cuiller  en  bois. 

bèhh  (a)  en  bas. 


PATOIS  MESSIN  4J9 

bèilié  donner. 

lûrèt'  {i  n'  ië  bel)  il  y  a  longtemps. 

bcn'  bien. 

bën'  coup  à  la  tête,  claque. 

bënô  paroi  latérale  d'un  tombereau 

ou  d'une  voiture    de   fumier, 

remplaçant  l'échelle. 
bërïi  bélier. 
bèra  baril. 
bèrbi  brebis. 

bèrboillâ  mauvais  discoureur. 
bèrèn  rosse,  mauvais  cheval  (ce  mot 

s'emploie  comme  injure). 
bès'në  bassiner  ;  faire  un  charivari 

aux  veufs  qui  se  remarient. 
bès^nûf  bassinoire. 
bèîom'  baptême. 

bctiï  lieu  où  l'on  bat  les  denrées. 
bcvrô  bavette. 
bcyar  verrat. 
b(ë)zâ  besoin. 
biâ  blanc. 
biàm'  blême. 
bia  ;  bias  blet;  blette. 
biasi  lieu  où  l'on  fait  mûrir  les  fruits 

cueillis. 
biaatë  léz  ëil  cligner  les  yeux. 
Bibi,  Bibich',  Bichô  Barbe,  prénom. 
bic  è  boc  hermaphrodite. 
bicaué  têtard  de  grenouille  ou  de 

crapaud. 
blé  bœuf. 
bié  blé. 
bièmë  blâmer. 
bihië  bercer. 
bihh  berceau. 
bioc'  boucle. 
bô,  bon  bois. 
bobard'  espèce  de  salsifis  sauvage 

dont  on  mange  la  racine  crue. 
boc  bouc. 
bocat'    chèvre;    petite   meule   de 

foin. 
boci"  jeune  bouc;  giboulée  d'avril. 


sur  la 


le 


440 

bodat'  nombril. 

bodic  bonhomme  (en  terre,  etc.) 

bodië   étui    du  faucheur   avec   la 

pierre  à  aiguiser  et  de  l'eau. 
bôdô  bourdon. 
bohh  bouche. 
bohhlu  bûcheron. 
bôlày'  troupe,   bande   (par   ex.  : 

d'enfants). 
bôié  troubler  l'eau. 
bolo,  boléf  bois  pourri  dont  on  fait 

une  espèce  d'amadou. 
bôi?  orvet. 

bosèf  gros  homme  ;  saligot. 
bovu.  buveur. 
bozaV  croûte   qui  se  forme 

tête  des  jeunes  enfants. 
bozfé  barbouillé. 
bracï  rompre  le  chanvre, 
bracii  instrument  pour  rompre 

chanvre. 
bràf  pleurer.  Mot  employé  sans 

nuance  de  plaisanterie. 
brè  bras. 

br'écnôdd'  espèce  de  cerise  aigre. 
br'éhfi  brosse. 
brèm'  fragile. 
brèzô  brasier. 
brica  oie  mâle. 
brichtu  gilet. 
brigalé  bigarré. 
brîj'é  hameçon. 
brob'  bourbe. 

brôv^  brave,  bien  mis,  bien  habillé. 
briiya  jeu  composé  d'un  os  percé 

que  l'on  fait  tourner  avec  bruit 

au  moyen  d'une  double  ficelle. 
buày'  lessive. 

bïïch'  botte  de  paille  ou  de  foin. 
buér'  boire  (j'é  buo,  je  bois;  j'é  bovâ, 

nous  buvons;  i  buon\  ils  boi- 
vent. 
buï  bon. 
busié  pousser. 


ROLLAND 

b'zan' 


(au  plur.)  vêtements. 
C  (=  K  partout). 


cacalijô  coq  (onomatopée  ;  expres- 
sion enfantine);  coquelicot. 

cach'  truie  qui  a  subi  l'opération 
de  l'ablation  des  ovaires. 

cachày'  action  d'enlever  les  ovaires. 

cachu  celui  qui  fait  l'oblation  des 
ovaires. 

cacië  chatouiller  (Je  cacëill',  ou,  je 
cacill' ,  je  chatouille. 

caciu  chatouilleux. 

caf  cosse  (de  fèves,  etc.). 

cafw~  n'  citrouille, 

caill'  éclat  de  bois. 

caramuna  rétameur  ambulant. 

eau  queue. 

cauchèt'  prêle,  plante. 

cauyèn'  petite  queue  d'étang;  bout 
de  champ. 

càuo  animal  qui  a  la  queue  coupée; 
lièvre. 

càya  celui  qui  louche;  qui  a  les 
yeux  de  travers. 

cayë  secouer. 

càyë  loucher. 

cëlih  cuisse. 

cëill'raf  petite  cuiller  pour  les  en- 
fants. 

cëmë  écumer. 

cèn'  canard  en  général. 

cèn  chienne. 

cëna  petit  coin. 

cënôl'  quenouille. 

cëriu  curieux. 

cëzàsië  renvoyer,  chasser  brutale- 
ment. 

cèsat'  refus  de  donner  en  mariage 
(auo  le  cèsaî' ,  être  refusé  en 
mariage,  bèillë  le  cèsaf  refuser 
en  mariage. 

cèsiô  casserolle. 


VOCABULAIRE  DU 

Cèîich',  Cètô  Catherine. 

cevé  cuveau. 

châ  viande. 

châ  Jean. 

chà  côcnô  homme  qui  s'occupe  des 
affaires  qui  regardent  habituelle- 
ment les  femmes. 

chà  cocof  idem. 

châ  horà  chat  huant. 

châbri  treille. 

chach'  sec,  sèche. 

châchèn^  stérile. 

chalUn'  chanoine. 

charchï  chercher. 

charpaff  espèce  de  panier. 

chaa  cheveu. 

chauat'  chouette. 

chàvaf  chaîne  sur  laquelle  tirent  les 
chevaux  de  devant  à  la  charrue. 

ch'é  chez. 

ché  char. 

chècr  chacun. 

chef  chevalet  à  scier  le  bois. 

chef  mue,  cage  à  poulets. 

ch'émhhh  chemise. 

chèmnày'  cheminée. 

chëntré  espèce  de  goufre. 

chèn'  chanvre. 

chènélc'  dà  grincer  des  dents. 

chèpé  chapeau. 

chèpoilié  (so)  se  disputer. 

chèrgat'é  jouer  à  la  bascule,  jouer  à 
la  balançoire. 

chèrgatu]e\i  de  bascule,  balançoire. 

chéri  charron. 

chèrigàgo-n  escargot. 

chèrigôgat'  coccinelle. 

chèrd,  cher  ou  charrue. 

chèrvelii  brin  de  chanvre  qui  reste 
après  qu'il  a  été  broyé.  Autre- 
fois on  enduisait  ces  brins  avec 
du  soufre  et  on  s'en  servait 
comme  d'allumettes. 

chèsô  petit  chat. 


PATOIS  MESSIN  441 

chèsu  chasseur. 

chèsiif  mèche  de  fouet. 

chef  chat  en  général. 

chètri  rucher. 

chètru  châtreur. 

chèîiïf  ruche. 

chic'é  (5'a  ben)  c'est  bien  tombé, 
c'est  arrivé  à  point. 

chîj'é  changer. 

chi"  chien. 

chir'  chaise. 

chiraf  petite  chaise. 

chôciï  pressoir. 

chôdroni'é  chaudronnier,  chardon- 
neret (dans  d'autres  villages  le 
chardonneret  porte  le  nom  de 
chètronurië). 

chof  tomber. 

chîâfiï  insecte  aquatique,  l'hydro- 
phile(?). 

chuchèf  cheveux  en  accroche  cœur. 

chvô  cheval. 

ciach'  cloche. 

cibuF  culbute. 

cibulé  culbuter. 

cicâbul'  (JafVe)  faire  la  culbute, 
faire  de  mauvaises  affaires. 

cicpaV  crachat,  salive. 

ci'ép'c  cracher,  saliver. 

ci'étô  bardane  (plante). 

c^màs^  (féminin)  commencement. 

co  cour. 

cô  coup. 

cocôb'  concombre. 

cohèl  petite  cour,  espèce  de  ruelle. 

colâbri  colombier. 

comi'cl'  cornouille. 

conaf  espèce  de  gâteaux  que  font 
les  Valentines  à  leurs  Valentins. 

cd~n'  couenne. 

conahh  connaître. 

conVihïi  connu. 

con'hhé  chausson  aux  pommes. 

cop'  trouble  (engin  de  pèche). 


442  ROLLAND 

côptii  chaîne  qui  soutient  la  cliàvat' 
(voir  ce  mot). 

cof  courir. 

corchiï  écorchoir,  abattoir. 

cor'cs'  mènèy'  échine. 

coriaf  cordon  de  soulier. 

corjèy'  fouet  en  cuir. 

cosô  marchand  de  volailles  ambu- 
lant. 

cof  coude. 

coîâp  prix  d'une  chose. 

cova  chaufferette. 

covéf  couvercle,  couverture. 

cov'ras'  poule  couveuse,  cône  de 
sapin. 

cozèn'  cousine. 

cozi"  cousin. 

côzi,  côzimà  presque. 

crap'  mangeoire  de  cheval. 

cràîi  desséché. 

crèbô  corbeau. 

crée  cruche. 

crëcaf  petite  cruche. 

crëc'niô  cruchette,  petite  cruche. 

crèmô  crémaillère. 

crèn'  veillée. 

crèpô  crapaud. 

crëpsô  (a)  racoquillé. 

crevé  crever  (je  créf,  je  crève). 

créy'  craie. 

crônaf  sommet  d'un  arbre. 

crof  croire  (y'  crèyo,  vous  croyez, 
i  crôn'  ils  croient). 

cru  croix. 

cruày'  corvée. 

eu  pierre  à  aiguiser  la  faux. 

cuàl'  caille. 

cuaraiW  cercle  de  personnes  où  l'on 
bavarde. 

cudiïr'  culture. 

cuèché  cacher. 

cuèf  chercher. 

cucrom'  carême. 

cuèt'  quatre. 


cuè/'/rw'jiézard,  salamandre. 
cueîcîrcpay  \ 

cuèîur  quatorze. 

cuha  gilet,  camisole. 

ciïhèn'  cuisine. 

cùhhnif  cuisinière. 

cuhié  [so)  se  taire. 

cUn  corne. 

cuo  {so  mat  o)  se  mettre  à  l'abri. 

c'ûf  cuire  ije  cil,  je  cuis,  je  ciïhâ, 

nous  cuisons). 

curi  noisetier. 

cuz'  cause. 


D 


dà,  dia,  dio  se  dit  aux  chevaux  pour 
les  faire  appuyer  à  gauche. 

dà  dvà  se  dit  aux  chevaux  pour 
les  faire  tourner  à  gauche. 

dan'  excédé  de  fatigue  ;  qui  ne  voit 
plus  clair  à  force  de  fatigue. 

dariï  dernier. 

dàyë  c'est  aller  pendant  les  veillées 
d'hiver  frapper  aux  fenêtres  pour 
faire  avec  les  personnes  de  l'in- 
térieur et  sans  se  faire  connaître 
une  conversation  sur  toute  es- 
pèce de  sujets,  souvent  en  vers 
rimes  par  assonance. 

dày'mâ  action  de  dàyë.  Ecrit  en 
vers  rimes  par  assonance,  qui 
résume  ce  que  l'on  a  pu  dire  dans 
ces  veillées  sur  le  sujet  du  jour. 

déhâcarë  taché  de  petite  vérole. 

dëgrèmonë  enlever  le  chiendent. 

dëgrcmonë  [so)  se  démener. 

dëlé  auprès. 

dèm''  dame. 

démhhal'  servante. 

d{ë)mmzèl'  demoiselle. 

dëpènë  dépenser. 

déva  vers  (pré p.). 

dëvé,  dëvès'  ouvert,  ouverte. 


VOCABULAIRE  DU  PATOIS  MESSIN 


44J 


dévér'  ouvrir. 

déye  derrière. 

d'fràié  abîmé,  abattu,  dérangé. 

d'groboill'é  (so)  chercher  à  sortir 
d'embarras,  se  démener. 

d'grôlc  (io)  se  démener. 

d'Iihâd'  descendre. 

diàl'  diable. 

di'émàch*  dimanche. 

dihh  dix. 

dïn'  dinde. 

dlnaf  petite  dinde. 

dlnô  dindon. 

dir'  dire  {je  d'hhâ  nous  disons, 
/  dihh  ils  disent,  j'é  d'hho  je  di- 
sais. 

djmé  déjeuner. 

djùnô  le  déjeuner. 

do  dé  à  coudre. 

dô  du  {dô  bacô,  du  lard). 

Dôdich',  Giôda  Claude. 

dôné  damner. 

dosér€]t\  de  terre  sur  le  bord  d'un 
fossé. 

doté  craindre  (verbe  actif). 

doy^  doigt. 

doyô  endroit  resté  non  labouré  par 
suite  de  la  maladresse  de  celui 
qui  conduit  la  charrue. 

dôz'  douze. 

drahaf  demi-porte  d'écurie,  de  jar- 
din. 

dràhé  idem . 

dràhh  idem. 

drasiï  dressoir. 

dr'cmi-  dormir  (j'é  dr'ém\  je  dors). 

drô  droit. 

du,  dus'  deux  {va  du  mî,  vos  deux 
mains,  j'aîi^nadus',  nous  étions 
nous  deux. 

d'và  tablier. 

diïhh  dur. 


écrié  écureuil. 

ègiès'  pie. 

èhô  hier. 

éil  [léz)  les  yeux. 

éilla  liseron. 

ëillô  dà  dent  œillère. 

èmé,  èmày'  aimé  ;  aimée.  —  Re- 
marque  :  les  participes  passés  en 
é  font  leur  féminin  en  ày\ 

emi"  ami. 

èmoru  amoureux, 

èmrcl'  camomille. 

èmïïf  amour. 

ènày'  année. 

ènê  anneau. 

ènii  aujourd'hui. 

èiié  agneau. 

ënôognon. 

èpayé  {s')  s'appuyer. 

èpté  apporter. 

èrâîol'  toile  d'araignée. 

èrèn'  araignée. 

èrjâ  argent. 

érsô  hérisson. 

èsiété  (5')  s'asseoir. 

èsiétii  siège,  endroit  pour  s'asseoir. 

éf  être  {je  sii  je  suis,  V  a  tu  es,  /'  a 
il  est,  /'  atà  nous  sommes,  v'  atô 
vous  êtes,  /  sô  ils  sont,  j'a  ètii 
j'ai  été. 

ëtéil  outil. 

èfo  aussi,  tout  de  même. 

ètoné  étourneau. 

è va  avec. 

èvô,  tôt  èvd  partout. 

èviil  aveugle. 

èyu  où  ? 


far'  faire  {v'feyo  vous  faites,  fa  fait. 
fas'  perche. 


444  ROLLAND 

fauén' îonïne. 

fay'  foie. 

fày*  fée. 

fë  fils. 

fé  fer. 

fèhi"  fagot. 

féiW  fille. 

fémir'  fumée. 

fin'  fourche, 

fend  fenaison. 

férg'cillé  farfouiller  avec  un  instru- 
ment quelconque. 

/(25e tourniquet  d'une  voiture  à  foin. 

fèyèn'  faîne. 

fhhô  putois. 

fiàhh  flasque. 

fiàr'é  puer. 

fié,  à' fié  dehors. 

fiéhh  fier. 

fiéf  fièvre. 

fièyé  fléau  à  battre  le  blé. 

fi~  très,  beaucoup  (s'a  fi"  bai  = 
c'est  très-bon). 

fiôs^  galette. 

fiôv^  conte,  histoire. 

fiûta  sifflet. 

fiiité  siffler. 

fd  hêtre. 

fâché  fâché. 

/0/2A  four. 

folà  frelon. 

/om'  femme. 

fomro  fumier. 

foné  fourneau. 

fonûr'  pelle  à  four. 

fràhhniô  cornouiller  sanguin  (ar- 
buste). 

framé  fermer. 

frémi-'  fourmi. 

frèpoilP  fripe,  friperie. 

frér*  frère. 

fri  (mè)  ma  foi,  par  ma  foi. 

frô,frôd'  froid)  froide. 

froillô  fourche  de  bois  servant  à  re- 


tourner les  fagots  dans  le  four. 
fromjô  mauve  sauvage. 
friï  fruit. 
fii  feu. 

fuày^  charge  de  bois. 

fuèb'  faible. 

fUn'  tige  de  pommes  de  terre. 

fiiné  fouiller,  chercher  en  fouillant. 

fur  fort. 

fuyà  taupe. 

G  (=  Gu  partout). 

gadi"  taurillon. 

gâgié  aller  de  travers  (je  gàgéill'  je 

vais  de  travers. 
gàgié  le  ciach'  sonner  les  cloches. 
gajaf  fente  d'une  blouse,  poche  de 

robe  de  femme. 
gas'  gorge. 
gày  chèvre. 

gèyi-  fromage  sec  et  salé  du  pays. 
gèhô  garçon. 
géiW  quille  (régéillé  =  renvoyer  les 

boules  au  jeu  de  quilles. 
géilié  donner  un  coup  de  pied. 
gén'  grenier  au-dessus  d'une  grange. 
génich'  guenille. 
gérni"  grenier. 
giès^  glace. 
go  goût. 
go  d'ié  dire  go  d'ic  à  quelqu'un, 

c'est  lui  donner  le  droit  de  vous 

jeter  un  œuf  à  la  figure  pour 

vous  en  faire  sentir  le  goût  (go), 
gôày'  averse. 
goîra  avant-toit. 
goviô  goujon. 
gral'  grêle. 

gràl'  collet  de  chemise. 
gravis'  écrevisse. 
grèmô  chiendent. 
grézcl'  groseille. 
grî  culture    mélangée    d'orge  et 

d'avoine. 


VOCABULAIRE  DU 

gria  grillon. 

grif  grive. 

grô  groin. 

grôd'bif  pomme  de  terre. 

griï  (au  plur.)  du  son. 

grille  trembler,  grelotter. 

giin'  bouloir,  perche  à  battre  l'eau 

(terme  de  pêche). 
giïné  se  servir  du  bouloir. 

H  (=  H  aspirée). 

hâ  droit  d'entrée,  droit  d'usage. 

hàdé  fatigué. 

hâdié  balayer. 

hâdliir'  balais. 

Iialày'  pluie,  ondée. 

haie  secouer  (par  ex.  ':  un  arbre 
pour  en  faire  tomber  les  fruits). 

halér'  buse,  oiseau  de  proie  en  gé- 
néral. 

hàlèt'  chapeau  des  femmes  du  pays. 

hal'ras'  espèce  de  prune  printa- 
nière. 

harô  héron. 

Iiauat'  pioche,  houe. 

Iiauë,  nauo  piocher  (je  hau  je  pio- 
che). 

hàyë  marcher. 

hèchë  tirer,  attirer  à  soi. 

hèchru  mauvais  ouvrier. 

hédi  berger. 

lûla  têtard  ou  chabot  (petit  pois- 
son). 

hëla  hanneton. 

hèn'  semaille. 

hèn'é  semer. 

hépày'  poignée. 

hèpày'  pas,  enjambée. 

héf  chevelure  (se  dit  par  plaisan- 
terie). 

hèraf  rosse,  mauvais  cheval. 

h'ér'és^  (par'  pè  le)  prendre  par  la 
tête. 


PATOIS  MESSIN  445 

héf  troupeau. 

hètré  foie  de  cochon. 

hèyà  ennuyeux,  tourmentant. 

hèyèn'  haine. 

hèzi  trop  cuit,  brûlé. 

Hi-bé  Humbert. 

hofië  porc  en  graisse. 

hop'  huppe  (oiseau). 

hopHâd'  fausse  avoine. 

hdsi'c  lever,  ramasser. 

hôtô  résidus  de  la  denrée  vannée. 

hiïo  manche  de  fouet,  fouet  avec  un 

manche  en  bois. 
huû  cesser. 
huyé  appeler,  dénommer. 

HH  =  H  très-aspirée. 

hhâ  entaille,  cran,  passage  à  tra- 
vers une  haie. 
hhala  noix, 
hharëm  mot  que  l'on  adresse  à  un 

cheval  pour  le  faire  tourner  à 

gauche. 
hhar'êmô  idem, 
hharr  (J)  mot  adressé  aux  chevaux 

pour  les  faire  appuyer  à  gauche. 
hhauîr'c  pincer  la  vigne. 
hhay'é  goûter,  essayer. 
hhèdé  brèche-dents. 
hhihh  six. 
lihilP  morceau  d'une  bûche  de  bois 

fendue. 
hhi-sië    exciter   (un  chien,    etc.) 

contre  quelqu'un. 
hhlon'é  battre  quelqu'un  à  coups  de 

bâton. 
hho ,  lihof  sourd,  sourde. 
hhdd'ùf  ortie. 

hhôjé  grande  scie  des  scieurs  de  long. 
hhofié  souïûev (jehhofdli]e  souffle). 
hhôillà  glissoir. 
hhdill'é  glisser. 
hhôillé  à  làdrichô  glisser  accroupi 

sur  les  talons. 


446 

hhôilUi  glissoir. 

hlwl'  échelle. 

hhotXO  mot  adressé  à  un  cheval 
pour  le  faire  appuyer  à  droite. 

Iihot'cm  idem. 

Iihotii  idem. 

hhôuo  laver,  lessiver. 

hhrôiW  érable  champêtre. 

hhuày'  (e)  à  couvert. 

hhûb'é  faire  sortir  le  grain  des  ger- 
bes en  frappant  celles-ci  contre 
une  table  ou  autre  chose. 

fihiilà  gourmet,  fin  bec. 

hhuo  essuyer. 

hhûtvohiï  mot  adressé  à  un  cheval 
à  la  charrue  pour  le  faire  tour- 
ner à  droite. 

hhiïr  sûr. 

hhiïf  suivre. 

I 


iàc  quelque  chose  (5'  n'a  uà  iac  = 
ce  n'est  pas  grand  chose. 

ica  encore. 

ié,  nié  œuf. 

(  ,  en'  un,  une,  (article  indéter- 
miné). 

i~c,  i'én'  un,  une  (nombre). 

ir'  carreau  de  légumes. 

irp'  herse. 

iut'  outre,  au-delà. 

iut'  juif. 

J 

jàbi'é  chanceler  (J'é  jàball'  je  chan- 
celle). 

jac  (t')  accroupi,  assis  sur  les  ta- 
lons. 

jàc  geai. 

jaciï  perchoir  des  poules. 

jala  jeune  coq. 

jalày'  gelée. 

jal'hhô  échelle  de  devant  d'un  char- 
riot. 


ROLLAND 

jali  joli. 

jaluât'  girouette;  dévidoir  d'un 
écheveau. 

jân'  jeune  ;  oiseau  en  général  ;  petit 
d'un  animal. 

jan'  d'crsô  enfant  d'hérisson,  in- 
jure. 

jan'  de  lu  enfant  de  loup,  injure. 

jan'  de  m'éch'  gamin  (se  dit  par  plai- 
santerie) . 

jàf  gendre. 

jau  joue. 

jauày'  gifle. 

je,  j'  ']e,  nous,  j'é  ptâ  nous  portons. 

jcdi-  jardin. 

jclnir'  poulailler. 

jèma  jamais, 

jémâ  jument. 

j{e)nè  genou. 

j'éni-  génisse. 

Jëzô Joseph. 

jénujlày'  giroflée. 

jo  jour. 

jô  jamais. 

jô  coq. 

jof  (mot  féminin)  chou. 

juif  juif. 


/'  il,  elle,  ils,  elles. 

là  se  lait. 

làtèj'  laitage. 

làtié  donner  du  lait. 

làtrénat'  feu  follet. 

làyé  laisser  [là  me  laisse-moi) , 

lazar  lézard. 

le  la. 

lèhié  laisser. 

iémé  palonnier. 

lèsô  collet  pour  prendre  le  gibier. 

levé  lever  {je  Icf  je  lève). 

Icy'  elle,  elles  Qva  lèy'  avec  elle). 

lèy'  lie. 


VOCABULAIRE  DU 

//  lui  {èva  li  avec  lui) . 

li'éf  lièvre. 

linèt'  lunette,  linotte. 

lîsi'é  drap  de  lit. 

Uûf  purin. 

/oie. 

lô  loin. 

lôj'  long,  longue. 

lôs'  tarière. 

luf  louve. 

liirèl'  langes. 

liïriô  loriot. 

M 

ma  mot. 

ma  pétrin. 

ma  mais. 

macaiW  grumeau. 

macé  {s')  se  moquer. 

mac'hhô  gesse  tubéreuse  dont  on 

mange  les  racines  cuites  sous  la 

cendre. 
màhày'  viorne  (arbuste). 
mahhr'c  mâchurer. 
màiW  maladie  d'yeux. 
mal'  poche. 
mal'é  mêler. 
mail-  méchant. 
mamâ  moment. 
màrni-  grand'mère; 
mâf  misérable,  malheureux. 
mariî  pousse,  tige  de  vigne   de 

l'année. 
màsiô  (far')  faire  semblant. 
mat'  mettre. 
mât'  maître. 
mât'  mensonge. 
matô  menton. 
maîô  (au  plur.)  lait  caillé. 
mâtrèy'  mensonge. 
mâtu  menteur. 
m'ch'é  mieux. 
më  moi. 


PATOIS  MESSIN  447 

më,  m'  pas  ;  négation  qui  s'emploie 
après  un  verbe  (je  n'vié-m'  je  ne 
veux  pas). 

mé  jardin. 

mèctT^i  mercredi. 

mëch'  miche. 

mëhh  humide. 

mil'  merle. 

mélù   miroir. 

mëm'  mamelle. 

mën'sië  menacer. 

mèfièy'  jeune  fille,  jeune  femme. 

mér'  mère. 

mèrâdë  goûter  (à  quatre  heures  de 
l'après-midi). 

mèrahli  marais. 

mèrchô  maréchal. 

mëri  mourir. 

mèsâhay'  roitelet,  troglodyte  (?). 

met'  vilenie,  saleté. 

mèté  marteau. 

Mèyat'  Marie. 

m'hho  tas,  amas  (de  foin,  de  pier- 
res, etc.) 

miel  miel. 

miel'  meule  à  aiguiser. 

miëlë  nager. 

mïm'  même. 

mirée  miracle. 

mirgë  lilas. 

mirgë  d'bô  muguet  (plante). 

mis'  rate. 

mita  milieu. 

miu  meilleur. 

m'mà  mère,  maman  {me  m'mâ,  ma 
mère). 

mo,  mn',  m'  mon  (mn  devant  les 
voyelles,  5'^  mn  ovrcj'  c'est  mon 
ouvrage). 

mo  la  mort,  mort. 

mô  mal  (/'a  mô  drcmi"  j'ai  mal 
dormi,  j'a  mô  /'  pie  j'ai  mal  au 
pied). 

mo,  mëy'  n'est-ce  pas  ? 


448  ROLLAND 

môgré  malgré. 

molia  moineau. 

mohé  morceau. 

mohô  moisson. 

mûhô  maison. 

mohiï  mouchoir. 

mohh  mouche. 

mohhn'c  moissonner. 

momâ  maman. 

morahhniôl'  maussade. 

mos'  mousse. 

môsé  monceau. 

moîi-  église. 

motïj'  culture  mélangée  de   deux 

denrées  différentes. 
moîot'  loche  franche  Cpoisson). 
m'ti  métier. 
mil  beaucoup,  très. 
mûd'  mode. 
muïn'é  mener. 
rnultië  moitié. 
mUr  dé  tri  meule  de  foin. 
muo  mois. 
mUrihh  grimace. 
mnrvéhh  ver  luisant. 


N 


na  nos. 

na  {lo  pur)  le  pauvre  garçon. 

/zacre  les  quatre  doigts  d'un  poing 

fermé. 
naf  neige. 
nafiô  trognon. 
n'a'm  n'est-ce  pas  ? 
nàni  non. 
nas'  noce. 
naf  notre. 

nâV  excédé  de  fatigue. 
naui  noyer  (arbre). 
nauyô  noyau. 
nay'c  noyer. 
nép^  nèfle. 
nèyèl  nielle  (plante). 


ma  non. 

Nicliô,  Nancf  Anne. 

nié;  niôv'  neuf;  neuve. 

ni'éf  neuf  (noveni). 

nid  œuf  artificiel  que  l'on  met  dans 

les  nids  des  poules  pour  les  y 

faire  pondre. 
no  nous  {cva  no  avec  nous). 
/2ô~/2'  heure  de  midi  {cprc  nd-n'  = 

après-midi). 
nô^naf  épingle. 

nonô  oncle  (terme  de  familiarité). 
nor  noir. 
nos'  morve. 

nov'lat'  agneau  femelle. 
niï  nuit. 
nïï  nœud. 
niihaf  noisette. 


ôbaî'  ablette. 

obsô  champignon. 

vchchë  {'fa)  j'ai  autant,  ça  m'est 
égal. 

ôci~  oncle. 

odiV  imbécille. 

ôgm  heureux. 

ohh  porte. 

ôhh  orge. 

vfd'ù  aujourd'hui. 

ô/'  aile. 

ômaf  armoire. 

ôpéti  appétit. 

ôs\  osé  aussi  [l'a  ôs'  b'én'  tolè  il  est 
aussi  bien  là,  è  mè  ôs'é  et  moi 
aussi). 

ds'îâ  autant. 

ôtèl  (/')  celui-là  (cias'  Vdtèl  ?  qu'est- 
ce  que  c'est  que  celui-là  ?) 

ou  eau. 

ouày'  soupe  pour  les  vaches,  les 
cochons. 

oui  dressoir  au-dessus  de  l'évier. 


VOCABULAIRE  DU 

ovr'é  travailler  (j'ov'ér\  je  travaille). 

ovri  ouvrir. 

ovri,  ovrif  ouvrier,  ouvrière. 


pa  pot. 

pa  pet. 

pâ,  pas'  épais,  épaisse. 

palië  pêcher. 

pâdaraill'  boucle  d'oreille. 

pahh  pêche. 

pàlih  paix. 

pàhh  omoplate. 

paie  parler. 

palô  pelle  de  bois  dont  on  se  sert 

pour  prendre  du  blé,  de  l'avoine 

en  grain. 
pâpi"  grand-père. 
par'  prendre  (pri-  pris). 
paroli  bavardage. 
patch'  fruit  rouge  de  l'aubépine. 
pau  peur. 

p'cha  bichet,  mesure  de  capacité. 
pe,  pcf  laid,  laide. 
pë  relia  (lé)  ceux  qui  ne  vont  à  une 

noce  que  le  soir  et  en  habit  de 

travail. 
pé  peau. 
pè  par. 

pè  pas  (passas) . 
pêd'  perdre  (je  pé  je  perds). 
p'cdii,  p'édau  perdu,  perdue.  —  Re- 

marcjue.  Les  participes  passés  en 

iï  font  au  au  féminin. 
pché  échalas. 
pëhi'é  pisser. 
pèhô-n'  personne. 
pèiW  balle  (d'avoine,  etc.) 
pérri^  pomme. 
pélat'  poêle. 
pëmat'  pomme  sauvage. 
pèn'  épine  (biâch'  pcn'  aubépine, 

nor'  pèn'  épine  noire. 
Romania,  Il 


PATOIS  MESSIN  449 

pcnabo  nerprun  purgatif  ou  raisin 
de  chien. 

pcnày'  pièce  de  toile. 

pcncl'  prunelle. 

pën'  de  miel  rayon  de  miel. 

pér'  père. 

pèrail  pareil. 

pèsày'  pas,  trace  de  pas,  allée  et 
venue. 

pët'  punaise. 

pèteré  pâtureau  ou  petit  pâtre  qui 
garde  les  chevaux  et  les  vaches. 

pctrô  pâturai. 

p'hhé  cochon. 

pVihô  poisson. 

pia,  piaV  petit,  petite. 

piàhi  plaisir. 

p'w,  piou  pluie. 

pië  pied. 

piè  plat. 

piëmàr  plumet. 

pics'  place. 

pihaf  bluet. 

piï  plein. 

pion'  bouvreuil. 

piôr'  pleuvoir. 

pirch'  perche. 

pldr'  pouvoir  (plov'  lo  far'  pouvez- 
vous  le  faire  ?y ë  pië  je  peux,  je  povâ 
nous  pouvons,  j'a  povii  j'ai  pu). 

pd  pour. 

pô  pieu. 

pocè  pourquoi. 

pohën'ray'  cochonnerie,  chose  gri- 
voise. 

poili  poule. 

poillat'  petite  poule. 

pôl'  pelle. 

pola  tige,  brin  de  paille,  tube. 

pôm'  épi. 

pon  poing. 

pôpië  papier. 

popU  peuplier. 

porjô  (au  plur.)  ciboulette. 


450 

posiâs'  patience. 

pdf  lèvre. 

pof  porte. 

potat'  petite  porte. 

potaf  agrafe. 

poyat'  nuque  de  la  tête. 

p'pa  père,  terme  de  familiarité  (s'a 

m'p'pa  c'est  mon  père). 
prëmi-  premier. 
prop'cliôr'  petite  vérole. 
pt'é  porter  (je  pût,  je  porte). 
pu.  peu. 
pii  plus. 
pûhi'é  puiser. 
pûhh  puits. 
puo  pois. 

fuo  ^'c/;/~  chiendent, 
puo  de  p'hhi  espèce  de  macaron  que 

l'on  fait  à  l'occasion  des  Valen- 

tins. 
puo  d'sëc  dragée. 
puohh  poix . 

puohô  (mot  féminin)  poison. 
pï7r  pauvre. 

pusaî,  (au  plur.)  bouillie. 
piïsi-  poussin. 
putiïf  mélange  de  sons,  de  pommes 

de  terre,  d'eaux  grasses,  etc., 

que  l'on  donne  aux  cochons. 

R 

ràbië  arrête  bœuf,  plante. 

râbrcsi'c  embrasser.  —  Remarque  : 
ce  patois  ajoute  volontiers  un  r 
prosthétique  qui  ne  change  rien 
au  sens  du  verbe  simple.  Ainsi 
on  dit  :  rècrif  en'  lat'  =  écrire 
une  lettre. 

rahô  raison. 

râmûr' aiguiser  un  couteau,  etc. 

ràpâ  lierre. 

ràpô  qui  a  le  même  nombre  de 
points  qu'un  autre  joueur  au  jeu 
de  quilles. 


ROLLAND 

rau'é  courir  les  filles. 

rau'c  retirer. 

râvailié  réveiller. 

raya  ruisseau,  rigole. 

rayé  arracher. 

rayé  léz  éil  regarder    d'un  air  fa- 
rouche. 

fbolé  rabattu,  renfoncé. 

rcha  habit  à  queue,  habit. 

rè  rat. 

rébusié  repousser. 

reés'  grommeleur. 

règâ  crapaud. 

r'égolis'  réglisse. 

réhh  âpre,  rude. 

rèhh  reste. 

remis'  vif,  remuant,  difficile  à  éle- 
ver (en  parlant  d'un  enfant). 

rèmô  espèce  de  perche  pour  ramo- 
ner les  cheminées. 

remué  remuer. 

rèn'  grenouille. 

répë  roter. 

r'ésanë,  rsanë  ressembler  (/  rsan'  so 

péf  il  ressemble  à  son  père). 

rësénë,  rséne  souper  pour  une  se- 
conde fois;  faire  réveillon. 

réîuillé  remettre  du  blé  dans  un  ter- 
rain où  il  y  en  avait  déjà  l'année 
précédente. 

rèy'  rave. 

rhhi-  raisin. 

ribà  ruban. 

rigaga  {fdf)  c'est  faire  en  passant 
l'index  de  la  main  droite  sur  ce- 
lui de  la  main  gauche  un  mouve- 
ment qu'on  accompagne  en  fran- 
çais des  mots  :  je  t'en  ratisse,  et 
en  ce  patois-ci  des  mots  rigaga^ 
rigaga. 
ridy'  roue. 
r'iûj'  horloge, 
rô  chat  mâle. 
ro  roi  (lojo  de  ro  le  jour  des  rois). 


rdaf  ruelle. 

roch'  rouge. 

roch^  gas'  rouge-gorge. 

rdciô  restant  de  quelque  chose,  ré- 
sidu. —  Injure  adressée  à  des 
enfants. 

rôda  rondeau. 

roj'cUdr'  rougeole. 

rôlih  ronce. 

rôill'  fourgon  crochu. 

rôsi~  cheval  entier. 

rosiô  roux. 

rofla  roitelet. 

roza  roseau. 

r'sior  recevoir  {j'é  fsië  je  reçois). 

fté  râteau. 

rii  ruisseau. 

ruàti'é  regarder. 

rabat'  blouse. 

rue  roi. 

rucsinol  rossignol. 

ruèyi-  regain. 

riïn'  ruine. 

rUté  ôter. 

ruz'  rose. 

ruzi  rosier. 

r'vé  {a)  en  arrière. 


sac  soc  de  charrue. 

55c  cercle. 

san'é  sembler. 

sàrmà  serment. 

sarp'  serpe. 

satré  lutin  des  chevaux. 

sauo  savoir  (/  sèn'  ils  savent). 

sàv'  sable. 

sav'nô  sureau. 

say'  scie. 

sayë  scier. 

se  si  (conditionnel). 

se,  s'  si,  aussi,  autant. 

se  sel. 


VOCABULAIRE  DU   PATOIS  MESSIN 

scë  sucre. 


45» 


Sicâf  Qn')  un  grand  nombre. 

s'édii  sarcloir. 

sëgia  hoquet. 

scj'  sage. 

SLtc  l' ceWe-h. 

sévir'  civière. 

sèy'  seau. 

sia  si,  mais  si. 

si~c  cinq, 

sigô~n  cigogne. 

si'é  sœur. 

Sis',  Sisa,   Sisô  François. 

sitèl  celui-là. 

sitscl  celui-ci. 

siv'  sève. 

siyë  couper  le  blé. 

sla  soleil. 

sla  mësà  soleil  couchant. 

slihh  cerise. 

slilii  cerisier. 

snë  sonner  (Je  sën'  je  sonne). 

so,  sn,  s'  son,  sa  [sn  devant  une 
voyelle). 

so  s'  se. 

so  soûl. 

so  soif. 

sol'  seigle. 

sole  soulier. 

sole,  slè  cela. 

somâ  jachère. 

somë  semer. 

sdni~  boîte  au  sel. 

sop'  soupe. 

sôt'sri  chauve-souris.  Jeu  dans  le- 
quel un  enfant  cherche  à  toucher 
de  son  doigt  mouillé  le  pied  d'un 
de  ses  camarades  qui  sont  sur 
une  voiture,  tandis  que  lui  est  à 
terre. 

sovâ  souvent. 

sôvii  trou  d'eau  où  l'on  fait  rouir  le 
chanvre. 

sô\ô  maladie  des  cochons. 


452 

5ôz'  seize. 
^rif/"  sevrage. 
Sri  souris. 

sti,  soti  à  la  maison,  chez  soi. 
su,  sus'  ce,  celui,  ceux  {su  c'é  s'a 
ce  que  c'est;  lé  sus'  ce  ceux  que). 
sii  sur. 
siïrcrut'  choucroute. 


ta  tard. 

îac  tronc,  souche. 

îacày'  trochée. 

îâciaf  planchette. 

tacré  vieux  balai  usé. 

tahô  blaireau. 

taie  abîmé  (se  dit  des  fruits  qui  se 

détériorent  par  la  chute). 
tanë  étendu. 
tàt'  tarte. 
taté  petite  tasse,  petite  cruche  (lé 

taté  au  plur.  =  la  vaisselle  en 

général). 
tàti'^  tante. 
té,  f  toi,  tu. 
tè  courtilière. 
tèch'  poutre  de  support. 
téhô  tison,  bûche. 
ter  ételles,  éclats  et  copeaux  de 

bois. 
tèlày'  (vèch')  vache  qui  ne  donne 

plus  de  lait. 
té  me  verser  (verbe  actif). 
tëp'này'  les  légumes  cuits  dans  la 

soupe. 
tértiircl',  tiirtiïrcl  tourterelle. 
tésié  tousser. 
tîdiï  éteint. 
tira  tiroir. 

tiîa  (au  plur.)  les  seins. 
îo  toi. 

to,  tôt'  tout,  toute. 
to  le  tour. 


ROLLAND 

to  d'elle  partie  du  chariot  dans  la- 
quelle entre  le  fésé. 

tobcc  tabac. 

tocsô  brutal,  homme  grossier. 

tofic  étouffer. 
■  t'oill'  table. 

toi'  toile. 

tolc  là. 

tonis'  qui  a  le  vertige,  dont  la  tète 
tourne. 

toné  tourner, 

top'  étoupe. 

?o/)/r  beaucoup. 

/or/o tout,  toute. 

tosc  ici. 

tût'  pèr  lèy'  à  part  elle. 

tôt'  pèr  m  à  part  lui. 

tôt'  pèr  mé  à  part  moi. 

t'pi-  pot,  cruche. 

tra  trop. 

tra  très. 

trâbié  trembler  (je  tràbéill'  je  trem- 
ble). 

trâné  étrangler. 

tràtsér  chaînette  du  timon. 

trécat'  jarretière. 

trécos'  tenailles. 

trèfté  poutre  transversale. 

trénauo  éternuer. 

trèpcha  trébuchet. 

trèpché  trébucher. 

trêve  trouver  (je  tréf  je  trouve,  j' 
tréviïrô  je  trouverai. 

trèvé  (ô)  au  travers. 

trèyi-  train  de  culture. 

trèyi"  train,  bruit. 

trèyô  écheveau. 

trï  paille. 

tridèn'  tire-taine. 

trisûr'  seringue. 

trîgèlt'  pourboire. 

tro,  trbhh  trois. 

troillc  flâner,  aller  çà  et  là. 

trdpuo  femme  malpropre. 


VOCABULAIRE  DU 

trôz'  treize. 

trvâ  paresseux,  fainéant. 

triiy'  truie;  espèce  de  jeu  qui  tient 

du  jeu  de  barre  et  des  quatre 

coins. 
iriïy*  crampe  dans  le  poignet. 
triïyaf  ivraie. 
îriïyat'  petite  truie. 
tiïcô  torcol,  oiseau  ;  torticolis. 
Tuènô  Antoine. 
iuill'  chaume. 
tiil'  tuile. 
tuna  homme  qui  a  le  cou  de  travers , 

sournois. 
tuo,  îuë  tuer. 

U  (  =  Ou). 

uà  guères. 

uaràbô  excroissance  de  chair. 

uârch'  mauvaise  herbe  dont  les 
grains  ressemblent  à  ceux  du 
seigle. 

uàt'  garde,  attention. 

uàtra  geai. 

uca  oie  mâle. 

uéca  caillou. 

uéd'é  garaer. 

uèj'é  gager  quelqu'un  ;  lui  faire  un 
procès-verbal. 

uèné  gagner. 

uép'  guêpe. 

uér'  verre. 

uèré  taureau. 

uèf  sale. 

uèté  gâteau. 

uètèn  saleté. 

uèyu  ?  où  ? 

uhô  gazon. 

nhé  petite  auge  qui  se  met  sur  les 
épaules  pour  porter  du  mortier. 

nhiô  oisillon  ;  l'iihiô  dTe  mô  l'oiseau 
de  la  mort,  celui  qui  se  pose  sur 
le  toit  de  la  maison  d'une  per- 
sonne qui  doit  mourir  bientôt. 


PATOIS  MESSIN  4^J 

Til',  dl'  huile. 

uohh  gui. 

ur  heure. 

usa  oison. 

lit'  huit. 

iïvér'  hiver. 

uy'  oie. 

uyi  entendre  (j'  uy'  j'entends). 


va  vos. 

vâciô  volet. 

vadif  verdière. 

vSdom'  vendange. 

vaf  veuf,  veuve. 

vahh  vert. 

vahh  rèrC  grenouille  verte. 

val  voilà. 

vàrdi  vendredi. 

varné  cheval  ou  animal  dont  le  mu- 
seau est  d'une  couleur  et  le  reste 
du  corps  d'une  autre. 

vas'  voici. 

vat'  votre. 

vàtri"  tablier. 

vay^  (a)  en  route, 

vay'  fois. 

vë,  vo,  v'  vous  {vëfèyô  vous  faites, 
v'  fèyô  vous  faites,  èva  vo  avec 
vous) . 

vé  veau. 

vèch'  vache. 

vèci  vivre  (/  vcc'  il  vit). 

vèhaf  colchique  d'automne. 

vèl'  ville. 

vèn'  clématite  brûlante ,  plante 
grimpante  dont  on  se  servait  au- 
trefois pour  faire  des  paniers  ; 
les  gamins  en  fument  les  tiges 
desséchées. 

vèn'  vigne. 

vcrmcrC  chenille. 

vcrm'csô  limaçon. 


454 

vèy'  vie. 

vèyi    pelle  à  four. 

vialat'  violette. 

vies',  vicill'  vieux,  vieille. 

vldr  vouloir  (j'  vie  je  veux,  i  vicn 

ils  veulent). 
VAî/ -venir;  venu  (ivèn' ils  viennent) 
vogâ  vagabond. 
vôgâd'c  vagabonder. 
vortô  hanneton. 


ROLLAND 

vor  voir  {je  uo  je  vois). 


vra  vrai. 
viidië  vider. 
vue  voir. 


zill  sureau,  yèble. 
zu  eux. 
zut'  leur. 


Eugène  Rolland. 


CHANTS  DE  PAUVRES 


EN  FOREZ  ET  EN  VELAY. 


Mauvais  riches.  —  Bonne  dame.  —  La  passion.  —  Le  chant  des  trépassés. 
—  Un  miracle  de  saint  Jacques. 

Les  pauvres  aujourd'hui  sont  rares  dans  nos  campagnes  et  ils  deman- 
dent sans  chanter.  Le  morceau  de  pain  ou  le  petit  sou  reçu,  ils  s'en 
vont  comme  ils  sont  venus,  en  silence. 

Mais  il  fut  un  temps  où  les  pauvres  étaient  nombreux  et  s'annon- 
çaient en  chantant.  En  mon  enfance  —  je  parle  de  quarante  ans  — 
chaque  lundi,  jour  consacré  aux  aumônes,  il  ne  se  passait  pas  une  heure 
sans  qu'on  entendît  aux  portes  des  maisons,  même  les  plus  m.odestes, 
marmotter  des  prières  ou  murmurer  des  complaintes.  C'était  une  façon 
de  demander  et  une  façon  de  remercier. 

Quelles  complaintes  murmuraient  les  pauvres,  je  ne  saurais  exacte- 
ment le  dire.  Ils  n'étaient  sans  doute  pas  difficiles  sur  le  choix,  et  pour  eux 
chanter  devait  être  la  grande  affaire.  Mais  parmi  les  chants  de  toute  nature 
qui  coulaient  de  leurs  lèvres,  il  en  était  certainement  de  préférés,  de 
particulièrement  familiers,  et  ceux-là  ne  sont  peut-être  pas  bien  difficiles 
à  deviner  :  ceux  où  ils  étaient  comparés  à  Jésus,  ceux  où  Jésus  se 
faisait  un  des  leurs  en  devenant  mendiant  comme  eux,  ceux  où  le  riche 
avare  était  puni  de  l'enfer,  le  riche  compatissant  récompensé  par  une 
prompte  entrée  au  ciel,  ceux  où  le  ciel  se  fermait  devant  le  riche  pour 
s'ouvrir  devant  le  pauvre,  ceux,  en  un  mot,  qui  excitaient  la  pitié  et 
flattaient  la  misère,  voilà  les  chants  que  les  malheureux  devaient  répéter 
avec  une  prédilection  marquée. 

M.  Damase  Arbaud  dit  qu'en  Provence  la  parabole  du  mauvais  riche 
était  et  est  encore  le  chant  favori  des  pauvres  ' .  Nous  l'avons  aussi  cette 
parabole,  et  elle  est  si  bien  appropriée  à  leurs  besoins,  qu'on  ne  peut  dou- 
ter que,  dans  nos  Cévennes,  au  temps  où  les  mendiants  chantaient,  elle 

I.  Chants  populaires  de  la  Provence,  1,  58. 


456  V.  SMITH 

n'ait  été  un  de  leurs  récits  d'adoption  les  plus  usuels  et  les  plus  redits. 
Cette  complainte,  sous  le  titre  de  parabole  de  saint  Luc,  nous  la  sou- 
mettons au  lecteur,  et  nous  la  faisons  précéder  de  chants  de  même 
famille,  que  nous  avons  cru  pouvoir,  sans  trop  de  témérité,  placer 
dans  la  bouche  des  mendiants  d'une  époque  évanouie  quoique  récente. 

LE  CHANT   DU  DAMNÉ'. 

1  Le  mauvais  riche  vient  à  mourir,       Sa  femme  va  prier  sur  sa  tombe. 

«  Mon  Dieu!  rendez-moi  mon  mari,       C'est  de  bon  cœur  que  je  le  dis! 

2  —  Ma  pauvre  femme,  reviens  demain.       Reviens  demain  à  la  même  heure. 
Tu  trouveras  un  feu  ardent       Et  ton  mari  sera  dedans. 

j  —  Mon  mari,  si  vous  êtes  là.       Dites-le  moi,  je  vous  en  prie, 
—  Oh  oui!  ma  femme  là  je  suis^        Pour  toi,  pour  moi  me  faut  souffrir. 

4  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas       De  la  mesure  qu'il  y  a  dans  la  grange? 
Si  tu  ne  la  fais  pas  régler       Dans  les  enfers  tu  viendras  brûler*. 

5  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas       Des  pauvres  qui  venaient  à  la  porte .? 
Au  lieu  de  leur  avoir  donné,        Les  avons  toujours  rebutés. 

6  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas        Des  livres  qu'il  y  a  dans  ma  chambre^.'' 
Si  tu  les  as  pas  plus  lus  que  moi       Dans  les  enfers  tu  brûleras. 

7  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas       Du  premier  jour  de  nôtres  noces.? 
Le  premier  jour  des  ribotés       Nous  l'avons  pas  encore  payé. 

8  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas       Des  bagues  d'or  que  je  t'ai  données? 
Les  bagues  d'or  que  je  t'ai  donné's       Je  les  dois  encore  aux  orfévriers. 

9  Ma  femme  t'en  souviens-tu  pas       Des  beaux  souliers  que  je  t'ai  données? 
Les  beaux  souliers  que  je  t'ai  donnés       Je  les  dois  encore  au  cordonnier. 

10  Ma  femme  t'en  souviens  tu  pas       Des  beaux  habits  que  je  t'ai  données? 
Les  beaux  habits  que  je  t'ai  donnés       Les  marchands  n'en  sont  pas  payés. 

1 1  Adieu,  ma  pauvre  femme,  adieu.       Je  m'en  vais  dans  un  pays  étrange. 
Adieu  pour  toute  l'éternité.       Adieu  pour  toujours  je  suis  damné.  » 

La  chanteuse  ne  s'est  plus  souvenue  du  couplet  final.  J'ai  cru  pouvoir 
réparer  son  oubli,  en  empruntant  le  couplet  que  je  donne  comme  le  der- 

1.  Communiqué  par  Pierre  Salichon,  de  Saint-Didier-la-Séauve.  Il  l'a  écrit 
en  août  1875,  à  Sainte-Sigolène,  sous  la  dictée  de  Marie  Pètre,  âgée  de  84  ans. 
Ce  chant  est  reproduit  tel  qu'il  m'a  été  transmis  ;  je  ne  change  rien  à  la  façon 
d'écrire  de  mes  correspondants,  et  quand  j'écris  moi-même,  j'essaie  avant  tout 
d'imiter  par  la  forme  au  mot  l'impression  de  la  voix.  Dans  la  poésie  populaire, 
le  mot,  toujours  docile,  se  raccourcit  ou  s'allonge,  se  masculinise  ou  se  féminise, 
se  termine  par  des  voyelles  accentuées  ou  éteintes,  suivant  les  besoins  de  la 
mesure  ou  de  l'euphonie. 

2.  Dans  le  guerz,  en  dialecte  de  Vannes,  que  chantent,  au  milieu  de  la  nuit 
du  1"  au  2  novembre,  les  mendiants  bretons,  un  mort  paraît  et  dit  en  l'un  des 
couplets  de  son  chant  :  «  Quand  vous  irez  au  marché,  portez  une  bonne  mesure; 
mort,  vous  trouverez  ici  la  mesure  de  Dieu.»  (E.  Souvestre.  Les  derniers  Bretons. 
M.  Lévy,  I,  174.) 

3.  Livres  de  piété,  presque  les  seuls  qu'au  siècle  dernier  possédassent  les 
maisons  de  riches  paysans  ou  de  petits  bourgeois. 


CHANTS    DE    PAUVRES  457 

nier  à  une  variante  à  peu  de  chose  près  semblable  au  chant  ci-dessus. 
Le  chant  qui  suit  m'a  été  transmis  '  décapité.  Il  sera  aisément  reconstitué 
si  on  lui  prête  pour  début  le  premier  couplet  de  la  leçon  qui  précède. 

1  Un  ange  est  descendu  du  ciel,       Un  ange  est  descendu  par  terre, 

Lui  dit  :  «  Femme  retournez  vous  en,        Votre  mari  est  au  flambeau  % 
Mais  à  midi  vous  reviendrez,       le  flambeau-z-est  allumé.  ») 

2  Oh  !  la  femme  n'a  pas  manqué       De  revenir  à  la  même  heure. 
Mais  elle  n'a  vu  un  feu  si  ardent,        Que  son  mari  y  était  dedans. 

3  «  0  mon  mari,  si  tu  es  là.       Viens  moi  parler,  je  te  n'en  prie, 
Viens  moi  parler  et  dites-moi       La  cause  que  tu  es  damné. 

4  —  O  femme,  t'en  souviens  tu  pas.        Que  le  grand  jour  de  noutre  nouce, 
La  bague  d'or  que  je  t'ai  donné.       Elle  n'est  pas  encore  payé.? 

5  O  femme,  t'en  souviens  tu  pas       Que  la  grand'messe  qu'on  doit  dire 
Est  la  messe  de  refolie'  ?       Elle  n'est  pas  encore  dite. 

6  O  femme,  t'en  souviens-tu  pas.        Quand  les  pauvres  venaient  à  la  porte. 
Qu'au  lieu  de  leur  avoir  donné,       Les  ai  tant  de  fois  bâtonnés? 

7  Adieu  ma  femme,  je  m'en  vas       Dedans  un  grand  pays  de  flammes, 
Adieu  ma  femme,  je  vas  brûler^       Brûler  pour  une  éternité.  »> 

LE  PAUVRE  HOMME  ET  LE  MAITRE  DU  DOMAINE. 
(Les  Beaux,  près  Yssingeaux)*. 

1  Un  pauvre  homme       n'ayant  pas  de  quoi  vivre, 
Chez  son  maître       Si  s'en  va  demander, 
En  lui  disant  :       «  Dieu  de  bonjour,  mon  maître, 
Prêteriez  vous       une  quarte "^  de  blé? 


1.  Par  J.  B.  Riocreux,  de  Marihes. 

2.  Au  feu,  dans  la  flamme. 

3 .  On  appelle  «  messe  de  refolie  »  la  messe  que,  dans  ce  haut  plateau  forézien 
et  vellavien,  connu  sous  le  nom  de  la  Montagne,  on  avait  l'habitude  de  faire 
dire  le  lendemain  des  noces  pour  le  repos  de  l'âme  des  défunts  des  familles  de 
l'un  et  l'autre  époux.  Les  conviés  de  la  veille  assistaient  à  cet  office  en  grand 
deuil.  Cet  usage  subsiste  aujourd'hui,  mais  moins  respecté  qu'autrefois.  Notre 
pays  n'est  pas  le  seul  qui  l'ait  pratiqué  et  conservé  ;  il  est  encore  vivant  en  cer- 
tainesparties  de  la  Lorraine  (Richard,  Traditions  populaires,  p.  214). 

4.  Écrit  sous  la  dictée  de  Marguerite  Garnier,  femme  Soulier. 

5.  Une  chanteuse  de  Retournaguet  dit  :  Mine  de  blé.  —  La  quarte  était  une 
mesure  de  capacité  fort  variable.  A  ne  prendre  qu'une  étroite  circonscription,  je 
trouve  difTérant  l'une  de  l'autre,  la  quarte  de  Feugerolles,  la  quarte  ae  Saint- 
Didier,  la  quarte  de  Monistrol.  Nous  avions  autant  de  variétés  de  mesures  que 
de  variétés  de  patois.  La  contenance  de  la  quarte  de  Feugerolles  donnait  un 
poids  de  seigle  d'environ  30  livres,  poids  de  Lyon,  c'est-à-dire  petit  poids.  Elle 
ne  valait  pas  notre  décalitre,  qui  donne  environ  29  livres,  grana  poids  ou  poids 
de  500  grammes,  de  seigle,  net  de  poussière,  30  livres  de  froment  purgé. 

Je  n'ai  pu  jusqu'ici  savoir  la  contenance  de  la  mine  de  blé,  A  Firminy,  on 
use  de  l'émine  seulement  pour  la  vente  du  sel.  Elle  représente  un  sac  d'une 
forme  déterminée  contenant  un  quintal  de  sel. 

A  Vorey,  l'émine  ou  l'humine  désigne  une  mesure  de  vin.  Elle  représente  un 


4^8  V.  SMITH 

2  J'ai  quatre  enfants,       suite*  ma  pauvre  femme, 
J'en  ai  grand'peur       Qui  n'en  mourront  de  faim. 
—  Si  tu  en  as  quatre,       Mets-en  un  à  l'arche  2 
Les  autres  trois       Tu  les  soulageras. 

3  —  Oh,  malheureux!       Quoique  vous  soyez  mon  maître, 
Vous  me  dites       De  manger  mon  enfant, 

J'aimerais  mieux       Cent  fois  ronger  des  pierres. 
Que  de  manger       Un  de  mes  propres  enfants.  » 

4  Le  pauvre  homme       Si  s'en  va,  s'en  retourne 
Chez  ses  enfants       Et  bien  mal  content. 
Dans  son  chemin        N'a  rencontré  un  homme, 
Lui  pense  bien       Que  Dieu  l'a  envoyé. 

5  «  Tiens  prends  ce  pain,       Puisque  Dieu  te  le  donne 
Tes  quatre  enfants       Tu  les  soulageras. 

Et  puis  demain  Tu  prendras  ta  voulane' 
Car  tous  tes  blés       Sont  prêts  à  moissonner.  » 

6  Le  pauvre  homme       Si  s'en  va,  s'en  retourne 
Chez  son  maître       Et  bien  joyeusement. 

En  lui  disant  :        «  Dieu  de  bonjour,  mon  maître, 
Car  tous  mes  blés       Sont  prêts  à  moissonner*. 

7  —  Retire-toi       De  ma  chère  présence. 
Car,  je  crois  bien.       Tu  te  moques  de  moi, 
Car  tous  mes  blés       Sont  encore  en  herbe, 
Et  toi  les  tiens       Sont  prêts  à  moissonner! 

8  Valet,  valet,        Bride-moi  mon  chevale, 
Car  tous  mes  blés       Je  vais  les  visiter.  » 
Il  va  les  suivre        D'une  pièce  à  l'autre, 
Au  dernier  pas       Son  cheval  s'enfonça. 

9  «  Adieu,  adieu,        Bourgeois  de  cette  ville 
Adieu,  adieu        Pour  tout  temps  et  jamais, 
Moi,  je  m'en  vais       Et  dedans  l'autre  monde. 
Pour  y  brûler        Durant  l'éternité!  »> 


double  décalitre.  La  quarte  de  Vorey,  mesure  de  grains,  est  d'un  double  déca- 
litre aussi. 

1 .  Pour  ensuite. 

2.  Vaisseau  de  bois  où  l'on  renferm.cles  provisions  de  ménage  :  farine,  avoine, 
lentilles,  fromages,  porc  salé,  etc. 

Les  petits  enfants  qui  chantent  cette  complainte,  fort  répandue,  disent  le  plus 
souvent  : 

«  Si  tu  en  as  quatre,  —  Mets-en  un  à  la  broche.  » 

3.  Faucille. 

4.  Le  miracle  de  la  croissance  soudaine  du  blé  se  retrouve  dans  un  noël  qui 
se  chante  en  Catalogne,  en  Provence  et  dans  nos  Cévennes.  —  On  le  rencontre 
à  diverses  reprises  dans  les  Apocryphes,  Pas  n'est  besoin  pour  cela  d'érudition. 
Il  suffit  de  feuilleter  le  Dictionnaire  des  Apocryphes,  de  Migne,  pour  le  lire,  au 
tome  1",  dans  l'évangile  de  Jésus,  suivant  Thomas,  colonne  1 14b;  au  tome  II, 
dans  le  livre  de  {'Enfance  de  Notrc-Seigneur,  colonne  376. 


CHANTS  DE  PAUVRES  459 

LE  MENDIANT  ET  LA  SERVANTE  DU  CURÉ. 
(Vorey)'. 

1  Un  curé  de  paroisse,        Près  de  Lyon, 
S'en  va  dire  la  messe,       En  dévotion. 

2  Tout  en  passant  la  place,       Il  a  rencontré 
Un  pauvre  Ma-Tristessez,       Tout  déchiré. 

3  «  Venez-moi  servir  la  messe,       Si  vous  le  savez. 
Nous  dînerons  ensemble,       Sitôt  après.  » 

4  Quand  la  messe  fut  finie.       Le  curé  sortit, 
Le  pauvre  Ma-Tristesse       Qui  le  suivit. 

5  «  Servante,  bonne  servante.       Mettez  nous  à  table. 
Mettez  nous  sur  table       De  quoi  dîner. 

6  —  Monsieur,  vous  n'aurez  pas  honte        Pour  un  curé, 
De  voir-z-à  votre  table       Qu'un  pauvre  gueux.  » 

7  La  servante,  la  plus  fine.       S'en  va  dîner, 
S'en  va  dîner  seulette,       Dans  le  jardin. 

8  II  ne  fut  pas  à  table,       Se  mit-z-à  parler, 
Parlant  d'un  côté  et  d'autre.       Dont  lui  venait. 

9  «  Monsieur,  je  viens  de  Flandre,       Si  vous  le  savez. 
Que  la  misère  est  grande       Dans  ce  quartier. 

10  On  a  semené  d'orge       Parmi  les  champs. 

Et  Dieu,  par  sa  puissance,       Y  a  mis  de  froment'. 

1 1  Monsieur,  c'est  véritable,       Sûr  et  certain, 
Comme  votre  nièce  est  morte.      Dans  le  jardin.  » 

12  Le  curé  s'en  va  vite.        Le  croyant  pas, 
La  trouve  roide  morte,        Tout  étendue. 

ij  Le  curé  s'en  retourne       Dans  sa  chambrette. 

Croyant  trouver  le  pauvre,       Y  trouve  qu'un  crucifix*, 

14  Y  trouve  qu'un  crucifix,       Et  qui  est  rayé  de  sang 
Et  toute  la  chambrette       N'était  rosé^. 


1.  Dictée  de  Marie  Farigoule. 

2.  Sobriquet  de  pauvre. 

3.  Le  miracle  de  la  transformation  de  l'orge  en  un  précieux  froment  touche 
de  près  aux  miracles  de  la  croissance  soudaine  du  blé  et  à  ces^  miracles,  plus 
nombreux  encore,  que  relatent  les  Apocryphes,  de  moissons  d'une  abondance 
merveilleuse,  nées  d'un  petit  nombre  de  grains  de  blé  tombés  de  la  main  de 
Jésus. 

4.  Les  apparitions  de  Jésus  en  pauvre  sont  fréquentes  dans  les  vies  légen- 
daires des  saints.  Jacques  de  Voragine  nous  montre  Jésus  se  présentant  sous 
figure  de  mendiant  à  saint  Jean  l'aumônier,  à  saint  Julien,  à  saint  Martin.  — 
La  légende  de  la  vie  de  Jésus,  maintes  fois  imprimée  à  la  fin  du  XV"  siècle, 
sous  le  titre  de  Vita  Christi,  dit  que  Jésus,  quittant  la  Galilée  pour  aller  visiter 
Jean-Baptiste  en  Judée,  fit  le  chemin  en  demandant  l'aumône. 

<,.  Pour  arrosé.  Même  dans  la  conversation,  on  supprime  quelquefois  la  syl- 
labe initiale.  On  dit,  par  exemple  :  «  il  va  racher  de  mauvaises  herbes.    » 


460  V.  SMITH 

LE  MENDIANT  ET  LA  DAME  DU  CABARET 
(Retournaguet)*. 

1  A  la  porte  d'un  cabaret, 

Mais  si  y  avait  un  homme  fort  joli,  bien  fait. 

En  leur  disant  :  «  J'ai  faim. 

Oh!  donnez-moi,  madame,  un  morceau  de  pain! 

2  —  Dans  Grenoble  y  a  point  de  blé, 
En  Italie  est  tout  gâté, 

Nous  achèterons  le  pain, 

A  dix-huit  sous  la  livre  l'annéie  qui  vient. 

3  —  Oh  !  madame,  à  quoi  pensez-vous, 

Oh  !  pensez  à  votre  âme.  Dieu  n'est  pas  à  vous  2, 

Oh  !  pensez-y  sans  fin, 

Je  vous  promets,  madame,  vous  mourrez  demain!  » 

4  La  dame  s'est  mise  à  crier: 

«  O  gens  de  la  justice,  voici-z-un  sorcier  !  » 

S'ils  l'ont  pris,  l'ont  emmené, 

Dedans  une  chambrette  ils  l'ont  enfermé. 
j  Mais  quand  il  vient  sur  la  minuit. 

Croyant  de  trouver  un  homme,  trouv'  un  crucifix, 

Son  sang  n'avait  coulé. 

Par  toute  la  chambrette,  l'avait  arrosé. 
6  Le  fils  du  roi  fut  averti 

De  venir  à  l'église  voir  ce  crucifix. 

Si  n'ont  fait  la  procession 

Tout  l'entour  de  l'église,  en  grand'dévotion', 

LE  MENDIANT  ET  LA  DAME  DU  CHATEAU. . 
(Roche-en-Régnier)  *. 

1  Si  le  pauvre  s'en  va       Si  s'en  va  chez  la  dame 

Si  s'en  va  chez  la  dame:        «  Dame,  donnez  moi  du  pain, 

Car  y  a  bien  trois  jours  ou  quatre       Que  je  n'ai  pas  mangé  pain.  » 

2  La  dame  lui  respond       D'une  tant  rude  parole, 

D'une  tant  rude  parole  :        «  Oh  !  va-t-en  chercher-z-ailleurs. 
Car  je  connais  à  ta  mine       Que  tu  n'es  qu'un  alendeur^  !  » 

3  Si  le  pauvre  s'en  va,       Si  s'en  va->à  l'écurie", 

Si  s'en  va-z-à  l'écurie  :       «  Laquais,  donne  moi  du  pain, 

1.  Dictée  de  Mariette  Chambefort,  femme  Monchalin. 

2.  Pour,  en  vous. 

3.  Cf.  Lou  Crucifix,  Arbaud,  II,  47. 

4.  Dictée  de  Véronique  Girard. 

5.  Câlin,  cajoleur,  rusé,  trompeur.  — Les  mères  disent  quelquefois  aux  enfants 
qui  leur  font  des  minauderies  et  des  caresses  pour  obtenir  d'elles  quelque  frian- 
dise :  «  Ah  !  petit  alendeur  !  » 

6.  La  chanteuse  dit  tantôt  escurie,' tantôt  écurie. 


CHANTS    DE    PAUVRES  46  1 

Car  y  a  bien  trois  jours  ou  quatre       Que  je  n'ai  pas  mangé  pain.  » 

4  Si  le  laquais  s'en  va.       Si  s'en  va  chez  la  dame. 

Si  s'en  va  chez  la  dame  :        «  Dame,  donnez  moi  du  pain, 
Vos  chevaux  sont  tant  malades       Peuvent  pas  manger  le  foin, 
Et  peut-être  que,  madame,        I  mangeraient  mieux  le  pain,  « 

5  La  dame  lui  respond       D'une  tant  douce  parole  : 

a  Prends  la  clef  de  la  dépense,       Et  prends  en  ce  qu'il  t'en  faut. 
Retourne  toi-z-au  plus  vite       Et  panse  bien  mes  chevaux.  » 

6  Si  le  laquais  s'en  va,       Si  s'en  va-z-à  l'écurie. 

Si  s'en  va-z-à  l'écurie,       N'a  trouvé  le  pauvre  mort. 

7  Si  le  laquais  s'en  va,       Si  s'en  va  chez  la  dame. 

Si  s'en  va  chez  la  dame  :       «  Dame,  vous  avez  eu  grand  tort 
D'avoir  refusé  l'aumône       A  ce  pauvre  qu'il  est  mort  !  » 

8  La  dame  lui  respond       D'une  tant  douce  parole, 
D'une  tant  douce  parole  :       «  Nous  le  ferons'  enterrer. 

Nous  ferons  sonner  les  cloches.       Et  Dieu  nous  en  saura  bon  gré.  » 

9  Si  le  laquais  s'en  va,       Si  s'en  va-z-à  l'écurie. 

Si  s'en  va-z-à  l'écurie.       N'a  trouvé  tous  les  chevaux  morts. 

«  Ça  vous  fait  voire,  madame,       Que  Dieu  vous  en  sait  pas  gré  !  n 

Dans  une  variante  de  Dunières^,  ce  ne  sont  plus  les  chevaux  qui 
meurent,  c'est  la  dame  elle-même  qui  s'enfonce  en  terre,  comme  le 
maître  du  domaine  dont  nous  avons  lu  tout  à  l'heure  la  fm.  Voici  la 
variante.  Elle  diffère  de  dénoûment  et  de  rhythme. 

1  Un  pauvre  garçon  étranger       A  une  dame  s'en  est  allé, 

A  une  dame  s'en  est  allé,       Disant  :  «  Madame,  je  vous  prie. 
Donnez-moi  un  morceau  de  pain       Pour  me  secourir  de  la  faim.  » 

2  Elle  lui  dit  :  «  Retire-toi  Tu  ne  peux  rien  avoir  de  moi, 
Tu  ne  peux  rien  avoir  de  moi.  »  S'en  est  allé  à  l'écurie, 
Aqui  n'a  trouvé  le  valet.       De  compassion  n'en  fut  touché. 

j  Le  valet  en  le  regardant       Lui  dit  :  «  Tu  as  bien  l'air  mourant,  » 
Lui  dit  :  «  Tu  as  bien  l'air  mourant.    —  Je  viens  de  demander  à  votre  dame, 
Elle  m'a  refusé  du  pain.       Pour  me  secourir  de  la  faim.  » 

4  Le  valet  plein  de  charité       A  la  dame  s'en  est  allé, 

A  la  dame  s'en  est  allé  :        «  Un  de  vos  chevaux  est  malade. 
Il  ne  peut  manger  de  foin.       Peut-être  il  mangerait  le  pain.  » 

5  Elle  lui  dit  :  «  Prends  le  couteau.  Coupe  lui  en  ce  qu'il  en  faut, 
Coupe  lui  en  ce  qu'il  en  faut,  Coupe-z-en  qu'il  y  en  ait  de  reste, 
Car  j'aime  beaucoup  ce  cheval  ;       Ah  !  j'ai  bien  regret  de  son  mal  !  » 

6  Le  valet  n'a  pris  le  couteau,  N'a  coupé  un  petit  morceau. 
N'a  coupé  un  petit  morceau.       Quand  n'en  fugué  à  l'écurie, 

1.  La  chanteuse  dit  tantôt  :  nous  le  ferons  enterrer,  tantôt  nous  le  ferons-n- 
enterrer. 

2.  Dictée  de  demoiselle  Jeanne  Depeyre. 


462  V.  SMITH 

Trouve  qu'agué  rendu  l'esprit       A  notre  sauveur  Jésus-Christ. 

7  Le  valet,  plein  de  charité,       A  la  dame  s'en  est  allé, 

A  la  dame  s'en  est  allé  :        «  Madame,  vous  êtes  damnée, 

Car  vous  avez  laissé  mourir       Un  des  membres  de  Jésus-Christ.  » 

8  Elle  lui  dit  :  «  Mon  cher  ami.        Ne  me  parle  plus  de  ceci, 
Ne  me  parle  plus  de  ceci,       Va-t-en  vite  chercher  les  prêtres, 
Les  pénitents  pour  l'enterrer.       Et  moi  j'irai  l'accompagner.  » 

9  Le  pauvre,  on  l'allait  enterrer,       Et  la  dame  l'accompagner, 
Et  la  dame  l'accompagner.        Quand  n'en  fugué  au  cimetière. 
De  l'eau  bénite  lui  a  jeté.       Jusqu'au  cou  elle  s'est  enterré. 

10  Le  spectacle  n'est  arrivé        Dans  la  Bretagne,  en  vérité, 

Et  vous,  riches  qu'avez  de  bien.        N'abandonnez  jamais  les  pauvres  : 
Sont  les  membres  de  Jésus-Christ,      Dieu  leur  don'ra  son  saint  paradis. 

Autant  de  variantes,  autant  de  dénoûments  divers.  Dans  une  leçon  de 
Lapte,  ni  la  dame,  ni  les  chevaux  ne  meurent.  Au  retour  de  l'enterrement, 
la  dame  trouve  sur  la  table  l'argent  qu'elle  a  donné  pour  la  messe  et  le  drap 
qu'elle  a  fourni  pour  ensevelir  le  pauvre.  Dieu  n'accepte  point  cette 
rançon  de  son  avarice.  Mais  il  est  temps  de  quitter  cette  laide  compa- 
gnie de  femmes  impitoyables  et  de  saluer  enfin  un  visage  qu'éclaire  la 
charité. 

LA  BONNE  DAME. 
(Roche-en-Régnier  j  ' . 

1  Dieu  s'est  habillé-r2-en  pauvre,       L'aumône  n'a  demandé. 

2  «  Monsieur  donnez-moi  l'aumône       Du  restant  de  vos  soupers 

3  —  Je  ne  donne  pas  l'aumône       Du  restant  de  nos  soupers. 

4  Les  miettes  sont  pour  les  poules.        Les  morceaux  sont  pour  les  chiens. 

5  Les  chiens  m'apportent  des  lièvres.       Les  pauvres  m'apportent. rien. 

6  Les  poules  me  font  des  œufes       Et  les  pauvres  me  font  rien.  » 

7  La  dame  qui  est  en  fenêtre.        Qu'entendit  tous  ces  discours  : 

8  a  Entrez  pauvre,  le  bon  pauvre,        Entrez,  venez  vous  chauffer. 

9  —  N'auriez-vous  pas  un  lieu  d'étable       Pour  me  faire  reposer? 

10  —  Oh  non!  pauvre,  le  bon  pauvre,        Dans  ma  chambre  vous  coucherez.  » 

1 1  Tout  en  montant  l'escalier.       S'aperçoit  d'une  clarté  : 

12  «  Oh  !  le  pauvre,  le  bon  pauvre.       Je  crois  que  la  lune  est  levé! 
15  —  Oh  non!  ce  n'est  pas  la  lune,       Sont  vos  bonnes  charités! 

14  Madame,  allez  chercher  un  prêtre.        Pour  venir  vous  confesser, 

1 5  Vous  ne  tarderez  pas  une  heure.       Vous  serez  morte  et  trépassé, 

16  Vous  ne  tarderez  pas  deux  heures.       Dans  le  paradis  vous  serez'!  » 


1 .  Dictée  des  demoiselles  Mathieu  et  Girard. 

2.  r,  consonne  servant  de  liaison,  comme  l'n,  le  t,  le  z,  mais  moins  fréquem- 
ment employée  que  ces  deux  dernières  lettres. 

}.  Conférez  La  ballade  de  Jêsus-Chrisl  (Champfleury,  Ch.  pop.,  p.  5);  Lcgendo 
de  Jésus-Christ  (Arbaud,  1,  59;. 


CHANTS    DE    PAUVRES  463 

La  variante  qui  suit,  donnée  au  même  lieu  et  par  les  mêmes  per- 
sonnes, punit  de  l'enfer  le  mari  en  même  temps  qu'elle  envoie  la  femme 
au  ciel.  Le  chant  n'annonce  point  Jésus  au  début,  c'est  seulement  au 
dernier  couplet  qu'il  le  révèle. 

1  Dans  Paris  y  a-t-une  dame,       Faite  pour  Jésus-Christ, 

2  Son  mari  la  querelle       Et  le  jour  et  la  nuit  : 

3  «  Tu  n'as  tant  fait  l'aumône,        Que  tu  nous  as  ruinés. 

4  —  L'aumône  que  j'ai  faite,        Mari,  n'est  pas  perdu, 
j  Par  la  porte  je  donne,        Par  la  fenêtre  entré  \ 

6  Je  vois  venir  un  pauvre,        Qui  demande  à  loger. 

7  Entrez,  entrez  le  pauvre,       Avec  nous  vous  souperez. 

8  —  Trop  de  bonté,  madame,       Je  demande  pas  à  souper  ; 

9  Vous  n'auriez  pas  un  lieu  d'étable,        Pour  me  faire  reposer?  » 

10  S'ille  n'appelle  sa  servante  :        «  Marie,  écoute  ici, 

1 1  Va-t-en  coucher  cet  homme,        Fasse  lui  bien  son  lit.  » 

1 2  Quand  il  vient  sur  les  onze  heures,       Onze  heur'  ou  la  minuit  : 

13  «  Oh!  dites  moi,  le  pauvre,       Êtez  vous  bien  couché.? 

14  —  Oh  oui!  oh  oui!  madame,       Très-bien  couché  je  suis; 
rj  Je  vous  dirai,  madame.       D'aller  vous  confesser; 

16  Je  vous  promets,  madame.        Dans  trois  heures  vous  mourrez. 

17  Je  vous  promets,  madame,       En  paradis  vous  irez! 

18  —  Oh!  dites-moi,  le  pauvre,       Mon  mari  ira-t-il? 

19  —  Oh  non!  oh  non!  madame.       Au  profond  des  enfers, 

20  Son  lit  sera  de  braise,        Son  couvert 2  de  charbon! 

21  — Oh  !  dites-moi,  le  pauvre,        Mes  valets  iront-ils? 

22  —  Oh  oui  !  oh  oui  !  madame,        La  servante-z-aussi. 

23  —  Oh!  dites-moi,  le  pauvre,        Êtez-vous  Jésus-Christ? 

24  —  Oh  oui!  oh  oui  !  madame,       Grand  roi  du  paradis!  » 

Une  variante  de  Saint-Maurice-en-Gourgois?  semble  amalgamer  les 
deux  chants  précédents.  Elle  y  ajoute  la  dureté  de  la  servante  et  la  pré- 
diction de  son  châtiment.  Elle  se  termine  par  le  miracle  du  crucifix  dont 
nous  avons  eu  antérieurement  plusieurs  exemples. 

1  Jésus  s'habille  en  pauvre,        L'aumône  va  demander. 

2  «  Oh!  donnez-moi  les  miettes        Qui  sont  dessus  vos  tables. 

3  —  Les  miettes  sont  pour  mes  poules.        Les  morceaux  pour  mes  chiens. 

4  Les  poules  me  font  des  œufes       Et  les  pauvres  me  font  rien. 

5  Mes  chiens  m'apportent  des  lièvres       Et  les  pauvres  me  font  rien.  » 

6  La  dame  qui  est  en  fenêtre.        Qui  écoutait  tous  ces  discours  : 

7  «  Entrez  pauvre,  le  bon  pauvre,       Entrez,  venez  vous  chauffer.  » 

1.  Pour  rentré.  Une  variante  dit  :  rentré  par  la  croisé'. 

2.  Sa  couverture. 

3.  Dictée  de  femme  Champagnac. 


464  V.   SMITH 

8  nie  n'appelle  la  servante  :       «  Servante  Jeanneton  ! 

9  Va-t-en  chercher  une  écuelle       Pour  ce  pauvre,  le  bon  pauvre. 

10  —  Je  n'apporte  pas  d'écuelle       Pour  ce  pauvre,  le  mendiant.  » 

1 1  La  dame  se  prend,  se  lève.       En  va  chercher  une  promptement. 

12  «  Soupez  pauvre,  le  bon  pauvre,       Pour  ce  soir,  vous  coucherez. 

1 3  Dites  pauvre,  le  bon  pauvre,       Je  crois  que  la  lune  est  levé.  » 

14  —  Oh  non!  ce  n'est  pas  la  lune,        C'est  votre  bonne  charité! 

1 5  Demain,  avant  que  les  cloches  sonnent,       En  paradis  vous  serez, 

1 6  Votre  mari  et  votre  servante.       En  enfer  iront  brûler  !  » 

17  Tout  en  montant  dans  la  chambre,       Il  se  fit  une  grande  clarté, 

18  Tout  en  montant  dans  la  chambre,       Ils  virent  un  grand  crucifix. 

Ces  derniers  chants  ont  certains  couplets  communs  avec  le  plus  popu- 
laire des  chants  de  mauvais  riches ,  celui  qui  traduit  la  parabole  de  saint 
Luc.  Celui-là,  on  le  trouve  fréquemment,  soit  en  français,  soit  en  patois. 
Il  ne  paraîtra  peut-être  pas  superflu  de  le  donner  ici  en  l'un  et  l'autre 
langage.  Le  chant  patois,  le  plus  complet  que  j'aie  obtenu,  et,  qu'à  ce 
titre,  il  m'a  paru  préférable  de  transcrire  ici,  n'appartient  ni  au  Forez, 
ni  au  Velay.  Il  a  été  appris  en  Vivarais,  à  Sainte-Eulalie  d'Ardèche, 
commune  limitrophe  du  Velay  ;  le  territoire  d'un  collecteur  de  chants 
n'a  pas  des  limites  si  rigoureuses  qu'elles  ne  puissent  être  quelquefois 
franchies,  et  j'espère  du  lecteur  qu'il  pardonnera  une  ou  deux  incursions 
en  pays  voisin. 

LA  PARABOLE  DE  SAINT  LUC*. 
(Retournaguet)2. 

La  Sainte  Vierge  pleure       Sur  un  tableau'  d'argent, 

1  Les  anges  lui  vont  dire:        «  Mère,  quoi  pleurez-vous? 

2  —  Je  n'en  pleure  les  pauvres       Qui  ne  meurent  de  faim. 

3  —  Pleurez  pas  tant,  ma  mère,       Riches  leur  donneront.  » 

4  «  Donnez,  riche*,  au  pauvre.        Au  nom  de  Jésus-Christ!  » 

5  Le  riche  répond  au  pauvre  :        «  J'ai  rien  de  quoi  donner. 

1.  Évangile,  XVI,  19-31. 

2.  Communiqué  par  sœur  Sainte-Claire. 

3.  On  me  dit  que  tableau  veut  dire  table.  Une  femme,  pour  m'exprimer  le 
sens  du  vers,  s'accoude  sur  une  tabîe,  s'abouche  et  feint  ae  pleurer.  Presque 
toutes  les  variantes  de  ce  chant  disent  tableau,  une  cependant  dit  tombeau, 
l'autre  loyer.  Toyer  signifierait,  me  dit-on,  sans  l'affirmer,  trône. 

Il  serait  intéressant  de  pénétrer,  non  moins  que  le  sens  d'un  mot,  le  sens  du 
vers  lui-même.  Était-ce  une  croyance  populaire,  qu'au  ciel,  par  une  solidarité 
merveilleuse,  la  Vierge  pleurait  quand  soufTrait  un  pauvre,  et  cette  croyance,  le 
premier  vers  de  notre  complainte  la  rappelle-t-il  et  en  témoigne-t-il  à  la  fois  ; 
ou  bien  ce  vers  fait-il  allusion  à  quelque  statue  miraculeuse,  qui  versait  de  temps 
à  autre  des  larmes,  sous  l'émotion,  croyait-on,  que  lui  faisaient  éprouver  le 
dénûment  et  les  souffrances  des  pauvres?  Je  laisse  la  réponse  à  de  plus  érudits. 

4.  Pas  d'élision  :  Ve  garde  sa  valeur.  Cela  se  voit  fréquemment,  et  nous 
aurions  déjà  pu  en  faire  plusieurs  fois  la  remarque. 


CHANTS   DE    PAUVRES  465 

6  —  Les  miettes  de  votre  table       Pour  me  rassasier. 

7  —  Les  miettes  de  ma  table,       Je  les  donne  à  mes  poules, 

8  Mes  poules  me  font  des  œutes.       Les  pauvres  me  donnent  rien. 

9  —  Les  morceaux  dessous  votre  table.       Car  je  n'en  meurs  de  faim . 

10  —  Les  morceaux  dessous  ma  table.       Je  les  donne-z-à  mes  chiens, 

1 1  Les  chiens  m'apportent  des  lièvres.       Les  pauvres  m'apportent  rien.  » 

1 2  Mais  au  bout  d'un  quarre  d'heure,        Le  pauvre  n'a  trépassé. 

13  II  frappe  à  la  porte,       A  la  porte  du  paradis. 

14  Jésus  dit  à  saint  Pierre  :       «  Regarde  qui  a  frappé! 

15  —  Ah!  c'est  cette  pauvre  âme.        Qui  demande  paradis. 

16  Oh!  viens  ici,  pauvre  âme,       Tu  seras  bien  ici, 

17  Ta  place  est  préparée       Depuis  mercredi  matin!  » 

18  Mais  au  bout  d'un  quarre  d'heure,       Le  riche  n'a  trépassé. 

19  II  frappe  à  la  porte,        A  la  porte  du  paradis. 

20  Jésus  dit  à  saint  Pierre  :        «  Regarde  qui  a  frappé! 

21  —  Ah!  c'est  ce  grand  richard       Qui  demande  paradis. 

22  Oh!  va-t-en  toi,  grand  riche,       Tu  ne  seras  pas  d'ici: 

23  Tu  veux  que  je  te  donne       Ta  part  en  paradis, 

24  Tu  as  refusé  l'aumône       Au  nom  de  Jésus-Christ. 

2  5  La  part  que  je  te  donne       Sera  l'enfer  pour  toujours, 

26  Les  portes  sont  ouvertes       Depuis  mercredi  matin!  » 

27  Le  riche  lui  demande       Une  seule  goutte  d'eau, 

28  Lazare  la  lui  montre       Mais  à  la  pointe  du  doigt, 

29  Le  riche  la  regarde,       Mais  jamais  ne  l'aura. 

30  Le  riche  est  dans  l'enferré,       Le  pauvre  en  paradis. 

MÊME  PARABOLE'. 
(Sainte-Eulalie  d'Ardèche). 

1  La  Sainta  Vierdza  ploura       Soubre  un  tablé  d'argen, 

2  Son  cher  fils  li  vient  dire:       «  Mère,  que  pleurez-vous? 


I.  Cette  complainte  a  été  écrite  sous  la  dictée  d'une  vieille  femme,  Nanette 
Lévesque.  Elle  dictait  d'une  façon  désespérante.  Je  faisais  répéter,  elle  changeait 
sans  cesse  la  forme  du  mot.  Vers  3,  elle  disait  tantôt  fon,  tantôt  faim;  —  vers 
4,  tantôt  dounarai,  tantôt  donarai;  —  vers  5,  donarai  et  dounarai  ;  —  vers  6, 
quon  é  et  quon  y;  pauro  et  pauros;  vers  7,  douna  et  dono;  —  vers  8,  amasson, 
z-amasson,  ramasson;  mo  tsi  et  mo  tsis,  en  faisant  siffler  l's  terminal; — vers  9, 
vostro  et  vostros;  —  vers  1 1,  d'ati  ou  d'aqui;  le  quer  ou  le  quar;  —  vers  12, 
on  ne  sait  s'il  faut  écrire  demande  ou  demanda,  ou  demando.  Le  son  patois  qui 
répond  à  l'e  muet  français,  contient  il  est  vrai,  la  triple  note  de  le  de  l'a  de 
l'o,  et  complexe  comme  il  est,  i!  est  intraduisible  par  aucun  de  nos  signes,  mais 
si  la  chanteuse  avait  un  son  de  voix  uniforme,  on  se  déciderait  à  adopter  ou 
l'e  ou  l'a  ou  l'o;  elle  change  si  souvent  qu'on  ne  sait  à  laquelle  de  ces  trois 
lettres  s'arrêter.  J'ai  choisi  l'o,  sans  que  je  puisse  justifier  ce  choix. 

Les  variantes  de  la  chanteuse  altèrent  parfois  non  seulement  la  forme  mais 

encore  le  sens  du  mot.   Un  moment  elle  dit  (26^  vers)  naulé,  un  autre  nou  lé. 

Nau  lé  signifierait  haut  là.   Mais  comme  nous  sommes  à  la  porte  du  paradis,  il 

est  peu  probable  que  le  mauvais  riche  en   parlant  de  la  terre  ait  pu  dire  haut  là 

Romania,  II  3  I 


466  V.  SMITH 

3  —  Ne  ploure  né  lous  pauros  Que  né  mourron  de  faim. 

4  —  Pleurez  pas  tant  ma  maëra,       Lieur  dounarai  de  pain, 

5  Ne  dounarai  au  ritse,       Ritse  ne  dounaro.  » 

6  «  Douna  tiu  quon  è  pauros,  Pauros  de  Jésus-Christ? 

7  —  Que  vos  que  io  li  douna?  N'ai  rien  pour  lui  dona, 

8  N'ai  rien  que  quoquos  croustos,       Ramasson  per  mo  tsis. 

9  —  Et  do  d'aquelos  croustos,  Que  dona-t-à  vostro  tsis? 

10  —  Mo  tsi  von  à  la  tsassa,       Tiu  me  serves  à  rien.  » 

1 1  D'aqui  le  quar  d'uno  houro,        Pauro  véye  à  mouri, 

1 2  S'en  vai  devant  Saint  Pierre,       Demando  paradis. 

1 3  Seigneur  dit  à  saint  Pierre  :       «  Aviso  qu'avé-z-aqui  ! 

14  —  Seigneur  quou  é  lou  pauro,       Que  demando  paradis. 

1 5  —  Los  portas  li  sont  diubertes       Dunpé  dillun  mathi. 

16  —  Vailo,  vailo,  pauro  orne.       Que  tiu  so  bien  d'ici!  » 

17  D'aqui  le  quar  d'une  autro,       Ritsar  véye  à  mouri. 

18  S'en  vai  devan  saint  Pierre,       Demando  paradis. 

1 9  Seigneur  dit  à  saint  Pierre  :       «  Aviso  qu'avé-z-aqui  ! 

20  —  Seigneur  quou  é  lou  ritsa       Que  demando  paradis. 

21  —  Lous  portos  lui  sont  serradas       Dunpé  dimar  mathi. 

22  —  As-tiu  dona-t-è  pauros,       Pauros  de  Jésus-Christ? 

23  Asvesti  lous  déniuses,       As  tsaussa  lous  détsaus? 

24  As  pris  d'aigua  bénita       Les  soirs  et  les  matins? 

2$  —  N'ai  pas,  n'ai  pas  saint  Pierre,       Io  n'ai  pas  tant  saupu. 

26  Si  dzamais  mai  nou  lé  tournavo,       Vou  forio  de  ségur. 

27  —  Paras  pas,  tiu  pauro  orne.       Lé  tournaras  pas  plus  ; 

28  Avaye  una  citerna       Tant  fore  et  tant  prigo; 

29  Cinquante  mille  piquos       Toutsorion  pas  lou  founs; 

30  Lé  mondon  éna  peyra.       Lé  ys  pas  de  no  dzours; 

31  Si  sera  bé  tiu  pauro  orne.       Lé  sera-z-à  mé-dzour; 

32  Lé  yun  coussi  de  ploumes       Et  l'autre  de  velours, 

33  De  tant  que  né  sont  roudze,        Ne  brûlon  gnuit  et  dzour; 

34  Ainsi  faras  tiu  pauro  ome       Ne  brûleras  toudzoursM  » 

ou  là  haut.  C'est  là-bas  qu'il  aurait  dit.  Il  m'a  paru  préférable  d'adopter  nou, 
qui  a  la  forme  d'une  négation,  mais  qui  n'en  est  pas  une  ici. 

Nou  ne  semble  pas  avoir  plus  de  valeur  que  ne  ou  ne  qu'on  rencontre  si  souvent 
dans  ce  chant.  Ce  sont  desimpies  particules  insérées  dans  le  vers  pour  la  mesure 
ou  l'euphonie.  On  peut  les  enlever  sans  que  le  sens  souffre.  Par  exemple,  au 
vers  5  :  Ne  dounarai  au  ritse,  ritse  ne  dounaro. 

la  suppression  du  ne  laisse  la  pensée  intacte.  S'il  fallait  absolument  donner  à  ce 
monosyllabe  une  signification,  on  serait  tenté  de  lui  prêter  un  rôle  affirmatif.  Il 
semble  appuyer  le  sens  du  verbe,  loin  de  l'exclure  comme  le  fait  la  négation.  Il 
rappelle  cette  autre  particule,  qui  s'enlève  et  se  replace  sans  péril  pour  le  fond 
de  la  pensée,  qu'elle  a  pour  office  d'accentuer  et  de  fortifier,  le  si,  dont  le  lec- 
teur a  constaté  la  présence  dans  les  chants  du  Forez  et  du  Velay,  et  dont, 
pour  le  dire  en  passant,  il  a  pu  remarquer  le  retour  régulier  dans  la  vieille  et 
naïve  complainte  du  Mendiant  et  la  dame  du  château. 

I.  Conterez  Lou  marri  riche  (Arbaud,  I,  J3);  Lo  mal  rich  (Briz,  Cants 
populars  catalans,  II,  239). 


CHANTS    DE    PAUVRES  467 

La  passion  était,  non  moins  que  la  parabole  de  saint  Luc,  un  chant 
fait  pour  attendrir  les  cœurs  et  disposer  aux  dons.  De  vieille  date,  les 
mendiants  l'avaient  adoptée  comme  l'une  des  plus  sûres  formules  de 
leur  demande.  César  de  Nostre-Dame  dit  qu'en  Provence  c'était  plaisir 
de  la  leur  entendre  chanter'.  Naguère  encore  elle  était  l'auxiliaire  habi- 
tuel des  musiciens  ambulants  du  Bessin  normand  2.  Les  pauvres  la 
savaient  aussi  en  Bourgogne  et  se  plaisaient  à  la  répéter  5.  En  Velay  et 
en  Forez,  ils  durent  souvent  la  redire.  On  la  chantait,  en  notre  pays, 
sous  deux  formes,  et  j'ai  le  regret  de  n'avoir  trouvé  de  l'une  et  de 
l'autre  que  des  fragments.  Ces  fragments,  je  les  ai  entendus  bien  des  fois, 
chantés  par  des  jeunes  filles  qui  les  avaient  appris  aux  assemblées'^,  sous 
l'œil  de  la  Demoiselle^.  Je  préfère  les  présenter  au  lecteur  tels  que  les 
donne  Nanette  Lévesque,  l'octogénaire  de  Sainte-Eulalie;  ils  paraissent, 
dans  leur  mélange  de  patois  et  de  français,  se  rapprocher  davantage  du 
chant  originaire, 

1  La  passion  de  Jésus-Christ       Si  vous  plait  de  l'entendre, 

2  Entendez  la  grands  et  petits       Toutes  gens  d'ordonnance*. 

3  D'élai  ne  viguéron  vegni       Un  grand  nombre  de  mounda, 

4  Di  iiour  chapeaux  et  iiour  rameaux       Faisant  grand'  révérence. 

5  O  don  so  dit'  lé  bon  Jésus:       «  Ici  trahison  grande!  » 

6  So  dit'  Saint  Pierre  è'  Saint  Jean  :        «  Je  ne  le  peux  pas  croire!  » 

7  O  don  so-dit  lé  bon  Jésus  :        «  Te  lé  faudra  bien  croire! 

8  Avant  qui  soit  vendre  vegni       Tiu  verras  mon  cueur"  pendre, 

9  Tiu  verras  mon  cueur  étendu       Le  long  d'une  croix  blanche, 

10  Tiu  verras  mes  pieds  clavelés       Et  mes  mains  tout  ensemble, 

1 1  Tiu  verras  ma  tête  coronné       Avec  d'épignes  blanches, 

12  Tiu  verras  mon  coté  parce       Avec  un  coup  de  lance, 

1.  Histoire  et  clironique  de  Provence  (in-lolio,  Lyon,  Simon  Rigaud,  1614), 
p.  584, 

2.  Rathery,  Moniteur  universel  du  27  avril  1853. 

3.  Ch.  Nisard,  Chansons  populaires,  I,  447. 

4.  Nom  qu'on  donne,  en  certaines  parties  du  Velay,  aux  réunions  que,  jour- 
nellement, en  dehors  des  heures  de  classe,  les  filles  et  femmes  tiennent  à  la  mai- 
son d'école.  Elles  y  portent  leur  carreau,  tablette  de  carton  bombé  sur  laquelle 
se  tisse  la  dentelle.  Elles  travaillent  et  en  même  temps  causent,  prient  en  com- 
mun ou  chantent.  Plus  d'une  chanson  religieuse  devra  à  ces  réunions  sa  conser- 
vation. 

5.  Sorte  de  titre  honorifique  qui  désigne  l'institutrice,  fille  de  l'ordre  de 
Jésus,  dont  le  costume  se  distingue  à  peine  de  celui  des  paysannes.  Sur  quel- 
ques points,  on  accentue  sa  déférence  pour  elle  en  la  qualifiant  de  dame.  Il  y  a 
30  ans,  elle  n'était  partout  connue  que  sous  le  nom  de  Blate,  qui  équivalait  à 
pieuse  fille,  pieuse  célibataire. 

6.  Gens  de  vie  réglée,  ordonnée,  correcte. 

7.  Dit-il. 

8.  A. 

9.  Cueur  ou  queur,  corps. 


468  V,  SMITH 

ij  Tiu  verras  mon  sang  déceler  Tout  le  long  de  mes  membres, 

14  Tiu  verras  mon  sang  acampé  Par  quatre  de  mes  anges, 

1 5  Tiu  verras  la  mer  surmonter  Et  les  poissons  descendre, 

16  Tiu  verras  la  terre  trembler  Et  les  pierres  néfendre, 

17  Le  soûler  perdra  sa  clarté  La  lune  tout  ensemble.   » 

18  Qui  la  saupra,  qui  la  dira  QVante  dzours  d'indulzence  V 

AUTRE  CHANT. 

1  Lou  vespres  de  Tsalendaz       Jésus  n'a  fait  qu'un  plaint. 

2  Saint  Pierre  i  li  vient  dire:       «  Jésus  que  plaignez  tant.? 

3  —  J'ai  bien  de  quoi  me  plaindre,       Ma  mort  s'approche  tant. 

4  N'ai  tré  din  ma  compagnio       Que  mé  volon  trahi, 

5  Gnia  vun  dzuze  et  fa  dzuze       L'autre  est  mon  faux  témoin, 

6  Gnia  vun  Dzudas  lou  traita       Que  m'a  vendu  mon  sang, 

7  Si  l'a  vendu-t-à  Pilata       Trente  deniers  d'argent.  » 

8  Quon  Jésus  demande  à  boire       Bien  pitoyeusement, 

9  Dzudas  li  porte  à  boire       Bien  vitoyeusement, 

10  De  fève  et  de  vinaigra        De  suzo  to  mescla. 

1 1  Quon  Jésus  n'a  vi  ce  boire       N'a  perdu  le  parler, 

1 2  Les  peiras  partiguèron        La  terre  tout  trembler. 

13  L'souler  perd  sa  lumière       La  lune  sa  clarté. 

Ces  fragments  de  passion  devaient  se  chanter  d'autant  plus  souvent 
qu'ils  retraçaient  et  pour  le  pauvre  et  pour  le  riche  une  partie  de  l'histoire 
la  plus  vivante  qui  fût  dans  leur  esprit.  Elle  leur  était  remémorée  cette  his- 
toire à  chaque  instant  et  par  ce  qu'ils  voyaient  et  par  ce  qu'ils  entendaient. 
Chaque  dimanche,  la  messe  et  le  sermon  la  leur  rappelaient.  A  l'église, 
les  images  du  Christ  qui  dominaient  l'autel  et  peuplaient  les  chapelles  la 
reproduisaient  à  leurs  yeux  ;  dans  les  vieux  bourgs  du  Velay,  des  niches 
pratiquées  à  l'angle  des  maisons  leur  montraient  des  vierges  dolentes  te- 
nant sur  les  genoux  le  corps  inanimé  de  Jésus;  dans  la  campagne,  deux 
chemins  ne  se  rencontraient  pas  sans  qu'à  l'un  des  coins  ne  s'élevât  une 
croix,  le  plus  souvent  rouge,  comme  si  elle  était  teinte  du  sang  du 

1.  Conférez  D.  Arbaud ,  Ch.  pop.  de  Provence,  II,  i  ;  la  passicn,  G.  Ferraro, 
Canti  monjcrrini,  p.  129,  Passione  di  Gesu  Cristo. 

2.  Les  variantes  commencent,  les  unes  par  : 

«  A  la  semaine  sainte  —  Jésus  poussa  trois  plaints  » 
les  autres  :     «  Au  jardin  des  olives,  Jésus...  » 

je  n'ai  entendu  que  Nanette  Lévesque  débuter  par  :  «  Lou  vespres  de  tsa- 
lenda...  »  Ce  début  n'est  pourtant  point  une  invention  de  sa  part.  «  A  St-Ger- 
main-Laprade,  m'écrit  M.  l'abbé  Badiou,  une  vieille  femme  de  Sainte-Eulalie, 
comme  Nanette,  emploie  le  même  hémistiche.  >'  Tsalenda,  dans  notre  pays, 
désigne  Noël,  je  ne  l'ai  jamais  vu  exprimant  un  jour  de  la  semaine  sainte.  Une 
autre  particularité  à  noter  est  que  cette  passion  :  «  Lou  vespres  de  tsalenda...  » 
Nanette  Lévesque  l'appelle  un  noc,  un  novc,  c'est-à-dire  un  nocl,  et  elle  appelle 
tout  simplement  passion  le  chant  qui  précède  celui-ci. 


CHANTS   DE    PAUVRES  469 

Christ.  Le  souvenir  de  la  passion  saisissait  Thomme  de  tous  côtés.  Il  se 
présentait  non-seulement  aux  heures  actives  du  jour,  mais  encore  au 
milieu  du  repos.  La  nuit,  plusieurs  fois  l'an,  dans  les  hameaux  les  plus 
isolés,  en  entendait  une  voix  qui  disait  : 

Gens  qui  dormez,  réveillez-vous       Petits  et  grands  écoutez  tous. 
Pensez  une  heure  de  la  nuit       A  la  passion  de  Jésus-Christ*! 

C'était  le  Réveilleur  qui  passait.  Il  venait  quelquefois  de  loin,  le  réveil- 
leur 2,  Il  parcourait  un  rayon  de  trois  ou  quatre  lieues  autour  de  sa  rési- 
dence. Muni  de  sa  sonnette,  il  allait  sonnant  et  chantant. 

La  sonnette  que  j'ai  en  main       Ne  sonne  pas  pour  d'autre  fin, 
Sonne  que  pour  vous  avertir       Que  de  ce  monde  il  faut  sortir'. 

Son  chant,  en  même  temps  qu'il  invitait  à  prier  pour  les  défunts, 
montrait  aux  vivants  la  constante  imminence  de  la  mort  et  l'inflexible 
justice  du  dernier  jugement^. 

1  Réveillez-vous,  gens  qui  dormez,       Priez  Dieu  pour  les  trépassés. 
Pour  vos  parents,  pour  vos  amis,       Que  Dieu  les  mette  en  paradis. 

2  On  vous  mettra  dans  un  tombeau       Comme  un  enfant  dans  son  berceau, 
Et  la  terre  vous  couvrira,       La  vermine  vous  mangera. 

3  Quand  la  trompette  sonnera       L'ange  du  ciel  n'en  descendra, 

Il  criera  :  «  Morts,  levez  vous       Venez  au  jugement  de  tous!  » 

4  Quand  vous  serez  dedans  un  bois       Vous  y  trouverez  une  croix 
Vous  y  trouverez  par  écrit       Le  nom  du  Sauveur  Jésus-Christ. 

5  A  la  vallée  de  Josaphat       Tout  le  monde  y  paraîtra, 

Y  aura  ni  princes,  ni  barons,       Chacun  répondra  pour  son  nom. 

Voilà  le  réveilhez  de  Chamalières5.  Un  pauvre  l'y  chantait,  il  y  a 
quarante  ans.  Son  nom  de  famille  était  Laniel  ou  Olanier,  mais  selon  un 
usage  fort  répandu  dans  nos  pays,  on  ne  le  désignait  que  par  le  nom  de 
la  maison  qu'il  habitait.  Il  habitait  la  maison  Gabe,  on  le  nommait  Gabe 
ou  Le  Gabe.  Tous  les  quinze  jours,  la  nuit,  il  chantait  ses  couplets  dans 
le  bourg  ;  le  lendemain  matin,  il  faisait  sa  cueillette,  et  il  n'est  personne 
qui  ne  lui  donnât  menue  monnaie  ou  comestible. 

Il  visitait  les  hameaux  quatre  à  cinq  fois  Tan,  et  avait  pour  ainsi  dire 
dans  son  domaine,  aux  deux  côtés  de  la  Loire,  tous  ces  petits  groupes 

1.  Couplet  de  Nanette  Lévesque,  de  Ste-Eulalie,  le  seul  qu'elle  ait  retenu. 

2.  On  le  nomme  aussi  Réveilhez.  Rèveilleur  évite  toute  confusion  entre  le  chan- 
teur et  le  chant. 

3.  Couplet  de  Vorey  et  de  plusieurs  autres  points. 

4.  Sous  le  titre  de  Jujomen  dûrnier,  M.  Louis  Lambert  a  publié  un  réveilhez 
reconstitué  à  l'aide  de  divers  fragments,  recueillis  dans  le  département  de  l'Aude. 
Revue  des  langues  romanes,  III,  123. 

j.  Dû  à  Marie  Joubert. 


470  V.  SMITH 

de  maisons  placés  sur  les  degrés  du  mont  Gerbison  et  du  mont  Mionne. 

Dès  qu'on  entendait  sa  clochette  et  sa  voix,  on  quittait  son  lit,  on 
s'agenouillait,  on  priait  pour  ses  morts,  et  quand  il  passait  devant  la 
porte,  on  ouvrait,  on  lui  disait  :  «  Merci  !  »  en  lui  présentant  un  mor- 
ceau de  pain. 

A  Vorey,  venait  quatre  à  cinq  fois  par  an,  et  toujours  une  fois  au 
moins  dans  le  voisinage  de  la  grande  fête  des  trépassés  du  2  novembre, 
un  réveilleur  du  nom  de  Lhermette,  qui  habitait,  les  uns  disent  le  Céaux 
d'Allègre,  les  autres  Saint-Just-près-Chomélix.  Il  arrivait  la  nuit.  Sa 
première  visite  était  au  cimetière.  Là,  il  sonnait  et  chantait  son  réveilhez. 
Il  parcourait  ensuite  les  rues  du  bourg,  s'arrêtait  devant  les  principales 
maisons,  chantait  en  donnant  pour  refrain  à  chaque  couplet  trois  coups 
de  sonnette;  puis,  le  matin  venu,  repassait  pour  faire  une  quête  qui 
n'était  jamais  inutile. 

La  variante  que  j'ai  recueillie  à  Vorey  est  à  la  fois  incomplète  et 
altérée.  La  chanteuse  lui  a  prêté  le  refrain  d'un  cantique  d'un  mission- 
naire du  commencement  du  xviii°  siècle,  le  père  de  Montfort  : 

A  la  mort,  pécheur,  tout  finira, 
Le  Seigneur  à  la  mort  te  jugera  ! 

Mais  elle  n'a  pas  borné  là  sa  générosité.  Elle  a  de  plus  glissé  dans  le 
chant  un  couplet  entier  du  cantique.  Pour  trouver  un  réveilhez  plus 
homogène  et  moins  défiguré,  nous  n'avons  pas  besoin  d'aller  loin  ;  montons 
à  une  heure  et  demie  de  Vorey,  dans  la  commune  de  Saint-Maurice-de- 
Roche,  au  village  de  Roche-en-Régnier,  et  écoutons  Marie  Mathieu  : 

1  Réveillez-vous,  gens  qui  dormez,       Priez  Dieu  pour  les  trépassés, 
Pour  tous  vos  parents  et  amis.       Que  Dieu  les  mette  en  paradis. 

2  Quand  la  trompette  sonnera       Un  ange  du  ciel  descendra, 

Il  dira  aux  morts  :  «  Levez-vous,       Venez  au  jugement  de  tous!  » 

3  La  Ste  Vierge  de  piété       Toujours  y  pleure  nos  péchés, 
Elle  n'en  prie  son  cher  fils       De  nous  donner  son  paradis, 

4  Là-bas,  là-bas  dans  ce  grand  bois       Vous  y  trouverez  une  croix, 
Sur  cette  croix  y  aura  par  écrit       La  passion  de  Jésus-Christ. 

5  Vous  autres  grands  riches  marchanr^s       Qu'avez  tant  d'or  et  tant  d'argent. 
Que  vous  servira  ces  trésors       Quand  i  viendra  l'heure  de  la  mort.? 

6  Si  vous  aviez  des  ennemis       Pardonnez  leur  dès  aujourd'hui, 
Le  Pater  nostcr  nous  apprend       De  pardonnner  entièrement. 

7  Quand  de  ce  monde  nous  partirons      Qu'un  mauvais  drap  nous  porterons*, 
Nos  tombeaux  seront  nos  maisons       Hélas,  pécheurs,  pensez  y  donc! 

I.  «  Un  drap  blanc,  cinq  planches,  un  oreiller  de  paille  sous  la  tête,  cinq 
n  pieds  de  terre  par-dessus  :  voilà  tous  les  biens  de  ce  monde.  »  Couplet  du 
Gucrz  précité  p.  456.  Voir  un  même  couplet  au  Chant  des  Trépassés  du  Barzaz- 
Breiz. 


CHANTS    DE   PAUVRES  47 I 

Marie  Mathieu  a  appris  ce  réveilhez  dans  l'un  des  hameaux  de  sa 
commune,  à  Orsignac.  A  Orsignac,  me  dit-elle,  quand  une  personne 
mourait,  six  jeunes  filles  veillaient  le  corps,  et,  la  nuit  qui  séparait  le 
décès  de  l'enterrement,  à  minuit,  quatre  d'elles  quittaient  la  chambre 
mortuaire,  faisaient  quelques  pas  en  silence  par  respect  pour  le  mort, 
et  à  une  certaine  distance  entonnaient  le  réveilhez,  qu'elles  allaient 
répétant  de  porte  en  porte.  On  ne  les  laissait  pas  achever  ;  le  maître  de 
la  maison  leur  criait  :  «  Merci!  »  et  se  mettait  à  dire  un  De  profundis.  Il  y 
a,  ajoute  Marie  Mathieu,  environ  trente  ans  que  cet  usage  a  cessé.  C'est 
à  peu  près  à  la  même  date  que,  dans  le  Velay,  voisin  ou  peu  distant  du 
Forez,  s'éteignaient  les  derniers  réveilleurs  des  campagnes  ' . 

Peu  d'années  auparavant  avait  disparu  un  mendiant  d'un  autre  genre, 
le  Sainî-Jacijuaire^.  Il  n'avait  pas  celui-là  de  résidence  fixe.  Il  habitait 
partout  et  nulle  part.  Son  apparition  était  toujours  imprévue.  Son  cos- 
tume indiquait  ses  états  de  service.  Il  avait  vu  la  mer,  et,  sur  ses  bords, 
il  avait  enrichi  de  coquilles,  cousues  avec  soin,  son  chapeau  et  le  col  de 
son  manteau.  Son  long  et  fort  bâton  lui  avait  servi  d'appui  en  un  rude 
voyage;  il  le  gardait  comme  un  souvenir  et  comme  un  témoin.  Que 
chantaient  ces  pèlerins,  qui  n'avaient  peut-être  pas  tous  un  certificat 
de  route  bien  régulier  ? 

Chantaient-ils  quelque  variante  du  chant  patois  qu'on  prête  aux  pèle- 

1.  Les  bourgs  et  les  villes  avaient  leurs  réveilleurs,  mais  ce  n'étaient  point 
des  mendiants.  Ils  remplissaient  régulièrement  une  sorte  de  service  public,  rému- 
néré par  l'église  ou  la  municipalité.  D'ordinaire,  le  réveilleur  était  ou  le  son- 
neur ou  le  fossoyeur,  quelquefois  le  sacristain. 

Le  réveilhez  se  chantait  d'abord  au  cimetière,  puis  dans  les  rues,  à  chaque 
coin,  et  sur  les  places,  au  pied  des  croix. 

Il  se  composait  d'un  ou  de  deux  couplets;  en  certains  lieux,  il  en  avait 
quatre  ou  cinq  et  n'était  qu'une  variante  des  chants  ci-dessus  donnés. 

Il  se  chantait  toujours  la  nuit;  à  Saint-Galmier,  une  fois  l'an,  du  i"  au 
2  novembre;  à  Saint-Rambert-sur-Loire,  la  nuit  qui  précédait  chaque  grande 
fête;  à  Saint-Didier-la-Séauve,  la  nuit  qui  précédait  les  quatre  fêtes  dames, 
célébrées  en  Velay;  au  Puy,  un  couplet  unique  se  chantait  toutes  les  semaines, 
la  nuit  du  dimanche  au  lundi. 

En  un  bourg  du  Lyonnais,  Saint-Symphorien-Ie-Château,  le  réveilhez  se 
chantait  aussi  chaque  huitaine,  au  même  moment  qu'au  Puy. 

A  Saint-Rambert-sur-Loire,  le  réveilleur  était  costumé.  Il  l'était  aussi  à 
Ambert  d'Auvergne.  Ici  et  là,  il  portait  bonnet  carré  blanc  et  dalmatique  noire 
rayée  d'ossements  de  morts. 

Le  réveilhez  a  disparu,  en  quelques  villes  ou  bourgs,  à  la  fin  du  siècle  der- 
nier; en  d'autres,  aux  environs  de  1850.  On  le  chante  encore  aujourd'hui,  dans 
la  soirée  de  la  Toussaint,  aux  hameaux  de  Margoutou  et  du  Moulin-du-Prieur, 
tous  deux  dépendant  de  la  paroisse  de  Saint-Anthême,  en  Auvergne. 

Médicis  en  ses  Mémoires  (I,  265)  donne  l'année  1484  comme  la  date  oijfut  créé 
au  Puy.  par  le  Consulat  de  la  Ville,  le  service  de  VÙche  des  âmes  du  purgatoire; 
c'était  le  nom  sous  lequel  on  désignait  le  réveilleur. 

2.  Nom  populaire  du  pèlerin  de  Saint-Jacques. 


472  V.  SMITH 

rins  de  la  Haute-Auvergne  '  ou  du  chant  français  qu'on  attribue  aux 
pèlerins  champenois*,  lesquels  tous  deux  rappellent,  en  chaque  couplet, 
une  étape  du  chemin,  et  de  cette  étape,  un  trait  de  mœurs,  une  image 
miraculeuse,  une  relique  vénérée.  Je  n'ai  entendu  qu'une  fois  en  notre 
pays  un  chant  qui  leur  ressemblât,  et  la  rédaction  m'en  parut  si  moderne 
et  si  artificielle,  que  j'ai  —  je  le  regrette  aujourd'hui  —  négligé  de  le 
transcrire.  Peut-être  ce  chant,  comme  celui  des  confrères  de  Champagne, 
et  d'autres  qu'avec  lui  donnaient  les  livrets  sortis  des  presses  de  Troyes?, 
signalait-il  le  miracle  de  Saint-Dominique  : 

Quand  nous  fusmes  à  Saint-Dominique, 

Entre  le  coq  et  la  géline, 

La  Justice  de  l'enfant. 

Où  tous  les  pèlerins  qui  passent 

En  ont  le  cœur  fort  dolent*. 

Le  miracle  de  Saint-Dominique  est  l'objet  d'un  chant  qui  fut  très- 
populaire  au  sud  du  Forez  et  dans  le  Velay  de  l'est.  Le  père,  la  mère, 
un  jouvenceau  font  route  pour  Saint-Jacques  de  Compostelle.  Ils  ont 
franchi  la  frontière.  Ils  ne  sont  pas  très-loin  de  la  Galice.  Ils  s'arrêtent 
en  une  auberge.  L'adolescent  était  charmant,  on  eût  dit  une  image. 
Touchée  de  sa  beauté,  la  chambrière  le  veut  séduire.  Il  se  récrie.  Que 
dirait  monseigneur  saint  Jacques  !  La  femme  déçue  se  venge.  Elle  glisse 
une  coupe  d'argent  dans  la  besace  du  trop  pudique  Joseph,  et  au  départ 
des  pèlerins,  elle  les  accuse  d'avoir  volé  la  coupe.  On  les  poursuit,  on 
les  atteint,  on  les  fouille,  on  trouve  la  coupe  sur  le  plus  jeune;  il  est 
jugé  et  pendu.  Le  père  et  la  mère  continuent  leur  pèlerinage.  Mais  voici 
qu'à  leur  retour,  repassant  par  le  même  chemin,  ils  aperçoivent  l'enfant 
qui  rit  du  haut  de  sa  potence.  Ils  l'interrogent.  Ils  apprennent  qu'une 
colombe  vient  lui  apporter  la  nourriture  et  que  saint  Jacques  tient  sous 
ses  pieds  une  table  invisible.  Ils  vont  informer  le  juge.  Ils  le  trouvent  à 
table  devant  un  coq  rôti.  Le  juge  leur  répond  :  (.<  Je  vous  croirai  quand 
j'entendrai  chanter  ce  coq  !  n  II  n'a  pas  achevé  que  le  coq  chante.  Il  est 
éclairé.  Il  va  à  genoux  demander  pardon  au  condamné.  On  dépend 
l'innocent,  on  pend  la  chambrière. 

1 .  Il  est  reproduit  dans  le  Dictionnaire  statistique  et  historique  du  Cantal^  Auril- 

lac,  1853,  II,  p.  H5- 

2.  P.  Tarbé.  Romancero  de  Champagne,  I,  164. 

3.  M.  A.  Socard,  dans  son  volume  de  Noëls  et  cantiques  imprimés  à  Troyes, 
indique  deux  éditions  d'un  petit  livre  de  chansons  de  pèlerins  de  St-Jacques. 
L'une  est  approuvée  en  17 18,  l'autre  est  sans  date. 

Le  volume  de  M.  Socard  reproduit  six  chansons  de  l'un  de  ces  livrets.  La 
première  des  six  avait  déjà  été  publiée  par  M.  Rathery,  en  1853  (Moniteur  du 
27  avril);  la  sixième,  en  1863,  par  M.  Tarbé  (Romancero,  I,  164). 

4.  Couplet  extrait  de  la  chanson  donnée  par  M.  Tarbé  et  M.  Socard. 


CHANTS   DE    PAUVRES  473 

Ce  récit  est  en  substance  rapporté  par  Jacques  de  Voragine  '  et  par 
d'autres  légendaires  avant  lui 2.  Il  a  fait  le  sujet  d'un  miracle  provençal  5 
et  d'un  miracle  italien4.  Sous  forme  de  chant,  il  est  permis  de  croire  que 
les  pèlerins  souvent  le  redirent,  lui  qui  attestait  à  un  si  haut  degré  la 
puissance  de  leur  patron. 

Si  le  chant  du  pendu  sauvé  par  saint  Jacques  n'a  pas  été  encore 
publié  en  France,  il  l'a  été  déjà  deux  fois  dans  un  pays  qui  a  avec  le  Velay 
bien  des  chants  communs  et  bien  des  rapports  de  langage  :  la  Catalogne  5. 
Divers  chants  bretons  ressemblent  au  nôtre  par  maintes  particularités  ; 
le  drame  en  diffère  légèrement,  mais  le  cadre  est  à  peu  près  le  même  ; 
on  dirait  de  tous  ces  chants  de  petites  pièces,  parentes  entre  elles,  qui 
se  jouent  au  milieu  de  décors  à  peine  changés  6. 

Il  n'est  que  l'heure  d'arriver  à  notre  complainte.  Faute  de  pèlerins, 
c'est  à  des  bergères  ou  des  laboureurs  que  nous  la  demanderons. 

I  (St  Romain-la-Chaltn)  1. 

1  Si  n'en  sent  trois  roumior       Qui  s'en  vent  à  St-Jacques, 

2  N'emmènent  un  enfant      Qui  ressemble  une  image, 
5  S'en  vent  loudza       A  St-Doméniquo. 

4  N'oguéren  pas  entré       L'enfent  demande  à  bioro  ; 

5  Chambrièro  prend  le  pot       Et  l'enfant  la  chandèlo, 

6  Tout  en  quirant  du  vin       D'amourette  le  pryo, 


7  La  tasse  de  l'argent       L'a  mis'  dans  sa  besace. 

8  Quand  vient  le  lendemain       Que  lou  roumior  n'en  parton^ 

9  Chambrièro  de  l'hotoeso       N'en  pluro  et  n'en  soupiro  : 

1 .  Légende  de  St  Jacques  le  Majeur,  apôtre. 

2.  Vincent  de  Beauvais  et  Césaire  d'Heisterbach,  cités  par  Victor  Le  Clerc, 
dans  son  article  sur  Aimeric  Picaudi,  l'auteur  présumé  d'un  chant  latin  de 
pèlerins  de  St-Jacques,  où  figure  le  miracle  du  pendu,  au  nombre  des  titres  du 
saint.  Histoire  littéraire  de  la  France,  XXI,  272. 

3.  M.  C.  Arnaud  en  a  retrouvé  et  publié  les  705  premiers  vers.  Ludus  sancti 
Jacobi ;  in-12,  Marseille,  1858.  Extrait  dans  Bartsch,  Chrestomathie  provençale, 
col.  599-406.  Je  saisis  l'occasion  de  remercier  M.  François  Simon,  de  Marseille, 
à  qui  je  dois  la  traduction  de  ce  curieux  fragment. 

4.  Reproduit  par  M.  d'Ancona,  Sacre  Rappresentazioni,  Firenze,  Le  Monnier, 
1872,  III,  465. 

5.  Une  première  fois  par  M.  Milà  y  Fontanals.  Observaciones  sobre  la  poesia 
popular,  p.  106;  une  seconde  par  M.  Pelay  Briz:  t.  I"  des  Cants  populars 
catalans;  p.  70.  Dans  les  deux  leçons  catalanes,  un  coq  et  une  poule  reprennent 
vie  en  même  temps.  Les  chants  des  livrets  troyens  rappelaient  cette  double 
résurrection. 

6.  De  la  Villemarqué  :  Barzaz-Breiz ,  Notre-Dame  du  Folgoat.  —  Luzel  : 
Guerziou,  les  deux  versions  de  Marguerite  Laurent;  Anne  Cozic;  Françoise 
Coric;  M.  de  La  Villeblanche  et  la  petite  servante. 

7.  Transcrit  en  1868,  par  J.-B.  Poulin,  sous  la  dictée  de  Claude,  son  grand- 
père,  alors  nonagénaire. 


474  V-   SMITH 

10  «  0  maître,  mou  nomi,       Lou  roumior  nous  déroubon, 

1 1  La  tasso  de  l'argent       Lou  roumior  lo  n'emporten,  » 

12  leus  ent  couru  après      Au  chomi  de  St  Jacques. 

13  «  Caou  que  l'o  n'ouros       Pourvu  que  lo  nous  sachan!  » 

14  Ils  ont  pris  cet  enfant       L'ont  pendu  dans  un  arbre*. 

1 5  «  Paëro,  quand  tournoris       Possas  dessous  mou  nabri. 

16  —  Hé!  enfent,  mou  nomi,       Que  ces  viendrions  nous  faire, 

17  De  voir  ces  douleurs       Et  ces  malencounyo!^ 

18  —  Partout  inqun  possoris       Fasé  mous  roumioge, 

19  Partout  inqun  loudzoris       Pauya  coumo  si  iou  yèrous.  » 

20  Mais  à  bout  de  trois  mois       Que  lou  roumior  n'en  tornen, 

21  De  tant  loin  que  les  0  vus       I  s'est  métus  à  rire. 

22  «  Eh!  enfent,  mou  nomi,       Qui  t'a  sauvé  la  vioya? 

23  —  N'es  Mousieu  St  Michas       Qui  me  tient  sur  so  trablo', 

24  La  coulombe  du  ciel       Qui  m'a  porté-z-à  vivre. 

25  —  Eh!  enfent,  mou  nomi,       Te  pourrions-nous  descendre? 

26  —  Nanni,  paëro,  nanni,       Faut  avoir  la  Justice.  » 

27  Le  père  i  s'en  va       Trouver  monsieur  le  juge  : 

28  «  0  juge,  mou  nomi,       Noutre-z-enfent  nous  parlo. 

29  —  Histoire  !  je  te  crois       Que  tou  nenfent  te  parlo, 

30  Jeté  croirai  autant       Comme  ce  poulet  qui  chante!  » 
3  !  Mais  le  poulet  se  mit       A  chanter  sur  la  table'. 

32  Le  juge  i  s'en  va       Les  deux  genoux  en  terre  : 

33  «  Hé!  enfent,  mou  nomi,       Pardon  je  te  demande!  » 

34  0  n'ent  descendu  l'enfent       L'ent  mis  dans  la  chambrièro. 
3  5  Et  les  roumior  s'en  vent       Mènent  jouyeuse  vioya. 

H  [St-Genest-Mallifaux)  4. 

1  Si  n'en  sont  tré  roumios       Que  s'en  vant  à  St-Jacques  ; 

2  N'emmenavon  un  éfant       Que  semblavo-z-un  ange. 


1 .  Une  variante  de  Marlhes  dit  :  «  Si  l'ont  pris,  l'ont  monté  —  à  l'échaffaud 
de  guerre.  » 

2.  Ces  mélancolies,  ces  tristesses. 

3.  Dans  son  Voyage  au  levant,  imprimé  en  1665,  Thévenot,  1.  II,  ch.  75, 
parlant  des  Coptes,  s'exprime  ainsi  :  u  lis  disent  qu'au  jour  de  la  cène  on  ser- 
»  vit  à  Notre-Seigneur  un  coq  rôti,  et  qu'alors  Judas  étant  sorti  pour  aller 
»  faire  le  marché  de  Notre-Seigneur,  il  commanda  au  coq  rôti  de  se  lever  et 
»  de  suivre  Judas;  ce  que  fit  le  coq,  qui  rapporta  ensuite  à  Notre-Seigneur  que 
»  Judas  l'avait  vendu,  et  que  pour  cela  ce  coq  entrera  en  paradis.  » 

Parmi  les  manuscrits  rapportés  d'Ethiopie  par  M.  d'Abbadie,  il  se  trouve  un 
volume  dont  le  titre  a  pour  équivalent  :  Actes  de  la  passion.  Un  chapitre  de  ce 
volume,  intitulé  :  Le  livre  du  coq,  développe  la  légende  indiquée  par  Thévenot. 
Catalogue  raisonné  des  manuscrits  éthiopiens,  appartenant  à  M.  A.  T.  d'Abbadie, 
in-4'',  imp.  impériale.  Paris,  1859.  _   , 

4.  Transcrit  par  J.-B.  Riocreux,  de  Marlhes,  sous  la  dictée  de  la  veuve  Clé- 
ment. 


CHANTS  DE    PAUVRES  475 

5  Le  premier  logis  qu'ont  fait       S'appelle  Dominique. 

4  N'aguéron  pas  entré       L'enfant  demande  à  boire. 

5  Chambrière  prend  le  pot       Et  l'enfant  la  chandelle; 

6  Tout  en  tirant  du  vin       D'amour  elle  le  prie. 

7  «  Siou  pas  venu  si  loin       Pour  rompre  mon  voyage*, 

8  Ni  pour  déplaire  à  Dieu       Ni  à  Monseigneur  Saint  Jacques.  » 

9  Elle  a  pris  les  tasses  d'argent       Les  a  mises  dans  sa  besace. 

10  Quand  lou  roumios  s'en  vant       Maître  tait  que  chanter, 

1 1  Quand  lou  roumios  s'en  vant       La  chambrière  n'en  plure. 

12  Lui  ont  dit  :  «  Que  pleurez  vous       Que  tant  vous  chagrinée? 

1 3  —  Les  tasses  de  l'argent       Les  roumios  lou  n'empourton. 

14  —  Attends,  attends,  roumios.       Attends,  vouleurs  de  tasses! 

1 5  —  Que  n'en  sièsen  pendus       Ormi(?)  que  nous  lé  sachat!  » 

16  N'ont  visité  les  grands       N'ont  point  trouvé  de  tasses; 
ï-j  N'ont  visité  l'enfant       Les  ont  trouvé  dans  sa  besace. 

18  Mais  si  n'ont  pris  l'enfant       L'ont  mené  pendolère; 

19  Trois  fois  ils  l'ont  monté       Trois  fois  corde  a  brisée; 

20  Mais  la  quatrième  fois       I  li  ont  mis-t-une  chaine. 

21  «  Allez,  père,  allez       Faire  votre  voyage, 

22  Partout  onte  passaris       Faisez  comme  si  ly  èrou, 
25  Et  onte  loujaris       Étrènna  lo  chambrièro, 

24  Et  quand  retournaris       Ecchi  tourna  passa,  » 

25  Quand  son  père  revient       De  faire  son  voyage, 

26  Tant  loin  que  l'enfant  l'a  vu       L'enfant  s'est  mis  à  rire. 

27  «  Enfant,  mon  bel  enfant.       Qui  t'a  sauvé  la  vie? 

28  —  C'est  le  grand  Dieu  du  ciel       Et  la  vierge  Marie. 

29  —  Enfant,  mon  bel  enfant.        Qui  t'a  porté  à  vivre? 

30  —  Un  petit  oiseau  blanc       Qui  m'a  porté  à  vivre. 

3 1  —  Enfant,  mon  bel  enfant       Couperai-je  la  chaîne? 

32  —  Nanni,  père,  nanni,       Faut  quérir  la  Justice. 

33  —  Justice  de  cions       L'enfant  est  encore  en  vie! 

34  —  Sitôt  je  le  croirai       Comme  poulet  rôti  chante!  » 

35  Le  poulet  vole  au  ciel       Trois  fois  n'a  battu  l'aile. 

36  Ont  descendu  l'enfant       Y  ont  monté  la  chambrière. 

37  La  chambrière  se  pend       Avecque  trois  fils  de  laine  2. 

III  [Fraisses]  3. 

1  I-z-en  sont  trois  romios  ;       Tous  trois  s'en  vont  à  Saint-Jacques, 

2  Premier  logis  qu'ils  font,       L'enfant  demande  à  boire; 

3  La  chambrière  prend  le  pot,       L'enfant-z-et  la  chandelle; 

4  Tout  en  tirant  du  vin       Parlant  du  mariage. 

i.  Le  pèlerinage  de  St-Jacques  était  inefficace,  si  l'on  commettait  un  péché 
mortel,  soit  en  allant,  soit  en  venant. 

.    2.  La  chanteuse  dit  parfois:  avec  un  fil  de  laine,  d'autres  fois:  avecque  sa 
jarretière. 

3.  Chanté  par  Jean  Civet. 


476  V.   SMITH 

5  «  Oh  non!  z-oh  non!  z-oh  non!       Faut  faire  nos  voyages.  » 

6  Dau  temps  qu'ils  dormiont       La  chambrière  mit  les  tasses 
D'argent  fin  dans  sa  besace. 

7  Quand  vient  au  lendemain       Que  les  romios  départent, 

8  L'hôtesse  se  mit  à  chanter        La  chambrière  pleuravo. 

9  «  Que  pleurez-vous  chambrière       Que  tant  vous  soupirez  ? 

10  —  Pleure  les  tasses  d'argent  fin,       Les  romios  les  emportent. 

1 1  —  Arrête,  arrête  ici,       Romios,  voleurs  de  tasses  ! 

12  Pendus,  par  saint  Jésus  !       Pourvu  qu'il  se  sache!  » 

1 3  N'ont  visité  père  et  mère       N'ont  trouvé  point  de  tasses, 

14  N'ont  visité  l'enfant       Les  ont  trouvé'  dans  ses  besaces. 

1 5  N'en  sont  allés  trouver       De  là  monsieur  le  juge. 

16  Mais  si  n'ont  pris  l'enfant       L'ont  mené  pendolère, 

1 7  Trois  fois  ils  l'ont  monté       Trois  fois  la  corde  casse, 

18  Et  la  quatrième  fois       Ils  li  ont  mis-t-une  chaîne. 

19  «  Allez,  père-z-et  mère       Faites  votre  voyage, 

20  Recommandez  me  bien       A  monseigneur  saint  Jacques, 

21  Et  quand  vous  reviendrez       Passez  dessous  mes  fourches.» 

22  N'ont  bien  resté  six  mois       Pour  faire  leur  voyage  ; 

23  Tout  à  bout  de  six  mois       L'enfant  les  voit  venire  ; 

24  Tant  loin  les  a  vus  venir       L'enfant  s'est  mis  à  rire. 
2j  «  Enfant,  mon  bel  enfant,       Qui  t'a  sauvé  la  vie.'' 

26  —  C'est  mon  grand  Dieu  du  ciel       Et  monseigneur  saint  Jacques. 

27  —  Enfant,  mon  bel  enfant,       Ne  coupons  nous  la  chaîne  .^ 

28  —  Oh  non  !  z-oh  non  !  z-oh  non  !        Rompriez  votre  voyage  '  ; 

29  Z-en  faudra  aller  quérir       Monsieur  de  la  justice,  » 

30  Père-z-et  mère  s'en  vont       Trouver  monsieur  le  juge  : 

3 1  «  Bien  le  bonjour  z-à  vous       Monsieur  de  la  justice  : 

3  2  Venez  descendre  notre  enfant       Car  il  est  encore  en  vie. 

33  —  Votre  enfant  il  est  en  vie 

Comme  ce  chapon  rôti       I  chante  sur  la  table!'» 

34  Trois  fois  il  a  chanté       Trois  fois  l'a  battu  l'aile. 

3  5  Le  juge  alors  n'en  dit  :       «  Z-ici  quelque  miracle  !  » 

36  N'ont  descendu  l'enfant       N'ont  monté  la  chambrière. 

37  La  chambrière  a  pendu       Par  un  cheveu  de  tête. 

A  peine  le  chanteur  à  qui  je  dois  ce  dernier  chant  avait-il  terminé  qu'il 
me  demanda  si  je  connaissais  le  dicton  de  Saint-Jacques.  «  Non,  fis-je, 
quel  est-il  ?  —  Tout  va  à  Saint-Jacques,  mort  ou  vif.  —  Eh  !  qu'est-ce 
que  cela  veut  dire  ?  —  Cela  veut  dire  qu'autrefois  le  pèlerinage  de  Saint- 
Jacques  était  d'obligation  ;  si  on  ne  le  faisait  pas  de  son  vivant,  à  la  mort, 
l'âme  le  faisait  elle-même  avant  de  pouvoir  monter  au  ciel.  » 

Victor  Smith. 

I.  Une  infraction  à  certaines  procédures  judiciaires  était  sans  doute  considé- 
rée comme  une  faute  grave  annulant  les  grâces  attachées  au  pèlerinage. 


MÉLANGES 


LES  PARFAITS  EN  -DIDI. 

M.  Schuchardt  a  réuni  dans  son  Vokalismus  des  Vulgarlateins,  t.  I,  p.  55, 
plusieurs  exemples  de  parfaits  en  -didi  (-dedi)  de  verbes  en  -dere,  traités 
comme  s'ils  étaient  composés  de  dare  :  ascendideraî  au  lieu  d'ascende- 
raî,  etc.  Ces  exemples  appartiennent  à  la  basse  latinité.  Mais  ces  parfaits 
remontent  beaucoup  plus  haut.  La  preuve  nous  en  est  donnée  par  Aulu- 
Gelle,   VII,  9,  dans  le  passage  suivant  : 

((  Valerius  Antias,  in  libro  historiarum  septuagesimo  quinto,  verba  haec 
scripsit  :  Deinde,  funere  locato,  ad  forum  descendedit.  Laberius  quoque  in 
Catulario  ita  scripsit  :  Ego  mirabarquomodomammaemihi  descendideranî.  » 

On  sait  que  Valerius  Antias,  un  des  historiens  latins  mentionnés  par 
Tite-Live,  paraît  avoir  vécu  au  temps  de  Sylla  ;  et  que  le  poète  Laberius 
était  contemporain  de  César  et  de  Cicéron. 

H,  D'A.  DE  J. 

II 

POSTILLA  AD  UNA  DELLÉ  «  ÉTYMOLOGIES  FRANÇAISES 

ET  PROVENÇALES  »  DI  Adolfo  TOBLER 

{Remania,  II,  237-245). 

It.  guastada,  prov.  engresîara. 

Il  Tobler  per  queste  voci  e  per  le  forme  italiane  inguistara,  anguisîarà 
propone  quai  étimo  :  agresî-ara.  Quest'  opinione  combatte  un'  altra  uni- 
versalmente  accettata,  e  che  quindi  voleva  almeno  essere  ricordata. 
Lascio  stare  Ottavio  Ferrari,  il  quale,  spesso  acutissimo,  questa  volta 
sbagliô  la  via,  iacendo  venire  inghistara  inguist.  da  hemisextarius  vel 
potius  ab  unus  sextarius,  ma  ricorderô  come  i  lessicografi  tedeschi  s'oc- 
cuparono  di  questa  voce,  che  penetrô  altresî  nella  loro  lingua  nelle  forme 
Angster  JEngster  Engster,  e  vi  significa  'fiasco  di  vetro  con  collo  lungo  e 
stretto',  il  che  coïncide  esattamente  col  valore  délia  voce  italiana.  Già  il 
Fritsch  confronte  le  due  parole,  se  non  che  dicendo  délia  tedesca  :  'diè- 
ses Wori  kommt  von  eng,  angusîus\  pare  volerle  attribuire  origine  nazio- 


478  MÉLANGES 

nale.  L'Adelung  invece  ci  vede  un'  importazione  straniera  :  'questo 
nome,  die'  egli,  è  dal  latino  angustus,  0  piuttosto  viene  direttamente  dalP 
'\X2X\3x\0 anguistara  inguist.  anghist.  inghist.'  Non  altrimenti  il  Grimm  s.  v. 
Angster  'dall'  ital.  anguistara  inguist.,  che  riconducono  al  lat.  angustus\ 
Un  po'  più  riservato  lo  Schmelier  P  105  :  «  probabilmente  dall'it.  angu- 
stara;dâangosîo  (sic)».  Dubita  quindi  rispetto  alla  voce  tedesca,  ma  gli  è 
chiaro  che  la  italiana  viene  da  angustus.  E  questa  è,  a  parer  mio,  la  vera 
etimologia. 

Quale  délie  due  derivazioni  s'accetti  (0  da  angrest-  0  da  angust-)  sta 
che  le  forme,  le  quali  incominciano  da  an-,  sono  le  primigenie  ;  in-  n'  è 
una  modificazione.  Il  Tobler  non  reca  esempii  che  del  procedimento 
diverso  {in-  primigenio  mutato  in  an-  per  la  tendenza  notissima  a  sosti- 
tuire  l'a  aile  vocali  e,  i  nella  prima  sillaba  âtona  d'una  parola),  il  quale 
nel  nostro  caso  non  ebbe  luogo.  Era  necessario  quindi  recare  esempii 
di  quel  mutamento  che  si  opero  nelle  voci  che  qui  ci  occupano,  cioè  di 
an-  in  in-;  p.  es.  ambasciata  imh.  e  molto  di  fréquente  in  dialetti  setten- 
trionali,  specialmente  emiliàni  e  lombardi,  p.  es.  impolla,  ingossa, 
inguilla  per  ampolla,  angoscia,  anguilla.  È  facile  ravvisare  in  questo  muta- 
mento l'influenza  del  prefisso  in-. 

Quanto  al  gui  di  anguistara  da  angrestaria  il  Tobler  dice  :  'r  a  disparu 
et  a  été  remplacé  par  u  (r)  comme  cela  a  eu  lieu  aussi  dans  plusieurs 
autres  mots  après  les  gutturales  :  ainsi  squittino  est  incontestablement 
scrutinium;  guitto  (bologn.  guett),  dont  l'étymologie  n'a  pas  encore  été 
trouvée,  peut  être  regardé  comme  identique  avec  son  synonyme  greîto'. 
Lasciando  stare  che  due  esempii  soltanto  non  sono  'plusieurs',  dobbiamo 
notare  che  ne  l'une  ne  l'altro  è  conchiusivo.  Quanto  al  primo  esempio  il 
confronte  fra  gui  [gué)  da  gre  (in  anguist.  da  angrest.)  e  qui  da  cru  (in 
squitt.  da  scrut.^  non  è  esatto  in  tutte  le  sue  parti.  Di  squittino  parla  già 
lo  Schuchardt.  Nel  vol.  II,  p.  274  esegg.,  reca  numerosi  esempii  di  ky 
e  eu,  che  in  latino  si  mutano  in  cui  (gui),  e  nel  vol.  III,  p.  2  58aggiunge: 
'Del  tutto  conforme  è  l'italiano  squittino  =  scuttino  =  scrutinio'  '.  Ora, 
come  in  tutti  gli  esempii  latini,  cosi  anche  in  questo  italiano,  Vu  dopo 
k  (g)  è  la  vocale  decisiva  ;  da  essa  soltanto  puô  svilupparsi  il  suono  u', 
ui^.  In  angrest-ara  quando  pure  (0  a  togliere  lo  scontro  délie  due  r  0 

1.  Dell'  omissione  délia  r  egli  non  parla;  probabilmente  precedette  metatesi  ; 
da  scrutinarc  prima  scutrinare  {^spagn.  escudrinar);  poi  torse  per  dissimilazione 
{r-r  =  .-r)  la  r  sparî.  In  questo  caso  squittino  sarebbe  sostantivo  verbale  di 
s^uittinare.  Notiamo  anche  la  forma  sanese  scontrirurc,  che  ha  la  metatesi;  l'ag- 
gmnta  délia  n  fa  perô  supporre  immistione  del  verbo  scontrarc  riscontrare  'rive- 
dere  il  conto  se  torna  bene,  collazionare  una  scrittura,  ecc.',  significazione 
abbastanza  affine  a  'fare  il  computo  délie  voci'.  Onde  la  /  nel  port,  escoldrinhar? 

2.  Come  si  spiega  il  francese  aiguille,  pron.  c-gùi-W?  Littré  dice  da  acicula, 
che  non  puô  essere  ;  i  più  dicono  :  immeaiatamente  da  acucla,   come  l'ital.  agu- 


iT.  guastada  479 

senza  questo  motivo)  la  r  del  tema  sia  sparita  e  questo  si  sia  ridotto  ad 
anghest-,  il  nesso  ghe  mal  si  sarebbe  mutato  in  gui.  Ma  c'  è  greîto  e 
guitto,  sinonimi.  Le  due  voci  sono  ben  lontane  dall'  avère  significazione 
cosî  vicina  da  formare  sinonimia  '  ;  tutt'  al  più  i  loro  significati  si  toccano 
in  alcun  punto.  Ma  ciô  rileva  poco;  il  rappresentare  idée,  che  non  sieno 
se  non  leggiermente  affini,  non  escluderebbe  da  per  se  la  comune  origine. 
Quello  di  cui  ora  si  tratta  è  la  questione  fonetica  :  a  conferma  dell'  asser- 
zione  che  angui-  possa  corrispondere  a  angre-,  il  Tobler  cita  guitto  da 
gretto  ;  ma  a  rendere  alquanto  probabile  l'improbabilissima  identità  di 
queste  due  voci,  fa  d'uopo  precisamente  cominciare  dal  dimostrar  possi- 
bile  l'equazione  gui=^gre.  L'argomentazione  perde  quindi  o  interamente 
G  almeno  in  grandissima  parte  il  suo  vigore^. 

Se  invece  ammettiamo  quai  étimo  angust-aria  tutto  procède  benissimo. 
Anzi  tutto  notiamo  che  la  forma  primigenia  angustara  ricorre,  seconde 
l'Adelung,  in  un  dizionario  italiano-tedesco  stampato  a  Roma  del  1 501 5. 
Da  gu  senza  veruna  difficoltà  si  sviluppô  gui.  La  formola  ghi  0  da  gu 
immediatamente,  o  forse  meglio  da  gui;  cfr.  chi  da  quis.  C'è  anche  ghe^\ 
modificazione  di  ghi.  La  Crusca  cita  ingastara  5  ;  e  ga  si  collega  più  facil- 
mente  alla  formola  ghe  che  a  verun'  altra.  Nella  visione  di  Tundalo  éd. 
Giuliari  abbiamo  agnistara^;  gni  da  nghi  nginji.  Finalmentevuolsi  ricor- 
dare  che  la  forma  ingrestara,  corrispondente  alla  provenzale,  trovasi 
nel  Vocabolario  ecclesiastico  del  1489,  di  cui  il  Biondelli  diede  un  saggio. 
È  inghestara  con  intrusione  di  r. 

glia  agocchia,  lo  spagn.  agiija  ecc.  Ma  acacia  acocla  non  puô  dare  che  ai-go-W 
0  ai-gou-'l'  ;  cfr.  nei  dialetto  attuale  picardo  agouillc.  L'Ascoli  fu  il  primo  (mi 
pare)  a  notare  la  difficoltà  che  offre  la  forma  francese  (Archivio  glottologico,  I, 
76  nota),  e  chiede  se  forse  non  risalga  'ail'  antico  agugilla  (acucilla)  cosi  larga- 
mento  rappresentato  fra  i  Ladini'.  Ne  dubito;  io  già  da  più  anni  spiego  ai 
miei  allievi  fr.  aiguille  da  acucla  acukla ;  il  dittongo  dovrebbe  naturalmente  essere 
disteso,  cioè  m;,  poi  per  la  tendenza  délia  lingua  francese  divenne  raccollo  :  ui 
corne  in  lui,  lui. 

1.  Vedasi  p.  es.  il  Tommaséo  sotto  le  due  voci. 

2.  C  è  altrove  guitto?  dizionanetto  lorenese  del  Jaclot  trovasi  ouëtlne;  poichè 
ou  qui  rappresenta  gu  {=  w  germ.,  v  lat.)  p.  es.  ouade  'garde',  ouëyn  'gain, 
saison  d'automne',  oué  'voit',  abbiamo  in  on'ctene  un  derivato  da  un  supposto 
(0  esistente?)  ouet  =  guet.  La  significazione  , vilenie,  ordure'  corrisponde  perfet- 
tamente.  —  Nell'  aragonese  e  catalane  c'  è  guito  guit,  che  il  Diez  registra  senza 
indicarne  l'origine  e  la  sig.  Michaelis  (Jahrb.  f.  rom.  Lit.  XIII  210)  fa  venire 
dal  basco. 

3.  Senza  dubbio  una  délie  tante  ristampe  di  quel  dizionario,  di  cui  io  trattai 
nel  Bcitrag  zur  Kundc  der  norditalienischen  Mundarten.  Io  di  edizioni  romane  non 
registrai  che  una  del  400,  stampata  probabilmente  a  Roma  e  una  del  1521. 

4.  Nell'ediz.  C'del  m'ioBellra^ an gestera ;  nel  codice  B  ingestera  (in  ambedue  i 
luoghi  g  rappresenta  la  gutturale). 

5.  E  nel  cod.  A'  del  Beitrag  engastera. 

6.  Il  Gaiter  nel  Propugnatore,  VI,  309  l'annovera  fra  le  voci  tuttodl  in  use  a 
Verona. 


480  MÉLANGES 

Che  guastada  sia  altra  délie  tante  forme  délia  nostra  voce,  è  fuor  di 
dubbio',  e  forse  è  di  quelle  modificazioni  alquanto  arbitrarie  in  cui  non 
è  da  cercare  rigorosa  corrispondenza  di  ciascun  suono*.  Il  Tobler  con- 
fronta questa  voce  col  primigenio  agresî-,  immune  ancora  dall'  intrusione 
di  n,  e  ci  vede  per  conseguente  la  solita  aferesi  di  a.  Noi  cominciamo 
dal  notare  le  forme  intermedie  citate  dalla  Crusca  inghestada  =  inghe- 
stara,  e  ingastada  =  ingastara.  La  sillaba  iniziale  in-  andô  facilmente 
perduta,  come  quella  che  simula  il  prefisso  in-.  Quanto  alla  desinenza, 
il  Tobler,  che  nell'  étimo  da  lui  proposto  aveva  la  formola  r-r,  poteva 
ammettere  r-d  quai  prodotto  di  dissimilazione.  A  noi  ciô  non  riesce  pos- 
sibile;  e  mancandoci  esempii  di  r,  che  da  per  se  si  sia  mutato  in  d, 
vediamo  in  -ada  in  luogo  di  -ara  uno  scambio  di  suffissi?.  Giova  notare 
finalmente  la  forma  sanese  guastarda,  registrata  dal  Politi,  col  suffisso 
-arda,  che  abbiamo  in  chiavarda,  leccarda,  scafarda  ecc.  Quanto  alla 
sillaba  gua,  essa  dérivera  (come  il  Tobler  stesso  nota)  da  gui  0  gue; 
origine  immediata  da  gu  sarebbe  e  foneticamente  4  e  storicamente  (poi- 
chè  angustara  avrà  ben  tosto  ceduto  interamente  aile  forme  con  -gui-i) 

molto  raeno  probabile. 

Ad.  Mussafia. 
III 

NOMS  DE  PEUPLES  PAÏENS  DANS  LA  CHANSON  DE  ROLAND. 

M.  Joseph  Haupt  a  bien  voulu  m'envoyer,  à  propos  de  l'article  de 
notre  dernier  numéro  dont  je  viens  de  reproduire  le  titre,  un  mémoire 
qu'il  a  publié  à  Vienne  en  1870  et  oi^i  plusieurs  des  identifications  que 
j'ai  proposées  avaient  déjà  été  faites.  Je  suis  excusable  de  l'avoir  ignoré, 
car  le  titre  de  ce  mémoire,  le  Palais  et  le  temple  dace  sur  la  colonne  Tra- 
jane,  ne  faisait  guère  supposer  qu'il  y  fût  parlé  de  nos  chansons  de 
geste,  mais  je  m'empresse  de  reconnaître  la  priorité  qui  appartient  à 
M.  Haupt.  Il  a  expliqué  avant  moi  les  noms  de  Sorbres,  Leutis,  Bruise  et 
Pinceneis.  Je  suis  assez  embarrassé  pour  dire  qu'en  dehors  des  résultats 
qui  nous  sont  communs,  toutes  les  interprétations  de  M.  H.  me  semblent 
fort  aventureuses,  la  plupart  dénuées  de  toute  espèce  de  vraisemblance. 
Il  n'y  a  que  l'identification  de  Gros  (v.  3219,  oublié  par  M.  Gautier  dans 
son  glossaire)  à  Grudi  qui  me  semble  mériter  d'être  examinée. 

G.  P. 

1.  Cosi  anche  il  Ferrari,  il  quale  dal  suc  unus  sextarius  fa  venire  ^inghistara 
et  guastada'  ;  aggiugne  per6  che  il  Monosini  traeva  la  seconda  voce  da  ya^rpo- 
etôïi;  ed  altri  dal  germ.  Watcr  'aqua'.  Si  vede  che  molti  si  sono  occupât!  délia 
nostra  voce. 

2.  Che  ci  fosse  immistione  d'altra  voce?  Non  saprei  di  quale. 

3.  Çfr.  contrada,  masnada  ecc. 

4.  È  nel  portoghese  esijuadrinhar  il  i]ua  immédiate  successore  di  eu  in  scutri- 
nare  ? 


COMPTES-RENDUS 


Johannis  de  Alta  Silva  Dolopathos,  sive  de  rege  et  septem  sapientibus. 
Herausgegeben  von  Hermann  Oesterley.  Strasbourg,  Trùbner,  1873,  in-8", 
xxiij-100  p. 

Dans  la  préface  qu'il  a  mise  en  1856  en  tête  de  l'édition  elzevirienne  du  Dolo- 
pathos français  d'Herbert,  M.  A.  de  Montaiglon  a  solidement  établi  que  ce 
poème  était  la  traduction,  non  pas  de  l'ouvrage  latin  intitulé  Historia  septem 
sapicntum,  mais  bien  d'un  original  composé,  dans  les  dernières  années  du 
XII«  siècle,  par  un  moine  de  l'abbaye  de  Haute-Seille,  dans  le  diocèse  de 
Toul,  nommé  Jean.  L'habile  critique  s'appuyait  d'une  part  sur  les  déclarations 
du  traducteur  français,  lequel  écrivait  au  commencement  du  XIII°  siècle,  d'autre 
part  sur  la  dédicace  de  l'ouvrage  de  Jean  de  Haute-Seille  à  l'évêque  de  Metz 
Bertrand  (1 179-1212),  dédicace  publiée  par  D.  Mârtène  dans  son  Amplissima 
Colkctio  d'après  un  manuscrit  de  l'abbaye  d'Orval,  dans  le  diocèse  de  Trêves. 
Martène  n'avait  d'ailleurs  donné  aucun  renseignement  sur  l'ouvrage  même  de 
Jean,  et  M.  de  Montaiglon  remettait  aux  érudits  allemands  le  soin  de  rechercher 
ce  qu'étaient  devenus  les  manuscrits  d'Orval  et  de  vérifier,  par  l'examen  du 
texte  de  Jean,  l'exactitude  de  ses  raisonnements. 

Quand  même  ils  eussent  dli  rester  privés  de  confirmation  matérielle,  ces 
raisonnements  en  eux-mêmes  étaient  convaincants.  Le  roman  indien  de  Sindibâd 
se  présente  dans  la  littérature  du  moyen  âge  sous  deux  formes  absolument 
différentes,  le  poème  des  Sept  sages  (dont  ne  diffèrent  pas  sensiblement  le  roman 
en  prose  français  et  le  livre  latin  appelé  Historia  septem  sapicntum)  et  le 
poème  d'Herbert,  le  Dolopathos.  Herbert  déclare  qu'il  a  traduit  un  récit  latin 
du  moine  Jean  de  Haute-Seille  (ou  Selve)  ;  on  a  la  dédicace  mise  par  ce  moine 
en  tête  de  son  livre  ;  donc  Herbert  a  dit  la  vérité.  Ce  livre  n'était  sûrement  pas 
VHistoria  septem  sapicntum,  car  ce  récit  a  avec  celui  d'Herbert  si  peu  de  points 
de  contact  qu'il  est  impossible  de  considérer  l'un  comme  une  traduction  de 
l'autre.  Il  était  donc  évident,  d'après  les  remarques  de  l'éditeur  d'Herbert,  que  le 
moine  Jean  avait  composé  un  roman  latin  dont  on  n'avait  plus  que  la  dédicace, 
qui  était  extrêmement  différent  de  VHistoria  septem  sapicntum,  et  qu'Herbert  avait 
dû  traduire  fidèlement.  C'est  ce  que  la  plupart  des  savants  qui  parlèrent  du 
Dolopathos  après  l'érudit  français  reconnurent  sans  difficulté. 

La  question,  amenée  à  ce  point  par  M.  de  Montaiglon,  fut  reprise  en  1864 

par  M.  A.  Mussafia,  qui  découvrit  à  la  Bibliothèque  de  Vienne  un  manuscrit 

du  XV°  siècle  contenant  un  texte  latin  qu'il  reconnut  pour  l'original  d'Herbert. 

Il  en  publia  {Mêm.  de  l'Acad.  de  Vienne,  t.  XLVIII)  quelques  fragments  avec  les 

Remania,  Il  3^ 


482  COMPTES-RENDUS 

passages  correspondants  du  français,  et  les  donna  sans  hésiter  comme  apparte- 
nant à  l'ouvrage  de  Jean  de  Haute-Seille.  Le  manuscrit  de  Vienne  manquait 
cependant  du  caractère  qui  y  aurait  le  plus  sûrement  fait  reconnaître  cet  ouvrage  : 
il  ne  contenait  pas  la  dédicace  du  manuscrit  d'Orval,  et,  chose  plus  curieuse,  il 
commençait  par  les  mots  Cum  igitiir,  ce  qui  indiquait,  comme  M.  Mussafia  sut 
l'induire  de  diverses  circonstances,  qu'il  lui  manquait  également  un  prologue.  On 
s'accorda  généralement  à  admettre  avec  le  savant  professeur  de  Vienne  que  ce 
manuscrit,  sous  le  nom  d'Historia  Lucinii,  contenait  bien  l'œuvre  de  Jean  et 
l'original  d'Herbert  \ 

M.  Mussafia  revint  sur  ce  sujet  en  1867  {Mêm.  de  l'Acad.,  t.  LVII)  pour 
annoncer  qu'il  avait  découvert  à  Prague  deux  autres  manuscrits  de  l'Historia 
Lucinii,  et  pour  imprimer  trois  des  récits  de  l'ouvrage  latin,  confrontés  en  partie 
avec  le  poème  français  et  avec  une  ancienne  version  allemande.  M.  Mussafia 
faisait  pressentir  qu'il  publierait  prochainement,  d'après  ces  trois  manuscrits, 
l'œuvre  du  moine  lorrain. 

Cette  promesse  n'a  pas  été  réalisée.  Cependant  l'appel  adressé  aux  savants 
allemands  par  M,  de  Montaiglon  avait  donné  à  M.  Hermann  Oesterley  l'idée  de 
chercher  à  suivre  la  piste  du  manuscrit  d'Orval  d'où  Martène  avait  tiré  la 
dédicace.  Ses  efforts  furent  d'abord  infructueux  :  il  apprit  en  effet  que  l'abbaye 
d'Orval,  avec  sa  riche  bibliothèque,  avait  été  pillée  et  complètement  détruite 
par  les  Français  en  1793.  En  même  temps  qu'il  aboutissait  à  cette  impasse, 
M,  Oe.,  guidé  par  une  singulière  interprétation  de  M.  Karl  Gœdeke,  concevait 
l'idée  que  l'ouvrage  de  Jean  devait  être  en  vers.  Il  exprimait  sa  conviction 
dans  un  article  de  la  Gazette  d'Augsbourg  (février  1872)  :  le  texte  contenu 
dans  les  trois  manuscrits  de  Prague  et  de  Vienne,  ainsi  que  dans  un  quatrième 
découvert  par  M.  Oe.  à  Insbruck,  n'était  suivant  lui  qu'un  remaniement 
en  prose  du  poème  de  Jean  ;  il  indiquait  même  divers  passages  011  les  vers 
originaux  lui  semblaient  avoir  été  conservés,  et  il  annonçait  l'intention  de  restituer 
le  poème  d'après  la  version  en  prose.  Je  signalai  cet  article  ici  (Rqmania  I  399) 
pour  dire  que  cette  hypothèse  ne  s'appuyait  sur  rien  et  que  les  passages  allégués 
ne  ressemblaient  nullement  à  des  vers. 

M.  Oesterley  devait  lui-même  se  charger  de  détruire  sa  dernière  conjecture. 
En  effet,  peu  de  temps  après  l'article  de  la  Romania,  il  apprenait  que  lors  de  la 
destruction  d'Orval  les  moines  s'étaient  enfuis  par  un  souterrain  en  emportant 
ce  qu'ils  avaient  de  plus  précieux,  et  que  beaucoup  de  manuscrits  provenant  de 
cette  abbaye  se  trouvaient  à  Luxembourg  dans  la  bibliothèque  de  VAthcnaeum. 
Les  recherches  faites  à  la  prière  de  M.  Oe.  par  le  docteur  Schoetter,  bibliothé- 
caire de  cet  établissement,  amenèrent  la  découverte  du  manuscrit  en  question, 
qui  contient  la  dédicace  et  la  préface  manquant  aux  quatre  autres,  et  qui  est 
incontestablement  celui  que  D.  Martène  a  vu  au  siècle  dernier.  Ainsi  la 
question  de  l'original  d'Herbert  a  été  définitivement  résolue,  et  le  résultat  que 
M.  de  Montaiglon  avait  obtenu  par  le  raisonnement  a  trouvé  une  confirmation 

1 .  Les  circonstances  qui  viennent  d'être  mentionnées  et  la  date  récente  du  ms.  permet- 
taient encore  de  douter  :  M.  Landau  [Qucllen  des  Dccamerone^  p.  129)  et  M.  Comparetti 
[Virgilio  nel  medio  evo  \  306)  étaient  l'un  et  l'autre  portés  à  croire  que  le  texte 
découvert  par  M.  Mussafia  était  une  traduction  du  français. 


JoHANNES,  Dolopaîlios,  ligg.  voti  Oesterley  483 

positive.  Chacun  des  trois  savants  qui  ont  provoqué,  commencé  et  mené  à  bien 
cette  recherche,  participe  au  mérite  du  succès,  que  le  dernier  a  plus  particuliè- 
rement remporté. 

Le  texte  du  ms.  d'Orval,  généralement  meilleur  que  celui  des  manuscrits 
secondaires,  n'en  diffère  d'ailleurs  pas  sensiblement  (sauf  l'omission  dans  ceux-ci 
de  la  dédicace  et  du  prologue),  et  M.  Oe.  exagère  la  distance  qui  les  sépare. 
Il  dit  par  exemple  à  M.  Mussafia,  auquel  il  dédie  son  livre  :  «  Il  ne  vous  a  pas 
été  donné,  à  la  vérité,  de  ramener  à  la  lumière  l'ouvrage  même  de  «  dam  Jehan  », 
longtemps  cherché  et  cru  perdu,  mais  vous  avez  pourtant  le  mérite,  par  la 
découverte  de  plusieurs  dérivations  (ausflùsse)  de  l'original  dans  des  manuscrits 
autrichiens,  d'avoir  établi  le  premier  le  rapport  du  Dolopathos  français  à  son 
modèle  latin,  et  d'être  devenu  par  là  le  phare  qui  a  éclairé,  pour  un  chercheur 
plus  heureux,  la  route  vers  le  trésor  disparu.  »  Ces  paroles  pourraient  induire 
en  erreur  :  les  copies  autrichiennes  ne  sont  pas  des  «  dérivations  »  de  l'original, 
c'en  sont  de  véritables  manuscrits,  moins  anciens  seulement  et  moins  complets  que 
celui  d'Orval,  et  M.  Mussafia  a  découvert  et  reconnu,  non  pas  des  imitations 
de  l'ouvrage  de  Jean,  comme  on  le  croirait  presque  en  lisant  M.  Oe., 
mais  cet  ouvrage  lui-même.  Cette  opinion  de  M.  Oe.  sur  le  rapport  des 
mss.  l'a  conduit  à  n'en  faire  pour  la  constitution  du  texte  qu'un  usage  trop 
restreint  :  «  Je  pouvais,  dit-il,  imprimer  le  ms.  d'Orval,  sans  qu'il  semblât  utile 
de  tenir  compte  des  dérivations,  beaucoup  plus  modernes,  dépourvues  de  toute 
autorité,  et  avec  cela  incomplètes  ou  effroyablement  fautives.  »  Il  est  vrai  qu'il 
ajoute  :  «  Cependant  j'ai  exactement  comparé  le  ms.  d'Insbruck  d'un  bout  à 
l'autre,  et  les  trois  mss.  découverts  par  Mussafia  pour  les  extraits  qu'il  donne, 
mais  je  n'ai  pas  trouve  de  variantes  dignes  d'être  mentionnées.  »  Cette  dernière 
phrase  nous  montre  ce  qu'il  faut  entendre  par  les  «  dérivations  »  autrichiennes  ; 
quant  à  la  collation  des  quatre  mss.  autrichiens  par  M.  Oe.,  il  est  permis  de 
douter  qu'elle  ait  été  aussi  soigneuse  qu'il  le  dit,  et  en  tout  cas  il  aurait  pu  en 
mieux  profiter.  Des  leçons  mauvaises  de  son  texte  se  trouvent  corrigées  par 
les  fragments  de  M.  Mussafia,  sans  qu'il  s'en  soit  jamais  aidé.  En  voici  quelques 
exemples.  P.  4,  I.  21  cai,  M.  (]ui  ;  47,  30  uteres,  M.  utere;  48, 16  iacturum,  M. 
iactaram;  51,21  pertitus,  M.  partitis;  6c),  1 1  apruta,  M.  abrupta;  81,  36  dimisso, 
M.  démisse.  Je  ne  cite  que  des  fautes  évidentes,  dont  la  correction  était  indiquée 
même  sans  le  secours  des  mss.  secondaires^  mais  avec  ce  secours  on  aurait 
souvent  pu  améliorer  le  texte.  Ces  mss.,  que  la  commune  suppression  du  début 
classe  dans  une  même  famille,  paraissent  à  leur  tour  différer  de  valeur  :  celui  de 
Vienne  est  le  plus  rapproché  de  celui  d'Orval,  avec  lequel  il  semble  même  avoir 
des  fautes  en  commun  (p.  ex.  81,  25  seque  au  lieu  de  se).  Leur  date  récente  les 
a  trop  fait  mépriser  par  l'éditeur,  —  Un  autre  secours  qu'il  a  négligé  pour  la 
constitution  critique  de  son  texte,  c'est  la  traduction  d'Herbert.  Si  le  roman 
latin  peut  servir  en  maint  endroit  à  nous  faire  discerner  entre  les  variantes  des 
mss.  la  bonne  leçon  des  poèmes  français,  celui-ci  à  son  tour  peut,  en  nous 
faisant  connaître  le  texte  qu'Herbert  avait  sous  les  yeux  et  qui  était  plus 
ancien  que  tous  les  nôtres  (et  sans  doute,  comme  on  le  verra  plus  loin,  particu- 
lièrement sûr),  nous  indiquer  quelquefois  la  vraie  forme  de  l'original.  M.  Oe.  n'a 
pas  non  plus  employé  cette  ressource. 


484  COMPTES-RENDUS 

Au  reste,  indépendamment  de  ces  observations,  le  texte  du  Dolopathos  n'a 
pas  partout  été  revu  avec  toute  la  minutie  désirable.  Quoique  bon  en  général, 
et  quoiqu'il  ait  été  anciennement  revu  par  un  correcteur  intelligent,  le  manuscrit 
d'Orvalades  fautes  comme  tous  les  manuscrits  ;  M.  Oesterley  s'est  permis  avec 
toute  raison  de  les  corriger  quand  elles  rendaient  le  texte  inintelligible,  mais 
il  ne  l'a  pas  fait  assez  souvent,  et  il  l'a  fait  parfois  à  tort  ou  à  faux. 
Je  dois  appuyer  cette  critique  de  quelques  exemples.  Dans  le  nombre  se 
trouvent  certainement  comprises  quelques-unes  des  trop  nombreuses  fautes  d'im- 
pression, que  l'éditeur  excuse  par  son  éloignementde  l'imprimerie,  et  dont  il  corrige 
lui-même  une  trentaine. —  P.  3,1.  14  ss.,  on  ne  comprend  rien  à  la  phrase  telle 
qu'elle  est  imprimée.  Je  crois  qu'il  faut  mettre  après  conucrunt  un  point  et  non  une 
virgule,  lire  dum  aut  pour  cumautcm,  aut  (1.  16)  pour  ut  et  même  pour  ut  dum. — 
La  phrase  qui  se  lit  p.  5,1.  26,  29,  est  également  obscure,  et  elle  a  été  refaite 
dans  les  mss.  secondaires. Elle  devient  plus  claire  en  lisant  solebat  pour  soUbant, 
et  en  transportant  après  ingratus  la  virgule  qui  est  avant.  —  P.  6,  1.  2  peperat, 
I.  pcpererat  (M.  pcpcrit);  1.  3  boîronibus,  1.  botrionibus  ;  1.  18  vino  meram,  M.  v. 
et  mero,  1.  vino  mero  ou  plutôt  mcraco.  —  P.  7,  1.  16  quidcm,  1.  quidam  ;  I.  3 1 
hoc  saltem  in  occultis  linguis  efficiunt  vcnenosis,  1.  occulta,  ejficiant  ;  1.  31-32 
Exacucrunt,  1.  Exacuunt;  1.  35  curam,  1.  curiam.  —  P.  8,  1.  13  vestrequc,'\z 
garderais  vo;^UÊ,  en  supprimant  la  virgule  après  Cwar  ;  I.  22  il  doit  manquer 
après  Augusti  le  mot  immemor  (cf.  Herbert,  v.  375).  —  P.  9,  1.  36  rcspondi, 
1.  respondendi.  —  P.  11,  1.  9-10,  phrase  évidemment  altérée,  il  faut  peut-être 
soronm  pour  sororis  ;  \.  17  laudis,  1.  ludis.  — P.  12,  1.  51  anna,  M.  Oe. 
corrige  annuis,  1.  antea. —  P.  13,  1.  i  Luscino,  \.  Luscinio  (en  général  il 
aurait  mieux  valu  adopter  la  forme  Lucinius);  1.  34  augustia,  I.  an- 
gustia.  —  P.  14,  1.  28  àluti,  M.  Oe.  corrige  astuti,  1.  acuti  (Herb.,  v. 
1430).  —  P.  15,  1.  35  evaderat,  1.  évadent.  —  P.  16,  I.  34  esse,  1.  esset.  — 
P.  17,  1.  25  Virgilio  ad  deducendum  corpus  egresso,  M.  Oe.  change  corpus  en 
tempus  inutilement  :  c'est  le  français  «  déduire  son  corps  »  ;  cf.  Hèrb.  1856.  — 
P.  18,  1.  5  callidam,  1.  calidam.  —  P.  20,  1.  18  la  leçon  repedas  donne  un  sens 
étrange  ;  ce  mot  étant  suppléé  par  l'éditeur,  il  n'y  a  sans  doute  qu'une  faute 
d'impression  pour  repedes.  —  P.  21,  1.  25  il  était  tout  à  fait  inutile  de  changer 
Levé  en  Bene.  —  P.  27,  1.  i  i-i  5  la  phrase  ne  reprend  de  sens  qu'en  mettant 
deux  points  après  omnes  et  en  changeant  offcrebatur  en  offcrebantur  ;  1.  37,  il  faut 
un  point  d'interrogation  après  conor.  —  P.  28,  I.  32  facto,  1.  jato  ;  en  outre 
après  ce  mot  il  faut  intercaler  une  épithète  comme  mobili.  —  P.  31,  I.  32 
après  virtutis  suppl.  rncmor.  —  P.  32,  1.  36  manum,  1.  manuum. —  P.  34, 1.  27, 
suppr.  la  virgule  après  item.  —  P-  3S>  '•  ^^  séparez  ingcnas  en  in  gcnas.  — 
P.  37,  I.  18  colubrum,  1.  colubrarum.  —  P.  38,  I.  14  il  faut  un  point  après 
expeto.  —  P.  39,  I.  iÇ)  fortuna  n'a  nullement  besoin  d'être  corrigé  en  infortunio. 
—  P.  40,  1.  31  ss.  la  ponctuation  est  mauvaise,  1.  Dolopatos  autem,  cum  regibus 
principibusque  ac  regina  cum  puellis  suis  omnibus  onustis  vcpribus,  ad  locum  pedes 
venicbat.  —  P.  41,  I.  4  loca,  suppléé  par  l'éditeur,  est  inutile;  1.  13  suppr.  la 
virgule  après  miscriam.  —  P.  42^  1.  30-31  remplacez  par  une  virgule  le  point 
après  possis  et  1.  brevi  pour  brcvis.  —  P.  43,  1.  6  tcmperarit,  1.  temperavit  ;  I.  10 
catho,  1.  cantlio.  —  P.  44,  1.  24  penitendi,  i.  penitendum.  —  P-  45,  '•  27  quia, 


JoHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  48$ 

\.  quod.  —  P.  55,  1.  2  dictum,  1.  dktu  ;  1.  30  tantum,  1.  taniam.  —  P.  56, 1.  20 
iudicium,  1.  indicium  (cf.  Herb.  6445  ss.).  —  P.  61,  I.  23-24,  suppr.  la  virgule 
après /orf  et  I.  impudcntem  pour  impudcntum.  —  P.  62,  1.  17  £/5,  I.  5/5.  — 
P.  65,  1.  24-25  suppr.  les  virgules  après  eligendi  et  5/^1  et  placez-en  une  après 
vdict  (cf.  la  rédaction  un  peu  différente  de  M.).  —  P.  6j,  I.  1 1  cacabrum, 
1.  cacabum.  —  P-  71  deluserat,  1.  dduserit.  —  P.  72,  1.  19  servituti,  I.  scrvitutc. 
—  P.  76,  1.  34,  il  s'agit  des  enfants  transformés  en  cygnes  :  Tune  casum  suum 
ut  fata  illa  suprema  molorum  morem  suarum  dulcedint  vocum...  dcflentcs;  M.  Oe. 
change  tout  simplement  molorum  morem  en  disposucrunt  (!),  et  lit  :  Tune  casum 
suum,  ut  fata  illa  suprema  disposucrunt,  suarum  etc.  Il  est  clair  qu'il  faut  in 
olorum  morem  (cf.  Herb.  9693  Comme  cigne  criant  aident)  :  c'est  une  allusion  au 
«  chant  du  cygne  «.  —  P.  77,  1.  34  sonori,  I.  sonore.  —  P.  79,  I.  18  insolitam, 
\.  in  solitam;  I.  20  peperat,  1.  pepererat;  1.  29  tu,  1.  tui.  —  P.  83,  I.  25  mutc- 
tur,  1.  imitetur.  —  P.  86,  1.  14  Pcrjusa,  1.  Persuasa.  —  P.  87,  i.  14  trans- 
feretur,  1.  transferretur  ;  confirmaretcjue,  1.  confirmareturquc.  —  P.  90,  I.  7 
citropee,  I.  Cecropee\  I.  34  passum,  1.  passim.  —  P.  91,  1.  35  suppr.  la  virgule 
après  sententia.  —  P.  92,  le  vers  (je  ne  sais  de  qui  il  est)  cité  I.  20-21  est 
ponctué  de  façon  à  être  incompréhensible ,  il  faut  :  Sum  quod  eram,  nec  eram 
quod  sum,  modo  factus  utrumque;  I.  24,  1.  corruperat  ^o\xv  cornperatyS\x^^v.\2i 
virgule  après  baptisma,  et  placez-en  une  après  imposuit  et  scilicet  ;  1.  27  castri- 
margiam,  I.  gastrimargiam.  —  P.  94,  1.  i  dominare,  I.  dominari;  I.  4  simpH- 
citer,  1.  subtiliter;  1,  ^0  sternentcm,  1.  stertcntcm.  — P.  99,  I.  5-5  Luscinius... 
baptizatus  est,  nomenque  Priscum  sibi  retinuit;  il  semblerait  qu'il  s'est  appelé 
Priscus ,  tandis  qu'il  faut  lire  nomen  priscum;  cf.  Herb.  12831  :  Et  si  ot  nom 
Lucimiens,  Conques  ses  nons  ne  fut  changiez. 

Jean  de  Haute-Seille,  comme  tous  les  écrivains  latins  de  son  temps  qui  se 
piquent  d'élégance,  fait  de  très-nombreuses  citations,  surtout  de  la  Bible  et  des 
poètes  classiques  ;  il  eût  été  bon  de  les  indiquer  :  M.  Oe.  l'a  fait  à  la  fin  pour 
quelques  passages  des  Pères,  et  une  fois  seulement  (p.  2)  pour  un  vers  de 
Juvénal.  Les  vers  cités  auraient  dû  être  imprimés  comme  tels  ;  l'éditeur  en  aurait 
au  moins  ainsi  fait  disparaître  les  fautes  qui  les  déparent  quelquefois.  Ainsi 
p.  9,  les  deux  vers  d'Ovide,  Principiis  obsta  etc.,  n'auraient  pas  été  séparés  par 
un  point,  mais  par  une  virgule;  on  ne  verrait  pas,  p.  8$,  dans  un  autre 
célèbre  passage  du  même  poète.  Os  homini  sublime  dédit  etc.,  une  virgule  entre 
videre  (1.  tuerï)  et  jussit  ;  on  ne  lirait  paS;,  p.  42,  Conticuerunt  omncs  intentique 
ara  tacebant  ;  un  passage  bien  connu  d'Horace  ne  donnerait  pas,  m.  p.,  entre 
autres  fautes  qui  détruisent  le  sens,  corruens  pour  cereus;  un  autre,  p.  91,  I.  6- 
1 0,  ne  serait  pas  défiguré  par  une  virgule  de  trop,  l'omission  de  et  avant  precc 
et  la  substitution  de  rapidos  à  rabidos  ;  enfin  deux  vers  de  \'Art  Poétique  n'auraient 
pas  été  rejetés  du  texte  (p.  88)  comme  un  locus  desperatus. 

Malgré  ces  quelques  négligences,  on  doit  savoir  gré  à  M.  Oe.  d'avofr  mis 
entre  les  mains  du  public  un  texte  en  somme  satisfaisant  de  l'ouvrage  du  moine 
de  Haute-Seille.  Dans  une  intéressante  introduction,  l'éditeur  traite  différentes 
questions  que  je  vais  aborder  après  lui.  La  première  concerne  les  sources  de 
l'auteur.  M.  Oe.  établit  très-bien  qu'il  ne  doit  pas  en  avoir  eu  d'écrites,  et  que 
c'est  oralement  qu'il  a  sans  doute  recueilli  tant  le  cadre  de  son  roman  que  les 


486  COMPTES-RENDUS 

histoires  qu'il  y  a  intercalées.  Mais  il  va  trop  loin,  à  mon  avis,  en  disant  à 
plusieurs  reprises  qu'il  a  puisé  «  dans  la  tradition  populaire  [ans  dan  volks- 
mundc)  ».  Cela  peut  être  vrai  pour  telle  ou  telle  des  histoires  du  Dolopathos, 
mais  rien  n'invite  à  l'admettre  pour  l'ensemble.  II  est  à  peu  près  certain  aujour- 
d'hui, pour  tous  les  savants  qui  se  sont  occupés  de  ce  curieux  sujet  (voy. 
notamment  Comparetti,  //  Libro  diSindibâd\  cf.  Revue  critique,  1869,  11,327), 
que  le  roman  indien  de  Slndibâd  a  été  transmis  aux  nations  de  l'Europe  occiden- 
tale, au  moyen  âge,  non  par  une  traduction  directe  d'une  des  formes  qu'il  avait 
revêtues  en  Orient,  mais  par  des  narrations  orales  qui  ont  abouti  au  roman 
français  des  Sept  sages  et  à  VHistoria  septcm  sapientum,  quel  que  soit  d'ailleurs 
le  rapport  de  ces  deux  textes  l'un  à  l'autre.  C'est  sans  doute  sous  une  forme 
analogue  à  celle  de  ces  deux  ouvrages,  et  avant  la  rédaction  de  l'un  et 
de  l'autre%  que  le  moine  Jean  a  entendu  raconter  l'histoire.  Il  est  certain, 
comme  l'a  remarqué  M.  Landau  (die  Qucllcn  des  Dccamerone,  p.  19),  qu'il  n'a 
pas  puisé  directement  à  une  source  orientale,  car  il  intercale  deux  histoires 
{Gaza  et  Puteus  2)  qui  ne  se  trouvent  que  dans  les  versions  occidentales,  et  une 
troisième  (Canis),  commune  à  toutes  les  formes,  ressemble  plus  dans  le  Dolo- 
pathos au  récit  de  l'Historia  qu'à  celui  des  livres  orientaux*.  De  son  côté,  M.  de 
Montaiglon  a  fait  remarquer  que  Virgile,  devenu  le  personnage  principal  du 
Dolopathos,  figure  dans  un  des  récits  de  VHistoria,  et  que  c'est  sans  doute  ce 
qui  a  suggéré  à  Jean  l'idée  du  rôle  prépondérant  qu'il  lui  a  donné*. 

Mais  si  le  roman,  tel  que  l'a  entendu  raconter  Jean,  ressemblait  à  VHistoria, 
il  y  a  cependant  un  trait  par  lequel  il  s'en  distinguait  nettement.  Tandis  que 
VHistoria  et  toutes  les  autres  versions  occidentales  font  confier  à  sept  sages 
l'éducation  du  jeune  prince  qui  est  le  héros  du  drame,  les  récits  orientaux  ne 
lui  connaissent  qu'un  seul  maître,  Sindibâd,  et  les  sept  sages  n'apparaissent  que 
comme  de  prudents  conseillers  *.  Jean,  en  substituant  Virgile  à  Sindibâd,  se 
conforme  à  ces  récits,  et  M.  Comparetti,  auquel  on  doit  cette  remarque,  en 
conclut  (Virgilio  nel  medio  cvo,  I,  507)  que  «  le  moine  de  Haute-Seille  avait  sous 
les  yeux  un  texte,  ou  plus  probablement  avait  entendu  une  narration  de  cette 
fable  plus  fidèle  à  la  forme  qu'elle  avait  en  Orient.  »  Ainsi  la  version  de  Jean 
nous  renverrait  à  une  forme  du  roman  intermédiaire  entre  celle  des  versions 
orientales  et  celle  qui  fut  plus  tard  écrite  en  français  dans  les  Sept  sages  et  en 
latin  dans  VHistoria.  Cette  observation  est  d'un  grand  intérêt  pour  l'histoire  du 
roman,  et  j'aurai  lieu  d'y  revenir  tout  à  l'heure. 

Le  fait  que  le  roman  des  Sept  sages  avait  été  raconté  à  Jean  explique  fort 
bien  l'état  assez  altéré  dans  lequel  il  le  recueillit.  Mais  comme  il  est  incontes- 
table qu'il  a  fait  de  son  chef  des  changements  importants  au  récit  qu'il  avait 

1.  Il  est  certain  que  Jean  n'a  pas  eu  sous  les  yeux  l'Historia,  comme  on  l'a  plus  d'une 
fois  supposé,  puisqu'il  présente  quelques-uns  des  récits  qui  leui^sont  communs  sous  une 
forme  plus  complète  ou  plus  ancienne. 

2.  Je  donne  aux  histoires,  pour  plus  de  commodité,  les  noms  qui  leur  ont  été  assignés 
par  MM.  Gœdeke  et  Mussafia  {Mém.  etc.,  LVIl,  90). 

3 .  Dans  le  Dolopathos  et  dans  VHistoria,  le  berceau  se  renverse  pendant  la  lutte  du 
chien  et  du  serpent,  et  cache  l'enfant  qui  y  est  couché. 

4.  Le  nom  des  sept  sages  de  Rome  est  également  commun  à  Jean  et  à  VHistoria. 

j.  H  y  aurait  quelques  restrictions  ou  nuances  à  apporter  à  cette  proposition,  mais  elle 
est  vraie  dans  sa  généralité. 


JoHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  487 

entendu,  il  est  difficile  de  discerner  ce  qui  lui  appartient  de  ce  qui  se  trouvait 
dans  ce  récit.  Rappelons  en  deux  mots  le  sujet  de  ce  livre  si  extraordinairement 
célèbre.  Un  roi  a  un  fils  d'une  femme  qu'il  perd  ;  il  confie  ce  fils  à  un  sage 
précepteur,  qui  le  lui  renverra  quand  son  instruction  sera  terminée  :  le  précep- 
teur a  prévenu  son  élève,  après  avoir  consulté  les  astres,  qu'il  doit,  en  revenant 
auprès  de  son  père,  rester  muet  pendant  sept  jours  sous  peine  des  plus  grands 
malheurs.  La  seconde  femme  du  roi  s'éprend  du  jeune  prince  muet,  et,  se  voyant 
repoussée  par  lui,  l'accuse  d'avoir  voulu  lui  faire  violence.  Le  roi  ordonne  le 
supplice  de  son  fils  ;  mais  sept  sages,  en  racontant  des  histoires  qui  mettent  en 
évidence  la  perfidie  des  femmes  ou  les  dangers  de  la  précipitation,  font  retarder 
chacun  l'exécution  d'une  journée  :  les  sept  jours  accomplis,  le  prince  parle,  et  la 
belle-mère  convaincue  de  mensonge  est  punie.  —  Dans  la  forme  la  plus  ancienne 
du  récit,  il  est  probable,  comme  l'a  montré  M.  Comparetti,  que  chaque  sage  ne 
racontait  qu'une  histoire,  à  laquelle  la  reine  répondait;  dans  les  romans  orien- 
taux, chacun  des  sages  en  raconte  deux  ;  dans  les  romans  occidentaux,  ils  n'en 
disent  plus  qu'une  ;  dans  le  Dolopathos,  non-seulement  ils  n'en  disent  qu'une, 
mais  celles  de  la  reine  sont  supprimées.  Je  n'attribue  cette  suppression  qu'à  une 
défaillance  de  mémoire  delà  part  de  celui  qui  raconta  l'histoire  au  moine  de  Haute 
Seille'.  Ce  narrateur  avait  retenu  le  cadre  général,  il  savait  que  chacun  des  sages 
racontait  une  histoire,  mais  il  avait  oublié  que  la  reine  en  racontait  aussi.  Il 
devait  donc  fournir  à  Jean,  outre  le  cadre,  sept  histoires  racontées  par  sept 
sages,  et  même  huit,  car  il  en  faisait  dire  une  aussi  au  précepteur,  mais  il  ne  paraît 
s'en  être  rappelé  que  trois,  celle  du  maître  qui  tua  par  erreur  son  chien  fidèle 
(Canis),  celle  du  voleur  de  trésor  (Gaza),  et  celle  de  la  femme  qui  fit  semblant 
de  se  jeter  dans  le  puits  pour  rentrer  chez  elle  {Putcus)^.  Encore  la  seconde  de 
ces  histoires  était-elle  mise  avec  toute  raison,  dans  le  récit  originaire,  dans 
la  bouche  de  la  reine  :  «  Celle-ci,  dit  M.  Oe.,  la  raconte  comme  un  exemple  de 
la  méchanceté  des  fils  envers  leurs  pères  et  des  serviteurs  des  rois  envers  leurs 
maîtres,  et  on  n'a  pu  qu'à  l'aide  d'amplifications  variées  la  rendre  applicable  au 
but  que  se  propose  dans  le  Dolopathos  celui  qui  la  raconte,  à  savoir  de 
persuader  le  roi  des  nombreuses  tromperies  auxquelles  les  souverains  sont 
exposés.  »  J'avoue  que  je  ne  vois  pas  trace,  dans  le  récit  de  Jean,  d'ampli- 
fications faites  dans  cette  vue  :  l'auteur  s'est  contenté  de  tirer  la  morale  en 
question  d'une  histoire  qui  se  prêtait  bien  mieux  à  l'autre  application. 

Si  on  compare  ces  trois  histoires,  telles  qu'elles  se  lisent  dans  l'ouvrage  de 
Jean,  avec  les  récits  correspondants  de  VHistoria,  on  constate  facilement  une 
grande  divergence,  mais  on  est  assez  embarrassé  de  dire  ce  qui,  dans  les  traits 
propres  au  Dolopathos,  doit  être  attribué  à  l'auteur  de  ce  qui  se  trouvait  déjà 
dans  sa  source,  La  première  histoire,  Canis,  est  une  des  plus  connues  du 
recueil  :  c'est  la  seule  qui  se  trouve  dans  toutes  les  versions  orientales  et 
occidentales,  occupant  dans  celles-ci  uniformément  le  premier  rang.  En  voici  le 
sommaire  :  un  chien,  laissé  seul  auprès  d'un  enfant  au  berceau,  le  défend  contre 

1.  Ou  de  celui  —  ou  d'un  de  ceux  —  de  qui  la  tenait  ce  narrateur.  Cela  est  sous- 
entendu. 

2.  Il  faut  y  joindre  celle  oii  se  trouve  le  nom  de  Virgile,  et  dont  il  n'avait  peut-être 
retenu  que  ce  nom,  sur  lequel  Jean  de  Haute-Seille  a  refait  tout  le  cadre  du  livre. 


488  COMPTES-RENDUS 

un  serpent  qu'il  tue  ;  dans  la  lutte  le  berceau  se  renverse  et  cache  l'enfant  ; 
le  père  revient,  et  voyant  seulement  le  berceau  renversé  et  le  chien  encore 
sanglant,  croit  que  son  chien  fidèle  a  dévoré  son  enfant  ;  il  tue  le  chien  et  le 
regrette  amèrement  quand  il  trouve  plus  tard  l'enfant  sain  et  sauf  à  côté  du 
serpent  mort.  Les  traits  qui  diffèrent  dans  le  Dolopathos  et  dans  IHistoria  sont 
tous  à  l'avantage  de  celle-ci.  Le  long  et  inutile  préambule  est  sûrement  l'oeuvre 
personnelle  de  Jean,  et  il  faut  sans  doute  aussi  lui  attribuer  l'inepte  idée  de  faire 
tuer  au  chevalier,  outre  son  chien,  le  faucon  et  le  cheval  qui  formaient  sa  seule 
fortune.  Cette  malencontreuse  addition  a  également  gâté  la  morale  si  naturelle- 
ment offerte  par  ce  conte.  —  Le  récit  de  la  femme  qui  se  jette  dans  un  puits 
est  trop  connu  par  Georges  Dandin  pour  que  je  l'analyse.  Un  trait  qui  lui  est 
essentiel  est  que  le  mari,  une  fois  mis  à  la  porte,  soit  accusé  publiquement 
par  sa  femme  d'avoir  découché  et  soit  puni  de  ce  méfait  imaginaire.  Ce  trait, 
qui  se  trouve  dans  les  versions  orientales,  et,  sous  une  forme  altérée,  dans 
VHistona,  manque  dans  le  récit  de  Jean,  qui  perd  ainsi  beaucoup  de  son  sel.  — 
Le  dernier  des  contes  qui  se  trouvent  à  la  fois  dans  VHistoria  et  dans  le  Dolopathos 
soulève  des  questions  plus  compliquées.  Ce  conte  est  bien  connu,  c'est  celui 
du  trésor  de  Rhampsinit,  qui  figure  déjà  dans  Hérodote  comme  conte  égyptien, 
et  se  retrouve,  à  l'état  populaire,  chez  un  grand  nombre  de  nations  modernes  : 
il  n'existe  dans  aucune  version  orientale  des  Sept  sages.  Les  différences  qu'on 
remarque  entre  la  version  du  Dolopathos  et  celle  de  VHistoria  sont  profondes, 
et  presque  toutes  donnent  à  la  version  de  Jean  un  plus  grand  caractère  d'anti- 
quité. Ainsi  l'aveugle  qui  conseille  le  roi  est  préférable  à  l'officier  avare  de 
VHistoria;  la  douleur  du  jeune  homme  et  de  sa  famille  en  voyant  qu'il  s'est  coupé 
le  pouce  est  plus  naturelle  (cette  mutilation  l'empêchant  de  travailler)  que 
s'il  s'est  légèrement  blessé  à  la  cuisse  ;  le  récit  d'Hérodote,  évidemment  plus 
authentique  en  cela,  nous  représente  le  voleur  comme  étant  l'architecte  même  de 
la  tour  où  est  le  trésor,  et  comme  ayant  laissé  exprès  une  pierre  non  jointe,  qui 
tourne  sur  elle-même  et  permet  à  qui  connaît  ce  secret  de  pénétrer  dans  la 
tour  :  ce  trait  a  disparu  de  nos  deux  versions,  où  les  voleurs  brisent  le 
mur  avec  des  instruments  de  fer,  mais  le  souvenir  en  est  visiblement  conservé 
dans  le  moyen  qu'indique  l'aveugle  au  roi,  d'après  le  Dolopathos,  pour  savoir 
par  où  est  entré  le  voleur  (il  lui  dit  de  brûler  du  bois  vert  dans  la  tour  et  de 
regarder  si  la  fumée  trouve  une  fissure  pour  s'échapper).  Mais  ce  qui  est  le  plus 
digne  de  remarque,  c'est  que  le  récit  de  Jean  contient  deux  épisodes  de  plus  que 
VHistoria;  le  premier  a  peu  de  valeur  :  c'est  une  répétition  tout  à  fait  superflue 
de  l'épisode  du  pouce  coupé,  et  je  l'attribuerais  volontiers  à  l'invention  du 
moine  lorrain.  Le  second,  au  contraire,  est  curieux,  et  comme  on  le  retrouve 
dans  un  grand  nombre  des  contes  parallèles^  on  peut  affirmer  qu'il  n'est 
pas  inventé  par  Jean.  Ce  qui  est  surtout  important,  c'est  que,  tout  en  présen- 
tant des  circonstances  différentes,  le  fond  de  ce  récit  (ruse  employée  par  le  jeune 
homme  pour  retirer  du  gibet  le  cadavre  de  son  père)  se  retrouve  dans  Hérodote. 
D'autres  additions,  comme  le  préambule  sur  la  mauvaise  conduite  du  fils,  sont 
certainement  le  fait  de  Jean. — En  somme,  si  l'examen  des  récits  Canis  et  Puteiis 
ne  mène  qu'à  constater  l'état  d'altération  où  ils  étaient  quand  ils  parvinrent  au 
moine  de  Haute-Seille,  l'examen  de  Gaza  permet  au  contraire  de  conclure  qu'il 


JoHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  489 

a  connu  ce  conte  comme  faisant  déjà  partie  du  roman  des  Sept  sages,  mais  sous 
une  forme  plus  ancienne  et  plus  complète  que  celle  qui  nous  est  parvenue  dans 
VHistoria  et  les  versions  qui  s'y  rattachent. 

Nous  avons  vu  qu'il  manquait  à  notre  auteur  cinq  histoires  pour  compléter 
le  nombre  de  huit  qu'il  avait  à  fournir.  Celles  qu'il  a  intercalées  sont  les 
suivantes  :  r  Histoire  de  l'empereur  qui  fit  tuer  les  vieillards  et  du  chevalier 
qui  sauva  son  pire  malgré  cet  ordre.  M.  Mussafia  a  récemment  étudié  avec  sa 
science  et  sa  critique  accoutumées  toutes  les  formes  de  ce  récit  (cf.  Romania, 
I,  245),  que  notre  moine  a  assez  fortement  modifié.  —  2°  Histoire  de  la  jeune  fille 
qui  éprouvait  ses  prétendants  et  de  celui  qui  emprunta  en  promettant  une  livre  de  chair 
à  son  créancier.  Ce  récit  célèbre,  qui  est,  comme  on  sait,  le  sujet  du  Marchand 
de  Venise,  apparaît  peut-être  pour  la  première  fois  dans  le  Dolopathos,  mais  comme 
les  autres  versions,  orientales  et  occidentales,  ne  dérivent  pas  de  celle  de  Jean,  elles 
doivent  avoir  une  source  commune,  et  il  est  possible  que  pour  notre  moine  cette 
source  ait  été  la  tradition  populaire.  La  morale  qu'en  tire  dans  le  Dolopathos  le  qua- 
trième sage,  c'est  que  peut-être^  en  relisant  bien  les  lois,  le  roi  pourra  sauver  son  fils 
comme  la  femme  du  débiteur  a  su  le  sauver  de  son  féroce  créancierau  dernier  moment*. 
—  5»  Histoire  de  la  justice  de  Trajan  (ou  d'Hadrien),  mise  ici  sur  le  compte  de 
quidam  rex  Romanorum.  Jean  a  pu  puiser  dans  des  livres,  mais  sa  version  diffère 
assez  des  autres  pour  qu'on  croie  qu'il  l'a  recueillie  oralement,  non  certes  dans 
le  peuple,  mais  parmi  les  clercs  ses  confrères.  —  4°  Aventures  d'un  célèbre  voleur. 
Un  voleur  retiré  du  métier,  pour  sauver  ses  trois  fils  qui,  en  voulant  marcher 
sur  ses  traces,  se  sont  fait  prendre,  doit  raconter  à  une  reine  les  trois  aventures 
les  plus  terribles  qui  lui  soient  arrivées.  La  première  est,  sous  d'autres  noms, 
celle  d'Ulysse  chez  Polyphème,  mais  avec  des  traits  si  différents  que  l'auteur  ne  l'a 
certainement  pas  puisée  dans  Homère  (d'autant  plus  que  plusieurs  de  ces  traits 
se  retrouvent  dans  des  variantes  de  ce  récit,  populaires  chez  diverses  nations). 
Il  est  vrai  que  Jean,  qui  ne  nomme  pas  dans  le  récit  le  géant  que  son  voleur 
aveugle  et  terrasse,  dit  ensuite,  dans  la  morale,  quotiens. . .  Poliphemum  illum 
gigantem  fefellerit,  mais  il  ne  le  connaissait  sans  doute  que  par  le  court  récit  de 
Virgile  (Aen.  III,  616  ss.)  et  a  mis  ce  nom  parce  qu'il  a  été  frappé  de  la  ressem- 
blance de  ce  récit  avec  celui  qu'il  recueillait  2.  La  seconde  aventure  du  voleur, 
sur  laquelle  M.  Oe.  ne  donne  que  peu  de  détails,  et  à  laquelle  on  doit  sans 
doute  reconnaître  avec  M.  Landau  une  origine  bouddhique,  le  montre  se  suspen- 
dant à  un  gibet  et  se  laissant  couper  des  morceaux  de  chair  pour  sauver  l'enfant 
d'une  femme  que  des  striges  vont  dévorer.  Enfin  la  troisième  aventure  n'existe 
réellement  pas  :  elle  a  évidemment  manqué  à  l'auteur,  qui  Ta  remplacée  par 
une  suite  insignifiante  de  la  seconde.  M.  Oe.  cite  à  ce  sujet  un  excellent  article 
de  M,  Reinhold  Kœhler  {Or.  und  Occ,  I,  120),  qui  rapproche  de  notre  récit  un 
conte  gaélique.  Seulement  ce  conte  est  complet,  tout  y  est  motivé  et  logique,  et 
il  présente  évidemment  une  forme  plus  ancienne  que  celle  du  Dolopathos.  Je  croirais 

1.  Herbert,  qui  a  trouvé  cette  application  un  peu  vague,  y  ajoute  des  remarques  sur 
la  ruse  des  femmes,  mais  elles  sont  peu  à  leur  place  ici,  oii  cette  ruse  ne  sert  qu'au 
bien. 

2.  M.  Oe.  admet  qu'il  «connaissait  très-bien  le  récit  de  l'Odyssée»,  mais  comment 
l'aurait-il  connu?  M.  de  Montaiglon  parle  des  «imitations  qui  furent  faites  d'Homère 
dans  les  bas-temps»;  lesquelles?  Il  faudrait  préciser  davantage. 


490  COMPTES-RENDUS 

volontiers  que  toute  cette  histoire,  avec  son  cadre  et  ses  épisodes,  faisait  partie  de 

VHistoria  septcm  sapkntum  telle  qu'elle  s'était  formée  en  Europe  quand  la  recueillit  le 
narrateur  (ou  la  série  de  narrateurs)  qui  la  transmit  à  Jean  ;  et  comme  la  morale 
qu'on  en  tire  assez  naturellement  est  plus  propre  à  pousser  le  roi  à  la  rigueur  envers 
son  fils  qu'à  la  clémence,  je  ne  serais  pas  étonné  qu'elle  eût  anciennement  figuré 
dans  la  bouche  de  la  reme.  Le  narrateur  aurait  donc  apporté  à  Jean  cinq 
histoires  au  lieu  de  quatre,  mais  on  reconnaîtrait  encore  ici,  dans  l'altération  qu'a 
subis  la  cinquième,  le  peu  de  sûreté  de  sa  mémoire.  —  Ç  Histoire  des  enfants 
changés  en  cygnes.  Cette  histoire  est  la  seule  dont  on  puisse  affirmer  qu'elle 
a  été  puisée  dans  les  traditions  populaires.  Elle  a  dans  le  Dolopathos,  par  son 
rapprochement  avec  la  légende  du  Chevalier  au  cygne,  un  caractère  spécialement 
lorrain  qu'a  déjà  signalé  M.  de  Montaiglon.  Ajoutons  qu'elle  est  racontée  par 
Jean  avec  beaucoup  plus  de  simplicité  et  de  goût  que  les  autres,  et  qu'elle  a 
dans  toutes  ses  parties  une  suite  et  une  logique  qui  montrent  qu'elle  n'a  pas  été, 
comme  plusieurs  autres,  gravement  altérée  en  passant  par  des  intermédiaires 
infidèles  ou  inintelligents. 

La  part  du  moine  de  Haute-Seille  dans  son  oeuvre  ne  s'est  pas  bornée  à 
l'insertion  des  quatre  ou  cinq  contes  qui  manquaient  dans  le  récit  tel  qu'il  lui 
avait  été  transmis.  Il  a  fait  subir,  tant  au  roman  lui-même  qu'aux  histoires  qui 
y  sont  insérées,  un  remaniement  qui  ne  touche  guère  le  fond,  mais  qui  consiste 
surtout  en  additions  ou  intercalations.  Ces  additions  ont  à  peu  près  toutes  le 
même  caractère  :  l'auteur  veut  étaler  sa  science,  se  poser  en  moraliste  et  en 
théologien,  et  donner  à  son  roman  un  caractère  historique.  Il  est  dominé  par 
les  doctrines  qui  régnaient  alors  dans  les  écoles,  et  cherche  à  doter  son  récit 
des  ornements  que  le  goût  puéril  du  temps  avait  mis  à  la  mode.  Au  reste, 
on  voit,  et  M.  Comparetti  l'a  déjà  remarqué  avec  sa  pénétration  ordinaire 
(Virgilio,  I,  308),  que  son  idée  de  faire  de  Virgile  le  précepteur  du  jeune  prince 
a  eu  sur  toute  l'œuvre  une  influence  considérable  :  «  Le  cadre  chronologique  du 
récit  a  été  inventé  par  lui  comme  l'exigeait  l'introduction  de  ce  personnage.  » 
Mais  la  science  du  moine  de  Haute-Seille  était  aussi  vague  que  bornée.  Il  savait 
bien  que  Virgile  était  contemporain  d'Auguste,  aussi  place-t-il  son  histoire  au 
temps  d'Auguste,  mais  il  suppose  que  sous  Auguste  il  y  avait  des  rois  qui  étaient 
ses  vassaux,  et  il  n'hésite  pas  à  faire  établir  Dolopathos  sur  le  trône  de  Sicile 
par  le  neveu  de  César.  Ses  connaissances  en  géographie  sont  encore  plus  vagues  : 
il  sait  que  Palerme  est  la  capitale  de  la  Sicile',  mais  il  paraît  ignorer  que  la 
Sicile  est  une  île  :  au  moins,  dans  le  retour  de  Lucinius  de  Rome  à  Palerme, 
qui  est  minutieusement  décrit,  ne  parle-t-on  jamais  de  passer  la  mer  ;  il  sait  que 
Virgile  est  né  à  Mantoue,  mais  il  croit  que  Mantoue  est  en  Sicile*.  Je  trouve 
donc  que  M.  Oe.  va  un  peu  loin  en  parlant  de  «  la  science  dont  il  fait 
preuve  »,  et  en  disant  qu'il  peut  passer  pour  «  un  des  moines  les  plus  cultivés 
de  son  temps  » .  Il  possède,  il  est  vrai,  ce  savoir  creux  et  stérile,  fréquent  chez 


1.  H  l'appelle  Paterne  (II,  29),  comme  Herbert  et  tous  les  auteurs  français  de  ce  temps. 
On  parlait  beaucoup,  à  cette  époque,  de  Palerne,  à  cause  du  séjour  qu'y  faisaient  sou- 
vent les  croisés  qui  allaient  par  mer. 

2.  M.  Comparetti  (l''/r5:(7io,  I,  306)  lui  attribue  d'autres  bévues  dont  il  est  innocent  et 
qui  sont  le  fait  d'Herbert. 


JOHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  491 

ses  contemporains,  qui  se  compose  uniquement  de  formules  et  de  citations, 
mais  il  y  avait  à  la  fin  du  XII»  siècle  des  hommes  et  notamment  des  moines 
qui  étaient  bien  autrement  instruits  :  le  savoir  de  Jean  est  un  vrai  savoir 
d'écolier  de  cloître. 

Le  nom  qu'il  a  donné  à  son  héros  est  expliqué  par  lui-même  :  Dolopathos 
i.  e.  doliim  vcl  dolorcm  paticns,  ex  grcco  latinoqiic  sermonc  compositum.  Il  n'y  a 
pas  là  de  quoi  conclure,  comme  on  l'a  fait  (Landau,  1.  1.,  p.  133),  qu'il  «semble 
avoir  eu  quelque  connaissance  du  grec»;  le  mot  pathos  était  un  de  ces  termes 
courants  dans  l'école  que  tout  le  monde  savait  sans  avoir  jamais  vu  un  livre  grec  '. 
Ce  nom  bizarre  a-t-il  été  suggéré  à  Jean ,  au  moins  en  quelque  mesure,  par  le 
récit  qu'il  a  entendu?  Il  est  difficile  de  le  dire.  Ce  qui  paraît  certain,  c'est  que 
sa  belle  étymologie  nous  a  valu  tout  l'ennuyeux  préambule  de  son  livre,  qui  a 
pour  but  de  nous  montrer  comment  Dolopathos  souffrit  de  la  ruse  de  ses  envieux. 
A  cette  fade  histoire  il  a  joint  le  portrait  idéal  d'un  bon  roi,  tracé  d'après  les 
formules  courantes,  après  quoi  il  nous  donne,  également  d'après  les  idées  les 
plus  banales  de  son  temps,  l'idée  de  l'éducation  que  Lucinius  reçoit  près  de 
Virgile,  il  insère  une  anecdote  sans  aucun  intérêt  sur  les  talents  de  Lucinius  en 
astrologie  -,  et  s'étend  d'une  façon  insupportable,  en  intercalant  sans  cesse  de 
longs  discours,  sur  le  retour  du  jeune  prince  chez  son  père.  Son  ouvrage  a  cent 
pages,  en  voilà  déjà  vingt-cinq  d'occupées,  et  comme  il  y  en  a  seize  à  la  fm  qui 
sont  prises  par  un  hors-d'œuvre  plus  inutile  encore,  et  qu'avant  le  récit  du  premier 
sage  il  y  en  a  encore  seize  à  lire,  c'est  au  moins  la  moitié  du  livre  qui  est  non- 
seulement  inutile,  mais  tout  à  fait  nuisible  à  son  effet.  Que  nous  importent  les 
aventures  antérieures  et  postérieures  du  père  et  du  fils  ?  tout  l'intérêt  du  roman 
est  évidemment  dans  l'accusation  portée  contre  le  fils  et  dans  l'incertitude  qui 
renaît  chaque  jour  sur  son  sort. 

L'histoire  de  la  tentative  de  séduction  exercée  sur  le  jeune  prince  par  sa 
belle-mere  est  longuement  traitée  par  le  moine.  Il  a  motivé  un  peu  mieux, 
à  l'aide  de  réminiscences  classiques,  la  conduite  de  la  reine  ;  on  peut  seulement 
relever  quelque  niaiserie  dans  le  procédé  qu'emploie  Dolopathos  pour  faire  parler 
son  fils  (ajoutons  que  lui-même  ferait  mieux  de  se  taire  que  de  débiter  ses  longs  et 
insipides  discours),  et  surtout  une  indécence  gauche  dans  la  description  des  ten- 
tations auxquelles  est  soumis  Lucinius  (Herbert  a  été  obligé  d'adoucir  certains 
détails  trop  grossiers).  Enfin  la  reine  porte  sa  plainte  perfide,  le  roi  condamne 
son  fils,  qui  continue  a  se  taire,  on  dresse  le  bûcher,  on  va  l'y  jeter,  quand  se 
présente  le  premier  sage,  à  l'intervention  duquel  il  va  devoir  le  salut  pour  un  jour. 

Notre  auteur  se  trouvait  à  ce  moment  dans  une  situation  assez  embarras- 
sante. Dans  VHistoria,  comme  dans  les  versions  orientales,  tout  le  nœud  du 
drame  est  dans  l'effet  que  produisent  sur  le  roi  les  récits  qu'on  lui  fait  entendre. 
Le  premier  jour,  comme  il  hésite  à  faire  mourir  son  fils,  la  reine,  pour  le  déci- 

1 .  Il  ne  faut  pas  rapporter  dolo  au  grec,  puisque  Jean  dit  expressément  que  le  grec  et 
le  latin  entrent  dans  la  composition  de  ce  nom, 

2.  Si  au  moins  ces  talents  servaient  au  prince,  —  comme  dans  d'autres  versions,  — 
à  prévoir  lui-même  ce  qui  le  menace  !  Mais  non  :  c'est  Virgile  qui  lui  impose  le  silence 
sans  lui  dire  pourquoi.  —  Jean  aura-l-il  remplacé  par  cette  aventure  dramatique  la 
preuve  bizarre  que  le  jeune  prince  donne  de  sa  sagesse  dans  VHistoria,  et  qui  lui  aura 
semblé  trop  invraisemblable  ? 


492  COMPTES-RENDUS 

der,  lui  raconte  l'histoire  du  jeune  arbre  auquel  on  sacrifia  le  vieux,  et,  pour 
qu'on  ne  le  traite  pas  de  même,  il  donne  l'ordre  d'exécuter  le  jeune  prince. 
Le  premier  sage  lui  apprend  alors  l'aventure  de  celui  qui  par  une  funeste  méprise 
tua  son  chien  fidèle,  et  il  fait  remettre,  crainte  de  pareille  erreur,  le  jeune  homme 
en  liberté.  Mais  le  lendemain  matin  la  reine  le  décide  à  redonner  l'ordre  fatal  en 
comparant  les  manœuvres  des  sages  aux  ruses  par  lesquelles  un  pasteur  sut  endormir 
et  mettre  à  mort  un  sanglier.  Il  délivre  une  deuxième  fois  son  fils  sous  l'impression 
de  l'histoire  du  deuxième  sage  (Hippocrate  et  son  neveu),  le  condamne  une  troisième 
fois  après  la  troisième  histoire  de  la  reine  (le  Voleur  du  trésor  royal),  et  ainsi  de 
suite,  jusqu'à  ce  qu'arrive  le  huitième  jour  où  le  prince  rompt  le  silence.  Jean 
de  Haute-Seille,  dans  la  source  duquel  manquaient  les  histoires  de  la  reine,  ne 
pouvait  procéder  ainsi.  Si  en  effet  le  récit  du  premier  sage  avait  décidé  le  roi 
à  la  clémence,  le  roman  était  fini,  tandis  qu'il  fallait  faire  durer  la  situation 
pendant  sept  jours.  Aussi  dans  le  Dolopathos  n'est-ce  pas  la  morale  du  conte 
qu'il  entend  qui  décide  le  roi  à  faire  grâce  :  chaque  sage  à  son  tour  offre  au  roi 
de  lui  raconter  une  histoire  et  lui  demande  en  échange  du  plaisir  qu'elle  a  dû 
lui  faire,  et  comme  une  faveur  personnelle,  de  remettre  d'un  jour  le  supplice  du 
prince*.  Le  biais  est  assez  ingénieux,  mais  les  contes,  qui  dans  le  récit  primitif 
appartiennent  essentiellement  au  drame,  ne  sont  plus  ici  que  des  hors-d'œuvre  : 
les  sages  pourraient  demander  un  don  au  roi  pour  n'importe  quel  autre  motif. 
Le  caractère  du  roi,  qui  dans  le  récit  primitif  modifie  deux  fois  par  jour,  sous 
l'influence  d'un  conte,  ses  résolutions  les  plus  graves,  est  à  coup  sûr  peu  vrai- 
semblable, mais  il  est  tellement  dans  le  goût  oriental  2  et  il  donne  tant  dépiquant 
au  récit  que  ce  dernier  perd  beaucoup  à  la  modification  introduite  dans  le 
Dolopathos.  Les  romans  indiens  de  ce  genre,  qu'on  peut  appeler  à  tiroirs,  sont 
admirables  pour  l'habileté  avec  laquelle  ils  rendent  inséparables  de  l'action  qui 
fait  le  cadre  du  récit  les  contes  qui  y  sont  intercalés.  Il  s'en  faut  que  les 
imitateurs  occidentaux  aient  en  cela  aussi  bien  réussi  ;  quant  à  notre  auteur,  l'état 
fragmentaire  où  le  récit  lui  est  parvenu  peut  lui  servir  d'excuse. 

Nous  avons  dit  plus  haut  qu'en  d'autres  points  cet  état  devait  être  intermédiaire 
entre  la  forme  purement  orientale  du  roman  et  la  forme  occidentale  que  nous  offre 
VHistoria,  et  nous  en  avons  vu  une  preuve  dans  le  personnage  de  Virgile,  seul  pré- 
cepteur du  prince  comme  le  Sindibâd  oriental,  tandis  que  les  sept  sages  sont  tous 
ses  maîtres  dans  VHistoria.  Dans  le  récit  que  Jean  avait  entendu,  ces  personnages 
semblent  avoir  été  pour  ainsi  dire  à  mi-chemin  de  la  transformation  qu'ils  ont 
subie  en  Europe.  Dans  les  récits  orientaux  ce  sont  les  conseillers  du  roi  qui, 
par  pur  souci  de  la  justice  et  des  intérêts  de  leur  maître,  s'efforcent  de  soustraire 
le  jeune  prince  à  un  supplice  qu'ils  croient  immérité  ;  dans  VHistoria  ce  sont  les 
précepteurs  du  prince,  qui  défendent  leur  élève  dont  ils  connaissent  l'inno- 
cence et  les  motifs  cachés.  Dans  le  Dolopathos   on  ne  sait  au  juste  ce  que  c'est  : 


1 .  L'Historia,  à  vrai  dire,  est  auSsi  entrée  dans  cette  voie,  mais  les  contes  ont  encore 
sur  les  sentiments  du  roi  un  effet  direct  qu'ils  n'ont  plus  ici. 

2.  M.  Comparctti,  dans  un  excellent  travail  {Intonio  al  libro  dci  Settc  Sain  di  Komu, 
Pisa  186 s),  que  je  n'avais  pas  sous  les  yeux  en  écrivant  cet  article,  croit  que  ce  roi  ridi- 
cule n'est  pas  primitif;  mais  je  ne  saisis  pas  très-bien  le  caractère  que  le  roi  aurait  eu, 
d'après  lui,  originairement. 


JOHANNES,  Dolopallios,  hgg.  von  Oesterley  493 

chacun  d'eux  déclare  qu'il  est  «  un  des  sept  sages  de  Rome  »  ;  ils  arrivent  tous 
les  jours  à  point  nommé  sur  le  lieu  du  supplice  au  moment  oi!i  on  va  brûler 
Lucinius  ;  ils  content  leur  histoire,  obtiennent  un  sursis  d'un  jour  et  dispa- 
raissent ;  on  n'en  parle  ni  après  ni  avant.  On  devine  vaguement  qu'ils  sont 
sous  l'autorité  de  Virgile  et  envoyés  par  lui,  mais  voilà  tout.  L'auteur  semble 
avoir  su  seulement  que  «  sept  sages  »  venaient  raconter  des  histoires  pour 
sauver  le  prince,  et  qu'ils  étaient  subordonnés  à  son  précepteur*.  II  a  évité  de 
nous  donner  sur  eux  des  renseignements  qu'il  n'avait  pas,  et  les  a  laissés  dans 
le  vague  où  il  les  avait  reçus. 

Quand  les  sept  sages  ont  fait  leur  conte,  les  sept  jours  sont  écoulés*  :  Virgile 
arrive,  l'enfant  parle  et  la  vérité  se  fait  jour.  Ce  trait  rattache  encore  directe- 
ment le  Dolopathos  aux  récits  orientaux.  L'arrivée  du  maître,  qui  jusque-là  s'est 
tenu  à  l'écart,  ne  peut  naturellement  être  ainsi  racontée  que  dans  les  versions 
où  le  prince  n'a  qu'un  précepteur,  et  où  les  sages  ne  sont  pas  ses  maîtres. 
Aussi  manque-t-elle  dans  VHistoria,  tandis  qu'elle  figure  à^ns  \e  Sindibdd^ 
(il  est  vrai  qu'elle  n'y  a  pas  l'importance  que  lui  donne  le  Dolopathos)  et  dans 
Jean  :  preuve  nouvelle  que  le  récit  qu'il  a  connu  offrait  une  forme  de  VHistoria 
plus  ancienne  que  celle  qui  nous  est  parvenue.  Au  reste,  Virgile,  dont  la 
seule  présence,  en  déliant  la  langue  du  prince,  met  fin  au  drame,  raconte 
ici,  comme  les  sages,  une  histoire,  qui,  bien  que  destinée  à  mettre  en  lumière  la 
perfidie  des  femmes,  n'en  est  pas  moins  absolument  inutile  et  déplacée  en  un 
pareil  moment. 

Le  prince  délivré,  la  belle-mère  punie,  on  permettrait  à  l'auteur  de  nous  dire  en 
deux  mots  que  le  roi  et  Virgile  moururent  cette  année,  et  que  Lucinius  eut  un 
règne  long  et  heureux.  Mais  notre  moine  ne  s'en  tient  pas  là,  il  fait  suivre  le 
récit,  qui  est  vraiment  fini,  de  deux  appendices  qui  lui  sont  tout  à  fait  propres. 
Le  premier  n'a  que  vingt  lignes,  mais  il  n'est  pas  sans  importance,  parce  qu'il 
nous  montre,  surtout  si  on  le  joint  au  prologue,  l'esprit  dans  lequel  Jean 
écrivait  et  le  genre  d'intérêt  qu'avait  pour  lui  le  récit  qu'il  mettait  en  latin. 
Le  moyen  âge  scholastique  n'a  jamais  eu  l'idée  du  beau  pour  lui-même,  non  pas 
même  celle  de  l'agréable  en  littérature  :  aux  yeux  de  tous  les  clercs  de  ce 
temps  on  n'écrit  que  pour  être  utile,  pour  dire  la  vérité,  pour  enseigner. 
M.  Comparetti  a  fort  bien  développé  ce  point  de  vue  dans  son  livre  sur  Virgile  : 
le  mot  de  grand  poète  n'a  pas  de  sens  pour  les  hommes  de  ce  temps  ;  un  grand 
poète  est  pour  eux  un  grand  savant,  un  homme  qui  a  enseigné  aux  autres  des  vérités 
utiles,  des  secrets  précieux.  Aussi,  pour  avoir  le  droit  de  faire  entrer  dans  la 
littérature  latine  le  roman  qu'il  avait  entendu  raconter,  Jean  l'envisage  au  point 
de  vue  de  l'utilité.  Il  oublie,  de  bonne  foi  peut-être,  que  ce  sont  les  aventures 
merveilleuses  dont  il  est  plein  qui  l'ont  amusé  et  charmé  ;  il  croit  ou  il  prétend 
faire  œuvre  d'historien  et  de  moraliste.  Son  prologue,  à  travers  les  fleurs  de 


1.  Ce  nom  des  Sept  sages  de  Rome,  qui  est  tout  à  fait  propre  à  VHistoria,  montre  bien 
que  la  source  de  Jean  avait  déjà  reçu  une  forme  voisine  de  celle  de  VHistoria. 

2.  Ces  sept  jours  n'ont  pas  l'importance  que  leur  donnent  les  autres  versions  dans   la 
nôtre,  où  le  prince  doit  se  taire  jusqu'à  ce  qu'il  ait  revu  son  maître. 

3.  Je  désigne  sous  le  nom  de  Sindibâd  l'ensemble  des  récits  orientaux,  envisagés  dans 
ce  qu'ils  ont  de  commun,  tel  que  M.  Comparetti  l'a  restitué. 


494  COMPTES-RENDUS 

rhétorique  qui  le  parsèment,  se  résume  ainsi  :  les  anciens  auteurs  n'écrivaient 
que  la  vérité,  les  modernes  ont  le  tort  d'avoir  écrit  des  mensonges  ;  lui,  Jean, 
qui  lit  sans  cesse  les  anciens,  en  les  parcourant  s'est  souvenu  d'un  roi  sub  quo 
et  cui  mira  contigcnmt,  et  dont  les  historiens  n'ont  pas  parlé,  peut-être  parce 
qu'ils  ne  le  connaissaient  pas.  Alors,  pour  que  l'oubli  n'efface  pas  peu  à  peu 
tanta  îanti  régis  opéra,  il  s'est  résolu  à  les  écrire,  tout  en  sachant  qu'il  n'a  pas  le 
talent  que  demanderait  une  pareille  tâche.  —  Arrivé  à  la  fin  du  roman  propre- 
ment dit,  il  nous  en  donne  la  morale  :  cette  morale,  c'est  l'admiration  que 
doivent  exciter  en  nous  la  justice  du  père  et  la  constance  du  fils.  Voilà  une 
singulière  conclusion  !  Le  roman  indien  aussi  était  originairement  un  ouvrage  de 
morale,  mais  la  morale  qui  s'en  dégageait  ressortait  plus  clairement  que  celle  de 
Jean  :  il  enseignait  à  se  défier  des  femmes  et  à  ne  pas  précipiter  ses  résolutions. 
En  chemin,  l'application  s'était  perdue  :  celle  que  le  moine  a  inventée  n'est  pas 
heureuse.  —  S'il  est  moraliste,  il  est  historien,  et  cette  seconde  qualité  nous 
vautj  tout  à  la  fin  du  livre,  une  autre  petite  digression.  Lui  qui  a  si  vivement 
reproché  aux  «  modernes  »  leurs  mensonges,  ne  doutera-t-on  pas  de  la  vérité 
de  son  récit?  ne  lui  reprochera-t-on  pas  d'avoir  imité  ceux  dont  il  blâme  les 
défauts  dans  sa  préface  ?  A  cette  accusation  il  fait  deux  réponses,  la  première 
excellente,  et  même  spirituelle  :  «  Ce  que  j'ai  écrit,  je  l'ai  écrit  non  comme  vu, 
mais  comme  entendu'  par  moi,  pour  le  plaisir  et  l'utilité  des  lecteurs,  et  si  les 
événements  que  j'ai  racontés  n'ont  pas  eu  lieu,  il  suffit  qu'on  croie  qu'ils  ont  pu 
avoir  lieu.  »  La  seconde  est  fort  étrange  :  «  Si  quelqu'un  ne  veut  pas  croire  ce 
que  je  raconte,  qu'il  me  dise  comment  les  sorciers  de  Pharaon  changèrent  leurs 
verges  en  serpents,  créèrent  des  grenouilles,  ensanglantèrent  les  eaux  du  Nil  ; 
qu'il  me  dise  comment  la  Pythonisse  évoqua  Samuel,  et  comment  Circé  changea 
les  compagnons  d'Ulysse  en  différents  animaux,  ce  que  saint  Augustin  et  Isidore 
de  Séville  attestent  être  vrai  ;  et  puisqu'il  ne  peut  nier  tous  ces  faits,  il  faut 
bien  qu'il  reçoive  aussi  pour  vrais  ceux  que  je  raconte.  »  De  pareils  raisonne- 
ments ne  choquaient  pas  à  cette  époque.  —  Cet  homme  qui  prouve  si  hardiment 
la  vérité  de  ses  contes  par  les  miracles  de  la  Bible  n'est  certes  pas  un  railleur 
sceptique.  Il  consacre  tout  un  long  appendice  de  son  roman  à  une  exposition  de 
la  doctrine  chrétienne.  Cette  idée  lui  a  encore  été  suggérée  par  l'introduction 
de  Virgile  dans  l'histoire  des  sept  sages  :  nous  avons  vu  qu'à  cause  de  cela  il 
avait  mis  son  récit  à  l'époque  d'Auguste.  Il  ne  pouvait  oublier  que  cette 
époque  était  celle  de  la  venue  du  Christ,  et,  obligé  de  laisser  vivre  et  mourir 
dans  le  paganisme  son  Dolopathos,  ce  modèle  des  rois,  il  a  trouvé  queLucinius 
avait  trop  de  vertus  pour  ne  s'être  pas  fait  chrétien  du  moment  que  la  chro- 
nologie le  lui  permettait.  Il  termine  donc  son  histoire  en  racontant  qu'un 
disciple  des  apôtres  vint  en  Sicile,  et,  tant  par  ses  arguments  que  par  un 
miracle  éclatant,  convertit  Lucinius,  qui  quitta  son  royaume  pour  aller  en 
pèlerinage  aux  saints  lieux,  d'où  il  ne  revint  pas.  Cette  dernière  partie,  où 
M.  Mussafia  a  indiqué  avec  raison  des  réminiscences  du  roman  pieux  de 
Barlaam  et  Josaphat,  est  un  tissu  de  lieux  communs.  Le  miracle  est  calqué  sur 
tous  ceux  qui  émaillent  les   légendes  des  apôtres  et  de  leurs   successeurs  ;   la 

I.  Non  ut  visa,  sed  ut  audita.   Preuve  nouvelle  que  Jean  avait  entendu  raconter  et 
non  pas  lu  le  roman. 


JoHANNES,  Doiopathos,  hgg.  von  Oesterley  495 

prédication  est  un  ramassis  de  toutes  les  banalités  qui  constituent  l'apologétique 
chrétienne  du  moyen  âge.  C'est  d'ailleurs  une  marqueterie  de  passages 
empruntés  aux  Pères  de  l'Église,  et  je  pense  que  peu  de  phrases  appartiennent 
en  propre  à  l'auteur,  dont  à  cause  de  cela  la  latinité  paraît  ici  supérieure  à 
elle-même.  M,  Oe.  a  relevé,  après  M.  de  Montaiglon,  plusieurs  de  ces  emprunts; 
il  aurait  assurément  pu,  s'il  l'avait  jugé  utile,  en  grossir  notablement  le 
nombre. 

J'ai  dit  un  mot  plus  haut  de  ceux  des  contes  intercalés  dans  le  Dolopathos, 
qui  ont  un  pendant  dans  VHistona.  L'auteur  y  montre  les  mêmes  traits  distinctifs 
que  dans  le  roman  qui  sert  de  cadre.  Il  éprouve  le  besoin  d'allonger,  d'arrondir 
de  motiver  le  récit  qu'il  a  recueilli.  Il  s'acquitte  de  cette  dernière  tâche,  qu'il 
est  honorable  pour  lui  d'avoir  entreprise,  avec  une  certaine  habileté  ;  mais  il 
perd  trop  souvent  de  vue,  dans  sa  préoccupation  du  détail,  le  sens  et  le  but  du 
conte.  Ainsi,  comme  on  l'a  vu,  le  récit  des  aventures  préalables  du  chevalier 
qui  tua  son  chien  est  ennuyeux,  inutile  et  même  préjudiciable  à  l'effet  ;  il  en 
est  de  même  de  l'exposé  des  mauvais  déportements  du  jeune  homme  qui,  avec 
son  père,  vola  le  trésor  du  roi.  —  Les  contes  qui  ne  sont  pas  dans  VHistona 
paraissent  traités  à  peu  près  de  même  :  notre  auteur  les  a  connus  sous  des 
formes  plus  ou  moins  altérées,  il  a  cherché  à  les  rendre  plus  complets  et  plus 
vraisemblables,  mais  il  les  a  souvent  délayés  et  mal  à  propos  amplifiés.  Dans 
l'histoire  de  l'empereur  qui  fit  tuer  les  vieillards,  il  a  eu  l'idée  assez  ingénieuse 
de  supposer  que  celte  mesure  atroce  avait  été  prise  dans  un  siège  où  les 
bouches  inutiles  étaient  dangereuses  ;  seulement  il  a  par  là  affaibli  l'effet  du 
récit  :  car  il  est  clair  qu'une  fois  le  danger  passé,  l'empereur  n'en  voudra  pas 
beaucoup  au  chevalier  qui  a  sauvé  les  jours  de  son  père,  tandis  que  dans  les 
autres  versions  l'empereur,  qui  a  voulu  détruire  les  vieillards  comme  tels, 
a  prononcé  la  peine  de  mort  contre  qui  en  soustrairait  un  à  son  sort.  L'histoire 
est  d'ailleurs  agréablement  et,  dans  sa  partie  essentielle,  spirituellement  contée. 
—  Le  conte  de  la  jeune  fille  qui  éprouvait  ses  prétendants  et  de  celui  qui 
donna  en  gage  une  livre  de  sa  chair,  est  en  lui-même  tellement  merveilleux  que 
Jean  n'a  guère  essayé  de  le  rendre  plus  vraisemblable  :  il  l'a  rédigé  avec  une 
certaine  brièveté,  et  s'est  seulement  trouvé  embarrassé,  comme  je  l'ai  noté  plus 
haut,  d'en  tirer  une  morale  convenable  pour  la  circonstance.  —  L'histoire 
de  la  justice  de  Trajan  est  accommodée  ici  au  goût  du  moyen  âge  :  le  fils  de 
l'empereur  tue  le  fils  de  la  veuve,  parce  que  celui-ci  a  mis  à  mort  son  faucon, 
qui  avait  étranglé  la  seule  poule  de  sa  mère.  A  part  ce  trait,  l'anecdote  offre 
avec  les  autres  versions  (du  moins  avec  celles  oi!i  figure  le  p.ls  de  la  veuve)  une 
grande  similitude,  et  tout  en  admettant  que  Jean  l'a  recueillie  oralement  (voy.  ci- 
dessus,  p.  489),  on  pourrait  peut-être  déterminer  la  source  d'où  elle  lui  est 
venue.  Au  reste,  c'est  encore  ici  un  récit  dont  la  moralité  est  singulièrement 
forcée  pour  servir  à  persuader  le  roi  de  ne  pas  faire  mourir  son  fils.  —  La 
longue  histoire  du  voleur  manque  d'un  épisode,  et  nous  avons  vu  par  quel  artifice 
Jean  avait  essayé  de  combler  cette  lacune.  Le  peu  d'imagination  qu'il  y  a  déployé 
montre  au  moins  qu'il  n'a  en  aucun  cas  inventé  les  récits  qu'il  a  rédigés.  — 
Enfin  le  conte  des  enfants  changés  en  cygnes  est  le  meilleur  :  on  voit  que  l'au- 
teur a  eu  à  sa  disposition  des  matériaux  excellents  et  vraiment  populaires. 


496  COMPTES-RENDUS 

Après  avoir  apprécié  les  sources  auxquelles  a  puisé  le  moine  de  Haute- 
Seilie,  l'esprit  dans  lequel  il  a  écrit  son  livre  et  le  talent  avec  lequel  il  l'a 
composé,  il  resterait  à  parler  de  son  style.  Cette  étude,  faite  dans  le  détail, 
nous  mènerait  trop  loin.  Bornons-nous  à  dire  qu'il  sent  l'école,  comme 
l'ensemble  de  l'ouvrage.  Jean  était  jeune  quand  il  écrivit  son  roman  :  il  parle 
avec  reconnaissance  de  son  maître,  et  prie  l'évêque  de  Metz  d'accepter  avec 
bienveillance  primas  fructus  plante  quam  plantavil  amicus  vcstcr  Hcnrkus,  monas- 
terii  mci  venerabilis  dispensator.  On  peut  moins  se  fier  aux  protestations  de 
modestie  et  aux  aveux  d'ignorance,  que,  suivant  l'usage  de  ses  contemporains,  il 
enveloppe  dans  les  phrases  les  plus  prétentieusement  entortillées  :  Presumpsi  ta 
igcsta),  quamquam  elinguis  et  idiota,  quamquam  nullius  discipline  scientiam  asse- 
cutus,  saltcm  qualicumque  stilo  describere,  non  tam  materiam  phaleratis  verborum 
pompis  cupicns  colorare  (vel  ut  verius  decolorare  dicam),  quam  materie  veritatem, 
prout  rcs  geste  sunt,  simplici  pedestrique  calamo  satagens  declarare  ' .  Ceterum  rogo 
te,  0  lector,  si  quid  incullum  vel  minus  apte  positum  reppereris,  doncs  veniam, 
sciasque  me  non  multum  in  Prisciani  regulis  desudasse,  necdum  me  in  florigeros  Quin- 
tilliani  TulUique  ortulos  récépissé  '.  S'il  faut  prendre  à  la  lettre  cette  dernière 
phrase,  on  en  conclura  qu'il  n'avait  encore  fait  que  des  études  gramma- 
ticales et  n'avait  point  abordé  la  rhétorique.  Mais  on  en  doute  en  lisant  son 
ouvrage,  qui  est  écrit,  sinon  toujours  avec  clarté  et  correction,  du  moins 
toujours  avec  recherche,  et  qui  est  muni,  notamment  dans  les  parties  où  il 
parle  en  son  nom  et  dans  les  discours  qu'il  prête  à  ses  personnages,  de  tous  les 
ornements  de  la  rhétorique  d'alors.  On  remarquera  notamment,  dans  la  dédicace 
et  la  préface,  le  soin  avec  lequel  il  conforme  les  chutes  de  ses  phrases  aux 
règles  rhythmiques  en  vogue  au  XIII'  siècle'  et  qui  certainement  remontent 
beaucoup  plus  haut.  Presque  toutes  se  terminent  par  un  dactyle  et  deux 
trochées  rhythmiques,  comme  les  deux  que  je  viens  de  citer  (satagens  declarare, 
hôrtulos  récépissé).  Au  reste,  il  serait  injuste  de  le  juger  d'après  cet  échantillon  : 
dans  la  narration  proprement  dite,  il  est  heureusement  moins  fleuri,  et  il  a  des 
pages  qui,  sans  être  tout  à  fait  exemptes  de  maniérisme  monacal,  se  font 
lire  agréablement.  M.  Oe.  me  paraît  l'apprécier  avec  quelque  peu  de  partialité, 
mais  il  a  raison  de  dire  que  son  œuvre  lui  fait  surtout  honneur  si  on 
considère  que  c'est  son  début  littéraire.  On  ne  voit  pas  d'ailleurs  qu'il  ait  écrit 
d'autres  livres. 

Quoi  qu'il  en  soit  du  mérite  de  Jean  de  Haute-Seille,  son  ouvrage  ne  manqua 
pas  d'un  certain  succès.  11  se  répandit  en  Allemagne,  où  on  le  transcrivait  au 
XIII"  siècle  dans  le  ms.  d'Orval,  et  particulièrement  en  Autriche,  où  on  en  faisait 
au  XV'  siècle  les  quatre  copies  qu'ont  découvertes  MM.  Mussafia  et  Oesterley. 
A  peu  près  à  la  même  époque  (d'après  la  langue)  on  en  traduisait  six  contes 
en  allemand*.   Mais  ce  qui  a  surtout  fait  connaître  l'œuvre  de  Jean  c'est  la 


1.  Cette  phrase  est  inintelligible  dans  l'imprimé,  où  on  lit  notam  pour  non  tam, 
colerare  pour  colorare,  et  où  l'éditeur  a  changé  en  decorare  le  decolorare  du  ms.,  et  mis 
une  virgule  après  satagens. 

2.  Ms.  éd.  Cipriani,  recubasse. 

3.  Voy.  Thurot,  la  Gramm.  au  moyen  âge,  p.  480  ss. 

4.  Ces  contes  ont  été  traduits  sur  le  latin,  mais  avec  l'intention  de  les  détacher  du 


JOHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  497 

traduction  qui  en  a  été  faite  avant  1225'  par  le  poète  français  Herbert. 
Signalé  dès  le  XVII«  siècle  par  Fauchet,  abrégé  en  partie  au  XVIIl"  siècle  dans 
le  Conservateur,  analysé  en  1838  avec  de  longs  extraits  par  Le  Roux  de  Lincy, 
le  poème  d'Herbert  a  été  publié  en  entier  il  y  a  dix-sept  ans  par  MM.  Ch.  Brunet 
et  A.  de  Montaiglon.  Il  a,  dans  cette  édition,  12904  vers  2  et  suit  fidèlement  le 
texte  latin:  M.  Mussafia  a  déjà  fait  remarquer  qu'il  est  un  peu  plus  court  dans 
l'appendice  théologique  de  la  fin,  tandis  qu'il  décrit  plus  au  long  les  fêtes,  les  cos- 
tumes, etc.;  ce  qu'il  abrège  surtout,  ce  sont  les  réflexions  morales.  Il  passe  aussi 
la  dédicace,  bien  qu'il  l'ait  connue  ',  et  supprime  un  assez  grand  nombre  des  cita- 
tions bibliques  ou  classiques  de  Jean.  Mais  ce  qui  offre  dans  son  poème  la  question 
la  plus  intéressante  à  la  critique,  c'est  la  circonstance  suivante  :  la  deuxième 
histoire  (Gaza)  contient  des  épisodes  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  le  latin  ;  et  la 
dernière  [Puteus)  a  pour  préambule  un  conte  (Inclusa)  qui  se  retrouve  dans 
VHistoria  septcm  sapientum,  mais  qui  manque  également  dans  l'original.  On  peut 
expliquer  cette  différence  de  deux  manières  :  ou  Herbert  a  eu  sous  les  yeux  un 
texte  plus  complet  du  roman  latin,  qui  contenait  ces  deux  épisodes  et  cette 
histoire,  ou  il  les  a  ajoutés  de  son  chef.  M.  Mussafia  s'est  prononcé  pour  la 
première  opinion ,  et  a  trouvé  dans  le  texte  même  de  Jean  une  confirma- 
tion de  sa  thèse.  En  effet,  d'après  Herbert,  la  femme  qui,  dans  le  conte 
du  puits,  joue  le  rôle  d'Angélique  dans  Georges  Dandin,  s'est  fait  enlever  une 
première  fois  par  son  mari  actuel,  grâce  à  une  ruse  dont  je  reparlerai  tout  à 
l'heure.  Le  latin  ne  dit  mot  de  cette  première  aventure,  mais  en  racontant  la 
seconde,  il  dit  de  cette  femme  :  Illa  vero,  artiiim  suarum  non  immemor,  sur  quoi 
M.  Mussafia  remarque  :  «  Ces  paroles  font  évidemment  allusion  au  récit  anté- 

cadre  et  de  les  présenter  isolément  ;  voy.  notamment  le  début  de  Puteus  dans  Mussafia, 
1.  1.,  p.  79. 

1.  M.  de  Montaiglon  fixe  la  date  entre  1222  et  1224  ou  1225,  parce  que  Loeis, 
auquel  il  est  dédié,  appelé  au  début  fils  de  roi  (il  s'agit  de  Louis  VIII),  est  appelé  roi  à 
la  fin,  et  que,  couronné  en  1223,  il  mourut  en  1226.  Mais  le  vers  Au  bon  roi  Loeis  le 
livre  me  paraît  une  fabrication  de  copiste.  Le  ms.  de  Fauchet  portait  :  Herbert  define  ici 
son  livre,  A  l'evesque  de  Meaus  le  livre;  M.  de  M.  conjecture  fort  ingénieusement  que 
«  Jehan,  ayant  mis  en  tête  son  épître  à  l'évêque  de  Metz,  a  pu  à  la  fin  le  nommer 
de  nouveau,  et  Herbert  traduire  cette  mention  par  inadvertance  »,  en  rendant 
d'ailleurs  Metensis  par  de  Meaus  et  non  de  Mes,  ce  qui  amènerait  à  conclure  qu'Herbert 
était  de  l'Ile-de-France.  —  Mais  comment  la  mention  de  l'évêque  de  Metz  ou  de  Meaux 
et  celle  du  bon  roi  Louis  pourraient-elles  toutes  deux  être  d'Herbert  ?  Comment,  se 
nommant,  s'adresserait-il  à  cet  évêque?  L'inadvertance  serait  un  peu  forte.  —  Voici  mon 
explication.  Herbert,  en  arrivant  à  la  fin  du  roman  qu'il  traduisait,  a  ajouté,  se  référant 
au  début  de  son  poème  et  à  la  préface  du  livre  latin  :  Jehans  define  ici  son  livre,  A 
l'evesque  de  Mes  le  livre  (c'est  d'autant  plus  probable  que  les  réflexions  qui  suivent  sont 
encore  traduites  de  Jean).  Un  premier  copiste,  qui  avait  oublié  le  Jehan  nommé  au 
début,  a  remplacé  ce  nom  par  celui  d'Herbert,  et,  par  erreur,  changé  Mes  en  Meaus  : 
c'est  ce  que  donnait  le  ms.  de  Fauchet.  Un  second  copiste,  voyant  qne  le  poème  était 
dédié  non  à  un  évêque,  mais  à  Loeis  fils  au  roi  de  France  a  changé  le  vers  pour  en  faire 
Au  bon  roi  Loeis  le  livre.  Donc  ce  vers  ne  peut  servir  à  rien  pour  la  date. 

2.  L'édition  en  indique  12901,  mais  il  y  a  dans  le  chiffrage  une  erreur  de  trois  vers. 
On  a  récemment  {Rev.  Crit.  1873,  I  p.  61)  indiqué  l'inconvénient  du  système  qui  consiste 
à  ne  marquer  le  numérotage  des  vers  d'un  poème  qu'au  haut  de  chaque  page.  Le  Dolo- 
pathos, qui  est  publié  avec  soin,  montre  bien  les  erreurs  dans  lesquelles  ce  système  induit 
(un  écart  de  jooo  vers,  comme  celui  de  M.  Fr.  Michel  dans  son  Roman  de  Roncevaux, 
est  rare).  Il  y  a  dans  ce  poème  neu/ erreurs  de  chiffrage  (pp.  84,  106,  122,  196,  241, 
267,  347,  348,  405),  qui  se  compensent  ou  s'aggravent  l'une  l'autre,  de  manière  à  donner 
à  la  fin  une  différence  de  trois  vers. 

3.  Voy.  la  n.  i  ci-dessus. 

Romania,  Il  î  3 


498  COMPTES-RENDUS 

rieur  de  VEnlivemcnt,  que  ne  contient  aucun  de  mes  trois  mss.  La  femme  qui  a 
dupé  son  premier  mari  trompe  maintenant  le  second.  »  —  La  découverte  du  ms, 
d'Orval  ne  favorise  pas  cette  hypothèse  ;  en  effets  ce  ms.,  plus  ancien  de  deux 
siècles  que  les  mss.  autrichiens,  et  dans  lequel,  à  cause  du  prologue  et  de  la 
préface,  on  ne  peut  méconnaître  l'œuvre  bien  authentique  de  Jean,  est  absolu- 
ment conforme  aux  textes  du  XV  siècle.  C'est  ce  qui  a  porté  M.  Oe.  à  dire  : 
«  Je  ne  puis  me  résoudre  à  admettre  avec  Mussafia  que  la  fusion  de  ces  deux 
contes  (Inclusa  et  Putcus)  ait  déjà  été  faite  par  Jean,  car  notre  texte  ne 
fournit  aucun  indice,  externe  ou  interne,  à  l'appui  de  cette  conjecture.  Les  mots 
artium  suarum  non  immcmor,  où  on  en  a  trouvé  un,  se  rapportent  plus  naturellement 
à  la  ruse  des  femmes  en  général  qu'au  récit  d'une  ruse  spéciale,  qui  aurait  été 
retranché  du  conte  sans  aucun  motif  et  sans  y  laisser  aucune  trace.  »  Et  il 
conclut  :  «  Les  additions  du  texte  français  doivent  donc  toutes  être  mises  sur 
le  compte  d'Herbert.  » 

Cette  solution  paraît  en  effet  au  premier  abord  aussi  sûre  que  naturelle  ; 
cependant  si  on  l'examine  de  près  elle  offre  de  grandes  difficultés.  Il  est  peu 
probable  que  les  deux  morceaux  qui  ne  se  trouvent  que  dans  le  poème  français 
(deux  épisodes  de  Gaza  et  première  histoire  fondue  avec  Putcus)  aient  un 
caractère  différent  :  ils  doivent  être  considérés  ensemble  ou  comme  ayant  été 
ajoutés  par  Herbert  ou  comme  ayant  été  trouvés  par  lui  dans  son  original. 
Examinons-les  en  eux-mêmes  pour  voir  s'ils  présentent  quelque  trait  qui  puisse 
nous  aider  à  résoudre  cette  question  délicate.  —  Nous  avons  déjà  remarqué 
que  le  récit  Gaza  est  plus  développé  dans  le  Dolopathos  que  dans  VHistoria. 
Dans  les  deux  textes  nous  voyons  que  le  voleur  se  blesse  pour  pouvoir  pleurer 
sans  éveiller  les  soupçons  quand  on  traîne  devant  sa  maison  le  corps  de  son 
père  ;  mais  dans  YHistoria  le  récit  s'arrête  là  et  le  roi  renonce  à  découvrir  le 
voleur.  Dans  le  Dolopathos  (après  une  répétition  de  ce  premier  incident)  nous 
trouvons  le  récit  de  la  ruse  employée  par  le  voleur  pour  retirer  du  gibet  le 
corps  de  son  père,  et  nous  avons  vu  que  cet  épisode  avait  dû  figurer  dans  une 
forme  de  VHistoria  plus  ancienne  que  celle  que  nous  possédons.  A  plus  forte 
raison  pouvons-nous  dire  la  même  chose  de  l'un  au  moins  des  deux  épisodes 
qui  ne  se  trouvent  que  dans  Herbert  :  le  roi,  pour  prendre  le  voleur,  lui  tend 
un  piège  où  il  place  comme  appât  sa  propre  fille,  et  celui-ci,  après  avoir  joui 
des  faveurs  qu'on  lui  abandonne,  sait  déjouer  encore  une  fois  la  ruse  qu'on  a 
crue  infaillible  pour  le  prendre.  Après  une  autre  tentative  que  je  laisse  ici  de 
côté,  le  roi  plein  d'admiration  pour  son  habileté  lui  pardonne  et  lui  donne  sa 
fille  en  mariage.  Or,  à  quelques  circonstances  près  ',  ce  dénouement  est  celui 
qui  est  dans  Hérodote*  ;  il  appartient  au  conte  dans  sa  forme  la  plus  authen- 
tique, et  Herbert  ne  l'a  certainement  pas  inventé.  S'il  l'a  ajouté  de  son  chef  au 
récit  de  Jean,  il  faut  admettre  qu'il  a,  lui  aussi,  indépendamment  de  sa  source, 
connu  une  rédaction  de  ce  conte  plus  ancienne  que  celle  de  VHistoria.   Mais 


1 .  La  ruse  du  jeune  homme  pour  ne  pas  être  reconnu  par  la  princesse  est  autre  ; 
mais  celle  qu'emploie  ici  le  voleur  est  également  bien  ancienne,  et,  comme  le  fait  remar- 
quer M.  Landau  (1.  1.  p.  24),  se  retrouve  ailleurs  dans  Hérodote,  1.  VI  (et  non  Vil), 
c.  68-69. 

2.  Et  dans  plusieurs  contes  populaires  sur  le  même  sujet. 


JoHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  499 

alors  cette  version  offrait  certainement  des  traits  différents  dans  la  première 
partie  du  récit  ',  et  comment  se  fait-il  qu'on  ne  trouve  pas  la  trace  de  ces  variantes 
dans  le  poème  français? — La  supposition  qu'Herbert  a  connu  Gaza,  indépendam- 
ment de  son  original  latin,  sous  une  forme  plus  ancienne  que  VHistoria,  devient 
encore  plus  invraisemblable  si  on  doit  admettre  qu'il  a  connu  ce  conte  comme 
faisant  déjà  partie  du  roman,  et  c'est  pourtant  ce  qui  semblerait  ressortir  de 
l'examen  du  second  épisode  propre  au  poème  français.  En  effets  cet  épisode  se 
retrouve  dans  VHistoria  :  c'est  le  récit  Inclusa^,  et  il  est  fort  peu  probable  que, 
par  une  coïncidence  fortuite,  Herbert,  qui  l'aurait  connu  comme  conte  isolé, 
l'ait  également  introduit  dans  le  Dolopathos.  Il  faudrait  donc  admettre  pour 
tout  l'ouvrage  l'invraisemblance  qui  nous  choquait  tout  à  l'heure  pour  Gaza  : 
Herbert  aura  connu,  indépendamment  de  Jean,  une  forme  de  VHistoria  plus 
ancienne  que  celle  qui  nous  est  parvenue  ;  mais  il  se  sera  borné  à  emprunter 
à  cette  version  deux  épisodes  de  Gaza  et  le  récit  Inclusa,  sans  qu'on  trouve 
dans  tout  le  reste  de  son  livre  aucun  vestige  des  variantes  considérables  que 
cette  version  devait  contenir.  Notons  que  le  récit  entendu  par  Jean  était,  comme 
on  l'a  vu  plus  haut,  étrangement  altéré,  et  qu'il  est  impossible  qu'Herbert 
l'ait  entendu  de  son  côté  autrement  que  sous  une  forme  très-différente.  —  Enfin, 
si  on  lit  les  épisodes  propres  au  Dolopathos  français,  on  est  frappé,  dans  l'allure 
et  dans  le  ton  du  récit,  d'une  similitude  parfaite  avec  le  reste,  qui  ne  permet 
guère  de  croire  qu'ils  ne  soient  pas  traduits  également'.  Et  comment  Herbert, 
si  fidèle  traducteur  dans  tout  le  cours  de  son  poème,  aurait-il  pris  tout  à  coup 
une  liberté  aussi  grande  que  celle  de  fondre,  de  sa  propre  autorité,  un  autre 
conte  avec  le  dernier  récit?  s'il  l'avait  fait,  comment  s'en  serait-il  tenu  là?  — 
Examinée  uniquement  au  point  de  vue  d'Herbert,  la  question  ne  peut  recevoir 
que  la  réponse  donnée  par  M.  Mussafia  :  le  poète  français  a  eu  sous  les  yeux 
un  manuscrit  latin  qui  contenait  les  deux  derniers  épisodes  de  Gaza  et  le  récit 
Inclusa  fondu  avec  Puteus. 

Mais  si  nous  passons  à  l'examen  du  latin,  nous  ne  pouvons  nous  défendre 
d'être  du  sentiment  de  M.  Oesterley  :  le  texte,  tel  qu'il  est,  est  complet  ;  non- 
seulement,  dans  le  récit  Puteus,  il  n'offre  aucun  point  d'attache  pour  Inclusa*, 
mais  il  est  clair  que  l'addition  de  ce  second  conte  est  maladroite.  Celui  qui  doit 
être  le  mari  dans  le  second  épisode  ne  se  prête  pas  du  tout  à  jouer  le  rôle  d'amant 
dans  le  premier  ;  les  précautions  qu'il  prend  contre  sa  femme  dans  Puteus 
conviennent  très-bien  à  son  caractère  de  philosophus,  auquel  répugne  absolument 
la  singulière  façon  dont  il  se  marie  dans  Inclusa  ;  en  comparant  le  début  du 
récit  de  Virgile  dans  le  latin  et  dans  le  français,  il  est  impossible  de  ne  pas 
reconnaître  qu'il  y  a,  dans  le  second  de  ces  textes,  une  interpolation.  — 
Examinée  au  point  de  vue  du  latin,  la  question  doit  être  résolue  ainsi  :  la  forme 

1 .  Ainsi  nous  avons  vu  que  la  fumée  employée  pour  découvrir  comment  on  est  entré 
dans  la  tour  est  un  souvenir  de  la  forme  primitive  du  conte  :  le  trait  dont  nous  avons 
ici  un  vestige  devait  être  conservé  intact  dans  une  version  parallèle. 

2.  Ce  conte  ne  se  trouve  pas  dans  toutes  les  formes  de  VHistoria  ;  sa  présence  dans 
une  version  aussi  ancienne  assure,  à  mon  avis,  la  priorité  aux  formes  qui  le  contiennent 
(cf.  Mussafia,  1.  1.  p.  89-91). 

3.  La  scène  d' Inclusa  mise  en  Grèce  est  encore  un  trait  qui  indique  un  modèle  latin. 

4.  Je  crois  comme  M.  Oe.  que  les  mots  arîium  suarum  non  immemor  peuvent  s'expli- 
quer sans  qu'il  soit  besoin  d'y  voir  une  allusion  au  premier  épisode. 


JOO  COMPTES-RENDUS 

du  Dolopathos,  telle  qu'elle  est  dans  les  cinq  mss.  latins  connus,  est  complète 
et  n'a  point  subi  de  suppression. 

Ces  deux  résultats,  également  assurés,  nous  amènent  à  ce  résultat  commun  ; 
Herbert  a  eu  sous  les  yeux  un  manuscrit  latin  qui  contenait  des  m.orceaux  qui 
actuellement  ne  se  trouvent  que  dans  son  poème,  mais  ces  morceaux  ont  été 
ajoutés  postérieurement  au  texte  latin  que  nous  possédons. —  Reste  à  savoir  par 
qui  ils  ont  été  ajoutés.  Je  n'hésite  pas  à  répondre  :  par  Jean  de  Haute-Seille 
lui-même.  Ils  ressemblent  trop  au  reste  pour  provenir  d'un  autre  auteur,  et  si 
nous'voulions  supposer  un  interpolateur  distinct  de  Jean,  nous  nous  retrou- 
verions en  présence  de  l'invraisemblance  signalée  tout  à  l'heure  :  deux  personnes 
auraient  connu,  indépendamment  l'une  ^e  l'autre,  deux  versions  de  l'Historia 
sensiblement  conformes,  quoique  toutes  deux  fort  altérées,  et  la  seconde,  en 
revoyant  le  travail  de  la  première,  se  serait  bornée  à  y  ajouter  deux  épisodes 
et  un  récit  négligés  par  elle,  sans  introduire  d'ailleurs  aucune  variante.  —  Au 
contraire,  rien  n'est  plus  simple  et  plus  naturel  que  l'hypothèse  suivante  :  Jean 
avait  pris,  sur  le  récit  qu'il  avait  entendu,  des  notes  d'après  lesquelles  il  a  écrit 
son  roman.  Plus  tard  il  a  regretté  de  n'avoir  pas  utilisé,  dans  ces  notes,  les 
derniers  épisodes  de  Gaza  et  le  récit  Inclusa^  et  il  les  a  ajoutés,  assez  malheu- 
reusement ;  car  Inclusa^  outre  les  défauts  indiqués  plus  haut,  nous  montre  la 
même  femme  enfermée  deux  fois  dans  une  tour',  et  les  derniers  épisodes  de  Gaza 
rendent  ce  conte  tout  à  fait  impropre  à  être  raconté  au  roi  pour  l'empêcher  de 
faire  mourir  son  fils.  Mais  les  récits  en  eux-mêmes  étaient  agréables,  et  il  ne 
put  résister  au  plaisir  de  les  insérer. 

Il  y  a  donc  eu  du  Dolopathos  latin  deux  rédactions  successives  :  la  première 
nous  est  parvenue  dans  nos  cinq  manuscrits,  la  seconde  est  celle  qu'a  connue 
Herbert.  J'irai  plus  loin,  je  crois  qu'il  la  tenait  de  Jean  de  Haute- 
Seille  lui-même.  II  paraît  en  effet  posséder  sur  lui  des  détails  plus  précis  que 
ceux  que  nous  donne  son  livre.  Uns  blans  moines  de  bone  vie,  dit-il  en  parlant  de 
lui.  Admettons  que  notre  poète  fût  assez  versé  dans  la  géographie  ecclésiastique 
pour  savoir  que  la  petite  abbaye  lorraine  dont  il  s'agita  était  de  l'ordre  de 
Cîteaux  (les  moines  blancs)  ;  comment  savait-il  que  «  dans  Jehans  »  était  «  de 
bonne  vie  »  ?  Mettons,  ce  que  je  ne  crois  pas,  que  ce  soit  un  cpithetum  ornans  \ 
il  y  a  un  autre  argument  à  tirer  des  vers  de  la  fin.  J'ai  dit  plus  haut  que  la 
leçon  originale  d'Herbert  doit  être  :  Jehans  define  ci  son  livre,  A  l'evesqae  de  Mes 
le  livre  ;  or  ces  vers  sont  suivis  de  celui-ci  :  Gui  Dex  doinst  honor  en  sa  vie,  qui 
s'applique  à  l'évêque  de  Metz  Bertrand  auquel  Jean  s'adressait,  et  qui  a  par 
conséquent  été  écrit  avant  1212,  date  de  la  mort  de  Bertrand,  par  quelqu'un 
qui  savait  que  ce  personnage  n'était  pas  mort.  —  II  est  donc  permis  de  croire 
qu'Herbert  reçût  de  Jean  lui-même^  qu'il  connaissait  personnellement,  le  manus- 
crit de  son  ouvrage,  dans  une  rédaction  augmentée,  et  qu'il  le  «  trest  en 
romans»  avant  1212.  —  Herbert  était-il  lorrain?  C'est  ce  que  je  ne  saurais 
dire.  II  est  certain  que  l'un  des  manuscrits  de  son  poème,  celui  même  qui  a 

1 .  C'est  précisément  cette  tour,  commune  aux  deux  récits,  qui  a  donné  à  Jean  l'idée  de 
les  réunir,  tandis  que  d'abord  il  en  avait  supprimé  un. 

2.  Il  ne  faut  rien  conclure  de  la  forme  Haute-Selve,  employée  par  Herbert.  On  disait 
ainsi  même  en  Lorraine  de  son  temps  :  Haute-Seille  est  une  forme  moderne. 


JoHANNES,  Dolopaîhos,  ligg.  von  Oesterley  501 

servi  de  base  à  l'édition,  a  été  exécuté  par  un  copiste  lorrain,  mais  les  formes 
dialectales  qu'on  y  rencontre  (p.  ex.  ait==  k.a)  sont  le  fait  de  ce  copiste  et  non 
de  l'auteur*.  Toutefois  au  commencement  du  XlIIe  siècle,  un  poète  lorrain 
pouvait  parfaitement  écrire  en  fort  bon  français.  Résumons  les  dates  acquises  : 
Jean  a  écrit  entre  1 1 79  (date  où  Bertrand  fut  évêque  de  Metz)  et  1212  (date  où 
cet  évêque  mourut)  ;  Herbert,  qui  a  reçu  de  Jean  une  rédaction  amplifiée, 
a  écrit  avant  1212;  la  manière  dont  il  parle  de  Louis,  fils  du  roi  Philippe 
(...  H  fils  Dm  le  volt  doer  Del  dojire  de  vassclaigc  ;  Moût  est  millans  de  son  aaige) 
indique  que  ce  prince  avait  au  moins  vingt  ans,  et  il  les  eut  en  1207.  C'est 
donc  entre  1207  et  121 2  qu'il  faut  sans  doute  placer  la  composition  du  Dolo- 
pathos  français  2. 

Les  recherches  qu'on  vient  de  lire  ne  s'accordent  pas  toujours  avec  les 
opinions  qu'exprime  M.  Oesterley.  Ainsi  on  a  vu  qu'il  regarde  les  derniers 
épisodes  de  Gaza  et  le  récit  Inclusa  comme  appartenant  en  propre  à  Herbert. 
Il  croit  aussi  que  Jean  n'a  emprunté  à  la  version  de  VHistotia  qu'il  a  entendue 
que  le  cadre  du  roman,  et  que  les  contes  qu'il  a  insérés  ont  tous  été  recueillis 
par  lui  à  l'état  isolé  et  insérés  dans  son  roman.  Il  s'appuie  sur  ce  que  le  conte 
Gaza  est,  dans  VHistoria,  mis  avec  raison  dans  la  bouche  de  la  reine,  tandis 
qu'Herbert,  ne  faisant  pas  raconter  de  contes  par  la  reine,  a  dû  puiser  dans 
une  version  où  elle  n'en  racontait  pas  non  plus.  Mais  si  les  contes  de  la  reine 
manquent  dans  Herbert,  c'est  sans  doute,  comme  on  l'a  vu,  par  suite  de  l'état 
altéré  où  il  a  reçu  le  roman  ;  il  a  connu  au  moins  deux  de  ceux  que  VHistoria  lui 
attribue,  à  savoir  Gaza  et  Virgilius  (voyez  plus  haut).  Ce  dernier  n'a  servi  qu'à 
lui  fournir  quelques  traits  pour  l'histoire-cadre,  tandis  qu'il  a  inséré  le  premier, 
en  cherchant  à  en  tirer  la  morale  dont  il  avait  besoin.  —  Il  est  inadmissible  que 
cinq  histoires,  Canis,  Gaza,  Virgilius,  Inclusa,  Puteus,  se  trouvent  à  la  fois,  par 
le  simple  effet  du  hasard,  dans  VHistoria  et  dans  le  Dolopathos. 

En  tel  minant  son  introduction,  M.  Oesterley  soulève  une  question  des  plus 
intéressantes,  qu'il  résout  à  mon  sens  un  peu  vite.  Après  avoir  parlé  de  la 
traduction  française,  il  ajoute  ces  paroles  que  je  veux  reproduire  intégralement  : 
«  Ce  qui  a  plus  d'importance  et  d'étendue,  c'est  l'influence  médiate  du  Dolopathos, 
l'action  que  cet  ouvrage  a  e.xercée  en  tant  que  ses  éléments  sont  rentrés  dans  la 
vie  du  peuple,  d'où  ils  avaient  été  tirés,  et  où  ils  se  sont  répandus  dans  des 
cercles  de  plus  en  plus  grands.  Il  faut  chercher  l'origine  de  cette  expansion 
dans  les  poésies  des  trouvères  (?)  français,  qui  ont  servi  à  propager  ces  contes  en 
Angleterre,  en  Italie,  en  Allemagne,  en  Hollande,  en  Hongrie,  en  Russie, 
jusqu'aux  steppes  asiatiques.  Car  l'accord  des  récits  du  Dolopathos,  pour  une 
longue  série  de  traits  isolés,  mais  caractéristiques,  avec  des  contes  populaires 
qui  pour  la  plupart  n'ont  été  connus  que  de  nos  jours,  et  qui  se  retrouvent 

1.  C'est  ce  que  montrent  des  rimes  comme  Dejanirait  :  tuait  p.  ^^i,  lai  :  semblait 
p.  370,  etc.  D'ailleurs  ces  formes  lorraines  sont  beaucoup  plus  sensibles  dans  la  seconde 
moitié  de  A  que  dans  la  première. 

2.  Trompé  par  une  fausse  notice  de  D.  Brial  {Hist.  de  Fr.  XVII,  8j),  j'avais  cru 
d'abord  pouvoir  rapporter  la  dédicace  d'Herbert  à  l'entrevue  de  Vaucouleurs  entre  Fré- 
déric 11  et  Louis,  fils  de  Philippe-Auguste  (nov.  1212);  mais  l'évèque  de  Metz  Bertrand 
était  alors  mort  depuis  six  mois,  et  c'est  non  pas  lui,  comme  le  dit  D.  Brial,  mais  son 
successeur,  qui  fut  le  médiateur  de  cette  entrevue. 


502  COMPTES-RENDUS 

chez  les  nations  les  plus  éloignées  comme  les  plus  voisines,  cet  accord  est  trop 
frappant  pour  qu'on  puisse  révoquer  en  doute  l'influence  de  notre  roman  sur  la 
naissance  ou  au  moins  sur  la  forme  de  ces  contes  ;  et  ce  fait  vient  prouver  une 
fois  de  plus  que  le  grand  courant  qui  a  porté  de  l'orient  à  l'occident  des  récits 
vivant  et  se  perpétuant  dans  le  peuple,  a  été  suivi  d'un  courant  inverse,  plus 
faible,  il  est  vrai,  allant  de  l'ouest  à  l'est  et  qui  s'est  fait  sentir  jusqu'en  Asie. 
A  ce  point  de  vue  le  Dolopathos  restera  toujours  un  document  important  et 
instructif  au  plus  haut  degré.  » 

Le  savant  critique  nous  dit  ensuite  qu'il  aurait  voulu  donner  en  détail  les 
preuves  de  la  «  place  exceptionnellement  importante  »  du  Dolopathos  dans  la 
littérature  narrative  en  entreprenant  «  un  tableau  comparatif  du  développement 
des  récits  contenus  dans  ce  livre  »,  mais  qu'il  y  a  renoncé,  parce  qu'il  n'aurait  pu 
que  répéter  ce  qui  a  déjà  été  dit  soit  par  lui-même,  soit  par  d'autres.  Je  ne  suis 
pas  de  son  avis  :  on  a  rarement,  trop  rarement  essayé  ce  «  tableau  comparatif 
du  développement  »  des  contes  ;  on  s'est  borné  le  plus  souvent,  M.  Oesterley 
presque  toujours,  à  des  rapprochements  qui  ne  sont  en  réalité  que  les  matériaux 
d'un  semblable  travail.  Je  ne  crois  pas  d'ailleurs  que  l'éditeur  de  Jean  de  Haute- 
Seille  eût  réussi  à  démontrer  sa  thèse,  qui  de  prime  abord  est  peu  vraisemblable. 
Comment  n'a-t-il  pas  vu  l'étrange  contradiction  dans  laquelle  il  tombe?  Il  nous  dit 
d'une  part  que  Jean  a  puisé  ses  contes  dans  des  récits  populaires,  et  quand  il  retrouve 
des  traits  pareils  à  ceux  de  ces  mêmes  contes  dans  d'autres  récits  populaires,  il 
veut  qu'ils  aient  été  empruntés  à  Jean  !  Pourquoi  n'auraient-ils  pas  continué  à  vivre 
dans  le  peuple  et  ne  se  présenteraient-ils  pas  aujourd'hui  à  nous  comme  ils  se 
sont  présentés  il  y  a  sept  siècles  au  moine  lorrain?  Il  faudrait  prouver  que  des 
traits  de  l'invention  de  Jean,  comme  par  exemple  le  préambule  du  récit  Canis 
ou  l'idée,  dans  ce  même  conte,  de  faire  tuer  au  chevalier  son  faucon  et  son 
cheval,  se  retrouvent  dans  des  récits  populaires,  et  c'est  ce  qui  serait  difficile. 
—  M.  Oe.  passe  en  revue  les  huit  '  contes  du  Dolopathos  en  signalant  rapide- 
ment ce  qui  peut  venir  à  l'appui  de  son  assertion  :  je  n'y  trouve  rien  qui  la 
justifie  le  moins  du  monde.  Les  traits  qui  sont  communs  au  Dolopathos  et  à  tel 
ou  tel  conte  européen  ou  asiatique  proviennent  de  la  source  où  tous  deux  ont  puisé. 
Cette  source  au  reste  a  été  pour  Jean  un  récit,  mais  non  un  récit  populaire  pro- 
prement dit,  sauf  pour  les  Cygnes  et  peut-être  pour  la  Livre  de  chair.  Je  ne  crois 
donc  pas  qu'on  puisse  même  conclure  de  la  présence  d'un  conte  dans  le  roman 
de  Jean  qu'il  fût  populaire  en  Lorraine  au  XII'  siècle  ;  on  doit  se  borner  à  dire 
qu'à  cette  époque  il  avait  déjà  pénétré  en  Europe.  Quant  à  la  question  de  savoir 
si  un  conte  vient  ou  non  de  l'Orient,  le  Dolopathos  ne  peut  aider  beaucoup  à 
la  résoudre,  puisqu'à  côté  de  récits  certainement  orientaux,  il  en  offre  qui, 
comme  les  Cygnes,  paraissent  bien  avoir  été  recueillis  dans  la  tradition  popu- 
laire occidentale  *,  et  d'autres,  comme  la  Justice  de  Trajan,  qui  remontent  à 
l'antiquité  classique.  Je  n'attribue  donc  pas  au  roman  du  moine  de  Haute-Seille 
l'importance  exceptionnelle  que  lui  accorde  l'éditeur.  II  ne  peut  servir  beaucoup 
à  éclaircir  l'origine  des  contes  qu'il  renferme,  il  ne  les  présente  pas  sous  une 

1.  En  y  comprenant  le  conte  Indusa,  dont  M.  Oe.  dit  aussi  quelques  mots. 

2.  Ce  ne  serait  pas  d'ailleurs  une  preuve  que  ces  contes  ne  vinssent  pas  d'Orient;  il  en 
était  venu  d'Asie  en  Europe  bien  avant  le  xii''  siècle. 


JOHANNES,  Dolopathos,  hgg.  von  Oesterley  503 

forme  très-pure,  et  rien  n'autorise  à  croire  qu'il  ait  exercé  sur  le  développement 
subséquent  de  la  littérature  narrative  une  influence  marquée.  Ce  n'en  est  pas 
moins  un  ouvrage  des  plus  intéressants  :  il  nous  conserve  la  trace  d'un  état 
de  VHistoria  Scptcm  saficntum  plus  ancien  que  celui  oi!i  elle  nous  est  parvenue  ; 
il  nous  donne,  pour  tel  ou  tel  conte,  une  forme  plus  voisine  de  l'original  que 
celle  de  VHisîoria  ;  et  par  sa  date  reculée  il  prend  une  place  à  part  dans  l'histoire 
de  la  transmission  des  contes.  Tout  récit  oriental  qui  se  trouve  dans  le  Dolo- 
pathos a  nécessairement  été  apporté  en  Europe  antérieurement  au  XIII"  siècle  ; 
c'est  un  point  qu'il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  dans  les  discussions  auxquelles 
donne  lieu  le  curieux  problème  de  la  propagation  des  contes  indiens.  Il  est  clair 
que  ces  récits  au  moins  n'ont  pas  pénétré  en  Occident  au  XIII"  siècle  par 
l'intermédiaire  des  Mongols. 

On  voit  à  quels  points  de  vue  divers  la  publication  de  M.  Oesterley  présente 
de  l'intérêt  pour  la  science.  Par  la  découverte  du  manuscrit  d'Orval,  par 
l'impression  de  l'œuvre  de  Jean  de  Haute-Seille,  et  par  l'étude  dont  il  l'a  fait 
précéder,  le  savant  et  laborieux  éditeur  de  Pauli,  de  Kirchhof,  de  Romulus  et 
des  Cesta  Romanorum  s'est  acquis  un  nouveau  titre  à  la  reconnaissance  du 

public  lettré. 

G.  P. 

P.  S.  Les  éditeurs  du  Dolopathos  n'ont  fait  usage  que  de  deux  manuscrits 
(dont  un  seul  complet)  du  poème  d'Herbert.  Il  en  existe  un  troisième  à  Mont- 
pellier, dont  je  dois  moi-même  la  connaissance  à  une  lettre  de  M.  Oesterley. 
J'avais  pensé  que  ce  ms.,  coté  436,  pourrait  être  celui  de  Fauchet,  mais  il  n'en 
est  rien.  Je  me  suis  adressé  pour  avoir  des  renseignements  à  cet  égard  à 
M.  Boucherie,  à  l'obligeance  duquel  je  dois  la  copie  des  vers  de  la  fin  et  du 
commencement  qui  sont  intéressants  pour  la  question  traitée  ci-dessus  (p.  497, 
n.  :).  Ceux  de  la  fin  sont  conformes  au  ms.  de  Paris;  ceux  du  commencement 
aussi,  malgré  les  fautes  grossières  qui  les  défigurent,  sont  d'accord  avec  le  texte 
imprimé  ;  seulement  l'éloge  du  jeune  Louis  est  bien  plus  long  ;  entre  les  vers 
32  et  33  sont  intercalés  les  suivants  :  Li  bolns  arbres  doit  boin  frut  randrc,  Et 
qui  raison  i  doit  antendrc  Bien  puct  legieremcnt  savoir  Ke  plus  grant  valor  doit  avoir 
Lofjs  c  Alexandre  n'out  :  Phelipes  fut  peire  Alexandre,  Mais  moût  par  fut  sa  valour 
(ms.  volour)  maindre  Ke  la  Phelipe  a  roi  de  France  ;  Et  ben  saichiez  tôt  sen  doutence 
C'Alixandres  estoit  paiens^Mais  Loeys  est  (ms.  iert)  crestiens,  Et  s'ait  millour  commen- 
cement :  Dex  li  dont  boin  defincment.  Ce  ms.  paraît  avoir  été  écrit  dans  les  pro- 
vinces de  l'Est. 


PÉRIODIQUES 


I.  Jahrbuch  fur  Romanische  und  englische  Sprache  und  Literatur. 
Nouvelle  série,  I,  2,  p.  122,  Bartsch,  Die  Qucllcnvon  Jehan  de  Nostradamus  (sic). 
Fin  du  travail  dont  nous  avons  annoncé  le  commencement  il  y  a  quelques  mois 
(Romania,  II,  142).  M.  B.  y  traite  des  poètes  qui  ne  sont  connus  que  par 
Notre-Dame,  et  il  analyse  longuement  un  certain  nombre  de  vies  que  j'avais  été 
étonné  de  lui  voir  passer  sous  silence.  On  y  trouve  comme  précédemment  une 
grande  connaissance  de  la  poésie  des  troubadours,  mais  aussi  la  même  absence 
de  résultats  nouveaux.  Encore  une  fois  je  ne  crois  pas  que  le  sujet  méritât  d'être 
traité  avec  autant  de  détail,  mais  assurément  il  ne  pouvait  l'être  avec  fruit  que  par 
une  personne  très-versée  dans  l'histoire  de  la  Provence,  et  ayant  à  sa  disposi- 
tion quantité  de  sources  que  M.B.  n'a  probablement  pas  à  sa  portée.  Ceux  qui 
savent  l'histoire  de  la  Provence  ne  comprendront  pas  qu'on  ait  pu  aborder  ce 
sujet  sans  citer  une  seule  fois  César  de  Notre-Dame.  Çà  et  là  des  conjectures 
bizarres,  p.  ex.  que  le  surnom  de  Hugues  de  Lobieres  est  le  Lobeiras  qui  figure 
dans  une  pièce  de  Guirautde  Borneil  {Parn.  occit.,p.  128)!  Ce  rapprochement 
n'aurait  aucune  valeur  alors  même  qu'il  y  aurait  en  effet  Lobeiras  dans  la  pièce 
de  Guiraut,  car  ce  nom  de  lieu  est  assez  répandu  au  midi  de  la  France  ;  mais  il 
n'y  a  pas  Lobeiras.  Si  M.  B.  veut  bien  vérifier  sa  citation  il  verra  que  le  texte 
porte  Lobeira  :  la  leçon  est  assurée  par  la  rime.  Il  est  très-facile  de  déterminer 
ce  lieu.  La  pièce  de  Guiraut  est  une  pastourelle;  or  le  poète  raconte  une  aven- 
ture qui  arriva  près  d'Alais  (part  Alest,  v.  2).  Or  la  Loubiere,  dans  les  textes 
latins  Lobieria  (voir  G.  Durand,  Dict.  top.  du  Gard),  est  un  hameau  dépendant 
d'Alais.  Quant  à  Hugues  de  Lobieres,  il  tirait  son  nom  d'un  faubourg  de  Ta- 
rascon  appelé  maintenant  Lubières  (au  moyen-âge  Lobieras,  ou  en  latin  Luperi^). 
Il  y  a  eu  réellement  à  Tarascon  un  homme  de  ce  nom  qu'on  voit  figurer  dans 
tous  les  actes  importants  de  la  cité  pendant  le  premier  tiers  du  xiii*  siècle;  cf. 
ci-dessus  p.  43 1-2,  note. —  P.  1 50,  Horstmann,  Die  légende  des  h.  Michael  nach 
ms.  Laud  (Oxford)  108.  Fin  d'une  publication  commencée  dans  YArchiv.  f.  d. 
studium  d.  neueren  Sprachen  (voy.  Rom.  I,  502.)  —  P.  181.  Fœrster,  Li  romans 
de  Durmart  le  galois.  Fin  de  l'analyse  commencée  dans  le  précédent  numéro. 
L'édition  du  roman  de  Durmart,  faite  par  M.  Stengel,  vient  de  paraître.  Nous  en 
rendrons  compte  prochainement.  —  P.  202,  Carolina  Michaelis.  Etymologiches. 
Série  d'étymologies  espagnoles,  qui  paraissent  en  général  assurées,  et  qui  attestent 
chez  l'auteur  autant  d'érudition  que  de  critique. 

La  Bibliographie  consiste  en  un  compte-rendu  de  VEtym.  Wcert.  de  Diez,  par 
M.  Liebrecht.  L'article  est  long,  et  riche  en  textes  et  en  explications  nouvelles. 
Les  seules  citations  intéressantes  sont  celles  qui  ont  rapport  à  l'histoire  des  mœurs 
et  des  coutumes  ;  les  explications  sont  trop  souvent  inutiles  ou  erronées.   Ainsi 


PÉRIODIQUES  505 

dans  cette  phrase  :  «  Les  Sycambiens  ne  porent  la  citeit  avoir  ne  cmpcrier  », 
M.  L.  se  figure  qu'empcrier  veut  dire  «  s'emparer,  d  Empcrkr  est  une  forme 
dialectale  de  l'ancien  français  empirier,  empirer^  mettre  à  mal.  —  P.  236-38, 
Zeilschriften.  Sommaires  de  la  Romania  et  de  la  Rivista  dï  Filologla  Romanza. 

P.  M. 

II.  Il  Propugnatore,  VI,  4-5.  —  P.  3-30,  Gaiter,  suï  Dïalcuï  italiani  (cf. 
Rom.  II,  374).  —  P.  31-47,  Somma  délie  penitenze,  etc.,  suite  (Rom.  ibid.). — 
P.  48-73,  Lcggcnda  di  S.  Tccla,  publiée  pour  la  première  fois  par  M.  Isola; 
texte  du  xiv"  siècle.  —  P.  84-122,  Otto  Fiabe  e  Novclle  Siciliane,  raccoltate  ed 
annotatc  di  G.  Pitre;  variantes  de  contes  qui  paraîtront  dans  un  prochain 
recueil  annoncé  par  l'auteur  ;  elles  justifient  toutes  les  espérances  qu'on  avait  le 
droit  de  concevoir  (cf.  Rom.  II,  373),  —  P.  184-248.  Giuliari,  la  Letteratura 
veronese,  etc.,  suite  (Rom.  IIj  270). 

III.  Germania,  xviii,  2.  —  P.  147-153,  Kœhler,  Einc  Sage  von  Theoderichs 
Ende  in  dem  «  Libro  de  los  Enxemplos  »;  le  récit  espagnol,  outre  une  variante  de 
la  légende  connue  qui  montre  Théodoric  emporté  par  le  diable  sous  forme  d'un 
cheval,  contient  une  anecdote  presque  tout  à  fait  semblable,  comme  le  montre 
M.  K.,  à  un  chapitre  de  Salomon  et  Marculf.  —  P.  153-1^9,  Kœhler,  Die 
Schwctncke  vom  Bauer  Einhyrn  und  vom  Bauer  Grillet;  deux  variantes  de  ces 
histoires  connues,  accompagnées  de  rapprochements.  —  P.  220-233,  ^^t^loye 
und  Alcxander,  petit  poème  déjà  publié  par  M.  Haupt,  réédité  ici  par  M.  J.-V. 
Zingerle,  et  dont  le  sujet  —  il  s'agit  d'un  nain  qu'Alexandre  rencontre  dans 
l'Inde  —  est  proprement,  comme  le  remarque  l'éditeur,  étranger  à  l'histoire  du 
héros  macédonien.  L'auteur  l'y  a  rattaché  en  se  servant  d'un  passage  de  VAle- 
xandreis  de  Gautier  de  Châtillon.  —  P.  235-242,  article  intéressant  de  M.  K. 
Maurer  sur  les  Riddarasœgar  de  M.  Kœlbring,  où  il  combat  à  bon  droit  et  avec 
des  arguments  très-solides  l'hypothèse  de  ce  savant  sur  l'origine  «  foncièrement 
allemande  »  du  poème  de  Mirmant  et  d'autres  ouvrages  analogues  (cf.  Rev.  Crit,, 
1873,  p.  6-8;  Kom.  II,  357). 

IV.  Zeitschrift  FiJR  DEUTSCHE  PHILOLOGIE,  V,  1 .  —  P.  69-73,  Kœhler,  ^'^ 

deutschcn  Volksbiicher  von  der  Pfahgrafin  Genovefa  und  der  Herzogin  Hirlanda; 
remarques  sur  les  anciennes  éditions  de  ces  deux  livrets  populaires,  traduits  tous 
deux  du  français  de  René  de  Cerisiers,  et,  —  ce  qu'on  ne  savait  pas,  —  par  le 
même  auteur,  le  capucin  Martin  de  Cochem,  qui  les  inséra  dans  un  grand  recueil 
d'histoires  édifiantes,  dont  ils  ont  été  plus  tard  extraits. 

V.  Revue  Celtique  II,  i.  —  P.  126-29,  articledeM.  d'Arboisde  Jubainviile 
sur  les  dictionnaires  de  Littré  et  Brachet.  M.  d'A.  revendique  la  forme  beber 
(—  fiber)  d'où  viendrait  le  fr.  bicvre  pour  le  gaulois,  parce  que  les  lois  de  la  pho- 
nétique latine  l'excluent;  en  effet,  bcbrinus,  employé  par  le  scholiaste  de  Juvénal, 
est  sans  doute  un  terme  technique  de  fourreur  et  peut  fort  bien  avoir  un  radical 
étranger;  mais  s'ensuit-il  qu'il  soit  gaulois .'' L'allemand  dit  biber,  le  slave  bebru; 
l'adj.  même  en  question  se  retrouve  dans  le  lith.  bcbrinis,  le  v.-h.-all.  bibirin  : 


506  PÉRIODIQUES 

pourquoi  donc  s'en  tenir  au  gaulois?  Les  Romains  tiraient  surtout  des  bords  du 
Pont  leurs  peaux  de  castor  (on  a  appelé  le  castor  canis  ponticus),  et  il  est  probable 
que  bcbrus,  à  côté  de  l'indigène ^kr,  est  un  mot  empruntée  quelque  idiome  des 
pays  d'où  provenait  cette  fourrure.  —  M.  d'A.  remarque  avec  raison  que  boule 
(d'où  bouleau)  ne  vient  pas  de  bctula,  mais  de  bctulla,  qui  est  un  mot  gaulois 
cité  par  Pline;  Diez  a  déjà  expliqué,  comme  M.  d'A.,  bouleau  par*  beoukau 
'  bedoulel.  —  P.  139,  le  même  savant,  à  propos  de  la  Romania  (II,  80),  pro- 
pose de  rattacher  le  cata  roman  au  cata  gaulois  qui  figure  dans  plusieurs  noms 
propres  et  vit  encore  dans  le  gat  armoricain'. 

VI.  Bulletin  de  la  Société  des  sciences,  lettres  et  arts  de  Pau,  année 
1871-2, 4*  livr. — P.  1 1 1-8.  Un  règlement  pour  la  saison  thermale  des  Eaux-Chaudes 
en  1576  (Communication  de  M.  Raymond,  archiviste  du  département).  Ce 
règlement  du  gouverneur  de  la  province,  le  baron  de  Miossens...  «  purmer  gen- 
tilhomme de  la  crampa  (chambre)  deu  Rey  »,  est  en  béarnais  et  c'est  pourquoi 
nous  le  mentionnons  ici.  On  sait  qu'en  Béarn  l'usage  de  la  langue  vulgaire  dans 
les  actes  publics  ou  privés  s'est  conservé  bien  plus  tard  que  dans  aucun  des 
autres  pays  de  langue  d'oc.  L'intérêt  de  ce  document  consiste  en  ceci  qu'il  est 
probablement  l'un  des  plus  anciens  en  son  genre.  Ce  n'est  pas  que  les  eaux 
minérales,  et  surtout  les  eaux  thermales,  aient  été  négligées  au  moyen  âge  :  des 
témoignages  innombrables  prouvent  que  depuis  l'antiquité  on  n'a  pas  cessé  d'en 
faire  usage  avec  plus  ou  moins  de  discrétion,  mais  il  ne  paraît  pas  qu'on  ait  eu 
de  bonne  heure  l'idée  de  taxer  par  arrêté  le  prix  des  objets  de  consommation  ou 
des  logements  à  l'usage  des  baigneurs.  Et  tel  est  l'objet  de  ce  règlement  qui 
passe  en  revue  toutes  les  «  cabannes  »  du  village,  taxant  le  prix  des  chambres 
dans  chacune,  déterminant  les  conventions  à  intervenir  entre  le  propriétaire  et 
le  locataire,  etc.  P.  M. 

VII.  Revue  critique  d'histoire  ET  de  littérature.  Juillet-septembre  1873. 
148,  Ticknor,  Histoire  de  la  littérature  espagnole,  trad.  p.  Magnabal  (A.  Morel- 
Fatio).  —  163.  Deschamps,  le  Traicté  de  Getta  et  d'Amphitryon,  p.  p.  de  Queux 
de  Saint-Hilaire.  —  175.  Longnon,  François  Villon  et  ses  légataires;  Vitu, 
Notice  sur  Villon  (G.  P.).  —  194.  Collection  de  livres  espagnols  rares  et 
curieux  (A.  Morel-Fatio). 

VIII.  Gcettinger  Gelehrte  Anzeigen,  n°  38.  —  Gautier;  la  Chanson  de 
Roland  ;  long  article  de  M.  K.  Gœdeke,  qui  contient  une  analyse  de  l'introduc- 
tion, quelques  critiques,  beaucoup  d'éloges,  et  un  certain  nombre  de  gentillesses 
anti-françaises  fort  lourdes. 


I .  Supposition  inadmissible  pour  un  mot  commun  à  toutes  les  langues  romanes,  et  que 
d'ailleurs  nous  voyons  sortir  clairement  du  grec  dans  les  exemples  rapportés  ci-dessus 
p.  82  et  8}.  — P.  M. 


CHRONIQUE. 


Voici  les  cours  de  langues  et  littératures  romanes  qui  se  feront  cet  hiver  à 
Paris  : 
Collège  de  France.  G.  Paris  :  les  Contes  orientaux  dans  la  littérature  française 

du  moyen-âge  et  spécialement  le  Roman  des  Sept  Sages  (  i  h.  par  semaine)  ; 

explication  de  textes  (i  h.). 
Ecole  des  chartes.  P.  Meyer  :  Grammaire  comparée  de  l'ancien  français  et  du 

provençal  ;  explication  de  textes  (2  leçons). 
Ecole  des  hautes  études.  Premiïrc  année.  G.  Paris  :  Exercices  pratiques.  — 

A.  Darmesteter  :  Grammaire  des  langues  romanes  (introduction  et 

lexicologie). 
Deuxième  année.  G.  Paris  :  Etudes  critiques  sur  les  renouvellements  de 

la  Chanson  de  Roland;  —  A.  Darmesteter  :  Grammaire  des  langues 

romanes  (morphologie et  syntaxe). 

—  Cours  relatifs  aux  langues  romanes  dans  les  Universités  allemandes  pen- 
dant le  semestre  d'hiver  1873-74  : 
Leipzig.  Ebert  :  Histoire  de  la  littérature  française  au  moyen-âge;  explication 

du  Chevalier  au  lion  et  de  la  Chanson  de  Roland. 
Munich.  Hoemann  :  Grammaire  de  l'ancien  français  avec  explications. 
Strasbourg.  Bceh.mer  :  Grammaire  comparée  des  langues  romanes  ;  exercices 

pratiques. 
Breslau.  Mall  :  Exercices  pratiques. 

Heidelberg.  Bartsch  :  Grammaire  provençale  avec  explications  ;  exercices  pra- 
tiques pour  l'ancien  français. 

—  Grceber  :  Histoire  de  la  littérature  française  au  moyen-âge  ;  explication  du 

Romanceco  dcl  Cid;  exercices  pratiques. 
Bonn.  DiEz  :  Histoire  des  langues  romanes  ;  sur  la  plus  ancienne  poésie  ita- 
lienne. 

—  Delius  :  la  Divina  Commedia;  histoire  de  la  littérature  française. 
Marbourg.  Stengel  :  Grammaire  française  ;  VInferno  de  Dante  ;  exercices  pra- 
tiques. 

—  SuciiiER,  pr.  doc.  :  Explication  des  plus  anciens  textes  français. 
Gœttingen.  Muller  :  Histoire  de  la  langue  française  ;  explications  provençales. 
Berlin.  Tobler  :  Explication  du  Chevalier  au  lion  ;  syntaxe  de  la  langue  fran- 
çaise; exercices  pratiques. 


508  CHRONIQUE 

Giessen.  Lemcke  :  Syntaxe  de  la  langue  française  ;  grammaire  italienne  ;  exer- 
cices pratiques. 

Halle.  ScHUGHARDT  :  Ancien  français,  avec  explication  àthChanson  de  Roland  ; 
ie  Dccamcron  de  Boccace  ;  exercices  pratiques. 

Kœnigsberg.  Schipper  :  Explication  du  roman  ancien  français  la  Chanson  de 
Roland^  avec  introduction  grammaticale  et  littéraire. 

Vienne.  Mussafia  :  Histoire  de  la  littérature  italienne  aux  xin^,  xiv"  et  xv*  siè- 
cles ;  grammaire  historique  de  la  langue  française. 

—  Dans  le  programme  des  cours  de  V Académie  de  philologie  moderne  à  Berlin, 
pour  le  semestre  d'hiver,  nous  relevons  les  suivants  : 

Lùcking,  les  Traits  caractéristiques  des  anciens  dialectes  français  (2  h.  par 
semaine)  ;  Matzner,  Syntaxe  de  la  langue  française  (2  h.);  —  Marelle,  Histoire 
des  variations  du  langage  et  du  style  en  France  (i  h.)  ;  —  Benecke,  la  Pronon- 
ciation française  avec  explications  historiques  et  physiologiques  :  Voyelles  (i  h.)  ; 
—  Scholle,  Introduction  à  l'étude  de  l'ancien  français,  avec  exercices  pratiques 
d'après  la  Chrestomathie  de  Bartsch  (2  h.);  —  Mahn,  le  poème  provençal  de 
Cirart  de  Rossilho  (2  h.);  poésies  lyriques  des  troubadours  (i  h.);  Grammaire 
italienne  (2  h.)  ;  —  Buchholz,  le  Paradiso  de  Dante  (2  h.)  ;  histoire  de  la  litté- 
rature italienne  (2  h.)  ;  —  Brinkmann,  Grammaire  espagnole  (2  h.). 

—  Le  premier  fascicule  du  Recueil  d'anciens  textes  bas-latins,  provençaux  et  fran- 
çais de  M.  Paul  Meyer  paraîtra  à  la  libraire  Franck  dans  le  courant  de  décembre. 

—  MM.  G.  Paris  et  G.  Raynaud  ont  mis  sous  presse  une  édition  du  Mystlre 
de  la  Passion,  d'Arnoul  Gresban,  qui  paraîtra  dans  le  courant  de  l'année  1874. 

—  Le  mystère  de  la  Vie  de  Monseigneur  Saint  Louis,  qui  formera  le  second 
volume  des  œuvres  de  Pierre  Gringore,  publiées  par  MM.  Moland  et  d'HéricauIt, 
est  actuellement  sous  presse,  et  paraîtra  prochainement  chez  M.  Daffis,  pro- 
priétaire actuel  de  la  Bibliothlque  elzevirienne. 

—  Le  deuxième  fascicule  du  tome  P'"  de  la  traduction  de  Diez,  par  MM.  A. 
Brachet  et  G.  Paris,  va  être  incessamment  mis  en  vente.  Le  premier  fascicule 
du  tome  II,  traduit  par  MM.  A.  Morel-Fatio  et  G.  Paris,  paraîtra  au  prin- 
temps de  1874. 

—  La  Bibliothèque  de  l'École  des  Hautes  Études  contiendra,  dans  deux  de 
ses  plus  prochains  fascicules,  le  travail  de  M.  Darmesteter  sur  la  Composition  des 
mots  en  français,  et  celui  de  M.  Joret  sur  le  c  latin  dans  les  langues  romanes. 

—  M.  L.  Pannier  a  présenté  à  l'examen,  pour  obtenir  le  titre  d'élève  diplômé 
de  l'École  des  Hautes  Études,  une  édition  critique  de  l'ancienne  traduction  en 
vers  du  Lapidaire  de  Marbode,  accompagnée  d'une  introduction  sur  les  Lapi- 
daires au  moyen-âge. 

—  L'impression  du  Lexiijue  de  Froissart,  par  M.  Auguste  Scheler,  est  avancée. 
Le  même  savant  a  mis  sous  presse  une  édition  du  renouvellement  des  Enfances 
Ogier,  par  Adenet. 


ADDITIONS  ET  CORRECTIONS. 


p.  7,  V.  46,  montée,  1.  monte. 

P.  83,  1,  31,  cbâ-in,  1.  châ-in. 

P.  8j,  1.  dern.,  Va,  1.  que  l'a. 

P.  99,  1.  29,  rfue/e,  1.  duel  e. 

P.  112,  1.  29,  Pauli,  dans  son  recueil  intitulé  Schimpf  und  Ernst,  1.  Kirchhof,  dans  son 

recueil  intitulé  Wendanmuth,  et  1.  34,  Pauli,  1.  Kirchhof. 
P.  268,  1.  12,  Morrent,  1.  Morrut. 
P.  277,  1.  32,  fut,  1.  fort. 
P.  299,  n.  I,  l.  12,  3  d,  1.  34  d. 
P.  306,  V.  8,  sa,  1.  soe. 
P.  310,  note  sur  98  b,  1.  3;  e,  1.  es. 
P.  311,  note  sur  100  a,  1.  6,  299,  1.  297. 
P.  311,  note  sur  105  a,  1.  3,  seinke,  1.  seinhe. 
P.  318,  V.  55,  cascun(s),  1.  cascun[s].  —  V.  63,  un(s),  1.  un[s]. 
P.  320,  note  sur  le  v.  210,  Lors,  1.  Lor. 

P.  321,  V.  300,  gemissies,  1.  gemiss(i)es.  —  V.  370,  escandelissies,  1.  escandelis(s)ies. 
P.  324,  V.  554,  la  leçon  «  cis  »  du  ms.  est  à  conserver.  —  V.  555,  qu'il  que  soit,  1.  cui 

que  soit,  et  mettez  en  note  la  leçon  du  ms. 
P.  324,  note  sur  301,  1.  307. 
P.  325,  Wilheim  Foerster,  1.  Wendelin  Foerster. 
P.  357,  1.  29,  premiers,  1,  poèmes. 
P.  360,  1.  27,  fiai,  1.  fiol. 

P.  427,  note  I,  ajoutez  ces  vers  de  R.  de  Vaqueiras  en  l'honneur  du  marquis  de  Mont- 
ferrat  {Honratz  marques)  : 

Alexandres  vos  laisset  son  donar. 
Et  ardimen  Rotlans  elh  dotze  par, 
El  pros  Berartz  domnei  e  gent  parlar. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


La  destruction  de  Rome,  première  branche  de  la  chanson  de  geste  de  Fierabras,      Page 

p.  p.  G.  Grœber I 

P.  Rajna,  Ricordi  di  codici  francesi  posseduti  dagli  Estensi  nel  secolo  xv    .    .        49 
Chants  de  quêtes  et  chants  de  mai  du  Forez  et  du  Velay,  p.  p,  V.  Smith    .     .        59 

H.  ScHUCHARDT,  de  l'Orthographe  du  roumain 72 

P.  Rajna,  Uggeri  il  Danese  nella  letteratura  romanzesca  degl'  Italiani  (r'art.).      13} 

Blandin  de  Cornouailles,  p.  p.  P.  Meyer 170 

A.  LoNGNON,  François  Villon  et  ses  légataires 20} 

A.  CoELHO,  Formes  divergentes  de  mots  portugais 281 

La  Passion  du  Christ,  texte  revu  sur  le  ms.  de  Clermont-Ferrand,  par  G.  Paris.  295 

Del  Tumbeor  Nostre  Dame,  p.p.  W.  Fœrster.    .     .  JiJ 

A.  d'Ancona,  le  Fonti  del  Novellino 38J 

P.  Meyer,  la  pièce  de  Peire  Vidal  Drogoman  seiner 423 

E.  Rolland,  Vocabulaire  du  patois  de  Remilly 437 

Chants  de  pauvres  du  Velay,  p.  p,  V.  Smith 455 

MÉLANGES. 

Quisque  et  cata  dans  les  langues  romanes  (P.  M.) 80 

Musgode  (J.  Storm) 8j 

Étymologies  espagnoles  :  zaherir,  zabullir,  zabucar,  zahor  (Caroline  Michaelis)  .        86 
Note  sur  le  ms.  de  Tours  renfermant  des  drames  liturgiques  et   des  légendes 

pieuses  en  vers  français  (L.  Delisle) 91 

Odierne  (Hermann  Suchier) 96 

Étymologies  françaises  et  provençales  :  gazât,  guastada,  mire,  mégissier,  gram- 
maire, sommelier  (Adolf  Tobler) - 237 

Variétés  lorraines  (A.  Bonnardot) 245 

Romances  galiciennes  (A.  Coelho) 259 

Étymologies  italiennes  et  romanes  :    verone,  voto,  argano,  cavelle  (J.  Storm)     .  326 

Une  prosthèse  apparente  en  français  (Michel  Bréal) 329 

A/(<r  (meruj)  dans  les  patois  (Michel  Bréal) 329 

Noms  de  peuples  paiens  dans  la  Chanson  de  Roland  (G.  P.) 329 

Le  manuscrit  de   Guillaume  d'Orange  anciennement  conservé  à  S.  Guillem  du 

Désert  (Hermann  Suchier) •    .     .  333 

Les  parfaits  en  -didi  (H.  d'A.  de  J.) 477 

Guastada  (A.  Mussafia) 477 

A  propos  des  noms  de  peuples  païens  du  Roland  (G.  P.) 480 


TABLE    DES   MATIÈRES 


CORRECTIONS. 


5H 


Sur  quelques  passages  des  grammaires  provençales,  I  (Adolf.  Tobler).    ...  jjy 

-                               -           II  [P.  M.) 347 

COMPTES-RENDUS. 

Ancona  (d*).  Voy.  Rappresentazioni 

Baechtold,  deutsche  Handschriften  aus  dem  Britischen  Muséum  (G.  P.).    .     .  154 

Bartoli,  i  Codid  francesi  délia  Biblioteca  Marciana  di  Venezia.  (P. M.).    .    .  135 

Bkrnoni,  voy.  Canti  popolari. 

BoEHMER,  voy,  Rencesval. 

Bonvesin  da  Riva,  //  Tractato  dci  Mesi,  per  cura  di  E,  Lidforss  (Mussafia)    .  115 

Braca,  Cancioneiro  e  romanceiro  gérai  portuguez  (A.  Morel-Fatio)    ....  124 

—      Epopeas  da  raça  mosarabe  (A.  M.-F.) 369 

Canti  antichi  portoghesi,  a  cura  di  E.  Monaci  (P.  M.) 26$ 

Canti  popolari  veneziani,  raccolti  da  G.  Bernoni  (G.  P.) j66 

Chanson  {là)  de  Roland,  texte  critique,  par  L.  Gautier  (G.  P.) 97 

—  —         voy.  Rencesval. 

Comptes  et  mémoriaux  du  roi  René,  p.  p.  Lecov  de  la  Marche  (P.  M.).    .     .  267 
Dolopathos,  voy.  Johann  es. 
Gautier,  voy.  Chanson  (la)  de  Roland. 

Johannes  de  Alta  Silva,  Dolopathos,  hrsg.  von  H.  Oesterley  (G.  P.).     .    .  481 
Lecoy  de  la  Marche,  voy.  Comptes  et  mémoriaux. 
Lidforss,  voy.  Bonvesin. 

LoEscHHORN,  zum  normannischen  Rolandsliede  (G.  P.) 261 

Manière  {la)  de  langage  qui  enseigne  à  parler  et  à  krire  le  français    ....  }68 
Monaci,  voy.  Canti  antichi. 
Oesterley,  voy.  Johannes. 

Rajna,  i  Reali  di  Francia,\'o\,  \{G.'P.) 351 

Rappresentazioni  (Sacre)  dei  secoli  xiv,  xv  e  xvi,  per  cura  di  A.  d'Ancona  (G. P.)  266 
Rencesval,  édition  critique  du  texte  d'Oxford  de  la  Chanson  de  Roland,  par  E. 

Bœhmer  (G.  P.) 103 

SucHiER,  Ueber  die  quelle  Ulrichs  von  dem  Tûrlin  (G.  P.) m 

PÉRIODIQUES. 

Archiv  fur  das  studium  der  neueren  Sprachen,  L,  1-2 143 

-.  -  L,  3. 

Bibliographia  critica 150,  278,380 

Bulletin  de  la  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  de  Pau,  1871-2,  4'  liv.     .  506 

Germania,  XVII,  4 146 

—  XVUI,  ! 273 

—  XVIII,  2 505 

Gœttinger  gelehrte  Anzeigen,  1872,  48 ,    .    .    .    .  ijo 

—                     1875,  38.  S06 

Im  neuen  Reich,  1873,  I ijç) 

Jahrbuch  fur  romanische  und  englische  Literatur,  XIII,  1 141 

—                   -                             —            XIII,  2.     .    , 504 

Literarisches  Centralblatt 150,278,  380 

Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  de  France,  XXII iji 

Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  du  midi  de  la  France,  X.  1-2.     .     .     .  274 


5  I  2  TABLE    DES    MATIÈRES 

Propugnatore,  V,  4»  5.  6 , i4j 

—  VI,   I,  2 270 

—  VI,  î J74 

~  VI,  4-5 505 

Recueil  des  travaux  de  la  Société  d'agriculture,  des  sciences  et  des  arts  d'Agen, 

2'  s.   m 276 

Revista  contimporana,  I,  i-j 279 

Revue  celtique,  I,  3-4 149 

•-  11,  I 505 

Revue  critique  d'histoire  et  de  littérature 149,  277,  380,  jo6 

Revue  de  Gascogne,  XIV,  7 378 

Revue  de  Marseille  et  de  Provence,  avril  1873 379 

Revue  (petite)  des  bibliophiles  dauphinois,  V-VIII 379 

Revue  des  langues  romanes,  III,  3-4 183 

—  IV,  1-2 268 

—  IV,  3 370 

Revue  des  sociétés  savantes,  1872,  sept.-déc,  1873,  janv.-fév 378 

Rivista  di  filologia  romanza,  I,  i 140 

—  I,  2 373 

Rivista  di  filologia  dassica,  II,  2-j 270 

Tablettes  historiques  du  Velay,  III,  4    ....    i 27J 

Transactions  of  the  philological  Society,  1873-4,  I 273 

Zeitschrift  fiir  deutsche  Philologie,  IV,  3 149 

—  IV,  4 273 

—  V,  I J05 

Zeitschrift  fur  deutsches  Alterthum,  N.  F.,  IV,  3 146 

Zeitschrift  fiir  Sténographie  und  Orthographie,  XIX,  4 144 

Zeitschrift  fiir  vergleichende  Sprachforschung,  XXI,  4-j 375 

CHRONIQUE, 

Janvier • IJ2 

Avril 280 

Juillet 381 

Octobre 5°? 


Nogent-le-Rotrou,  imprimerie  de  A.  Gouverneur. 


0 


PC  RcHO&nia 

2 

R6 

t. 2 


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